Scène 47 : Chapitre 1 - L’hôtel
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 20-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Avant-propos :
J'ai travaillé quelques années dans le cinéma, et j'ai fait du théâtre plus longtemps encore. Il m'en reste des odeurs de plateau, des attentes interminables entre deux prises, et le souvenir de ces équipes qui vivent ensemble pendant des semaines avant de se séparer du jour au lendemain. Je cherchais depuis un moment où poser tout ça.
Il y a aussi un métier que je n'ai jamais exercé et qui me fascine : la coordination d'intimité. Des gens dont le travail consiste à régler au centimètre les scènes d'amour et de nu, pour que personne ne se retrouve à dire oui faute d'oser dire non. Le cinéma s'en est doté tard, après des décennies passées à demander aux comédiennes de faire confiance. J'avais envie d'un livre où le désir naîtrait à l'intérieur de ce cadre plutôt que contre lui.
Une précision de lecture. Chaque chapitre est raconté par l'un des trois personnages principaux, dont le nom est indiqué entre crochets sous le titre. Seul le dernier leur donne la parole à tous les trois.
Bonne lecture.
SCÈNE 47
Chapitre 1 - L’hôtel
[ELENA]
Le chauffeur me laisse devant l’hôtel à seize heures et redescend aussitôt, sans laisser tourner le moteur plus longtemps qu’il ne faut pour sortir ma valise du coffre. Je le comprends un peu. Vu d’en bas, le bâtiment a l’air d’attendre quelqu’un d’autre.
Cinq étages de pierre grise, des balcons en fer forgé et presque tous les volets fermés. Sur la porte tournante, une affichette plastifiée annonce la réouverture pour le 15 décembre. Juste en dessous, quelqu’un a scotché une feuille A4 : LSC, avec une flèche vers l’entrée de service. La Saison creuse. On m’avait dit que la production avait loué tout l’hôtel pour sept semaines. Je ne l’imaginais pas aussi grand, ni aussi vide.
Karim m’attend dans le hall avec un porte-bloc et une doudoune sans manches. Il me serre la main, prend ma valise sans me demander mon avis et m’explique en montant l’escalier que l’ascenseur est capricieux, que le chauffage ne marche qu’au premier et au deuxième, et que le wifi passe mieux dans le salon bleu que dans les chambres. Il parle vite et coche des cases en même temps. Je l’aime bien tout de suite.
— Deux cent quatorze. Vue sur le lac. Hugo a insisté.
La chambre sent la cire et le renfermé. Des rideaux épais, un lit trop haut, une commode avec un napperon au crochet que personne n’a pensé à enlever. Par la fenêtre, le lac est gris ardoise, avec une barque retournée sur la rive. J’ouvre en grand. L’air sent déjà la neige, même si on m’a promis qu’elle ne tomberait pas avant novembre.
J’appelle ma mère, parce que je le lui ai promis.
— Sei arrivata ?
— Je suis arrivée, maman.
— Tu manges, là-haut ?
— Je viens de poser ma valise.
— Donc tu ne manges pas.
Elle me raconte que mon père a encore démonté la pendule de la cuisine pour la remonter à l’identique, qu’il en a pour la semaine et qu’elle ne dit rien. J’écoute en regardant le lac. Ça me fait du bien, ces conversations où il ne se passe rien.
Hugo m’attend au bar, dans le même pull gris qu’au festival où on s’est rencontrés, il y a trois ans. Il me serre dans ses bras, recule pour me regarder et me serre de nouveau. Il a maigri. Il me dit qu’il ne dort plus, que c’est normal, qu’il ne dormait déjà pas sur son premier film.
— Tu as relu ?
— Quatre fois.
— Et ?
— Et je suis là, Hugo.
