Scène 47 : Chapitre 3 - Le couloir
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 23-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Elena]
Le dimanche, on retravaille le texte scène par scène. L’après-midi, la costumière me fait essayer onze pulls pour la scène 47 avant de décider que Claire portera une chemise d’homme. Celle de Simon, précise Hugo. Damien propose de la porter une journée entière pour qu’elle prenne son odeur. Tout le monde trouve l’idée amusante. Moi aussi, sur le moment.
Au déjeuner, il s’assoit à côté de moi et pose le bras sur le dossier de ma chaise pendant qu’il parle à Jonas, de l’autre côté. Il ne me touche pas. Son bras est juste là, derrière mes épaules, et quand je me penche en arrière, je le sens contre ma nuque. Je me redresse et je finis mon assiette le dos droit comme une élève. Le soir, en retravaillant la scène 22, il réécrit une réplique de Simon à voix haute, une réplique qu’il trouve « trop polie ». Hugo le laisse faire. Hugo laisse beaucoup faire, quand il est ému.
Le lundi matin, Maud fait son premier atelier dans la salle de bal.
C’est une grande pièce au parquet qui grince, avec trois lustres emmaillotés dans des draps et des radiateurs en fonte qui claquent toutes les dix minutes, comme si quelqu’un tapait dessus avec une cuillère. Maud a disposé des tapis de sol bleus au milieu et quatre chaises en cercle. Elle porte un legging noir et un pull gris, et elle est pieds nus. Elle marche sur ce parquet glacé comme s’il n’existait pas.
— Je ne suis pas là pour vous empêcher de faire quoi que ce soit, commence-t-elle. Je suis là pour que ce que vous faites, vous l’ayez choisi.
Elle nous fait lever.
— On commence par vous. Chacun à son tour, vous allez me montrer avec vos mains, sur votre propre corps, les endroits où vous acceptez d’être touchés. Si vous acceptez qu’on vous embrasse, vous touchez vos lèvres. Si vous acceptez qu’on vous touche le dos, vous y passez la main, aussi loin que vous pouvez. Vous dites vert si c’est oui, orange si vous voulez qu’on en parle avant. Ce que vous ne touchez pas, personne ne le touche. Et vous pouvez vous arrêter quand vous voulez, sans rien expliquer.
Hugo, qui assiste à la séance sans y participer, fait semblant de lire ses notes pour ne pas regarder.
— Moi d’abord, dit Damien.
Il s’avance au milieu du cercle, écarte un peu les pieds, et avant que Maud ait eu le temps de lui faire signe, il pose les deux mains à plat sur son entrejambe, en avançant le bassin.
— Commençons par l’essentiel. Là, c’est vert. Très vert.
Jonas lâche un rire nerveux, qu’il étouffe aussitôt. Véra met la main devant sa bouche. Au fond de la salle, Hugo tourne une page de ses notes qu’il n’a pas lue.
Cette fois, je ne ris pas.
— Noté, dit Maud. Ensuite ?
Damien passe vaguement les mains sur son torse, ses bras, son visage, en tournant sur lui-même comme un mannequin dans une vitrine.
— Et tout le reste. Je suis un livre ouvert.
— Alors on part de là. Vous me direz si ça change.
Elle écrit quelque chose au crayon et ne relève pas la tête.
Jonas passe ensuite, très vite, en rougissant, puis Véra. Puis c’est moi.
Je connais cet exercice. Je l’ai fait trois fois, sur trois tournages, et chaque fois il m’a semblé plus simple et plus difficile que la précédente. Je touche mes lèvres : vert. Ma nuque, mon cou, mes épaules : vert. Mes bras, mes mains. Je passe les mains dans mon dos, aussi haut et aussi bas que j’y arrive : vert. Mon ventre : vert. Je pose les deux mains à plat sur ma poitrine et je dis orange. Mes hanches, l’extérieur des cuisses : orange.
Puis je baisse les mains. J’ai fini.
Je ne les passe pas entre mes jambes. Je ne l’ai jamais fait, sur aucun tournage, pour personne. Pour ce qui se passe à cet endroit-là dans une scène, il y a des cache-sexe, des coussins de séparation et des cadrages, et c’est très bien comme ça.
