Faute de mot plus précis : Chapitre 18 – Être vue

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 13-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
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Nadia l’a su en dix secondes et sans que je dise un mot.

C’était un mardi de juin, dans sa voiture, sur le parking, et elle me ramenait à la gare. Mon téléphone a sonné et j’ai regardé l’écran et je ne l’ai pas pris.

Elle a mis le clignotant.

— C’est qui ?
— Personne.
— Mathilde.
— Quoi.
— Ça fait deux mois que tu es de bonne humeur.

J’ai regardé par la fenêtre. On était à un rond-point. J’ai calculé que j’avais environ quatre cents mètres avant la gare et qu’après il serait trop tard, parce qu’on ne sort pas d’une voiture sur une phrase pareille.

— Elle s’appelle Salomé.

Nadia n’a pas freiné, n’a pas tourné la tête, n’a rien fait du tout. Elle a mis son deuxième clignotant.

Puis elle a dit :

— D’accord.

Et après un temps :

— Elle fait quoi ?

–––

C’est tout. Voilà comment ça s’est passé avec la personne dont j’avais le plus peur après mes parents.

On a parlé six minutes sur le parking de la gare, moteur coupé, et j’ai raté mon train. Elle m’a posé des questions pratiques, dans l’ordre où elles lui venaient, sans en poser une seule sur ce que ça voulait dire.

À un moment elle a dit :

— Tu as l’air d’aller mieux depuis février, j’avais mis ça sur le compte de la vente de l’appartement.
— C’était pas la vente.
— J’avais compris, oui.

Elle a tapoté le volant.

— Je te préviens quand même. Tu vas t’en prendre plein la figure avec ce que je vais dire là, mais je le dis : fais gaffe à toi. Tu sors de quelque chose de très moche et ça fait quinze mois.
— Elle m’a dit exactement la même chose. Pendant deux mois. C’est pour ça qu’elle a mis deux mois.

Nadia a hoché la tête très lentement.

— Ah. D’accord. Bon.

Elle a redémarré.

— Alors c’est peut-être bien.

–––

Ce que j’ai découvert cet été-là, c’est qu’il n’y a pas un coming out. Il y en a un par personne, et à un moment on comprend qu’on va faire ça toute sa vie.

Il y a eu Nadia dans une voiture. Il y a eu Awa, à qui je n’ai rien eu à dire parce qu’elle savait depuis février et qu’elle a simplement dit « ah, enfin » en levant les yeux au ciel, ce qui m’a un peu vexée.

Il y a eu la femme du kiosque, qui n’était pas un coming out du tout : on est passées prendre le journal un dimanche et elle a dit « bonjour mesdames » avec un sourire tellement normal que j’ai mis vingt mètres à réaliser ce qui venait de se produire.

Et il y a eu tout le reste, c’est-à-dire les gens à qui je n’ai rien dit et à qui je ne dirai peut-être jamais rien, et qui forment l’immense majorité.

–––

Le problème, c’est l’école.

J’enseigne à des enfants de dix à douze ans dans une ville de trente mille habitants. Mes élèves ont des parents. Les parents se parlent, à la sortie, au foot, à la Coop. Il y a une association de parents d’élèves qui se réunit quatre fois par an et qui a écrit une lettre à la direction, il y a trois ans, à propos d’un film montré en classe.

Je n’ai rien dit à personne, à part Nadia.

Je me suis longuement expliqué à moi-même que c’était de la prudence professionnelle. Que ma vie privée ne regarde pas les parents de mes élèves. Que Noah non plus n’avait jamais mis les pieds à l’école, sauf à la fête de fin d’année.

Sauf que Noah, tout le monde savait qu’il existait. Il y avait une bague à mon doigt et une date au 27 juin, et j’avais parlé d’un mariage pendant des mois à la salle des maîtres, et personne n’avait appelé ça de la vie privée.

Ce n’est pas la même chose de ne pas parler de quelqu’un et de faire attention à ne pas en parler. La deuxième prend un travail à plein temps, et je le sais parce que je connais très bien ce travail-là.

–––

Le 4 juillet, on est tombées sur une mère d’élève à la piscine.

C’était un vendredi de canicule, la piscine extérieure, et il y avait trois cents personnes sur la pelouse. On était allongées côte à côte sur une serviette, à trente centimètres l’une de l’autre. Salomé s’était endormie sur le ventre.

Une femme est passée devant moi avec un enfant sous chaque bras et s’est arrêtée.

— Ah, madame ! Bonjour !

C’était la mère de Loïc.

J’ai eu, en une demi-seconde, une réaction physique dont je n’ai toujours pas fini d’avoir honte : je me suis redressée et j’ai reculé de vingt centimètres sur la serviette.

On a parlé cinq minutes. Loïc va très bien, il fait du foot depuis janvier, il a un copain qui s’appelle Enzo. Elle m’a remerciée deux fois, comme chaque fois qu’on se croise depuis un an et demi, et j’ai dit ce que je dis chaque fois.

Salomé s’est réveillée au milieu, s’est retournée, a dit bonjour d’une voix pâteuse.

Et j’ai dit :

— Une amie.

–––

Elle n’a rien dit tant que la mère de Loïc était là.

Elle n’a rien dit non plus pendant l’heure qui a suivi. On a nagé, elle a acheté une glace, on a parlé d’autre chose.

C’est dans la voiture, sur le retour, qu’elle a dit :

— On peut parler de la serviette ?

