Hvar
Récit érotique écrit par MelanieD [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur femme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 07-11-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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La chaleur nous a cueillies de plein fouet, pareille à une masse invisible, dès l’instant où le taxi nous a déposées au pied de la ruelle pavée et que nous avons achevé de hisser nos valises jusqu’au palier. Trente-et-un degrés à l’ombre en cette fin d’après-midi. Une moiteur dense, saturée par l’odeur entêtante des pins maritimes, de l’iode et de la pierre calcaire surchauffée, venait instantanément plaquer le coton de nos t-shirts de voyage contre nos omoplates.
Inès a pianoté les quatre chiffres du boîtier sécurisé fixé près de la serrure. La lourde porte en chêne a cédé dans un grincement sourd, libérant un souffle d’air conditionné providentiel qui nous a balayé le visage.
L’appartement surpassait largement le charme des photos de l'annonce : de hauts plafonds voûtés, des murs enduits d'une chaux immaculée, un parquet en chêne clair et, au bout de la vaste pièce de vie, d’immenses baies vitrées coulissantes ouvrant sur une terrasse suspendue au-dessus des toits. Sur l’îlot central en marbre de la cuisine, une feuille de papier kraft avait été laissée bien en évidence, calligraphiée d'une écriture penchée : « Welcome to Hvar, girls! A taste of our local vineyard to start your week. Enjoy the sunset. – Goran ».
Juste à côté du carton d'accueil trônait un seau à glace en inox où reposait une bouteille de Pošip déjà rafraîchie, son verre vert sombre ruisselant de condensation.
— Déjà, Goran, je l’aime d'amour, a décrété Sarah en balançant son énorme sac de voyage en toile au pied du canapé d'angle en lin.
L’attribution des chambres s’est réglée en trente secondes chrono, avec cette redoutable efficacité forgée par dix ans d’amitié depuis nos années de lycée. L’Airbnb ne comptant que deux chambres doubles, Sarah et Chloé se sont immédiatement approprié la plus petite au fond du couloir, tandis qu’Inès m’entraînait d'autorité vers la suite parentale. Celle-ci bénéficiait d'un accès direct à la terrasse et d'un immense miroir en pied encadré d'ampoules à la lumière chaude.
En moins de deux minutes, le désordre organique et familier de nos vacances s’est emparé des lieux.
Sarah est reparue dans le salon, se débarrassant de son jean et de son débardeur au milieu de la pièce, sans la moindre pudeur, pour enfiler un maillot de bain noir asymétrique. Inès a suivi le mouvement. Elle a fait glisser sa combinaison d’été le long de ses jambes pour se retrouver en simple string de dentelle noire, sa peau mate déjà perlée d'un voile de sueur. Elle a étiré ses bras au-dessus de sa tête, cambrant les reins avec cette aisance corporelle insolente qui ne l'avait jamais quittée, s'admirant une fraction de seconde dans le reflet de la baie vitrée sans prêter la moindre attention au potentiel vis-à-vis des toits voisins.
Moi, j’avais tiré ma valise rigide de mon côté du lit double. Agenouillée sur le carrelage frais, j’alignais méthodiquement mes trousses de toilette sur la commode en bois blanchi. Je lissais soigneusement le tissu d'un débardeur en lin beige avant de le suspendre sur un cintre, puis un deuxième, puis une robe chemise que je défroissais du plat de la main. Mes gestes se voulaient précis, cadencés, reproduisant machinalement l’organisation géométrique rassurante de mon dressing du 11e arrondissement. Je tirais sur les petits plis avec la pulpe de mes pouces pour m'assurer que rien ne s'abîme.
— Arrête de ranger, Camille, ça me donne des palpitations rien qu’à te regarder, a résonné la voix d'Inès depuis la cuisine.
J'ai perçu le cliquetis métallique d’un tiroir que l'on fouille, le tintement d'un tire-bouchon, puis le claquement net et sec du liège qu'on extrait de force du goulot.
Je me suis relevée, époussetant un grain de poussière illusoire sur mes cuisses, avant de rejoindre l'îlot central. Inès venait de remplir quatre grands verres à pied avec le vin blanc offert par notre hôte. Elle m’en a tendu un sans ajouter un mot.
J'ai enveloppé le pied du verre de mes doigts. Le contact du cristal glacé contre ma paume moite m'a procuré un soulagement immédiat. Sans attendre qu'une de nous porte un toast, j’ai avalé une longue gorgée. Le vin s'est révélé sec, minéral, presque agressif, strié de notes d'agrumes et de sel. Je l'ai bu un peu trop vite. J'ai dû déglutir avec force, sentant le liquide froid descendre comme une lame le long de ma gorge, tandis que Sarah synchronisait une petite enceinte Bluetooth d'où s'échappèrent les premières basses sourdes d'un set électro.
— Allez, tout le monde dehors, a ordonné Inès en saisissant la bouteille par le col d'une main et son verre de l'autre. On ne s'est pas tapé trois heures de vol pour moisir sous la clim.
La terrasse déployait bien vingt-cinq mètres carrés de dalles calcaires immaculées qui restituaient insidieusement la chaleur emmagasinée tout au long de la journée. Le panorama y était à couper le souffle. Au-delà de la rambarde en fer forgé noir, la cascade de toits en tuiles orangées de la vieille ville dégringolait vers le port, où s'alignaient les mâts élancés des voiliers et les coques étincelantes des yachts de passage, doucement bercés par une mer d'huile.
Chloé s'est laissée choir sur le grand canapé d'extérieur aux coussins beiges. Elle avait enfilé un bikini pastel qui mettait en valeur sa silhouette menue. Elle a attrapé un flacon d'huile scintillante au monoï et a entrepris de s'en enduire les jambes avec une lenteur calculée, étirant le liquide doré sur la peau de ses cuisses pour les faire luire sous la lumière rasante de dix-neuf heures.
— Franchement, je revis, a-t-elle soupiré en renversant la courbe de son cou en arrière pour capter les derniers rayons de soleil. J’avais l'impression de crever à petit feu sous le périph avant de partir.
— Et avec ton mec, d'ailleurs ? a relancé Sarah, installée en tailleur sur la table basse en teck, le pouce rivé sur son téléphone pour faire défiler les stories des beach clubs environnants. C'est réglé ou c'est ouvert ?
— Avec Arthur ? Chloé a haussé les épaules, balayant la question d'un revers de main luisant d'huile. C'est sympa. Ça fait six mois, on s'entend bien, on se fait des restos, on dort ensemble le week-end. Mais bon… ce sont les vacances. On ne s'est rien juré de définitif, je ne vais pas m'interdire de respirer ni me coller des œillères juste parce qu'il a laissé un double de ses clés sur ma commode.
J'ai porté mon verre à mes lèvres, m'humidifiant machinalement la bouche. Le vent tiède caressait mes avant-bras, mais je restais l'unique fille du groupe encore vêtue de son short en jean ajusté et de son t-shirt blanc en coton. Mes doigts ont instinctivement pincé l'ourlet de mon short, tirant le tissu rigide d'un centimètre vers le bas, comme pour me barricader et m'assurer que rien de disgracieux ne dépassait.
Inès, qui s'était accoudée à la rambarde face au vide, a pivoté vers moi. Sa poitrine généreuse, totalement libérée sous le décolleté plongeant de son dos nu, captait l'incandescence du crépuscule. Elle a planté son regard sombre et rieur droit dans le mien.
— Prends des notes, Camille, a-t-elle lancé, les lèvres étirées par un sourire en coin.
— Des notes sur quoi ? ai-je répliqué, la voix légèrement plus aiguë que d'habitude.
— Sur la légèreté. Chloé a saisi le concept. Toi, ça fait quarante minutes qu'on a passé le pas de la porte, tu as déjà classé tes débardeurs par pantone sur tes cintres, t'as checké deux fois le verrou de la baie vitrée et je parierais ma soirée que tu as envoyé un compte-rendu d'atterrissage à la minute près.
— C'était Sylvain, me suis-je défendue en croisant prestement les chevilles sous la table en teck. Je le rassurais juste, je lui disais qu'on avait récupéré les clés de l'Airbnb et que la vue était dingue.
Inès a aspiré une gorgée de son vin, laissant le buvant du verre glisser lentement sur ses lèvres charnues.
— Sylvain. Cinq ans de perfection absolue. Le dîner chez le traiteur italien du vendredi, le petit footing le long du canal le dimanche, les vacances sécurisées six mois à l'avance au millimètre près. C'est magnifique, Camille, je le pense vraiment. Mais on est en Croatie. T'es avec nous pour une semaine, pas en séminaire avec ton calendrier partagé. Débranche ton putain de cerveau parisien.
J'ai esquissé un rire bref, un peu sec, pour désamorcer la pique. Mes ongles ont gratté machinalement l'étiquette trempée de la bouteille posée devant moi, détachant une pellicule de papier blanc. J'ai détourné les yeux vers la ligne de l'horizon, là où la voûte céleste basculait du doré au violet profond.
— Je sais très bien m'amuser, Inès.
— T'amuser dans les clous, oui. Lâcher le volant, c'est une autre galaxie.
Sarah a verrouillé l'écran de son téléphone d'un coup de pouce sec et a tapé dans ses mains.
— Inès a mille fois raison. Règle numéro un de la semaine : zéro filtre, zéro putain de contrôle. On est à mille bornes de Paris, personne ne nous connaît ici, personne ne nous jugera. Chacune doit sortir de sa propre zone de confort. Moi, je prends le lead sur la nuit, je vous traîne dans les spots les plus chauds de l'île jusqu'à six heures du matin. Chloé, toi tu arrêtes de jouer la sainte-nitouche effarouchée avec ton Arthur et tu dragues ouvertement ce soir au bar. Et Camille…
Inès s'est décollée de la rambarde et a traversé la terrasse d’une démarche de félin. Elle est venue s'installer sur le rebord du canapé, à quelques millimètres de moi. La chaleur de sa peau nue, nimbée d'un mélange de monoï et de sa fragrance ambrée si caractéristique, rayonnait contre mon épaule.
— Camille, a repris Inès, le timbre de sa voix tombant d'une octave, je prends les commandes de ta carrosserie pour la soirée. Tu vas oublier tes petites robes sages et tes jeans taillés sur mesure. Tu ne décides plus de rien. Interdiction formelle de négocier le bout d'un lacet.
Ma gorge s’est nouée instantanément. J'ai dégluti, sentant une bouffée de chaleur subite irradier le long de mon cou et venir empourprer mes pommettes. J'ai cherché à dégainer une réplique ironique, une de nos parades habituelles héritées du lycée, mais l’assurance insolente, presque prédatrice, gravée dans les iris d'Inès a réduit mes arguments à néant. J'ai sifflé le fond de mon verre de Pošip d'un trait pour me donner une contenance de façade.
— Qu'est-ce que tu as encore manigancé ? ai-je fini par lâcher dans un souffle.
— Lève-toi, m’a-t-elle intimé en refermant une poigne ferme sur mon poignet.
Elle m'a tractée vers l'intérieur, me guidant à travers la fraîcheur du salon jusqu'à notre chambre. Les rires clairs de Chloé et les basses rythmiques de Sarah sont restés confinés sur la terrasse, étouffés par le lourd panneau de la baie vitrée qui a glissé derrière nous.
La chambre parentale baignait dans une demi-pénombre dorée, striée par les ombres des persiennes. Les petites ampoules nues qui encadraient le miroir en pied diffusaient un halo intimiste. Inès s'est avancée vers son bagage ouvert sur le porte-valise, a écarté sans ménagement ses trousses de toilette et ses flacons de parfum, avant d'en extraire un tissu liquide et extrêmement fluide, d'un vert sauge profond. D'un coup de poignet sec, elle l'a claqué dans l'air. La matière s'est déployée comme une coulée d'eau vive.
Elle a jeté l'étoffe sur le couvre-lit défait et s'est assise sur le bord du matelas, les mains ancrées à plat sur ses cuisses mates, me fixant avec cette intensité carnassière qui forçait l'obéissance.
— Tiens, enfile ça, a-t-elle murmuré, son ton virant à la confidence crue. Je te préviens, cette robe, c'est mon arme de destruction massive. Je la dégaine uniquement quand j'ai décidé de rendre un mec complètement dingue ou de me le faire avant la fermeture du bar. Sur moi, avec mon bonnet D, ça déborde de partout, c'est presque trop lourd, trop vulgaire. Mais sur toi… avec ton mètre soixante-huit, la fermeté de tes seins et ta cambrure, elle va tomber avec une insolence parfaite.
Elle a ménagé une pause, savourant le silence épais qui s'était refermé sur nous.
— Allez, vire ce t-shirt. Et surtout, interdiction formelle d'enfiler un soutif : ce tissu a été pensé pour ne tolérer rien d'autre que la peau.
Je suis restée paralysée deux secondes au beau milieu de la pièce. La buse de la climatisation me soufflait un air froid sur la nuque, mais j'avais l'impression physique que la température de la pièce venait de bondir de dix degrés. Sous le regard noir, indéfectible d'Inès, j'ai croisé les bras, accroché l'ourlet de mon t-shirt et je l'ai fait glisser par-dessus ma tête avec résignation. J'ai ensuite fait sauter le bouton en cuivre de mon short en jean pour le laisser s'écrouler sur le carrelage.
Je me suis retrouvée exposée devant le miroir en simple soutien-gorge de coton blanc et un fin string en dentelle noire qui dégageait impudiquement la rondeur de mes fesses et le galbe de mes hanches.
Inès n'a pas détourné les yeux de mon reflet une seule fraction de seconde. J'ai glissé mes mains dans mon dos, cherchant l'agrafe de mon soutien-gorge avec des doigts rendus maladroits par l'alcool et l'appréhension. Dès que le crochet métallique a cédé, j'ai laissé choir la lingerie sur la couette. Mes seins se sont libérés, blancs, ronds et insolents, mes aréoles rosées réagissant immédiatement à l'air frais de la pièce.