— Merci, dit Maud.
Elle note. Quand je retourne m’asseoir, je vois que Damien a regardé mes mains pendant tout l’exercice, avec un petit sourire, comme on suit un tour de cartes dont on croit connaître le truc.
Ensuite, Maud nous distribue une feuille avec une silhouette dessinée de face et de dos, et trois crayons : vert, orange, rouge.
— Ce que vous venez de me montrer, on l’écrit, pour garder une trace et pour pouvoir le changer. Au crayon. Tout ce que vous n’avez pas touché est en rouge.
Je colorie la mienne en deux minutes. Je sais où sont mes limites, je les ai assez payées. La zone entre les jambes, je la remplis de rouge soigneusement, sans déborder. Damien colorie la sienne entièrement en vert, en trente secondes, en sifflotant.
— Et vous faisiez quoi, avant ? demande-t-il à Maud en lui rendant sa feuille. Avant d’être... ça.
— Danseuse.
— Classique ?
— Contemporaine. Dix ans. Puis mon genou a décidé autre chose.
— Dommage.
— Pas vraiment. Je vois mieux les corps depuis que je ne peux plus m’en servir comme avant.
Elle le dit simplement, sans chercher d’effet, et je la regarde traverser la pièce pour aller chercher le matériel, avec cette démarche légèrement déséquilibrée que je n’avais pas remarquée samedi.
Elle nous montre les cache-sexe, les coussins de séparation, une bande adhésive spéciale pour la peau. Damien demande si on a le droit de choisir la couleur.
— Couleur chair, ou noir si vous préférez, répond Maud. Le noir se voit davantage à l’image. Lou devra cadrer autrement.
Elle le dit sans la moindre ironie, et la blague de Damien retombe toute seule.
— Dernière chose. Le mot d’arrêt, c’est pourpre. Pas « stop », pas « attends », pas « arrête » : ce sont des mots qu’on peut dire dans une scène. Pourpre n’apparaît nulle part dans le scénario, j’ai vérifié. C’est une couleur qui n’est pas sur vos feuilles, donc on ne la confondra pas avec les zones, et je n’ai encore jamais entendu personne la dire en faisant l’amour. Quand l’un de vous le dit, tout s’arrête. Personne ne demande pourquoi, ni sur le moment, ni après.
Je me répète le mot deux fois dans ma tête, pour l’avoir sous la langue. Pourpre. C’est un mot lourd, un peu solennel, qui ne ressemble à rien de ce qu’on pourrait dire par erreur. Je me dis que Maud l’a choisi pour ça.
Puis on travaille. On marche dans la pièce, on se croise, on s’arrête en face de quelqu’un. Maud nous fait poser une main sur l’épaule de l’autre, compter jusqu’à trois dans notre tête et lâcher. Je le fais avec Jonas, puis avec Damien.
La main de Damien arrive exactement où elle doit arriver. Elle repart une seconde trop tard. Pas deux, une. Je compte. La deuxième fois aussi. La troisième, Maud dit, sans lever la voix :
— On lâche à trois, Damien.
— Pardon, madame la nounou.
Cette fois, personne ne rit.
Puis vient l’exercice du regard. Deux minutes face à face, à un mètre, sans rien dire. Jonas rougit au bout de trente secondes, Véra rit, on recommence. Avec Damien, je tiens les deux minutes. Lui aussi. À la fin, juste avant que Maud dise « merci », il me fait un clin d’œil, très vite, que personne d’autre ne voit.
Le reste de la matinée, j’essaie de mettre un nom sur ce qui me dérange, et je n’y arrive pas. Ses mains sur son propre corps, c’est son affaire. Une main qui s’attarde une seconde, un clin d’œil, une blague de trop, ce n’est interdit nulle part. Tout est à côté : un peu plus près, un peu plus longtemps, un peu plus drôle qu’il ne faudrait. Si je dis quelque chose, je serai celle qui dramatise. Je le sais, parce que je l’ai déjà été.
