Arizona
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 25-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Temps de lecture ~ 15 minutes
I.
Le soleil tape sur le capot rouillé depuis l'aube. Iris a fini par abandonner la vieille Bel Air au bord de la route, dans un silence troué seulement par le grincement des sauterelles. Elle porte une robe légère, celle qu'elle a enfilée à l'aube en pensant traverser le désert d'une traite jusqu'à Flagstaff. Un foulard noué dans les cheveux, un sac en bandoulière, et cette radio à transistors qui ne capte plus rien depuis Barstow.
L'arbre mort se dresse comme une sculpture pétrifiée, seule promesse d'ombre sur des kilomètres. Elle s'y adosse, sent l'écorce rugueuse contre son dos nu, et laisse ses pensées dériver vers San Francisco, vers les types en franges qu'elle a croisés au festival, la fumée douce, les guitares, les slogans peints sur les murs pour les droits civiques. Le pays change de peau, on le sent partout, un homme a marché sur la lune en juillet dernier, mais ici rien ne semble avoir bougé depuis un siècle.
Un bruit de moteur, lointain d'abord, puis plus net. Une camionnette Ford déglinguée surgit dans la brume de chaleur, tressautant sur les nids de poule. Iris se redresse, plisse les yeux. Le véhicule ralentit, s'arrête à quelques mètres de la Bel Air échouée. Un jeune homme brun en descend, jean délavé, chemise ouverte, cheveux longs attachés en catogan. Il regarde la voiture, puis elle, sans se presser.
« Vous êtes tombée en panne ou vous avez décidé de planter un arbre neuf ici ? »
Elle sourit malgré elle. La voix a un accent traînant, celui du Nouveau-Mexique peut-être, ou d'un coin encore plus reculé. Il s'appelle Silas, elle l'apprendra plus tard. Pour l'instant il n'est qu'une silhouette à contre-jour, une odeur de tabac et de cuir chaud qui s'approche lentement.
Il jette un œil sous le capot, siffle entre ses dents devant les dégâts. Le carter d’huile s’est percé sur un rocher en saillie, quelque part entre deux dunes. Pas de réparation possible avant demain, pas de garage avant cent miles.
« Demain, je viendrai souder une pièce pour colmater la fuite et remettre de l’huile. »
Iris sent la chaleur lui monter aux joues, moins à cause du soleil que de la proximité soudaine de cet inconnu couché sous le moteur, les avant-bras couverts de cambouis, une chaîne en argent qui pend contre sa poitrine sous la chemise entrouverte.
« J'ai une cabane à deux miles d'ici, dit-il en se relevant. Vous pouvez venir y attendre que ça refroidisse, ou dormir dans le sable avec les scorpions. ».
Elle hésite, un instant seulement. Le vent soulève un peu de poussière autour d'eux, porte jusqu'à elle un parfum de sauge brûlée. Quelque chose dans le regard de Silas, une tranquillité presque animale, la décide plus que les mots.
La camionnette avale la piste dans un nuage ocre. Iris regarde par la vitre les silhouettes tordues des joshua trees défiler, écoute Silas parler d'un frère qui était à Woodstock au mois d'août dernier, d'un cousin qui vit dans une réserve navajo et lui a appris à lire les nuages avant l'orage. Il parle de Nixon, qui vient d’annoncer le désengagement progressif du Vietnam. De son soulagement de ne plus risquer d’être mobilisé dans cette guerre. Sa voix a le rythme lent des disques de blues qu'elle écoutait, enfant, chez sa grand-mère.
La cabane apparaît au creux d'un ravin, toit de tôle, murs en bois gris, un vieux poste radio posé sur la véranda d'où s'échappe, grésillante, une chanson des Byrds. Silas coupe le moteur. Le silence qui suit paraît presque trop dense, chargé d'une attente que ni l'un ni l'autre ne nomme encore.
Il descend le premier, lui tend la main pour l'aider à sortir. Sa paume est calleuse, tiède, et le contact dure une seconde de trop avant qu'elle ne se dégage, le cœur battant un peu plus vite qu'elle ne voudrait l'admettre.
« Vous devez avoir soif, dit-il simplement. J'ai de l'eau fraîche, et nous avons du temps devant nous. »
Iris le suit à l'intérieur, sous le regard immobile du désert, et sent déjà que la panne de sa voiture était peut-être un signe.
II.
L'intérieur de la cabane sent le bois brûlé et le café refroidi. Une guitare est posée contre le mur, à côté d'une pile de vinyles écornés, Dylan, Baez, un disque de rancheras mexicaines dont la pochette a perdu ses couleurs. Iris remarque tout de suite ce mélange, la contradiction muette qui habite les lieux : un poster de Woodstock épinglé près d'un fusil de chasse accroché à deux clous, un chapelet posé sur l'étagère à côté d'un sachet de graines qu'elle a aussitôt identifiées.
Silas lui tend un verre d'eau tirée d'une glacière, s'assoit sur le rebord de la table, les bottes croisées. Il l'observe boire, sans gêne, avec cette franchise des hommes qui n'ont pas appris à détourner le regard.
