Le divorce (3)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, les hommes
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Chapitre 3
L'appartement de Jean-Christophe est situé au dernier étage d'un bel immeuble ancien. Dès que l'on franchit le seuil, on est frappé par le contraste avec l'appartement étouffant que je partage encore avec Sylvain. Ici, tout est espace, lumière tamisée et élégance sobre. Les murs sont ornés de photographies d'art et de grandes bibliothèques grimpent jusqu'au plafond.
Jean-Christophe dépose ses clés sur un guéridon en acajou et retire sa veste de costume, révélant une carrure athlétique sous sa chemise blanche. Il se tourne vers moi avec ce sourire qui semble ne plus vouloir quitter son visage depuis le restaurant.
— Mets-toi à l'aise, Marceau. Laisse ton manteau ici. Je t'en prie, entre dans le salon.
Je m'exécute, un peu intimidé par la beauté des lieux. Je m'assois sur un canapé en cuir camel qui semble m'envelopper. Jean-Christophe se dirige vers un bar discret.
— Alors, qu'est-ce que je peux t'offrir pour conclure cette soirée en beauté ? Un vieux rhum ? Un déca ? Ou peut-être une tisane "nuit tranquille" si tu as peur que je sois trop agité pour toi ?
Il accompagne sa question d'un clin d'œil malicieux en versant deux verres d'un ambre profond.
— Un peu de rhum sera parfait, JC, répondu-je en essayant de paraître assuré malgré le tambourinement de mon cœur.
Il revient vers moi et s'installe, non pas sur le fauteuil d'en face, mais à l'autre extrémité du canapé, suffisamment près pour que je sente la chaleur de son corps, mais assez loin pour respecter mon espace. Il me tend mon verre, ses doigts frôlant les miens une nouvelle fois, plus longuement cette fois.
— À ta nouvelle liberté, Marceau. Et au fait que tu as survécu à cette journée sans m'envoyer un dictionnaire à la figure pendant la signature.
Je ris, détendu par sa plaisanterie.
— C'est vrai que j'ai failli. Maître Janin aurait été très déçue de ma conduite.
— Oh, elle en a vu d'autres. Mais avoue que j'ai été exemplaire, non ? Pas une seule pique envers ton ex, un professionnalisme à toute épreuve... alors qu'au fond, je n'avais qu'une envie, c'était de lui dire : "Monsieur, vous ne méritez pas d'être dans la même pièce que cet homme".
Ses yeux plongent dans les miens. C'est un regard intense, de ceux qui cherchent à lire au-delà des mots. Je rougis et détourne les yeux vers mon verre.
— Tu sais, JC, je ne suis pas habitué à ce genre de compliments. Surtout venant de quelqu'un qui... enfin, qui me connaît à peine.
— Je te connais mieux que tu ne le penses, Marceau. J'ai lu chaque ligne de ton dossier, j'ai vu tes réactions, ta dignité. Et puis, entre nous, j'ai toujours eu un excellent instinct. À 35 ans, on commence à savoir distinguer les perles rares au milieu des galets.
— Tu te considères comme un expert en perles ? demandai-je avec une pointe d'ironie pour masquer mon trouble.
— Disons que je sais ce que je veux quand je le vois. Et ce soir, je vois quelqu'un qui a besoin qu'on prenne soin de lui, mais qui a aussi une force incroyable.
Il prend une gorgée de son verre, ne me quittant pas des yeux. Le silence s'installe, mais il n'est pas pesant. C'est un silence chargé d'électricité. Il s'approche un peu plus, posant son bras sur le dossier du canapé derrière ma tête.
— Tu es très beau quand tu réfléchis, Marceau. On dirait un architecte qui essaie de reconstruire un monument en ruine.
— Je suis juste en train de me demander comment j'ai atterri ici, dans le salon de l'avocat qui a failli me ruiner, répondu-je en souriant.
— "Failli" est le mot clé. Mais regarde le côté positif : si je n'avais pas été son avocat, nous ne nous serions jamais rencontrés. Finalement, tu devrais peut-être remercier Sylvain.
— Ne poussons pas le bouchon trop loin, JC !
— D'accord, d'accord. Je retire ce que j'ai dit. On ne remercie pas les ex pénibles. Par contre, on peut trinquer au fait qu'ils font désormais partie du passé.
Il approche son verre du mien. Le tintement du cristal résonne dans la pièce. Nos regards s'accrochent à nouveau. Il y a dans son expression un mélange de tendresse et de désir qui me déstabilise totalement.
— Tu sais, Marceau, j'ai été très sérieux au restaurant. Je ne veux rien précipiter. Mais je ne peux pas nier que tu me plais énormément. Et j'adore te faire rougir, c'est devenu mon nouveau passetemps favori.
— C'est très cruel de ta part, murmurai-je en souriant malgré moi.
— C'est mon côté avocat. On aime bien tester la résistance de la partie d'en face. Mais là, je crois que je suis en train de perdre tous mes moyens.
Il éclate d'un rire franc, celui d'un homme qui s'amuse vraiment. Son humour est une arme de séduction massive, il parvient à désamorcer ma peur en un éclat de rire.
— Tu es vraiment un cas particulier, JC.