–––
Le soir, après le dîner, on descend au bar. Maud est montée se coucher tôt, Lou et Inès aussi. Karim est au téléphone dans le hall avec quelqu’un qui crie. Il reste Véra, Jonas, Damien et moi, et le barman que la production a fait venir de la vallée, qui essuie les mêmes verres depuis une heure.
Damien raconte des tournages. Il est drôle, vraiment drôle, et il le sait. Il imite un réalisateur célèbre qui dirigeait ses acteurs en ne parlant qu’aux assistants. Véra pleure de rire. Au troisième whisky, il se tourne vers moi.
— La 47, c’est elle qui fait le film. Il faut qu’on la sente, toi et moi. Ça, ça ne se chorégraphie pas, crois-moi.
— Maud la chorégraphiera.
— Maud.
Il sourit et répète le prénom comme on repose un objet qu’on trouve un peu ridicule.
Je monte à vingt-deux heures quarante. Je dis bonsoir à la table et je prends l’escalier, parce que l’ascenseur est capricieux et que j’ai envie de marcher. Au deuxième, la moquette à losanges étouffe mes pas. Deux ampoules sur trois sont grillées, maintenant.
J’entends quelqu’un monter derrière moi.
— Elena ! Ton écharpe.
Il me la tend. Je ne l’avais pas oubliée, j’en suis presque sûre, mais elle est là, dans sa main, et je la prends. Il ne la lâche pas tout de suite. Une seconde. La même seconde qu’à l’atelier.
— Merci. Bonne nuit, Damien.
Il me suit jusqu’à ma porte. Il ne se presse pas, il marche à côté de moi comme si on rentrait ensemble d’une soirée.
— On pourrait répéter la 47, là, tranquillement. Sans la nounou. Juste pour voir ce que ça donne.
— Non.
— Allez.
— Non. Bonne nuit.
Je sors la clé. Je la mets dans la serrure. C’est à ce moment qu’il m’attrape le poignet gauche et me fait pivoter vers lui, le dos contre la porte. Son pouce s’enfonce à l’intérieur de mon poignet, là où on prend le pouls.
— Ce matin, tu n’as pas montré le plus intéressant.
Et sa main libre se pose entre mes jambes, sur mon jean.
Je ne bouge pas. Pendant une seconde, je ne bouge pas du tout. Je suis dans l’entrepôt, il fait froid, quarante personnes attendent dans le noir. Puis le mot remonte, celui qu’on m’a donné le matin même, et je le dis.
— Pourpre.
Il rit.
— On n’est pas en répétition, Ravel. Il n’y a pas de nounou, ici.
Sa main ne bouge pas.
Alors mon genou part. Je ne l’ai pas décidé, ou alors je l’ai décidé si vite que je ne m’en suis pas aperçue. Il part d’un coup, de toute la force de ma jambe, et il arrive exactement là où Damien a posé les deux mains ce matin devant tout le monde.
Il se plie en deux avec un bruit de soufflet. Il lâche mon poignet. Il recule en titubant jusqu’au mur d’en face, les mains serrées sur son entrejambe, et il glisse à moitié le long de la tapisserie.
Je m’entends parler. Ma voix tremble à peine, et ça me surprend.
— Ce matin, tu trouvais très drôle de commencer par là. Vert, tu as dit. Très vert. Tu étais d’accord qu’on te touche là, non ?
Il me regarde d’en bas, la bouche ouverte, sans pouvoir répondre.
— Tu vois ? Le consentement, c’est important.
Je tourne la clé, je pousse la porte, je la claque, je tourne le verrou et je mets la chaîne. Mes mains tremblent tellement sur la chaîne que je dois m’y reprendre à trois fois.
De l’autre côté, j’entends sa respiration, un gémissement, puis sa voix, étranglée.
— T’es malade. T’es complètement malade. Tu vas le payer, Ravel.
Ses pas s’éloignent, lents, inégaux. Au bout du couloir, l’ascenseur se met à grincer.