« Vous venez d'où, avec cette robe et ce foulard ? On dirait que vous sortez d'un magazine de San Francisco. »
Elle repose le verre, un peu piquée. « Et vous, avec votre fusil à côté de vos disques de Dylan ? On ne vous a jamais dit qu'il fallait choisir un camp ? »
Il rit, un rire bas, sincère, qui la surprend. « Ma mère est née à Chihuahua. Mon père tenait un ranch à trois miles d'ici, un type qui votait Wallace et qui priait tous les dimanches. J'ai grandi entre les deux, un pied dans chaque monde, sans jamais appartenir tout à fait à aucun. »
Elle le regarde autrement, après ça. Moins comme un cliché de rancher texan, plus comme un homme fait de bouts rapportés, tout comme elle-même. Elle s'assoit sur une chaise en bois, croise les jambes, laisse échapper malgré elle un peu de son histoire à elle : son père contremaître dans une usine de l'Indiana, sa mère qui allait à l'église deux fois par semaine et qui n'a jamais compris pourquoi sa fille s'était mise à porter des perles et à fumer autre chose que du tabac.
« J'ai fui ça, dit-elle. Toute cette étroitesse. Mais parfois je me demande si je n'ai fait qu'échanger une prison contre une autre, avec ses propres règles, ses propres uniformes. »
Silas hoche la tête, lentement, comme s'il connaissait déjà la réponse. Il se lève, va vers la fenêtre, regarde le désert qui rougit doucement sous le soleil qui commence sa descente. La lumière traverse la pièce, dessine une ligne dorée sur son avant-bras, sur la naissance de son cou où bat, visible, son pouls.
« Ici, personne ne me demande de choisir, dit-il. Le désert ne juge pas les hommes selon leurs opinions. Il les juge selon leur capacité à survivre. »
Elle se lève à son tour, s'approche de la fenêtre, presque malgré elle. L'air entre eux devient différent, plus dense, chargé d'une électricité muette. Leurs épaules se frôlent, un instant, et ni l'un ni l'autre ne recule.
« Vous devez me trouver bien naïve, avec mes idées de paix et d'amour libre. »
« Je vous trouve vivante, répond-il simplement. Ça change, par ici. »
Le silence qui suit n'a plus rien d'inconfortable. Il a la texture épaisse des choses qui s'apprêtent à basculer. Iris sent la chaleur de son bras contre le sien, l'odeur de tabac et de sueur propre qui se dégage de sa peau, et quelque chose en elle, tendu depuis des semaines, commence enfin à se détendre.
Silas tourne la tête, la regarde vraiment, cette fois. Ses yeux sombres, presque noirs, ont la couleur du café qu'elle a bu tout à l'heure. Sa main se pose, légère, sur l'avant-bras d'Iris, remonte doucement jusqu'à l'épaule, s'arrête là, comme en suspens, attendant une permission qu'elle ne formule pas mais qu'elle accorde, en penchant imperceptiblement la tête vers lui.
« Vous savez, dit-elle dans un souffle, ma mère dirait que je suis en train de commettre une erreur. »
« La mienne dirait la même chose de moi. »
Ils sourient tous les deux, complices dans leur transgression partagée. Puis Silas se penche, lentement, laisse le temps à Iris de reculer si elle le souhaite. Elle ne recule pas. Ses lèvres rencontrent les siennes, d'abord avec une douceur presque hésitante, puis avec une gourmandise qui monte à mesure que le baiser se prolonge.
Sa main glisse dans le dos d'Iris, remonte le long de sa colonne vertébrale, s'arrête entre ses omoplates. Elle sent son propre souffle s'accélérer, ses doigts se crisper sur la chemise entrouverte de Silas, sur la chaleur de sa peau qui affleure sous le tissu.
Dehors, le soleil continue sa course vers l'horizon, teintant le ciel de ces oranges et de ces violets qui n'appartiennent qu'aux déserts d'Amérique. À l'intérieur, dans la pénombre grandissante de la cabane, Iris et Silas restent enlacés un long moment, sans presser les choses, laissant le désir monter à son rythme propre, comme une marée lente qui refuse encore de se briser.
« J'ai encore soif, murmure-t-elle contre ses lèvres. »
« De quoi ? demande-t-il, la voix rauque. »
Elle ne répond pas tout de suite. Sa main descend, se pose sur la boucle de sa ceinture, hésite une seconde avant de commencer à la défaire.
Les doigts d'Iris tremblent légèrement sur la boucle de la ceinture. Elle sent le cuir céder sous sa pression, entend le cliquetis métallique se mêler au silence du soir qui tombe. Mais Silas referme sa main sur la sienne, arrête le geste avant qu'il n'aille plus loin.
« Pas encore, murmure-t-il. »
III.
Silas se lève, va vers l'étagère où trône le tourne-disque, un modèle Fisher aux boutons usés par les années. Il choisit un vinyle avec soin, le pose sur la platine avec une délicatesse presque religieuse. Les premières notes s'élèvent, lentes, portées par une guitare égrenée et un harmonica qui semble suspendre le temps. Onze minutes de morceau, sait-il, largement de quoi accompagner ce qu'il a en tête.
Il revient vers Iris, la prend par la main, la fait se lever du lit. La voix rocailleuse de Dylan, dans “Sad Eyed Lady of the Lowlands” s'installe dans la pièce, traînante, hypnotique, chaque syllabe étirée comme si elle refusait de se presser.
