Le divorce (9)

- Par l'auteur HDS Tounet39270 -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 07-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les hommes
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Chapitre 9

La nuit est tombée sur l'hôpital comme un linceul de plomb, et je n'ai plus la force de tenir debout. Mes jambes ne sont plus que du coton, mon corps une carcasse vide que seule la douleur semble encore animer. Jean-Christophe me soutient avec une fermeté silencieuse alors que nous traversons les couloirs stériles, ceux-là mêmes où j'ai espéré, prié et finalement tout perdu.

Chaque pas vers la sortie est une déchirure. Je laisse derrière moi la chambre 12, je laisse derrière moi le corps de Sylvain qui n'est plus qu'une enveloppe glacée. Je me sens comme un traître de franchir ces portes automatiques, de respirer l'air frais de la nuit alors que lui ne respirera plus jamais. Jean-Christophe ne dit rien, il sent mes tremblements contre son flanc. Il me conduit jusqu'à sa voiture, m'installe sur le siège passager comme si j'étais fait de verre brisé.
— Je suis là, Marceau. On rentre, murmure-t-il en démarrant.

Je ne réponds pas. Je fixe les lumières de la ville qui défilent, floues, lointaines. Elles brillent pour des gens qui sont heureux, pour des gens qui rentrent chez eux retrouver quelqu'un. Moi, je rentre dans un sanctuaire de fantômes. Je sens une somnolence brutale m'envahir, le contrecoup de l'adrénaline et du désespoir. Ma tête bascule contre la vitre, puis glisse vers l'épaule de Jean-Christophe. Je sombre dans un sommeil sans repos, peuplé de bips de moniteurs et du visage de Sylvain qui s'efface.


Quand la voiture s'arrête devant l'immeuble, je me réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre. L'appartement. Je dois entrer là-dedans. Jean-Christophe m'aide à sortir, sa main ne lâche jamais la mienne. Nous montons les escaliers dans un silence de cathédrale. Chaque marche me rapproche de l'horreur de l'absence. Lorsque j'insère la clé dans la serrure, ma main tremble si fort que le métal siffle contre la gâche. Je n'y arrive pas.

Jean-Christophe prend les clés avec délicatesse, ouvre la porte et s'efface pour me laisser passer. L'odeur me frappe instantanément. C'est lui. C'est son parfum, c'est l'odeur du café froid, c'est l'odeur de notre vie. Je reste sur le seuil, incapable d'avancer. La lumière du couloir projette une ombre longue et déformée dans l'entrée. Le salon est exactement comme je l'ai laissé : le canapé où il s'asseyait, le livre qu'il n'aura jamais fini sur la table basse.
— Je ne peux pas, JC... je ne peux pas rester ici sans lui, murmurai-je avant d'éclater en sanglots convulsifs.

Je me précipite vers la chambre, ignorant les appels doux de Jean-Christophe. J'ouvre l'armoire avec une violence désespérée. Je veux le trouver, je veux toucher ses affaires. Je sors ses chemises, je les porte à mon visage, respirant son odeur jusqu'à l'étouffement. Le costume gris est là, suspendu, attendant un corps qui ne reviendra jamais. Je m'écroule au milieu des vêtements éparpillés sur le sol, les serrant contre moi comme si je pouvais en extraire une étincelle de vie.
— Marceau, calme-toi, je t'en supplie, dit Jean-Christophe en s'agenouillant près de moi.
— C'est ma faute ! hurlais-je, ma voix étouffée par le tissu. C'est à cause de moi qu'il est mort seul ! Regarde ces vêtements, JC ! Il ne les portera plus jamais ! C'est moi qui dois choisir comment l'habiller pour son cercueil ! Comment peut-on choisir une tenue pour la mort ?

Je pleure à m'en déchirer les poumons, le visage enfoui dans une de ses vestes. Jean-Christophe m'entoure de ses bras, me berce comme un enfant. Sa chaleur est la seule chose qui m'empêche de sombrer totalement. Je finis par m'apaiser par pur épuisement, somnolant de nouveau dans ses bras, ma tête reposant contre son torse alors que le silence de l'appartement devient une chape de plomb.

