Le divorce (2)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 27-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, les hommes
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Chapitre 2
Le jour de la convocation finale est arrivé, l'air dans le bureau de Maître Janin est plus lourd que jamais. Sur la grande table en bois sombre, les papiers du divorce attendent nos signatures pour effacer définitivement huit ans de vie commune. Sylvain est là, nerveux, ajustant sans cesse sa chemise coûteuse. Maître Boyer, lui, reste imperturbable, bien que son regard semble fuir celui de son client pour se poser sur moi avec une douceur inhabituelle. Le stylo gratte le papier dans un silence de plomb. C’est fait. Nous ne sommes plus mariés.
Sylvain se lève brusquement, ramasse ses affaires et sort du bureau sans un mot pour moi, faisant signe à son avocat de le suivre. Je prends quelques minutes pour remercier Maître Janin qui range ses dossiers. Elle me souhaite bonne chance pour ma nouvelle vie. Je sors à mon tour de l'immeuble. Sur le trottoir, Sylvain est déjà monté dans sa voiture, mais il ne démarre pas. Il nous observe à travers ses vitres, le visage crispé par une tension visible.
C'est alors que Jean-Christophe s'approche de moi. Il me sourit, m'ignorant complètement le regard furieux de mon ex-mari garé à quelques mètres.
— Vous ne m'avez pas appelé, Marceau, me dit-il en me fixant droit dans les yeux, sa voix grave dominant le bruit de la circulation.
— C'est vrai, je ne l'ai pas fait... J'avoue que je trouvais ça un peu bizarre, compte tenu de la situation, répondu-je avec une hésitation marquée.
Jean-Christophe sourit encore plus, une lueur amusée et sincère dans le regard.
— Bizarre ? Pourquoi ? La procédure est finie maintenant, les papiers sont signés. Je ne suis plus l'avocat de la partie adverse. D'ailleurs, je ne compte pas en rester là. Est-ce que vous seriez libre pour un dîner demain soir ?
— Demain ? Oh, je ne sais pas... C'est gentil, mais je préfère refuser. C'est peut-être un peu trop tôt pour moi, tout cela est encore frais.
— J'insiste vraiment, Marceau. Un petit restaurant sympa, loin de tout ce stress juridique. Ça vous ferait le plus grand bien de penser à autre chose.
— Je ne suis vraiment pas sûr que ce soit une bonne idée, Jean-Christophe.
— S'il vous plaît, laissez-moi vous emmener. Je peux passer vous chercher directement chez vous à vingt heures ?
Je jette un regard inquiet vers la voiture de Sylvain qui ne bouge toujours pas, moteur tournant.
— Passer chez moi ? Avec Sylvain qui est encore là ? C'est absolument impossible, il va faire un scandale sans nom.
— Si c'est ce qui vous inquiète, je peux vous attendre en bas de la rue, ou au coin de l'avenue, pour qu'on ne nous voit pas ensemble. On se retrouve là-bas à l'abri des regards ?
Je finis par céder, troublé par sa persévérance et le charme de son sourire.
— D'accord. Demain soir, au coin de la rue.
— C'est parfait. À demain, Marceau.
Quand je pousse la porte de l'appartement, l'explosion est immédiate. Sylvain m'attend dans l'entrée, le visage congestionné par une colère noire. Il a tout vu depuis son siège conducteur.
— On peut savoir ce que c'était que ce petit numéro sur le trottoir avec Boyer ? hurle-t-il alors que je pose mes clés.
Je tente de passer pour aller dans la cuisine, mais il se place devant moi, me barrant la route.
— Je te parle, Marceau ! J'ai tout vu ! Il s'est approché de toi, il te souriait comme un idiot... Qu'est-ce qu'il te voulait ? Depuis quand mon avocat te fait la cour devant moi ?
— Ça ne te regarde absolument plus, Sylvain. Nous avons signé les papiers il y a une heure. Tout est fini entre nous, nous sommes divorcés.
— Ne me sors pas tes salades ! Je veux savoir ce qu'il t'a dit ! Est-ce que vous vous voyez derrière mon dos depuis le début ? Réponds-moi !
Je me tourne vers lui, mon calme contrastant violemment avec son hystérie.
— Je ne te dirai rien. Pas un mot. Ma vie ne te concerne plus et je n'ai aucun compte à te rendre, surtout pas après tout ce que tu m'as fait subir avec tes amants. Et je sais très bien que tu as essayé de le draguer à plusieurs reprises et qu'il ne voulait pas de toi. Jean-Christophe m'a tout dit.
Sylvain blêmit, mais sa rage reprend le dessus quand il réalise quelque chose qui semble le terrasser.
— Quoi ? Tu... tu l'appelles par son prénom en plus ? "Jean-Christophe" ? Tu appelles mon avocat par son prénom ! C'est un scandale !
— Oui, je l'appelle Jean-Christophe. Et contrairement à toi, il est honnête. Il m'a raconté tes tentatives de séduction passées qu'il a repoussées parce qu'il n'était absolument pas intéressé par toi.
— Tu te fous de moi ! Je l'ai payé une fortune pour me défendre et il te drague devant mes yeux tout en me balançant ! Je veux savoir ce que vous avez prévu ! Vous allez vous voir ?
Je le regarde avec un mépris que je ne pensais pas pouvoir ressentir un jour. Ses cris ne me font plus aucun effet, ils ne sont que le bruit de fond d'un passé que je rejette. La dispute sur l'avocat continue de plus belle, mais je reste de marbre face à ses accusations.
