Le goût de l'effondrement - Chapitre 3
Récit érotique écrit par Alexsoumis [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Le goût de l'effondrement - Chapitre 3
Je n’avais presque pas dormi.
Je m’étais couché tard, sans parvenir à calmer le tumulte de mes pensées et de mon excitation sexuelle. Je m’étais masturbé longtemps et à plusieurs reprises. Tantôt couché sur mon lit, nu, cuisses écartées. Tantôt les jambes relevées sur ma poitrine, caressant de mon autre main libre mes fesses, mon scrotum, mon anus. Tantôt debout, face au miroir, tantôt à quatre pattes tel un chien en chaleur. Et puis j’avais joui, plusieurs fois, sans calmer mes ardeurs, sans rien apaiser, bien au contraire, j’avais tourné dans mon lit pendant des heures, les yeux ouverts dans le noir, à revoir chaque détail, chaque intonation, chaque ordre. Le claquement sec de sa voix. Sa manière de me regarder comme si j’étais déjà acquis. La froideur avec laquelle il m’avait imposé sa volonté, puis l’assurance tranquille avec laquelle il m’avait renvoyé chez moi comme on congédie quelqu’un après un entretien concluant.
Ce n’était pas la violence du geste qui me hantait le plus.
C’était sa certitude.
Il n’avait pas douté une seule seconde. Pas de moi, pas de lui, pas de ce qu’il exigeait. Tout chez lui semblait procéder d’un ordre déjà établi, d’une logique que j’étais censé rejoindre ou subir. Et moi, malgré la peur, malgré l’humiliation, malgré l’excitation, malgré cette petite voix en moi qui me disait que quelque chose clochait profondément, je sentais déjà cette logique gagner du terrain.
Je finis par m’assoupir peu avant l’aube.
Quand je me réveillai, le ciel derrière mes rideaux était d’un gris sale, uniforme. Ma tête était lourde, mon corps engourdi mais le sexe érigé, dur, raide, gland décalotté avec quelques gouttes de précum qui perlait du bout de mon gland décalotté. Pendant quelques secondes, j’eus l’espoir confus que tout cela n’avait été qu’un cauchemar mal digéré. Puis mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Je me redressai aussitôt.
Un message de lui.
Je restai un instant à fixer l’écran, le ventre noué, avant de l’ouvrir.
J’espère que tu as réfléchi utilement.
Tu vas me prouver que tu n’es pas qu’un fantasme mou et inconsistant.
Prends une feuille, un stylo, et écris à la main trois pages sur le thème suivant :
“Pourquoi ai-je besoin d’obéir ?”
Je veux quelque chose de sincère, de construit, de précis. Pas de théâtre, pas de phrases apprises, pas de grandiloquence.
Tu as jusqu’à 20h pour me l’envoyer en photos.
Si tu prends cette démarche au sérieux, tu t’appliques.
Si tu bâcles, j’en tirerai les conclusions nécessaires.
Je relus le message plusieurs fois.
Trois pages.
À la main.
Sur ce sujet-là.
Je sentis immédiatement une crispation dans ma poitrine. J’aurais préféré un ordre simple, concret, presque humiliant dans sa banalité. Aller quelque part. Faire quelque chose. Répondre à une consigne claire. Mais non. Il me demandait bien pire : m’expliquer. Mettre des mots sur ce que je n’osais déjà pas me formuler à moi-même. M’obliger à regarder en face ce qui, jusqu’ici, s’était contenté d’exister en moi comme une zone trouble, confuse, honteuse, sans nom précis.
Je posai le téléphone sur le lit et passai les deux mains sur mon visage.
Pourquoi avais-je besoin d’obéir ?
La question me paraissait à la fois obscène et terriblement juste.
Je savais déjà que si j’essayais de mentir, il le verrait. Pas parce qu’il me connaissait vraiment — il ne me connaissait presque pas — mais parce qu’il avait cette manière de repérer les hésitations, les demi-vérités, les justifications élégantes. Je l’avais senti dès notre première rencontre : avec lui, le langage n’était jamais un refuge. C’était un outil qu’il retournait contre vous jusqu’à vous faire dire plus que vous n’aviez prévu.
Je me levai, pris une douche trop chaude, me préparai un café que je bus presque sans le sentir, puis je m’installai à mon bureau.
Mon appartement était minuscule : une pièce principale avec un lit, un bureau, une kitchenette, une salle de bain à peine plus grande qu’un placard. J’y vivais depuis le début de mon master. D’ordinaire, cet espace m’apaisait. Il me donnait l’illusion d’un territoire à moi, d’une petite enclave où je pouvais travailler, lire, penser, me retirer du bruit du monde. Ce matin-là, il me parut au contraire étroit, surveillé, presque hostile. Comme si la seule existence de cette consigne suffisait à contaminer l’air de la pièce.
Je sortis une feuille blanche.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Je pris mon stylo. Restai un moment immobile.
Et j’écrivis.
Au début, les phrases ne venaient pas.
Je noircissais des lignes entières pour les barrer aussitôt. J’essayais de prendre de la distance, de rester abstrait, presque théorique, comme si je rédigeais un commentaire sur un sujet universitaire. Je parlais de rapport à l’autorité, de besoin de cadre, de verticalité rassurante, de transfert de responsabilité. Je me cachais derrière des mots propres, des formulations intelligentes, une langue qui ressemblait à celle de mes copies de master. C’était élégant, froid, faux.
Au bout de vingt minutes, je m’arrêtai.
Je relus ce que j’avais écrit et sentis monter en moi un mélange de honte et d’agacement. Il avait raison, d’une certaine manière : c’était du théâtre. Un texte d’étudiant brillant qui cherche à avoir l’air lucide tout en gardant intacte sa possibilité de se dédire ensuite. Rien qui engage réellement. Rien qui me compromette.
Je froissai la première feuille et la jetai à la poubelle.
Puis je recommençai.
Cette fois, j’essayai de ne plus écrire pour bien écrire. J’écrivis comme on ouvre une porte qu’on avait gardée fermée trop longtemps. J’écrivis que j’étais fatigué de penser tout le temps, fatigué de devoir décider seul, fatigué d’être toujours responsable de moi-même, de mes résultats, de mes choix, de mon image, de mon avenir, de ma sexualité. J’écrivis que l’autorité me faisait peur mais qu’elle m’attirait aussi parce qu’elle promettait un soulagement : celui de n’avoir plus à porter seul le poids de mes contradictions. J’écrivis que l’idée d’être repris, recadré, contraint, jugé, sanctionné et corrigé même, me terrorisait autant qu’elle me calmait. J’écrivis ma honte d’avoir besoin qu’un autre me dise quoi faire pour me sentir plus net, plus simple, plus supportable à mes propres yeux.