Je m’assois par terre, le dos contre la porte. Je ne pleure pas. Je tremble, maintenant, de partout, comme si mon corps avait attendu que ce soit fini pour avoir peur. Je regarde mon poignet à la lumière de la lampe de chevet : quatre marques rouges qui pâlissent déjà. Dans une heure, il n’y aura plus rien à voir. Et plus bas, sur mon jean, il n’y a rien. Il n’y a jamais rien à montrer, à cet endroit-là.
Alors ça remonte, forcément. Pas tout. Des morceaux. J’avais vingt-trois ans, on tournait dans un entrepôt en février, il faisait si froid que je voyais la buée de mon souffle entre les prises. Le premier assistant m’a dit que ce serait plus beau comme ça. Le réalisateur ne me regardait pas, il regardait son moniteur. Il y avait une quarantaine de personnes autour. J’ai dit oui. Je me souviens surtout du froid du drap et du bruit d’une porte métallique, quelque part, qui battait au vent pendant toute la scène.
Ce jour-là, je n’ai rien fait. Ce soir, j’ai frappé. Je ne sais pas encore si c’est mieux.
Je me relève. Je me rassois. Je me répète ce qui s’est passé, avec des mots simples, pour voir si ça tient debout. Il a bu trois whiskies. Il m’a suivie. Il m’a touchée au seul endroit que je n’avais pas montré. J’ai dit le mot. Il a continué. Je l’ai frappé. Dit comme ça, ça tient debout. Mais je sais déjà comment on le racontera, s’il faut le raconter. On dira qu’Elena Ravel a donné un coup de genou à Damien Castel dans un couloir d’hôtel. On retiendra le genou.
Je pense à appeler mon agente. Je pense à appeler ma mère. Je n’appelle personne.
Vers trois heures, une phrase me revient. Si quelque chose vous inquiète, n’importe quoi, je suis au cent dix-huit.
Je ne dors pas. Je regarde le ciel pâlir derrière les rideaux. À six heures moins dix, j’enfile un pull trop grand et mes baskets sans chaussettes, j’enlève la chaîne sans faire de bruit et je descends au premier par l’escalier.
Cent dix-huit. Je frappe deux coups, pas trop fort. Si elle dort, je remonte et je ne dirai rien à personne.
La porte s’ouvre presque tout de suite.
Le dimanche, on retravaille le texte scène par scène. L’après-midi, la costumière me fait essayer onze pulls pour la scène 47 avant de décider que Claire portera une chemise d’homme. Celle de Simon, précise Hugo. Damien propose de la porter une journée entière pour qu’elle prenne son odeur. Tout le monde trouve l’idée amusante. Moi aussi, sur le moment.
Au déjeuner, il s’assoit à côté de moi et pose le bras sur le dossier de ma chaise pendant qu’il parle à Jonas, de l’autre côté. Il ne me touche pas. Son bras est juste là, derrière mes épaules, et quand je me penche en arrière, je le sens contre ma nuque. Je me redresse et je finis mon assiette le dos droit comme une élève. Le soir, en retravaillant la scène 22, il réécrit une réplique de Simon à voix haute, une réplique qu’il trouve « trop polie ». Hugo le laisse faire. Hugo laisse beaucoup faire, quand il est ému.
Le lundi matin, Maud fait son premier atelier dans la salle de bal.
C’est une grande pièce au parquet qui grince, avec trois lustres emmaillotés dans des draps et des radiateurs en fonte qui claquent toutes les dix minutes, comme si quelqu’un tapait dessus avec une cuillère. Maud a disposé des tapis de sol bleus au milieu et quatre chaises en cercle. Elle porte un legging noir et un pull gris, et elle est pieds nus. Elle marche sur ce parquet glacé comme s’il n’existait pas.
— Je ne suis pas là pour vous empêcher de faire quoi que ce soit, commence-t-elle. Je suis là pour que ce que vous faites, vous l’ayez choisi.
Elle nous fait lever.
— On commence par vous. Chacun à son tour, vous allez me montrer avec vos mains, sur votre propre corps, les endroits où vous acceptez d’être touchés. Si vous acceptez qu’on vous embrasse, vous touchez vos lèvres. Si vous acceptez qu’on vous touche le dos, vous y passez la main, aussi loin que vous pouvez. Vous dites vert si c’est oui, orange si vous voulez qu’on en parle avant. Ce que vous ne touchez pas, personne ne le touche. Et vous pouvez vous arrêter quand vous voulez, sans rien expliquer.
