Faute de mot plus précis : Chapitre 19 – Ma mère
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 14-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Cette histoire de sexe a été affichée 144 fois depuis sa publication.
Je l’ai dit à ma mère le 9 août, un samedi, dans le jardin, pendant qu’elle taillait un rosier qui n’avait aucun besoin d’être taillé.
Mon père était descendu au village. C’était calculé. J’avais prévu de leur dire aux deux en même temps et j’ai changé d’avis en arrivant, dans la voiture, en voyant le costume que je savais dans l’armoire à l’étage.
Elle avait le sécateur à la main.
— Maman.
— Mmh.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Elle a arrêté de tailler. Elle n’a pas posé le sécateur, ce qui a rendu les trois minutes suivantes assez étranges.
— Je suis avec quelqu’un depuis avril.
— Ah !
Le « ah » était énorme. Elle s’est retournée entièrement.
— Et c’est une femme.
–––
Il y a eu deux secondes.
Deux secondes exactement, pendant lesquelles j’ai eu le temps de voir passer sur son visage quelque chose que je n’ai pas réussi à identifier et que je n’ai jamais reussi à lui faire nommer depuis.
Puis elle a dit :
— Ah, mais je savais.
Et elle m’a serrée dans ses bras avec le sécateur encore dans la main, ce qui aurait pu très mal finir.
–––
Je devrais m’arrêter là. Ça devrait suffire.
Ma mère m’a serrée dans ses bras dans un jardin, elle n’a pas eu une hésitation, elle n’a pas posé une question déplacée, et il y a des milliers de gens qui donneraient beaucoup pour cette version-là. Je le sais. Je l’ai su sur le moment, dans ses bras, et ça ne m’a pas empêchée de sentir quelque chose se refermer dans ma poitrine.
Parce qu’elle ne savait pas.
Elle n’en avait pas la moindre idée. Elle m’a demandé quatre fois en cinq mois si j’avais rencontré un garçon. En décembre, elle a invité un collègue de mon père à Noël, un type de trente-cinq ans qui vend des fenêtres, et elle a fait semblant que c’était un hasard.
Ce qu’elle voulait dire par « je savais », c’était : ça ne me surprend pas, tu es ma fille, il n’y a rien chez toi qui puisse me surprendre. C’était une phrase d’amour et je l’ai reçue comme ça.
Sauf qu’en même temps, en trois mots, elle venait de me retirer quelque chose.
J’avais mis six semaines à comprendre, en novembre. J’avais passé une nuit à essayer des mots à voix basse assise sur mon lit. J’avais dit une phrase à voix haute devant une fenêtre noire, en janvier, et j’avais dû la répéter deux fois pour arriver à la prononcer normalement. C’était le truc le plus difficile qui me soit arrivé et j’y étais arrivée seule.
Et ma mère venait de le savoir depuis toujours.
Je n’ai rien dit. J’ai souri et j’ai dit que ça me faisait très plaisir, ce qui était vrai.
–––
Elle a posé un nombre considérable de questions dans l’heure qui a suivi et je vais être juste : la plupart étaient bonnes.
Comment elle s’appelle. Quel âge. Ce qu’elle fait. Comment on s’est rencontrées, à quoi j’ai répondu par une version approximative qui ne mentionnait pas la permanence, ce qu’elle n’a pas relevé sur le moment.
Elle a demandé si j’étais heureuse et elle a attendu la réponse.
Puis, vers la fin, elle a demandé :
— Et c’est depuis quand, alors ?
— Depuis avril.
— Non, mais depuis quand.
J’ai compris ce qu’elle demandait.
— Depuis novembre.
— Non mais depuis quand, Mathilde. Petite.
Et voilà. La question que tout le monde pose et qui a l’air de rien.
J’ai dit que je n’en savais rien. Que je n’avais jamais rien ressenti de tel avant, que j’avais cherché dans mes souvenirs, longuement, et que je n’avais rien trouvé. Ni au collège, ni au gymnase, ni pendant huit ans avec Noah.
Elle a hoché la tête d’un air pensif.