Je savais que ça allait venir. J’avais préparé mes arguments et je les ai tous sortis, dans le bon ordre, avec la conviction de quelqu’un qui a raison. La profession. Les parents. La direction. La lettre d’il y a trois ans. Le fait que ce n’est pas de la honte, que c’est une question de contexte, que même une collègue hétéro ne se roulerait pas dans l’herbe avec son mari devant une mère d’élève.

Elle a écouté jusqu’au bout. Elle conduit très bien, d’ailleurs, ce qui m’a toujours étonnée.

Puis elle a dit :

— Je ne t’ai rien reproché sur ce que tu as dit à cette femme.
— Ah.
— Tu peux dire une amie. Tu peux dire ma cousine, tu peux dire une auto-stoppeuse. C’est ta ville, ce sont tes élèves, tu fais ce que tu veux.

Elle a mis son clignotant.

— Je te parle de vingt centimètres.

Je n’ai rien répondu.

— Tu as reculé avant qu’elle ait fini son premier mot. Tu ne l’as pas décidé. Ça, ça ne se négocie pas avec la direction de ton école, ça se passe dans ton corps, et c’est ça que je te demande de regarder.

–––

On a fait le reste du trajet en silence et ce n’était pas un silence fâché.

Elle avait raison et je le savais avant qu’elle finisse sa phrase. J’aurais pu dire « une amie » sans bouger d’un centimètre. C’est le mouvement qui parlait, pas le mot.

Le soir, chez moi, on a repris ça calmement, autour de rien du tout, avec des pâtes.

Je lui ai dit une chose que je n’avais formulée à personne. Que ce n’était pas de la honte, mais que ce n’était pas non plus de la stratégie, et que je ne savais pas comment ça s’appelait. Que quand la mère de Loïc s’était arrêtée, j’avais eu exactement la même sensation qu’à seize ans quand ma mère entrait dans ma chambre sans frapper.

Le sentiment d’être prise.

— Sauf que je n’étais pas en train de faire quelque chose de mal. J’étais allongée sur une serviette.

Salomé a mangé une bouchée.

— Ça, c’est le morceau qui met le plus longtemps à partir.
— Ça part ?
— Chez moi ça a mis six ans. Et il en reste des bouts. Il y a des endroits où je ne prends pas la main de quelqu’un et je ne saurais pas te dire pourquoi.

Elle a posé sa fourchette.

— Mais tu ne me demandes pas de faire semblant, et moi je ne te demande pas d’être courageuse. On se demande juste de savoir ce qu’on fait.

–––

On a fini la soirée sur le canapé et on n’a plus parlé de rien du tout.

Elle avait les jambes en travers des miennes et un verre de vin en équilibre sur l’accoudoir, et à un moment j’ai posé la main sur sa cheville et j’ai remonté, très lentement, en la regardant.

Elle a fermé les yeux.

— Ah non, elle a dit. On est en train d’avoir une conversation sérieuse.
— On l’a finie.
— Non.
— Si.

Elle a posé son verre par terre sans regarder. Le vin s’est répandu sur le parquet. Personne n’a bougé.

J’avais la main sur sa cheville. Je l’ai remontée lentement le long du mollet, derrière le genou, sur la cuisse. J’ai glissé les doigts sous le bord de son short. Elle n’avait rien en dessous. Elle était déjà chaude. J’ai touché, juste du bout des doigts, et elle a ouvert les jambes un peu plus sans ouvrir les yeux.

Je me suis penchée et je l’ai embrassée. Elle a répondu tout de suite, la main dans mes cheveux. On a basculé sur le canapé. Le verre est resté renversé. J’ai tiré son short, elle a tiré le mien. Elle m’a fait basculer sur le dos et s’est mise entre mes cuisses. Sa bouche était précise, gourmande. Elle n’a pas pris son temps pour vérifier : elle savait déjà. Deux doigts, la langue à plat, le rythme exact. Je suis venue assez vite, une main crispée dans ses cheveux courts.

Après, elle s’est redressée, les lèvres brillantes, et m’a regardée avec un petit sourire.

— À toi.

Je l’ai tirée vers le haut, je l’ai fait s’asseoir sur le bord du canapé, et je me suis mise à genoux. Cette fois je savais où aller. J’ai écarté ses cuisses, j’ai léché lentement d’abord, puis plus fort quand elle a poussé un son. Elle a mis une main sur ma tête, pas pour diriger, juste pour garder le contact. Quand elle est venue, elle a serré mes épaules et a ri ensuite, un petit rire essoufflé.

— Le vin, elle a dit, en regardant le sol.
— On s’en fout.

On n’a pas ramassé.

–––

Vers minuit, on était dans mon lit, et il faisait cette chaleur d’appartement au rez-de-chaussée en juillet qui rend tout collant et un peu irréel.

Elle s’était endormie. Elle s’endort toujours la première.

J’ai regardé le plafond de la chambre de la rue des Philosophes, avec la lumière du parking à poubelles qui passe entre les lames du store, et j’ai pensé à quelque chose que je n’avais pas prévu.

Dans trois semaines, c’était les vacances. Et dans les vacances, il y avait un dimanche soir où ma mère allait appeler, comme tous les dimanches soir depuis mes vingt ans.

Elle m’avait demandé, en mars, si j’avais rencontré quelqu’un. Puis en avril. Puis, plus finement, en mai : elle avait dit que je paraissais reposée.

Je mentais à ma mère depuis quatre mois par omission, ce qui est exactement le procédé que j’avais passé un an à détester chez quelqu’un d’autre.

Salomé a bougé et a marmonné quelque chose.

Je me suis dit : en août. Je le dirai en août, quand je monterai à Sainte-Croix.

Et j’ai su, en le pensant, que je me disais ça depuis le mois de mai.

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