— Je vais prendre ça pour un compliment. Bon, je t'ai promis de ne pas abuser de ton temps. Encore quelques minutes de discussion et je te raccompagne, comme promis. Je suis un homme de parole, même si je mourrais d'envie de te garder ici jusqu'à l'aube.
— Tu es incorrigible, soufflai-je, le visage brûlant.
Nous terminons nos verres en discutant de choses plus futiles, mais le lien est créé. Chaque rire, chaque regard échangé réduit un peu plus la distance entre nous. Quand vient le moment de partir, je me sens étrangement triste de quitter cet appartement, mais paradoxalement plus fort pour affronter la réalité qui m'attend.
L'ascenseur redescend dans un silence lourd de sens, mais ce n'est plus le silence oppressant de l'appartement conjugal. C’est un silence vibrant, celui qui précède les premiers aveux. Une fois installés dans l'habitacle de la voiture, l'obscurité et l'espace restreint augmentent la sensation d'intimité. Jean-Christophe ne démarre pas tout de suite. Il se tourne vers moi, un bras nonchalamment posé sur le volant, l'autre sur le haut de mon siège.
La lueur des lampadaires filtre à travers le pare-brise, dessinant des ombres anguleuses sur le visage de Jean-Christophe. À 35 ans, il possède cette assurance tranquille des hommes qui savent exactement où ils vont, et en ce moment, son regard me dit qu'il sait exactement ce qu'il veut.
— Tu sais, Marceau, dit-il d'une voix plus basse, presque un murmure. J’ai été très sage ce soir. Trop sage, peut-être.
— Tu as été parfait, JC. Vraiment. Tu as tenu tes promesses.
Il laisse échapper un petit rire étouffé, un son chaud qui me fait vibrer jusqu'à la racine des cheveux.
— C’est ça le problème avec les avocats. On sait respecter les contrats, mais on meurt d'envie de trouver des failles. Et là, ta façon de me regarder quand tu penses que je ne te vois pas… c’est une sacrée faille dans ma résolution.
— Je ne te regarde pas d'une façon spéciale, mentis-je en sentant mon visage s'enflammer une fois de plus.
— Oh que si. Tu as ce regard de biche effarée qui essaie de se convaincre qu’elle n’a pas envie de s’approcher du loup. Mais j’ai une confession à te faire : je ne suis pas un loup, Marceau. Je suis juste un homme complètement sous le charme, qui se demande comment il va faire pour te laisser sortir de cette voiture dans dix minutes.
Je détourne les yeux, gêné mais secrètement ravi par cette attaque frontale.
— JC, je te l'ai dit… c’est encore très frais tout ça. Je ne veux pas être juste un rebond ou une passade.
Il tend la main et, cette fois, il ne se contente pas d'un effleurement. Il vient caresser doucement ma joue du bout des doigts, avant de laisser sa main se poser dans ma nuque. La chaleur de sa paume contre ma peau me donne le vertige.
— Regarde-moi, Marceau.
Je finis par obéir, happé par l’intensité de ses prunelles sombres.
— Je ne te vois pas comme un rebond. Si je voulais juste m'amuser, je n'aurais pas passé trois heures à t'écouter parler de restauration de meubles avec autant de fascination. Je te trouve fascinant. Ton intelligence, ta pudeur, et même cette façon que tu as de rougir dès que je te fais un compliment… Tout ça me rend dingue. Je n’ai aucune intention de te laisser filer.
Il approche son visage du mien, s'arrêtant à quelques centimètres seulement de mes lèvres. Je peux sentir son souffle, l'odeur du rhum ambré et de son parfum boisé. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va briser mes côtes.
— Si je ne m'étais pas promis d'être un gentleman ce soir, je t'embrasserais jusqu'à ce que tu oublies même le nom de ton ex, murmure-t-il avec un sourire malicieux qui fait danser ses yeux.
— Tu es... tu es très sûr de toi, soufflai-je, incapable de reculer.
— Pas du tout. Je suis terrifié que tu me dises que je vais trop vite. Mais je préfère prendre le risque de te faire peur plutôt que de te laisser croire que tu ne me fais aucun effet. Tu es une tentation permanente, Marceau. Une très, très belle tentation.
Il finit par s'écarter avec un soupir théâtral et démarre enfin le moteur.
— Bon, avant que je ne perde totalement le contrôle de mes principes juridiques, je te ramène. Mais sache une chose : ce soir, j'ai marqué ton territoire dans mon esprit. Tu n'es plus seul face à tes problèmes.
Pendant tout le trajet vers mon immeuble, il garde une main sur le levier de vitesse, tout près de mon genou. Il continue de me taquiner, me racontant des anecdotes absurdes sur ses débuts au barreau pour me faire rire et détendre l'atmosphère.
— Tu imagines la scène ? J'avais plaidé avec la braguette ouverte pendant vingt minutes. Le juge a fini par me dire : "Maître, vos arguments sont saillants, mais votre présentation l'est un peu trop".
Je ris aux éclats, et pour la première fois, l'angoisse de retrouver Sylvain s'efface derrière l'image de cet homme brillant et drôle qui fait tout pour m'impressionner.
— Tu es incroyable, JC.
— Je sais, je sais. C'est mon plus grand défaut.
Alors que nous arrivons en bas de chez moi, il immobilise la voiture au coin de la rue, là où nous nous étions donné rendez-vous. Il se tourne vers moi, redevenant sérieux.