Inès s'est redressée. Elle a ramassé la robe en satin. En l'approchant de mon visage pour l'enfiler par ma tête, les notes vanillées, musquées et terriblement boisées de son propre parfum m'ont percutée de plein fouet, entêtantes et charnelles.
L'étoffe a glissé sur mes épaules, coulant à la manière d'une seconde peau glacée le long de mon buste. Le contact brutal de la soie lisse, directement apposée sur mes tétons nus, a durci la pointe de mes seins. J'ai violemment tressailli. Mes tétons ont pointé sous la soie fine avec une netteté agressive, venant tendre le tissu vert en deux reliefs saillants. Guidée par un réflexe d'auto-protection primaire, j'ai instantanément croisé les bras sur ma poitrine pour masquer le désastre.
— Baisse les bras, Camille, a chuchoté Inès, dont la voix résonnait désormais juste derrière ma nuque.
J'ai obéi, relâchant mes bras le long de mes cuisses avec une lenteur résignée. Face au miroir, j'ai accusé le choc. À l'avant, le tissu s'écroulait en un drapé liquide, laissant transparaître chaque palpitation de mes seins nus. Mais à l'arrière, la robe n'existait tout bonnement pas : le dos était intégralement ouvert. L'encolure dévoilait ma nuque, le sillon de ma colonne vertébrale, le creux de mes omoplates, plongeant en une échancrure vertigineuse qui venait mourir tout en bas des reins, révélant la naissance ombrée de ma cambrure pour s'arrêter un millimètre à peine au-dessus de la ficelle noire de mon string.
Inès a saisi les deux fins cordons de satin pour ajuster le col lichette. Ses doigts chauds sont venus frôler délibérément la peau ultra-sensible de ma nuque, y semant un frisson électrique. Elle ne s'est pas arrêtée en si bon chemin : ses ongles manucurés ont glissé le long de chaque vertèbre de ma colonne découverte, traçant une ligne de feu lente et appliquée jusqu'au creux de mes reins avant de remonter nouer le lacet au creux de mon cou.
Mon souffle est resté coincé dans ma trachée. Dans le reflet de la glace, mes yeux noisette trahissaient un vertige absolu, presque enfantin. À chaque micro-mouvement de mon torse, le satin frôlait le bord de ma poitrine, menaçant de s'écarter au moindre faux pas.
— Regarde-toi, a soufflé Inès avec une satisfaction vorace, venant poser brièvement le plat de ses paumes chaudes sur le haut de mes épaules dénudées. T'es sublime. Si tu rentres seule ce soir avec ça sur le dos, c'est que les mecs de cette île méritent qu'on leur crève les yeux.
Une heure plus tard, les verres asséchés et nos maquillages soigneusement achevés, nous claquions la porte de l'Airbnb. La nuit avait avalé la ville d'un trait, recouvrant l'Adriatique d'un manteau bleu marine profond et constellé de lumières lointaines.
Nous nous sommes engagées dans la longue volée de marches en pierre calcaire polie qui dégringolait en lacets serrés depuis nos hauteurs jusqu'aux quais illuminés. Le cliquetis métronomique de mes sandales à talons hauts résonnait contre les façades en pierre sèche. L'air nocturne avait conservé sa tiédeur, mais s'était chargé d'une électricité indéniablement festive. Dès les premières marches descendues, le vent puissant venu du large s'est engouffré sans obstacle contre mon dos nu. La sensation s'est avérée saisissante : sans armature serrée, sans l'épaisseur d'un coton rassurant, la brise courait librement depuis ma nuque jusqu'à la naissance de mes fesses.
À chaque pas chancelant, le satin vert liquide ondulait contre mes cuisses et revenait caresser la pointe durcie de mes tétons avec une friction constante, lancinante, qui m'interdisait la moindre seconde d'oubli quant à ma propre nudité sous l'étoffe.
Nous avons débouché sur l'artère principale de la promenade. La foule dense et parfumée des vacanciers se pressait devant les terrasses bondées des bars lounge. La pulsation de la musique électro fusionnait avec les éclats de voix multilingues, les tintements des shakers et les fumées de poissons grillés. Je me suis efforcée de garder la tête haute, tirant légèrement les épaules en arrière pour éviter de courber le dos, tout en replaçant nerveusement une mèche châtain derrière mon oreille gauche.
Mais je les ai sentis instantanément. Ces regards qui pesaient, qui évaluaient.
Des hommes accoudés aux hauts comptoirs en teck, un verre de gin suspendu à mi-hauteur, dont les yeux s'arrêtaient net sur l'échancrure totale de mon dos, avant de glisser inexorablement vers la finesse du tissu à l'avant, mouillé par le vent, qui trahissait sans aucune pitié le galbe tendu de mes seins.
Je n'avais pas encore prononcé le moindre mot ni esquissé la moindre œillade, mais la sensation physique, écrasante, d'être exposée, scannée et désirée sous la supervision complice d'Inès me frappait avec la violence d'une révélation. Une pulsation sourde, tiède et étrangère a pris racine au creux de mon ventre. Je marchais au cœur de la nuit de Hvar, enveloppée dans le sillage du parfum d'Inès, sachant avec une certitude absolue et terrifiante que le tout premier pas hors de mes cinq années de certitudes affectives venait d'être franchi, et qu'il était déjà bien trop tard pour espérer faire demi-tour.
Le Carpe Diem Beach Club ne se contentait pas d'être un bar de nuit ; c’était un cratère d'effervescence creusé à même la falaise de calcaire, suspendu en équilibre au-dessus des eaux d'encre de l’Adriatique. Dès l'instant où nous avons franchi le porche d'entrée pour entamer la descente des marches en bois brut, l'onde de choc acoustique nous a percutées au plexus. Des basses organiques, telluriques, faisaient vibrer les lattes sous la semelle de mes sandales. L’air, bien plus dense qu’en ville, était saturé d’effluves de menthe froissée, de gin glacé, de sueur et d'embruns tièdes apportés par le ressac qui s'écrasait dix mètres plus bas contre les récifs.
Des projecteurs dissimulés dans les pins parasols diffusaient une lumière rougeoyante et pourpre, striant la pénombre sans jamais la percer tout à fait, découpant au scalpel les silhouettes de centaines de corps en mouvement.
Inès avançait d'un pas souverain, fendant la marée compacte des fêtards avec cette arrogance naturelle qui lui ouvrait toujours la voie. Je lui emboîtais le pas d'aussi près que possible. Sans l'armature rassurante d'un soutien-gorge, la sensation de l'air marin s'engouffrant sous la soie de ma robe vert sauge m'étourdissait. À chaque mouvement de hanches, le satin liquide glissait sur la peau de mes cuisses, tandis que l'abîme béant de mon dos laissait ma colonne vertébrale et la naissance de ma cambrure effrontément nues, offertes. Je devinais le poids des regards masculins s'accrocher à mes omoplates, glisser le long de ma chute de reins jusqu'à la lisière invisible de mon string en dentelle, pour finalement contourner mon buste et évaluer la tension évidente de ma poitrine sous l'étoffe. Mes doigts ont cherché, fébriles, une mèche de cheveux pour la coincer derrière mon oreille, le menton relevé dans une tentative dérisoire de masquer mon trouble.
L’éclatement de notre quatuor a pris moins d'une minute.
Sarah, qui ne connaissait pourtant pas une âme sur cette île, n'avait besoin d'aucun repère. Dès que le DJ a distillé une montée de synthétiseur, ses yeux se sont allumés d'une fièvre familière. Elle a vidé son verre d'un trait au comptoir d'entrée, nous a lancé un « On se retrouve près du grand bar ! » avalé par le vacarme, et a plongé la première dans la fosse du dancefloor, se dissolvant instantanément dans la masse.
Chloé, fidèle au serment de légèreté prêté sur la terrasse, a repéré l'angle le plus stratégique du comptoir en teck. Jouant des coudes avec un sourire désarmant, elle a calé ses avant-bras, dorés à l'huile de monoï, entre deux trentenaires en chemise de lin clair. Le temps que je cligne des paupières, l'un des deux hommes passait déjà commande d'un cocktail en se penchant dangereusement près de son oreille.
Inès a refermé ses doigts sur mon poignet pour m'entraîner vers l'extrémité de la terrasse extérieure, à bonne distance des enceintes principales, là où une haute rambarde en bois surplombait le vide.
— Deux gin-tonics, bien corsés, a-t-elle exigé auprès du barman qui filait devant nous.
Elle m'a tendu le premier verre, à peine rempli. La glace flottait, noyée dans une buée épaisse. J'ai saisi le pied de cristal à deux mains, quémandant à ce contact gelé de quoi tempérer l'incendie qui me dévorait les joues depuis notre marche sur les quais. J'ai bu une longue gorgée. L'amertume verte du tonic et la morsure clinique du gin m'ont écorché la gorge. J'ai dégluti avec force, sentant la brûlure descendre comme une lame dans mon estomac vide.
— Respire, Camille, s'est amusée Inès en calant son bassin contre la balustrade, le regard balayant la foule avec un appétit de louve. Tu t'agrippes à ton verre comme si ta vie en dépendait. Lâche prise.
Elle s'est rapprochée, réduisant notre distance à une poignée de centimètres. Son parfum, puissamment ambré et musqué, m'a nimbée, identique à la fragrance qui hantait les fibres de ma propre robe, tissant entre nous un écho olfactif troublant. Elle ondulait imperceptiblement sur la ligne de basse, affranchie, insolente.
C'est à cet instant précis que la texture de l'air a paru s'épaissir sur notre droite.
Il ne s'est pas imposé avec l'insistance grossière d'un prédateur de fin de soirée. Il a simplement glissé dans notre champ de vision avec le flegme aristocratique d'un homme habitué à ce que la gravité s'inverse en sa présence. Près d'un mètre quatre-vingt-huit. Une carrure d'athlète dont les larges épaules tendaient le lin bleu nuit d'une chemise négligemment ouverte sur un torse cuivré, discrètement velu. Une barbe de trois jours impeccable cernait sa mâchoire carrée. Mais c'était avant tout son aura : un magnétisme tranquille, presque animal.
Il s'est accoudé à la rambarde, un verre de vodka à la main, tourné de trois quarts vers nous. Ses yeux d'un bleu d'acier, au regard hypnotique, ont percuté ceux d'Inès avec une intensité sans préliminaire. Loin de s'offusquer, Inès a modifié sa posture. Elle a redressé les épaules, creusé la cambrure de ses reins, offrant l'arrondi de son décolleté plongeant à la morsure des projecteurs pourpres. La prédatrice en elle venait de verrouiller une cible à sa mesure.
— Je vous regarde depuis le bar central, a-t-il amorcé.
Sa voix, grave et enveloppante, se frayait un chemin net à travers les décibels. Il a bu une gorgée, son regard glissant d'Inès à moi, s'attardant une fraction de seconde de trop sur l'abîme de mon dos puis sur la soie verte qui dessinait l'arrogance de mes seins, avant de revenir à sa cible principale.
— Vous avez une manière de danser ensemble et de vous adresser la parole qui rend l'air totalement irrespirable autour de vous, a-t-il poursuivi, le coin des lèvres subtilement étiré. C'est une stratégie calculée pour rendre les hommes fous, ou vous ignorez l'ampleur de la tension que vous dégagez ?
L'approche était frontale, redoutablement flatteuse. J'ai dégluti de façon visible, sentant une bouffée de chaleur irradier à la base de mon cou. Ma main s'est tétanisée sur mon verre. J'attendais d'Inès une esquive cinglante, une parade sardonique.
Mais Inès a mordu la pulpe de sa lèvre inférieure, un sourire carnassier fendant son visage. L'attraction entre eux crépitait, palpable, évidente. Elle le voulait. Et elle savait exactement comment l'attirer dans la nasse.
— Tu crois vraiment qu'on a besoin de calculer quoi que ce soit pour rendre un homme fou ? a-t-elle susurré, franchissant un demi-pas pour réduire la distance à une intimité venimeuse.
— Je crois surtout que vous savez parfaitement ce que vous faites, a répliqué l'inconnu, fasciné. Je m'appelle Maxence, au fait.
— Inès. Et voici Camille.
Maxence m'a gratifiée d'un lent signe de tête. J'ai esquissé un vague hochement de menton, le gosier trop sec pour produire le moindre son. L'odeur boisée, virile, de son parfum s'amalgamait aux effluves d'Inès pour me donner un vertige nauséeux.
— Vous êtes somptueuses, a repris Maxence, le timbre baissant d'une octave, exclusivement concentré sur Inès. Mais vous projetez une telle alchimie, vous formez un territoire si clos, qu'aucun type normalement constitué n'osera franchir la ligne ce soir. Vous êtes un fantasme sur pattes qui regarde le reste du monde de très haut.
— Un fantasme ? a répété Inès.
Son rictus s'est élargi. L'ivresse, l'adrénaline du défi et l'appétit féroce qu'elle nourrissait pour Maxence venaient d'entrer en collision. Elle a posé son verre sur la rambarde. Son regard d'obsidienne ne lâchait plus le sien. Elle voulait l'asservir, lui prouver qu'elle régnait en maîtresse absolue sur cette tension qu'il venait de théoriser.
— Tu n'as encore absolument rien vu de ce qu'on dégage, a-t-elle murmuré.
Dans un mouvement d'une fluidité de reptile, Inès a pivoté vers moi. Mon esprit naïf a cru qu'elle allait me prendre à témoin. Mais sa main droite a fendu l'air pour s'ancrer directement dans ma nuque. Ses ongles laqués se sont enfoncés dans mes cheveux châtains avec une poigne d'airain, verrouillant ma tête. Sa main gauche a saisi ma hanche à la lisière de la robe, tirant mon bassin contre le sien avec une sauvagerie qui m'a arraché un hoquet stupéfait. À travers la soie et l'infime dentelle de ma lingerie, j'ai subi la chaleur brûlante, la pression osseuse de son pubis s'écrasant contre le mien.
Et sa bouche a happé la mienne.