— Il y avait Chloé, en cinquième.
— Chloé était mon amie.
— Vous étiez tout le temps ensemble.
— Maman, elle est mariée et elle habite à Vevey.
— Je dis ça, je dis rien.
–––
Il faut comprendre ce qui se passait dans cette conversation, et j’ai mis des semaines à me le formuler sans être injuste avec elle.
Elle était en train de fabriquer une histoire.
Une histoire cohérente, avec un début, dans laquelle j’aurais toujours été comme ça, où les signes existaient depuis l’enfance, où il suffisait de savoir lire. Cette histoire est très rassurante. Elle veut dire que rien n’a changé, que rien n’est arrivé, que sa fille est la même qu’avant et qu’elle-même n’a rien raté.
Et pour la fabriquer, il fallait que huit ans avec Noah deviennent un malentendu.
C’est ça que je n’ai pas supporté, et j’ai mis trois semaines à savoir pourquoi. Je n’avais pas passé huit ans à me tromper de sexe. J’avais passé huit ans avec un homme que j’avais aimé et qui m’avait menti, et le mensonge n’était pas dans le fait que c’était un homme. J’y tenais, à ces huit ans. Ils étaient à moi, y compris les mauvais.
–––
Le vrai problème est arrivé le mercredi suivant.
Ma tante Émilienne m’a envoyé un message. Ma tante Émilienne, qui ne m’a pas écrit depuis l’annulation du mariage, et qui ne connaît pas la fonction d’envoi de photos.
Le message disait : *Ta maman m’a appris la nouvelle. Je suis très contente pour toi ma grande. Tu sais que moi c’est égal.*
J’ai relu la dernière phrase quatre fois.
J’ai appelé ma mère.
— Tu l’as dit à Émilienne.
— Elle a appelé pour le rosier.
— Maman.
— Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Elle est très bien, elle.
— À qui d’autre ?
Il y a eu un silence.
— À ta marraine. Et à Anne-Lise du chœur, mais Anne-Lise ne connaît personne.
–––
On s’est disputées pour la première fois depuis mes vingt-trois ans.
Pas fort. On ne crie pas, dans cette famille. On se dispute par phrases courtes séparées de silences très longs, ce qui est beaucoup plus efficace.
Elle ne comprenait pas. Sincèrement, et c’est ça le pire. Pour elle, elle avait fait exactement le contraire d’un problème : elle avait annoncé la nouvelle avec fierté, elle avait pris les devants, elle avait rendu la chose normale avant que quiconque ait le temps d’en faire un sujet. Elle m’avait protégée.
Je lui ai dit que ce n’était pas à elle de le dire.
Elle m’a dit qu’elle ne voyait pas où était le secret, puisque je venais justement de lui expliquer que ce n’était pas un secret.
Et là j’ai eu une phrase dont je ne suis pas fière et qui était juste.
— Tu m’as demandé quatre fois si j’avais rencontré un garçon. Tu as invité le type des fenêtres à Noël. Alors tu ne savais pas, maman. Tu as juste décidé, en deux secondes dans le jardin, que tu savais, parce que ça t’arrangeait de ne pas avoir été surprise.
Le silence a duré très longtemps.
Puis elle a dit :
— C’est vrai.
Ma mère fait ça. Elle peut se battre pendant vingt minutes et céder d’un coup, entièrement, sans négocier. C’est ce qu’il y a de plus désarmant chez elle.
— Je ne savais pas. J’ai eu peur pendant deux secondes.
— Peur de quoi ?
— De ne pas dire ce qu’il fallait.
Elle a soupiré au téléphone.
— Alors j’ai dit la première chose. Et après je l’ai dit à tout le monde pour que ce soit fini.
–––
On a raccroché en bons termes. Elle a appelé Émilienne et ma marraine pour leur demander de n’en parler à personne, ce qui, dans une famille, est à peu près aussi efficace que d’écrire dans le journal.
Trois jours après, elle m’a envoyé un message de neuf lignes.
