Les Secrets Charnels d'un Gentleman. 4/4
Récit érotique écrit par kiki31200 [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Les Secrets Charnels d'un Gentleman. 4/4
Chapitre 4 : Le glas du dandy
Le lendemain matin, Louis boucla sa valise militaire avec des gestes précis et mécaniques, comme si son corps avait décidé d’agir à la place d’un esprit encore absent. Il avait peu dormi. Allongé dans l’obscurité de sa chambre conjugale, les yeux ouverts sur le plafond, il avait écouté la respiration régulière de Marie à ses côtés — cette femme qu’il estimait sincèrement, qu’il n’avait jamais aimée. Sur la table de nuit, son ordre d’incorporation était plié en quatre, comme une lettre qu’on relit trop souvent.
Marie l’attendait en bas, dans la lumière froide du vestibule. Elle tenait leur fils dans ses bras — Georges-Martin, quatre ans à peine, les joues rondes et les yeux encore ensommeillés. Louis s’approcha. Il posa sa paume sur la joue de l’enfant, sentit la chaleur douce de cette peau, et quelque chose se noua dans sa poitrine sans parvenir à monter jusqu’aux yeux.
— Reviens-nous, murmura Marie.
Louis la regarda. Il aurait voulu lui dire quelque chose de vrai, quelque chose qui vaille la peine d’être les derniers mots d’un homme à sa femme. Mais les mots justes n’existaient pas dans le répertoire qu’on lui avait appris. Il se contenta de l’embrasser sur le front, d’une pression des lèvres brève et sincère, avant de saisir sa valise et de franchir la porte.
La gare était un chaos sourd et contenu. Des centaines d’hommes en uniforme se pressaient sur les quais, encadrés de femmes qui retenaient leurs larmes ou les laissaient couler sans honte. Des enfants s’agrippaient aux vestes, des mères tendaient des vivres, des pères serraient des mains avec cette poigne trop ferme des hommes qui ne savent pas pleurer en public. Dans ce flot d’humanité comprimée, Louis portait sa valise et regardait droit devant lui. Il monta dans le train sans se retourner.
Les premiers mois au front ne ressemblaient à rien de ce qu’on lui avait dit. La guerre, du moins en cette fin d’année 1939, n’était pas encore la guerre. Les hommes attendaient dans les tranchées et les blockhaus de la ligne Maginot, fumaient, jouaient aux cartes, regardaient le ciel avec l’air de ceux qui cherchent une réponse dans les nuages. On appelait cela la drôle de guerre, et le mot était juste : il y avait quelque chose d’absurde dans cette attente armée, deux armées face à face qui se regardaient sans se toucher.
Louis s’était intégré à son régiment avec la discrétion qui était sa nature. Le sergent Moreau lui avait confié un poste d’observation avancé, à quelques centaines de mètres des lignes ennemies, sur une légère hauteur boisée qui offrait une vue dégagée sur le no man’s land. C’est là que Louis vit l’Allemand pour la première fois.
C’était un matin de janvier, l’air si froid qu’il laissait des traces blanches à chaque expiration. Louis scrutait le terrain à la jumelle quand un mouvement attira son regard — non pas le mouvement brusque d’un danger, mais quelque chose de lent, de presque désinvolte. De l’autre côté, à la lisière d’un bosquet de bouleaux aux troncs décharnés, un soldat allemand s’était arrêté pour allumer une cigarette. Il avait ôté ses gants pour frotter l’allumette, et cette brève vulnérabilité — les mains nues dans le froid — frappa Louis avec une force inattendue.
L’homme était grand, les épaules larges sous son manteau feldgrau, un casque légèrement incliné sur une chevelure sombre. Il tira une longue bouffée, souffla la fumée vers le ciel blanc, et c’est à ce moment précis que son regard traversa le no man’s land. Il vit Louis.
Ni l’un ni l’autre ne bougea. Louis avait posé ses jumelles sans s’en rendre compte. Il regardait l’Allemand à l’œil nu maintenant, comme si la distance entre eux s’était subitement réduite à quelque chose d’intime. L’homme de l’autre côté n’avait pas porté la main à son arme. Il avait simplement continué de le regarder, en fumant, avec une tranquillité qui défiait tout ce que la guerre était censée signifier.