Ce n'était ni une bravade, ni un effleurement d'ivresse. C'était un acte d'exhibitionnisme charnel, tyrannique, pensé exclusivement pour calciner les nerfs de Maxence. Mais dès que ses lèvres, pulpeuses et saturées par la sucrosité du gin, se sont écrasées contre les miennes, la comédie a déraillé. Inès a clos les paupières, emportée par son propre raz-de-marée. Elle a mordillé ma lèvre inférieure, forçant l'ouverture, avant de glisser sa langue à l'intérieur.
Le court-circuit neurobiologique m'a foudroyée. Un gémissement caverneux, totalement involontaire, a vibré au fond de ma gorge. Mes paupières ont capitulé. Mon corps s'est plié sous la cadence humide et dominatrice qu'Inès m'infligeait.
Mais soudain, l'instinct de survie de la fille de Paris a violemment refait surface. L'image de Sylvain a clignoté dans mon esprit.
Non. Arrête ça.
J'ai trouvé la force de briser l'hypnose. J'ai plaqué mes paumes contre les clavicules d'Inès et je l'ai repoussée d'un coup sec. Le baiser s'est rompu dans un halètement. J'ai pivoté de profil, fuyant son regard, le souffle court et les joues en feu.
J'avais réussi. La bulle était percée. J'avais repris le contrôle de moi-même et je devais m'arracher de cette terrasse avant que le désastre ne soit total. J'ai amorcé un pas en arrière pour m'échapper.
Je n'ai pas pu faire le deuxième.
Dans mon dos, l'espace s'était volatilisé. Je n'ai pas heurté Maxence, c'est lui qui m'a cueillie. Une main d'homme, large, sèche et d'une chaleur implacable, s'est posée à plat sur le creux de mes reins nus. Ses doigts puissants se sont ancrés sur ma hanche, à la lisière de la soie, m'interdisant la moindre retraite. Il ne m'a pas tirée brutalement ; il a simplement agi comme un mur infranchissable, avec une force tranquille et absolue.
Je me suis figée, le cœur battant à la chamade, prisonnière de cette poigne de fer.
Maxence ne me regardait même pas. Par-dessus mon épaule, ses iris d'acier étaient exclusivement verrouillés sur Inès. Il a lâché d’un ton observateur amusé :.
— On dirait que le fantasme essaie de s’enfuir… a-t-il constaté de sa voix grave, glissant imperceptiblement son pouce sur l’os de ma hanche
Le visage d’Inès s’est d’abord figé, surprise par l’intervention. Puis, face au flegme de cet incoonu qui venait de stopper ma fuite sans le moindre effort, son masque s’est altéré. Elle a lentement mordu la pulpe de sa lèvre inférieure. L’adrénaline du défi venait de balayer sa contrariété.
D'une démarche féline, la brune a réduit le pas qui nous séparait. Elle a tendu le bras vers moi, mais au lieu de toucher ma peau, sa paume est venue se poser exactement par-dessus la large main de Maxence, au beau milieu de mon dos dénudé. Ses doigts aux ongles laqués ont lentement caressé les phalanges épaisses de l'homme, scellant leur entente sur mon propre corps.
— C’est juste qu’elle a besoin d’être bien tenue, a sussuré Inès, le regard toujours ancré dans le sien.
J'étais broyée. Écrasée psychologiquement. La superposition de leurs deux mains sur ma chair agissait comme un scellé. J'étais devenue leur trait d'union, un simple jouet palpitant pris en étau entre deux prédateurs qui s'accordaient en silence.
La décharge d'adrénaline a été d'une brutalité indicible. L'effraction de mon intégrité morale, pulvérisée par cette alliance toxique et la chaleur de leurs paumes superposées, a forcé mon organisme à capituler. En une poignée de secondes, une chaleur liquide, dense, visqueuse, s'est déversée dans mon intimité. La dentelle noire s'est gorgée d'une humidité brûlante. Je mouillais. Avec une abondance révoltante. Traversée de spasmes sourds, empalée entre ma meilleure amie et un pur étranger.
La pulsation dans mon sexe atteignit un tel paroxysme que mes genoux vacillèrent.
Inès s'est enfin arrachée à mes lèvres dans un bruit de succion impudique. Elle a retiré sa main de mon corsage avec une lenteur exaspérante, lissant le satin sur ma poitrine outragée. Elle haletait, les pommettes empourprées, les lèvres laquées de salive. Son regard de jais a crocheté celui de Maxence. Elle irradiait d'un désir triomphant, enivrée par la dévastation qu'elle venait d'opérer sur nous.
Je suffoquais. Ma bouche était anesthésiée, mon coeur tambourinait à me fendre les côtes.
Maxence n'avait pas ôté sa main de ma chute de reins. Ses doigts ont glissé, d'un infime millimètre, dessinant une balafre de feu sur ma peau moite, avant de s'étirer vers la taille d'Inès pour nous souder toutes les deux à son corps. Ses iris d'ordinaire si clairs s'étaient obscurcis, lestés d'une gravité animale.
— Ok, a-t-il concédé d'une voix éraillée, semblable à un grondement. J'ai compris. Vous êtes des monstres.
Il a fait glisser son regard de la bouche martyrisée d'Inès à mon buste frémissant, où mes tétons pointaient avec une impudeur obscène.
— On bouge, a-t-il décrété, la sentence tombant avec l'évidence d'un couperet. Tout de suite. Chez moi ou chez vous ?
Le pacte à trois flottait dans l'air saturé de basses. Sans fioritures. Inès m’a couverte d'un regard incandescent. Elle n'allait pas reculer. Elle guettait ma reddition, prête à m'engloutir avec elle dans cette nuit sans fond.
Mais dans mon cerveau liquéfié, le cynisme de la proposition a déclenché une sirène d'alarme assourdissante. Sylvain. Mon ancrage. Cinq années de certitudes balayées par la vanité d'un jeu de bar. Et par-dessus tout, la terreur viscérale de cette moiteur obscène qui imbibait ma propre lingerie, preuve organique de ma trahison imminente. Si je m'éternisais une seconde de plus, écrasée entre le torse de Maxence et le parfum d'Inès, j'allais me dissoudre totalement.
J'ai puisé dans un ultime instinct de conservation. J'ai effectué un brusque pas de côté, m'arrachant à la paume de l'homme et à l'orbite de mon amie. La soie vert sauge a claqué contre l'humidité de mes cuisses.
— Je... j'ai trop bu, ai-je bredouillé, la voix étranglée, fuyant leurs prunelles venimeuses. Je ne me sens pas bien du tout.
— Camille, déconne pas, a chuchoté Inès, tendant le bras pour sceller mon poignet. Reste, on...
— Non ! ai-je cinglé en reculant d'un autre pas, luttant pour aspirer un filet d'air. J'ai la tête qui tourne. J'ai la nausée. Je rentre à l'appartement. Laissez-moi.
L'excuse relevait du cliché monumental, mais ma pâleur cadavérique et les soubresauts de ma poitrine lui conféraient l'urgence d'une crise véritable. Sans leur octroyer le moindre délai pour échanger un regard ou formuler une objection, j'ai pivoté sur mes talons et j'ai fendu la marée humaine à contre-courant. J'ai joué des coudes avec brutalité, percutant des épaules, renversant des verres, sourde aux jurons, propulsée par un besoin primitif de fuite.
J'ai été recrachée hors du club, sur le quai pavé du port. L'air marin a flagellé mon visage en feu, impuissant à juguler l'incendie intérieur. D'un geste frénétique, j'ai arraché les lanières de mes sandales pour courir pieds nus sur le calcaire poli. Mes talons claquaient sourdement sur la pierre tandis que je dévorais les marches remontant vers la location. À chaque foulée, la robe de satin glissait sur ma peau suante, ravivant la sensibilité exquise de mes tétons érigés, et la friction de mes cuisses ravivait la brûlure humide de mon entrejambe. Je fuyais le bar. Je fuyais l'emprise toxique d'Inès et la silhouette de Maxence. Mais, avalée par les ténèbres de Hvar, je sus avec une effroyable lucidité qu'il m'était désormais impossible d'échapper à la monstruosité de mon propre désir.
J'ai repoussé la lourde porte en chêne de l'appartement et j'ai tourné le loquet à double tour avec un claquement sec. Le silence de l'Airbnb m'a percutée comme une chape de plomb. Plus de basses organiques, plus de foule moite, plus de regards masculins braqués sur ma nudité. Sarah s'étourdissait encore dans la fosse du club, Chloé devait papilloter au comptoir en teck, et Inès... Inès était restée dans l'orbite de Maxence.
J'ai traversé le grand salon noyé de ténèbres. La voûte plantaire de mes pieds nus imprimait de furtives traces de poussière calcaire sur le parquet clair. Ma respiration était hachée, erratique. Mon cœur s'emballait sous mes côtes avec la frénésie d'un oiseau pris au piège. Sans allumer la pièce principale, je me suis réfugiée dans le sanctuaire de la salle de bain en marbre brut et j'ai actionné les lumières chaudes du miroir.
L'image que m'a renvoyée la glace m'a clouée sur place.
Cette fille n'était pas la Camille parisienne, l'architecte de ses propres émotions. Mes cheveux châtains s'emmêlaient, alourdis par le vent et le sel de l'Adriatique. Mes pommettes irradiaient d'une fièvre coupable. Mais c'était ma bouche qui signait ma défaite : mes lèvres étaient gonflées, obscènement rosies, encore saturées du goût sucré de gin et de la cerise artificielle du gloss d'Inès.
J'ai ouvert le robinet à fond, aspergé mon visage d'eau glacée pour tenter d'étouffer l'incendie. J'ai attrapé ma brosse à dents et j'ai frotté avec une énergie punitive, espérant exorciser cette fragrance ambrée, foncièrement féminine, qui semblait s'être incrustée jusque dans mon haleine. J'ai ensuite laissé couler l'eau dans le bac de douche pour effacer la crasse des ruelles qui noircissait mes talons.
C'était un rituel d'urgence. Un besoin viscéral de me récurer, de me couler dans le moule d'une normalité sécurisante. L'illusion a volé en éclats dès que j'ai porté les mains à ma nuque.
D'un index tremblant, j'ai dénoué le lacet de la robe vert sauge. Le satin liquide a glissé de mes épaules, frôlant l'érection douloureuse de mes seins avant de s'écraser sur le carrelage. Je me suis retrouvée face à mon reflet, vêtue de ce seul fil de dentelle noire.
J'ai baissé les yeux, incapable de détourner le regard de mon propre naufrage moral. L'échancrure de ma lingerie était lourde, vaincue. La flaque d'humidité, dense, poisseuse, débordait du triangle de dentelle, luisant sous la morsure des ampoules. J'avais mouillé comme une novice en pleine révélation charnelle, sans l'ombre d'une retenue, par la simple conjuration des mains d'une femme et d'un inconnu sur ma peau.
J'ai ôté le sous-vêtement avec un frisson de dégoût et de fascination mêlés, l'abandonnant sur le rebord du lavabo comme la pièce à conviction de ma trahison. Je me suis séchée à la hâte, enfilant un short de pyjama en coton propre et un débardeur doux, priant pour que la candeur du tissu apaise la fièvre de mon corps.
Mais lorsque je me suis glissée sous les draps frais de la suite parentale, l'immobilité m'a suppliciée. Mes tempes cognaient. Une chaleur résiduelle, têtue, irradiait toujours depuis le creux de mon ventre. L'iris bleu glacier de Maxence, le parfum musqué d'Inès, l'empreinte de cette main colossale sur mes reins tournaient en boucle sous mon crâne. La culpabilité me rongeait, certes, mais elle était atrocement infectée par un désir inachevé.
Je devais crever l'abcès. Je devais m'arrimer à la voix de mon point d'ancrage.
J'ai attrapé mon smartphone. L'écran fissuré a cisaillé l'obscurité : 03h15. J'ai fait coulisser la lourde baie vitrée et je me suis exilée sur la terrasse.
L'air de la nuit croate était dense, immobile. Je me tenais seule dans le noir complet, avec pour unique compagnie le bruit sourd et régulier du ressac de la mer. Je me suis recroquevillée dans l'angle du canapé d'extérieur, ramenant mes genoux contre ma poitrine.
J'ai pressé le contact « Sylvain » et j'ai collé l'appareil à mon oreille.
Bip... Bip...
À chaque tonalité, mon estomac se tordait. J'avais un besoin organique de me confesser pour vomir ma faute, mais une petite voix lâche, tapie dans l'ombre, le suppliait de ne pas décrocher. Dors, Sylvain. Sombre. Ne m'oblige pas à l'avouer. S'il ignorait l'appel, l'absolution m'était accordée par défaut, et je pourrais noyer cette nuit sous un mensonge d'omission aux premières lueurs de l'aube.
Mais à la deuxième sonnerie, le vide de la ligne s'est rompu.
Il ne dormait pas. La voix ensommeillée de mon compagnon a jailli, cherchant ses repères dans la nuit. En toile de fond, j'ai capté les dialogues en anglais d'un film d'action, instantanément coupés par le clic sec d'une télécommande.
— Camille ?
Son timbre était strié d'une inquiétude brutale.
— Qu'est-ce qui se passe ? Il est plus de trois heures du mat'. T'as un problème ? Vous êtes où ?
Les vannes ont cédé. Mes défenses psychologiques se sont pulvérisées et j'ai déballé mon récit d'un seul trait, sans reprendre mon souffle. J'étais persuadée que si je reprenais mon souffle, la panique m'étoufferait.
— Je suis rentrée à l'appartement, Sylvain. Seule. Je suis désolée, j'ai paniqué, je te jure que j'ai paniqué. J'ai mis la robe d'Inès, tu sais, celle qui a le dos nu, et Inès m'a interdit de mettre un soutien-gorge. On est allées au club... et ce type, Maxence, s'est approché. Il était immense. Il a défié Inès. Il a dit qu'on dégageait une tension intime et qu'elle n'aurait jamais le cran d'aller au bout.
— Attends... a coupé Sylvain, la voix percutée par la confusion. Inès a fait quoi ?