Il rit, soulagé, et commande deux cafés sans me demander si j’en veux un. Hugo est comme ça : il décide des petites choses à la place des autres et doute de toutes les grandes. Il a écrit Claire en pensant à moi. Il me l’a dit au téléphone en mars et j’ai failli raccrocher tellement j’étais gênée. Puis j’ai lu le scénario dans un train et j’ai pleuré entre deux gares, la figure collée contre la vitre pour que personne ne me voie.
— Maud est arrivée hier, dit-il. Tu veux la voir avant ce soir ?
— Oui.
Ça ne le surprend pas. Mon agente lui a transmis ma condition dès le premier rendez-vous, et il a répondu qu’il comptait de toute façon engager quelqu’un. J’ai apprécié qu’il ne fasse pas semblant d’y avoir pensé tout seul.
Maud Vidal est assise dans le salon bleu, près de la fenêtre, avec un carnet noir et une tasse de thé qui ne fume plus. Elle se lève quand j’entre. Elle est petite, bien plus petite que je ne l’imaginais, mais elle se tient si droite qu’on ne s’en rend compte qu’après coup. De longs cheveux gris et noirs attachés bas, une paire de lunettes remontée sur le crâne.
— Madame Ravel.
— Elena.
— Maud, alors.
Mais elle continue de me vouvoyer, et je m’aperçois que ça me rassure.
Je m’assois en face d’elle et je sors mes questions. Je les ai notées dans le train, sur mon téléphone, et je les pose dans l’ordre sans les relire. Qui sera dans la pièce pendant les scènes intimes. Qui peut modifier une scène le jour du tournage. Ce qui se passe si je refuse quelque chose devant toute l’équipe. Si elle a le droit d’arrêter une prise sans l’accord du réalisateur.
Elle répond à chacune sans hésiter, et sans jamais avoir l’air vexée qu’on les lui pose.
— Plateau fermé : le réalisateur, la cheffe opératrice, un perchman et moi. Personne d’autre sans votre accord. Rien ne change le jour même. Si Hugo veut modifier une scène, on s’arrête, on renégocie avec vous deux, et si ça prend une demi-journée, ça prend une demi-journée. Si vous refusez, c’est non, et vous n’avez pas à vous justifier. Et oui, je peux arrêter une prise. Je ne l’ai fait que deux fois.
— Pourquoi ?
— La première fois, un comédien avait oublié ce qu’on avait convenu. La deuxième, c’était le réalisateur.
Elle boit une gorgée de thé froid et grimace à peine.
— Vous avez déjà travaillé avec une coordinatrice ?
— Trois fois.
— Et avant ?
— Avant, il n’y en avait pas.
Elle me regarde un moment. J’attends la question suivante, celle que tout le monde finit par poser avec des précautions de démineur. Elle ne vient pas. Maud referme son carnet.
— Je fais un premier atelier lundi. D’ici là, si quelque chose vous inquiète, n’importe quoi, je suis au cent dix-huit.
Je remonte dans ma chambre plus légère qu’en arrivant.
–––
La lecture à la table a lieu à vingt heures, dans l’ancienne salle à manger. Karim a poussé toutes les tables contre les murs sauf une, très longue, couverte d’une nappe blanche, avec des bouteilles d’eau, des crayons et des scénarios reliés à nos noms. Les lustres sont sous des housses. On se croirait à un repas de noces où les invités ne seraient pas venus.
Hugo est en bout de table, avec Serge Aubry à sa droite, qui sent la cigarette et garde son manteau. Il y a Karim. Inès, la scripte, qui a déjà taillé une dizaine de crayons et les a alignés par taille. Lou, la cheffe opératrice, qui me fait un petit signe de la main. Véra et Jonas, qui jouent la sœur de Claire et le meilleur ami de Simon. Et Maud tout au bout, un peu en retrait, son carnet noir ouvert devant elle.
Damien Castel arrive avec vingt minutes de retard, les joues rouges et un sac de voyage sur l’épaule.
— Pardon, pardon. La route. Il y avait des vaches. Beaucoup de vaches.
