Faute de mot plus précis : Chapitre 15 – Le chantier
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 65 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 189 787 visites.
Histoire érotique Publiée sur HDS le 08-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Cette histoire de sexe a été affichée 191 fois depuis sa publication.
Elle habite au bout d’une rue en pente, dans une ancienne maison de village coincée entre deux immeubles, avec une porte bleue qui ferme mal.
J’ai sonné à onze heures. Elle a ouvert avec de la peinture sur les mains, ce qui, un samedi, ne voulait rien dire du tout.
— Entrez. Attention à la marche. Et à la caisse. Et au chat, mais il ne descend jamais.
–––
Je n’ai jamais rien vu de pareil, et j’ai mis plusieurs mois à comprendre que ce n’était pas du désordre.
C’est un deux-pièces sous les toits avec des poutres, des angles impossibles, et une seule grande fenêtre au sud.
La cuisine est propre. Impeccable, même. Pas une assiette dans l’évier, les surfaces vides, les casseroles rangées par taille sur une étagère ouverte. C’est la seule pièce dans cet état, et elle m’a expliqué plus tard qu’elle avait mis quatre ans à obtenir ça et qu’elle y tenait comme à un point d’appui.
Tout le reste est un chantier.
Il y a des piles partout, comme à la permanence, mais à une autre échelle. Des livres, du courrier ouvert et pas ouvert, des chutes de tissu, une caisse de disques, trois paires de chaussures de sécurité, un carton entier de pinceaux dont elle m’a dit qu’ils étaient tous foutus et qu’elle n’arrivait pas à les jeter. Un vélo dans le couloir avec une roue démontée depuis, m’a-t-elle dit, deux ans et demi.
Et sur le mur du fond, en face de la fenêtre, il y a la seule zone de l’appartement qui soit tenue au millimètre.
Un chevalet. Une desserte roulante avec des tubes rangés par famille de couleur. Des chiffons pliés. Un tabouret. Et par terre, alignées contre le mur, retournées face au plâtre, une trentaine de toiles.
–––
— Voilà, elle a dit. C’est ça que je voulais vous montrer.
Elle est restée debout à côté, les mains dans les poches, avec une raideur que je ne lui connaissais pas.
— Je n’ai jamais montré ça à personne d’autre qu’à ma sœur, et ma sœur ne sait pas regarder. Vous, vous savez regarder. C’est votre seul défaut.
Elle a retourné la première toile.
Je m’attendais à des paysages. Je ne sais pas pourquoi, sans doute parce qu’elle est peintre en bâtiment et que j’avais fabriqué une image bête.
Ce sont des murs.
Des morceaux de murs, peints très grands, à hauteur d’œil. Une plinthe et trente centimètres de mur au-dessus. Un angle où trois couches de papier peint se décollent l’une sous l’autre. Un rectangle plus clair là où un cadre est resté vingt ans. Une trace de scotch. Une fissure rebouchée puis refissurée.
Il n’y a personne dedans. Il n’y a jamais personne.
Et pourtant on ne voit que ça : les gens. On voit exactement où ils ont posé leurs mains, ce qu’ils ont accroché, à quelle hauteur ils avaient un enfant. Il y a une toile avec une série de petits traits au crayon sur un chambranle, avec des dates, et j’ai dû m’asseoir sur le tabouret.
Elle en a retourné onze. Elle ne disait rien pendant que je regardais, et elle regardait mes mains plutôt que mon visage, ce qui m’a fait comprendre qu’elle avait très peur.
À la fin, j’ai dit :
— Vous peignez ce que les gens laissent quand ils ne sont plus là.
— C’est ce que je recouvre, elle a dit. Toute la semaine. Je passe deux couches et il n’y a plus rien.
Elle a haussé les épaules.
— Alors je le refais avant.
–––
On a mangé dans la cuisine, assises à une table de deux places, avec des pâtes et le vin de la Coop.
Elle m’a parlé pendant deux heures.