« Cette chanson dure une éternité, murmure-t-il contre son oreille. Comme ce que j'ai envie de faire. »
Ses doigts trouvent la première bretelle de la robe, la font glisser avec la même lenteur que le rythme du morceau. Il attend une mesure entière avant de s'attaquer à la seconde, comme si le refrain qui approche lui dictait le tempo de ses gestes.
“Sad-eyed lady of the lowlands
Where the sad-eyed prophet says that no man comes
My warehouse eyes, my Arabian drums
Should I put them by your gate, or sad-eyed lady, should I wait? “
Iris ferme les yeux, se laisse porter par la mélodie autant que par les mains de Silas. L'harmonica revient, plaintif, et à ce signal précis il fait glisser la robe le long de son torse, découvre ses seins dans la lumière orangée du couchant qui décline derrière la fenêtre.
Il s'arrête, la regarde un long moment sans la toucher, seulement le temps d'un couplet entier qui s'égrène. Puis ses mains reprennent leur descente, entraînent le tissu par-delà les hanches, jusqu'aux chevilles, où la robe finit par s'échouer en silence.
« Tu es belle, dit-il simplement, sans grandiloquence. »
Ses mains se posent sur les hanches d'Iris, la font s'asseoir doucement sur le bord du lit. Il retire le dernier vêtement qui reste, avec une lenteur qui accentue chaque frisson, calée sur le rythme égal de la chanson qui continue de tourner, indifférente au temps qui passe autrement dans la pièce.
“With your childhood flames on your midnight rug
And your Spanish manners and your mother's drugs
And your cowboy mouth and your curfew plugs
Who among them do you think could resist you? “
Puis il s'installe entre ses jambes, écarte doucement ses cuisses, embrasse l'intérieur de l'une puis de l'autre. La voix de Dylan s'étire encore, couplet après couplet, et Silas semble vouloir égaler cette patience, cette manière de ne jamais précipiter la fin d'une phrase.
Iris ferme les yeux, sent son souffle chaud remonter vers le point le plus sensible de son corps. Ses doigts caressent d'abord, effleurent à peine, dessinent des cercles lents qui font naître un frémissement continu dans tout son bas ventre.
« Silas, souffle-t-elle. »
Il ne répond pas, continue ses caresses, sent sous ses doigts l'humidité qui grandit, la respiration d'Iris qui s'accélère. Sa bouche remplace bientôt ses doigts, langue chaude qui trace des motifs patients, s'attarde là où elle sent Iris se cambrer légèrement.
“They wished you'd accepted the blame for the farm
But with the sea at your feet and the phony false alarm
And with the child of the hoodlum wrapped up in your arms
How could they ever have persuaded you? “
Le plaisir monte par vagues, chaque mouvement de sa langue amplifiant la précédente, tandis que la chanson continue de dérouler ses images sur le tourne-disque, comme un fil sonore qui refuse de se rompre. Iris agrippe la couverture sous elle, sent son corps se tendre, ses jambes trembler contre les épaules de Silas. Le bruit de sa respiration se mêle à celui du vent qui commence à se lever dehors, à celui, plus lointain, d'un coyote qui appelle quelque part dans le désert.
Elle sent l'orgasme monter, irrépressible, une chaleur qui part du creux de son ventre et se répand jusqu'au bout de ses doigts. Un cri lui échappe, bref, suivi d'un long soupir tremblant, tandis que son corps se détend enfin, parcouru de derniers frissons. Sur le tourne-disque, l'harmonica revient une dernière fois, comme un écho à ce qui vient de se produire.
“My warehouse eyes, my Arabian drums
Should I leave them by your gate, or sad-eyed lady, should I wait?”
Silas relève la tête, essuie sa bouche du revers de la main, la regarde avec une satisfaction douce. Iris reprend son souffle, les yeux mi-clos, puis se redresse sur les coudes.
« À toi, maintenant, dit-elle, la voix encore rauque. »
Elle se penche, défait enfin la ceinture qu'elle avait commencé à ouvrir bien plus tôt, fait glisser le jean le long des jambes de Silas. Sa main se referme sur lui, sent la chaleur et la fermeté sous ses doigts, tandis qu'il retient son souffle, les yeux fermés.
Sa bouche remplace bientôt sa main, prend son temps, sent Silas se raidir sous les mouvements lents de sa langue. Il pose une main dans les cheveux d'Iris, non pour guider, juste pour sentir sa présence, murmure quelques mots dans un souffle qui n'a plus rien de cohérent. Il vient trop vite, comme il le redoutait, mais cela n’en est pas moins intense.
La chanson touche à sa fin, les dernières notes s'étirent avant de laisser place au silence crépitant du vinyle qui tourne à vide. Dans ce silence neuf, Iris et Silas restent immobiles un instant, comme suspendus entre deux mondes, avant que la nuit ne les enveloppe pour de bon.
IV.
La nuit est tombée tout à fait, claire et immense, trouée par une lune pleine qui baigne le désert d'une lumière presque blanche. Iris et Silas sortent de la cabane, nus, la main dans la main, sentant l'air frais du soir caresser leur peau encore chaude.