Je noircis une page entière sans m’arrêter.
Puis une deuxième.
À mesure que les phrases se formaient, je me sentais de plus en plus mal. Pas seulement parce que ce que j’écrivais était intime. Mais parce que cela sonnait juste. Trop juste. Comme si, en me forçant à répondre à sa question, il m’avait obligé à tirer d’un seul coup le fil de quelque chose qui ne demandait qu’à venir.
Je m’interrompis plusieurs fois pour me lever, faire quelques pas, boire de l’eau, regarder par la fenêtre sans rien voir, mais aussi me caresser, souvent, trop souvent. Jamais je n’avais connu de telles érections, aussi longues, aussi intenses. Mon ventre me brulait. Mes mains s’égaraient sous mon pantalon de jogging à maintes reprises, je ne pouvais m’empêcher.
Dehors, la ville vivait sa journée ordinaire. Des voitures passaient dans la rue, des étudiants pressés remontaient le trottoir, un livreur à vélo pestait contre la circulation. Le monde continuait, banal, neutre, et moi j’étais là, penché sur trois feuilles blanches, à essayer de mettre en ordre les raisons obscures pour lesquelles l’idée d’obéir à un homme plus âgé que moi me paraissait à la fois insupportable et nécessaire.
Vers dix-neuf heures, j’avais terminé.
Je relus le tout d’une traite, le cœur battant.
Il y avait des maladresses, des répétitions, des phrases trop longues. Mais il y avait aussi quelque chose de nu dans ce texte, comme moi je l’étais maintenant, une sincérité qui me mettait profondément mal à l’aise. Ce n’était plus un exercice. C’était presque un aveu.
Je pris les trois pages en photo une par une.
Je restai plusieurs minutes sans parvenir à appuyer sur envoyer.
Puis je le fis.
Aussitôt, un vide se creusa en moi.
J’avais l’impression absurde de lui avoir remis quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un simple texte. Une clé, peut-être. Ou une faiblesse soigneusement formulée. Quelque chose qu’il saurait désormais utiliser.
Je posai mon téléphone sur le bureau et tentai de me remettre à mon mémoire pour ne pas penser à la suite. Je devais travailler sur un chapitre de méthodologie, relire deux articles sur les formes contemporaines de la représentation politique, avancer mon plan. Mais je n’y parvins pas. Les lignes dansaient devant mes yeux. Chaque vibration fantôme me faisait relever la tête. J’étais incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que l’attente de sa réponse.
Elle arriva à 21h12.
C’est mieux que ce à quoi je m’attendais.
Tu sais écrire. Tu sais surtout te mentir avec élégance, ce qui est plus problématique.
Il y a de la lucidité dans certains passages. Et beaucoup d’évitement dans d’autres.
Tu confonds encore désir d’abandon et honnêteté envers toi-même.
Je t’appelle dans dix minutes. Sois seul, au calme, et disponible.
Mon ventre se serra immédiatement.
Je consultai l’heure comme si cela pouvait ralentir le temps.
Dix minutes.
Je rangeai machinalement les feuilles, alignai mon bureau sans raison, me servis un verre d’eau que je ne bus pas. J’avais l’impression de me préparer à un examen oral dont j’ignorais les questions mais dont je savais déjà qu’il ne me laisserait aucun refuge. Mon téléphone était posé devant moi, écran allumé, comme une menace silencieuse.
À 21h22, il appela.
Je décrochai au premier signal.
— Oui ? fit sa voix, sans salutation.
Sa manière d’entrer immédiatement dans la conversation me déstabilisa. Pas de politesse, pas de préambule, rien qui ressemble à un échange ordinaire. Seulement cette voix grave, calme, maîtrisée, qui s’installait d’emblée dans un rapport de force.
— Bonsoir, Monsieur, répondis-je, trop vite.
Un silence.
— C’est déjà mieux. Au moins, tu apprends à nommer correctement la place que tu prétends vouloir donner.
Je sentis mes doigts se crisper autour du téléphone.
— As-tu relu ce que tu m’as envoyé ?
— Oui, Monsieur.
— Et ?
Je déglutis.
— J’ai eu l’impression d’en dire beaucoup… et pas assez à la fois.
— Formulation intéressante. Développe.
Je fermai les yeux un instant.
— J’ai essayé d’être honnête, mais je crois que j’ai encore peur d’aller jusqu’au bout de ce que cela implique.
— Voilà. Nous y sommes déjà davantage.
Il marqua une pause. Je l’imaginai parfaitement immobile, installé quelque part dans son appartement, une main posée sur l’accoudoir, l’autre près de son téléphone, le visage fermé, attentif à chacune de mes hésitations. Cette image, que je ne pouvais évidemment pas vérifier, s’imposa pourtant à moi avec une netteté troublante.
— Tu veux mon avis, Alex ? reprit-il. Tu n’as pas peur d’obéir. Tu as peur de ce que l’obéissance révélerait de toi. Ce n’est pas la contrainte qui t’effraie le plus. C’est la possibilité qu’elle te convienne.
Ses mots me traversèrent comme un froid sec.
Je restai silencieux.
— Tu peux nier si tu veux, poursuivit-il. Mais ton texte le dit malgré toi. Tu ne fantasmes pas seulement une autorité. Tu fantasmes le repos que pourrait t’apporter la dépossession. Ne plus arbitrer. Ne plus résister. Ne plus te demander qui tu es à chaque instant. Quelqu’un d’autre s’en chargerait à ta place. Et toi, tu n’aurais plus qu’à t’exécuter.
Je me redressai sur ma chaise.
— Je ne sais pas si c’est aussi simple.
Il eut un léger rire, sans chaleur.
— Bien sûr que non, ce n’est pas simple. Si ça l’était, n’importe quel petit tyran pourrait faire illusion deux semaines et te perdre ensuite. Ce qui est intéressant chez toi, justement, c’est la complexité de ta résistance. Tu n’es pas un garçon stupide. Tu analyses, tu théorises, tu t’observes en permanence. Tu veux comprendre avant de céder. Tu veux garder une place depuis laquelle commenter ta propre chute. C’est précisément cela qu’il faudra travailler.