De son père qui est mort quand elle avait vingt-quatre ans et de l’appartement qu’il a fallu vider en six jours. De sa sœur qui habite à Bienne et avec qui c’est compliqué. De son travail, qu’elle aime beaucoup plus qu’elle ne le dit, et du fait qu’elle ne se voit pas vivre de la peinture parce qu’elle n’a jamais réussi à finir un dossier de candidature de sa vie.
Et du traitement.
C’est venu parce que je lui ai posé la question, directement, ce que je n’aurais pas osé faire trois mois plus tôt.
— J’ai essayé deux ans. Ça marchait très bien, d’ailleurs, c’est ça le problème.
— Pourquoi c’est un problème ?
— Parce que je n’étais plus là.
Elle a tourné son verre.
— Je faisais mes papiers. Je répondais aux mails. J’étais posée, j’étais fiable, les gens me trouvaient plus facile. Et je n’ai pas peint une seule toile pendant vingt-trois mois.
— Ça peut être une coïncidence.
— Ça peut. Je n’en sais rien. Personne n’en sait rien, c’est bien ça qui est chiant.
Elle a posé son verre.
— Et il y avait les effets. J’avais l’estomac en vrac, je ne dormais pas, et il y a eu six mois où on n’en trouvait plus en pharmacie, alors j’ai arrêté et repris trois fois. À la fin j’ai décidé.
J’ai dit que c’était son choix. Elle m’a regardée.
— Vous dites ça comme quelqu’un qui pense le contraire.
— Je pense que vous perdez vos clés deux fois par soirée et que ça a l’air épuisant.
— C’est épuisant.
Elle a souri.
— Et Awa en prend, elle. Depuis huit ans, et elle dit que ça lui a changé la vie, et je la crois. On en parle, elle et moi. On n’est pas d’accord et ça ne pose aucun problème.
–––
Vers seize heures, il a commencé à pleuvoir sur les toits, ce bruit particulier des combles.
On était retournées près de la fenêtre. Elle avait remis les toiles contre le mur, une par une, face au plâtre, et je l’avais laissée faire sans commenter parce que j’avais compris que c’était le prix.
Elle s’est accroupie pour repousser la dernière, et elle est restée accroupie une seconde de trop.
Puis elle a dit, sans se relever :
— Je vais avoir l’air de quelqu’un qui change d’avis.
— Ce n’est pas grave.
— Si. J’ai passé deux mois à vous dire pas maintenant et je vous ai fait venir chez moi pour vous montrer la seule chose au monde que je ne montre à personne. C’est malhonnête. Enfin non, ce n’est pas malhonnête. C’est…
Elle a cherché.
— C’est que j’avais besoin que vous voyiez qui c’est, avant.
Elle s’est relevée. On était à un mètre l’une de l’autre, sous une poutre, avec la pluie sur les tuiles.
— Parce que si vous dites oui à quelqu’un, il faut que ce soit à celle qui a un vélo démonté depuis deux ans et demi dans le couloir, et pas à celle qui vous écoute très bien le mardi soir. Ce n’est pas la même personne. La deuxième est beaucoup plus fréquentable.
Et j’ai dit :
— Vous avez encore décidé toute seule.
Elle a ouvert la bouche.
— Vous décidez toute seule de ce que je suis en état de vouloir. Depuis décembre. Vous avez décidé toute seule que je n’étais plus en position d’être écoutée par vous. Vous avez décidé toute seule dans le parc que je ne savais pas ce que je ressentais. Et là vous décidez toute seule de ce que je dois voir avant de choisir.
— Ce n’est pas…
— C’est exactement ça. Et vous êtes la femme qui m’a expliqué en février qu’elle avait arrêté un traitement parce qu’elle refusait qu’on décide à sa place de qui elle devait être.
Il y a eu un silence considérable.
Elle a regardé par la fenêtre. Elle a passé la main dans ses cheveux, ce qu’elle fait quand elle n’a pas de réponse.
