Faute de mot plus précis : Chapitre 17 – Ce qui s’installe
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 11-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
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Le printemps a été un désordre organisé entre deux appartements.
Elle a une maison de village en pente avec un vélo mort dans le couloir. J’ai deux pièces et demie qui donnent sur un parking à poubelles. On a passé avril et mai à faire des allers-retours entre les deux, avec des affaires qui s’égaraient en route, et pendant six semaines je n’ai jamais su où était mon chargeur.
Chez elle, on dort mal parce que le lit est trop petit pour moi. Chez moi, on dort bien mais il n’y a rien à regarder par la fenêtre.
On a fini par établir une règle : chez elle le week-end, chez moi en semaine. Cette règle a tenu neuf jours.
–––
Ce que je découvrais, en vrac, dans l’ordre où c’est arrivé.
Qu’elle se lève à cinq heures vingt du lundi au vendredi, sans réveil, et qu’elle est parfaitement muette avant sept heures. Que ce silence n’est pas de la mauvaise humeur, ce que j’ai mis trois semaines à intégrer.
Qu’elle chante en travaillant et qu’elle chante affreusement faux, ce qui m’a réconciliée avec quelque chose sans que je sache quoi.
Qu’elle est incapable de choisir dans un restaurant et qu’elle finit toujours par demander ce que je prends pour prendre la même chose.
Qu’elle range ses outils avec une précision maniaque et qu’elle laisse le courrier s’empiler jusqu’à ce que ça devienne un problème administratif.
Qu’elle a un rapport à son corps que je n’avais jamais vu chez personne. Elle se déshabille en parlant d’autre chose. Elle marche dans l’appartement sans rien, la fenêtre ouverte, en cherchant ses clés. Elle m’a dit un soir, alors que je lui faisais une remarque sur ses hanches, qu’elle avait pesé quinze kilos de moins à vingt-cinq ans et qu’elle avait été bien plus malheureuse.
Je l’ai regardée un peu trop longtemps quand elle a dit ça.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu me regardes comme ça depuis novembre, tu sais.
— Je sais.
–––
Sur le désir, je m’étais trompée dans les grandes largeurs.
Je m’attendais à une phase. Une période de découverte, d’adaptation, quelque chose de progressif où j’apprendrais.
Il n’y a rien eu de progressif du tout. Ce qui était là dès le premier samedi était là entièrement, et c’était plus violent que tout ce que j’avais connu avant, y compris à vingt ans.
Ce n’est pas une question de technique. Ce n’est même pas une question de nouveauté, parce que ça n’a pas diminué en juin. C’est que pour la première fois, je désirais quelqu’un sans que ce soit d’abord une réponse à quelqu’un qui me désirait.
Avec Noah, ça commençait toujours par lui. Une main sur ma hanche à sept heures du matin, une bouche dans mon cou, un mouvement dans mon dos. Je répondais, très bien, sincèrement. J’ai mis huit ans à ne pas remarquer que je répondais.
Là, ça commence par moi. Je la regarde tendre le bras vers une étagère et je dois poser ce que j’ai dans les mains.
–––
Un mardi soir, chez elle, dans la cuisine.
Elle était debout devant l’étagère ouverte, celle des casseroles rangées par taille, en train de chercher ses clés tout en haut. Le t-shirt a remonté. J’ai vu la ligne du muscle, le bas du tatouage, la peau plus claire juste au-dessus du short. J’ai posé ce que j’avais dans les mains.
Elle s’est retournée.
— Quoi ?
Je n’ai rien expliqué. Je suis allée vers elle, je l’ai embrassée, et j’ai glissé la main sous le t-shirt. Elle a ri contre ma bouche, surprise, puis elle a cessé de rire. J’ai senti son sein s’alourdir dans ma paume. Elle a posé le front contre le mien.