Dans la cour, une éolienne grince doucement, tourne au rythme paresseux du vent, remonte l'eau d'un forage qu'elle déverse en un mince filet dans un abreuvoir creusé à même un tronc évidé. Silas y plonge la main, en ramène un peu d'eau fraîche qu'il fait couler sur l'épaule d'Iris. Elle sursaute, rit, réplique aussitôt en l'aspergeant à son tour.
Ils jouent ainsi un moment, insouciants, sous le regard immense de la lune, leurs rires se mêlant au grincement régulier de l'éolienne. L'eau froide sur leur peau réchauffée contraste, les fait frissonner de plaisir plus que de froid.
Silas finit par attraper une couverture posée sur la véranda, l'étend sur le sable encore tiède, un peu à l'écart de l'ombre projetée par la cabane. Les étoiles, par milliers, brillent comme des diamants éparpillés sur un velours sombre. La voie lactée elle-même s’affiche, traînée pâle qui traverse le ciel d'un horizon à l'autre.
Iris s'allonge la première, attire Silas contre elle. Sa peau encore humide de l'eau du forage garde une fraîcheur délicieuse contre la chaleur de son corps à lui. Il s'installe entre ses cuisses, la pénètre lentement, sans hâte, pendant qu'elle laisse échapper un long soupir satisfait.
Le rythme qu'ils trouvent ensemble épouse celui de la nuit, lent d'abord, presque contemplatif. Iris garde les yeux ouverts, fixés sur le ciel qui tourne doucement au-dessus d'eux, sent chaque va-et-vient de Silas résonner dans tout son corps. Ses mains remontent le long de son dos, sentent les muscles qui se tendent à chaque mouvement.
Le sable, sous la couverture, garde encore un peu de la chaleur du jour, contraste avec l'air frais qui les enveloppe. Au loin, l'éolienne continue son grincement régulier, presque une berceuse mécanique qui accompagne leurs souffles de plus en plus rapides.
Silas accélère progressivement, sent Iris se cambrer sous lui, ses ongles se planter légèrement dans son dos. Elle remonte les jambes, les noue autour de ses hanches, l'attire plus profondément en elle à chaque mouvement. Le plaisir monte chez l'un comme chez l'autre, parallèle, comme deux vagues qui avancent au même rythme vers le même rivage.
« Silas, souffle-t-elle, je... »
« Moi aussi, répond-il, la voix tendue. »
Leurs mouvements s'accordent davantage encore, chaque poussée plus profonde que la précédente, tandis que la tension monte simultanément en eux deux. Iris sent l'orgasme approcher, irrépressible, remonter depuis le point où leurs corps s'unissent jusqu'au sommet de son crâne. Silas sent la même vague le submerger, sent Iris se resserrer autour de lui à l'instant précis où il perd tout contrôle.
Ils atteignent l'orgasme ensemble, un cri mêlé qui monte vers les étoiles indifférentes, leurs corps secoués des mêmes frissons au même instant. Silas s'effondre doucement sur elle, le souffle court, tandis qu'Iris referme ses bras autour de lui, sentant son cœur battre contre le sien.
Ils restent ainsi un long moment, immobiles, la sueur se mêlant à la fraîcheur nocturne, sous le ciel étoilé qui continue de tourner lentement au-dessus d'eux. L'éolienne grince toujours, indifférente, tandis que quelque part au loin, un coyote répond à un autre par un long hurlement qui se perd dans l'immensité du désert.
V.
« Mamie ? »
La voix résonne comme de très loin, avant de se préciser. Iris cligne des yeux, sent le fauteuil élimé sous elle, la tasse de thé froide posée sur ses genoux depuis un long moment déjà, sans qu'elle y ait touché. En face d'elle, sa petite-fille, vingt ans, les jambes repliées sous elle sur le canapé, la regarde, un sourcil levé, une pointe d'inquiétude dans la voix.
« Tu étais partie loin, dis donc. Ça fait trois fois que je t'appelle. »
Iris sourit, un peu confuse, ramène une mèche de cheveux blancs derrière son oreille. Son sourire, qui plisse les rides autour de ses yeux, garde encore quelque chose de la jeune femme du désert malgré presque soixante ans écoulés. Par la fenêtre du salon, le crépuscule d'une autre époque tombe sur un autre paysage, celui d'une banlieue tranquille, loin des étendues brûlées de l'Arizona.
« Excuse-moi, ma chérie. Je pensais à ton grand-père. À la façon dont je l'ai rencontré. »
La petite-fille se redresse sur le canapé, intriguée soudain, tout intérêt pour son téléphone envolé. « Tu ne m'as jamais raconté, ça, en fait. Tu dis toujours juste que vous vous êtes rencontrés dans le désert. »
Iris laisse échapper un petit rire, garde son regard tourné vers la photo posée sur le buffet, celle où Silas et elle, jeunes encore, posent devant une cabane de bois gris, une vieille Bel air rouillée à l'arrière-plan.
« Un jour, peut-être, je te raconterai vraiment. »
Elle porte enfin la tasse à ses lèvres, sent le thé froid, sans grimacer, perdue encore un peu dans la chaleur d'une nuit d'été depuis longtemps évanouie, quelque part entre les étoiles au-dessus du désert et le grincement d'une éolienne oubliée.