— Elle m'a embrassée, Sylvain. Mais ce n'était pas pour rire. Elle m'a agrippée par la nuque avec une force dingue, elle m'a plaquée contre elle et elle a mis sa langue. Et... et elle a glissé sa main sous la soie de la robe. Elle a empaumé mon sein nu, elle m'a pétri la poitrine devant lui. Et l'autre, Maxence, il s'est collé derrière moi. Il a plaqué sa main en plein milieu de mon dos. Puis il a proposé qu'on s'arrache chez lui tous les trois. Je te jure, Sylvain, j'ai eu une peur bleue d'avoir mal agi. Je suis partie en courant. Pardonne-moi, je n'aurais jamais dû la laisser m'approcher.
Je me suis tue, haletante, les yeux brulants de larme.
J'attendais l'impact. J'attendais la décharge de jalousie, le givre du reproche ou la colère.
Le vide a persisté. Un silence abyssal de cinq secondes s'est installé au bout du fil.
À sept cents kilomètres de là, l'acoustique de la chambre parisienne a imperceptiblement muté. Le froissement lourd d'une couette repoussée. Le souffle de l'homme que j'aimais s'était soudainement ralenti, comme écrasé par le poids des images que je venais de lui livrer. Il accusait le choc, digérant la scène.
— Camille... a-t-il commencé, la voix tendue, presque prudente. Tu es en train de me dire que ce type a posé sa main sur toi en plein milieu du club ?
— Oui, ai-je bredouillé. Dans le bas de mon dos. Sa main était... colossale. Brûlante. J'étais prise en étau entre son torse et les seins d'Inès.
— Et Inès... ses lèvres... comment elles étaient ? Tu l'as repoussée ?
J'ai fermé les yeux, ravalant un sanglot.
— J'étais tétanisée, Sylvain. Je n'ai pas pu l'en empêcher. Elle m'a forcé la bouche.
— Est-ce que tu as ouvert la bouche ?
La précision chirurgicale de la question m'a glacée. Ce n'était pas le ton d'un juge. Le timbre de Sylvain venait de descendre d'une octave, devenant rauque. Le choc laissait place à une curiosité morbide, incandescente.
— Oui... j'ai ouvert la bouche, ai-je avoué. Sa langue était épaisse. Chaude. Et quand elle m'a pincé le téton sous la robe... j'ai perdu la tête. J'ai eu si honte, Sylvain.
— Ne t'excuse pas, a-t-il soufflé, l'angoisse s'évaporant totalement de sa voix. Ne t'excuse surtout pas. Est-ce que tu as mouillé ?
La question m'a frappée comme un coup de poing.
— Sylvain... qu'est-ce que tu dis ?
— Réponds-moi. Quand ce type t'a ancrée contre lui et qu'Inès malmenait ta poitrine... qu'est-ce qui s'est passé dans ta culotte ?
J'ai dégluti avec fracas, mes ongles s'enfonçant dans la toile du coussin. La dentelle de mon string trempée, échoué sur le lavabo, est venu percuter mon esprit avec une violence obscène.
— J'ai inondé ma dentelle, Sylvain, ai-je lâché, les cordes vocales brisées par l'impudeur. En une fraction de seconde. J'étais trempée Sylvain … J’avais tellement honte, au beau milieu de la terrasse.
Au bout du fil, Sylvain a maudit les cieux entre ses dents. Son souffle s'est mué en un halètement rocailleux.
— Bordel... a-t-il grondé. Tu n'imagines même pas à quel point ça me rend fou de t'entendre dire ça. Je suis en train de bander comme un damné, Camille. Tu sais ce que je fais, là ? J'ai ma queue dans la main. Je la serre très fort et je me branle en imaginant ses doigts sur ton sein.
L'aveu a agi comme une onde de choc. Entendre mon copain revendiquer l'érection qu'il martelait dans son poing à Paris, s'installant dans son lit pour se masturber, électrisé par ma transgression, a balayé la culpabilité qui me rongeait les sangs.
— Touche-toi, a-t-il ordonné, le timbre étranglé, me guidant à distance. Glisse ta main tremblante sous ton short de pyjama, maintenant. Fais-le avec moi.
J'ai esquissé un mouvement de recul instinctif.
— Non... ai-je haleté, luttant encore par réflexe de loyauté. Sylvain, c'est mal... Je suis partie pour te protéger. C'est obscène.
— C'est exactement pour ça que je le veux. Je t'en donne l'autorisation. Offre-le moi. Tu as fui parce que tu as été terrifiée par ce que ton corps réclamait. Imagine qu'on y est. Tu es sur la terrasse, écrasée entre eux deux. Et tu ne fuis pas. Dis-moi ce qui se passe, là, tout de suite.
Le feu vert venait d'être donné. Mon compagnon me suppliait d'ouvrir les portes de l'enfer.
J'ai glissé mes doigts sous l'ourlet de coton, téléguidée par une urgence nouvelle. La moiteur de mon entrejambe m'attendait, brûlante. Dès que la pulpe de mon majeur a effleuré l'hyper-sensibilité de mon clitoris, un spasme foudroyant m'a arraché un cri aigu.
La barrière temporelle a explosé. Le fantasme s'est matérialisé devant mes yeux fermés, s'ancrant au présent de l'indicatif.
— Inès... ai-je gémi, la respiration saccadée. Inès glisse sa main derrière ma nuque. Elle tire sur le lacet. Ma robe tombe au sol.
— Et la foule autour de vous ? a sommé Sylvain, le souffle court.
— Il n'y a plus de foule, ai-je murmuré, effaçant le club de mon esprit pour ne garder que la pénombre pourpre. Il n'y a plus de musique. Juste nous trois, isolés sur la terrasse au-dessus de la mer.
Je brodais. Je tissais cette toile obscène avec une précision diabolique, m'agrippant à cette certitude comme à une bouée : ce n'est pas réel. Je n'ai pas couché avec eux. J'invente tout ça pour le rendre fou de désir, c'est juste un jeu de rôles.
Mais soudain, au bout du fil, la voix de Sylvain a changé. Il n'était plus le simple spectateur de ma confession. Il a posé le décor et a pris les rênes.
— Il ne te lâche pas, a-t-il murmuré, le timbre épaissi par l'excitation, devenant le maître de ma perdition. Maxence s'approche. Tu es complètement nue devant lui, juste en string. Ses grandes mains attrapent tes hanches.
— Oui... ai-je frissonné, le cœur battant à tout rompre en entendant mon compagnon dicter le scénario.
— Inès te plaque sur la banquette, a poursuivi Sylvain, le rythme de sa propre masturbation s'accélérant, audible à travers le micro. Elle t'étouffe avec sa langue pour que tu ne cries pas, parce que lui, il se met à nu derrière toi. Il sort sa queue. Elle est comment, Camille ?
— Monstrueuse, Sylvain. Une grosse bite épaisse, sombre, gonflée de veines.
— Tu ouvres grand tes jambes, a-t-il dicté d'une voix rauque et implacable. Tu te cambres pour lui offrir ton cul... Et il s'installe entre tes cuisses. Il frotte son gland contre ta chatte détrempée. Et il pousse, Camille. Il rentre. Doucement d'abord, pour forcer l'entrée, puis il enfonce toute sa longueur en toi, d'un seul coup, jusqu'à la racine.
Le fait d'entendre Sylvain m'empaler mentalement sur le sexe d'un autre homme a balayé mon ultime filtre de décence. L'effondrement des barrières de mon propre corps agissait comme un détonateur absolu. Il venait d'accomplir l'acte dans notre imaginaire ; il m'appartenait désormais de lui en faire subir les conséquences. J'ai repris le flambeau du fantasme pour lui décrire l'onde de choc de l'intérieur.
— Je l'accueille... ai-je haleté, mon bassin ondulant frénétiquement sur la toile du canapé pour percuter mes doigts. Il me distend de l'intérieur, Sylvain. C'est douloureux tellement il est large. Je sens la chaleur de sa queue brûler au plus profond de mon ventre. Il me remplit complètement. Mes parois sont étirées à l'extrême, ça tire, mais Inès me caresse les seins pour que je me détende. Elle m'oblige à relâcher mes muscles. Je m'ouvre totalement à lui...
— Dis-moi que tu aimes ce qu'il te fait... a rugi Sylvain. Dis-moi comment il te baise.
— Il commence à bouger, ai-je gémi, les yeux révulsés dans la nuit croate. Des coups lents, très lourds. À chaque fois qu'il s'enfonce, il m'écarte un peu plus. Mon bassin se soulève sur le cuir de la banquette. J'ai l'impression qu'il va me déchirer en deux, mais c'est tellement bon... La salive d'Inès coule dans ma gorge pendant qu'il me pilonne. Je me donne complètement à lui, Sylvain. Je me laisse défoncer...
La fiction et la réalité fusionnaient irrémédiablement. L'excitation, nourrie par le pouvoir suprême de mon propre récit pour l'exciter lui, devenait atrocement palpable. Le fait de savoir que je fabriquais cette débauche sur mesure pour mon homme, que j'étais l'auteure exclusive de cette mise en scène, agitait mes nerfs comme une décharge. Ce n'était pas l'inconnu qui me faisait mouiller : c'était l'idée d'offrir ce théâtre vocal au seul homme de ma vie.
La montée de ma propre jouissance, dopée par mes propres mensonges, était fulgurante. Mais au cœur de ce vertige charnel, un besoin viscéral de mon compagnon m'a rattrapée. Je ne voulais pas franchir la ligne d'arrivée seule, abandonnée dans cette illusion.
— Sylvain... tu en es où ? ai-je supplié, la voix brisée par l'urgence, mes doigts ralentissant à peine leur tempo. Dis-moi que tu y es presque... Je veux qu'on jouisse ensemble.
— Je suis à la limite, Camille... a-t-il grogné, son souffle heurté saturant la ligne. Je ne vais plus tenir très longtemps... Mon Dieu, prends-le... prends-le jusqu'au bout...
Savoir que je tenais son orgasme au creux de mes mots m'a fait basculer.
— Je vais jouir ! ai-je crié dans le téléphone, la voix secouée par les convulsions de mon bassin. Oh putain, je jouis, Sylvain, je jouis avec toi !
L'obscénité inouïe de notre création à deux a été le détonateur. Une décharge nucléaire m'a traversée de la vulve à l'occiput. Mes cuisses se sont verrouillées, dures comme de l'acier dans l'air tiède. J'ai mordu le tissu de mon débardeur pour étrangler mon hurlement, tandis qu'un séisme orgasmique broyait mon intimité en secousses telluriques ininterrompues. Dans la fraction de seconde qui a suivi, j'ai entendu Sylvain rugir à Paris, déchargeant sa propre semence en parfaite synchronisation avec mon abandon, son souffle se coupant net dans un râle de jouissance absolue.
Le silence est retombé sur la ligne, poisseux, lourd. Seul le ressac de nos deux respirations agonisantes enjambait les frontières.
Mes muscles se sont désarmés, millimètre par millimètre. La sueur refroidissait sur ma peau. L'angoisse s'était pulvérisée, laissant dans son sillage une plénitude liquide, anesthésiante.
— Camille, a fini par murmurer Sylvain.
Son timbre avait recouvré son flegme habituel, mais il était nimbé d'une gravité inédite, follement complice.
— Oui... je suis là, ai-je soufflé, la poitrine heurtée par les derniers soubresauts de l'orgasme.
— Écoute-moi très attentivement. Ce soir, tu as fui. C'est humain, c'était le premier choc, tu as enclenché le siège éjectable. Mais c'est de l'histoire ancienne.
J'ai froncé les sourcils dans la pénombre, pressant le combiné contre ma joue humide.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Je te donne carte blanche, Camille. Pour l'intégralité de la semaine. Si Inès veut continuer à te manipuler, tu la laisses opérer. Si Maxence ou un autre vous ouvre sa porte, tu la franchis. Tu as mon blanc-seing total pour explorer tout ce qui se présentera. Zéro limite.
Le vertige m'a saisie à la gorge. L'autorisation était chimérique, irréelle.
— Mais il y a une condition non négociable, a-t-il repris d'un ton d'airain.
— Laquelle ?
— Tu as l'interdiction absolue de fuir à nouveau. Quoi qu'Inès initie, quoi que ces types t'imposent, tu as l'obligation de tout vivre. Et le lendemain matin, dès que tu es isolée, tu m'appelles et tu as l'obligation de me rapporter chaque détail. Leurs mains, leurs fluides, l'épaisseur de leurs queues, le degré de ton mouillage. Tu me restitues tout. C'est notre deal.
J'ai dégluti, sentant un écho pulsatile se réveiller paresseusement au fond de mon ventre. Ce n'était pas la fin d'une époque ; c'était le scellement d'un pacte d'une perversité magnifique et indestructible.
— C'est notre deal, ai-je entériné dans un souffle.
Un silence beaucoup plus doux a enveloppé la ligne. La brutalité s'était dissipée pour céder la place à une intimité ouatée, une tendresse conjugale qui contrastait avec une délicatesse inouïe face au carnage verbal que nous venions de perpétrer.
— Va te coucher, Camille, a-t-il murmuré avec une douceur infinie. Tu dois être vidée.
— Oui...
— Dors bien, mon amour. Profite de ta journée de demain. Et n'oublie pas : tu me racontes tout.
— Promis. Je t'aime, Sylvain.
— Je t'aime aussi.
Il y a eu un ultime battement suspendu, une seconde où nos souffles se sont effleurés, puis la connexion s'est éteinte dans un déclic feutré.
J'ai laissé glisser mon smartphone sur mes genoux, l'écran noir me reléguant dans les ténèbres de la terrasse.
La bise nocturne avait glacé la sueur sur ma nuque, mais le brasier intérieur n'avait pas rendu les armes : il avait mué. La culpabilité avait été expurgée, dissoute par la grâce de la voix de Sylvain. Devant moi s'étalait une semaine de pure impunité, une arène où mon seul devoir consistait à céder à l'abîme pour mieux le lui servir en offrande.