Après de longues minutes de silence, je me redresse, les yeux rougis, le regard fixe.
— C'est moi qui prendrai les vêtements. Personne d'autre. Je ne veux pas que des étrangers touchent à ses affaires. Je vais préparer son costume, sa chemise bleue... celle qu'il aimait. Je vais tout faire moi-même.

Je me lève avec difficulté, soutenu par Jean-Christophe. Je commence à rassembler les pièces de son dernier habit avec une minutie effrayante, lissant chaque pli avec mes doigts tremblants. Jean-Christophe m'observe, le regard plein d'une tristesse infinie. Il sait qu'il n'a aucune place dans ce deuil, qu'il n'est qu'un spectateur de mon amour pour un mort.

Je vais ensuite vers le petit bureau et je sors une feuille de papier et un stylo. Je dois lui écrire. Je dois lui dire ce que je n'ai pas pu dire à l'hôpital avant que le moniteur ne s'arrête. Jean-Christophe me conduit vers le lit — notre lit — et m'aide à m'allonger. Il s'assoit à côté de moi, me tenant la main jusqu'à ce que mes yeux se ferment de lassitude. Demain, je devrai faire face au cercueil ouvert, mais pour l'instant, dans cette pénombre hantée, je ne suis qu'une ombre cherchant le repos dans les bras d'un homme que je ne peux pas encore aimer.

Cette nuit est un tunnel sans fin, un abîme de silence où chaque seconde pèse une éternité sur mes épaules. Je suis prostré dans les bras de Jean-Christophe, incapable de trouver un véritable repos. Je ne dors pas ; je somnole seulement, d'un sommeil de plomb et de fièvre, hanté par le visage de Sylvain qui danse derrière mes paupières closes. Au petit matin, mes yeux me brûlent comme si j'avais du sable sous les paupières. Je me lève avec une seule obsession dévorante : retourner à l'hôpital. J'ai refusé que quiconque d'autre touche à ses vêtements. C’est mon dernier acte de soin, ma toute dernière caresse pour lui.

Le retour à l'appartement pour chercher ses affaires est un véritable calvaire. Je déambule dans la chambre comme un étranger égaré dans ma propre vie. J'ouvre l'armoire, et l'odeur de Sylvain — ce mélange de cèdre et de tabac froid qui n'appartient qu'à lui — me frappe en plein cœur. Je chancelle, mes forces m'abandonnent, mais Jean-Christophe, silencieux et solide comme un roc, me rattrape par la taille alors que je m'effondre contre la penderie.
— Je suis là, Marceau. Respire, me murmure-t-il.

D'une main qui ne cesse de trembler, je décroche le costume gris. Je choisis la chemise en lin bleu, celle qu'il aimait tant porter. Je plie chaque vêtement avec une précision maladive, lissant les plis avec mes doigts comme si je craignais que Sylvain ne soit inconfortable dans son dernier lit. Je prends aussi la photo de notre mariage, rangée précieusement dans le tiroir de la table de nuit, et je passe une partie de la nuit à rédiger une lettre, une simple feuille de papier déjà froissée par mes larmes et mes ratures.

Le lendemain, à la chambre funéraire, le silence est différent. Il n'y a plus de machines, plus d'odeur d'éther. Juste le parfum entêtant des fleurs coupées et de la cire. Le cercueil est là, ouvert devant moi. Sylvain semble simplement dormir, d'un sommeil si profond qu'il en paraît irréel, presque serein. Je m'approche, soutenu par Jean-Christophe qui reste un pas derrière moi, respectant ce tête-à-tête final. Je caresse le revers de sa veste grise, puis, avec une tendresse infinie, je glisse la photo de notre mariage et la lettre pliée dans la poche intérieure du veston, tout contre son cœur immobile.