— Tu peux hurler autant que tu veux sur Jean-Christophe ou sur moi, Sylvain, ça ne changera rien à la situation. Je ne te dirai absolument rien de plus sur notre conversation ou sur ce que nous avons prévu.
— Marceau, je t'interdis de me traiter comme ça ici ! C'est aussi chez moi, j'ai mes droits !
— Justement, parlons-en de tes droits, repris-je d'une voix glaciale qui le cloue sur place. Les papiers sont signés. Le juge a été très clair sur la jouissance de cet appartement. Il me revient. Il est donc temps pour toi de te trouver un autre endroit pour vivre.
— Tu me mets à la porte ? C'est ça ton plan ?
— Je te demande de partir, c'est différent. Je veux que tu fasses tes cartons et que tu trouves un autre logement le plus vite possible. Je ne veux plus cohabiter une seule seconde avec toi sous ce toit.
— Tu ne peux pas me faire ça... pas maintenant, pas après ce qui vient de se passer avec Boyer !
— Si, je peux. Et je le fais. Prépare tes affaires, Sylvain. Je veux que cette page se tourne définitivement et que tu sortes de ma vue. Trouve un autre endroit pour vivre.
Je le laisse planté au milieu du salon, bégayant de rage et de stupéfaction, et je m'enferme dans ma chambre. Je prends mon téléphone et je regarde le nom "Jean-Christophe" enregistré dans mes contacts.
Le lendemain matin, la lumière blafarde de l'hiver s'insinue à travers les rideaux, mais elle n'apporte aucune chaleur à l'appartement. Je me réveille avec une sensation étrange : un mélange de soulagement immense et d'appréhension. Aujourd'hui est le jour où je dois retrouver Jean-Christophe, mais avant cela, je dois affronter le chaos qui règne encore ici.
Dès que je sors de ma chambre, je sens sa présence. Sylvain est assis dans le salon, une tasse de café à la main, le regard fixe. Il n'a manifestement pas dormi. Il n'a pas non plus commencé à faire un seul carton. Pire, il semble s'être enraciné dans le canapé, comme pour défier mon autorité sur ces lieux.
Je l'ignore superbement et me dirige vers la salle de bain. Je prends une longue douche, essayant de laver les dernières traces de la dispute de la veille. Quand je ressors, une serviette autour de la taille, il est là, planté dans le couloir, le visage ravagé.
— On dirait que monsieur se fait beau, crache-t-il, la voix enrouée. C’est pour lui ? Pour "Jean-Christophe" ?
Je m'arrête et je le regarde avec une lassitude profonde, les yeux fixés dans les siens.
— Sylvain, il faut que tu déménages, et très vite. Je ne veux plus pleurer à cause de toi, tu comprends ? C'est fini. Même si je sais que trouver un logement peut prendre du temps, il le faut vraiment, pour toi comme pour moi. Il faut que tout ça se termine une bonne fois pour toutes. On ne peut plus continuer à s'entredéchirer dans ces quelques mètres carrés.
Il ricane, un son sec, nerveux et totalement sans joie.
— Et tu crois que je vais partir comme ça pendant que tu vas faire la fête avec l'avocat qui m'a trahi ? Tu sors manger avec lui ce soir, c'est ça ? Avoue-le !
Je soutiens son regard sans ciller, préparant mon mensonge avec un aplomb qui m'étonne moi-même pour enfin avoir la paix.
— Mais de quoi tu parles ? Je ne sors pas manger avec lui. Tu délires complètement. J'ai juste besoin de sortir, de voir autre chose. Mais ce n'est certainement pas avec Jean-Christophe.
Sylvain tape du poing contre la cloison, hors de lui.
— Tu mens ! Je vous ai vus hier !
— Tu as vu ce que tu voulais voir, Sylvain. Maintenant, s'il te plaît, laisse-moi me préparer.
Je rentre dans ma chambre et je commence à sortir mes affaires. Je veux être élégant, mais je dois faire attention à ne pas trop éveiller ses soupçons maintenant que j'ai nié le rendez-vous. Je sors une chemise en lin bleu ciel, celle qu'il détestait parce qu'il disait qu'elle me donnait un air trop indépendant. Je l'étale sur le lit. Sylvain entre dans la chambre sans frapper, poursuivant sa diatribe.
— Je te parle, Marceau ! Tu crois vraiment que ça va durer avec un type comme lui ? Tu n'es qu'un trophée pour un avocat de son rang. Il s'est servi de toi pour m'humilier !
— Sors de ma chambre, Sylvain, dis-je calmement en choisissant une paire de chaussures.
— Non ! C’est encore chez moi ! Et je ne partirai pas comme ça. Tu te rends compte du ridicule de la situation ? Tu appelles mon propre avocat par son prénom ! "Jean-Christophe" ! C'est un scandale, une faute professionnelle !
Je me redresse et je le regarde droit dans les yeux, tenant fermement mon cintre.
— Tu ne détruiras rien du tout. La seule chose qui est détruite ici, c’est nous. Et c’est toi qui as tenu le marteau-piqueur pendant des années. Je te le répète : fais tes valises. Je ne veux plus verser une seule larme par ta faute. Pour notre santé mentale à tous les deux, pars.
Je commence à repasser ma chemise avec soin. Le bruit de la vapeur semble l'exaspérer encore plus. Il fait les cents pas dans la petite pièce, fulminant, jetant des regards noirs à chaque vêtement que je sélectionne.
— Tu ne m'as toujours pas dit où tu allais si ce n'est pas avec lui, reprend-il, plus agressif.
— Je vais marcher, prendre l'air. Seul. Ça te va comme réponse ?