Tout le monde rit. Il fait le tour de la table pour embrasser chacun, même ceux qu’il ne connaît pas, et quand il arrive à moi, il me prend les deux mains.
— Elena Ravel. Enfin.
On ne s’est jamais croisés. On m’avait dit qu’il était charmant. On ne m’avait rien dit d’autre, ou alors je n’avais pas écouté. Il arrive au bout de la table, voit Maud et s’arrête.
— Et vous, vous êtes ?
— Maud Vidal. Coordinatrice d’intimité.
— Ah ! La nounou.
Les rires sont un peu moins francs. Maud sourit d’un coin de la bouche et ne répond rien. Damien s’assoit en face de moi.
On lit. Damien lit bien, et c’est ce qui m’agace le plus. Il trouve de l’humour chez Simon là où je n’en avais pas vu, il ralentit exactement où il faut, il me regarde quand il me parle. Au bout de dix scènes, j’ai oublié la nappe, les housses et les vaches. On est Claire et Simon, dix ans de vie dans le désordre, et Hugo lit les didascalies à mi-voix, les yeux mouillés dès la scène 9.
Scène 12, la première nuit. Hugo lit : « Ils font l’amour. C’est maladroit et drôle. Claire rit tellement qu’elle tombe du lit. »
— Là, dit Damien, c’est la nounou qui nous tiendra la main.
Karim rit. Véra aussi. Moi aussi, et je m’entends rire, un petit rire poli qui ne me ressemble pas et que je n’arrive pas à rattraper. Au bout de la table, Maud écrit quelque chose dans son carnet. Serge regarde Damien par-dessus ses lunettes, sans rien laisser paraître.
On continue. La dispute de la scène 31. Le mariage de la sœur. Le chien qui meurt. Puis vient la scène 47, et Hugo ne lit plus les didascalies à mi-voix. Il les lit lentement, presque sans voix. C’est leur dernière nuit. Claire et Simon savent tous les deux que c’est fini et aucun des deux ne le dit. Il y a une seule réplique dans toute la scène, et elle est pour moi.
— Laisse la lumière.
Je la dis sans la jouer. Personne ne bouge. Damien ne fait pas de blague, et je lui en suis reconnaissante un instant, avant de me demander à quoi il pense.
Hugo referme son scénario, s’essuie les yeux avec la manche de son pull et annonce qu’il a faim. Tout le monde se lève en même temps.
Au dîner, je m’assois à côté de Lou, qui me parle de pellicule et de la lumière du lac à sept heures du matin. Je ne l’écoute qu’à moitié. Je repense à ce rire qui m’a échappé. Ce n’est rien, un rire de politesse à une blague idiote, j’en ai fait des centaines. Mais celui-là, je l’ai fait devant Maud, et Maud ne riait pas.
Je monte à vingt-trois heures. Le couloir du deuxième est couvert d’une moquette à losanges rouges et verts, et une ampoule sur trois est grillée. Ma chambre est glacée, j’ai oublié de fermer la fenêtre. Je la ferme, je me déshabille, je me couche, et le sommeil ne vient pas. Je connais ces nuits. La veille d’un tournage, mon corps croit toujours qu’on va lui demander quelque chose. Il reste en alerte, prêt à répondre à une question que personne n’a posée.
Il n’y a que moi dans cette chambre. Personne pour décider à ma place.
Je suis allongée sur le dos, la lampe de chevet encore allumée. La chambre est froide, mais mon corps, lui, a déjà décidé autre chose.
Je glisse une main sous le t-shirt, d’abord pour le relever jusqu’aux côtes. La peau de mon ventre est tiède. Je laisse la paume s’y poser un moment, sans bouger, juste pour sentir que c’est moi qui choisis. Puis j’ouvre la main, je l’étale, je descends très lentement jusqu’au bord de mon short de nuit.
Je m’arrête.