I.
Le soleil tape sur le capot rouillé depuis l'aube. Iris a fini par abandonner la vieille Bel Air au bord de la route, dans un silence troué seulement par le grincement des sauterelles. Elle porte une robe légère, celle qu'elle a enfilée à l'aube en pensant traverser le désert d'une traite jusqu'à Flagstaff. Un foulard noué dans les cheveux, un sac en bandoulière, et cette radio à transistors qui ne capte plus rien depuis Barstow.
L'arbre mort se dresse comme une sculpture pétrifiée, seule promesse d'ombre sur des kilomètres. Elle s'y adosse, sent l'écorce rugueuse contre son dos nu, et laisse ses pensées dériver vers San Francisco, vers les types en franges qu'elle a croisés au festival, la fumée douce, les guitares, les slogans peints sur les murs pour les droits civiques. Le pays change de peau, on le sent partout, un homme a marché sur la lune en juillet dernier, mais ici rien ne semble avoir bougé depuis un siècle.
Un bruit de moteur, lointain d'abord, puis plus net. Une camionnette Ford déglinguée surgit dans la brume de chaleur, tressautant sur les nids de poule. Iris se redresse, plisse les yeux. Le véhicule ralentit, s'arrête à quelques mètres de la Bel Air échouée. Un jeune homme brun en descend, jean délavé, chemise ouverte, cheveux longs attachés en catogan. Il regarde la voiture, puis elle, sans se presser.
« Vous êtes tombée en panne ou vous avez décidé de planter un arbre neuf ici ? »
Elle sourit malgré elle. La voix a un accent traînant, celui du Nouveau-Mexique peut-être, ou d'un coin encore plus reculé. Il s'appelle Silas, elle l'apprendra plus tard. Pour l'instant il n'est qu'une silhouette à contre-jour, une odeur de tabac et de cuir chaud qui s'approche lentement.
Il jette un œil sous le capot, siffle entre ses dents devant les dégâts. Le carter d’huile s’est percé sur un rocher en saillie, quelque part entre deux dunes. Pas de réparation possible avant demain, pas de garage avant cent miles.
« Demain, je viendrai souder une pièce pour colmater la fuite et remettre de l’huile. »
Iris sent la chaleur lui monter aux joues, moins à cause du soleil que de la proximité soudaine de cet inconnu couché sous le moteur, les avant-bras couverts de cambouis, une chaîne en argent qui pend contre sa poitrine sous la chemise entrouverte.
« J'ai une cabane à deux miles d'ici, dit-il en se relevant. Vous pouvez venir y attendre que ça refroidisse, ou dormir dans le sable avec les scorpions. ».
Elle hésite, un instant seulement. Le vent soulève un peu de poussière autour d'eux, porte jusqu'à elle un parfum de sauge brûlée. Quelque chose dans le regard de Silas, une tranquillité presque animale, la décide plus que les mots.
La camionnette avale la piste dans un nuage ocre. Iris regarde par la vitre les silhouettes tordues des joshua trees défiler, écoute Silas parler d'un frère qui était à Woodstock au mois d'août dernier, d'un cousin qui vit dans une réserve navajo et lui a appris à lire les nuages avant l'orage. Il parle de Nixon, qui vient d’annoncer le désengagement progressif du Vietnam. De son soulagement de ne plus risquer d’être mobilisé dans cette guerre. Sa voix a le rythme lent des disques de blues qu'elle écoutait, enfant, chez sa grand-mère.
La cabane apparaît au creux d'un ravin, toit de tôle, murs en bois gris, un vieux poste radio posé sur la véranda d'où s'échappe, grésillante, une chanson des Byrds. Silas coupe le moteur. Le silence qui suit paraît presque trop dense, chargé d'une attente que ni l'un ni l'autre ne nomme encore.
Il descend le premier, lui tend la main pour l'aider à sortir. Sa paume est calleuse, tiède, et le contact dure une seconde de trop avant qu'elle ne se dégage, le cœur battant un peu plus vite qu'elle ne voudrait l'admettre.
« Vous devez avoir soif, dit-il simplement. J'ai de l'eau fraîche, et nous avons du temps devant nous. »
Iris le suit à l'intérieur, sous le regard immobile du désert, et sent déjà que la panne de sa voiture était peut-être un signe.
II.
L'intérieur de la cabane sent le bois brûlé et le café refroidi. Une guitare est posée contre le mur, à côté d'une pile de vinyles écornés, Dylan, Baez, un disque de rancheras mexicaines dont la pochette a perdu ses couleurs. Iris remarque tout de suite ce mélange, la contradiction muette qui habite les lieux : un poster de Woodstock épinglé près d'un fusil de chasse accroché à deux clous, un chapelet posé sur l'étagère à côté d'un sachet de graines qu'elle a aussitôt identifiées.
Silas lui tend un verre d'eau tirée d'une glacière, s'assoit sur le rebord de la table, les bottes croisées. Il l'observe boire, sans gêne, avec cette franchise des hommes qui n'ont pas appris à détourner le regard.