Il y avait quelque chose dans ce regard. Louis ne saurait jamais si c’était réel ou si c’était lui qui projetait, lui qui lisait dans les yeux des autres ce que ses propres yeux contenaient. Mais il lui sembla que cet homme, à deux cents mètres de là dans son manteau de l’ennemi, avait la même façon de se tenir dans le monde que lui : légèrement en retrait, légèrement étranger, comme si la vie officielle qu’on menait de chaque côté n’était qu’un costume endossé par nécessité.
L’Allemand porta deux doigts à son casque — un geste bref, presque imperceptible. Un salut, peut-être. Ou simplement un homme qui ajuste son couvre-chef dans le vent. Puis il fit demi-tour et disparut entre les bouleaux.
Louis resta immobile encore de longues minutes après que la silhouette feldgrau eut disparu. Le froid mordait ses joues, ses doigts lourds avaient du mal à tenir les jumelles. Il ne pensa pas à la guerre, ni à Marie, ni à son fils. Il pensa à Martin et Georges — cette façon qu’avait le désir de surgir là où on l’attendait le moins, dans un regard d’inconnu, par-dessus un no man’s land, entre deux tranchées adverses.
Il revit l’Allemand plusieurs fois au cours des semaines suivantes, toujours à la même heure matinale, toujours à la lisière des bouleaux. Une fois — une seule — il tourna la tête vers le poste de Louis et sembla le chercher du regard. Louis était là. Il ne se cacha pas.
Ils ne s’approchèrent jamais. Ils n’échangèrent jamais un mot, jamais un signe autre que ce silence partagé, ce regard tendu au-dessus d’une terre de mort. Mais Louis comprit, à la façon dont il attendait chaque matin ce moment, à la façon dont son cœur prenait quelques battements supplémentaires lorsque la silhouette apparaissait entre les troncs blancs, que quelque chose de réel s’était passé entre eux — quelque chose qui n’avait pas de nom dans aucune des deux langues. Un matin de mars, la silhouette n’apparut pas. Elle ne revint plus.
Mai 1940 arriva comme une rupture de digue. Ce qui avait été une guerre d’attente devint en quelques heures une débâcle dont Louis ne comprit jamais vraiment la mécanique, tant les événements se succédèrent avec une vitesse qui dépassait la capacité de l’esprit à les ordonner. Les Panzers avaient percé à Sedan. Les lignes s’effondraient. Les ordres se contredisaient.
L’obus le cueillit en début d’après-midi, alors qu’il courait plié en deux entre deux abris de fortune. Il entendit le sifflement, puis plus rien — un blanc complet, une fraction de seconde hors du temps — avant de se retrouver à terre, le visage dans la boue, une douleur d’une intensité absolue lui brûlant la poitrine. Il essaya de se relever. Ses bras ne répondirent pas.
Des mains le saisirent sous les aisselles et le traînèrent à l’abri d’un muret de pierre. La douleur se fit plus précise, plus localisée. Il comprit, à la façon dont ses poumons refusaient de se remplir complètement, que quelque chose à l’intérieur était brisé de façon irrémédiable. Le poste de secours de fortune était installé dans une grange à demi éventrée. Une odeur lourde de sang, d’éther et de paille humide saturait l’air. On déposa Louis contre un pilier de bois. Il ferma les yeux.
La douleur reflua lentement, remplacée par une torpeur cotonneuse et douce qui l’effrayait davantage que la souffrance. Il savait ce que cela signifiait. Alors, dans cette demi-obscurité de grange, avec le bruit de la bataille qui s’éloignait comme un rêve, Louis laissa venir les visages.
Il vit d’abord son fils. Georges-Martin, ses joues rondes du matin du départ, sa chaleur dans le creux du bras de Marie. Ce prénom double qu’il lui avait donné comme un secret, comme une prière, comme la seule façon qu’il avait trouvée de garder vivants ceux qu’il aimait sans pouvoir le dire. Il sourit intérieurement à cet enfant qu’il ne verrait pas grandir.
Puis le policier. Ce visage qu'il n'avait jamais revu, ce regard dénué de tout jugement dans l'ombre des vespasiennes, la veille du départ. Ces mains d'homme de loi qui avaient su être douces quand rien ne les y obligeait. Cette humanité surgie là où Louis n'attendait plus que la condamnation, et qui lui avait offert, sans le savoir, une dernière preuve qu'il valait la peine d'être aimé.
Puis vint l’Allemand. La silhouette feldgrau à la lisière des bouleaux, les mains nues dans le froid de janvier, ce regard traversant deux cents mètres de no man’s land pour venir le trouver lui, Louis, comme si la guerre n’existait pas entre eux. Ce salut imperceptible, deux doigts portés au casque, qui pouvait vouloir dire tout ou rien. Ce visage sans nom dont il ne saurait jamais rien.