Il y avait dedans une phrase que j’ai gardée. Elle disait qu’elle avait réfléchi et qu’elle voulait me dire une chose : que quand elle est arrivée ici à vingt-trois ans avec mon père, sa propre mère avait mis deux ans à écrire une lettre, et que pendant ces deux ans elle avait cru qu’elle allait mourir de ça.
*Je n’avais pas fait le rapport. Maintenant je l’ai fait. Pardon.*
Elle a ajouté, à la ligne : *Est-ce qu’elle mange de tout ?*
–––
J’ai lu ce message à Salomé le soir même, dans la cuisine, à voix haute.
Elle écoutait en épluchant des carottes. À la fin elle a dit :
— Elle est comment, ta mère ?
— Grande. Blonde. Elle parle tout le temps.
— Non. Elle est comment.
J’ai réfléchi.
— Elle prend beaucoup de place et elle a raison de la prendre. Elle est arrivée ici à vingt-trois ans en ne parlant pas la langue.
— Et elle va m’aimer ?
— Beaucoup trop.
Salomé a posé son couteau.
— Ça me va.
Elle a remis les carottes dans la casserole, puis elle a cherché le sel, qui était devant elle.
— Ma mère à moi n’a jamais rien dit du tout. Ni en bien ni en mal. J’ai amené quelqu’un à Noël, il y a quinze ans, et elle a mis une assiette de plus. C’est tout ce que j’ai eu, et j’ai fait avec.
— C’est mieux ou c’est pire ?
— C’est plus reposant.
Elle a haussé les épaules.
— Ta mère a dit une bêtise en deux secondes et elle t’a écrit neuf lignes trois jours après. La mienne aurait mis quinze ans à écrire les neuf lignes et elle serait morte avant. Alors non, je ne vais pas te dire que tu as tiré le mauvais lot.
Puis elle a dit, sans lever les yeux de sa planche :
— Et l’autre ?
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Mon père avait pris le téléphone deux minutes le dimanche suivant le 9 août, comme tous les dimanches. Il m’avait demandé si je dormais assez. Ma mère lui avait manifestement dit quelque chose, parce qu’il y avait eu un silence de trois secondes au milieu, un silence qui ne ressemblait à rien de connu, et puis il avait parlé de la voiture.
— L’autre, j’ai dit, je ne sais pas.
Mon père était descendu au village. C’était calculé. J’avais prévu de leur dire aux deux en même temps et j’ai changé d’avis en arrivant, dans la voiture, en voyant le costume que je savais dans l’armoire à l’étage.
Elle avait le sécateur à la main.
— Maman.
— Mmh.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Elle a arrêté de tailler. Elle n’a pas posé le sécateur, ce qui a rendu les trois minutes suivantes assez étranges.
— Je suis avec quelqu’un depuis avril.
— Ah !
Le « ah » était énorme. Elle s’est retournée entièrement.
— Et c’est une femme.
–––
Il y a eu deux secondes.
Deux secondes exactement, pendant lesquelles j’ai eu le temps de voir passer sur son visage quelque chose que je n’ai pas réussi à identifier et que je n’ai jamais reussi à lui faire nommer depuis.
Puis elle a dit :
— Ah, mais je savais.
Et elle m’a serrée dans ses bras avec le sécateur encore dans la main, ce qui aurait pu très mal finir.
–––
Je devrais m’arrêter là. Ça devrait suffire.
Ma mère m’a serrée dans ses bras dans un jardin, elle n’a pas eu une hésitation, elle n’a pas posé une question déplacée, et il y a des milliers de gens qui donneraient beaucoup pour cette version-là. Je le sais. Je l’ai su sur le moment, dans ses bras, et ça ne m’a pas empêchée de sentir quelque chose se refermer dans ma poitrine.
Parce qu’elle ne savait pas.
Elle n’en avait pas la moindre idée. Elle m’a demandé quatre fois en cinq mois si j’avais rencontré un garçon. En décembre, elle a invité un collègue de mon père à Noël, un type de trente-cinq ans qui vend des fenêtres, et elle a fait semblant que c’était un hasard.