— Tu l'appelles par son prénom... ça me rend dingue ! Jean-Christophe ! Comme si vous étiez intimes depuis des lustres !
Je continue mes préparatifs, ignorant ses provocations. Je sors mon parfum. J'en vaporise un peu dans l'air. Sylvain s'approche, le visage rouge de rage.
— Tu fais exprès de me provoquer ! Tu te parfumes pour aller "marcher seul" ? Tu te fous de qui ?
— Je le fais pour moi, Sylvain. Pour me sentir à nouveau moi-même. Quelque chose que j'avais oublié à tes côtés.
Chaque geste est lent, mesuré. Je sens ses yeux brûler mon dos. Il est là, bouillant de cette colère impuissante.
— Il ne t'aime pas, Marceau. Il se sert de toi.
— Si c'est le cas, ce sera mon problème. Mais ce soir, je ne le vois pas, alors calme-toi.
Je termine de me préparer. Je vérifie mon reflet dans le miroir. Je me trouve différent. Plus droit. Sylvain continue de fulminer, mais ses paroles ne m'atteignent plus. Je prends mon manteau et mes clés. Il est presque vingt heures.
— Je reviendrai plus tard, dis-je en me dirigeant vers la porte. J'espère sincèrement que tu auras réfléchi à ce que je t'ai dit sur le déménagement. C'est vital pour nous deux.
Je sors de l'appartement sans me retourner, laissant derrière moi le bruit de sa fureur étouffée. En descendant les escaliers, mon cœur s'accélère.
Je presse le pas, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes. L'air frais de la nuit me fouette le visage, mais il ne suffit pas à calmer l'agitation qui me tord l'estomac. Je jette un regard nerveux derrière moi, craignant presque de voir la silhouette de Sylvain surgir de l'ombre de l'immeuble. Arrivé au coin de la rue, je vois une berline sombre stationnée, moteur éteint. La vitre descend lentement. Le regard de Jean-Christophe croise le mien.
Je monte rapidement côté passager, refermant la portière avec un soulagement immédiat. Le silence de l'habitacle, imprégné d'une légère odeur de cuir et de parfum boisé, m'enveloppe instantanément.
— Bonsoir Marceau, dit-il d'une voix douce. Vous êtes tout essoufflé. Tout va bien ?
Je prends une grande inspiration, tentant de stabiliser ma voix.
— Bonsoir Jean-Christophe. Je suis désolé... C'est juste que la sortie a été plus compliquée que prévu. Sylvain m'attendait de pied ferme dans l'entrée.
Il fronce légèrement les sourcils, posant une main rassurante sur le dossier de mon siège, sans me toucher.
— Il vous a causé des ennuis ?
— Il a vu qu'on se parlait hier après la signature. Il a fait une scène terrible en rentrant. Et ce soir, il était persuadé que je venais vous voir.
— Et qu'est-ce que vous lui avez dit ?
— J'ai menti. Je lui ai dit que je ne vous voyais pas, que j'allais simplement marcher seul pour prendre l'air. C'était le seul moyen de sortir de là sans qu'il ne me suive ou qu'il ne bloque la porte. Je déteste mentir, mais avec lui, la vérité est devenue un champ de bataille.
Jean-Christophe esquisse un sourire triste, tournant la clé de contact.
— Je comprends. Ne vous en voulez pas pour ça. Vous êtes dans une situation de survie émotionnelle. Ce mensonge, c'était votre ticket pour la liberté ce soir.
— C'est ce que je me suis dit, mais je me sens encore tout tremblant. Il a été odieux. Il a hurlé parce que je vous appelais par votre prénom. Il trouve ça "scandaleux".
Jean-Christophe laisse échapper un petit rire calme tout en engageant la première.
— Eh bien, il va falloir qu'il s'y habitue. Pour moi, vous n'êtes plus "la partie adverse" depuis bien longtemps.
Je le regarde de profil alors qu'il s'insère dans la circulation. Son calme m'apaise peu à peu, éloignant les cris de Sylvain qui résonnent encore dans ma tête.
— Je lui ai demandé de déménager le plus vite possible, repris-je. Je lui ai dit que je ne voulais plus pleurer à cause de lui. Que c'était fini.
— C'est une excellente chose, Marceau. Vous avez posé vos limites. C’est le premier pas vers votre reconstruction. Mais pour l'instant, oublions Sylvain. Oublions l'appartement et les cartons. Ce soir, il n'y a que nous deux.
Il tourne le volant avec assurance et s'éloigne de mon quartier. Je sens la tension quitter mes épaules.
— Où m'emmenez-vous ? demandai-je avec un premier vrai sourire.
— Dans un endroit où personne ne nous connaît. Un petit restaurant que j'aime beaucoup, où la cuisine est aussi sincère que la conversation que j'espère avoir avec vous. Ça vous convient ?
— Ça me convient parfaitement.
Le trajet se poursuit dans un calme réparateur. Jean-Christophe conduit avec une assurance tranquille, jetant de temps en temps un regard vers moi pour s'assurer que je reprends mes esprits. Le restaurant est niché dans une petite rue pavée, à l'abri du tumulte, avec une devanture discrète et une lumière tamisée qui invite à la confidence. Une fois installés à une table isolée dans un coin, loin des oreilles indiscrètes, l'atmosphère change du tout au tout.
La carte est entre nos mains, mais nos regards se croisent par-dessus les menus. Jean-Christophe semble avoir laissé son costume d'avocat au vestiaire pour ne laisser place qu'à l'homme.