— Attends. Laisse-moi juste…
Elle a tiré le t-shirt par-dessus sa tête et l’a jeté quelque part. Puis elle a ouvert mon pantalon. On n’a pas gagné le canapé. Elle m’a poussée contre le plan de travail. J’ai écarté les jambes. Elle a glissé la main dans mon slip, deux doigts, le pouce sur le clitoris, et elle a frotté en me regardant. Je suis venue debout, une main crispée sur son épaule, l’autre agrippée au rebord derrière moi.
Ensuite je l’ai fait s’asseoir sur la table, celle de deux places. Je me suis mise à genoux entre ses cuisses. Cette fois c’est moi qui avais commencé. Je n’attendais plus qu’elle me touche pour avoir envie. J’ai écarté le tissu de son short, j’ai léché lentement d’abord, puis plus fort quand elle a mis la main dans mes cheveux. Elle est venue en silence, la tête renversée contre le placard, les cuisses serrées autour de ma tête.
Après, elle a dit :
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Ça part de toi, maintenant.
J’ai hoché la tête. C’était vrai. Et c’était violent d’une façon que je n’avais jamais connue.
–––
Le 12 mai, j’ai fait une chose que je n’ai pas vue venir.
Elle avait un rendez-vous chez le dentiste à seize heures trente, elle m’en avait parlé le dimanche, et le lundi matin j’ai mis un rappel dans mon téléphone.
Le lundi à quinze heures cinquante, je lui ai envoyé un message : *Dentiste dans 40 min.*
Elle a répondu : *Merde. Merci.*
Ça m’a fait un plaisir considérable. Toute la soirée, en fait. Je me suis sentie utile d’une manière très précise, très chaude, et je me suis couchée contente.
Le mercredi, j’ai mis un rappel pour sa facture de téléphone.
La semaine suivante, j’ai commencé à vérifier discrètement si elle avait mangé quand elle rentrait tard d’un chantier. Le 3 juin, j’ai rangé la pile de courrier de son couloir en trois tas, à plat, sans lui demander, pendant qu’elle était à la douche.
Elle est sortie de la salle de bain, elle a vu les trois tas, et elle s’est arrêtée net.
Elle n’a rien dit sur le moment. Elle est allée faire du café.
Et pendant qu’elle faisait le café, dos tourné, elle a dit :
— Mathilde.
— Oui.
— Je ne veux pas de ça.
–––
On en a parlé une heure, debout dans la cuisine, et c’est la première vraie discussion qu’on a eue.
Elle a été très claire et pas du tout agressive, ce qui était pire, parce que je n’avais rien à quoi me raccrocher.
Elle m’a dit que ça commençait toujours pareil. Un rappel pour un dentiste, et deux ans plus tard il y a quelqu’un qui gère sa vie administrative et quelqu’un qui se fait engueuler comme un enfant de neuf ans. Elle m’a dit qu’elle avait fait ça deux fois et que les deux fois ça s’était terminé de la même manière.
— Ce n’est pas moi qui vais t’engueuler.
— Non. C’est toi qui vas être épuisée et moi qui vais être humiliée, et un jour tu vas dire une phrase du genre « je fais tout ici », et tu auras raison, et ce sera fini.
J’ai encaissé ça debout contre le plan de travail.
Parce que je savais exactement de quoi elle parlait. J’avais fait une liste dans un carnet au mois d’octobre. Les rendez-vous chez le médecin de sa mère que c’était moi qui prenais, la pointure de sa sœur, le classeur, les cent douze invités. Une heure de liste.
J’avais recommencé en cinq semaines. Avec quelqu’un d’autre, dans l’autre sens, en croyant faire preuve d’attention.
— Je ne sais pas comment on fait, alors, j’ai dit.
— Moi non plus.
Elle a versé le café.
— On peut essayer un truc. Tu me demandes. Avant. « Est-ce que tu veux que je te rappelle tes rendez-vous. » Et je réponds oui ou non, et parfois je dirai oui, et ça ne sera pas la même chose du tout.