Je pourrais m’arrêter tout de suite. C’est exactement pour ça que je continue.
Mes doigts passent sous l’élastique. Je les pose à plat contre le bas de mon ventre, juste au-dessus du pubis, et je reste là. Trois secondes. Quatre.
Quand je descends enfin, c’est d’abord du bout de l’index. Je trouve le haut de ma fente, déjà un peu ouverte, déjà humide. Je trace une ligne très lente, de haut en bas, sans entrer, juste pour mesurer. Ma respiration change. Je le note. Je peux ralentir. Je peux accélérer. Je peux m’arrêter net et laisser mon corps protester.
Je choisis de continuer.
Deux doigts maintenant, de chaque côté des lèvres, les écartant un peu. L’air froid de la chambre touche la peau plus chaude, et le contraste me fait inspirer plus fort. Je reste comme ça, ouverte, exposée à moi-même. Puis je ramène les doigts vers le clitoris. Je le touche du bout de l’index, un cercle très petit, très léger. Trop léger. Je le sais. Je le veux.
J’augmente la pression d’un cran. Puis d’un autre. Le rythme que je choisis est régulier, presque mécanique : un cercle, une pause d’une demi-seconde, un autre cercle. Mon bassin veut bouger. Je le force à rester immobile. C’est moi qui décide du mouvement, pas lui.
La chaleur monte plus vite que prévu. Je sens le sang battre sous mes doigts. Je ralentis exprès. J’enlève presque la main, je laisse seulement le bout de l’ongle effleurer. Mon ventre se contracte. Je souris dans le noir, seule.
Je glisse ensuite un doigt à l’intérieur. Lentement. Jusqu’à la première phalange, puis la deuxième. Je tourne un peu, je cherche le point exact où la sensation change. Je le trouve. Je m’y arrête. J’appuie. Je relâche. J’appuie plus fort. Mon autre main remonte sous mon t-shirt, trouve un sein, le tient sans le pétrir, juste le poids de la paume contre le mamelon durci.
Je rajoute un deuxième doigt. L’entrée se dilate autour d’eux. Je les enfonce jusqu’à la base, je les retire presque complètement, je les repousse. Le rythme que j’impose est plus lent que ce que mon corps réclame. Je le force à suivre. Chaque va-et-vient est compté. Chaque pause est volontaire.
La jouissance arrive comme une vague que j’ai laissée monter trop haut. Je pourrais la stopper. Je le sais. Au lieu de ça, je change de rythme : plus rapide, plus court, le talon de la main collé contre le clitoris pendant que les doigts continuent à l’intérieur. Mon bassin se soulève malgré moi. Je le laisse cette fois. Les muscles du bas-ventre se contractent par vagues. Le souffle se coupe. Je jouis en silence, les dents serrées, les yeux ouverts sur le plafond, en sentant chaque secousse jusqu’au bout.
Je ne retire pas tout de suite. Je reste encore quelques secondes, doigts enfoncés, paume appuyée, jusqu’à ce que les dernières contractions s’éteignent. Puis je sors lentement. Mes doigts sont brillants. Je les regarde un instant à la lumière de la lampe, sans dégoût, sans pudeur. C’est à moi.
Je ramène le short. Je rabaisse le t-shirt. Je m’allonge à plat, les bras le long du corps. Le plaisir s’estompe, mais le contrôle reste. Personne n’a décidé à ma place. Ni la durée, ni la force, ni le moment où j’ai arrêté.
Dehors, le lac est noir. Quelque chose bouge sur l’eau. Je n’y pense pas.
Je ferme les yeux. La lampe reste allumée.
Après, je reste allongée sur le dos. Dehors, quelque chose bouge sur le lac, un oiseau peut-être, ou le vent contre la barque retournée. Je pense à la réplique. Laisse la lumière. Je me demande comment je la dirai dans six semaines, en face de lui.