Je sentis ma respiration se bloquer un instant.
Travailler.
Le mot me frappa plus violemment que je ne l’aurais cru. Il ne parlait pas d’une rencontre, ni d’un jeu, ni même d’une relation. Il parlait d’un processus. D’un chantier. D’un façonnage méthodique.
— Pourquoi moi ? demandai-je malgré moi.
Cette fois, le silence fut plus long.
— Parce que tu as besoin de structure autant que tu la redoutes. Parce que tu as déjà commencé à t’ordonner autour d’un manque que tu ne sais pas nommer. Parce que je pense que tu pourrais aller beaucoup plus loin que tu ne l’imagines, si quelqu’un prenait la peine de te dépouiller de tes faux-semblants.
Je ne trouvai rien à répondre.
— Mais avant cela, reprit-il, il faut mesurer ta discipline réelle. Pas celle que tu racontes. Celle dont tu es effectivement capable.
Je sentis mes épaules se tendre.
— Ce soir, tu vas faire exactement ce que je te dis. Tu vas prendre un cahier neuf. Sur la première page, tu écriras la date, puis cette phrase : “Je ne peux pas demander à être conduit et refuser d’être évalué.” Ensuite, tu recopieras ton texte au propre, en corrigeant tout ce qui sonne faux, tout ce qui t’excuse, tout ce qui te protège encore. Je veux une seconde version plus honnête que la première. Tu as jusqu’à une heure du matin.
Je regardai machinalement l’horloge murale. Il était déjà presque vingt-deux heures trente.
— Très bien, Monsieur.
— Non. Pas “très bien”. Dis-moi si tu en es capable.
La question me prit de court.
— Oui, je crois.
Sa voix se durcit d’un cran.
— Mauvaise réponse. Tu crois ? Je ne te demande pas un commentaire. Je te demande un engagement. Tu en es capable ou non ?
Je sentis mes joues chauffer.
— Oui, Monsieur. J’en suis capable.
— Voilà. Et demain matin, à 7h30, tu m’enverras une photo de la première page du cahier, puis une photo des pages recopiées. Ensuite, tu iras à l’université, tu suivras tes cours, tu avanceras sur ton mémoire, et à 18h tu seras chez moi.
Mon cœur manqua un battement.
— Chez vous ?
— Oui. Tu as bien entendu.
Je me levai sans m’en rendre compte, comme si le simple fait de rester assis m’était devenu impossible.
— Pour… pour quoi faire ?
— Pour parler, d’abord. Pour voir si ce que tu écris survit à la réalité. Pour vérifier si tu es capable de tenir une ligne de conduite hors du confort de ton appartement. Et parce que je n’ai aucune intention de perdre mon temps avec quelqu’un qui ne sait pas se présenter correctement lorsqu’il est convoqué.
Je gardai le silence, le souffle court.
— Est-ce que cela te pose un problème ? demanda-t-il.
Il savait très bien ce qu’il faisait. Il me laissait juste assez d’espace pour répondre, juste assez pour me faire croire que je pouvais encore choisir, tout en rendant cette possibilité presque impraticable. Refuser, à cet instant, aurait signifié reconnaître ma peur, mon hésitation, mon inconséquence. Accepter revenait à lui céder un peu plus de terrain.
Je compris, avec une lucidité pénible, que la véritable épreuve n’était pas dans l’ordre donné. Elle était dans la façon dont il m’amenait à le ratifier moi-même.
— Non, Monsieur, finis-je par dire.
— Bien. Note l’adresse.
Je m’exécutai. Sa voix ralentit légèrement pendant qu’il me la dictait. Un appartement dans un quartier résidentiel de la ville, pas très loin du centre, dans une rue calme que je connaissais vaguement de nom. J’écrivis chaque détail avec application, comme si la netteté de mon écriture pouvait me donner l’illusion d’une maîtrise quelconque.
— Tu sonneras à 18h précises, reprit-il. Pas avant. Pas après. Tu seras propre, rasé, correctement habillé, et tu auras avec toi ton cahier, ton ordinateur et l’ensemble des documents relatifs à ton mémoire. Je veux aussi ton emploi du temps de la semaine, ainsi que les horaires de tes cours.
Je restai un instant sans comprendre.
— Mes horaires ?
— Ai-je été imprécis ?
— Non, Monsieur.
— Alors ne me fais pas perdre de temps avec de fausses surprises. Si je m’intéresse à toi, je m’intéresse à ce qui compose réellement ta vie, pas à l’image romantique que tu t’en fais. Tu es étudiant. Ton travail universitaire fait partie de ce que j’évaluerai. Ta rigueur aussi. J’ai lu dans ton texte combien tu te débats avec la dispersion, la procrastination, la culpabilité. Nous verrons si cela n’est qu’une plainte confortable ou un défaut qu’on peut corriger.
Je passai une main tremblante dans mes cheveux.
Le plus troublant, c’est qu’à cet instant, malgré la peur qui me serrait la gorge, malgré l’inconfort de ses exigences, une part de moi se sentit soulagée. Qu’il me parle de mon mémoire, de mes horaires, de mon organisation, de mon travail réel, rendait tout cela plus concret, plus sérieux, presque plus légitime. Il ne se contentait pas de jouer à m’intimider. Il prétendait entrer dans la structure même de ma vie. Et cette intrusion me terrifiait autant qu’elle me donnait le sentiment pervers d’être enfin pris en main.
— Une dernière chose, Alex.
— Oui, Monsieur.
— Tu ne parleras de moi à personne. Ni à tes amis, ni à ta famille, ni à un camarade de promotion, ni à quiconque. Ce que nous construisons ne regarde que nous.
Le mot me heurta.
Construisons.
Je l’avais déjà entendu dans sa bouche quelques minutes plus tôt, et il produisait sur moi le même effet ambigu : il donnait à sa volonté une apparence de projet commun, alors même que tout, dans sa manière de parler, rappelait qu’il entendait fixer seul les règles du jeu.
— Est-ce clair ? reprit-il.
— Oui, Monsieur.
— Bien. Au travail, maintenant. Je veux mes photos demain à 7h30.
Il raccrocha.
Je restai debout au milieu de ma chambre, le téléphone toujours à la main, incapable de bouger pendant plusieurs secondes.
L’appartement me parut soudain silencieux à l’excès. Le bourdonnement du réfrigérateur, le cliquetis des tuyaux, les bruits étouffés de la rue me revinrent d’un coup, comme si je sortais d’une forme d’apnée. Je reposai lentement le téléphone sur le bureau, puis je m’assis.
