Scène 47 : Chapitre 2 - Relâche

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 21-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Bastien]

Par le trou du rideau, je compte les spectateurs. Quarante et un. Quarante-deux avec le monsieur du deuxième rang qui s’est endormi avant même le début, et il faut le compter, il a payé sa place.

— Combien ? demande Jeanne dans mon dos.
— Quarante-deux.
— Record de la semaine.
— C’est samedi.
— Justement.

Elle me pince le bras pour me porter chance, comme tous les soirs, et file côté jardin. Gilles passe derrière nous en serrant la main de chacun, l’air grave, comme un chef de gare avant le départ d’un train de nuit. Il fait ça depuis vingt ans. Il dit que le jour où il oubliera, la salle prendra feu. Elle joue Sonia. Moi, je joue Astrov, le médecin qui plante des forêts et boit trop. On joue Oncle Vania dans une salle de soixante places, au fond d’une cour pavée, derrière un magasin de vélos. Gilles, notre metteur en scène, dit que Tchekhov aurait adoré. Gilles dit ça de tout.

J’aime Astrov. J’aime qu’il parle des arbres. J’ai fait trois ans d’apprentissage de menuisier avant de comprendre que je voulais faire ce métier-ci, et il me reste de ce temps-là une manière de regarder le bois, le grain, les nœuds, qui me sert sur scène d’une façon que je serais incapable d’expliquer. Quand Astrov dit que les forêts disparaissent, je pense à l’odeur de l’atelier de mon père, et ça suffit.

Mon père est venu voir la pièce une seule fois, le soir de la première. Il s’est assis au dernier rang, en veste du dimanche, et il n’a rien dit après, sinon que les chaises étaient mal assemblées. Le lendemain, ma mère m’a appelé pour me dire qu’il avait raconté toute la pièce au voisin, acte par acte, en insistant sur les arbres.

Le premier acte passe bien. Le dormeur du deuxième rang se réveille au deuxième et ne se rendort plus. Au troisième, quand Sonia me demande à demi-mot si je pourrais l’aimer, je vois dans les yeux de Jeanne quelque chose que je ne vois pas les autres soirs, une sorte de fatigue, et je manque de rater ma réplique. Je la rattrape. Personne ne s’en aperçoit, sauf elle.

Trois rappels, ce qui fait beaucoup pour quarante-deux personnes. Demain, c’est relâche, et lundi aussi. Gilles nous offre un verre au café d’en face, comme tous les samedis, et comme tous les samedis c’est nous qui payons la deuxième tournée.

On est six autour d’une table prévue pour quatre. Mathieu, qui joue Vania, raconte une audition pour une publicité de fromage où on lui a demandé de jouer le plaisir « de manière plus rurale ». On rit. Jeanne rit plus fort que tout le monde, la tête renversée. Elle a trente-deux ans, des cheveux qu’elle coupe elle-même au-dessus de l’évier et un rire qui fait se retourner les gens dans le tram. Elle aussi vient d’ailleurs que le théâtre : elle a été aide-soignante avant, et elle continue de faire des remplacements l’été pour payer son loyer.

Puis Chloé, qui joue Eléna, la femme du professeur, pose son téléphone au milieu de la table.

— Vous avez vu ? Marchal commence son film. Avec Castel et Elena Ravel.

Je bois une gorgée de bière. Jeanne ne me regarde pas, et c’est pire que si elle me regardait.

Sur l’écran, il y a une photo prise devant un grand hôtel, avec des montagnes derrière. Elena Ravel est de profil, une écharpe autour du cou. Castel rit à côté d’elle. Hugo Marchal, un peu en retrait, regarde ses pieds.

— C’est le film pour lequel tu avais passé le casting, non ? demande Mathieu.
— Un des films.
— Tu étais en finale, tu m’avais dit.
— J’étais en finale.
— Et c’est Castel qui l’a eu. Évidemment.

Il dit ça gentiment, pour me consoler. Je hausse les épaules.

C’était en juin. Trois tours d’audition, le dernier dans une salle de réunion d’hôtel, avec Hugo Marchal assis sur le rebord de la fenêtre, qui ne disait rien et tirait sur une cigarette électronique à la fraise. La directrice de casting me donnait la réplique. On avait joué la scène 12 et la scène 47, habillés, assis sur deux chaises. À un moment, dans la 47, je me suis arrêté pour demander si j’avais le droit de lui prendre la main ou si je devais faire semblant. Elle a ri. Hugo, lui, n’a pas ri. Il a noté quelque chose.