Je m’endors vers deux heures, la lampe de chevet allumée.
J'ai travaillé quelques années dans le cinéma, et j'ai fait du théâtre plus longtemps encore. Il m'en reste des odeurs de plateau, des attentes interminables entre deux prises, et le souvenir de ces équipes qui vivent ensemble pendant des semaines avant de se séparer du jour au lendemain. Je cherchais depuis un moment où poser tout ça.
Il y a aussi un métier que je n'ai jamais exercé et qui me fascine : la coordination d'intimité. Des gens dont le travail consiste à régler au centimètre les scènes d'amour et de nu, pour que personne ne se retrouve à dire oui faute d'oser dire non. Le cinéma s'en est doté tard, après des décennies passées à demander aux comédiennes de faire confiance. J'avais envie d'un livre où le désir naîtrait à l'intérieur de ce cadre plutôt que contre lui.
Une précision de lecture. Chaque chapitre est raconté par l'un des trois personnages principaux, dont le nom est indiqué entre crochets sous le titre. Seul le dernier leur donne la parole à tous les trois.
Bonne lecture.
SCÈNE 47
Chapitre 1 - L’hôtel
[ELENA]
Le chauffeur me laisse devant l’hôtel à seize heures et redescend aussitôt, sans laisser tourner le moteur plus longtemps qu’il ne faut pour sortir ma valise du coffre. Je le comprends un peu. Vu d’en bas, le bâtiment a l’air d’attendre quelqu’un d’autre.
Cinq étages de pierre grise, des balcons en fer forgé et presque tous les volets fermés. Sur la porte tournante, une affichette plastifiée annonce la réouverture pour le 15 décembre. Juste en dessous, quelqu’un a scotché une feuille A4 : LSC, avec une flèche vers l’entrée de service. La Saison creuse. On m’avait dit que la production avait loué tout l’hôtel pour sept semaines. Je ne l’imaginais pas aussi grand, ni aussi vide.
Karim m’attend dans le hall avec un porte-bloc et une doudoune sans manches. Il me serre la main, prend ma valise sans me demander mon avis et m’explique en montant l’escalier que l’ascenseur est capricieux, que le chauffage ne marche qu’au premier et au deuxième, et que le wifi passe mieux dans le salon bleu que dans les chambres. Il parle vite et coche des cases en même temps. Je l’aime bien tout de suite.
— Deux cent quatorze. Vue sur le lac. Hugo a insisté.
La chambre sent la cire et le renfermé. Des rideaux épais, un lit trop haut, une commode avec un napperon au crochet que personne n’a pensé à enlever. Par la fenêtre, le lac est gris ardoise, avec une barque retournée sur la rive. J’ouvre en grand. L’air sent déjà la neige, même si on m’a promis qu’elle ne tomberait pas avant novembre.
J’appelle ma mère, parce que je le lui ai promis.
— Sei arrivata ?
— Je suis arrivée, maman.
— Tu manges, là-haut ?
— Je viens de poser ma valise.
— Donc tu ne manges pas.
Elle me raconte que mon père a encore démonté la pendule de la cuisine pour la remonter à l’identique, qu’il en a pour la semaine et qu’elle ne dit rien. J’écoute en regardant le lac. Ça me fait du bien, ces conversations où il ne se passe rien.
Hugo m’attend au bar, dans le même pull gris qu’au festival où on s’est rencontrés, il y a trois ans. Il me serre dans ses bras, recule pour me regarder et me serre de nouveau. Il a maigri. Il me dit qu’il ne dort plus, que c’est normal, qu’il ne dormait déjà pas sur son premier film.
— Tu as relu ?
— Quatre fois.
— Et ?
— Et je suis là, Hugo.