Ce qu’elle voulait dire par « je savais », c’était : ça ne me surprend pas, tu es ma fille, il n’y a rien chez toi qui puisse me surprendre. C’était une phrase d’amour et je l’ai reçue comme ça.
Sauf qu’en même temps, en trois mots, elle venait de me retirer quelque chose.
J’avais mis six semaines à comprendre, en novembre. J’avais passé une nuit à essayer des mots à voix basse assise sur mon lit. J’avais dit une phrase à voix haute devant une fenêtre noire, en janvier, et j’avais dû la répéter deux fois pour arriver à la prononcer normalement. C’était le truc le plus difficile qui me soit arrivé et j’y étais arrivée seule.
Et ma mère venait de le savoir depuis toujours.
Je n’ai rien dit. J’ai souri et j’ai dit que ça me faisait très plaisir, ce qui était vrai.
–––
Elle a posé un nombre considérable de questions dans l’heure qui a suivi et je vais être juste : la plupart étaient bonnes.
Comment elle s’appelle. Quel âge. Ce qu’elle fait. Comment on s’est rencontrées, à quoi j’ai répondu par une version approximative qui ne mentionnait pas la permanence, ce qu’elle n’a pas relevé sur le moment.
Elle a demandé si j’étais heureuse et elle a attendu la réponse.
Puis, vers la fin, elle a demandé :
— Et c’est depuis quand, alors ?
— Depuis avril.
— Non, mais depuis quand.
J’ai compris ce qu’elle demandait.
— Depuis novembre.
— Non mais depuis quand, Mathilde. Petite.
Et voilà. La question que tout le monde pose et qui a l’air de rien.
J’ai dit que je n’en savais rien. Que je n’avais jamais rien ressenti de tel avant, que j’avais cherché dans mes souvenirs, longuement, et que je n’avais rien trouvé. Ni au collège, ni au gymnase, ni pendant huit ans avec Noah.
Elle a hoché la tête d’un air pensif.
— Il y avait Chloé, en cinquième.
— Chloé était mon amie.
— Vous étiez tout le temps ensemble.
— Maman, elle est mariée et elle habite à Vevey.
— Je dis ça, je dis rien.
–––
Il faut comprendre ce qui se passait dans cette conversation, et j’ai mis des semaines à me le formuler sans être injuste avec elle.
Elle était en train de fabriquer une histoire.
Une histoire cohérente, avec un début, dans laquelle j’aurais toujours été comme ça, où les signes existaient depuis l’enfance, où il suffisait de savoir lire. Cette histoire est très rassurante. Elle veut dire que rien n’a changé, que rien n’est arrivé, que sa fille est la même qu’avant et qu’elle-même n’a rien raté.
Et pour la fabriquer, il fallait que huit ans avec Noah deviennent un malentendu.
C’est ça que je n’ai pas supporté, et j’ai mis trois semaines à savoir pourquoi. Je n’avais pas passé huit ans à me tromper de sexe. J’avais passé huit ans avec un homme que j’avais aimé et qui m’avait menti, et le mensonge n’était pas dans le fait que c’était un homme. J’y tenais, à ces huit ans. Ils étaient à moi, y compris les mauvais.
–––
Le vrai problème est arrivé le mercredi suivant.
Ma tante Émilienne m’a envoyé un message. Ma tante Émilienne, qui ne m’a pas écrit depuis l’annulation du mariage, et qui ne connaît pas la fonction d’envoi de photos.
Le message disait : *Ta maman m’a appris la nouvelle. Je suis très contente pour toi ma grande. Tu sais que moi c’est égal.*
J’ai relu la dernière phrase quatre fois.
J’ai appelé ma mère.
— Tu l’as dit à Émilienne.
— Elle a appelé pour le rosier.
— Maman.
— Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Elle est très bien, elle.
— À qui d’autre ?
Il y a eu un silence.
— À ta marraine. Et à Anne-Lise du chœur, mais Anne-Lise ne connaît personne.
–––
On s’est disputées pour la première fois depuis mes vingt-trois ans.
Pas fort. On ne crie pas, dans cette famille. On se dispute par phrases courtes séparées de silences très longs, ce qui est beaucoup plus efficace.