« Mon Sylvain, mon amour, mon tourment,
Je glisse ces mots contre toi pour qu’ils te tiennent chaud là où tu vas. Je ne sais pas s'il y a un après, mais s'il existe, je veux que tu y entres avec ma voix dans ton oreille. Je t'écris avec un cœur qui n'est plus qu'un champ de ruines, mais un champ de ruines qui t'appartient toujours.
On s’est tellement perdus, Sylvain. On s’est aimés comme des fous et on s’est détestés comme des naufragés qui se battent pour la dernière planche de salut. Pardon de n'avoir pas su voir que ton agressivité n'était que le masque de ta peur de me perdre. Pardon d'être parti ce dimanche-là. Si je savais, j'aurais passé la journée à te regarder dormir, à te dire que rien, absolument rien, n'était plus important que nous.
Tu te souviens de notre premier appartement ? Celui où il n'y avait pas de chauffage et où on dormait avec nos manteaux l'un contre l'autre ? Tu me disais que c'était le plus beau palais du monde parce qu'on y était rois. Je donnerais tout pour revenir à cette époque-là, même au froid, même à la faim, si seulement je pouvais entendre ton rire une fois de plus. Ce rire un peu cassé que tu avais quand tu étais fier de toi.
Tu es parti trop vite, Sylvain. Tu m'as laissé ta liberté, mais c'est un cadeau empoisonné. À quoi me sert d'être libre si je ne peux plus me disputer avec toi pour savoir qui a oublié de racheter du café ? À quoi me sert le monde si tu n'es plus là pour te moquer de ma façon de plier les draps ? Tu étais mon ancre, et sans toi, je ne fais que dériver.
Je veux que tu saches que je ne te garde aucune rancune. Je ne garde que la lumière. Je garde le souvenir de tes mains sur mon visage, de ton odeur, de la façon dont tu prononçais mon nom quand tu étais heureux. Je vais essayer de vivre, parce que tu me l'as demandé. Je vais essayer de ne plus pleurer, même si aujourd'hui, j'ai l'impression que la mer entière est dans mes yeux.
Va en paix, mon grand têtu. Va retrouver le silence que tu cherchais, mais emmène mon amour avec toi. Il est gravé dans cette lettre, dans cette photo où nous étions si jeunes et si certains de l'avenir. Je t'aime plus que tout au monde, plus que ma propre vie. Attends-moi, quelque part, dans la lumière ou dans l'ombre. On finira notre conversation un jour.
Ton Marceau, pour l'éternité. »

Je pose ma main sur le front glacé de Sylvain, déposant un ultime baiser sur ses lèvres closes. Je reste là, de longues minutes, le corps secoué de spasmes silencieux. Jean-Christophe s'approche doucement, posant son manteau sur mes épaules car je grelotte de tout mon être.
— Il faut y aller, Marceau. Ils vont bientôt fermer...

Je me laisse entraîner, la tête vide de toute pensée. Je somnole de nouveau contre l'épaule de Jean-Christophe alors qu'on entend, au loin, le premier bruit sourd du bois que l'on cloue. J'ai tout donné : mes larmes, ma lettre, et ma toute dernière étincelle de joie. Je ne suis plus qu'un homme brisé, marchant vers un avenir dont je ne veux pas, emportant le deuil d'un amour qui a refusé de mourir avant d'avoir reçu mon pardon.

Le lendemain, le ciel a pris une teinte de plomb, une nappe de nuages bas qui semble vouloir écraser la terre sous son poids. La pluie de la veille a laissé place à un froid piquant, une bise glaciale qui me mord les joues, mais je ne ressens absolument rien. Je suis debout, au bord de cette faille rectangulaire creusée dans le sol gelé. Le cercueil de bois sombre repose au fond de la fosse, si petit, si dérisoire face à l'immensité du vide qui m'habite.

Jean-Christophe me tient par le bras, sa main serrée sur ma manche comme pour m'empêcher de basculer physiquement dans le trou. Autour de nous, quelques visages pâles, des ombres que je ne reconnais pas vraiment. Seul ce rectangle de chêne existe à mes yeux. C'est là que gît Sylvain, avec ma longue lettre contre son cœur immobile et notre photo de mariage entre ses mains froides.