— Demain, je t'appelle. Pas pour parler du dossier, pas pour parler de Sylvain. Juste pour entendre ta voix. Et si ce n'est pas trop demander, essaie de rêver un peu de moi au lieu de ressasser tes cartons, d'accord ?
— Je vais essayer, murmurai-je en ouvrant la portière.
— Ne fais pas qu'essayer. C'est un ordre.
Je sors de la voiture, les jambes un peu flageolantes. Je le regarde s'éloigner, les feux rouges de sa berline disparaissant dans la nuit. Je prends une immense inspiration avant de me diriger vers la porte de l'immeuble.
Je gravis les marches de l'immeuble avec une sensation de flottement, le parfum de Jean-Christophe encore imprégné sur le col de ma veste. Dans le silence de la cage d'escalier, je me répète intérieurement ce moment dans la voiture, ce jeu de regard intense et cette façon qu'il a eu de m'appeler par mon prénom. Arrivé devant la porte, je prends une profonde inspiration. Je tourne la clé le plus discrètement possible, espérant que Sylvain dort déjà, mais dès que j'entre, je comprends que l'attente a été longue.
L'appartement est plongé dans une pénombre seulement troublée par la lueur de la petite lampe du salon. Sylvain est là, assis dans son fauteuil habituel, les bras croisés. Il ne hurle pas. Sa voix est basse, chargée d'une amertume qui me serre le cœur malgré moi.
— On peut savoir d'où tu viens à une heure pareille, Marceau ?
— Je te l'ai déjà dit avant de partir, Sylvain. J'avais besoin d'air. J'ai marché, j'ai pris du temps pour moi.
Il se lève lentement et s'approche de moi. Il ne cherche pas à m'agresser physiquement, mais il scrute mon visage avec une intensité maladive, cherchant le moindre indice sur ma peau ou dans mes yeux.
— Tu as marché ? Pendant quatre heures ? Et tu reviens avec ce regard-là ? Ne me prends pas pour un imbécile. Tu étais avec lui. Tu étais avec Jean-Christophe.
— Et si c'était le cas ? Nous sommes divorcés depuis hier, Sylvain. Les papiers sont signés. Je n'ai plus de comptes à te rendre sur la manière dont j'occupe mes soirées.
Le fait qu'il s'obstine à m'interroger me fatigue. Je pose mes clés sur le buffet et je soupire. Sylvain s'approche encore d'un pas, et je vois ses yeux s'embuer. C'est une facette de lui que je n'avais pas vue depuis longtemps : la vulnérabilité brute, loin de son arrogance habituelle.
— Tu ne comprends pas... murmure-t-il en baissant la tête. Ce n'est pas qu'une question de papiers ou de droit, Marceau. C'est nous. C'est tout ce qu'on a construit pendant ces huit années. Tu ne peux pas jeter huit ans de vie commune pour un avocat qui a profité de la situation pour te séduire.
— Il n'a profité de rien, Sylvain. C'est toi qui as rendu notre vie impossible avec tes mensonges et tes trahisons répétées.
Il s'approche encore, ses mains tremblent légèrement le long de son corps alors qu'il cherche à capter mon attention.
— Marceau, écoute-moi. Je t'aime toujours. Malgré tout ce qui s'est passé, malgré les erreurs... je ne supporte pas l'idée que tu partes avec un autre. Surtout pas avec lui. Je ne veux pas te perdre, Marceau. Pas comme ça.
Je reste pétrifié au milieu de l'entrée. L'entendre dire qu'il m'aime encore me fait l'effet d'un choc électrique. C'est trop tard, et pourtant, cela remue des souvenirs en moi.
— Sylvain, s'il te plaît... Ne dis pas ça maintenant. Ça ne change rien au fait que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Tu le sais aussi bien que moi au fond de toi.
— Si, ça change tout ! On peut essayer de réparer. Je peux changer, je te le jure. Mais ne te jette pas dans les bras de cet homme. Il ne te connaît pas comme je te connais. Il ne sait pas ce qui te fait peur, ce qui te fait rire le matin au réveil.
— Justement, Sylvain. Toi, tu le savais, et tu as quand même choisi de me faire du mal pendant tout ce temps. Jean-Christophe, lui, me traite avec un respect que j'avais fini par oublier.
— Jean-Christophe... soupire-t-il avec dédain en prononçant son prénom. Tu l'appelles par son prénom maintenant. C'est ridicule. C'est une trahison pour moi, Marceau. C'est mon avocat ! Tu te rends compte de l'humiliation que je ressens ?
— Ce n'est pas pour t'humilier, Sylvain. C'est juste ma vie qui continue, avec ou sans toi.
— Ta vie ne peut pas continuer sans moi, pas comme ça. Je t'en supplie, ne me demande pas de partir tout de suite. Laisse-moi une chance de te prouver que je peux être l'homme que tu aimais autrefois. Je ne veux pas que ce divorce soit la fin de tout entre nous.
Je soupire, sentant une immense fatigue m'envahir. La douceur de ma soirée s'évapore sous le poids de sa détresse.
— Sylvain, je ne vais pas te mettre à la porte dès demain matin. Je sais que ça prend du temps de se retourner, de trouver un nouveau logement décent. Je ne suis pas un monstre. Mais il faut que tu comprennes que c'est bel et bien fini entre nous. Ce n'est pas en restant ici que tu vas arranger les choses. Au contraire, on se fait du mal à chaque minute passée ensemble dans cet appartement.