« Vous venez d'où, avec cette robe et ce foulard ? On dirait que vous sortez d'un magazine de San Francisco. »
Elle repose le verre, un peu piquée. « Et vous, avec votre fusil à côté de vos disques de Dylan ? On ne vous a jamais dit qu'il fallait choisir un camp ? »
Il rit, un rire bas, sincère, qui la surprend. « Ma mère est née à Chihuahua. Mon père tenait un ranch à trois miles d'ici, un type qui votait Wallace et qui priait tous les dimanches. J'ai grandi entre les deux, un pied dans chaque monde, sans jamais appartenir tout à fait à aucun. »
Elle le regarde autrement, après ça. Moins comme un cliché de rancher texan, plus comme un homme fait de bouts rapportés, tout comme elle-même. Elle s'assoit sur une chaise en bois, croise les jambes, laisse échapper malgré elle un peu de son histoire à elle : son père contremaître dans une usine de l'Indiana, sa mère qui allait à l'église deux fois par semaine et qui n'a jamais compris pourquoi sa fille s'était mise à porter des perles et à fumer autre chose que du tabac.
« J'ai fui ça, dit-elle. Toute cette étroitesse. Mais parfois je me demande si je n'ai fait qu'échanger une prison contre une autre, avec ses propres règles, ses propres uniformes. »
Silas hoche la tête, lentement, comme s'il connaissait déjà la réponse. Il se lève, va vers la fenêtre, regarde le désert qui rougit doucement sous le soleil qui commence sa descente. La lumière traverse la pièce, dessine une ligne dorée sur son avant-bras, sur la naissance de son cou où bat, visible, son pouls.
« Ici, personne ne me demande de choisir, dit-il. Le désert ne juge pas les hommes selon leurs opinions. Il les juge selon leur capacité à survivre. »
Elle se lève à son tour, s'approche de la fenêtre, presque malgré elle. L'air entre eux devient différent, plus dense, chargé d'une électricité muette. Leurs épaules se frôlent, un instant, et ni l'un ni l'autre ne recule.
« Vous devez me trouver bien naïve, avec mes idées de paix et d'amour libre. »
« Je vous trouve vivante, répond-il simplement. Ça change, par ici. »
Le silence qui suit n'a plus rien d'inconfortable. Il a la texture épaisse des choses qui s'apprêtent à basculer. Iris sent la chaleur de son bras contre le sien, l'odeur de tabac et de sueur propre qui se dégage de sa peau, et quelque chose en elle, tendu depuis des semaines, commence enfin à se détendre.
Silas tourne la tête, la regarde vraiment, cette fois. Ses yeux sombres, presque noirs, ont la couleur du café qu'elle a bu tout à l'heure. Sa main se pose, légère, sur l'avant-bras d'Iris, remonte doucement jusqu'à l'épaule, s'arrête là, comme en suspens, attendant une permission qu'elle ne formule pas mais qu'elle accorde, en penchant imperceptiblement la tête vers lui.
« Vous savez, dit-elle dans un souffle, ma mère dirait que je suis en train de commettre une erreur. »
« La mienne dirait la même chose de moi. »
Ils sourient tous les deux, complices dans leur transgression partagée. Puis Silas se penche, lentement, laisse le temps à Iris de reculer si elle le souhaite. Elle ne recule pas. Ses lèvres rencontrent les siennes, d'abord avec une douceur presque hésitante, puis avec une gourmandise qui monte à mesure que le baiser se prolonge.
Sa main glisse dans le dos d'Iris, remonte le long de sa colonne vertébrale, s'arrête entre ses omoplates. Elle sent son propre souffle s'accélérer, ses doigts se crisper sur la chemise entrouverte de Silas, sur la chaleur de sa peau qui affleure sous le tissu.
Dehors, le soleil continue sa course vers l'horizon, teintant le ciel de ces oranges et de ces violets qui n'appartiennent qu'aux déserts d'Amérique. À l'intérieur, dans la pénombre grandissante de la cabane, Iris et Silas restent enlacés un long moment, sans presser les choses, laissant le désir monter à son rythme propre, comme une marée lente qui refuse encore de se briser.
« J'ai encore soif, murmure-t-elle contre ses lèvres. »
« De quoi ? demande-t-il, la voix rauque. »
Elle ne répond pas tout de suite. Sa main descend, se pose sur la boucle de sa ceinture, hésite une seconde avant de commencer à la défaire.
Les doigts d'Iris tremblent légèrement sur la boucle de la ceinture. Elle sent le cuir céder sous sa pression, entend le cliquetis métallique se mêler au silence du soir qui tombe. Mais Silas referme sa main sur la sienne, arrête le geste avant qu'il n'aille plus loin.
« Pas encore, murmure-t-il. »
III.
Silas se lève, va vers l'étagère où trône le tourne-disque, un modèle Fisher aux boutons usés par les années. Il choisit un vinyle avec soin, le pose sur la platine avec une délicatesse presque religieuse. Les premières notes s'élèvent, lentes, portées par une guitare égrenée et un harmonica qui semble suspendre le temps. Onze minutes de morceau, sait-il, largement de quoi accompagner ce qu'il a en tête.
Il revient vers Iris, la prend par la main, la fait se lever du lit. La voix rocailleuse de Dylan, dans “Sad Eyed Lady of the Lowlands” s'installe dans la pièce, traînante, hypnotique, chaque syllabe étirée comme si elle refusait de se presser.