J’étais convoqué chez lui le lendemain.
Je répétai cette phrase mentalement, plusieurs fois, comme pour en éprouver la réalité.
Je suis convoqué chez lui demain.
J’aurais dû avoir le réflexe d’annuler, de me rebiffer, de reprendre la main. J’aurais dû trouver cela absurde, dangereux, disproportionné. Au lieu de cela, je sentais monter en moi un mélange trouble d’angoisse et de soulagement. L’angoisse de ce qu’il allait exiger, bien sûr. Mais aussi le soulagement de n’avoir plus à flotter dans l’indécision. Il venait de transformer mon attente en programme. Mon trouble en tâche. Ma confusion en emploi du temps.
Mon ventre me brulait, mes tétons pointaient sous mon teeshirt. Ma queue, dure, raide, brulante, soulevait mon boxer. Mon excitation atteignait des sommets, pourtant je m’interdisais la jouissance.
Je me détestai pour cela.
Je me détestai de sentir, au milieu même de ma peur, cette forme de gratitude honteuse envers quelqu’un qui commençait déjà à réduire l’espace où je pouvais encore me penser libre, où je pouvais encore m’abandonner au plaisir solitaire.
Je regardai l’heure.
22h47.
Il me restait un peu plus de deux heures pour recopier entièrement mon texte, le corriger, le rendre plus sincère, plus nu, plus compromettant encore. Et demain, il me faudrait traverser la ville avec ce cahier sous le bras comme on apporte une confession à son juge.
Je sortis un cahier neuf du tiroir de mon bureau.
Sur la première page, d’une écriture appliquée, je traçai la date du jour.
Puis la phrase qu’il m’avait imposée :
Je ne peux pas demander à être conduit et refuser d’être évalué.
Je restai quelques secondes à contempler ces mots.
Ils me faisaient l’effet d’un seuil.
Pas encore une capitulation. Pas encore une chute. Mais quelque chose qui y ressemblait déjà. Une phrase assez simple pour avoir l’air raisonnable, assez retorse pour m’emmener plus loin que je ne voulais l’admettre.
Je pris une inspiration lente.
Puis je commençai à recopier.
Cette nuit-là, je travaillai jusqu’à une heure passée.
Je repris chaque phrase, chaque formulation, comme il l’avait exigé. J’enlevai ce qui sonnait trop noble, trop théorique, trop propre. J’écrivis plus simplement. Plus crûment aussi. Je parlai de ma peur du vide, de mon besoin d’être cadré, de ma honte à dépendre du regard des autres pour me sentir exister, de mon épuisement à devoir toujours être cohérent, performant, désirable, solide. Je parlai de cette tentation de me remettre entre des mains plus fermes que les miennes, non par innocence, mais par fatigue. J’écrivis que je voulais qu’on me tienne parce que je n’avais plus confiance dans ma propre capacité à me tenir seul.
Quand j’eus terminé, ma main me faisait mal.
Je pris les photos demandées à 7h30 précises le lendemain matin, après une nuit trop courte et un réveil presque brutal. Il répondit simplement :
Correct.
Ne me déçois pas ce soir.
Je passai la journée à l’université dans un état second.
Je suivis les cours sans réellement entendre ce qu’on disait. J’ouvris mon ordinateur en amphithéâtre, pris des notes, hochai parfois la tête, mais tout cela se déroulait comme derrière une vitre. J’étais présent physiquement, absent mentalement. Le seul fait de penser à dix-huit heures suffisait à accélérer mon pouls. Je regardais l’heure sans cesse. Je revoyais l’adresse notée dans mon cahier. J’imaginais son appartement. Son bureau. Sa voix. Sa façon de m’accueillir. J’essayais de me convaincre que je pouvais encore faire demi-tour, ne pas y aller, inventer un empêchement, bloquer son numéro. Mais plus l’heure approchait, plus cette hypothèse me paraissait irréelle.
Comme si, déjà, le simple fait d’avoir accepté m’avait engagé au-delà du raisonnable.
À seize heures, je rentrai chez moi pour me préparer.
Je pris une douche, lavai ma peau dans les moindre recoins, me rasai avec soin, choisis une chemise sobre, un pantalon sombre, un manteau propre. J’avais l’impression absurde de me préparer à un oral important, à une soutenance, à un entretien où la moindre négligence serait interprétée comme un aveu d’inconsistance. Je glissai dans mon sac le cahier, mon ordinateur, mon chargeur, mes notes de mémoire, mon emploi du temps imprimé. Je vérifiai trois fois que je n’oubliais rien.
À dix-sept heures quarante, je quittai mon appartement.
Le ciel commençait déjà à bleuir dans cette lumière froide de fin d’après-midi. L’air était vif, humide, et mes mains restaient glacées malgré mes poches. Plus j’approchais de son quartier, plus je sentais mon ventre se contracter. Les rues devenaient plus calmes, les immeubles plus cossus, les façades plus régulières. Je ralentis plusieurs fois, comme si mes jambes cherchaient d’elles-mêmes à retarder l’échéance.
Quand j’arrivai devant l’immeuble, il était 17h57.
Je m’arrêtai sur le trottoir d’en face.
L’immeuble était sobre, élégant, sans ostentation. Une façade claire, une porte épaisse, un digicode discret, quelques lumières déjà allumées derrière les rideaux du rez-de-chaussée. Rien qui dise quoi que ce soit de ce qui m’attendait à l’intérieur. Rien qui puisse justifier le tumulte qui m’agitait.
Je regardai l’heure une nouvelle fois.
17h58.
Je traversai la rue.
À 18h00 précises, je composai le code qu’il m’avait donné et pénétrai dans le hall.
L’odeur de cire, de pierre froide et de chauffage discret me prit aussitôt. Je montai l’escalier jusqu’au deuxième étage, le cœur battant si fort que j’entendais presque mon sang dans mes tempes. Arrivé devant sa porte, je restai une seconde immobile, la main levée, incapable d’aller plus loin.
Puis je sonnai.
Et tandis que j’attendais qu’il m’ouvre, debout sur ce palier silencieux avec mon sac de cours sur l’épaule et mon cahier serré contre moi, je compris avec une netteté terrible que quelque chose avait déjà commencé à m’échapper.
Pas seulement mon calme.
Pas seulement ma prudence.