— Je ne partirai pas avec l'idée que tu vas le rejoindre, dit-il en se rasseyant lourdement, épuisé, comme vidé de son énergie. Je resterai tant que je n'aurai pas la certitude que tu as vraiment réfléchi à tout ça.
— Il n'y a plus rien à réfléchir, Sylvain. Je ne veux plus pleurer à cause de toi. Pour toi comme pour moi, il faut que tout ça se termine une bonne fois pour toutes. Même si cela prend du temps pour que tu déménages, l'issue sera la même. Je veux que tu partes dès que tu le pourras.
Il ne répond pas. Il reste fixé sur le mur d'en face, les épaules voûtées, l'air d'un homme qui a tout perdu. Je me dirige vers ma chambre, le cœur lourd et la tête pleine de pensées contradictoires. En fermant la porte, je réalise que la cohabitation va être bien plus complexe que je ne l'imaginais. Sylvain ne joue plus sur la colère, mais sur la culpabilité.
Le lendemain matin, le réveil est brutal. Le silence de l'appartement semble s'être épaissi durant la nuit, saturé par la tristesse qui émanait de la pièce voisine. Je reste quelques minutes, allongé, les yeux fixés au plafond, tentant de convoquer l'image de Jean-Christophe et la chaleur de sa voiture pour me donner le courage de franchir la porte de ma chambre.
Quand je me décide enfin à sortir, je m'arrête net sur le seuil du salon. La scène qui s'offre à moi me serre le cœur, un mélange de pitié et d'exaspération me submergeant instantanément. Sylvain n'a pas bougé du canapé. Il est affalé, à moitié recouvert par un vieux plaid, mais ce qui me choque, ce sont les dizaines de tirages papier éparpillés tout autour de lui.
Il y en a partout : sur ses genoux, sur le tapis, et même quelques-unes qui ont glissé sur le parquet. Ce sont nos photos. Des clichés de vacances en Italie, des souvenirs de nos premiers Noëls, des moments de rire capturés dans cet appartement avant que tout ne s'empoisonne. Sylvain en serre une contre sa poitrine, comme une relique.
— Sylvain ? murmurai-je en m'approchant avec précaution.
Il sursaute et ouvre des yeux rougis par le manque de sommeil et les larmes. En me voyant, il ne cherche pas à cacher les photos, au contraire, il en ramasse une sur le sol et me la tend d'une main tremblante.
— Regarde celle-là, Marceau... C’était à Étretat, il y a trois ans. Tu te rappelles comme on était bien ? On se foutait du monde entier, il n'y avait que nous deux. Comment est-ce qu'on a pu passer de ça à ce qu'on vit aujourd'hui ?
— Je m'en rappelle, Sylvain. Mais regarder ces photos ne changera pas la réalité de ce qui s'est passé ensuite. Pourquoi tu t'infliges ça ?
— Parce que je ne veux pas oublier ! Je ne veux pas que tu oublies que cet homme sur la photo, c'est moi. Ce n'est pas l'avocat brillant qui t'emmène au restaurant. C’est moi qui t’ai tenu la main quand tu étais malade, c'est moi qui connais tes moindres doutes. Tu ne peux pas effacer huit ans de vie avec un divorce et une soirée en ville.
— Je n'efface rien du tout. Ces souvenirs font partie de moi, mais ils appartiennent au passé. Sylvain, tu dois ramasser tout ça. Ce que tu fais là, c'est du masochisme. Ça ne nous aide pas à avancer.
— Avancer vers quoi ? Vers le moment où je devrai te voir partir pour le rejoindre ? Je n'y arrive pas, Marceau. Je regarde ces photos et je vois tout ce qu'on gâche. Je t'aime toujours tellement... Je t'en supplie, regarde-les avec moi. Souviens-toi de qui nous étions.
— On ne peut pas redevenir ces gens-là, Sylvain. Trop de choses ont été brisées entre-temps. Le respect, la confiance... tout ça a disparu bien avant que Jean-Christophe n'entre dans l'équation. S'il te plaît, lève-toi.
Il laisse tomber la photo qu'il tenait et se prend la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, entouré par ce tapis de souvenirs en papier glacé.
— Je ne sais pas comment faire pour arrêter d'avoir mal. Chaque fois que je ferme les yeux, je te vois avec lui. Je me demande ce qu'il a de plus que moi, à part son argent et son titre.
— Ce n'est pas une compétition, Sylvain. Et ce n'est pas le moment d'en parler. Je vais préparer du café. Ramasse ces photos, je t'en prie. On ne peut pas rester comme ça.
Je me dirige vers la cuisine, le pas lourd. Le bruit de la machine à café me semble assourdissant dans ce climat de deuil. Je me sens piégé par sa détresse. C'est sa stratégie, consciemment ou non : m'empêcher de partir en me montrant l'étendue de sa souffrance. Je regarde mon téléphone posé sur le plan de travail. Je me demande si JC va m'appeler ce matin, et j'ai soudain peur que la voix de Jean-Christophe ne vienne briser ce fragile équilibre de culpabilité que Sylvain essaie d'instaurer.