L'officiant me fait un signe de tête. C'est à moi de parler, de lui dire un dernier mot devant tout le monde. Je fais un pas en avant, mes chaussures s'enfonçant dans la terre meuble et grasse. Je baisse les yeux vers la fosse, là où tout s'arrête. La gorge nouée, j'essaie d'extraire un son de ma poitrine, mais mes cordes vocales semblent être faites de verre brisé.
— On dit souvent que le temps guérit tout, commencé-je d'une voix qui tremble, si faible que le vent manque de l'emporter. Mais c'est un mensonge. Le temps ne fait que creuser l'absence, il ne fait que rendre le silence plus bruyant. Sylvain était mon tourment, ma douleur, mais il était surtout ma seule lumière. On s'est mal aimés, parfois. On s'est blessés parce qu'on s'aimait trop fort pour nos petits cœurs d'hommes. Mais aujourd'hui, ici, il ne reste que l'amour pur.

Je m'arrête, incapable de continuer. Les larmes inondent mon visage, chaudes et amères sur ma peau glacée. Je regarde le bois du cercueil une dernière fois, l'imaginant là-dedans, dans son costume bleu.
— Tu emportes une partie de mon âme avec toi, Sylvain. Je te promets d'essayer de respirer, d'essayer de vivre... même si je n'ai aucune idée de comment on fait sans ton bruit, sans tes colères, sans ton odeur le matin. Dors bien, mon amour. Attends-moi.

On me tend une petite pelle de cérémonie. Le métal est froid sous mes doigts gourds. Je ramasse un peu de terre. Elle est lourde, chargée d'eau et de tristesse. Quand je la laisse glisser, le bruit qu'elle fait en frappant le couvercle de bois est le son le plus atroce, le plus définitif que j'aie jamais entendu. Schlack. C'est le bruit d'une porte qui se ferme à double tour pour l'éternité.
— Je t'aime plus que tout, murmurais-je si bas que moi seul peux l'entendre dans le sifflement du vent.

Je lâche la pelle et, soudain, mes jambes me trahissent totalement. Je tombe à genoux dans la boue, mes mains griffant la terre au bord du trou, cherchant à m'agripper à ce qui nous lie encore. Je hurle son nom une dernière fois, un cri déchirant qui me vide les poumons, un cri de bête blessée à mort.
— Sylvain ! Ne me laisse pas ! Je t'en supplie, reviens ! Je ne peux pas rester seul !

Jean-Christophe s'accroupit derrière moi, m'entourant de ses bras protecteurs. Il me soulève du sol alors que je me débats faiblement, voulant descendre avec lui, refusant de laisser les fossoyeurs recouvrir ce visage que j'ai chéri plus que ma propre existence.

Je me laisse emmener vers la voiture, le corps mou, la tête renversée contre l'épaule de Jean-Christophe. Je somnole de nouveau, terrassé par l'épuisement nerveux, par ce surplus de douleur que mon cerveau ne peut plus traiter. Dans le véhicule qui nous éloigne du cimetière, je regarde par la lunette arrière. Je vois les silhouettes des hommes qui commencent leur travail mécanique.

Chaque pelletée de terre m'éloigne de lui, m'enfonce dans une solitude que je n'ai jamais connue. Je ferme les yeux et je revois son dernier sourire à l'hôpital, ce baiser qu'il m'a demandé avant que le sang ne s'arrête de couler dans ses veines. Je sens encore le goût de ses lèvres.
— C'est fini, Marceau. Il ne souffre plus, il est en paix, murmure Jean-Christophe en me serrant la main pour me ramener à la réalité.

Je ne réponds rien. Je sais que pour moi, le vrai calvaire commence maintenant. Le deuil est un désert de ronces. Mais alors que je sombre dans un sommeil noir sur le trajet, je murmure une dernière fois son nom comme un secret. Il est sous la terre, mais il brûlera en moi, dans chaque battement de mon cœur, jusqu'à ce que nous nous retrouvions enfin.

La soirée tombe sur l'appartement comme une chape de plomb. Jean-Christophe m'a ramené ici, dans ce lieu qui n'est plus un foyer, mais un mausolée. Il ne m'a pas quitté d'une semelle, m'aidant à retirer mon manteau et mes chaussures crottées de la terre du cimetière. Je me laisse faire, tel un automate, avant d'aller m'échouer sur le canapé, les yeux fixés sur le vide. Le silence est si dense qu'il me semble entendre les battements de mon propre cœur, et chaque pulsation est une douleur.