Quelque chose de plus intime, de plus profond, de plus dangereux : la possibilité de considérer encore cette histoire comme une simple expérience.
Je m’étais couché tard, sans parvenir à calmer le tumulte de mes pensées et de mon excitation sexuelle. Je m’étais masturbé longtemps et à plusieurs reprises. Tantôt couché sur mon lit, nu, cuisses écartées. Tantôt les jambes relevées sur ma poitrine, caressant de mon autre main libre mes fesses, mon scrotum, mon anus. Tantôt debout, face au miroir, tantôt à quatre pattes tel un chien en chaleur. Et puis j’avais joui, plusieurs fois, sans calmer mes ardeurs, sans rien apaiser, bien au contraire, j’avais tourné dans mon lit pendant des heures, les yeux ouverts dans le noir, à revoir chaque détail, chaque intonation, chaque ordre. Le claquement sec de sa voix. Sa manière de me regarder comme si j’étais déjà acquis. La froideur avec laquelle il m’avait imposé sa volonté, puis l’assurance tranquille avec laquelle il m’avait renvoyé chez moi comme on congédie quelqu’un après un entretien concluant.
Ce n’était pas la violence du geste qui me hantait le plus.
C’était sa certitude.
Il n’avait pas douté une seule seconde. Pas de moi, pas de lui, pas de ce qu’il exigeait. Tout chez lui semblait procéder d’un ordre déjà établi, d’une logique que j’étais censé rejoindre ou subir. Et moi, malgré la peur, malgré l’humiliation, malgré l’excitation, malgré cette petite voix en moi qui me disait que quelque chose clochait profondément, je sentais déjà cette logique gagner du terrain.
Je finis par m’assoupir peu avant l’aube.
Quand je me réveillai, le ciel derrière mes rideaux était d’un gris sale, uniforme. Ma tête était lourde, mon corps engourdi mais le sexe érigé, dur, raide, gland décalotté avec quelques gouttes de précum qui perlait du bout de mon gland décalotté. Pendant quelques secondes, j’eus l’espoir confus que tout cela n’avait été qu’un cauchemar mal digéré. Puis mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Je me redressai aussitôt.
Un message de lui.
Je restai un instant à fixer l’écran, le ventre noué, avant de l’ouvrir.
J’espère que tu as réfléchi utilement.
Tu vas me prouver que tu n’es pas qu’un fantasme mou et inconsistant.
Prends une feuille, un stylo, et écris à la main trois pages sur le thème suivant :
“Pourquoi ai-je besoin d’obéir ?”
Je veux quelque chose de sincère, de construit, de précis. Pas de théâtre, pas de phrases apprises, pas de grandiloquence.
Tu as jusqu’à 20h pour me l’envoyer en photos.
Si tu prends cette démarche au sérieux, tu t’appliques.
Si tu bâcles, j’en tirerai les conclusions nécessaires.
Je relus le message plusieurs fois.
Trois pages.
À la main.
Sur ce sujet-là.
Je sentis immédiatement une crispation dans ma poitrine. J’aurais préféré un ordre simple, concret, presque humiliant dans sa banalité. Aller quelque part. Faire quelque chose. Répondre à une consigne claire. Mais non. Il me demandait bien pire : m’expliquer. Mettre des mots sur ce que je n’osais déjà pas me formuler à moi-même. M’obliger à regarder en face ce qui, jusqu’ici, s’était contenté d’exister en moi comme une zone trouble, confuse, honteuse, sans nom précis.
Je posai le téléphone sur le lit et passai les deux mains sur mon visage.
Pourquoi avais-je besoin d’obéir ?
La question me paraissait à la fois obscène et terriblement juste.
Je savais déjà que si j’essayais de mentir, il le verrait. Pas parce qu’il me connaissait vraiment — il ne me connaissait presque pas — mais parce qu’il avait cette manière de repérer les hésitations, les demi-vérités, les justifications élégantes. Je l’avais senti dès notre première rencontre : avec lui, le langage n’était jamais un refuge. C’était un outil qu’il retournait contre vous jusqu’à vous faire dire plus que vous n’aviez prévu.
Je me levai, pris une douche trop chaude, me préparai un café que je bus presque sans le sentir, puis je m’installai à mon bureau.
Mon appartement était minuscule : une pièce principale avec un lit, un bureau, une kitchenette, une salle de bain à peine plus grande qu’un placard. J’y vivais depuis le début de mon master. D’ordinaire, cet espace m’apaisait. Il me donnait l’illusion d’un territoire à moi, d’une petite enclave où je pouvais travailler, lire, penser, me retirer du bruit du monde. Ce matin-là, il me parut au contraire étroit, surveillé, presque hostile. Comme si la seule existence de cette consigne suffisait à contaminer l’air de la pièce.
Je sortis une feuille blanche.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Je pris mon stylo. Restai un moment immobile.
Et j’écrivis.
Au début, les phrases ne venaient pas.
Je noircissais des lignes entières pour les barrer aussitôt. J’essayais de prendre de la distance, de rester abstrait, presque théorique, comme si je rédigeais un commentaire sur un sujet universitaire. Je parlais de rapport à l’autorité, de besoin de cadre, de verticalité rassurante, de transfert de responsabilité. Je me cachais derrière des mots propres, des formulations intelligentes, une langue qui ressemblait à celle de mes copies de master. C’était élégant, froid, faux.
Au bout de vingt minutes, je m’arrêtai.
Je relus ce que j’avais écrit et sentis monter en moi un mélange de honte et d’agacement. Il avait raison, d’une certaine manière : c’était du théâtre. Un texte d’étudiant brillant qui cherche à avoir l’air lucide tout en gardant intacte sa possibilité de se dédire ensuite. Rien qui engage réellement. Rien qui me compromette.
Je froissai la première feuille et la jetai à la poubelle.
Puis je recommençai.
Cette fois, j’essayai de ne plus écrire pour bien écrire. J’écrivis comme on ouvre une porte qu’on avait gardée fermée trop longtemps. J’écrivis que j’étais fatigué de penser tout le temps, fatigué de devoir décider seul, fatigué d’être toujours responsable de moi-même, de mes résultats, de mes choix, de mon image, de mon avenir, de ma sexualité. J’écrivis que l’autorité me faisait peur mais qu’elle m’attirait aussi parce qu’elle promettait un soulagement : celui de n’avoir plus à porter seul le poids de mes contradictions. J’écrivis que l’idée d’être repris, recadré, contraint, jugé, sanctionné et corrigé même, me terrorisait autant qu’elle me calmait. J’écrivis ma honte d’avoir besoin qu’un autre me dise quoi faire pour me sentir plus net, plus simple, plus supportable à mes propres yeux.