Il rit, soulagé, et commande deux cafés sans me demander si j’en veux un. Hugo est comme ça : il décide des petites choses à la place des autres et doute de toutes les grandes. Il a écrit Claire en pensant à moi. Il me l’a dit au téléphone en mars et j’ai failli raccrocher tellement j’étais gênée. Puis j’ai lu le scénario dans un train et j’ai pleuré entre deux gares, la figure collée contre la vitre pour que personne ne me voie.
— Maud est arrivée hier, dit-il. Tu veux la voir avant ce soir ?
— Oui.
Ça ne le surprend pas. Mon agente lui a transmis ma condition dès le premier rendez-vous, et il a répondu qu’il comptait de toute façon engager quelqu’un. J’ai apprécié qu’il ne fasse pas semblant d’y avoir pensé tout seul.
Maud Vidal est assise dans le salon bleu, près de la fenêtre, avec un carnet noir et une tasse de thé qui ne fume plus. Elle se lève quand j’entre. Elle est petite, bien plus petite que je ne l’imaginais, mais elle se tient si droite qu’on ne s’en rend compte qu’après coup. De longs cheveux gris et noirs attachés bas, une paire de lunettes remontée sur le crâne.
— Madame Ravel.
— Elena.
— Maud, alors.
Mais elle continue de me vouvoyer, et je m’aperçois que ça me rassure.
Je m’assois en face d’elle et je sors mes questions. Je les ai notées dans le train, sur mon téléphone, et je les pose dans l’ordre sans les relire. Qui sera dans la pièce pendant les scènes intimes. Qui peut modifier une scène le jour du tournage. Ce qui se passe si je refuse quelque chose devant toute l’équipe. Si elle a le droit d’arrêter une prise sans l’accord du réalisateur.
Elle répond à chacune sans hésiter, et sans jamais avoir l’air vexée qu’on les lui pose.
— Plateau fermé : le réalisateur, la cheffe opératrice, un perchman et moi. Personne d’autre sans votre accord. Rien ne change le jour même. Si Hugo veut modifier une scène, on s’arrête, on renégocie avec vous deux, et si ça prend une demi-journée, ça prend une demi-journée. Si vous refusez, c’est non, et vous n’avez pas à vous justifier. Et oui, je peux arrêter une prise. Je ne l’ai fait que deux fois.
— Pourquoi ?
— La première fois, un comédien avait oublié ce qu’on avait convenu. La deuxième, c’était le réalisateur.
Elle boit une gorgée de thé froid et grimace à peine.
— Vous avez déjà travaillé avec une coordinatrice ?
— Trois fois.
— Et avant ?
— Avant, il n’y en avait pas.
Elle me regarde un moment. J’attends la question suivante, celle que tout le monde finit par poser avec des précautions de démineur. Elle ne vient pas. Maud referme son carnet.
— Je fais un premier atelier lundi. D’ici là, si quelque chose vous inquiète, n’importe quoi, je suis au cent dix-huit.
Je remonte dans ma chambre plus légère qu’en arrivant.
–––
La lecture à la table a lieu à vingt heures, dans l’ancienne salle à manger. Karim a poussé toutes les tables contre les murs sauf une, très longue, couverte d’une nappe blanche, avec des bouteilles d’eau, des crayons et des scénarios reliés à nos noms. Les lustres sont sous des housses. On se croirait à un repas de noces où les invités ne seraient pas venus.
Hugo est en bout de table, avec Serge Aubry à sa droite, qui sent la cigarette et garde son manteau. Il y a Karim. Inès, la scripte, qui a déjà taillé une dizaine de crayons et les a alignés par taille. Lou, la cheffe opératrice, qui me fait un petit signe de la main. Véra et Jonas, qui jouent la sœur de Claire et le meilleur ami de Simon. Et Maud tout au bout, un peu en retrait, son carnet noir ouvert devant elle.
Damien Castel arrive avec vingt minutes de retard, les joues rouges et un sac de voyage sur l’épaule.
— Pardon, pardon. La route. Il y avait des vaches. Beaucoup de vaches.