Dans la cuisine, j'entends Jean-Christophe s'activer. Le bruit des assiettes et le tintement des couverts me paraissent incongrus, presque insultants. Comment peut-on encore manger ? Comment le monde peut-il encore avoir faim alors que Sylvain est couché sous deux mètres de terre froide ?

Il revient vers moi avec un plateau. Il a préparé une soupe simple, de celles qui réchauffent les os quand l'âme grelotte.
— Marceau, mange un peu. S'il te plaît. Juste quelques cuillères, murmure-t-il d'une voix douce.

Je secoue la tête, les larmes remontant instantanément à la surface. La simple vue de la nourriture me donne la nausée. Jean-Christophe s'assoit près de moi, pose le plateau sur la table basse et prend ma main dans la sienne.
— Tu dois tenir, Marceau. Pour lui. Il n'aurait pas voulu que tu te laisses dépérir.

Je finis par céder, non par faim, mais pour qu'il cesse de me regarder avec cette pitié qui m'étouffe. Chaque bouchée a le goût de la cendre. Je mange mécaniquement, somnolant presque entre deux cuillerées, ma tête dodelinant de fatigue. Jean-Christophe me soutient, passant son bras derrière mes épaules pour m'empêcher de glisser. Une fois le plateau vidé de moitié, il m'aide à me lever pour me conduire vers le lit.

Je ne veux pas dormir dans notre lit. Je m'assois sur le bord du matelas, le regard errant sur la table de chevet de Sylvain. Il y a là une pile de livres qu'il n'aura jamais le temps de finir. Instinctivement, j'en saisis un, un vieux roman de poésie qu'il aimait relire quand il n'arrivait pas à trouver le sommeil.

En l'ouvrant, un petit morceau de papier s'en échappe et tournoie avant de se poser sur mes genoux. Mon souffle se coupe. C'est une page arrachée à un carnet, pliée en deux. Je reconnais son écriture nerveuse, ses lettres penchées, l'encre bleue qu'il affectionnait. La date en haut de la page remonte à quelques jours seulement avant le drame, à une époque où nous ne nous parlions plus que par cris.
« Marceau, si tu lis ceci, c'est que j'ai encore une fois été trop lâche pour te le dire en face. Je sais que je suis insupportable. Je sais que mes colères te font fuir, mais c'est parce que j'ai une peur bleue que tu te rendes compte que je ne te mérite pas. Je t'écris ça ici, au milieu de ces poèmes, parce que tu es ma seule poésie. Si un jour je m'égare trop loin, cherche-moi dans nos souvenirs. Je t'aime plus que ma propre raison. Ne m'en veux pas trop d'être ce que je suis. »

Je serre le papier contre mes lèvres, étouffant un sanglot qui me déchire les poumons. Ces mots sont comme un dernier baiser envoyé depuis l'au-delà. Il savait. Il savait qu'il allait trop loin, et il m'aimait à travers sa propre folie.
— Sylvain... oh mon Dieu, Sylvain... murmurai-je en me recroquevillant sur le lit, la lettre pressée contre mon cœur.

Jean-Christophe s'approche et s'assoit sur le bord du lit, posant une main protectrice sur mon épaule. Il ne dit rien, il a vu le papier, il a compris que c'était un message d'outre-tombe. Je me tourne vers lui et je m'effondre contre son torse, mes larmes mouillant sa chemise. Je pleure tout le chagrin du monde, toute la culpabilité de ne pas avoir trouvé ce mot plus tôt, quand il était encore temps de le serrer dans mes bras et de lui dire que je comprenais tout.

— Calme-toi, Marceau... calme-toi... murmure JC en me berçant lentement.
Je finis par sombrer, terrassé par l'émotion et la fatigue. Je m'endors dans ses bras, serrant toujours ce petit morceau de papier comme si c'était la dernière main que Sylvain me tendait.