Puis Martin. Les mains calleuses, l’odeur de musc et de métal, la voix rauque dans l’ombre des vespasiennes. L’alliance en or à son annulaire. Le sourire vainqueur et tendre à la fois du second rendez-vous. Et puis les menottes, ce regard en partant — ce regard qui disait « pars d’ici, protège-toi ».
Et puis, au bout de ce défilé, comme une évidence qui aurait toujours été là, comme la première page d’un livre dont toutes les autres ne seraient que le commentaire, vint Georges. La chambre d’internat. Ce regard d’une intensité inconnue, la première fois qu’un regard l’avait vraiment vu. Les lèvres qui s’étaient approchées des siennes avec cette délicatesse de quelqu’un qui n’est pas certain d’être le bienvenu. Et puis la certitude, immédiate et totale, d’être exactement là où il devait être. C’est en pensant à Georges, en tenant ce visage-là dans les dernières lueurs de sa conscience, que Louis entendit des pas s’arrêter près de lui. Il ouvrit les yeux.
Le médecin militaire qui se penchait au-dessus de lui avait la blouse maculée de sang et les traits tirés par des heures de chirurgie de fortune. Mais ses yeux — Louis les reconnut avant même d’avoir compris ce qu’il regardait, avant que son esprit défaillant ait eu le temps de former une pensée cohérente. Ces yeux-là, il les avait portés en lui pendant presque dix ans comme une image gravée, comme la mesure à laquelle il rapportait tous les autres regards. C’était Georges.
Vieilli de dix ans, creusé par ce qu’il avait vu ce jour-là dans cette grange, mais Georges. La même intensité dans le regard. Cette façon particulière qu’il avait de regarder les choses — et les gens — comme s’il cherchait à voir au-delà de la surface. Cette intensité que Louis avait découverte contre ses propres lèvres lors d’une nuit d’internat, et qu’il n’avait jamais retrouvée nulle part avec une telle évidence. Georges se figea.
Ses instruments tombèrent dans la paille. Ses mains — ces mains de médecin qui avaient passé la journée à recoudre et à tenter l’impossible — prirent celle de Louis avec une douceur qui n’avait plus rien de médical. Une douceur ancienne. Une douceur de dix ans plus tôt. Ses yeux étaient pleins de larmes. Louis sentait la vie se retirer de lui lentement, avec cette propreté tranquille des choses qui s’accomplissent selon un ordre qu’on ne choisit pas. La douleur dans sa poitrine s’était atténuée. Il ne lutta pas.
Il y avait quelque chose d’étrangement juste dans ce dénouement. Louis avait passé sa vie entière à être là où on l’attendait : le fils de bonne famille, l’héritier de l’usine, le mari respectable, le père attentif, le soldat obéissant. Il avait porté tous ces costumes avec le sérieux de celui qui ne connaît pas d’autre façon d’exister. Et voilà qu’à l’heure de mourir, dans une grange éventrée par les obus, il se retrouvait enfin lui-même — réduit à l’essentiel, débarrassé de tout ce qui n’avait jamais été lui. Il regarda Georges. Georges le regarda.
Dix ans avaient passé depuis la chambre d’internat. Une vie entière s’était construite et effondrée dans cet intervalle. Martin était venu et avait disparu derrière les portes d’un fourgon de police. L’Allemand sans nom avait émergé des bouleaux hivernaux et s’était effacé. Le policier avait refermé une porte en choisissant d’être un homme plutôt qu’un uniforme. Tout cela avait eu lieu, tout cela avait compté, et rien de tout cela n’avait suffi à combler le manque inaugural — ce manque en forme de Georges, cette absence que Louis portait depuis l’adolescence comme une blessure ouverte sous ses costumes de dandy.
Les lèvres de Louis bougèrent. Sa voix n’était plus qu’un filet, presque inaudible dans le bruit lointain de la bataille.
— Mon Georges…
Deux mots. Dix ans de silence condensés en deux mots.
Georges serra la main de Louis plus fort. Une larme tomba sur le revers de la veste militaire. Il ne dit rien — parce qu’il n’y avait rien à dire, parce que les mots auraient été une trahison de ce silence qui valait mieux que toutes les phrases, parce que parfois la seule chose juste est de tenir la main de quelqu’un et de le regarder partir. Louis sourit.