— D’accord, elle a dit.
— D’accord quoi ?
— D’accord, vous avez raison, et je déteste ça.
–––
Je ne sais pas laquelle des deux a bougé.
J’ai longtemps voulu croire que c’était moi, parce que ça arrangeait tout le reste de l’histoire. Mais quand j’y repense honnêtement, il y a un moment où on était à un mètre l’une de l’autre et un moment où on n’y était plus, et je ne peux pas reconstituer ce qu’il y a eu entre les deux.
Elle a dû se mettre sur la pointe des pieds. Je m’en souviens parce que j’ai senti sa main s’appuyer sur mon épaule pour se tenir, et parce que je me suis penchée sans y penser, et que cette différence de taille dont j’ai eu honte pendant toute mon adolescence a réglé la question toute seule en une seconde.
Sa bouche était plus douce que je ne l’avais imaginé, et je l’avais imaginé beaucoup.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est le silence. Avec Noah il y avait toujours eu un enchaînement, une suite d’étapes, quelque chose qui savait où ça allait. Là il n’y avait rien du tout. Elle m’embrassait et c’était le seul projet de la pièce, et ça a duré très longtemps, et à un moment on s’est arrêtées pour rien, juste pour respirer, front contre front, et elle a ri.
— Ah non, elle a dit. Ah non, ah non.
— Quoi ?
— Rien. C’est bien pire que ce que je pensais.
Je l’ai reprise contre moi et j’ai senti sous mes mains l’endroit exact où le t-shirt remontait quand elle levait le bras vers une étagère, et il n’y avait rien en dessous, et j’ai dû fermer les yeux une seconde.
Elle a reculé la première.
Elle a posé la main à plat sur ma poitrine, pas pour me repousser, plutôt comme on marque une page.
— Pas aujourd’hui.
J’ai fait un bruit qui devait être une protestation.
— Non, écoutez-moi. Ce n’est pas moi qui décide pour vous, cette fois. C’est moi qui décide pour moi.
Elle a laissé sa main où elle était.
— Si on continue maintenant, je vais y aller entière, et je n’y arriverai pas deux fois. Alors j’ai besoin d’une semaine. Sept jours. Vous réfléchissez, je réfléchis, et samedi prochain vous me dites.
J’ai dit que je n’avais pas besoin de sept jours.
— Moi si.
Et ça, je ne pouvais rien répondre.
–––
Je suis rentrée à pied sous la pluie, sans capuche, comme une idiote.
Vingt-cinq minutes. La rue en pente, la vieille ville, la place, le pont.
Sur le pont, je me suis arrêtée au même endroit qu’au mois de décembre, à l’endroit exact où j’avais eu peur d’être une femme qui invente.
Il pleuvait dans le lac, ce qui ne se voit pas, et j’avais la chemise verte trempée sur les épaules.
J’ai fait l’inventaire.
Un appartement de deux pièces et demie au rez-de-chaussée avec vue sur un parking à poubelles, et quatre-vingt-six mille francs sur un compte auxquels je n’avais pas touché. Vingt-deux élèves. Des parents qui m’appellent le dimanche soir. Une amie qui règle tout dans sa voiture. Une carte de membre depuis le 11 février. Un mot exact pour ce qui m’était arrivé, que je n’avais pas encore prononcé devant qui que ce soit.
Et une femme d’un mètre soixante-cinq qui peignait des murs vides et qui venait de me demander sept jours.
Je suis arrivée chez moi trempée. J’ai mis la chemise verte sur le radiateur, où elle a séché de travers et où elle est restée trois jours.
Et c’est en enlevant mes chaussures dans l’entrée que je me suis rendu compte que je n’avais pas pensé à Noah une seule fois de la journée. Pas même pour constater que je n’y pensais pas.
Ça faisait seize mois que ça ne m’était pas arrivé. J’ai dû m’asseoir sur le carrelage de l’entrée, avec une chaussure à la main, et je suis restée là un moment.