Tout le monde rit. Il fait le tour de la table pour embrasser chacun, même ceux qu’il ne connaît pas, et quand il arrive à moi, il me prend les deux mains.
— Elena Ravel. Enfin.
On ne s’est jamais croisés. On m’avait dit qu’il était charmant. On ne m’avait rien dit d’autre, ou alors je n’avais pas écouté. Il arrive au bout de la table, voit Maud et s’arrête.
— Et vous, vous êtes ?
— Maud Vidal. Coordinatrice d’intimité.
— Ah ! La nounou.
Les rires sont un peu moins francs. Maud sourit d’un coin de la bouche et ne répond rien. Damien s’assoit en face de moi.
On lit. Damien lit bien, et c’est ce qui m’agace le plus. Il trouve de l’humour chez Simon là où je n’en avais pas vu, il ralentit exactement où il faut, il me regarde quand il me parle. Au bout de dix scènes, j’ai oublié la nappe, les housses et les vaches. On est Claire et Simon, dix ans de vie dans le désordre, et Hugo lit les didascalies à mi-voix, les yeux mouillés dès la scène 9.
Scène 12, la première nuit. Hugo lit : « Ils font l’amour. C’est maladroit et drôle. Claire rit tellement qu’elle tombe du lit. »
— Là, dit Damien, c’est la nounou qui nous tiendra la main.
Karim rit. Véra aussi. Moi aussi, et je m’entends rire, un petit rire poli qui ne me ressemble pas et que je n’arrive pas à rattraper. Au bout de la table, Maud écrit quelque chose dans son carnet. Serge regarde Damien par-dessus ses lunettes, sans rien laisser paraître.
On continue. La dispute de la scène 31. Le mariage de la sœur. Le chien qui meurt. Puis vient la scène 47, et Hugo ne lit plus les didascalies à mi-voix. Il les lit lentement, presque sans voix. C’est leur dernière nuit. Claire et Simon savent tous les deux que c’est fini et aucun des deux ne le dit. Il y a une seule réplique dans toute la scène, et elle est pour moi.
— Laisse la lumière.
Je la dis sans la jouer. Personne ne bouge. Damien ne fait pas de blague, et je lui en suis reconnaissante un instant, avant de me demander à quoi il pense.
Hugo referme son scénario, s’essuie les yeux avec la manche de son pull et annonce qu’il a faim. Tout le monde se lève en même temps.
Au dîner, je m’assois à côté de Lou, qui me parle de pellicule et de la lumière du lac à sept heures du matin. Je ne l’écoute qu’à moitié. Je repense à ce rire qui m’a échappé. Ce n’est rien, un rire de politesse à une blague idiote, j’en ai fait des centaines. Mais celui-là, je l’ai fait devant Maud, et Maud ne riait pas.
Je monte à vingt-trois heures. Le couloir du deuxième est couvert d’une moquette à losanges rouges et verts, et une ampoule sur trois est grillée. Ma chambre est glacée, j’ai oublié de fermer la fenêtre. Je la ferme, je me déshabille, je me couche, et le sommeil ne vient pas. Je connais ces nuits. La veille d’un tournage, mon corps croit toujours qu’on va lui demander quelque chose. Il reste en alerte, prêt à répondre à une question que personne n’a posée.
Il n’y a que moi dans cette chambre. Personne pour décider à ma place.
Je suis allongée sur le dos, la lampe de chevet encore allumée. La chambre est froide, mais mon corps, lui, a déjà décidé autre chose.
Je glisse une main sous le t-shirt, d’abord pour le relever jusqu’aux côtes. La peau de mon ventre est tiède. Je laisse la paume s’y poser un moment, sans bouger, juste pour sentir que c’est moi qui choisis. Puis j’ouvre la main, je l’étale, je descends très lentement jusqu’au bord de mon short de nuit.
Je m’arrête.
Je pourrais m’arrêter tout de suite. C’est exactement pour ça que je continue.