« Cette chanson dure une éternité, murmure-t-il contre son oreille. Comme ce que j'ai envie de faire. »
Ses doigts trouvent la première bretelle de la robe, la font glisser avec la même lenteur que le rythme du morceau. Il attend une mesure entière avant de s'attaquer à la seconde, comme si le refrain qui approche lui dictait le tempo de ses gestes.
“Sad-eyed lady of the lowlands
Where the sad-eyed prophet says that no man comes
My warehouse eyes, my Arabian drums
Should I put them by your gate, or sad-eyed lady, should I wait? “
Iris ferme les yeux, se laisse porter par la mélodie autant que par les mains de Silas. L'harmonica revient, plaintif, et à ce signal précis il fait glisser la robe le long de son torse, découvre ses seins dans la lumière orangée du couchant qui décline derrière la fenêtre.
Il s'arrête, la regarde un long moment sans la toucher, seulement le temps d'un couplet entier qui s'égrène. Puis ses mains reprennent leur descente, entraînent le tissu par-delà les hanches, jusqu'aux chevilles, où la robe finit par s'échouer en silence.
« Tu es belle, dit-il simplement, sans grandiloquence. »
Ses mains se posent sur les hanches d'Iris, la font s'asseoir doucement sur le bord du lit. Il retire le dernier vêtement qui reste, avec une lenteur qui accentue chaque frisson, calée sur le rythme égal de la chanson qui continue de tourner, indifférente au temps qui passe autrement dans la pièce.
“With your childhood flames on your midnight rug
And your Spanish manners and your mother's drugs
And your cowboy mouth and your curfew plugs
Who among them do you think could resist you? “
Puis il s'installe entre ses jambes, écarte doucement ses cuisses, embrasse l'intérieur de l'une puis de l'autre. La voix de Dylan s'étire encore, couplet après couplet, et Silas semble vouloir égaler cette patience, cette manière de ne jamais précipiter la fin d'une phrase.
Iris ferme les yeux, sent son souffle chaud remonter vers le point le plus sensible de son corps. Ses doigts caressent d'abord, effleurent à peine, dessinent des cercles lents qui font naître un frémissement continu dans tout son bas ventre.
« Silas, souffle-t-elle. »
Il ne répond pas, continue ses caresses, sent sous ses doigts l'humidité qui grandit, la respiration d'Iris qui s'accélère. Sa bouche remplace bientôt ses doigts, langue chaude qui trace des motifs patients, s'attarde là où elle sent Iris se cambrer légèrement.
“They wished you'd accepted the blame for the farm
But with the sea at your feet and the phony false alarm
And with the child of the hoodlum wrapped up in your arms
How could they ever have persuaded you? “
Le plaisir monte par vagues, chaque mouvement de sa langue amplifiant la précédente, tandis que la chanson continue de dérouler ses images sur le tourne-disque, comme un fil sonore qui refuse de se rompre. Iris agrippe la couverture sous elle, sent son corps se tendre, ses jambes trembler contre les épaules de Silas. Le bruit de sa respiration se mêle à celui du vent qui commence à se lever dehors, à celui, plus lointain, d'un coyote qui appelle quelque part dans le désert.
Elle sent l'orgasme monter, irrépressible, une chaleur qui part du creux de son ventre et se répand jusqu'au bout de ses doigts. Un cri lui échappe, bref, suivi d'un long soupir tremblant, tandis que son corps se détend enfin, parcouru de derniers frissons. Sur le tourne-disque, l'harmonica revient une dernière fois, comme un écho à ce qui vient de se produire.
“My warehouse eyes, my Arabian drums
Should I leave them by your gate, or sad-eyed lady, should I wait?”
Silas relève la tête, essuie sa bouche du revers de la main, la regarde avec une satisfaction douce. Iris reprend son souffle, les yeux mi-clos, puis se redresse sur les coudes.
« À toi, maintenant, dit-elle, la voix encore rauque. »
Elle se penche, défait enfin la ceinture qu'elle avait commencé à ouvrir bien plus tôt, fait glisser le jean le long des jambes de Silas. Sa main se referme sur lui, sent la chaleur et la fermeté sous ses doigts, tandis qu'il retient son souffle, les yeux fermés.
Sa bouche remplace bientôt sa main, prend son temps, sent Silas se raidir sous les mouvements lents de sa langue. Il pose une main dans les cheveux d'Iris, non pour guider, juste pour sentir sa présence, murmure quelques mots dans un souffle qui n'a plus rien de cohérent. Il vient trop vite, comme il le redoutait, mais cela n’en est pas moins intense.
La chanson touche à sa fin, les dernières notes s'étirent avant de laisser place au silence crépitant du vinyle qui tourne à vide. Dans ce silence neuf, Iris et Silas restent immobiles un instant, comme suspendus entre deux mondes, avant que la nuit ne les enveloppe pour de bon.
IV.
La nuit est tombée tout à fait, claire et immense, trouée par une lune pleine qui baigne le désert d'une lumière presque blanche. Iris et Silas sortent de la cabane, nus, la main dans la main, sentant l'air frais du soir caresser leur peau encore chaude.