Hugo, qui assiste à la séance sans y participer, fait semblant de lire ses notes pour ne pas regarder.
— Moi d’abord, dit Damien.
Il s’avance au milieu du cercle, écarte un peu les pieds, et avant que Maud ait eu le temps de lui faire signe, il pose les deux mains à plat sur son entrejambe, en avançant le bassin.
— Commençons par l’essentiel. Là, c’est vert. Très vert.
Jonas lâche un rire nerveux, qu’il étouffe aussitôt. Véra met la main devant sa bouche. Au fond de la salle, Hugo tourne une page de ses notes qu’il n’a pas lue.
Cette fois, je ne ris pas.
— Noté, dit Maud. Ensuite ?
Damien passe vaguement les mains sur son torse, ses bras, son visage, en tournant sur lui-même comme un mannequin dans une vitrine.
— Et tout le reste. Je suis un livre ouvert.
— Alors on part de là. Vous me direz si ça change.
Elle écrit quelque chose au crayon et ne relève pas la tête.
Jonas passe ensuite, très vite, en rougissant, puis Véra. Puis c’est moi.
Je connais cet exercice. Je l’ai fait trois fois, sur trois tournages, et chaque fois il m’a semblé plus simple et plus difficile que la précédente. Je touche mes lèvres : vert. Ma nuque, mon cou, mes épaules : vert. Mes bras, mes mains. Je passe les mains dans mon dos, aussi haut et aussi bas que j’y arrive : vert. Mon ventre : vert. Je pose les deux mains à plat sur ma poitrine et je dis orange. Mes hanches, l’extérieur des cuisses : orange.
Puis je baisse les mains. J’ai fini.
Je ne les passe pas entre mes jambes. Je ne l’ai jamais fait, sur aucun tournage, pour personne. Pour ce qui se passe à cet endroit-là dans une scène, il y a des cache-sexe, des coussins de séparation et des cadrages, et c’est très bien comme ça.
— Merci, dit Maud.
Elle note. Quand je retourne m’asseoir, je vois que Damien a regardé mes mains pendant tout l’exercice, avec un petit sourire, comme on suit un tour de cartes dont on croit connaître le truc.
Ensuite, Maud nous distribue une feuille avec une silhouette dessinée de face et de dos, et trois crayons : vert, orange, rouge.
— Ce que vous venez de me montrer, on l’écrit, pour garder une trace et pour pouvoir le changer. Au crayon. Tout ce que vous n’avez pas touché est en rouge.
Je colorie la mienne en deux minutes. Je sais où sont mes limites, je les ai assez payées. La zone entre les jambes, je la remplis de rouge soigneusement, sans déborder. Damien colorie la sienne entièrement en vert, en trente secondes, en sifflotant.
— Et vous faisiez quoi, avant ? demande-t-il à Maud en lui rendant sa feuille. Avant d’être... ça.
— Danseuse.
— Classique ?
— Contemporaine. Dix ans. Puis mon genou a décidé autre chose.
— Dommage.
— Pas vraiment. Je vois mieux les corps depuis que je ne peux plus m’en servir comme avant.
Elle le dit simplement, sans chercher d’effet, et je la regarde traverser la pièce pour aller chercher le matériel, avec cette démarche légèrement déséquilibrée que je n’avais pas remarquée samedi.
Elle nous montre les cache-sexe, les coussins de séparation, une bande adhésive spéciale pour la peau. Damien demande si on a le droit de choisir la couleur.
— Couleur chair, ou noir si vous préférez, répond Maud. Le noir se voit davantage à l’image. Lou devra cadrer autrement.
Elle le dit sans la moindre ironie, et la blague de Damien retombe toute seule.