— Vous avez une mine bien plus apaisée qu'il y a vingt minutes, Marceau, remarque-t-il avec un sourire en coin. Le bleu de votre chemise fait ressortir vos yeux, c'est assez troublant.
Je sens une bouffée de chaleur monter immédiatement à mes joues. Je baisse légèrement les yeux vers la nappe blanche, intimidé.
— Merci. Je... j'avais besoin de sortir de cette ambiance de guerre. Mais je dois vous avouer, Jean-Christophe, que tout cela me semble encore très irréel.
Il pose ses mains à plat sur la table et s'approche un peu, baissant la voix.
— Qu'est-ce qui vous semble irréel ? Le fait d'être enfin libre, ou le fait d'être ici, assis en face de moi ?
— Les deux, sans doute. Et pour être tout à fait honnête, je trouve que cela fait très tôt pour rencontrer quelqu'un. Mon divorce a été signé il y a à peine vingt-quatre heures. J'ai peur d'aller trop vite, de ne pas être encore prêt à tout ça.
Il me regarde avec une sincérité désarmante et hoche la tête avec bienveillance, sans aucune trace de jugement.
— Je comprends parfaitement, Marceau. Écoutez, je ne suis pas ici pour vous bousculer ou pour remplacer un vide par un autre. Je voulais simplement passer du temps avec l'homme que j'ai observé de loin pendant des mois au cabinet. D'ailleurs, si vous êtes d'accord, vous pourriez commencer par me tutoyer. Appelez-moi Jean-Christophe, ou même JC si tu préfères. Je pense que nous avons passé l'étape du formalisme juridique, non ?
Je souris, un peu déstabilisé par cette proposition qui brise soudainement la distance professionnelle qui nous liait.
— C'est vrai... Tu as raison, Jean-Christophe. Ou JC. Je vais essayer de m'y habituer, mais c'est encore un peu nouveau pour moi.
— Parfait, dit-il en souriant. Mais parlons d'autre chose. Parle-moi de toi, loin des tribunaux et des disputes. Que fais-tu quand tu n'es pas en train de gérer des crises ? Ton travail, tes goûts, ce que tu aimes faire de tes journées ?
Je prends une gorgée d'eau, soulagé qu'il respecte mon rythme et dévie la conversation vers des sujets plus personnels et moins douloureux.
— Je travaille dans le design d'intérieur, plus précisément dans la restauration de meubles anciens. C'est un métier de patience. On prend quelque chose de brisé, on gratte les couches de vieux vernis, et on essaie de retrouver la beauté originelle qui se cache dessous.
— C'est une magnifique métaphore, Marceau. Et qu'est-ce que tu aimes faire pour t'évader ?
— J'aime beaucoup la marche, comme je l'ai fait croire à Sylvain tout à l'heure pour pouvoir sortir, mais pour de vrai cette fois. Le silence de la forêt, la photo argentique aussi. J'aime prendre le temps de cadrer les choses, d'attendre la bonne lumière. Et toi ? J'imagine que ta vie ne se résume pas qu'aux plaidoiries et aux dossiers de divorce ?
Il s'appuie contre le dossier de sa chaise, l'air soudainement plus détendu, presque juvénile.
— J'aime la voile. L'océan a ce don de nous rappeler qu'on est tout petit, ça remet les problèmes en place. Et j'aime cuisiner, même si je manque de cobayes ces derniers temps pour tester mes recettes et mes nouvelles inspirations.
Au milieu de la conversation, le serveur dépose une corbeille de pain frais sur la table. Au moment où je tends la main pour prendre un morceau, Jean-Christophe fait le même geste, avec une synchronisation presque parfaite. Un de ses doigts effleure délibérément la peau du dos de ma main. C'est un contact électrique, fugace, mais qui me fait frissonner de la tête aux pieds. Je retire ma main vivement, sentant mes joues s'empourprer violemment sous son regard.
— Pardon, murmure-t-il, ses yeux brillant d'une lueur malicieuse qui trahit son envie de me charmer davantage.
— Ce n'est rien, répondu-je en fixant mon assiette, le cœur battant à une allure folle.
Le dîner se poursuit, fluide et chaleureux. Il me questionne sur mes musiques préférées, mes derniers voyages. Il m'écoute vraiment, sans jamais m'interrompre, ce qui me change tellement de mes soirées avec Sylvain. À la fin du repas, alors que nous sortons du restaurant pour retrouver la fraîcheur de la nuit sur le trottoir, il se tourne vers moi.
— La soirée est encore jeune, Marceau. J'habite à quelques minutes d'ici. Est-ce que tu accepterais de venir prendre un dernier verre chez moi ? En tout bien tout honneur, je te le promets. Juste pour finir cette discussion au calme, loin du bruit de la rue. Je te reconduirai chez toi juste après, c'est promis. Je ne veux pas que tu te sentes obligé de quoi que ce soit.
Je regarde l'heure sur mon téléphone. Je sais que si je rentre maintenant, Sylvain sera là, à m'attendre avec sa rage, ses soupçons et ses questions incessantes. L'idée de prolonger ce moment de calme et de bienveillance avec Jean-Christophe est bien plus attrayante que de retourner dans mon enfer personnel.
— D'accord. Un dernier verre alors. Mais je ne voudrais pas abuser de ton temps.
— Tu n'abuses de rien du tout, Marceau. Viens, ma voiture est juste là.
Il m'ouvre la portière avec une galanterie naturelle. Je m'installe, conscient que ce soir, je ne suis plus en train de fuir mon ancienne vie, mais que je commence peut-être à marcher vers une nouvelle, guidé par l'homme qui conduit en silence à mes côtés.