Dans la cour, une éolienne grince doucement, tourne au rythme paresseux du vent, remonte l'eau d'un forage qu'elle déverse en un mince filet dans un abreuvoir creusé à même un tronc évidé. Silas y plonge la main, en ramène un peu d'eau fraîche qu'il fait couler sur l'épaule d'Iris. Elle sursaute, rit, réplique aussitôt en l'aspergeant à son tour.
Ils jouent ainsi un moment, insouciants, sous le regard immense de la lune, leurs rires se mêlant au grincement régulier de l'éolienne. L'eau froide sur leur peau réchauffée contraste, les fait frissonner de plaisir plus que de froid.
Silas finit par attraper une couverture posée sur la véranda, l'étend sur le sable encore tiède, un peu à l'écart de l'ombre projetée par la cabane. Les étoiles, par milliers, brillent comme des diamants éparpillés sur un velours sombre. La voie lactée elle-même s’affiche, traînée pâle qui traverse le ciel d'un horizon à l'autre.
Iris s'allonge la première, attire Silas contre elle. Sa peau encore humide de l'eau du forage garde une fraîcheur délicieuse contre la chaleur de son corps à lui. Il s'installe entre ses cuisses, la pénètre lentement, sans hâte, pendant qu'elle laisse échapper un long soupir satisfait.
Le rythme qu'ils trouvent ensemble épouse celui de la nuit, lent d'abord, presque contemplatif. Iris garde les yeux ouverts, fixés sur le ciel qui tourne doucement au-dessus d'eux, sent chaque va-et-vient de Silas résonner dans tout son corps. Ses mains remontent le long de son dos, sentent les muscles qui se tendent à chaque mouvement.
Le sable, sous la couverture, garde encore un peu de la chaleur du jour, contraste avec l'air frais qui les enveloppe. Au loin, l'éolienne continue son grincement régulier, presque une berceuse mécanique qui accompagne leurs souffles de plus en plus rapides.
Silas accélère progressivement, sent Iris se cambrer sous lui, ses ongles se planter légèrement dans son dos. Elle remonte les jambes, les noue autour de ses hanches, l'attire plus profondément en elle à chaque mouvement. Le plaisir monte chez l'un comme chez l'autre, parallèle, comme deux vagues qui avancent au même rythme vers le même rivage.
« Silas, souffle-t-elle, je... »
« Moi aussi, répond-il, la voix tendue. »
Leurs mouvements s'accordent davantage encore, chaque poussée plus profonde que la précédente, tandis que la tension monte simultanément en eux deux. Iris sent l'orgasme approcher, irrépressible, remonter depuis le point où leurs corps s'unissent jusqu'au sommet de son crâne. Silas sent la même vague le submerger, sent Iris se resserrer autour de lui à l'instant précis où il perd tout contrôle.
Ils atteignent l'orgasme ensemble, un cri mêlé qui monte vers les étoiles indifférentes, leurs corps secoués des mêmes frissons au même instant. Silas s'effondre doucement sur elle, le souffle court, tandis qu'Iris referme ses bras autour de lui, sentant son cœur battre contre le sien.
Ils restent ainsi un long moment, immobiles, la sueur se mêlant à la fraîcheur nocturne, sous le ciel étoilé qui continue de tourner lentement au-dessus d'eux. L'éolienne grince toujours, indifférente, tandis que quelque part au loin, un coyote répond à un autre par un long hurlement qui se perd dans l'immensité du désert.
V.
« Mamie ? »
La voix résonne comme de très loin, avant de se préciser. Iris cligne des yeux, sent le fauteuil élimé sous elle, la tasse de thé froide posée sur ses genoux depuis un long moment déjà, sans qu'elle y ait touché. En face d'elle, sa petite-fille, vingt ans, les jambes repliées sous elle sur le canapé, la regarde, un sourcil levé, une pointe d'inquiétude dans la voix.
« Tu étais partie loin, dis donc. Ça fait trois fois que je t'appelle. »
Iris sourit, un peu confuse, ramène une mèche de cheveux blancs derrière son oreille. Son sourire, qui plisse les rides autour de ses yeux, garde encore quelque chose de la jeune femme du désert malgré presque soixante ans écoulés. Par la fenêtre du salon, le crépuscule d'une autre époque tombe sur un autre paysage, celui d'une banlieue tranquille, loin des étendues brûlées de l'Arizona.
« Excuse-moi, ma chérie. Je pensais à ton grand-père. À la façon dont je l'ai rencontré. »
La petite-fille se redresse sur le canapé, intriguée soudain, tout intérêt pour son téléphone envolé. « Tu ne m'as jamais raconté, ça, en fait. Tu dis toujours juste que vous vous êtes rencontrés dans le désert. »
Iris laisse échapper un petit rire, garde son regard tourné vers la photo posée sur le buffet, celle où Silas et elle, jeunes encore, posent devant une cabane de bois gris, une vieille Bel air rouillée à l'arrière-plan.
« Un jour, peut-être, je te raconterai vraiment. »
Elle porte enfin la tasse à ses lèvres, sent le thé froid, sans grimacer, perdue encore un peu dans la chaleur d'une nuit d'été depuis longtemps évanouie, quelque part entre les étoiles au-dessus du désert et le grincement d'une éolienne oubliée.
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