— Dernière chose. Le mot d’arrêt, c’est pourpre. Pas « stop », pas « attends », pas « arrête » : ce sont des mots qu’on peut dire dans une scène. Pourpre n’apparaît nulle part dans le scénario, j’ai vérifié. C’est une couleur qui n’est pas sur vos feuilles, donc on ne la confondra pas avec les zones, et je n’ai encore jamais entendu personne la dire en faisant l’amour. Quand l’un de vous le dit, tout s’arrête. Personne ne demande pourquoi, ni sur le moment, ni après.
Je me répète le mot deux fois dans ma tête, pour l’avoir sous la langue. Pourpre. C’est un mot lourd, un peu solennel, qui ne ressemble à rien de ce qu’on pourrait dire par erreur. Je me dis que Maud l’a choisi pour ça.
Puis on travaille. On marche dans la pièce, on se croise, on s’arrête en face de quelqu’un. Maud nous fait poser une main sur l’épaule de l’autre, compter jusqu’à trois dans notre tête et lâcher. Je le fais avec Jonas, puis avec Damien.
La main de Damien arrive exactement où elle doit arriver. Elle repart une seconde trop tard. Pas deux, une. Je compte. La deuxième fois aussi. La troisième, Maud dit, sans lever la voix :
— On lâche à trois, Damien.
— Pardon, madame la nounou.
Cette fois, personne ne rit.
Puis vient l’exercice du regard. Deux minutes face à face, à un mètre, sans rien dire. Jonas rougit au bout de trente secondes, Véra rit, on recommence. Avec Damien, je tiens les deux minutes. Lui aussi. À la fin, juste avant que Maud dise « merci », il me fait un clin d’œil, très vite, que personne d’autre ne voit.
Le reste de la matinée, j’essaie de mettre un nom sur ce qui me dérange, et je n’y arrive pas. Ses mains sur son propre corps, c’est son affaire. Une main qui s’attarde une seconde, un clin d’œil, une blague de trop, ce n’est interdit nulle part. Tout est à côté : un peu plus près, un peu plus longtemps, un peu plus drôle qu’il ne faudrait. Si je dis quelque chose, je serai celle qui dramatise. Je le sais, parce que je l’ai déjà été.
–––
Le soir, après le dîner, on descend au bar. Maud est montée se coucher tôt, Lou et Inès aussi. Karim est au téléphone dans le hall avec quelqu’un qui crie. Il reste Véra, Jonas, Damien et moi, et le barman que la production a fait venir de la vallée, qui essuie les mêmes verres depuis une heure.
Damien raconte des tournages. Il est drôle, vraiment drôle, et il le sait. Il imite un réalisateur célèbre qui dirigeait ses acteurs en ne parlant qu’aux assistants. Véra pleure de rire. Au troisième whisky, il se tourne vers moi.
— La 47, c’est elle qui fait le film. Il faut qu’on la sente, toi et moi. Ça, ça ne se chorégraphie pas, crois-moi.
— Maud la chorégraphiera.
— Maud.
Il sourit et répète le prénom comme on repose un objet qu’on trouve un peu ridicule.
Je monte à vingt-deux heures quarante. Je dis bonsoir à la table et je prends l’escalier, parce que l’ascenseur est capricieux et que j’ai envie de marcher. Au deuxième, la moquette à losanges étouffe mes pas. Deux ampoules sur trois sont grillées, maintenant.
J’entends quelqu’un monter derrière moi.
— Elena ! Ton écharpe.
Il me la tend. Je ne l’avais pas oubliée, j’en suis presque sûre, mais elle est là, dans sa main, et je la prends. Il ne la lâche pas tout de suite. Une seconde. La même seconde qu’à l’atelier.
— Merci. Bonne nuit, Damien.
Il me suit jusqu’à ma porte. Il ne se presse pas, il marche à côté de moi comme si on rentrait ensemble d’une soirée.
— On pourrait répéter la 47, là, tranquillement. Sans la nounou. Juste pour voir ce que ça donne.
— Non.
— Allez.
— Non. Bonne nuit.
Je sors la clé. Je la mets dans la serrure. C’est à ce moment qu’il m’attrape le poignet gauche et me fait pivoter vers lui, le dos contre la porte. Son pouce s’enfonce à l’intérieur de mon poignet, là où on prend le pouls.
— Ce matin, tu n’as pas montré le plus intéressant.