Je me suis arrachée au canapé, les jambes chancelantes, ivres de l'orgasme, et j'ai regagné la chambre à pas de loup pour me faufiler sous le drap frais. En scellant mes paupières, l'esprit hanté par l'iris bleu glacier de Maxence et la bouche charnue d'Inès, j'ai souri dans le noir. Plus aucune chaîne ne me retenait de sombrer.
Inès a pianoté les quatre chiffres du boîtier sécurisé fixé près de la serrure. La lourde porte en chêne a cédé dans un grincement sourd, libérant un souffle d’air conditionné providentiel qui nous a balayé le visage.
L’appartement surpassait largement le charme des photos de l'annonce : de hauts plafonds voûtés, des murs enduits d'une chaux immaculée, un parquet en chêne clair et, au bout de la vaste pièce de vie, d’immenses baies vitrées coulissantes ouvrant sur une terrasse suspendue au-dessus des toits. Sur l’îlot central en marbre de la cuisine, une feuille de papier kraft avait été laissée bien en évidence, calligraphiée d'une écriture penchée : « Welcome to Hvar, girls! A taste of our local vineyard to start your week. Enjoy the sunset. – Goran ».
Juste à côté du carton d'accueil trônait un seau à glace en inox où reposait une bouteille de Pošip déjà rafraîchie, son verre vert sombre ruisselant de condensation.
— Déjà, Goran, je l’aime d'amour, a décrété Sarah en balançant son énorme sac de voyage en toile au pied du canapé d'angle en lin.
L’attribution des chambres s’est réglée en trente secondes chrono, avec cette redoutable efficacité forgée par dix ans d’amitié depuis nos années de lycée. L’Airbnb ne comptant que deux chambres doubles, Sarah et Chloé se sont immédiatement approprié la plus petite au fond du couloir, tandis qu’Inès m’entraînait d'autorité vers la suite parentale. Celle-ci bénéficiait d'un accès direct à la terrasse et d'un immense miroir en pied encadré d'ampoules à la lumière chaude.
En moins de deux minutes, le désordre organique et familier de nos vacances s’est emparé des lieux.
Sarah est reparue dans le salon, se débarrassant de son jean et de son débardeur au milieu de la pièce, sans la moindre pudeur, pour enfiler un maillot de bain noir asymétrique. Inès a suivi le mouvement. Elle a fait glisser sa combinaison d’été le long de ses jambes pour se retrouver en simple string de dentelle noire, sa peau mate déjà perlée d'un voile de sueur. Elle a étiré ses bras au-dessus de sa tête, cambrant les reins avec cette aisance corporelle insolente qui ne l'avait jamais quittée, s'admirant une fraction de seconde dans le reflet de la baie vitrée sans prêter la moindre attention au potentiel vis-à-vis des toits voisins.
Moi, j’avais tiré ma valise rigide de mon côté du lit double. Agenouillée sur le carrelage frais, j’alignais méthodiquement mes trousses de toilette sur la commode en bois blanchi. Je lissais soigneusement le tissu d'un débardeur en lin beige avant de le suspendre sur un cintre, puis un deuxième, puis une robe chemise que je défroissais du plat de la main. Mes gestes se voulaient précis, cadencés, reproduisant machinalement l’organisation géométrique rassurante de mon dressing du 11e arrondissement. Je tirais sur les petits plis avec la pulpe de mes pouces pour m'assurer que rien ne s'abîme.
— Arrête de ranger, Camille, ça me donne des palpitations rien qu’à te regarder, a résonné la voix d'Inès depuis la cuisine.
J'ai perçu le cliquetis métallique d’un tiroir que l'on fouille, le tintement d'un tire-bouchon, puis le claquement net et sec du liège qu'on extrait de force du goulot.
Je me suis relevée, époussetant un grain de poussière illusoire sur mes cuisses, avant de rejoindre l'îlot central. Inès venait de remplir quatre grands verres à pied avec le vin blanc offert par notre hôte. Elle m’en a tendu un sans ajouter un mot.
J'ai enveloppé le pied du verre de mes doigts. Le contact du cristal glacé contre ma paume moite m'a procuré un soulagement immédiat. Sans attendre qu'une de nous porte un toast, j’ai avalé une longue gorgée. Le vin s'est révélé sec, minéral, presque agressif, strié de notes d'agrumes et de sel. Je l'ai bu un peu trop vite. J'ai dû déglutir avec force, sentant le liquide froid descendre comme une lame le long de ma gorge, tandis que Sarah synchronisait une petite enceinte Bluetooth d'où s'échappèrent les premières basses sourdes d'un set électro.
— Allez, tout le monde dehors, a ordonné Inès en saisissant la bouteille par le col d'une main et son verre de l'autre. On ne s'est pas tapé trois heures de vol pour moisir sous la clim.
La terrasse déployait bien vingt-cinq mètres carrés de dalles calcaires immaculées qui restituaient insidieusement la chaleur emmagasinée tout au long de la journée. Le panorama y était à couper le souffle. Au-delà de la rambarde en fer forgé noir, la cascade de toits en tuiles orangées de la vieille ville dégringolait vers le port, où s'alignaient les mâts élancés des voiliers et les coques étincelantes des yachts de passage, doucement bercés par une mer d'huile.
Chloé s'est laissée choir sur le grand canapé d'extérieur aux coussins beiges. Elle avait enfilé un bikini pastel qui mettait en valeur sa silhouette menue. Elle a attrapé un flacon d'huile scintillante au monoï et a entrepris de s'en enduire les jambes avec une lenteur calculée, étirant le liquide doré sur la peau de ses cuisses pour les faire luire sous la lumière rasante de dix-neuf heures.
— Franchement, je revis, a-t-elle soupiré en renversant la courbe de son cou en arrière pour capter les derniers rayons de soleil. J’avais l'impression de crever à petit feu sous le périph avant de partir.
— Et avec ton mec, d'ailleurs ? a relancé Sarah, installée en tailleur sur la table basse en teck, le pouce rivé sur son téléphone pour faire défiler les stories des beach clubs environnants. C'est réglé ou c'est ouvert ?
— Avec Arthur ? Chloé a haussé les épaules, balayant la question d'un revers de main luisant d'huile. C'est sympa. Ça fait six mois, on s'entend bien, on se fait des restos, on dort ensemble le week-end. Mais bon… ce sont les vacances. On ne s'est rien juré de définitif, je ne vais pas m'interdire de respirer ni me coller des œillères juste parce qu'il a laissé un double de ses clés sur ma commode.
J'ai porté mon verre à mes lèvres, m'humidifiant machinalement la bouche. Le vent tiède caressait mes avant-bras, mais je restais l'unique fille du groupe encore vêtue de son short en jean ajusté et de son t-shirt blanc en coton. Mes doigts ont instinctivement pincé l'ourlet de mon short, tirant le tissu rigide d'un centimètre vers le bas, comme pour me barricader et m'assurer que rien de disgracieux ne dépassait.
Inès, qui s'était accoudée à la rambarde face au vide, a pivoté vers moi. Sa poitrine généreuse, totalement libérée sous le décolleté plongeant de son dos nu, captait l'incandescence du crépuscule. Elle a planté son regard sombre et rieur droit dans le mien.
— Prends des notes, Camille, a-t-elle lancé, les lèvres étirées par un sourire en coin.
— Des notes sur quoi ? ai-je répliqué, la voix légèrement plus aiguë que d'habitude.
— Sur la légèreté. Chloé a saisi le concept. Toi, ça fait quarante minutes qu'on a passé le pas de la porte, tu as déjà classé tes débardeurs par pantone sur tes cintres, t'as checké deux fois le verrou de la baie vitrée et je parierais ma soirée que tu as envoyé un compte-rendu d'atterrissage à la minute près.
— C'était Sylvain, me suis-je défendue en croisant prestement les chevilles sous la table en teck. Je le rassurais juste, je lui disais qu'on avait récupéré les clés de l'Airbnb et que la vue était dingue.
Inès a aspiré une gorgée de son vin, laissant le buvant du verre glisser lentement sur ses lèvres charnues.
— Sylvain. Cinq ans de perfection absolue. Le dîner chez le traiteur italien du vendredi, le petit footing le long du canal le dimanche, les vacances sécurisées six mois à l'avance au millimètre près. C'est magnifique, Camille, je le pense vraiment. Mais on est en Croatie. T'es avec nous pour une semaine, pas en séminaire avec ton calendrier partagé. Débranche ton putain de cerveau parisien.
J'ai esquissé un rire bref, un peu sec, pour désamorcer la pique. Mes ongles ont gratté machinalement l'étiquette trempée de la bouteille posée devant moi, détachant une pellicule de papier blanc. J'ai détourné les yeux vers la ligne de l'horizon, là où la voûte céleste basculait du doré au violet profond.
— Je sais très bien m'amuser, Inès.
— T'amuser dans les clous, oui. Lâcher le volant, c'est une autre galaxie.
Sarah a verrouillé l'écran de son téléphone d'un coup de pouce sec et a tapé dans ses mains.
— Inès a mille fois raison. Règle numéro un de la semaine : zéro filtre, zéro putain de contrôle. On est à mille bornes de Paris, personne ne nous connaît ici, personne ne nous jugera. Chacune doit sortir de sa propre zone de confort. Moi, je prends le lead sur la nuit, je vous traîne dans les spots les plus chauds de l'île jusqu'à six heures du matin. Chloé, toi tu arrêtes de jouer la sainte-nitouche effarouchée avec ton Arthur et tu dragues ouvertement ce soir au bar. Et Camille…
Inès s'est décollée de la rambarde et a traversé la terrasse d’une démarche de félin. Elle est venue s'installer sur le rebord du canapé, à quelques millimètres de moi. La chaleur de sa peau nue, nimbée d'un mélange de monoï et de sa fragrance ambrée si caractéristique, rayonnait contre mon épaule.
— Camille, a repris Inès, le timbre de sa voix tombant d'une octave, je prends les commandes de ta carrosserie pour la soirée. Tu vas oublier tes petites robes sages et tes jeans taillés sur mesure. Tu ne décides plus de rien. Interdiction formelle de négocier le bout d'un lacet.
Ma gorge s’est nouée instantanément. J'ai dégluti, sentant une bouffée de chaleur subite irradier le long de mon cou et venir empourprer mes pommettes. J'ai cherché à dégainer une réplique ironique, une de nos parades habituelles héritées du lycée, mais l’assurance insolente, presque prédatrice, gravée dans les iris d'Inès a réduit mes arguments à néant. J'ai sifflé le fond de mon verre de Pošip d'un trait pour me donner une contenance de façade.
— Qu'est-ce que tu as encore manigancé ? ai-je fini par lâcher dans un souffle.
— Lève-toi, m’a-t-elle intimé en refermant une poigne ferme sur mon poignet.
Elle m'a tractée vers l'intérieur, me guidant à travers la fraîcheur du salon jusqu'à notre chambre. Les rires clairs de Chloé et les basses rythmiques de Sarah sont restés confinés sur la terrasse, étouffés par le lourd panneau de la baie vitrée qui a glissé derrière nous.
La chambre parentale baignait dans une demi-pénombre dorée, striée par les ombres des persiennes. Les petites ampoules nues qui encadraient le miroir en pied diffusaient un halo intimiste. Inès s'est avancée vers son bagage ouvert sur le porte-valise, a écarté sans ménagement ses trousses de toilette et ses flacons de parfum, avant d'en extraire un tissu liquide et extrêmement fluide, d'un vert sauge profond. D'un coup de poignet sec, elle l'a claqué dans l'air. La matière s'est déployée comme une coulée d'eau vive.
Elle a jeté l'étoffe sur le couvre-lit défait et s'est assise sur le bord du matelas, les mains ancrées à plat sur ses cuisses mates, me fixant avec cette intensité carnassière qui forçait l'obéissance.
— Tiens, enfile ça, a-t-elle murmuré, son ton virant à la confidence crue. Je te préviens, cette robe, c'est mon arme de destruction massive. Je la dégaine uniquement quand j'ai décidé de rendre un mec complètement dingue ou de me le faire avant la fermeture du bar. Sur moi, avec mon bonnet D, ça déborde de partout, c'est presque trop lourd, trop vulgaire. Mais sur toi… avec ton mètre soixante-huit, la fermeté de tes seins et ta cambrure, elle va tomber avec une insolence parfaite.
Elle a ménagé une pause, savourant le silence épais qui s'était refermé sur nous.
— Allez, vire ce t-shirt. Et surtout, interdiction formelle d'enfiler un soutif : ce tissu a été pensé pour ne tolérer rien d'autre que la peau.
Je suis restée paralysée deux secondes au beau milieu de la pièce. La buse de la climatisation me soufflait un air froid sur la nuque, mais j'avais l'impression physique que la température de la pièce venait de bondir de dix degrés. Sous le regard noir, indéfectible d'Inès, j'ai croisé les bras, accroché l'ourlet de mon t-shirt et je l'ai fait glisser par-dessus ma tête avec résignation. J'ai ensuite fait sauter le bouton en cuivre de mon short en jean pour le laisser s'écrouler sur le carrelage.
Je me suis retrouvée exposée devant le miroir en simple soutien-gorge de coton blanc et un fin string en dentelle noire qui dégageait impudiquement la rondeur de mes fesses et le galbe de mes hanches.
Inès n'a pas détourné les yeux de mon reflet une seule fraction de seconde. J'ai glissé mes mains dans mon dos, cherchant l'agrafe de mon soutien-gorge avec des doigts rendus maladroits par l'alcool et l'appréhension. Dès que le crochet métallique a cédé, j'ai laissé choir la lingerie sur la couette. Mes seins se sont libérés, blancs, ronds et insolents, mes aréoles rosées réagissant immédiatement à l'air frais de la pièce.
Inès s'est redressée. Elle a ramassé la robe en satin. En l'approchant de mon visage pour l'enfiler par ma tête, les notes vanillées, musquées et terriblement boisées de son propre parfum m'ont percutée de plein fouet, entêtantes et charnelles.