Fin du chapitre 2.
Le jour de la convocation finale est arrivé, l'air dans le bureau de Maître Janin est plus lourd que jamais. Sur la grande table en bois sombre, les papiers du divorce attendent nos signatures pour effacer définitivement huit ans de vie commune. Sylvain est là, nerveux, ajustant sans cesse sa chemise coûteuse. Maître Boyer, lui, reste imperturbable, bien que son regard semble fuir celui de son client pour se poser sur moi avec une douceur inhabituelle. Le stylo gratte le papier dans un silence de plomb. C’est fait. Nous ne sommes plus mariés.
Sylvain se lève brusquement, ramasse ses affaires et sort du bureau sans un mot pour moi, faisant signe à son avocat de le suivre. Je prends quelques minutes pour remercier Maître Janin qui range ses dossiers. Elle me souhaite bonne chance pour ma nouvelle vie. Je sors à mon tour de l'immeuble. Sur le trottoir, Sylvain est déjà monté dans sa voiture, mais il ne démarre pas. Il nous observe à travers ses vitres, le visage crispé par une tension visible.
C'est alors que Jean-Christophe s'approche de moi. Il me sourit, m'ignorant complètement le regard furieux de mon ex-mari garé à quelques mètres.
— Vous ne m'avez pas appelé, Marceau, me dit-il en me fixant droit dans les yeux, sa voix grave dominant le bruit de la circulation.
— C'est vrai, je ne l'ai pas fait... J'avoue que je trouvais ça un peu bizarre, compte tenu de la situation, répondu-je avec une hésitation marquée.
Jean-Christophe sourit encore plus, une lueur amusée et sincère dans le regard.
— Bizarre ? Pourquoi ? La procédure est finie maintenant, les papiers sont signés. Je ne suis plus l'avocat de la partie adverse. D'ailleurs, je ne compte pas en rester là. Est-ce que vous seriez libre pour un dîner demain soir ?
— Demain ? Oh, je ne sais pas... C'est gentil, mais je préfère refuser. C'est peut-être un peu trop tôt pour moi, tout cela est encore frais.
— J'insiste vraiment, Marceau. Un petit restaurant sympa, loin de tout ce stress juridique. Ça vous ferait le plus grand bien de penser à autre chose.
— Je ne suis vraiment pas sûr que ce soit une bonne idée, Jean-Christophe.
— S'il vous plaît, laissez-moi vous emmener. Je peux passer vous chercher directement chez vous à vingt heures ?
Je jette un regard inquiet vers la voiture de Sylvain qui ne bouge toujours pas, moteur tournant.
— Passer chez moi ? Avec Sylvain qui est encore là ? C'est absolument impossible, il va faire un scandale sans nom.
— Si c'est ce qui vous inquiète, je peux vous attendre en bas de la rue, ou au coin de l'avenue, pour qu'on ne nous voit pas ensemble. On se retrouve là-bas à l'abri des regards ?
Je finis par céder, troublé par sa persévérance et le charme de son sourire.
— D'accord. Demain soir, au coin de la rue.
— C'est parfait. À demain, Marceau.
Quand je pousse la porte de l'appartement, l'explosion est immédiate. Sylvain m'attend dans l'entrée, le visage congestionné par une colère noire. Il a tout vu depuis son siège conducteur.
— On peut savoir ce que c'était que ce petit numéro sur le trottoir avec Boyer ? hurle-t-il alors que je pose mes clés.
Je tente de passer pour aller dans la cuisine, mais il se place devant moi, me barrant la route.
— Je te parle, Marceau ! J'ai tout vu ! Il s'est approché de toi, il te souriait comme un idiot... Qu'est-ce qu'il te voulait ? Depuis quand mon avocat te fait la cour devant moi ?
— Ça ne te regarde absolument plus, Sylvain. Nous avons signé les papiers il y a une heure. Tout est fini entre nous, nous sommes divorcés.
— Ne me sors pas tes salades ! Je veux savoir ce qu'il t'a dit ! Est-ce que vous vous voyez derrière mon dos depuis le début ? Réponds-moi !
Je me tourne vers lui, mon calme contrastant violemment avec son hystérie.
— Je ne te dirai rien. Pas un mot. Ma vie ne te concerne plus et je n'ai aucun compte à te rendre, surtout pas après tout ce que tu m'as fait subir avec tes amants. Et je sais très bien que tu as essayé de le draguer à plusieurs reprises et qu'il ne voulait pas de toi. Jean-Christophe m'a tout dit.
Sylvain blêmit, mais sa rage reprend le dessus quand il réalise quelque chose qui semble le terrasser.
— Quoi ? Tu... tu l'appelles par son prénom en plus ? "Jean-Christophe" ? Tu appelles mon avocat par son prénom ! C'est un scandale !
— Oui, je l'appelle Jean-Christophe. Et contrairement à toi, il est honnête. Il m'a raconté tes tentatives de séduction passées qu'il a repoussées parce qu'il n'était absolument pas intéressé par toi.
— Tu te fous de moi ! Je l'ai payé une fortune pour me défendre et il te drague devant mes yeux tout en me balançant ! Je veux savoir ce que vous avez prévu ! Vous allez vous voir ?
Je le regarde avec un mépris que je ne pensais pas pouvoir ressentir un jour. Ses cris ne me font plus aucun effet, ils ne sont que le bruit de fond d'un passé que je rejette. La dispute sur l'avocat continue de plus belle, mais je reste de marbre face à ses accusations.