Et sa main libre se pose entre mes jambes, sur mon jean.
Je ne bouge pas. Pendant une seconde, je ne bouge pas du tout. Je suis dans l’entrepôt, il fait froid, quarante personnes attendent dans le noir. Puis le mot remonte, celui qu’on m’a donné le matin même, et je le dis.
— Pourpre.
Il rit.
— On n’est pas en répétition, Ravel. Il n’y a pas de nounou, ici.
Sa main ne bouge pas.
Alors mon genou part. Je ne l’ai pas décidé, ou alors je l’ai décidé si vite que je ne m’en suis pas aperçue. Il part d’un coup, de toute la force de ma jambe, et il arrive exactement là où Damien a posé les deux mains ce matin devant tout le monde.
Il se plie en deux avec un bruit de soufflet. Il lâche mon poignet. Il recule en titubant jusqu’au mur d’en face, les mains serrées sur son entrejambe, et il glisse à moitié le long de la tapisserie.
Je m’entends parler. Ma voix tremble à peine, et ça me surprend.
— Ce matin, tu trouvais très drôle de commencer par là. Vert, tu as dit. Très vert. Tu étais d’accord qu’on te touche là, non ?
Il me regarde d’en bas, la bouche ouverte, sans pouvoir répondre.
— Tu vois ? Le consentement, c’est important.
Je tourne la clé, je pousse la porte, je la claque, je tourne le verrou et je mets la chaîne. Mes mains tremblent tellement sur la chaîne que je dois m’y reprendre à trois fois.
De l’autre côté, j’entends sa respiration, un gémissement, puis sa voix, étranglée.
— T’es malade. T’es complètement malade. Tu vas le payer, Ravel.
Ses pas s’éloignent, lents, inégaux. Au bout du couloir, l’ascenseur se met à grincer.
Je m’assois par terre, le dos contre la porte. Je ne pleure pas. Je tremble, maintenant, de partout, comme si mon corps avait attendu que ce soit fini pour avoir peur. Je regarde mon poignet à la lumière de la lampe de chevet : quatre marques rouges qui pâlissent déjà. Dans une heure, il n’y aura plus rien à voir. Et plus bas, sur mon jean, il n’y a rien. Il n’y a jamais rien à montrer, à cet endroit-là.
Alors ça remonte, forcément. Pas tout. Des morceaux. J’avais vingt-trois ans, on tournait dans un entrepôt en février, il faisait si froid que je voyais la buée de mon souffle entre les prises. Le premier assistant m’a dit que ce serait plus beau comme ça. Le réalisateur ne me regardait pas, il regardait son moniteur. Il y avait une quarantaine de personnes autour. J’ai dit oui. Je me souviens surtout du froid du drap et du bruit d’une porte métallique, quelque part, qui battait au vent pendant toute la scène.
Ce jour-là, je n’ai rien fait. Ce soir, j’ai frappé. Je ne sais pas encore si c’est mieux.
Je me relève. Je me rassois. Je me répète ce qui s’est passé, avec des mots simples, pour voir si ça tient debout. Il a bu trois whiskies. Il m’a suivie. Il m’a touchée au seul endroit que je n’avais pas montré. J’ai dit le mot. Il a continué. Je l’ai frappé. Dit comme ça, ça tient debout. Mais je sais déjà comment on le racontera, s’il faut le raconter. On dira qu’Elena Ravel a donné un coup de genou à Damien Castel dans un couloir d’hôtel. On retiendra le genou.
Je pense à appeler mon agente. Je pense à appeler ma mère. Je n’appelle personne.
Vers trois heures, une phrase me revient. Si quelque chose vous inquiète, n’importe quoi, je suis au cent dix-huit.
Je ne dors pas. Je regarde le ciel pâlir derrière les rideaux. À six heures moins dix, j’enfile un pull trop grand et mes baskets sans chaussettes, j’enlève la chaîne sans faire de bruit et je descends au premier par l’escalier.
Cent dix-huit. Je frappe deux coups, pas trop fort. Si elle dort, je remonte et je ne dirai rien à personne.
La porte s’ouvre presque tout de suite.
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