Fin du chapitre 3.
L'appartement de Jean-Christophe est situé au dernier étage d'un bel immeuble ancien. Dès que l'on franchit le seuil, on est frappé par le contraste avec l'appartement étouffant que je partage encore avec Sylvain. Ici, tout est espace, lumière tamisée et élégance sobre. Les murs sont ornés de photographies d'art et de grandes bibliothèques grimpent jusqu'au plafond.
Jean-Christophe dépose ses clés sur un guéridon en acajou et retire sa veste de costume, révélant une carrure athlétique sous sa chemise blanche. Il se tourne vers moi avec ce sourire qui semble ne plus vouloir quitter son visage depuis le restaurant.
— Mets-toi à l'aise, Marceau. Laisse ton manteau ici. Je t'en prie, entre dans le salon.
Je m'exécute, un peu intimidé par la beauté des lieux. Je m'assois sur un canapé en cuir camel qui semble m'envelopper. Jean-Christophe se dirige vers un bar discret.
— Alors, qu'est-ce que je peux t'offrir pour conclure cette soirée en beauté ? Un vieux rhum ? Un déca ? Ou peut-être une tisane "nuit tranquille" si tu as peur que je sois trop agité pour toi ?
Il accompagne sa question d'un clin d'œil malicieux en versant deux verres d'un ambre profond.
— Un peu de rhum sera parfait, JC, répondu-je en essayant de paraître assuré malgré le tambourinement de mon cœur.
Il revient vers moi et s'installe, non pas sur le fauteuil d'en face, mais à l'autre extrémité du canapé, suffisamment près pour que je sente la chaleur de son corps, mais assez loin pour respecter mon espace. Il me tend mon verre, ses doigts frôlant les miens une nouvelle fois, plus longuement cette fois.
— À ta nouvelle liberté, Marceau. Et au fait que tu as survécu à cette journée sans m'envoyer un dictionnaire à la figure pendant la signature.
Je ris, détendu par sa plaisanterie.
— C'est vrai que j'ai failli. Maître Janin aurait été très déçue de ma conduite.
— Oh, elle en a vu d'autres. Mais avoue que j'ai été exemplaire, non ? Pas une seule pique envers ton ex, un professionnalisme à toute épreuve... alors qu'au fond, je n'avais qu'une envie, c'était de lui dire : "Monsieur, vous ne méritez pas d'être dans la même pièce que cet homme".
Ses yeux plongent dans les miens. C'est un regard intense, de ceux qui cherchent à lire au-delà des mots. Je rougis et détourne les yeux vers mon verre.
— Tu sais, JC, je ne suis pas habitué à ce genre de compliments. Surtout venant de quelqu'un qui... enfin, qui me connaît à peine.
— Je te connais mieux que tu ne le penses, Marceau. J'ai lu chaque ligne de ton dossier, j'ai vu tes réactions, ta dignité. Et puis, entre nous, j'ai toujours eu un excellent instinct. À 35 ans, on commence à savoir distinguer les perles rares au milieu des galets.
— Tu te considères comme un expert en perles ? demandai-je avec une pointe d'ironie pour masquer mon trouble.
— Disons que je sais ce que je veux quand je le vois. Et ce soir, je vois quelqu'un qui a besoin qu'on prenne soin de lui, mais qui a aussi une force incroyable.
Il prend une gorgée de son verre, ne me quittant pas des yeux. Le silence s'installe, mais il n'est pas pesant. C'est un silence chargé d'électricité. Il s'approche un peu plus, posant son bras sur le dossier du canapé derrière ma tête.
— Tu es très beau quand tu réfléchis, Marceau. On dirait un architecte qui essaie de reconstruire un monument en ruine.
— Je suis juste en train de me demander comment j'ai atterri ici, dans le salon de l'avocat qui a failli me ruiner, répondu-je en souriant.
— "Failli" est le mot clé. Mais regarde le côté positif : si je n'avais pas été son avocat, nous ne nous serions jamais rencontrés. Finalement, tu devrais peut-être remercier Sylvain.
— Ne poussons pas le bouchon trop loin, JC !
— D'accord, d'accord. Je retire ce que j'ai dit. On ne remercie pas les ex pénibles. Par contre, on peut trinquer au fait qu'ils font désormais partie du passé.
Il approche son verre du mien. Le tintement du cristal résonne dans la pièce. Nos regards s'accrochent à nouveau. Il y a dans son expression un mélange de tendresse et de désir qui me déstabilise totalement.
— Tu sais, Marceau, j'ai été très sérieux au restaurant. Je ne veux rien précipiter. Mais je ne peux pas nier que tu me plais énormément. Et j'adore te faire rougir, c'est devenu mon nouveau passetemps favori.
— C'est très cruel de ta part, murmurai-je en souriant malgré moi.
— C'est mon côté avocat. On aime bien tester la résistance de la partie d'en face. Mais là, je crois que je suis en train de perdre tous mes moyens.
Il éclate d'un rire franc, celui d'un homme qui s'amuse vraiment. Son humour est une arme de séduction massive, il parvient à désamorcer ma peur en un éclat de rire.
— Tu es vraiment un cas particulier, JC.