— C’est lourd.
— C’est très lourd. C’est ça ou dans deux ans on se déteste.
–––
On a essayé. Ça a marché à peu près.
Il y a des choses qu’elle a acceptées tout de suite. Les rappels administratifs, à condition que je les envoie et que je ne vérifie pas ensuite si elle l’a fait, ce qui est la partie difficile pour moi.
Il y a des choses qu’elle a refusées et sur lesquelles elle n’a jamais bougé. Le courrier, personne n’y touche. Le rangement de l’appartement, personne n’y touche. J’ai compris en juillet pourquoi : ces piles ont un ordre, un ordre spatial que je ne vois pas et qu’elle voit parfaitement, et le jour où j’ai fait trois tas bien à plat, j’ai détruit six semaines d’information.
Et il y a une chose qu’elle m’a demandée elle-même, un dimanche soir, et qui m’a serré la gorge.
— Est-ce que tu peux me dire quand je pars ?
— Quand tu pars ?
— Quand je suis en train de partir. Dans un truc. Tu vas voir, ça va arriver. Je vais commencer un chantier ou une toile et je vais disparaître pendant huit jours, et tu vas croire que c’est toi.
— Et je fais quoi ?
— Tu me le dis. « Tu es partie. » Pas fâchée, juste comme une information. Personne n’a jamais accepté de faire ça.
J’ai dit d’accord.
Elle m’a regardée un moment et elle a dit merci d’une voix bizarre, et elle est allée fumer à la fenêtre, ce qu’elle fait quatre fois par an et uniquement quand elle est bouleversée.
–––
Le premier épisode est arrivé fin juin et il a duré onze jours.
Un chantier à Sainte-Croix, précisément, ce qui est une coïncidence dont je me serais bien passée. Une villa entière, deux ouvriers, des délais impossibles.
Elle a arrêté de répondre le mardi. Pas complètement : des messages de quatre mots, à des heures absurdes, sans aucun rapport avec ce que je lui avais écrit. Elle a annulé le samedi. Elle a annulé le mercredi suivant. Le vendredi soir, elle m’a envoyé une photo d’un mur repeint à deux heures du matin.
J’ai tenu six jours et le septième j’ai commencé à faire ce que j’avais juré de ne plus jamais faire de ma vie : j’ai cherché une explication.
Elle regrette. Elle a rencontré quelqu’un. Elle a compris que j’étais un rebond et elle ne sait pas comment le dire. Elle a quarante ans dans quatre ans et elle vient de réaliser qu’elle s’est mise avec une hétéro qui va rentrer chez elle.
Le dimanche, à onze heures du matin, je suis montée dans ma voiture et j’ai roulé jusqu’à sa porte bleue.
Elle a ouvert. Elle était grise. Elle avait de la peinture jusque dans les cheveux et elle n’avait manifestement pas mangé depuis un moment.
Je n’ai pas fait de scène. J’ai dit :
— Tu es partie.
Elle est restée dans l’encadrement, une main sur le montant, et j’ai vu son visage se défaire complètement.
— Ah, elle a dit.
Puis :
— Ah, d’accord. C’est maintenant.
Elle s’est assise sur la marche du couloir, à côté du vélo, en tenue de chantier, et elle est restée là un moment sans rien dire.
Je me suis assise à côté.
— Onze jours ?
— Onze.
— Je croyais que c’était trois.
On est restées sur cette marche une bonne demi-heure. À un moment elle a posé la tête sur mon épaule, ce qui, vu la différence de taille, l’obligeait à se tordre le cou.
Ensuite je l’ai fait manger, et elle a dormi quatorze heures, et le lundi matin elle est repartie à cinq heures vingt sur son chantier comme si de rien n’était.
Sur la table de la cuisine impeccable, elle m’avait laissé un mot.
*Merci d’être venue. Ne prends pas l’habitude.*
J’ai mis trois jours à comprendre qu’il fallait le lire dans les deux sens, et que c’était probablement voulu.