Je noircis une page entière sans m’arrêter.
Puis une deuxième.
À mesure que les phrases se formaient, je me sentais de plus en plus mal. Pas seulement parce que ce que j’écrivais était intime. Mais parce que cela sonnait juste. Trop juste. Comme si, en me forçant à répondre à sa question, il m’avait obligé à tirer d’un seul coup le fil de quelque chose qui ne demandait qu’à venir.
Je m’interrompis plusieurs fois pour me lever, faire quelques pas, boire de l’eau, regarder par la fenêtre sans rien voir, mais aussi me caresser, souvent, trop souvent. Jamais je n’avais connu de telles érections, aussi longues, aussi intenses. Mon ventre me brulait. Mes mains s’égaraient sous mon pantalon de jogging à maintes reprises, je ne pouvais m’empêcher.
Dehors, la ville vivait sa journée ordinaire. Des voitures passaient dans la rue, des étudiants pressés remontaient le trottoir, un livreur à vélo pestait contre la circulation. Le monde continuait, banal, neutre, et moi j’étais là, penché sur trois feuilles blanches, à essayer de mettre en ordre les raisons obscures pour lesquelles l’idée d’obéir à un homme plus âgé que moi me paraissait à la fois insupportable et nécessaire.
Vers dix-neuf heures, j’avais terminé.
Je relus le tout d’une traite, le cœur battant.
Il y avait des maladresses, des répétitions, des phrases trop longues. Mais il y avait aussi quelque chose de nu dans ce texte, comme moi je l’étais maintenant, une sincérité qui me mettait profondément mal à l’aise. Ce n’était plus un exercice. C’était presque un aveu.
Je pris les trois pages en photo une par une.
Je restai plusieurs minutes sans parvenir à appuyer sur envoyer.
Puis je le fis.
Aussitôt, un vide se creusa en moi.
J’avais l’impression absurde de lui avoir remis quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un simple texte. Une clé, peut-être. Ou une faiblesse soigneusement formulée. Quelque chose qu’il saurait désormais utiliser.
Je posai mon téléphone sur le bureau et tentai de me remettre à mon mémoire pour ne pas penser à la suite. Je devais travailler sur un chapitre de méthodologie, relire deux articles sur les formes contemporaines de la représentation politique, avancer mon plan. Mais je n’y parvins pas. Les lignes dansaient devant mes yeux. Chaque vibration fantôme me faisait relever la tête. J’étais incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que l’attente de sa réponse.
Elle arriva à 21h12.
C’est mieux que ce à quoi je m’attendais.
Tu sais écrire. Tu sais surtout te mentir avec élégance, ce qui est plus problématique.
Il y a de la lucidité dans certains passages. Et beaucoup d’évitement dans d’autres.
Tu confonds encore désir d’abandon et honnêteté envers toi-même.
Je t’appelle dans dix minutes. Sois seul, au calme, et disponible.
Mon ventre se serra immédiatement.
Je consultai l’heure comme si cela pouvait ralentir le temps.
Dix minutes.
Je rangeai machinalement les feuilles, alignai mon bureau sans raison, me servis un verre d’eau que je ne bus pas. J’avais l’impression de me préparer à un examen oral dont j’ignorais les questions mais dont je savais déjà qu’il ne me laisserait aucun refuge. Mon téléphone était posé devant moi, écran allumé, comme une menace silencieuse.
À 21h22, il appela.
Je décrochai au premier signal.
— Oui ? fit sa voix, sans salutation.
Sa manière d’entrer immédiatement dans la conversation me déstabilisa. Pas de politesse, pas de préambule, rien qui ressemble à un échange ordinaire. Seulement cette voix grave, calme, maîtrisée, qui s’installait d’emblée dans un rapport de force.
— Bonsoir, Monsieur, répondis-je, trop vite.
Un silence.
— C’est déjà mieux. Au moins, tu apprends à nommer correctement la place que tu prétends vouloir donner.
Je sentis mes doigts se crisper autour du téléphone.
— As-tu relu ce que tu m’as envoyé ?
— Oui, Monsieur.
— Et ?
Je déglutis.
— J’ai eu l’impression d’en dire beaucoup… et pas assez à la fois.
— Formulation intéressante. Développe.
Je fermai les yeux un instant.
— J’ai essayé d’être honnête, mais je crois que j’ai encore peur d’aller jusqu’au bout de ce que cela implique.
— Voilà. Nous y sommes déjà davantage.
Il marqua une pause. Je l’imaginai parfaitement immobile, installé quelque part dans son appartement, une main posée sur l’accoudoir, l’autre près de son téléphone, le visage fermé, attentif à chacune de mes hésitations. Cette image, que je ne pouvais évidemment pas vérifier, s’imposa pourtant à moi avec une netteté troublante.
— Tu veux mon avis, Alex ? reprit-il. Tu n’as pas peur d’obéir. Tu as peur de ce que l’obéissance révélerait de toi. Ce n’est pas la contrainte qui t’effraie le plus. C’est la possibilité qu’elle te convienne.
Ses mots me traversèrent comme un froid sec.
Je restai silencieux.
— Tu peux nier si tu veux, poursuivit-il. Mais ton texte le dit malgré toi. Tu ne fantasmes pas seulement une autorité. Tu fantasmes le repos que pourrait t’apporter la dépossession. Ne plus arbitrer. Ne plus résister. Ne plus te demander qui tu es à chaque instant. Quelqu’un d’autre s’en chargerait à ta place. Et toi, tu n’aurais plus qu’à t’exécuter.
Je me redressai sur ma chaise.
— Je ne sais pas si c’est aussi simple.
Il eut un léger rire, sans chaleur.
— Bien sûr que non, ce n’est pas simple. Si ça l’était, n’importe quel petit tyran pourrait faire illusion deux semaines et te perdre ensuite. Ce qui est intéressant chez toi, justement, c’est la complexité de ta résistance. Tu n’es pas un garçon stupide. Tu analyses, tu théorises, tu t’observes en permanence. Tu veux comprendre avant de céder. Tu veux garder une place depuis laquelle commenter ta propre chute. C’est précisément cela qu’il faudra travailler.
Je sentis ma respiration se bloquer un instant.
Travailler.