J’ai sonné à onze heures. Elle a ouvert avec de la peinture sur les mains, ce qui, un samedi, ne voulait rien dire du tout.
— Entrez. Attention à la marche. Et à la caisse. Et au chat, mais il ne descend jamais.
–––
Je n’ai jamais rien vu de pareil, et j’ai mis plusieurs mois à comprendre que ce n’était pas du désordre.
C’est un deux-pièces sous les toits avec des poutres, des angles impossibles, et une seule grande fenêtre au sud.
La cuisine est propre. Impeccable, même. Pas une assiette dans l’évier, les surfaces vides, les casseroles rangées par taille sur une étagère ouverte. C’est la seule pièce dans cet état, et elle m’a expliqué plus tard qu’elle avait mis quatre ans à obtenir ça et qu’elle y tenait comme à un point d’appui.
Tout le reste est un chantier.
Il y a des piles partout, comme à la permanence, mais à une autre échelle. Des livres, du courrier ouvert et pas ouvert, des chutes de tissu, une caisse de disques, trois paires de chaussures de sécurité, un carton entier de pinceaux dont elle m’a dit qu’ils étaient tous foutus et qu’elle n’arrivait pas à les jeter. Un vélo dans le couloir avec une roue démontée depuis, m’a-t-elle dit, deux ans et demi.
Et sur le mur du fond, en face de la fenêtre, il y a la seule zone de l’appartement qui soit tenue au millimètre.
Un chevalet. Une desserte roulante avec des tubes rangés par famille de couleur. Des chiffons pliés. Un tabouret. Et par terre, alignées contre le mur, retournées face au plâtre, une trentaine de toiles.
–––
— Voilà, elle a dit. C’est ça que je voulais vous montrer.
Elle est restée debout à côté, les mains dans les poches, avec une raideur que je ne lui connaissais pas.
— Je n’ai jamais montré ça à personne d’autre qu’à ma sœur, et ma sœur ne sait pas regarder. Vous, vous savez regarder. C’est votre seul défaut.
Elle a retourné la première toile.
Je m’attendais à des paysages. Je ne sais pas pourquoi, sans doute parce qu’elle est peintre en bâtiment et que j’avais fabriqué une image bête.
Ce sont des murs.
Des morceaux de murs, peints très grands, à hauteur d’œil. Une plinthe et trente centimètres de mur au-dessus. Un angle où trois couches de papier peint se décollent l’une sous l’autre. Un rectangle plus clair là où un cadre est resté vingt ans. Une trace de scotch. Une fissure rebouchée puis refissurée.
Il n’y a personne dedans. Il n’y a jamais personne.
Et pourtant on ne voit que ça : les gens. On voit exactement où ils ont posé leurs mains, ce qu’ils ont accroché, à quelle hauteur ils avaient un enfant. Il y a une toile avec une série de petits traits au crayon sur un chambranle, avec des dates, et j’ai dû m’asseoir sur le tabouret.
Elle en a retourné onze. Elle ne disait rien pendant que je regardais, et elle regardait mes mains plutôt que mon visage, ce qui m’a fait comprendre qu’elle avait très peur.
À la fin, j’ai dit :
— Vous peignez ce que les gens laissent quand ils ne sont plus là.
— C’est ce que je recouvre, elle a dit. Toute la semaine. Je passe deux couches et il n’y a plus rien.
Elle a haussé les épaules.
— Alors je le refais avant.
–––
On a mangé dans la cuisine, assises à une table de deux places, avec des pâtes et le vin de la Coop.
Elle m’a parlé pendant deux heures.
De son père qui est mort quand elle avait vingt-quatre ans et de l’appartement qu’il a fallu vider en six jours. De sa sœur qui habite à Bienne et avec qui c’est compliqué. De son travail, qu’elle aime beaucoup plus qu’elle ne le dit, et du fait qu’elle ne se voit pas vivre de la peinture parce qu’elle n’a jamais réussi à finir un dossier de candidature de sa vie.