— Tu peux hurler autant que tu veux sur Jean-Christophe ou sur moi, Sylvain, ça ne changera rien à la situation. Je ne te dirai absolument rien de plus sur notre conversation ou sur ce que nous avons prévu.
— Marceau, je t'interdis de me traiter comme ça ici ! C'est aussi chez moi, j'ai mes droits !
— Justement, parlons-en de tes droits, repris-je d'une voix glaciale qui le cloue sur place. Les papiers sont signés. Le juge a été très clair sur la jouissance de cet appartement. Il me revient. Il est donc temps pour toi de te trouver un autre endroit pour vivre.
— Tu me mets à la porte ? C'est ça ton plan ?
— Je te demande de partir, c'est différent. Je veux que tu fasses tes cartons et que tu trouves un autre logement le plus vite possible. Je ne veux plus cohabiter une seule seconde avec toi sous ce toit.
— Tu ne peux pas me faire ça... pas maintenant, pas après ce qui vient de se passer avec Boyer !
— Si, je peux. Et je le fais. Prépare tes affaires, Sylvain. Je veux que cette page se tourne définitivement et que tu sortes de ma vue. Trouve un autre endroit pour vivre.
Je le laisse planté au milieu du salon, bégayant de rage et de stupéfaction, et je m'enferme dans ma chambre. Je prends mon téléphone et je regarde le nom "Jean-Christophe" enregistré dans mes contacts.
Le lendemain matin, la lumière blafarde de l'hiver s'insinue à travers les rideaux, mais elle n'apporte aucune chaleur à l'appartement. Je me réveille avec une sensation étrange : un mélange de soulagement immense et d'appréhension. Aujourd'hui est le jour où je dois retrouver Jean-Christophe, mais avant cela, je dois affronter le chaos qui règne encore ici.
Dès que je sors de ma chambre, je sens sa présence. Sylvain est assis dans le salon, une tasse de café à la main, le regard fixe. Il n'a manifestement pas dormi. Il n'a pas non plus commencé à faire un seul carton. Pire, il semble s'être enraciné dans le canapé, comme pour défier mon autorité sur ces lieux.
Je l'ignore superbement et me dirige vers la salle de bain. Je prends une longue douche, essayant de laver les dernières traces de la dispute de la veille. Quand je ressors, une serviette autour de la taille, il est là, planté dans le couloir, le visage ravagé.
— On dirait que monsieur se fait beau, crache-t-il, la voix enrouée. C’est pour lui ? Pour "Jean-Christophe" ?
Je m'arrête et je le regarde avec une lassitude profonde, les yeux fixés dans les siens.
— Sylvain, il faut que tu déménages, et très vite. Je ne veux plus pleurer à cause de toi, tu comprends ? C'est fini. Même si je sais que trouver un logement peut prendre du temps, il le faut vraiment, pour toi comme pour moi. Il faut que tout ça se termine une bonne fois pour toutes. On ne peut plus continuer à s'entredéchirer dans ces quelques mètres carrés.
Il ricane, un son sec, nerveux et totalement sans joie.
— Et tu crois que je vais partir comme ça pendant que tu vas faire la fête avec l'avocat qui m'a trahi ? Tu sors manger avec lui ce soir, c'est ça ? Avoue-le !
Je soutiens son regard sans ciller, préparant mon mensonge avec un aplomb qui m'étonne moi-même pour enfin avoir la paix.
— Mais de quoi tu parles ? Je ne sors pas manger avec lui. Tu délires complètement. J'ai juste besoin de sortir, de voir autre chose. Mais ce n'est certainement pas avec Jean-Christophe.
Sylvain tape du poing contre la cloison, hors de lui.
— Tu mens ! Je vous ai vus hier !
— Tu as vu ce que tu voulais voir, Sylvain. Maintenant, s'il te plaît, laisse-moi me préparer.
Je rentre dans ma chambre et je commence à sortir mes affaires. Je veux être élégant, mais je dois faire attention à ne pas trop éveiller ses soupçons maintenant que j'ai nié le rendez-vous. Je sors une chemise en lin bleu ciel, celle qu'il détestait parce qu'il disait qu'elle me donnait un air trop indépendant. Je l'étale sur le lit. Sylvain entre dans la chambre sans frapper, poursuivant sa diatribe.
— Je te parle, Marceau ! Tu crois vraiment que ça va durer avec un type comme lui ? Tu n'es qu'un trophée pour un avocat de son rang. Il s'est servi de toi pour m'humilier !
— Sors de ma chambre, Sylvain, dis-je calmement en choisissant une paire de chaussures.
— Non ! C’est encore chez moi ! Et je ne partirai pas comme ça. Tu te rends compte du ridicule de la situation ? Tu appelles mon propre avocat par son prénom ! "Jean-Christophe" ! C'est un scandale, une faute professionnelle !
Je me redresse et je le regarde droit dans les yeux, tenant fermement mon cintre.
— Tu ne détruiras rien du tout. La seule chose qui est détruite ici, c’est nous. Et c’est toi qui as tenu le marteau-piqueur pendant des années. Je te le répète : fais tes valises. Je ne veux plus verser une seule larme par ta faute. Pour notre santé mentale à tous les deux, pars.
Je commence à repasser ma chemise avec soin. Le bruit de la vapeur semble l'exaspérer encore plus. Il fait les cents pas dans la petite pièce, fulminant, jetant des regards noirs à chaque vêtement que je sélectionne.
— Tu ne m'as toujours pas dit où tu allais si ce n'est pas avec lui, reprend-il, plus agressif.
— Je vais marcher, prendre l'air. Seul. Ça te va comme réponse ?