Une semaine plus tard, elle m’a appelé. Ils avaient choisi quelqu’un de plus connu. Hugo avait beaucoup hésité, elle tenait à ce que je le sache. J’ai dit merci. J’ai raccroché, et j’ai écrit à mes deux sœurs que ce n’était pas pour cette fois. L’aînée m’a répondu avec un cœur. La cadette m’a répondu que de toute façon, Elena Ravel était trop vieille pour moi, ce qui ne voulait rien dire puisque je n’allais pas l’épouser. Le week-end suivant, je suis rentré chez mes parents et j’ai fendu du bois pendant deux jours, alors qu’on était en juin et que la réserve était pleine. Mon père n’a rien demandé. Il m’a juste passé une autre hache, mieux affûtée.

— Il est bon, Castel, dit Chloé.
— Il est très bon.

Et c’est vrai, et c’est bien ça qui me reste en travers.

Ce que je ne raconte à personne, c’est la 47. Au casting, la directrice avait dit « laisse la lumière » d’une voix plate, en regardant sa montre, et moi j’avais entendu une autre voix à la place de la sienne. Je connaissais celle d’Elena Ravel par cœur : ma mère regardait sa série tous les jeudis soir, et j’avais revu deux fois un de ses films en noir et blanc au cinéma du quartier. Pendant la scène, sur ma chaise en plastique, j’ai joué pour cette voix-là. Je crois que c’est pour ça que je me suis arrêté pour demander si j’avais le droit de toucher la main. Je voulais savoir jusqu’où j’avais le droit de faire semblant.

Gilles se lève pour aller payer sa tournée, et Mathieu en profite pour lancer une conversation sur l’autre publicité qu’il a ratée, celle pour une assurance, où il devait tomber d’une échelle. On passe à autre chose. Je suis content qu’on passe à autre chose.

On sort vers une heure. Jeanne passe son bras sous le mien et on marche jusque chez moi. Il fait froid pour un mois de septembre. Les trams ne passent plus, les rues sont vides, et nos pas résonnent sur les pavés de la vieille ville.

— Ça va, toi ? Tout à l’heure, au troisième acte...
— Je suis fatiguée, c’est tout.
— Tu avais une drôle de tête.
— Sonia me fatigue. Aimer quelqu’un qui ne pense qu’à ses arbres, c’est épuisant.

Elle rit en disant ça, et je ris avec elle. J’habite au-dessus d’une boulangerie. À quatre heures du matin, tout l’appartement sent le pain, et Jeanne dit que c’est la seule raison pour laquelle elle vient.

Avec Jeanne, ça dure depuis deux ans. Enfin, depuis deux ans, ça arrive de temps en temps : après les premières, après les dernières, après les soirs où l’un de nous n’a pas envie de rentrer seul. On n’a jamais appelé ça autrement que « ça ». Au début, elle a posé ses conditions : pas de promesses, pas de jalousie, et jamais deux nuits de suite. J’ai dit d’accord. J’ai trouvé ça reposant.

Elle enlève ses chaussures dans l’escalier pour ne pas réveiller le boulanger, qui est de toute façon déjà debout. L’appartement, c’est deux pièces et une cuisine où on ne peut pas ouvrir le frigo et le four en même temps. Sur la table traîne une boîte en noyer que je fabrique pour l’anniversaire de ma mère, avec un couvercle qui coulisse encore mal. Jeanne passe le doigt sur le bois en passant, comme chaque fois, pour vérifier que j’ai bien poncé. Dans la cuisine, elle se sert un verre d’eau au robinet et le boit en me regardant.

— Tu y penses encore.
— À quoi ?
— Bastien.

Je ne réponds pas. Elle pose le verre, s’approche et me prend la figure entre les mains. Elle a toujours les mains chaudes, même en hiver.

— Ce soir, tu étais Astrov. Castel ne sera jamais Astrov. Il n’a jamais planté un arbre de sa vie.
— Moi non plus.
— Toi, tu en as scié. C’est pareil, dans l’autre sens.

Ça me fait rire, et une fois que j’ai ri, c’est plus facile.

Elle m’embrasse avant que je puisse répondre. Pas un baiser de consolation. Un vrai baiser, langue d’abord, un peu trop vite, comme si elle avait décidé quelque chose en montant les marches. Je la tire contre moi. Elle rit dans ma bouche quand mon dos heurte le frigo.

— Attention au four, murmure-t-elle. On ne peut pas ouvrir les deux en même temps.

On se dirige vers la chambre en s’accrochant l’un à l’autre. Elle tire mon t-shirt par-dessus ma tête, se prend les pieds dans le bas de mon pantalon et manque de tomber. Je la rattrape par la taille. On rit tous les deux, le front collé. Elle a déjà les joues roses.

Sur le lit, elle se met à califourchon, encore habillée. Elle défait ma ceinture avec une concentration comique, tire mon slip d’un coup et mon sexe sort, déjà dur. Elle le regarde, lève les yeux vers moi, et éclate de rire.

— Quoi ?
— Rien. Tu as l’air très sérieux, tout d’un coup.