Et du traitement.
C’est venu parce que je lui ai posé la question, directement, ce que je n’aurais pas osé faire trois mois plus tôt.
— J’ai essayé deux ans. Ça marchait très bien, d’ailleurs, c’est ça le problème.
— Pourquoi c’est un problème ?
— Parce que je n’étais plus là.
Elle a tourné son verre.
— Je faisais mes papiers. Je répondais aux mails. J’étais posée, j’étais fiable, les gens me trouvaient plus facile. Et je n’ai pas peint une seule toile pendant vingt-trois mois.
— Ça peut être une coïncidence.
— Ça peut. Je n’en sais rien. Personne n’en sait rien, c’est bien ça qui est chiant.
Elle a posé son verre.
— Et il y avait les effets. J’avais l’estomac en vrac, je ne dormais pas, et il y a eu six mois où on n’en trouvait plus en pharmacie, alors j’ai arrêté et repris trois fois. À la fin j’ai décidé.
J’ai dit que c’était son choix. Elle m’a regardée.
— Vous dites ça comme quelqu’un qui pense le contraire.
— Je pense que vous perdez vos clés deux fois par soirée et que ça a l’air épuisant.
— C’est épuisant.
Elle a souri.
— Et Awa en prend, elle. Depuis huit ans, et elle dit que ça lui a changé la vie, et je la crois. On en parle, elle et moi. On n’est pas d’accord et ça ne pose aucun problème.
–––
Vers seize heures, il a commencé à pleuvoir sur les toits, ce bruit particulier des combles.
On était retournées près de la fenêtre. Elle avait remis les toiles contre le mur, une par une, face au plâtre, et je l’avais laissée faire sans commenter parce que j’avais compris que c’était le prix.
Elle s’est accroupie pour repousser la dernière, et elle est restée accroupie une seconde de trop.
Puis elle a dit, sans se relever :
— Je vais avoir l’air de quelqu’un qui change d’avis.
— Ce n’est pas grave.
— Si. J’ai passé deux mois à vous dire pas maintenant et je vous ai fait venir chez moi pour vous montrer la seule chose au monde que je ne montre à personne. C’est malhonnête. Enfin non, ce n’est pas malhonnête. C’est…
Elle a cherché.
— C’est que j’avais besoin que vous voyiez qui c’est, avant.
Elle s’est relevée. On était à un mètre l’une de l’autre, sous une poutre, avec la pluie sur les tuiles.
— Parce que si vous dites oui à quelqu’un, il faut que ce soit à celle qui a un vélo démonté depuis deux ans et demi dans le couloir, et pas à celle qui vous écoute très bien le mardi soir. Ce n’est pas la même personne. La deuxième est beaucoup plus fréquentable.
Et j’ai dit :
— Vous avez encore décidé toute seule.
Elle a ouvert la bouche.
— Vous décidez toute seule de ce que je suis en état de vouloir. Depuis décembre. Vous avez décidé toute seule que je n’étais plus en position d’être écoutée par vous. Vous avez décidé toute seule dans le parc que je ne savais pas ce que je ressentais. Et là vous décidez toute seule de ce que je dois voir avant de choisir.
— Ce n’est pas…
— C’est exactement ça. Et vous êtes la femme qui m’a expliqué en février qu’elle avait arrêté un traitement parce qu’elle refusait qu’on décide à sa place de qui elle devait être.
Il y a eu un silence considérable.
Elle a regardé par la fenêtre. Elle a passé la main dans ses cheveux, ce qu’elle fait quand elle n’a pas de réponse.
— D’accord, elle a dit.
— D’accord quoi ?
— D’accord, vous avez raison, et je déteste ça.
–––
Je ne sais pas laquelle des deux a bougé.
