Faute de mot plus précis : Chapitre 24 – Faute de mot plus précis

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 19-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Tags : Lesbiennes
Cette histoire de sexe a été affichée 171 fois depuis sa publication.
Ce qu’elle avait commencé, et qu’elle m’avait annoncé le 30 novembre en précisant que ce n’était pas une manœuvre, c’était deux choses.

La première, elle me l’a dite dans la rue devant la salle de paroisse, à dix heures du soir, sous une pluie fine, parce qu’on n’allait évidemment pas avoir cette conversation entre quarante personnes et des thermos de thé.

Elle voyait quelqu’un. Une psychologue à Lausanne, spécialisée, qu’elle avait mis trois semaines à trouver et six semaines à obtenir. Elle y allait toutes les deux semaines depuis la mi-novembre.

— Ce n’est pas pour toi, elle a dit tout de suite. Enfin si, c’est pour toi, mais je ne te le dis pas pour marquer un point. J’y serais allée de toute façon.
— Tu y serais allée de toute façon ?

Elle a réfléchi honnêtement, ce qu’elle fait toujours quand on lui pose une question à laquelle il serait plus simple de répondre oui.

— Non. Non, probablement pas.

La deuxième chose, c’est qu’elle avait dit à sa sœur d’arrêter avec le traitement. Une conversation d’une heure et quart au téléphone, en novembre, qui s’était très mal passée et qu’elles n’ont pas encore réparée.

— Elle me le dit depuis huit ans. Je ne lui ai jamais rien répondu. Toi tu me l’as dit une fois et je t’ai sauté à la gorge.

Elle a haussé les épaules.

— Ce n’était pas juste. Alors j’ai remis les choses dans le bon ordre.

–––

On n’est pas remises ensemble ce soir-là.

C’est une chose que je tiens à écrire, parce que j’aurais bien voulu, et parce qu’elle a dit non, et que pour une fois ce non n’était pas une décision prise à ma place : c’était une proposition.

Elle a proposé qu’on se voie une fois par semaine, sans rien, pendant un moment.

— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Ça se décide à deux.

Elle a souri sous la pluie.

— Tu m’as déjà fait le coup.
— Il a marché.
— Il a marché.

Elle a compté sur ses doigts, ce qui, à ce stade, me fait un effet que je ne saurais pas décrire.

— Six semaines. On dit six semaines et après on refait le point, et si à la troisième on n’en peut plus, on le dit.

On a tenu quatre semaines et demie.

–––

Le premier avril, on a visité un appartement.

Il est au troisième étage, sans ascenseur, ce dont j’ai ri toute seule devant la porte pendant que la régie cherchait ses clés. Trois pièces et demie, une cuisine ouverte, et une chambre du fond orientée au nord avec une grande fenêtre, qui est la pire chambre du logement et la meilleure pièce pour peindre.

On l’a acheté en juin. Les quatre-vingt-six mille sont devenus des fonds propres, et Salomé prend à sa charge la moitié des mensualités, ce sur quoi elle n’a jamais transigé d’un centime.

Elle a emménagé le 1er septembre. J’y étais depuis un mois.

Le vélo est venu avec. Il a toujours une roue démontée.

–––

Ce qui a changé, dans le détail, parce que c’est là que ça se joue et pas dans les grandes phrases.

Elle me demande. Pas toujours, pas tout, mais elle demande. Ça donne des conversations d’un ridicule achevé, du genre : est-ce que tu veux que je réponde à ta mère qui vient de m’écrire directement. On a mis huit mois à trouver le bon niveau, et il y a des semaines où on le reperd.

Moi, je dis. Je n’explique plus. C’est une chose qui a l’air minuscule et qui m’a demandé deux ans : quand quelque chose ne va pas, je le dis en une phrase, sans le contexte, sans la justification, sans les quarante minimisations qu’une bénévole en pull vert avait comptées un mardi de septembre.

Elle part toujours. Trois fois cette année. Neuf jours, quatre jours, six jours. Je le lui dis, elle remonte, elle dort quatorze heures, on reprend.

Elle ne prend toujours pas de traitement, et je n’ai plus mon mot à dire, et je n’en veux plus.

Sa psychologue lui a dit une chose en février qu’elle m’a rapportée un soir en riant : que ce qu’elle appelait protéger les gens, c’était surtout une manière de ne pas les attendre. Elle a trouvé ça d’une insolence remarquable. Elle y pense tous les jours.

–––

En novembre, elle a montré ses toiles.

Trois d’entre elles, dans une salle de la vieille ville, pendant une manifestation locale où il y avait aussi des céramiques et un type qui faisait des couteaux. Ce n’est pas une galerie. C’est mieux que rien et c’est la première fois.

C’est Awa qui a monté le dossier. Salomé n’a jamais rempli un dossier de sa vie et n’en remplira jamais, et il a fallu deux ans pour que quelqu’un comprenne que ce n’était pas la peine d’insister et qu’il suffisait de le faire à sa place, en le lui disant.

Elle a vendu une toile. Un morceau de mur avec une plinthe et un rectangle plus clair, là où un cadre était resté vingt ans.

Elle a pleuré dans la voiture au retour, sur le parking, ce qui a duré environ quarante secondes, et ensuite elle a voulu manger un kebab.

–––

Mes parents sont venus dîner le 15 novembre.

C’était la première fois chez nous. Ma mère a apporté des kanelbullar et un rosier en pot, ce qui est une menace.