— Je vais prendre ça pour un compliment. Bon, je t'ai promis de ne pas abuser de ton temps. Encore quelques minutes de discussion et je te raccompagne, comme promis. Je suis un homme de parole, même si je mourrais d'envie de te garder ici jusqu'à l'aube.
— Tu es incorrigible, soufflai-je, le visage brûlant.
Nous terminons nos verres en discutant de choses plus futiles, mais le lien est créé. Chaque rire, chaque regard échangé réduit un peu plus la distance entre nous. Quand vient le moment de partir, je me sens étrangement triste de quitter cet appartement, mais paradoxalement plus fort pour affronter la réalité qui m'attend.
L'ascenseur redescend dans un silence lourd de sens, mais ce n'est plus le silence oppressant de l'appartement conjugal. C’est un silence vibrant, celui qui précède les premiers aveux. Une fois installés dans l'habitacle de la voiture, l'obscurité et l'espace restreint augmentent la sensation d'intimité. Jean-Christophe ne démarre pas tout de suite. Il se tourne vers moi, un bras nonchalamment posé sur le volant, l'autre sur le haut de mon siège.
La lueur des lampadaires filtre à travers le pare-brise, dessinant des ombres anguleuses sur le visage de Jean-Christophe. À 35 ans, il possède cette assurance tranquille des hommes qui savent exactement où ils vont, et en ce moment, son regard me dit qu'il sait exactement ce qu'il veut.
— Tu sais, Marceau, dit-il d'une voix plus basse, presque un murmure. J’ai été très sage ce soir. Trop sage, peut-être.
— Tu as été parfait, JC. Vraiment. Tu as tenu tes promesses.
Il laisse échapper un petit rire étouffé, un son chaud qui me fait vibrer jusqu'à la racine des cheveux.
— C’est ça le problème avec les avocats. On sait respecter les contrats, mais on meurt d'envie de trouver des failles. Et là, ta façon de me regarder quand tu penses que je ne te vois pas… c’est une sacrée faille dans ma résolution.
— Je ne te regarde pas d'une façon spéciale, mentis-je en sentant mon visage s'enflammer une fois de plus.
— Oh que si. Tu as ce regard de biche effarée qui essaie de se convaincre qu’elle n’a pas envie de s’approcher du loup. Mais j’ai une confession à te faire : je ne suis pas un loup, Marceau. Je suis juste un homme complètement sous le charme, qui se demande comment il va faire pour te laisser sortir de cette voiture dans dix minutes.
Je détourne les yeux, gêné mais secrètement ravi par cette attaque frontale.
— JC, je te l'ai dit… c’est encore très frais tout ça. Je ne veux pas être juste un rebond ou une passade.
Il tend la main et, cette fois, il ne se contente pas d'un effleurement. Il vient caresser doucement ma joue du bout des doigts, avant de laisser sa main se poser dans ma nuque. La chaleur de sa paume contre ma peau me donne le vertige.
— Regarde-moi, Marceau.
Je finis par obéir, happé par l’intensité de ses prunelles sombres.
— Je ne te vois pas comme un rebond. Si je voulais juste m'amuser, je n'aurais pas passé trois heures à t'écouter parler de restauration de meubles avec autant de fascination. Je te trouve fascinant. Ton intelligence, ta pudeur, et même cette façon que tu as de rougir dès que je te fais un compliment… Tout ça me rend dingue. Je n’ai aucune intention de te laisser filer.
Il approche son visage du mien, s'arrêtant à quelques centimètres seulement de mes lèvres. Je peux sentir son souffle, l'odeur du rhum ambré et de son parfum boisé. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va briser mes côtes.
— Si je ne m'étais pas promis d'être un gentleman ce soir, je t'embrasserais jusqu'à ce que tu oublies même le nom de ton ex, murmure-t-il avec un sourire malicieux qui fait danser ses yeux.
— Tu es... tu es très sûr de toi, soufflai-je, incapable de reculer.
— Pas du tout. Je suis terrifié que tu me dises que je vais trop vite. Mais je préfère prendre le risque de te faire peur plutôt que de te laisser croire que tu ne me fais aucun effet. Tu es une tentation permanente, Marceau. Une très, très belle tentation.
Il finit par s'écarter avec un soupir théâtral et démarre enfin le moteur.
— Bon, avant que je ne perde totalement le contrôle de mes principes juridiques, je te ramène. Mais sache une chose : ce soir, j'ai marqué ton territoire dans mon esprit. Tu n'es plus seul face à tes problèmes.
Pendant tout le trajet vers mon immeuble, il garde une main sur le levier de vitesse, tout près de mon genou. Il continue de me taquiner, me racontant des anecdotes absurdes sur ses débuts au barreau pour me faire rire et détendre l'atmosphère.
— Tu imagines la scène ? J'avais plaidé avec la braguette ouverte pendant vingt minutes. Le juge a fini par me dire : "Maître, vos arguments sont saillants, mais votre présentation l'est un peu trop".
Je ris aux éclats, et pour la première fois, l'angoisse de retrouver Sylvain s'efface derrière l'image de cet homme brillant et drôle qui fait tout pour m'impressionner.
— Tu es incroyable, JC.
— Je sais, je sais. C'est mon plus grand défaut.
Alors que nous arrivons en bas de chez moi, il immobilise la voiture au coin de la rue, là où nous nous étions donné rendez-vous. Il se tourne vers moi, redevenant sérieux.