Elle se penche et m’embrasse le ventre, juste au-dessus. Puis plus bas. Sa bouche s’ouvre sur le gland, chaude, humide. Elle prend seulement le bout d’abord, sucrant, tirant un peu avec les lèvres. Je gémis. Elle lève les yeux sans lâcher, amusée.

— Trop ?
— Non.

Elle descend plus loin, avale jusqu’à mi-longueur, remonte, redescend. Une main tient la base, l’autre caresse l’intérieur de ma cuisse. Elle n’est pas pressée. Elle joue. Quand elle sent que je me tends, elle s’arrête, relève la tête et souffle sur la peau mouillée.

— Pas encore.

Je la retourne d’un mouvement. Elle rit encore, plus fort, pendant que je tire son jean et sa culotte d’un seul geste. Elle est déjà glissante. Je glisse deux doigts le long de sa fente, les écarte un peu, trouve le clitoris. Je le caresse du bout du pouce, lentement, pendant que l’index s’enfonce. Elle écarte les cuisses plus largement, une main dans mes cheveux.

— Comme ça… oui.

Je baisse la tête. Ma langue remplace le pouce. Je lèche à plat d’abord, de bas en haut, puis je concentre sur le petit point dur. Elle a un goût un peu salé, un peu sucré. Elle se cambre. Sa main tire un peu plus fort. Je glisse un deuxième doigt à l’intérieur, je les courbe, je cherche le point qui la fait toujours gémir d’une façon particulière. Je le trouve. Elle dit mon prénom entre deux rires courts, presque surpris.

Je continue jusqu’à ce qu’elle pousse ma tête un peu plus bas, jusqu’à ce que ses cuisses tremblent contre mes oreilles. Elle jouit en silence d’abord, puis avec un petit cri étouffé dans l’oreiller qu’elle a attrapé. Ses muscles se contractent autour de mes doigts. Je les laisse là jusqu’à la fin.

Quand elle redescend, elle me tire vers elle par les épaules. On s’embrasse. Elle a mon goût sur les lèvres, je l’ai sur la langue. Elle me guide entre ses jambes. Je m’enfonce d’un seul mouvement lent. Elle est chaude, étroite, parfaitement mouillée. On reste un instant immobiles, le front collé, à respirer.

Puis elle commence à bouger les hanches en dessous de moi, un rythme léger, presque paresseux. Je suis. On rit encore une fois quand le lit grince trop fort et qu’on entend distinctement le boulanger tousser en bas. Elle me mord l’épaule pour étouffer un autre rire.

Je change d’angle, soulève un peu ses hanches. Elle accroche ses jambes dans mon dos. Les va-et-vient deviennent plus longs, plus profonds. Sa main glisse entre nous, trouve son clitoris, le frotte en même temps que je la pénètre. Ses yeux restent ouverts. Elle me regarde vraiment, sans détourner le regard, ce qu’elle ne fait pas toujours.

La chaleur monte. Je ralentis exprès pour la faire durer. Elle secoue la tête, un sourire en coin.

— Non. Comme tu veux.

Je reprends un rythme plus franc. Elle jouit une deuxième fois, plus fort, les ongles dans mon dos. Le serrement autour de mon sexe me tire avec elle. Je viens, enfoncé jusqu’au bout, le visage dans son cou, en sentant chaque pulsation.

On reste collés un moment. Elle passe une main dans mes cheveux, plus tendre que d’habitude, plus lente. Je ne le remarque pas vraiment. Je pense encore à la fissure du plafond, à la boîte en noyer, aux quarante-deux spectateurs.

Elle s’endort la première, sur le ventre, un bras en travers de mon torse. Sa respiration s’approfondit. Sa main, contre ma peau, reste ouverte, chaude, attentive même endormie.

Je regarde le plafond. Une fissure part du lustre et ressemble à une rivière sur une carte. Je la connais par cœur.

Je pense à ce qu’ils font, là-haut. Ils ont dû faire la lecture à la table. Castel a dû lire Simon, et le lire bien. Elena Ravel a dit : laisse la lumière. Je me demande comment elle l’a dit. Je me demande si je l’aurais mieux dit, et je sais que la question n’a aucun sens, puisque ce n’est même pas ma réplique.

En bas, le boulanger allume son four. Dans une heure, l’odeur montera. Jeanne se retourne, marmonne quelque chose à propos de Sonia et se rendort.

Je pense aussi à la boîte en noyer, au couvercle qu’il faudrait reprendre au rabot, à la réplique d’Astrov que j’ai failli rater. Aux quarante-deux spectateurs, dont un qui a dormi. Ce sont de petites choses, mais ce sont les miennes, et je finis par m’y accrocher pour de bon.

Demain, c’est relâche. J’irai peut-être chez mes parents fendre du bois.

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