Elle a fait le tour de l’appartement en commentant chaque pièce, y compris la salle de bain. Elle a dit à Salomé qu’elle mangeait trop peu et qu’elle avait mauvaise mine. Elle a demandé, entre le plat et le dessert, si on comptait faire quelque chose d’officiel, et j’ai dit non, et elle a dit qu’elle demandait juste, et Salomé s’est étranglée de rire dans son verre.

Mon père a passé quarante minutes devant les toiles.

Il n’a pas dit qu’il aimait. Il a demandé comment on fait pour peindre une fissure sans que ça ait l’air d’une fissure dessinée. Il a demandé combien de temps ça prend. Il a demandé si c’était de l’acrylique.

À un moment il a montré du doigt celle avec les traits au crayon et les dates sur le chambranle et il a dit :

— Ça, c’est chez qui ?
— Un appartement à Grandson. Une dame de quatre-vingts ans qui partait en EMS.
— Vous avez repeint par-dessus ?
— Le mardi suivant.

Il a hoché la tête très lentement, plusieurs fois, comme quelqu’un qui range une information.

Puis il a dit :

— C’est bien.

Ma mère m’a regardée depuis la cuisine par-dessus l’épaule de Salomé, et je crois qu’on a pensé exactement la même chose au même moment, et qu’on a très bien fait de ne rien dire.

–––

Il y a une chose que je n’ai jamais réussi à faire, et je ne pense plus que ce soit un échec.

Je n’ai jamais trouvé de mot.

Je ne dis pas que je suis lesbienne. Ce n’est pas par prudence, ni pour ménager quoi que ce soit : c’est que ça fait comme si les huit ans n’avaient pas eu lieu, et ils ont eu lieu. Je ne dis pas non plus l’autre mot, celui qui suppose un équilibre, parce qu’il n’y a pas d’équilibre du tout. Il y a une femme d’un mètre soixante-cinq, et personne d’autre au monde, et si demain elle n’était plus là je ne me vois pas recommencer avec qui que ce soit d’un côté ou de l’autre.

Les gens ont besoin d’un mot et je le comprends. Quand on me demande, je dis : je suis avec Salomé.

Ça agace un peu tout le monde. Ma mère trouve ça évasif. Une femme du groupe du jeudi m’a expliqué gentiment, une fois, que refuser de se nommer était une forme de privilège, et elle avait peut-être raison. Salomé, elle, s’en fiche complètement, ce qui est reposant.

Ce que j’ai compris, il y a un peu plus d’un an, sur un pont, en rentrant d’un repas de fin d’année : le mot manquait déjà à la première page de cette histoire.

Un dimanche matin de novembre, dans un lit qui penchait du côté gauche, j’avais regardé un homme boire son café en face de moi et j’avais appelé ça le bonheur faute de mot plus précis. Ça ne m’avait rien coûté. C’était même très confortable, de ne pas regarder de trop près.

Cette fois, c’est le contraire. J’ai regardé d’aussi près que je pouvais, pendant trois ans, et il n’y a toujours pas de mot, et il n’y en aura pas.

–––

C’est un dimanche de novembre et il est huit heures.

Le brouillard est monté du lac pendant la nuit et il ne redescendra pas avant midi. Je le sais sans regarder.

Elle s’est réveillée avant moi, comme toujours, et elle n’a rien dit, comme toujours avant sept heures, sauf qu’il est huit heures passées et qu’elle a donc le droit de parler et qu’elle ne s’en prive pas. Elle a mis sa main à plat entre mes omoplates. Elle a une théorie sur le chauffage de l’immeuble qu’elle développe depuis trois minutes.

Son téléphone est sur la table de chevet, écran vers le haut, éteint. Il n’y a rien dedans qui me concerne et rien dedans qui me soit caché, et surtout je ne le regarde pas, et ce n’est pas une victoire sur quoi que ce soit. C’est juste un téléphone posé sur une table.

Je fais l’inventaire. C’est une manie que j’ai et dont je n’ai jamais parlé à personne, sauf une fois, un mardi soir, au deuxième étage au-dessus d’un magasin de literie.

Trois pièces et demie au troisième sans ascenseur, dont on remboursera les intérêts jusqu’en 2052. Une chambre au nord avec trente toiles retournées contre le mur, moins une. Un vélo à une roue dans le couloir. Vingt-deux élèves qui reviennent le lendemain quoi qu’il arrive. Des parents qui appellent le dimanche soir, et une feuille A4 pliée en quatre dans un tiroir de cuisine avec trois lignes barrées à la règle. Une amie qui règle tout dans sa voiture. Un mardi soir par mois où je m’assieds en face de quelqu’un que je ne connais pas et qui commence par s’excuser d’être là.

Et elle, contre moi, en train de m’expliquer que le problème vient du purgeur.

Je ne sais pas comment ça s’appelle.

J’ai trente et un ans. J’ai cherché pendant trois ans, dans des livres, dans des brochures, à une heure quarante du matin assise sur un lit, et il n’y a rien qui aille.

Alors je vais dire le bonheur, faute de mot plus précis.

Cette fois, je sais exactement ce que je regarde.

FIN.

Les avis des lecteurs

L'avis de Geocyr
Je suis très heureux que tu aies trouvé le Bonheur auprès de Salomé 🥰🥰🥰
C'était une sacrée aventure mais elle en a valu la peine 🤎🤎


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