Elle a une maison de village en pente avec un vélo mort dans le couloir. J’ai deux pièces et demie qui donnent sur un parking à poubelles. On a passé avril et mai à faire des allers-retours entre les deux, avec des affaires qui s’égaraient en route, et pendant six semaines je n’ai jamais su où était mon chargeur.
Chez elle, on dort mal parce que le lit est trop petit pour moi. Chez moi, on dort bien mais il n’y a rien à regarder par la fenêtre.
On a fini par établir une règle : chez elle le week-end, chez moi en semaine. Cette règle a tenu neuf jours.
–––
Ce que je découvrais, en vrac, dans l’ordre où c’est arrivé.
Qu’elle se lève à cinq heures vingt du lundi au vendredi, sans réveil, et qu’elle est parfaitement muette avant sept heures. Que ce silence n’est pas de la mauvaise humeur, ce que j’ai mis trois semaines à intégrer.
Qu’elle chante en travaillant et qu’elle chante affreusement faux, ce qui m’a réconciliée avec quelque chose sans que je sache quoi.
Qu’elle est incapable de choisir dans un restaurant et qu’elle finit toujours par demander ce que je prends pour prendre la même chose.
Qu’elle range ses outils avec une précision maniaque et qu’elle laisse le courrier s’empiler jusqu’à ce que ça devienne un problème administratif.
Qu’elle a un rapport à son corps que je n’avais jamais vu chez personne. Elle se déshabille en parlant d’autre chose. Elle marche dans l’appartement sans rien, la fenêtre ouverte, en cherchant ses clés. Elle m’a dit un soir, alors que je lui faisais une remarque sur ses hanches, qu’elle avait pesé quinze kilos de moins à vingt-cinq ans et qu’elle avait été bien plus malheureuse.
Je l’ai regardée un peu trop longtemps quand elle a dit ça.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu me regardes comme ça depuis novembre, tu sais.
— Je sais.
–––
Sur le désir, je m’étais trompée dans les grandes largeurs.
Je m’attendais à une phase. Une période de découverte, d’adaptation, quelque chose de progressif où j’apprendrais.
Il n’y a rien eu de progressif du tout. Ce qui était là dès le premier samedi était là entièrement, et c’était plus violent que tout ce que j’avais connu avant, y compris à vingt ans.
Ce n’est pas une question de technique. Ce n’est même pas une question de nouveauté, parce que ça n’a pas diminué en juin. C’est que pour la première fois, je désirais quelqu’un sans que ce soit d’abord une réponse à quelqu’un qui me désirait.
Avec Noah, ça commençait toujours par lui. Une main sur ma hanche à sept heures du matin, une bouche dans mon cou, un mouvement dans mon dos. Je répondais, très bien, sincèrement. J’ai mis huit ans à ne pas remarquer que je répondais.
Là, ça commence par moi. Je la regarde tendre le bras vers une étagère et je dois poser ce que j’ai dans les mains.
–––
Un mardi soir, chez elle, dans la cuisine.
Elle était debout devant l’étagère ouverte, celle des casseroles rangées par taille, en train de chercher ses clés tout en haut. Le t-shirt a remonté. J’ai vu la ligne du muscle, le bas du tatouage, la peau plus claire juste au-dessus du short. J’ai posé ce que j’avais dans les mains.
Elle s’est retournée.
— Quoi ?
Je n’ai rien expliqué. Je suis allée vers elle, je l’ai embrassée, et j’ai glissé la main sous le t-shirt. Elle a ri contre ma bouche, surprise, puis elle a cessé de rire. J’ai senti son sein s’alourdir dans ma paume. Elle a posé le front contre le mien.