— Demain, je t'appelle. Pas pour parler du dossier, pas pour parler de Sylvain. Juste pour entendre ta voix. Et si ce n'est pas trop demander, essaie de rêver un peu de moi au lieu de ressasser tes cartons, d'accord ?
— Je vais essayer, murmurai-je en ouvrant la portière.
— Ne fais pas qu'essayer. C'est un ordre.
Je sors de la voiture, les jambes un peu flageolantes. Je le regarde s'éloigner, les feux rouges de sa berline disparaissant dans la nuit. Je prends une immense inspiration avant de me diriger vers la porte de l'immeuble.
Je gravis les marches de l'immeuble avec une sensation de flottement, le parfum de Jean-Christophe encore imprégné sur le col de ma veste. Dans le silence de la cage d'escalier, je me répète intérieurement ce moment dans la voiture, ce jeu de regard intense et cette façon qu'il a eu de m'appeler par mon prénom. Arrivé devant la porte, je prends une profonde inspiration. Je tourne la clé le plus discrètement possible, espérant que Sylvain dort déjà, mais dès que j'entre, je comprends que l'attente a été longue.
L'appartement est plongé dans une pénombre seulement troublée par la lueur de la petite lampe du salon. Sylvain est là, assis dans son fauteuil habituel, les bras croisés. Il ne hurle pas. Sa voix est basse, chargée d'une amertume qui me serre le cœur malgré moi.
— On peut savoir d'où tu viens à une heure pareille, Marceau ?
— Je te l'ai déjà dit avant de partir, Sylvain. J'avais besoin d'air. J'ai marché, j'ai pris du temps pour moi.
Il se lève lentement et s'approche de moi. Il ne cherche pas à m'agresser physiquement, mais il scrute mon visage avec une intensité maladive, cherchant le moindre indice sur ma peau ou dans mes yeux.
— Tu as marché ? Pendant quatre heures ? Et tu reviens avec ce regard-là ? Ne me prends pas pour un imbécile. Tu étais avec lui. Tu étais avec Jean-Christophe.
— Et si c'était le cas ? Nous sommes divorcés depuis hier, Sylvain. Les papiers sont signés. Je n'ai plus de comptes à te rendre sur la manière dont j'occupe mes soirées.
Le fait qu'il s'obstine à m'interroger me fatigue. Je pose mes clés sur le buffet et je soupire. Sylvain s'approche encore d'un pas, et je vois ses yeux s'embuer. C'est une facette de lui que je n'avais pas vue depuis longtemps : la vulnérabilité brute, loin de son arrogance habituelle.
— Tu ne comprends pas... murmure-t-il en baissant la tête. Ce n'est pas qu'une question de papiers ou de droit, Marceau. C'est nous. C'est tout ce qu'on a construit pendant ces huit années. Tu ne peux pas jeter huit ans de vie commune pour un avocat qui a profité de la situation pour te séduire.
— Il n'a profité de rien, Sylvain. C'est toi qui as rendu notre vie impossible avec tes mensonges et tes trahisons répétées.
Il s'approche encore, ses mains tremblent légèrement le long de son corps alors qu'il cherche à capter mon attention.
— Marceau, écoute-moi. Je t'aime toujours. Malgré tout ce qui s'est passé, malgré les erreurs... je ne supporte pas l'idée que tu partes avec un autre. Surtout pas avec lui. Je ne veux pas te perdre, Marceau. Pas comme ça.
Je reste pétrifié au milieu de l'entrée. L'entendre dire qu'il m'aime encore me fait l'effet d'un choc électrique. C'est trop tard, et pourtant, cela remue des souvenirs en moi.
— Sylvain, s'il te plaît... Ne dis pas ça maintenant. Ça ne change rien au fait que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Tu le sais aussi bien que moi au fond de toi.
— Si, ça change tout ! On peut essayer de réparer. Je peux changer, je te le jure. Mais ne te jette pas dans les bras de cet homme. Il ne te connaît pas comme je te connais. Il ne sait pas ce qui te fait peur, ce qui te fait rire le matin au réveil.
— Justement, Sylvain. Toi, tu le savais, et tu as quand même choisi de me faire du mal pendant tout ce temps. Jean-Christophe, lui, me traite avec un respect que j'avais fini par oublier.
— Jean-Christophe... soupire-t-il avec dédain en prononçant son prénom. Tu l'appelles par son prénom maintenant. C'est ridicule. C'est une trahison pour moi, Marceau. C'est mon avocat ! Tu te rends compte de l'humiliation que je ressens ?
— Ce n'est pas pour t'humilier, Sylvain. C'est juste ma vie qui continue, avec ou sans toi.
— Ta vie ne peut pas continuer sans moi, pas comme ça. Je t'en supplie, ne me demande pas de partir tout de suite. Laisse-moi une chance de te prouver que je peux être l'homme que tu aimais autrefois. Je ne veux pas que ce divorce soit la fin de tout entre nous.
Je soupire, sentant une immense fatigue m'envahir. La douceur de ma soirée s'évapore sous le poids de sa détresse.
— Sylvain, je ne vais pas te mettre à la porte dès demain matin. Je sais que ça prend du temps de se retourner, de trouver un nouveau logement décent. Je ne suis pas un monstre. Mais il faut que tu comprennes que c'est bel et bien fini entre nous. Ce n'est pas en restant ici que tu vas arranger les choses. Au contraire, on se fait du mal à chaque minute passée ensemble dans cet appartement.