J’ai longtemps voulu croire que c’était moi, parce que ça arrangeait tout le reste de l’histoire. Mais quand j’y repense honnêtement, il y a un moment où on était à un mètre l’une de l’autre et un moment où on n’y était plus, et je ne peux pas reconstituer ce qu’il y a eu entre les deux.
Elle a dû se mettre sur la pointe des pieds. Je m’en souviens parce que j’ai senti sa main s’appuyer sur mon épaule pour se tenir, et parce que je me suis penchée sans y penser, et que cette différence de taille dont j’ai eu honte pendant toute mon adolescence a réglé la question toute seule en une seconde.
Sa bouche était plus douce que je ne l’avais imaginé, et je l’avais imaginé beaucoup.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est le silence. Avec Noah il y avait toujours eu un enchaînement, une suite d’étapes, quelque chose qui savait où ça allait. Là il n’y avait rien du tout. Elle m’embrassait et c’était le seul projet de la pièce, et ça a duré très longtemps, et à un moment on s’est arrêtées pour rien, juste pour respirer, front contre front, et elle a ri.
— Ah non, elle a dit. Ah non, ah non.
— Quoi ?
— Rien. C’est bien pire que ce que je pensais.
Je l’ai reprise contre moi et j’ai senti sous mes mains l’endroit exact où le t-shirt remontait quand elle levait le bras vers une étagère, et il n’y avait rien en dessous, et j’ai dû fermer les yeux une seconde.
Elle a reculé la première.
Elle a posé la main à plat sur ma poitrine, pas pour me repousser, plutôt comme on marque une page.
— Pas aujourd’hui.
J’ai fait un bruit qui devait être une protestation.
— Non, écoutez-moi. Ce n’est pas moi qui décide pour vous, cette fois. C’est moi qui décide pour moi.
Elle a laissé sa main où elle était.
— Si on continue maintenant, je vais y aller entière, et je n’y arriverai pas deux fois. Alors j’ai besoin d’une semaine. Sept jours. Vous réfléchissez, je réfléchis, et samedi prochain vous me dites.
J’ai dit que je n’avais pas besoin de sept jours.
— Moi si.
Et ça, je ne pouvais rien répondre.
–––
Je suis rentrée à pied sous la pluie, sans capuche, comme une idiote.
Vingt-cinq minutes. La rue en pente, la vieille ville, la place, le pont.
Sur le pont, je me suis arrêtée au même endroit qu’au mois de décembre, à l’endroit exact où j’avais eu peur d’être une femme qui invente.
Il pleuvait dans le lac, ce qui ne se voit pas, et j’avais la chemise verte trempée sur les épaules.
J’ai fait l’inventaire.
Un appartement de deux pièces et demie au rez-de-chaussée avec vue sur un parking à poubelles, et quatre-vingt-six mille francs sur un compte auxquels je n’avais pas touché. Vingt-deux élèves. Des parents qui m’appellent le dimanche soir. Une amie qui règle tout dans sa voiture. Une carte de membre depuis le 11 février. Un mot exact pour ce qui m’était arrivé, que je n’avais pas encore prononcé devant qui que ce soit.
Et une femme d’un mètre soixante-cinq qui peignait des murs vides et qui venait de me demander sept jours.
Je suis arrivée chez moi trempée. J’ai mis la chemise verte sur le radiateur, où elle a séché de travers et où elle est restée trois jours.
Et c’est en enlevant mes chaussures dans l’entrée que je me suis rendu compte que je n’avais pas pensé à Noah une seule fois de la journée. Pas même pour constater que je n’y pensais pas.
Ça faisait seize mois que ça ne m’était pas arrivé. J’ai dû m’asseoir sur le carrelage de l’entrée, avec une chaussure à la main, et je suis restée là un moment.
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
1 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Quelle sacrée histoire, pleine de retenue et de jeu...
Ce doit être terrible pour Mathilde 💖💖
Ce doit être terrible pour Mathilde 💖💖
Réagissez à l'histoire après lecture
Votre avis sur cette histoire :