— Attends. Laisse-moi juste…
Elle a tiré le t-shirt par-dessus sa tête et l’a jeté quelque part. Puis elle a ouvert mon pantalon. On n’a pas gagné le canapé. Elle m’a poussée contre le plan de travail. J’ai écarté les jambes. Elle a glissé la main dans mon slip, deux doigts, le pouce sur le clitoris, et elle a frotté en me regardant. Je suis venue debout, une main crispée sur son épaule, l’autre agrippée au rebord derrière moi.
Ensuite je l’ai fait s’asseoir sur la table, celle de deux places. Je me suis mise à genoux entre ses cuisses. Cette fois c’est moi qui avais commencé. Je n’attendais plus qu’elle me touche pour avoir envie. J’ai écarté le tissu de son short, j’ai léché lentement d’abord, puis plus fort quand elle a mis la main dans mes cheveux. Elle est venue en silence, la tête renversée contre le placard, les cuisses serrées autour de ma tête.
Après, elle a dit :
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Ça part de toi, maintenant.
J’ai hoché la tête. C’était vrai. Et c’était violent d’une façon que je n’avais jamais connue.
–––
Le 12 mai, j’ai fait une chose que je n’ai pas vue venir.
Elle avait un rendez-vous chez le dentiste à seize heures trente, elle m’en avait parlé le dimanche, et le lundi matin j’ai mis un rappel dans mon téléphone.
Le lundi à quinze heures cinquante, je lui ai envoyé un message : *Dentiste dans 40 min.*
Elle a répondu : *Merde. Merci.*
Ça m’a fait un plaisir considérable. Toute la soirée, en fait. Je me suis sentie utile d’une manière très précise, très chaude, et je me suis couchée contente.
Le mercredi, j’ai mis un rappel pour sa facture de téléphone.
La semaine suivante, j’ai commencé à vérifier discrètement si elle avait mangé quand elle rentrait tard d’un chantier. Le 3 juin, j’ai rangé la pile de courrier de son couloir en trois tas, à plat, sans lui demander, pendant qu’elle était à la douche.
Elle est sortie de la salle de bain, elle a vu les trois tas, et elle s’est arrêtée net.
Elle n’a rien dit sur le moment. Elle est allée faire du café.
Et pendant qu’elle faisait le café, dos tourné, elle a dit :
— Mathilde.
— Oui.
— Je ne veux pas de ça.
–––
On en a parlé une heure, debout dans la cuisine, et c’est la première vraie discussion qu’on a eue.
Elle a été très claire et pas du tout agressive, ce qui était pire, parce que je n’avais rien à quoi me raccrocher.
Elle m’a dit que ça commençait toujours pareil. Un rappel pour un dentiste, et deux ans plus tard il y a quelqu’un qui gère sa vie administrative et quelqu’un qui se fait engueuler comme un enfant de neuf ans. Elle m’a dit qu’elle avait fait ça deux fois et que les deux fois ça s’était terminé de la même manière.
— Ce n’est pas moi qui vais t’engueuler.
— Non. C’est toi qui vas être épuisée et moi qui vais être humiliée, et un jour tu vas dire une phrase du genre « je fais tout ici », et tu auras raison, et ce sera fini.
J’ai encaissé ça debout contre le plan de travail.
Parce que je savais exactement de quoi elle parlait. J’avais fait une liste dans un carnet au mois d’octobre. Les rendez-vous chez le médecin de sa mère que c’était moi qui prenais, la pointure de sa sœur, le classeur, les cent douze invités. Une heure de liste.
J’avais recommencé en cinq semaines. Avec quelqu’un d’autre, dans l’autre sens, en croyant faire preuve d’attention.
— Je ne sais pas comment on fait, alors, j’ai dit.
— Moi non plus.
Elle a versé le café.
— On peut essayer un truc. Tu me demandes. Avant. « Est-ce que tu veux que je te rappelle tes rendez-vous. » Et je réponds oui ou non, et parfois je dirai oui, et ça ne sera pas la même chose du tout.
— C’est lourd.
— C’est très lourd. C’est ça ou dans deux ans on se déteste.