— Je ne partirai pas avec l'idée que tu vas le rejoindre, dit-il en se rasseyant lourdement, épuisé, comme vidé de son énergie. Je resterai tant que je n'aurai pas la certitude que tu as vraiment réfléchi à tout ça.
— Il n'y a plus rien à réfléchir, Sylvain. Je ne veux plus pleurer à cause de toi. Pour toi comme pour moi, il faut que tout ça se termine une bonne fois pour toutes. Même si cela prend du temps pour que tu déménages, l'issue sera la même. Je veux que tu partes dès que tu le pourras.
Il ne répond pas. Il reste fixé sur le mur d'en face, les épaules voûtées, l'air d'un homme qui a tout perdu. Je me dirige vers ma chambre, le cœur lourd et la tête pleine de pensées contradictoires. En fermant la porte, je réalise que la cohabitation va être bien plus complexe que je ne l'imaginais. Sylvain ne joue plus sur la colère, mais sur la culpabilité.
Le lendemain matin, le réveil est brutal. Le silence de l'appartement semble s'être épaissi durant la nuit, saturé par la tristesse qui émanait de la pièce voisine. Je reste quelques minutes, allongé, les yeux fixés au plafond, tentant de convoquer l'image de Jean-Christophe et la chaleur de sa voiture pour me donner le courage de franchir la porte de ma chambre.
Quand je me décide enfin à sortir, je m'arrête net sur le seuil du salon. La scène qui s'offre à moi me serre le cœur, un mélange de pitié et d'exaspération me submergeant instantanément. Sylvain n'a pas bougé du canapé. Il est affalé, à moitié recouvert par un vieux plaid, mais ce qui me choque, ce sont les dizaines de tirages papier éparpillés tout autour de lui.
Il y en a partout : sur ses genoux, sur le tapis, et même quelques-unes qui ont glissé sur le parquet. Ce sont nos photos. Des clichés de vacances en Italie, des souvenirs de nos premiers Noëls, des moments de rire capturés dans cet appartement avant que tout ne s'empoisonne. Sylvain en serre une contre sa poitrine, comme une relique.
— Sylvain ? murmurai-je en m'approchant avec précaution.
Il sursaute et ouvre des yeux rougis par le manque de sommeil et les larmes. En me voyant, il ne cherche pas à cacher les photos, au contraire, il en ramasse une sur le sol et me la tend d'une main tremblante.
— Regarde celle-là, Marceau... C’était à Étretat, il y a trois ans. Tu te rappelles comme on était bien ? On se foutait du monde entier, il n'y avait que nous deux. Comment est-ce qu'on a pu passer de ça à ce qu'on vit aujourd'hui ?
— Je m'en rappelle, Sylvain. Mais regarder ces photos ne changera pas la réalité de ce qui s'est passé ensuite. Pourquoi tu t'infliges ça ?
— Parce que je ne veux pas oublier ! Je ne veux pas que tu oublies que cet homme sur la photo, c'est moi. Ce n'est pas l'avocat brillant qui t'emmène au restaurant. C’est moi qui t’ai tenu la main quand tu étais malade, c'est moi qui connais tes moindres doutes. Tu ne peux pas effacer huit ans de vie avec un divorce et une soirée en ville.
— Je n'efface rien du tout. Ces souvenirs font partie de moi, mais ils appartiennent au passé. Sylvain, tu dois ramasser tout ça. Ce que tu fais là, c'est du masochisme. Ça ne nous aide pas à avancer.
— Avancer vers quoi ? Vers le moment où je devrai te voir partir pour le rejoindre ? Je n'y arrive pas, Marceau. Je regarde ces photos et je vois tout ce qu'on gâche. Je t'aime toujours tellement... Je t'en supplie, regarde-les avec moi. Souviens-toi de qui nous étions.
— On ne peut pas redevenir ces gens-là, Sylvain. Trop de choses ont été brisées entre-temps. Le respect, la confiance... tout ça a disparu bien avant que Jean-Christophe n'entre dans l'équation. S'il te plaît, lève-toi.
Il laisse tomber la photo qu'il tenait et se prend la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, entouré par ce tapis de souvenirs en papier glacé.
— Je ne sais pas comment faire pour arrêter d'avoir mal. Chaque fois que je ferme les yeux, je te vois avec lui. Je me demande ce qu'il a de plus que moi, à part son argent et son titre.
— Ce n'est pas une compétition, Sylvain. Et ce n'est pas le moment d'en parler. Je vais préparer du café. Ramasse ces photos, je t'en prie. On ne peut pas rester comme ça.
Je me dirige vers la cuisine, le pas lourd. Le bruit de la machine à café me semble assourdissant dans ce climat de deuil. Je me sens piégé par sa détresse. C'est sa stratégie, consciemment ou non : m'empêcher de partir en me montrant l'étendue de sa souffrance. Je regarde mon téléphone posé sur le plan de travail. Je me demande si JC va m'appeler ce matin, et j'ai soudain peur que la voix de Jean-Christophe ne vienne briser ce fragile équilibre de culpabilité que Sylvain essaie d'instaurer.
Fin du chapitre 3.
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