Elle ne comprenait pas. Sincèrement, et c’est ça le pire. Pour elle, elle avait fait exactement le contraire d’un problème : elle avait annoncé la nouvelle avec fierté, elle avait pris les devants, elle avait rendu la chose normale avant que quiconque ait le temps d’en faire un sujet. Elle m’avait protégée.
Je lui ai dit que ce n’était pas à elle de le dire.
Elle m’a dit qu’elle ne voyait pas où était le secret, puisque je venais justement de lui expliquer que ce n’était pas un secret.
Et là j’ai eu une phrase dont je ne suis pas fière et qui était juste.
— Tu m’as demandé quatre fois si j’avais rencontré un garçon. Tu as invité le type des fenêtres à Noël. Alors tu ne savais pas, maman. Tu as juste décidé, en deux secondes dans le jardin, que tu savais, parce que ça t’arrangeait de ne pas avoir été surprise.
Le silence a duré très longtemps.
Puis elle a dit :
— C’est vrai.
Ma mère fait ça. Elle peut se battre pendant vingt minutes et céder d’un coup, entièrement, sans négocier. C’est ce qu’il y a de plus désarmant chez elle.
— Je ne savais pas. J’ai eu peur pendant deux secondes.
— Peur de quoi ?
— De ne pas dire ce qu’il fallait.
Elle a soupiré au téléphone.
— Alors j’ai dit la première chose. Et après je l’ai dit à tout le monde pour que ce soit fini.
–––
On a raccroché en bons termes. Elle a appelé Émilienne et ma marraine pour leur demander de n’en parler à personne, ce qui, dans une famille, est à peu près aussi efficace que d’écrire dans le journal.
Trois jours après, elle m’a envoyé un message de neuf lignes.
Il y avait dedans une phrase que j’ai gardée. Elle disait qu’elle avait réfléchi et qu’elle voulait me dire une chose : que quand elle est arrivée ici à vingt-trois ans avec mon père, sa propre mère avait mis deux ans à écrire une lettre, et que pendant ces deux ans elle avait cru qu’elle allait mourir de ça.
*Je n’avais pas fait le rapport. Maintenant je l’ai fait. Pardon.*
Elle a ajouté, à la ligne : *Est-ce qu’elle mange de tout ?*
–––
J’ai lu ce message à Salomé le soir même, dans la cuisine, à voix haute.
Elle écoutait en épluchant des carottes. À la fin elle a dit :
— Elle est comment, ta mère ?
— Grande. Blonde. Elle parle tout le temps.
— Non. Elle est comment.
J’ai réfléchi.
— Elle prend beaucoup de place et elle a raison de la prendre. Elle est arrivée ici à vingt-trois ans en ne parlant pas la langue.
— Et elle va m’aimer ?
— Beaucoup trop.
Salomé a posé son couteau.
— Ça me va.
Elle a remis les carottes dans la casserole, puis elle a cherché le sel, qui était devant elle.
— Ma mère à moi n’a jamais rien dit du tout. Ni en bien ni en mal. J’ai amené quelqu’un à Noël, il y a quinze ans, et elle a mis une assiette de plus. C’est tout ce que j’ai eu, et j’ai fait avec.
— C’est mieux ou c’est pire ?
— C’est plus reposant.
Elle a haussé les épaules.
— Ta mère a dit une bêtise en deux secondes et elle t’a écrit neuf lignes trois jours après. La mienne aurait mis quinze ans à écrire les neuf lignes et elle serait morte avant. Alors non, je ne vais pas te dire que tu as tiré le mauvais lot.
Puis elle a dit, sans lever les yeux de sa planche :
— Et l’autre ?
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Mon père avait pris le téléphone deux minutes le dimanche suivant le 9 août, comme tous les dimanches. Il m’avait demandé si je dormais assez. Ma mère lui avait manifestement dit quelque chose, parce qu’il y avait eu un silence de trois secondes au milieu, un silence qui ne ressemblait à rien de connu, et puis il avait parlé de la voiture.
— L’autre, j’ai dit, je ne sais pas.
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