L'étoffe a glissé sur mes épaules, coulant à la manière d'une seconde peau glacée le long de mon buste. Le contact brutal de la soie lisse, directement apposée sur mes tétons nus, a durci la pointe de mes seins. J'ai violemment tressailli. Mes tétons ont pointé sous la soie fine avec une netteté agressive, venant tendre le tissu vert en deux reliefs saillants. Guidée par un réflexe d'auto-protection primaire, j'ai instantanément croisé les bras sur ma poitrine pour masquer le désastre.
— Baisse les bras, Camille, a chuchoté Inès, dont la voix résonnait désormais juste derrière ma nuque.
J'ai obéi, relâchant mes bras le long de mes cuisses avec une lenteur résignée. Face au miroir, j'ai accusé le choc. À l'avant, le tissu s'écroulait en un drapé liquide, laissant transparaître chaque palpitation de mes seins nus. Mais à l'arrière, la robe n'existait tout bonnement pas : le dos était intégralement ouvert. L'encolure dévoilait ma nuque, le sillon de ma colonne vertébrale, le creux de mes omoplates, plongeant en une échancrure vertigineuse qui venait mourir tout en bas des reins, révélant la naissance ombrée de ma cambrure pour s'arrêter un millimètre à peine au-dessus de la ficelle noire de mon string.
Inès a saisi les deux fins cordons de satin pour ajuster le col lichette. Ses doigts chauds sont venus frôler délibérément la peau ultra-sensible de ma nuque, y semant un frisson électrique. Elle ne s'est pas arrêtée en si bon chemin : ses ongles manucurés ont glissé le long de chaque vertèbre de ma colonne découverte, traçant une ligne de feu lente et appliquée jusqu'au creux de mes reins avant de remonter nouer le lacet au creux de mon cou.
Mon souffle est resté coincé dans ma trachée. Dans le reflet de la glace, mes yeux noisette trahissaient un vertige absolu, presque enfantin. À chaque micro-mouvement de mon torse, le satin frôlait le bord de ma poitrine, menaçant de s'écarter au moindre faux pas.
— Regarde-toi, a soufflé Inès avec une satisfaction vorace, venant poser brièvement le plat de ses paumes chaudes sur le haut de mes épaules dénudées. T'es sublime. Si tu rentres seule ce soir avec ça sur le dos, c'est que les mecs de cette île méritent qu'on leur crève les yeux.
Une heure plus tard, les verres asséchés et nos maquillages soigneusement achevés, nous claquions la porte de l'Airbnb. La nuit avait avalé la ville d'un trait, recouvrant l'Adriatique d'un manteau bleu marine profond et constellé de lumières lointaines.
Nous nous sommes engagées dans la longue volée de marches en pierre calcaire polie qui dégringolait en lacets serrés depuis nos hauteurs jusqu'aux quais illuminés. Le cliquetis métronomique de mes sandales à talons hauts résonnait contre les façades en pierre sèche. L'air nocturne avait conservé sa tiédeur, mais s'était chargé d'une électricité indéniablement festive. Dès les premières marches descendues, le vent puissant venu du large s'est engouffré sans obstacle contre mon dos nu. La sensation s'est avérée saisissante : sans armature serrée, sans l'épaisseur d'un coton rassurant, la brise courait librement depuis ma nuque jusqu'à la naissance de mes fesses.
À chaque pas chancelant, le satin vert liquide ondulait contre mes cuisses et revenait caresser la pointe durcie de mes tétons avec une friction constante, lancinante, qui m'interdisait la moindre seconde d'oubli quant à ma propre nudité sous l'étoffe.
Nous avons débouché sur l'artère principale de la promenade. La foule dense et parfumée des vacanciers se pressait devant les terrasses bondées des bars lounge. La pulsation de la musique électro fusionnait avec les éclats de voix multilingues, les tintements des shakers et les fumées de poissons grillés. Je me suis efforcée de garder la tête haute, tirant légèrement les épaules en arrière pour éviter de courber le dos, tout en replaçant nerveusement une mèche châtain derrière mon oreille gauche.
Mais je les ai sentis instantanément. Ces regards qui pesaient, qui évaluaient.
Des hommes accoudés aux hauts comptoirs en teck, un verre de gin suspendu à mi-hauteur, dont les yeux s'arrêtaient net sur l'échancrure totale de mon dos, avant de glisser inexorablement vers la finesse du tissu à l'avant, mouillé par le vent, qui trahissait sans aucune pitié le galbe tendu de mes seins.
Je n'avais pas encore prononcé le moindre mot ni esquissé la moindre œillade, mais la sensation physique, écrasante, d'être exposée, scannée et désirée sous la supervision complice d'Inès me frappait avec la violence d'une révélation. Une pulsation sourde, tiède et étrangère a pris racine au creux de mon ventre. Je marchais au cœur de la nuit de Hvar, enveloppée dans le sillage du parfum d'Inès, sachant avec une certitude absolue et terrifiante que le tout premier pas hors de mes cinq années de certitudes affectives venait d'être franchi, et qu'il était déjà bien trop tard pour espérer faire demi-tour.
Le Carpe Diem Beach Club ne se contentait pas d'être un bar de nuit ; c’était un cratère d'effervescence creusé à même la falaise de calcaire, suspendu en équilibre au-dessus des eaux d'encre de l’Adriatique. Dès l'instant où nous avons franchi le porche d'entrée pour entamer la descente des marches en bois brut, l'onde de choc acoustique nous a percutées au plexus. Des basses organiques, telluriques, faisaient vibrer les lattes sous la semelle de mes sandales. L’air, bien plus dense qu’en ville, était saturé d’effluves de menthe froissée, de gin glacé, de sueur et d'embruns tièdes apportés par le ressac qui s'écrasait dix mètres plus bas contre les récifs.
Des projecteurs dissimulés dans les pins parasols diffusaient une lumière rougeoyante et pourpre, striant la pénombre sans jamais la percer tout à fait, découpant au scalpel les silhouettes de centaines de corps en mouvement.
Inès avançait d'un pas souverain, fendant la marée compacte des fêtards avec cette arrogance naturelle qui lui ouvrait toujours la voie. Je lui emboîtais le pas d'aussi près que possible. Sans l'armature rassurante d'un soutien-gorge, la sensation de l'air marin s'engouffrant sous la soie de ma robe vert sauge m'étourdissait. À chaque mouvement de hanches, le satin liquide glissait sur la peau de mes cuisses, tandis que l'abîme béant de mon dos laissait ma colonne vertébrale et la naissance de ma cambrure effrontément nues, offertes. Je devinais le poids des regards masculins s'accrocher à mes omoplates, glisser le long de ma chute de reins jusqu'à la lisière invisible de mon string en dentelle, pour finalement contourner mon buste et évaluer la tension évidente de ma poitrine sous l'étoffe. Mes doigts ont cherché, fébriles, une mèche de cheveux pour la coincer derrière mon oreille, le menton relevé dans une tentative dérisoire de masquer mon trouble.
L’éclatement de notre quatuor a pris moins d'une minute.
Sarah, qui ne connaissait pourtant pas une âme sur cette île, n'avait besoin d'aucun repère. Dès que le DJ a distillé une montée de synthétiseur, ses yeux se sont allumés d'une fièvre familière. Elle a vidé son verre d'un trait au comptoir d'entrée, nous a lancé un « On se retrouve près du grand bar ! » avalé par le vacarme, et a plongé la première dans la fosse du dancefloor, se dissolvant instantanément dans la masse.
Chloé, fidèle au serment de légèreté prêté sur la terrasse, a repéré l'angle le plus stratégique du comptoir en teck. Jouant des coudes avec un sourire désarmant, elle a calé ses avant-bras, dorés à l'huile de monoï, entre deux trentenaires en chemise de lin clair. Le temps que je cligne des paupières, l'un des deux hommes passait déjà commande d'un cocktail en se penchant dangereusement près de son oreille.
Inès a refermé ses doigts sur mon poignet pour m'entraîner vers l'extrémité de la terrasse extérieure, à bonne distance des enceintes principales, là où une haute rambarde en bois surplombait le vide.
— Deux gin-tonics, bien corsés, a-t-elle exigé auprès du barman qui filait devant nous.
Elle m'a tendu le premier verre, à peine rempli. La glace flottait, noyée dans une buée épaisse. J'ai saisi le pied de cristal à deux mains, quémandant à ce contact gelé de quoi tempérer l'incendie qui me dévorait les joues depuis notre marche sur les quais. J'ai bu une longue gorgée. L'amertume verte du tonic et la morsure clinique du gin m'ont écorché la gorge. J'ai dégluti avec force, sentant la brûlure descendre comme une lame dans mon estomac vide.
— Respire, Camille, s'est amusée Inès en calant son bassin contre la balustrade, le regard balayant la foule avec un appétit de louve. Tu t'agrippes à ton verre comme si ta vie en dépendait. Lâche prise.
Elle s'est rapprochée, réduisant notre distance à une poignée de centimètres. Son parfum, puissamment ambré et musqué, m'a nimbée, identique à la fragrance qui hantait les fibres de ma propre robe, tissant entre nous un écho olfactif troublant. Elle ondulait imperceptiblement sur la ligne de basse, affranchie, insolente.
C'est à cet instant précis que la texture de l'air a paru s'épaissir sur notre droite.
Il ne s'est pas imposé avec l'insistance grossière d'un prédateur de fin de soirée. Il a simplement glissé dans notre champ de vision avec le flegme aristocratique d'un homme habitué à ce que la gravité s'inverse en sa présence. Près d'un mètre quatre-vingt-huit. Une carrure d'athlète dont les larges épaules tendaient le lin bleu nuit d'une chemise négligemment ouverte sur un torse cuivré, discrètement velu. Une barbe de trois jours impeccable cernait sa mâchoire carrée. Mais c'était avant tout son aura : un magnétisme tranquille, presque animal.
Il s'est accoudé à la rambarde, un verre de vodka à la main, tourné de trois quarts vers nous. Ses yeux d'un bleu d'acier, au regard hypnotique, ont percuté ceux d'Inès avec une intensité sans préliminaire. Loin de s'offusquer, Inès a modifié sa posture. Elle a redressé les épaules, creusé la cambrure de ses reins, offrant l'arrondi de son décolleté plongeant à la morsure des projecteurs pourpres. La prédatrice en elle venait de verrouiller une cible à sa mesure.
— Je vous regarde depuis le bar central, a-t-il amorcé.
Sa voix, grave et enveloppante, se frayait un chemin net à travers les décibels. Il a bu une gorgée, son regard glissant d'Inès à moi, s'attardant une fraction de seconde de trop sur l'abîme de mon dos puis sur la soie verte qui dessinait l'arrogance de mes seins, avant de revenir à sa cible principale.
— Vous avez une manière de danser ensemble et de vous adresser la parole qui rend l'air totalement irrespirable autour de vous, a-t-il poursuivi, le coin des lèvres subtilement étiré. C'est une stratégie calculée pour rendre les hommes fous, ou vous ignorez l'ampleur de la tension que vous dégagez ?
L'approche était frontale, redoutablement flatteuse. J'ai dégluti de façon visible, sentant une bouffée de chaleur irradier à la base de mon cou. Ma main s'est tétanisée sur mon verre. J'attendais d'Inès une esquive cinglante, une parade sardonique.
Mais Inès a mordu la pulpe de sa lèvre inférieure, un sourire carnassier fendant son visage. L'attraction entre eux crépitait, palpable, évidente. Elle le voulait. Et elle savait exactement comment l'attirer dans la nasse.
— Tu crois vraiment qu'on a besoin de calculer quoi que ce soit pour rendre un homme fou ? a-t-elle susurré, franchissant un demi-pas pour réduire la distance à une intimité venimeuse.
— Je crois surtout que vous savez parfaitement ce que vous faites, a répliqué l'inconnu, fasciné. Je m'appelle Maxence, au fait.
— Inès. Et voici Camille.
Maxence m'a gratifiée d'un lent signe de tête. J'ai esquissé un vague hochement de menton, le gosier trop sec pour produire le moindre son. L'odeur boisée, virile, de son parfum s'amalgamait aux effluves d'Inès pour me donner un vertige nauséeux.
— Vous êtes somptueuses, a repris Maxence, le timbre baissant d'une octave, exclusivement concentré sur Inès. Mais vous projetez une telle alchimie, vous formez un territoire si clos, qu'aucun type normalement constitué n'osera franchir la ligne ce soir. Vous êtes un fantasme sur pattes qui regarde le reste du monde de très haut.
— Un fantasme ? a répété Inès.
Son rictus s'est élargi. L'ivresse, l'adrénaline du défi et l'appétit féroce qu'elle nourrissait pour Maxence venaient d'entrer en collision. Elle a posé son verre sur la rambarde. Son regard d'obsidienne ne lâchait plus le sien. Elle voulait l'asservir, lui prouver qu'elle régnait en maîtresse absolue sur cette tension qu'il venait de théoriser.
— Tu n'as encore absolument rien vu de ce qu'on dégage, a-t-elle murmuré.
Dans un mouvement d'une fluidité de reptile, Inès a pivoté vers moi. Mon esprit naïf a cru qu'elle allait me prendre à témoin. Mais sa main droite a fendu l'air pour s'ancrer directement dans ma nuque. Ses ongles laqués se sont enfoncés dans mes cheveux châtains avec une poigne d'airain, verrouillant ma tête. Sa main gauche a saisi ma hanche à la lisière de la robe, tirant mon bassin contre le sien avec une sauvagerie qui m'a arraché un hoquet stupéfait. À travers la soie et l'infime dentelle de ma lingerie, j'ai subi la chaleur brûlante, la pression osseuse de son pubis s'écrasant contre le mien.
Et sa bouche a happé la mienne.
Ce n'était ni une bravade, ni un effleurement d'ivresse. C'était un acte d'exhibitionnisme charnel, tyrannique, pensé exclusivement pour calciner les nerfs de Maxence. Mais dès que ses lèvres, pulpeuses et saturées par la sucrosité du gin, se sont écrasées contre les miennes, la comédie a déraillé. Inès a clos les paupières, emportée par son propre raz-de-marée. Elle a mordillé ma lèvre inférieure, forçant l'ouverture, avant de glisser sa langue à l'intérieur.