Le mot me frappa plus violemment que je ne l’aurais cru. Il ne parlait pas d’une rencontre, ni d’un jeu, ni même d’une relation. Il parlait d’un processus. D’un chantier. D’un façonnage méthodique.
— Pourquoi moi ? demandai-je malgré moi.
Cette fois, le silence fut plus long.
— Parce que tu as besoin de structure autant que tu la redoutes. Parce que tu as déjà commencé à t’ordonner autour d’un manque que tu ne sais pas nommer. Parce que je pense que tu pourrais aller beaucoup plus loin que tu ne l’imagines, si quelqu’un prenait la peine de te dépouiller de tes faux-semblants.
Je ne trouvai rien à répondre.
— Mais avant cela, reprit-il, il faut mesurer ta discipline réelle. Pas celle que tu racontes. Celle dont tu es effectivement capable.
Je sentis mes épaules se tendre.
— Ce soir, tu vas faire exactement ce que je te dis. Tu vas prendre un cahier neuf. Sur la première page, tu écriras la date, puis cette phrase : “Je ne peux pas demander à être conduit et refuser d’être évalué.” Ensuite, tu recopieras ton texte au propre, en corrigeant tout ce qui sonne faux, tout ce qui t’excuse, tout ce qui te protège encore. Je veux une seconde version plus honnête que la première. Tu as jusqu’à une heure du matin.
Je regardai machinalement l’horloge murale. Il était déjà presque vingt-deux heures trente.
— Très bien, Monsieur.
— Non. Pas “très bien”. Dis-moi si tu en es capable.
La question me prit de court.
— Oui, je crois.
Sa voix se durcit d’un cran.
— Mauvaise réponse. Tu crois ? Je ne te demande pas un commentaire. Je te demande un engagement. Tu en es capable ou non ?
Je sentis mes joues chauffer.
— Oui, Monsieur. J’en suis capable.
— Voilà. Et demain matin, à 7h30, tu m’enverras une photo de la première page du cahier, puis une photo des pages recopiées. Ensuite, tu iras à l’université, tu suivras tes cours, tu avanceras sur ton mémoire, et à 18h tu seras chez moi.
Mon cœur manqua un battement.
— Chez vous ?
— Oui. Tu as bien entendu.
Je me levai sans m’en rendre compte, comme si le simple fait de rester assis m’était devenu impossible.
— Pour… pour quoi faire ?
— Pour parler, d’abord. Pour voir si ce que tu écris survit à la réalité. Pour vérifier si tu es capable de tenir une ligne de conduite hors du confort de ton appartement. Et parce que je n’ai aucune intention de perdre mon temps avec quelqu’un qui ne sait pas se présenter correctement lorsqu’il est convoqué.
Je gardai le silence, le souffle court.
— Est-ce que cela te pose un problème ? demanda-t-il.
Il savait très bien ce qu’il faisait. Il me laissait juste assez d’espace pour répondre, juste assez pour me faire croire que je pouvais encore choisir, tout en rendant cette possibilité presque impraticable. Refuser, à cet instant, aurait signifié reconnaître ma peur, mon hésitation, mon inconséquence. Accepter revenait à lui céder un peu plus de terrain.
Je compris, avec une lucidité pénible, que la véritable épreuve n’était pas dans l’ordre donné. Elle était dans la façon dont il m’amenait à le ratifier moi-même.
— Non, Monsieur, finis-je par dire.
— Bien. Note l’adresse.
Je m’exécutai. Sa voix ralentit légèrement pendant qu’il me la dictait. Un appartement dans un quartier résidentiel de la ville, pas très loin du centre, dans une rue calme que je connaissais vaguement de nom. J’écrivis chaque détail avec application, comme si la netteté de mon écriture pouvait me donner l’illusion d’une maîtrise quelconque.
— Tu sonneras à 18h précises, reprit-il. Pas avant. Pas après. Tu seras propre, rasé, correctement habillé, et tu auras avec toi ton cahier, ton ordinateur et l’ensemble des documents relatifs à ton mémoire. Je veux aussi ton emploi du temps de la semaine, ainsi que les horaires de tes cours.
Je restai un instant sans comprendre.
— Mes horaires ?
— Ai-je été imprécis ?
— Non, Monsieur.
— Alors ne me fais pas perdre de temps avec de fausses surprises. Si je m’intéresse à toi, je m’intéresse à ce qui compose réellement ta vie, pas à l’image romantique que tu t’en fais. Tu es étudiant. Ton travail universitaire fait partie de ce que j’évaluerai. Ta rigueur aussi. J’ai lu dans ton texte combien tu te débats avec la dispersion, la procrastination, la culpabilité. Nous verrons si cela n’est qu’une plainte confortable ou un défaut qu’on peut corriger.
Je passai une main tremblante dans mes cheveux.
Le plus troublant, c’est qu’à cet instant, malgré la peur qui me serrait la gorge, malgré l’inconfort de ses exigences, une part de moi se sentit soulagée. Qu’il me parle de mon mémoire, de mes horaires, de mon organisation, de mon travail réel, rendait tout cela plus concret, plus sérieux, presque plus légitime. Il ne se contentait pas de jouer à m’intimider. Il prétendait entrer dans la structure même de ma vie. Et cette intrusion me terrifiait autant qu’elle me donnait le sentiment pervers d’être enfin pris en main.
— Une dernière chose, Alex.
— Oui, Monsieur.
— Tu ne parleras de moi à personne. Ni à tes amis, ni à ta famille, ni à un camarade de promotion, ni à quiconque. Ce que nous construisons ne regarde que nous.
Le mot me heurta.
Construisons.
Je l’avais déjà entendu dans sa bouche quelques minutes plus tôt, et il produisait sur moi le même effet ambigu : il donnait à sa volonté une apparence de projet commun, alors même que tout, dans sa manière de parler, rappelait qu’il entendait fixer seul les règles du jeu.
— Est-ce clair ? reprit-il.
— Oui, Monsieur.
— Bien. Au travail, maintenant. Je veux mes photos demain à 7h30.
Il raccrocha.
Je restai debout au milieu de ma chambre, le téléphone toujours à la main, incapable de bouger pendant plusieurs secondes.
L’appartement me parut soudain silencieux à l’excès. Le bourdonnement du réfrigérateur, le cliquetis des tuyaux, les bruits étouffés de la rue me revinrent d’un coup, comme si je sortais d’une forme d’apnée. Je reposai lentement le téléphone sur le bureau, puis je m’assis.