— Tu l'appelles par son prénom... ça me rend dingue ! Jean-Christophe ! Comme si vous étiez intimes depuis des lustres !
Je continue mes préparatifs, ignorant ses provocations. Je sors mon parfum. J'en vaporise un peu dans l'air. Sylvain s'approche, le visage rouge de rage.
— Tu fais exprès de me provoquer ! Tu te parfumes pour aller "marcher seul" ? Tu te fous de qui ?
— Je le fais pour moi, Sylvain. Pour me sentir à nouveau moi-même. Quelque chose que j'avais oublié à tes côtés.
Chaque geste est lent, mesuré. Je sens ses yeux brûler mon dos. Il est là, bouillant de cette colère impuissante.
— Il ne t'aime pas, Marceau. Il se sert de toi.
— Si c'est le cas, ce sera mon problème. Mais ce soir, je ne le vois pas, alors calme-toi.
Je termine de me préparer. Je vérifie mon reflet dans le miroir. Je me trouve différent. Plus droit. Sylvain continue de fulminer, mais ses paroles ne m'atteignent plus. Je prends mon manteau et mes clés. Il est presque vingt heures.
— Je reviendrai plus tard, dis-je en me dirigeant vers la porte. J'espère sincèrement que tu auras réfléchi à ce que je t'ai dit sur le déménagement. C'est vital pour nous deux.
Je sors de l'appartement sans me retourner, laissant derrière moi le bruit de sa fureur étouffée. En descendant les escaliers, mon cœur s'accélère.
Je presse le pas, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes. L'air frais de la nuit me fouette le visage, mais il ne suffit pas à calmer l'agitation qui me tord l'estomac. Je jette un regard nerveux derrière moi, craignant presque de voir la silhouette de Sylvain surgir de l'ombre de l'immeuble. Arrivé au coin de la rue, je vois une berline sombre stationnée, moteur éteint. La vitre descend lentement. Le regard de Jean-Christophe croise le mien.
Je monte rapidement côté passager, refermant la portière avec un soulagement immédiat. Le silence de l'habitacle, imprégné d'une légère odeur de cuir et de parfum boisé, m'enveloppe instantanément.
— Bonsoir Marceau, dit-il d'une voix douce. Vous êtes tout essoufflé. Tout va bien ?
Je prends une grande inspiration, tentant de stabiliser ma voix.
— Bonsoir Jean-Christophe. Je suis désolé... C'est juste que la sortie a été plus compliquée que prévu. Sylvain m'attendait de pied ferme dans l'entrée.
Il fronce légèrement les sourcils, posant une main rassurante sur le dossier de mon siège, sans me toucher.
— Il vous a causé des ennuis ?
— Il a vu qu'on se parlait hier après la signature. Il a fait une scène terrible en rentrant. Et ce soir, il était persuadé que je venais vous voir.
— Et qu'est-ce que vous lui avez dit ?
— J'ai menti. Je lui ai dit que je ne vous voyais pas, que j'allais simplement marcher seul pour prendre l'air. C'était le seul moyen de sortir de là sans qu'il ne me suive ou qu'il ne bloque la porte. Je déteste mentir, mais avec lui, la vérité est devenue un champ de bataille.
Jean-Christophe esquisse un sourire triste, tournant la clé de contact.
— Je comprends. Ne vous en voulez pas pour ça. Vous êtes dans une situation de survie émotionnelle. Ce mensonge, c'était votre ticket pour la liberté ce soir.
— C'est ce que je me suis dit, mais je me sens encore tout tremblant. Il a été odieux. Il a hurlé parce que je vous appelais par votre prénom. Il trouve ça "scandaleux".
Jean-Christophe laisse échapper un petit rire calme tout en engageant la première.
— Eh bien, il va falloir qu'il s'y habitue. Pour moi, vous n'êtes plus "la partie adverse" depuis bien longtemps.
Je le regarde de profil alors qu'il s'insère dans la circulation. Son calme m'apaise peu à peu, éloignant les cris de Sylvain qui résonnent encore dans ma tête.
— Je lui ai demandé de déménager le plus vite possible, repris-je. Je lui ai dit que je ne voulais plus pleurer à cause de lui. Que c'était fini.
— C'est une excellente chose, Marceau. Vous avez posé vos limites. C’est le premier pas vers votre reconstruction. Mais pour l'instant, oublions Sylvain. Oublions l'appartement et les cartons. Ce soir, il n'y a que nous deux.
Il tourne le volant avec assurance et s'éloigne de mon quartier. Je sens la tension quitter mes épaules.
— Où m'emmenez-vous ? demandai-je avec un premier vrai sourire.
— Dans un endroit où personne ne nous connaît. Un petit restaurant que j'aime beaucoup, où la cuisine est aussi sincère que la conversation que j'espère avoir avec vous. Ça vous convient ?
— Ça me convient parfaitement.
Le trajet se poursuit dans un calme réparateur. Jean-Christophe conduit avec une assurance tranquille, jetant de temps en temps un regard vers moi pour s'assurer que je reprends mes esprits. Le restaurant est niché dans une petite rue pavée, à l'abri du tumulte, avec une devanture discrète et une lumière tamisée qui invite à la confidence. Une fois installés à une table isolée dans un coin, loin des oreilles indiscrètes, l'atmosphère change du tout au tout.
La carte est entre nos mains, mais nos regards se croisent par-dessus les menus. Jean-Christophe semble avoir laissé son costume d'avocat au vestiaire pour ne laisser place qu'à l'homme.