Le court-circuit neurobiologique m'a foudroyée. Un gémissement caverneux, totalement involontaire, a vibré au fond de ma gorge. Mes paupières ont capitulé. Mon corps s'est plié sous la cadence humide et dominatrice qu'Inès m'infligeait.
Mais soudain, l'instinct de survie de la fille de Paris a violemment refait surface. L'image de Sylvain a clignoté dans mon esprit.
Non. Arrête ça.
J'ai trouvé la force de briser l'hypnose. J'ai plaqué mes paumes contre les clavicules d'Inès et je l'ai repoussée d'un coup sec. Le baiser s'est rompu dans un halètement. J'ai pivoté de profil, fuyant son regard, le souffle court et les joues en feu.
J'avais réussi. La bulle était percée. J'avais repris le contrôle de moi-même et je devais m'arracher de cette terrasse avant que le désastre ne soit total. J'ai amorcé un pas en arrière pour m'échapper.
Je n'ai pas pu faire le deuxième.
Dans mon dos, l'espace s'était volatilisé. Je n'ai pas heurté Maxence, c'est lui qui m'a cueillie. Une main d'homme, large, sèche et d'une chaleur implacable, s'est posée à plat sur le creux de mes reins nus. Ses doigts puissants se sont ancrés sur ma hanche, à la lisière de la soie, m'interdisant la moindre retraite. Il ne m'a pas tirée brutalement ; il a simplement agi comme un mur infranchissable, avec une force tranquille et absolue.
Je me suis figée, le cœur battant à la chamade, prisonnière de cette poigne de fer.
Maxence ne me regardait même pas. Par-dessus mon épaule, ses iris d'acier étaient exclusivement verrouillés sur Inès. Il a lâché d’un ton observateur amusé :.
— On dirait que le fantasme essaie de s’enfuir… a-t-il constaté de sa voix grave, glissant imperceptiblement son pouce sur l’os de ma hanche
Le visage d’Inès s’est d’abord figé, surprise par l’intervention. Puis, face au flegme de cet incoonu qui venait de stopper ma fuite sans le moindre effort, son masque s’est altéré. Elle a lentement mordu la pulpe de sa lèvre inférieure. L’adrénaline du défi venait de balayer sa contrariété.
D'une démarche féline, la brune a réduit le pas qui nous séparait. Elle a tendu le bras vers moi, mais au lieu de toucher ma peau, sa paume est venue se poser exactement par-dessus la large main de Maxence, au beau milieu de mon dos dénudé. Ses doigts aux ongles laqués ont lentement caressé les phalanges épaisses de l'homme, scellant leur entente sur mon propre corps.
— C’est juste qu’elle a besoin d’être bien tenue, a sussuré Inès, le regard toujours ancré dans le sien.
J'étais broyée. Écrasée psychologiquement. La superposition de leurs deux mains sur ma chair agissait comme un scellé. J'étais devenue leur trait d'union, un simple jouet palpitant pris en étau entre deux prédateurs qui s'accordaient en silence.
La décharge d'adrénaline a été d'une brutalité indicible. L'effraction de mon intégrité morale, pulvérisée par cette alliance toxique et la chaleur de leurs paumes superposées, a forcé mon organisme à capituler. En une poignée de secondes, une chaleur liquide, dense, visqueuse, s'est déversée dans mon intimité. La dentelle noire s'est gorgée d'une humidité brûlante. Je mouillais. Avec une abondance révoltante. Traversée de spasmes sourds, empalée entre ma meilleure amie et un pur étranger.
La pulsation dans mon sexe atteignit un tel paroxysme que mes genoux vacillèrent.
Inès s'est enfin arrachée à mes lèvres dans un bruit de succion impudique. Elle a retiré sa main de mon corsage avec une lenteur exaspérante, lissant le satin sur ma poitrine outragée. Elle haletait, les pommettes empourprées, les lèvres laquées de salive. Son regard de jais a crocheté celui de Maxence. Elle irradiait d'un désir triomphant, enivrée par la dévastation qu'elle venait d'opérer sur nous.
Je suffoquais. Ma bouche était anesthésiée, mon coeur tambourinait à me fendre les côtes.
Maxence n'avait pas ôté sa main de ma chute de reins. Ses doigts ont glissé, d'un infime millimètre, dessinant une balafre de feu sur ma peau moite, avant de s'étirer vers la taille d'Inès pour nous souder toutes les deux à son corps. Ses iris d'ordinaire si clairs s'étaient obscurcis, lestés d'une gravité animale.
— Ok, a-t-il concédé d'une voix éraillée, semblable à un grondement. J'ai compris. Vous êtes des monstres.
Il a fait glisser son regard de la bouche martyrisée d'Inès à mon buste frémissant, où mes tétons pointaient avec une impudeur obscène.
— On bouge, a-t-il décrété, la sentence tombant avec l'évidence d'un couperet. Tout de suite. Chez moi ou chez vous ?
Le pacte à trois flottait dans l'air saturé de basses. Sans fioritures. Inès m’a couverte d'un regard incandescent. Elle n'allait pas reculer. Elle guettait ma reddition, prête à m'engloutir avec elle dans cette nuit sans fond.
Mais dans mon cerveau liquéfié, le cynisme de la proposition a déclenché une sirène d'alarme assourdissante. Sylvain. Mon ancrage. Cinq années de certitudes balayées par la vanité d'un jeu de bar. Et par-dessus tout, la terreur viscérale de cette moiteur obscène qui imbibait ma propre lingerie, preuve organique de ma trahison imminente. Si je m'éternisais une seconde de plus, écrasée entre le torse de Maxence et le parfum d'Inès, j'allais me dissoudre totalement.
J'ai puisé dans un ultime instinct de conservation. J'ai effectué un brusque pas de côté, m'arrachant à la paume de l'homme et à l'orbite de mon amie. La soie vert sauge a claqué contre l'humidité de mes cuisses.
— Je... j'ai trop bu, ai-je bredouillé, la voix étranglée, fuyant leurs prunelles venimeuses. Je ne me sens pas bien du tout.
— Camille, déconne pas, a chuchoté Inès, tendant le bras pour sceller mon poignet. Reste, on...
— Non ! ai-je cinglé en reculant d'un autre pas, luttant pour aspirer un filet d'air. J'ai la tête qui tourne. J'ai la nausée. Je rentre à l'appartement. Laissez-moi.
L'excuse relevait du cliché monumental, mais ma pâleur cadavérique et les soubresauts de ma poitrine lui conféraient l'urgence d'une crise véritable. Sans leur octroyer le moindre délai pour échanger un regard ou formuler une objection, j'ai pivoté sur mes talons et j'ai fendu la marée humaine à contre-courant. J'ai joué des coudes avec brutalité, percutant des épaules, renversant des verres, sourde aux jurons, propulsée par un besoin primitif de fuite.
J'ai été recrachée hors du club, sur le quai pavé du port. L'air marin a flagellé mon visage en feu, impuissant à juguler l'incendie intérieur. D'un geste frénétique, j'ai arraché les lanières de mes sandales pour courir pieds nus sur le calcaire poli. Mes talons claquaient sourdement sur la pierre tandis que je dévorais les marches remontant vers la location. À chaque foulée, la robe de satin glissait sur ma peau suante, ravivant la sensibilité exquise de mes tétons érigés, et la friction de mes cuisses ravivait la brûlure humide de mon entrejambe. Je fuyais le bar. Je fuyais l'emprise toxique d'Inès et la silhouette de Maxence. Mais, avalée par les ténèbres de Hvar, je sus avec une effroyable lucidité qu'il m'était désormais impossible d'échapper à la monstruosité de mon propre désir.
J'ai repoussé la lourde porte en chêne de l'appartement et j'ai tourné le loquet à double tour avec un claquement sec. Le silence de l'Airbnb m'a percutée comme une chape de plomb. Plus de basses organiques, plus de foule moite, plus de regards masculins braqués sur ma nudité. Sarah s'étourdissait encore dans la fosse du club, Chloé devait papilloter au comptoir en teck, et Inès... Inès était restée dans l'orbite de Maxence.
J'ai traversé le grand salon noyé de ténèbres. La voûte plantaire de mes pieds nus imprimait de furtives traces de poussière calcaire sur le parquet clair. Ma respiration était hachée, erratique. Mon cœur s'emballait sous mes côtes avec la frénésie d'un oiseau pris au piège. Sans allumer la pièce principale, je me suis réfugiée dans le sanctuaire de la salle de bain en marbre brut et j'ai actionné les lumières chaudes du miroir.
L'image que m'a renvoyée la glace m'a clouée sur place.
Cette fille n'était pas la Camille parisienne, l'architecte de ses propres émotions. Mes cheveux châtains s'emmêlaient, alourdis par le vent et le sel de l'Adriatique. Mes pommettes irradiaient d'une fièvre coupable. Mais c'était ma bouche qui signait ma défaite : mes lèvres étaient gonflées, obscènement rosies, encore saturées du goût sucré de gin et de la cerise artificielle du gloss d'Inès.
J'ai ouvert le robinet à fond, aspergé mon visage d'eau glacée pour tenter d'étouffer l'incendie. J'ai attrapé ma brosse à dents et j'ai frotté avec une énergie punitive, espérant exorciser cette fragrance ambrée, foncièrement féminine, qui semblait s'être incrustée jusque dans mon haleine. J'ai ensuite laissé couler l'eau dans le bac de douche pour effacer la crasse des ruelles qui noircissait mes talons.
C'était un rituel d'urgence. Un besoin viscéral de me récurer, de me couler dans le moule d'une normalité sécurisante. L'illusion a volé en éclats dès que j'ai porté les mains à ma nuque.
D'un index tremblant, j'ai dénoué le lacet de la robe vert sauge. Le satin liquide a glissé de mes épaules, frôlant l'érection douloureuse de mes seins avant de s'écraser sur le carrelage. Je me suis retrouvée face à mon reflet, vêtue de ce seul fil de dentelle noire.
J'ai baissé les yeux, incapable de détourner le regard de mon propre naufrage moral. L'échancrure de ma lingerie était lourde, vaincue. La flaque d'humidité, dense, poisseuse, débordait du triangle de dentelle, luisant sous la morsure des ampoules. J'avais mouillé comme une novice en pleine révélation charnelle, sans l'ombre d'une retenue, par la simple conjuration des mains d'une femme et d'un inconnu sur ma peau.
J'ai ôté le sous-vêtement avec un frisson de dégoût et de fascination mêlés, l'abandonnant sur le rebord du lavabo comme la pièce à conviction de ma trahison. Je me suis séchée à la hâte, enfilant un short de pyjama en coton propre et un débardeur doux, priant pour que la candeur du tissu apaise la fièvre de mon corps.
Mais lorsque je me suis glissée sous les draps frais de la suite parentale, l'immobilité m'a suppliciée. Mes tempes cognaient. Une chaleur résiduelle, têtue, irradiait toujours depuis le creux de mon ventre. L'iris bleu glacier de Maxence, le parfum musqué d'Inès, l'empreinte de cette main colossale sur mes reins tournaient en boucle sous mon crâne. La culpabilité me rongeait, certes, mais elle était atrocement infectée par un désir inachevé.
Je devais crever l'abcès. Je devais m'arrimer à la voix de mon point d'ancrage.
J'ai attrapé mon smartphone. L'écran fissuré a cisaillé l'obscurité : 03h15. J'ai fait coulisser la lourde baie vitrée et je me suis exilée sur la terrasse.
L'air de la nuit croate était dense, immobile. Je me tenais seule dans le noir complet, avec pour unique compagnie le bruit sourd et régulier du ressac de la mer. Je me suis recroquevillée dans l'angle du canapé d'extérieur, ramenant mes genoux contre ma poitrine.
J'ai pressé le contact « Sylvain » et j'ai collé l'appareil à mon oreille.
Bip... Bip...
À chaque tonalité, mon estomac se tordait. J'avais un besoin organique de me confesser pour vomir ma faute, mais une petite voix lâche, tapie dans l'ombre, le suppliait de ne pas décrocher. Dors, Sylvain. Sombre. Ne m'oblige pas à l'avouer. S'il ignorait l'appel, l'absolution m'était accordée par défaut, et je pourrais noyer cette nuit sous un mensonge d'omission aux premières lueurs de l'aube.
Mais à la deuxième sonnerie, le vide de la ligne s'est rompu.
Il ne dormait pas. La voix ensommeillée de mon compagnon a jailli, cherchant ses repères dans la nuit. En toile de fond, j'ai capté les dialogues en anglais d'un film d'action, instantanément coupés par le clic sec d'une télécommande.
— Camille ?
Son timbre était strié d'une inquiétude brutale.
— Qu'est-ce qui se passe ? Il est plus de trois heures du mat'. T'as un problème ? Vous êtes où ?
Les vannes ont cédé. Mes défenses psychologiques se sont pulvérisées et j'ai déballé mon récit d'un seul trait, sans reprendre mon souffle. J'étais persuadée que si je reprenais mon souffle, la panique m'étoufferait.
— Je suis rentrée à l'appartement, Sylvain. Seule. Je suis désolée, j'ai paniqué, je te jure que j'ai paniqué. J'ai mis la robe d'Inès, tu sais, celle qui a le dos nu, et Inès m'a interdit de mettre un soutien-gorge. On est allées au club... et ce type, Maxence, s'est approché. Il était immense. Il a défié Inès. Il a dit qu'on dégageait une tension intime et qu'elle n'aurait jamais le cran d'aller au bout.
— Attends... a coupé Sylvain, la voix percutée par la confusion. Inès a fait quoi ?
— Elle m'a embrassée, Sylvain. Mais ce n'était pas pour rire. Elle m'a agrippée par la nuque avec une force dingue, elle m'a plaquée contre elle et elle a mis sa langue. Et... et elle a glissé sa main sous la soie de la robe. Elle a empaumé mon sein nu, elle m'a pétri la poitrine devant lui. Et l'autre, Maxence, il s'est collé derrière moi. Il a plaqué sa main en plein milieu de mon dos. Puis il a proposé qu'on s'arrache chez lui tous les trois. Je te jure, Sylvain, j'ai eu une peur bleue d'avoir mal agi. Je suis partie en courant. Pardonne-moi, je n'aurais jamais dû la laisser m'approcher.