Le lendemain matin, la lumière d'hiver traverse les persiennes avec une cruauté tranquille. C’est le premier jour. Le premier jour d’une vie qui ne compte plus les heures par l’espoir d’une guérison, mais par les battements d’une absence. Je m’éveille dans la pénombre, le corps lourd comme si j'avais été roué de coups. Ma main cherche instinctivement la chaleur de Sylvain sur l’autre moitié du matelas, mais elle ne rencontre que le drap froid, parfaitement tendu. La réalité me percute de plein fouet, me coupant le souffle. Il n’est plus là. Il ne sera plus jamais là.

Je reste immobile, les yeux fixés au plafond, écoutant le silence assourdissant de l'appartement. Ce silence n'est pas apaisant ; il est vorace, il dévore les souvenirs. Jean-Christophe a dû s'endormir sur le fauteuil du salon, car j'entends le craquement discret du parquet. Je me redresse avec peine, sentant le petit papier de Sylvain toujours froissé dans ma paume. Ce mot est ma seule boussole désormais.

Je me lève et je marche vers la cuisine, chaque pas résonnant comme un glas. Sur le comptoir, il y a deux tasses de café. Jean-Christophe est là, le regard fatigué, me tendant un bol fumant.
— Bonjour, Marceau. Tu as pu dormir un peu ?
— Je ne sais pas, murmuré-je en m'asseyant mécaniquement. J'ai l'impression d'être resté coincé dans un cauchemar dont on ne se réveille pas.

Je regarde l'appartement. Je vois la trace de Sylvain partout : une tache de vin sur le tapis qu'il avait faite en riant, ses clés qui traînent encore dans le vide-poche, sa veste de cuir jetée sur le dossier d'une chaise. Vivre ici, c'est comme marcher dans un musée dédié à ma propre douleur. Chaque recoin me hurle qu'il est parti, chaque objet est un reproche.

Une certitude glacée s'empare de moi alors que je regarde le soleil d'hiver dorer les boiseries qu'il aimait tant. Je ne peux pas rester. Je ne peux pas continuer à respirer cet air saturé de son absence. Rester ici, c'est mourir un peu plus chaque jour dans l'ombre de ce que nous avons été.
— Jean-Christophe... je vais quitter cet appartement, dis-je soudain d'une voix plus ferme.

Il s'arrête de boire, me fixant avec surprise.
— Marceau, tu es sûr ? C’est peut-être trop tôt pour prendre une décision pareille. On ne fait rien sous le coup de l'émotion.
— Non, ce n'est pas de l'émotion. C'est de la survie. Je l'aime, JC, je l'aime plus que tout, mais ces murs me mangent vivant. Je veux garder Sylvain dans mon cœur, pas dans ces meubles ou dans ces tapis. Je veux emporter son souvenir ailleurs, dans un endroit où il n'y a pas de cris, pas d'odeur de désinfectant, pas de silence qui pèse des tonnes.

Je me lève et je vais vers la fenêtre. En bas, les gens marchent, les voitures circulent. La vie continue, indifférente et brutale. Je sens la main de Jean-Christophe se poser sur mon épaule, une ancre dans la tempête qui fait rage en moi.

Je commence à faire le tour des pièces, non plus comme un homme en deuil, mais comme quelqu'un qui prépare un exil. Je décide de ce que je garde : ses livres de poésie, la lettre trouvée hier, quelques photos, et ce costume bleu qu'il portait le jour où il m'a dit pour la première fois qu'il m'aimait. Le reste... le reste sera donné, vendu ou jeté.
— Je vais avoir besoin d'aide pour les cartons, murmuré-je en sentant mes forces décliner de nouveau.
— Je serai là, Marceau. Je ne te laisserai pas, promet Jean-Christophe en me serrant contre lui.

Je m'abandonne de nouveau à sa chaleur, somnolant de fatigue sur son épaule. Je ferme les yeux et je murmure un "merci" inaudible. Je réalise que pour honorer la promesse faite à Sylvain — celle de vivre et de ne plus pleurer — je dois d'abord apprendre à le quitter. Quitter ses murs pour mieux garder son âme. Ce soir, je dormirai peut-être encore ici, mais dans mon esprit, j'ai déjà commencé à marcher vers l'horizon, là où le souvenir de Sylvain ne sera plus une plaie ouverte, mais une cicatrice que je porterai avec fierté.

Fin du chapitre 9.

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