J’étais convoqué chez lui le lendemain.
Je répétai cette phrase mentalement, plusieurs fois, comme pour en éprouver la réalité.
Je suis convoqué chez lui demain.
J’aurais dû avoir le réflexe d’annuler, de me rebiffer, de reprendre la main. J’aurais dû trouver cela absurde, dangereux, disproportionné. Au lieu de cela, je sentais monter en moi un mélange trouble d’angoisse et de soulagement. L’angoisse de ce qu’il allait exiger, bien sûr. Mais aussi le soulagement de n’avoir plus à flotter dans l’indécision. Il venait de transformer mon attente en programme. Mon trouble en tâche. Ma confusion en emploi du temps.
Mon ventre me brulait, mes tétons pointaient sous mon teeshirt. Ma queue, dure, raide, brulante, soulevait mon boxer. Mon excitation atteignait des sommets, pourtant je m’interdisais la jouissance.
Je me détestai pour cela.
Je me détestai de sentir, au milieu même de ma peur, cette forme de gratitude honteuse envers quelqu’un qui commençait déjà à réduire l’espace où je pouvais encore me penser libre, où je pouvais encore m’abandonner au plaisir solitaire.
Je regardai l’heure.
22h47.
Il me restait un peu plus de deux heures pour recopier entièrement mon texte, le corriger, le rendre plus sincère, plus nu, plus compromettant encore. Et demain, il me faudrait traverser la ville avec ce cahier sous le bras comme on apporte une confession à son juge.
Je sortis un cahier neuf du tiroir de mon bureau.
Sur la première page, d’une écriture appliquée, je traçai la date du jour.
Puis la phrase qu’il m’avait imposée :
Je ne peux pas demander à être conduit et refuser d’être évalué.
Je restai quelques secondes à contempler ces mots.
Ils me faisaient l’effet d’un seuil.
Pas encore une capitulation. Pas encore une chute. Mais quelque chose qui y ressemblait déjà. Une phrase assez simple pour avoir l’air raisonnable, assez retorse pour m’emmener plus loin que je ne voulais l’admettre.
Je pris une inspiration lente.
Puis je commençai à recopier.
Cette nuit-là, je travaillai jusqu’à une heure passée.
Je repris chaque phrase, chaque formulation, comme il l’avait exigé. J’enlevai ce qui sonnait trop noble, trop théorique, trop propre. J’écrivis plus simplement. Plus crûment aussi. Je parlai de ma peur du vide, de mon besoin d’être cadré, de ma honte à dépendre du regard des autres pour me sentir exister, de mon épuisement à devoir toujours être cohérent, performant, désirable, solide. Je parlai de cette tentation de me remettre entre des mains plus fermes que les miennes, non par innocence, mais par fatigue. J’écrivis que je voulais qu’on me tienne parce que je n’avais plus confiance dans ma propre capacité à me tenir seul.
Quand j’eus terminé, ma main me faisait mal.
Je pris les photos demandées à 7h30 précises le lendemain matin, après une nuit trop courte et un réveil presque brutal. Il répondit simplement :
Correct.
Ne me déçois pas ce soir.
Je passai la journée à l’université dans un état second.
Je suivis les cours sans réellement entendre ce qu’on disait. J’ouvris mon ordinateur en amphithéâtre, pris des notes, hochai parfois la tête, mais tout cela se déroulait comme derrière une vitre. J’étais présent physiquement, absent mentalement. Le seul fait de penser à dix-huit heures suffisait à accélérer mon pouls. Je regardais l’heure sans cesse. Je revoyais l’adresse notée dans mon cahier. J’imaginais son appartement. Son bureau. Sa voix. Sa façon de m’accueillir. J’essayais de me convaincre que je pouvais encore faire demi-tour, ne pas y aller, inventer un empêchement, bloquer son numéro. Mais plus l’heure approchait, plus cette hypothèse me paraissait irréelle.
Comme si, déjà, le simple fait d’avoir accepté m’avait engagé au-delà du raisonnable.
À seize heures, je rentrai chez moi pour me préparer.
Je pris une douche, lavai ma peau dans les moindre recoins, me rasai avec soin, choisis une chemise sobre, un pantalon sombre, un manteau propre. J’avais l’impression absurde de me préparer à un oral important, à une soutenance, à un entretien où la moindre négligence serait interprétée comme un aveu d’inconsistance. Je glissai dans mon sac le cahier, mon ordinateur, mon chargeur, mes notes de mémoire, mon emploi du temps imprimé. Je vérifiai trois fois que je n’oubliais rien.
À dix-sept heures quarante, je quittai mon appartement.
Le ciel commençait déjà à bleuir dans cette lumière froide de fin d’après-midi. L’air était vif, humide, et mes mains restaient glacées malgré mes poches. Plus j’approchais de son quartier, plus je sentais mon ventre se contracter. Les rues devenaient plus calmes, les immeubles plus cossus, les façades plus régulières. Je ralentis plusieurs fois, comme si mes jambes cherchaient d’elles-mêmes à retarder l’échéance.
Quand j’arrivai devant l’immeuble, il était 17h57.
Je m’arrêtai sur le trottoir d’en face.
L’immeuble était sobre, élégant, sans ostentation. Une façade claire, une porte épaisse, un digicode discret, quelques lumières déjà allumées derrière les rideaux du rez-de-chaussée. Rien qui dise quoi que ce soit de ce qui m’attendait à l’intérieur. Rien qui puisse justifier le tumulte qui m’agitait.
Je regardai l’heure une nouvelle fois.
17h58.
Je traversai la rue.
À 18h00 précises, je composai le code qu’il m’avait donné et pénétrai dans le hall.
L’odeur de cire, de pierre froide et de chauffage discret me prit aussitôt. Je montai l’escalier jusqu’au deuxième étage, le cœur battant si fort que j’entendais presque mon sang dans mes tempes. Arrivé devant sa porte, je restai une seconde immobile, la main levée, incapable d’aller plus loin.
Puis je sonnai.
Et tandis que j’attendais qu’il m’ouvre, debout sur ce palier silencieux avec mon sac de cours sur l’épaule et mon cahier serré contre moi, je compris avec une netteté terrible que quelque chose avait déjà commencé à m’échapper.
Pas seulement mon calme.
Pas seulement ma prudence.
Quelque chose de plus intime, de plus profond, de plus dangereux : la possibilité de considérer encore cette histoire comme une simple expérience.
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