Mes doigts passent sous l’élastique. Je les pose à plat contre le bas de mon ventre, juste au-dessus du pubis, et je reste là. Trois secondes. Quatre.
Quand je descends enfin, c’est d’abord du bout de l’index. Je trouve le haut de ma fente, déjà un peu ouverte, déjà humide. Je trace une ligne très lente, de haut en bas, sans entrer, juste pour mesurer. Ma respiration change. Je le note. Je peux ralentir. Je peux accélérer. Je peux m’arrêter net et laisser mon corps protester.
Je choisis de continuer.
Deux doigts maintenant, de chaque côté des lèvres, les écartant un peu. L’air froid de la chambre touche la peau plus chaude, et le contraste me fait inspirer plus fort. Je reste comme ça, ouverte, exposée à moi-même. Puis je ramène les doigts vers le clitoris. Je le touche du bout de l’index, un cercle très petit, très léger. Trop léger. Je le sais. Je le veux.
J’augmente la pression d’un cran. Puis d’un autre. Le rythme que je choisis est régulier, presque mécanique : un cercle, une pause d’une demi-seconde, un autre cercle. Mon bassin veut bouger. Je le force à rester immobile. C’est moi qui décide du mouvement, pas lui.
La chaleur monte plus vite que prévu. Je sens le sang battre sous mes doigts. Je ralentis exprès. J’enlève presque la main, je laisse seulement le bout de l’ongle effleurer. Mon ventre se contracte. Je souris dans le noir, seule.
Je glisse ensuite un doigt à l’intérieur. Lentement. Jusqu’à la première phalange, puis la deuxième. Je tourne un peu, je cherche le point exact où la sensation change. Je le trouve. Je m’y arrête. J’appuie. Je relâche. J’appuie plus fort. Mon autre main remonte sous mon t-shirt, trouve un sein, le tient sans le pétrir, juste le poids de la paume contre le mamelon durci.
Je rajoute un deuxième doigt. L’entrée se dilate autour d’eux. Je les enfonce jusqu’à la base, je les retire presque complètement, je les repousse. Le rythme que j’impose est plus lent que ce que mon corps réclame. Je le force à suivre. Chaque va-et-vient est compté. Chaque pause est volontaire.
La jouissance arrive comme une vague que j’ai laissée monter trop haut. Je pourrais la stopper. Je le sais. Au lieu de ça, je change de rythme : plus rapide, plus court, le talon de la main collé contre le clitoris pendant que les doigts continuent à l’intérieur. Mon bassin se soulève malgré moi. Je le laisse cette fois. Les muscles du bas-ventre se contractent par vagues. Le souffle se coupe. Je jouis en silence, les dents serrées, les yeux ouverts sur le plafond, en sentant chaque secousse jusqu’au bout.
Je ne retire pas tout de suite. Je reste encore quelques secondes, doigts enfoncés, paume appuyée, jusqu’à ce que les dernières contractions s’éteignent. Puis je sors lentement. Mes doigts sont brillants. Je les regarde un instant à la lumière de la lampe, sans dégoût, sans pudeur. C’est à moi.
Je ramène le short. Je rabaisse le t-shirt. Je m’allonge à plat, les bras le long du corps. Le plaisir s’estompe, mais le contrôle reste. Personne n’a décidé à ma place. Ni la durée, ni la force, ni le moment où j’ai arrêté.
Dehors, le lac est noir. Quelque chose bouge sur l’eau. Je n’y pense pas.
Je ferme les yeux. La lampe reste allumée.
Après, je reste allongée sur le dos. Dehors, quelque chose bouge sur le lac, un oiseau peut-être, ou le vent contre la barque retournée. Je pense à la réplique. Laisse la lumière. Je me demande comment je la dirai dans six semaines, en face de lui.
Je m’endors vers deux heures, la lampe de chevet allumée.
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