–––
On a essayé. Ça a marché à peu près.
Il y a des choses qu’elle a acceptées tout de suite. Les rappels administratifs, à condition que je les envoie et que je ne vérifie pas ensuite si elle l’a fait, ce qui est la partie difficile pour moi.
Il y a des choses qu’elle a refusées et sur lesquelles elle n’a jamais bougé. Le courrier, personne n’y touche. Le rangement de l’appartement, personne n’y touche. J’ai compris en juillet pourquoi : ces piles ont un ordre, un ordre spatial que je ne vois pas et qu’elle voit parfaitement, et le jour où j’ai fait trois tas bien à plat, j’ai détruit six semaines d’information.
Et il y a une chose qu’elle m’a demandée elle-même, un dimanche soir, et qui m’a serré la gorge.
— Est-ce que tu peux me dire quand je pars ?
— Quand tu pars ?
— Quand je suis en train de partir. Dans un truc. Tu vas voir, ça va arriver. Je vais commencer un chantier ou une toile et je vais disparaître pendant huit jours, et tu vas croire que c’est toi.
— Et je fais quoi ?
— Tu me le dis. « Tu es partie. » Pas fâchée, juste comme une information. Personne n’a jamais accepté de faire ça.
J’ai dit d’accord.
Elle m’a regardée un moment et elle a dit merci d’une voix bizarre, et elle est allée fumer à la fenêtre, ce qu’elle fait quatre fois par an et uniquement quand elle est bouleversée.
–––
Le premier épisode est arrivé fin juin et il a duré onze jours.
Un chantier à Sainte-Croix, précisément, ce qui est une coïncidence dont je me serais bien passée. Une villa entière, deux ouvriers, des délais impossibles.
Elle a arrêté de répondre le mardi. Pas complètement : des messages de quatre mots, à des heures absurdes, sans aucun rapport avec ce que je lui avais écrit. Elle a annulé le samedi. Elle a annulé le mercredi suivant. Le vendredi soir, elle m’a envoyé une photo d’un mur repeint à deux heures du matin.
J’ai tenu six jours et le septième j’ai commencé à faire ce que j’avais juré de ne plus jamais faire de ma vie : j’ai cherché une explication.
Elle regrette. Elle a rencontré quelqu’un. Elle a compris que j’étais un rebond et elle ne sait pas comment le dire. Elle a quarante ans dans quatre ans et elle vient de réaliser qu’elle s’est mise avec une hétéro qui va rentrer chez elle.
Le dimanche, à onze heures du matin, je suis montée dans ma voiture et j’ai roulé jusqu’à sa porte bleue.
Elle a ouvert. Elle était grise. Elle avait de la peinture jusque dans les cheveux et elle n’avait manifestement pas mangé depuis un moment.
Je n’ai pas fait de scène. J’ai dit :
— Tu es partie.
Elle est restée dans l’encadrement, une main sur le montant, et j’ai vu son visage se défaire complètement.
— Ah, elle a dit.
Puis :
— Ah, d’accord. C’est maintenant.
Elle s’est assise sur la marche du couloir, à côté du vélo, en tenue de chantier, et elle est restée là un moment sans rien dire.
Je me suis assise à côté.
— Onze jours ?
— Onze.
— Je croyais que c’était trois.
On est restées sur cette marche une bonne demi-heure. À un moment elle a posé la tête sur mon épaule, ce qui, vu la différence de taille, l’obligeait à se tordre le cou.
Ensuite je l’ai fait manger, et elle a dormi quatorze heures, et le lundi matin elle est repartie à cinq heures vingt sur son chantier comme si de rien n’était.
Sur la table de la cuisine impeccable, elle m’avait laissé un mot.
*Merci d’être venue. Ne prends pas l’habitude.*
J’ai mis trois jours à comprendre qu’il fallait le lire dans les deux sens, et que c’était probablement voulu.
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