— Vous avez une mine bien plus apaisée qu'il y a vingt minutes, Marceau, remarque-t-il avec un sourire en coin. Le bleu de votre chemise fait ressortir vos yeux, c'est assez troublant.
Je sens une bouffée de chaleur monter immédiatement à mes joues. Je baisse légèrement les yeux vers la nappe blanche, intimidé.
— Merci. Je... j'avais besoin de sortir de cette ambiance de guerre. Mais je dois vous avouer, Jean-Christophe, que tout cela me semble encore très irréel.
Il pose ses mains à plat sur la table et s'approche un peu, baissant la voix.
— Qu'est-ce qui vous semble irréel ? Le fait d'être enfin libre, ou le fait d'être ici, assis en face de moi ?
— Les deux, sans doute. Et pour être tout à fait honnête, je trouve que cela fait très tôt pour rencontrer quelqu'un. Mon divorce a été signé il y a à peine vingt-quatre heures. J'ai peur d'aller trop vite, de ne pas être encore prêt à tout ça.
Il me regarde avec une sincérité désarmante et hoche la tête avec bienveillance, sans aucune trace de jugement.
— Je comprends parfaitement, Marceau. Écoutez, je ne suis pas ici pour vous bousculer ou pour remplacer un vide par un autre. Je voulais simplement passer du temps avec l'homme que j'ai observé de loin pendant des mois au cabinet. D'ailleurs, si vous êtes d'accord, vous pourriez commencer par me tutoyer. Appelez-moi Jean-Christophe, ou même JC si tu préfères. Je pense que nous avons passé l'étape du formalisme juridique, non ?
Je souris, un peu déstabilisé par cette proposition qui brise soudainement la distance professionnelle qui nous liait.
— C'est vrai... Tu as raison, Jean-Christophe. Ou JC. Je vais essayer de m'y habituer, mais c'est encore un peu nouveau pour moi.
— Parfait, dit-il en souriant. Mais parlons d'autre chose. Parle-moi de toi, loin des tribunaux et des disputes. Que fais-tu quand tu n'es pas en train de gérer des crises ? Ton travail, tes goûts, ce que tu aimes faire de tes journées ?
Je prends une gorgée d'eau, soulagé qu'il respecte mon rythme et dévie la conversation vers des sujets plus personnels et moins douloureux.
— Je travaille dans le design d'intérieur, plus précisément dans la restauration de meubles anciens. C'est un métier de patience. On prend quelque chose de brisé, on gratte les couches de vieux vernis, et on essaie de retrouver la beauté originelle qui se cache dessous.
— C'est une magnifique métaphore, Marceau. Et qu'est-ce que tu aimes faire pour t'évader ?
— J'aime beaucoup la marche, comme je l'ai fait croire à Sylvain tout à l'heure pour pouvoir sortir, mais pour de vrai cette fois. Le silence de la forêt, la photo argentique aussi. J'aime prendre le temps de cadrer les choses, d'attendre la bonne lumière. Et toi ? J'imagine que ta vie ne se résume pas qu'aux plaidoiries et aux dossiers de divorce ?
Il s'appuie contre le dossier de sa chaise, l'air soudainement plus détendu, presque juvénile.
— J'aime la voile. L'océan a ce don de nous rappeler qu'on est tout petit, ça remet les problèmes en place. Et j'aime cuisiner, même si je manque de cobayes ces derniers temps pour tester mes recettes et mes nouvelles inspirations.
Au milieu de la conversation, le serveur dépose une corbeille de pain frais sur la table. Au moment où je tends la main pour prendre un morceau, Jean-Christophe fait le même geste, avec une synchronisation presque parfaite. Un de ses doigts effleure délibérément la peau du dos de ma main. C'est un contact électrique, fugace, mais qui me fait frissonner de la tête aux pieds. Je retire ma main vivement, sentant mes joues s'empourprer violemment sous son regard.
— Pardon, murmure-t-il, ses yeux brillant d'une lueur malicieuse qui trahit son envie de me charmer davantage.
— Ce n'est rien, répondu-je en fixant mon assiette, le cœur battant à une allure folle.
Le dîner se poursuit, fluide et chaleureux. Il me questionne sur mes musiques préférées, mes derniers voyages. Il m'écoute vraiment, sans jamais m'interrompre, ce qui me change tellement de mes soirées avec Sylvain. À la fin du repas, alors que nous sortons du restaurant pour retrouver la fraîcheur de la nuit sur le trottoir, il se tourne vers moi.
— La soirée est encore jeune, Marceau. J'habite à quelques minutes d'ici. Est-ce que tu accepterais de venir prendre un dernier verre chez moi ? En tout bien tout honneur, je te le promets. Juste pour finir cette discussion au calme, loin du bruit de la rue. Je te reconduirai chez toi juste après, c'est promis. Je ne veux pas que tu te sentes obligé de quoi que ce soit.
Je regarde l'heure sur mon téléphone. Je sais que si je rentre maintenant, Sylvain sera là, à m'attendre avec sa rage, ses soupçons et ses questions incessantes. L'idée de prolonger ce moment de calme et de bienveillance avec Jean-Christophe est bien plus attrayante que de retourner dans mon enfer personnel.
— D'accord. Un dernier verre alors. Mais je ne voudrais pas abuser de ton temps.
— Tu n'abuses de rien du tout, Marceau. Viens, ma voiture est juste là.
Il m'ouvre la portière avec une galanterie naturelle. Je m'installe, conscient que ce soir, je ne suis plus en train de fuir mon ancienne vie, mais que je commence peut-être à marcher vers une nouvelle, guidé par l'homme qui conduit en silence à mes côtés.
Fin du chapitre 2.
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