Je me suis tue, haletante, les yeux brulants de larme.
J'attendais l'impact. J'attendais la décharge de jalousie, le givre du reproche ou la colère.
Le vide a persisté. Un silence abyssal de cinq secondes s'est installé au bout du fil.
À sept cents kilomètres de là, l'acoustique de la chambre parisienne a imperceptiblement muté. Le froissement lourd d'une couette repoussée. Le souffle de l'homme que j'aimais s'était soudainement ralenti, comme écrasé par le poids des images que je venais de lui livrer. Il accusait le choc, digérant la scène.
— Camille... a-t-il commencé, la voix tendue, presque prudente. Tu es en train de me dire que ce type a posé sa main sur toi en plein milieu du club ?
— Oui, ai-je bredouillé. Dans le bas de mon dos. Sa main était... colossale. Brûlante. J'étais prise en étau entre son torse et les seins d'Inès.
— Et Inès... ses lèvres... comment elles étaient ? Tu l'as repoussée ?
J'ai fermé les yeux, ravalant un sanglot.
— J'étais tétanisée, Sylvain. Je n'ai pas pu l'en empêcher. Elle m'a forcé la bouche.
— Est-ce que tu as ouvert la bouche ?
La précision chirurgicale de la question m'a glacée. Ce n'était pas le ton d'un juge. Le timbre de Sylvain venait de descendre d'une octave, devenant rauque. Le choc laissait place à une curiosité morbide, incandescente.
— Oui... j'ai ouvert la bouche, ai-je avoué. Sa langue était épaisse. Chaude. Et quand elle m'a pincé le téton sous la robe... j'ai perdu la tête. J'ai eu si honte, Sylvain.
— Ne t'excuse pas, a-t-il soufflé, l'angoisse s'évaporant totalement de sa voix. Ne t'excuse surtout pas. Est-ce que tu as mouillé ?
La question m'a frappée comme un coup de poing.
— Sylvain... qu'est-ce que tu dis ?
— Réponds-moi. Quand ce type t'a ancrée contre lui et qu'Inès malmenait ta poitrine... qu'est-ce qui s'est passé dans ta culotte ?
J'ai dégluti avec fracas, mes ongles s'enfonçant dans la toile du coussin. La dentelle de mon string trempée, échoué sur le lavabo, est venu percuter mon esprit avec une violence obscène.
— J'ai inondé ma dentelle, Sylvain, ai-je lâché, les cordes vocales brisées par l'impudeur. En une fraction de seconde. J'étais trempée Sylvain … J’avais tellement honte, au beau milieu de la terrasse.
Au bout du fil, Sylvain a maudit les cieux entre ses dents. Son souffle s'est mué en un halètement rocailleux.
— Bordel... a-t-il grondé. Tu n'imagines même pas à quel point ça me rend fou de t'entendre dire ça. Je suis en train de bander comme un damné, Camille. Tu sais ce que je fais, là ? J'ai ma queue dans la main. Je la serre très fort et je me branle en imaginant ses doigts sur ton sein.
L'aveu a agi comme une onde de choc. Entendre mon copain revendiquer l'érection qu'il martelait dans son poing à Paris, s'installant dans son lit pour se masturber, électrisé par ma transgression, a balayé la culpabilité qui me rongeait les sangs.
— Touche-toi, a-t-il ordonné, le timbre étranglé, me guidant à distance. Glisse ta main tremblante sous ton short de pyjama, maintenant. Fais-le avec moi.
J'ai esquissé un mouvement de recul instinctif.
— Non... ai-je haleté, luttant encore par réflexe de loyauté. Sylvain, c'est mal... Je suis partie pour te protéger. C'est obscène.
— C'est exactement pour ça que je le veux. Je t'en donne l'autorisation. Offre-le moi. Tu as fui parce que tu as été terrifiée par ce que ton corps réclamait. Imagine qu'on y est. Tu es sur la terrasse, écrasée entre eux deux. Et tu ne fuis pas. Dis-moi ce qui se passe, là, tout de suite.
Le feu vert venait d'être donné. Mon compagnon me suppliait d'ouvrir les portes de l'enfer.
J'ai glissé mes doigts sous l'ourlet de coton, téléguidée par une urgence nouvelle. La moiteur de mon entrejambe m'attendait, brûlante. Dès que la pulpe de mon majeur a effleuré l'hyper-sensibilité de mon clitoris, un spasme foudroyant m'a arraché un cri aigu.
La barrière temporelle a explosé. Le fantasme s'est matérialisé devant mes yeux fermés, s'ancrant au présent de l'indicatif.
— Inès... ai-je gémi, la respiration saccadée. Inès glisse sa main derrière ma nuque. Elle tire sur le lacet. Ma robe tombe au sol.
— Et la foule autour de vous ? a sommé Sylvain, le souffle court.
— Il n'y a plus de foule, ai-je murmuré, effaçant le club de mon esprit pour ne garder que la pénombre pourpre. Il n'y a plus de musique. Juste nous trois, isolés sur la terrasse au-dessus de la mer.
Je brodais. Je tissais cette toile obscène avec une précision diabolique, m'agrippant à cette certitude comme à une bouée : ce n'est pas réel. Je n'ai pas couché avec eux. J'invente tout ça pour le rendre fou de désir, c'est juste un jeu de rôles.
Mais soudain, au bout du fil, la voix de Sylvain a changé. Il n'était plus le simple spectateur de ma confession. Il a posé le décor et a pris les rênes.
— Il ne te lâche pas, a-t-il murmuré, le timbre épaissi par l'excitation, devenant le maître de ma perdition. Maxence s'approche. Tu es complètement nue devant lui, juste en string. Ses grandes mains attrapent tes hanches.
— Oui... ai-je frissonné, le cœur battant à tout rompre en entendant mon compagnon dicter le scénario.
— Inès te plaque sur la banquette, a poursuivi Sylvain, le rythme de sa propre masturbation s'accélérant, audible à travers le micro. Elle t'étouffe avec sa langue pour que tu ne cries pas, parce que lui, il se met à nu derrière toi. Il sort sa queue. Elle est comment, Camille ?
— Monstrueuse, Sylvain. Une grosse bite épaisse, sombre, gonflée de veines.
— Tu ouvres grand tes jambes, a-t-il dicté d'une voix rauque et implacable. Tu te cambres pour lui offrir ton cul... Et il s'installe entre tes cuisses. Il frotte son gland contre ta chatte détrempée. Et il pousse, Camille. Il rentre. Doucement d'abord, pour forcer l'entrée, puis il enfonce toute sa longueur en toi, d'un seul coup, jusqu'à la racine.
Le fait d'entendre Sylvain m'empaler mentalement sur le sexe d'un autre homme a balayé mon ultime filtre de décence. L'effondrement des barrières de mon propre corps agissait comme un détonateur absolu. Il venait d'accomplir l'acte dans notre imaginaire ; il m'appartenait désormais de lui en faire subir les conséquences. J'ai repris le flambeau du fantasme pour lui décrire l'onde de choc de l'intérieur.
— Je l'accueille... ai-je haleté, mon bassin ondulant frénétiquement sur la toile du canapé pour percuter mes doigts. Il me distend de l'intérieur, Sylvain. C'est douloureux tellement il est large. Je sens la chaleur de sa queue brûler au plus profond de mon ventre. Il me remplit complètement. Mes parois sont étirées à l'extrême, ça tire, mais Inès me caresse les seins pour que je me détende. Elle m'oblige à relâcher mes muscles. Je m'ouvre totalement à lui...
— Dis-moi que tu aimes ce qu'il te fait... a rugi Sylvain. Dis-moi comment il te baise.
— Il commence à bouger, ai-je gémi, les yeux révulsés dans la nuit croate. Des coups lents, très lourds. À chaque fois qu'il s'enfonce, il m'écarte un peu plus. Mon bassin se soulève sur le cuir de la banquette. J'ai l'impression qu'il va me déchirer en deux, mais c'est tellement bon... La salive d'Inès coule dans ma gorge pendant qu'il me pilonne. Je me donne complètement à lui, Sylvain. Je me laisse défoncer...
La fiction et la réalité fusionnaient irrémédiablement. L'excitation, nourrie par le pouvoir suprême de mon propre récit pour l'exciter lui, devenait atrocement palpable. Le fait de savoir que je fabriquais cette débauche sur mesure pour mon homme, que j'étais l'auteure exclusive de cette mise en scène, agitait mes nerfs comme une décharge. Ce n'était pas l'inconnu qui me faisait mouiller : c'était l'idée d'offrir ce théâtre vocal au seul homme de ma vie.
La montée de ma propre jouissance, dopée par mes propres mensonges, était fulgurante. Mais au cœur de ce vertige charnel, un besoin viscéral de mon compagnon m'a rattrapée. Je ne voulais pas franchir la ligne d'arrivée seule, abandonnée dans cette illusion.
— Sylvain... tu en es où ? ai-je supplié, la voix brisée par l'urgence, mes doigts ralentissant à peine leur tempo. Dis-moi que tu y es presque... Je veux qu'on jouisse ensemble.
— Je suis à la limite, Camille... a-t-il grogné, son souffle heurté saturant la ligne. Je ne vais plus tenir très longtemps... Mon Dieu, prends-le... prends-le jusqu'au bout...
Savoir que je tenais son orgasme au creux de mes mots m'a fait basculer.
— Je vais jouir ! ai-je crié dans le téléphone, la voix secouée par les convulsions de mon bassin. Oh putain, je jouis, Sylvain, je jouis avec toi !
L'obscénité inouïe de notre création à deux a été le détonateur. Une décharge nucléaire m'a traversée de la vulve à l'occiput. Mes cuisses se sont verrouillées, dures comme de l'acier dans l'air tiède. J'ai mordu le tissu de mon débardeur pour étrangler mon hurlement, tandis qu'un séisme orgasmique broyait mon intimité en secousses telluriques ininterrompues. Dans la fraction de seconde qui a suivi, j'ai entendu Sylvain rugir à Paris, déchargeant sa propre semence en parfaite synchronisation avec mon abandon, son souffle se coupant net dans un râle de jouissance absolue.
Le silence est retombé sur la ligne, poisseux, lourd. Seul le ressac de nos deux respirations agonisantes enjambait les frontières.
Mes muscles se sont désarmés, millimètre par millimètre. La sueur refroidissait sur ma peau. L'angoisse s'était pulvérisée, laissant dans son sillage une plénitude liquide, anesthésiante.
— Camille, a fini par murmurer Sylvain.
Son timbre avait recouvré son flegme habituel, mais il était nimbé d'une gravité inédite, follement complice.
— Oui... je suis là, ai-je soufflé, la poitrine heurtée par les derniers soubresauts de l'orgasme.
— Écoute-moi très attentivement. Ce soir, tu as fui. C'est humain, c'était le premier choc, tu as enclenché le siège éjectable. Mais c'est de l'histoire ancienne.
J'ai froncé les sourcils dans la pénombre, pressant le combiné contre ma joue humide.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Je te donne carte blanche, Camille. Pour l'intégralité de la semaine. Si Inès veut continuer à te manipuler, tu la laisses opérer. Si Maxence ou un autre vous ouvre sa porte, tu la franchis. Tu as mon blanc-seing total pour explorer tout ce qui se présentera. Zéro limite.
Le vertige m'a saisie à la gorge. L'autorisation était chimérique, irréelle.
— Mais il y a une condition non négociable, a-t-il repris d'un ton d'airain.
— Laquelle ?
— Tu as l'interdiction absolue de fuir à nouveau. Quoi qu'Inès initie, quoi que ces types t'imposent, tu as l'obligation de tout vivre. Et le lendemain matin, dès que tu es isolée, tu m'appelles et tu as l'obligation de me rapporter chaque détail. Leurs mains, leurs fluides, l'épaisseur de leurs queues, le degré de ton mouillage. Tu me restitues tout. C'est notre deal.
J'ai dégluti, sentant un écho pulsatile se réveiller paresseusement au fond de mon ventre. Ce n'était pas la fin d'une époque ; c'était le scellement d'un pacte d'une perversité magnifique et indestructible.
— C'est notre deal, ai-je entériné dans un souffle.
Un silence beaucoup plus doux a enveloppé la ligne. La brutalité s'était dissipée pour céder la place à une intimité ouatée, une tendresse conjugale qui contrastait avec une délicatesse inouïe face au carnage verbal que nous venions de perpétrer.
— Va te coucher, Camille, a-t-il murmuré avec une douceur infinie. Tu dois être vidée.
— Oui...
— Dors bien, mon amour. Profite de ta journée de demain. Et n'oublie pas : tu me racontes tout.
— Promis. Je t'aime, Sylvain.
— Je t'aime aussi.
Il y a eu un ultime battement suspendu, une seconde où nos souffles se sont effleurés, puis la connexion s'est éteinte dans un déclic feutré.
J'ai laissé glisser mon smartphone sur mes genoux, l'écran noir me reléguant dans les ténèbres de la terrasse.
La bise nocturne avait glacé la sueur sur ma nuque, mais le brasier intérieur n'avait pas rendu les armes : il avait mué. La culpabilité avait été expurgée, dissoute par la grâce de la voix de Sylvain. Devant moi s'étalait une semaine de pure impunité, une arène où mon seul devoir consistait à céder à l'abîme pour mieux le lui servir en offrande.
Je me suis arrachée au canapé, les jambes chancelantes, ivres de l'orgasme, et j'ai regagné la chambre à pas de loup pour me faufiler sous le drap frais. En scellant mes paupières, l'esprit hanté par l'iris bleu glacier de Maxence et la bouche charnue d'Inès, j'ai souri dans le noir. Plus aucune chaîne ne me retenait de sombrer.
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1 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Mmm... vraiment excellent, c'est tellement bien écrit! Et très prometteur! :)
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