Ce fut son dernier mouvement conscient — ce sourire infime, épuisé, presque enfantin, celui d’un homme qui reconnaît enfin quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps. Ses yeux bleus restèrent ouverts encore quelques secondes, ancrés dans le regard de Georges, avant de se figer doucement, comme une eau qui gèle.
Dehors, la bataille continuait. Les canons tonnaient. Des hommes couraient et mouraient sur des routes dont personne ne connaissait plus la destination. L’Histoire avançait avec son indifférence habituelle pour les existences particulières qu’elle broyait en chemin.
Dans la grange, Georges demeura agenouillé encore longtemps, la main de Louis dans les siennes, sans bouger. Autour de lui, les infirmiers s’affairaient, appelaient, transportaient. Personne ne vint le déranger. Quelque chose dans sa posture — cette immobilité absolue, ce dos légèrement courbé d’un homme qui porte soudainement tout le poids de ce qu’il n’a pas dit — inspirait le respect instinctif qu’on accorde aux deuils qu’on ne comprend pas.
Il reposa enfin la main de Louis sur la paille, avec le soin qu’on met à déposer quelque chose de précieux. Se releva lentement. Ramassa ses instruments.
Il y avait d’autres hommes à sauver.
Fin.
Le lendemain matin, Louis boucla sa valise militaire avec des gestes précis et mécaniques, comme si son corps avait décidé d’agir à la place d’un esprit encore absent. Il avait peu dormi. Allongé dans l’obscurité de sa chambre conjugale, les yeux ouverts sur le plafond, il avait écouté la respiration régulière de Marie à ses côtés — cette femme qu’il estimait sincèrement, qu’il n’avait jamais aimée. Sur la table de nuit, son ordre d’incorporation était plié en quatre, comme une lettre qu’on relit trop souvent.
Marie l’attendait en bas, dans la lumière froide du vestibule. Elle tenait leur fils dans ses bras — Georges-Martin, quatre ans à peine, les joues rondes et les yeux encore ensommeillés. Louis s’approcha. Il posa sa paume sur la joue de l’enfant, sentit la chaleur douce de cette peau, et quelque chose se noua dans sa poitrine sans parvenir à monter jusqu’aux yeux.
— Reviens-nous, murmura Marie.
Louis la regarda. Il aurait voulu lui dire quelque chose de vrai, quelque chose qui vaille la peine d’être les derniers mots d’un homme à sa femme. Mais les mots justes n’existaient pas dans le répertoire qu’on lui avait appris. Il se contenta de l’embrasser sur le front, d’une pression des lèvres brève et sincère, avant de saisir sa valise et de franchir la porte.
La gare était un chaos sourd et contenu. Des centaines d’hommes en uniforme se pressaient sur les quais, encadrés de femmes qui retenaient leurs larmes ou les laissaient couler sans honte. Des enfants s’agrippaient aux vestes, des mères tendaient des vivres, des pères serraient des mains avec cette poigne trop ferme des hommes qui ne savent pas pleurer en public. Dans ce flot d’humanité comprimée, Louis portait sa valise et regardait droit devant lui. Il monta dans le train sans se retourner.
Les premiers mois au front ne ressemblaient à rien de ce qu’on lui avait dit. La guerre, du moins en cette fin d’année 1939, n’était pas encore la guerre. Les hommes attendaient dans les tranchées et les blockhaus de la ligne Maginot, fumaient, jouaient aux cartes, regardaient le ciel avec l’air de ceux qui cherchent une réponse dans les nuages. On appelait cela la drôle de guerre, et le mot était juste : il y avait quelque chose d’absurde dans cette attente armée, deux armées face à face qui se regardaient sans se toucher.
Louis s’était intégré à son régiment avec la discrétion qui était sa nature. Le sergent Moreau lui avait confié un poste d’observation avancé, à quelques centaines de mètres des lignes ennemies, sur une légère hauteur boisée qui offrait une vue dégagée sur le no man’s land. C’est là que Louis vit l’Allemand pour la première fois.
C’était un matin de janvier, l’air si froid qu’il laissait des traces blanches à chaque expiration. Louis scrutait le terrain à la jumelle quand un mouvement attira son regard — non pas le mouvement brusque d’un danger, mais quelque chose de lent, de presque désinvolte. De l’autre côté, à la lisière d’un bosquet de bouleaux aux troncs décharnés, un soldat allemand s’était arrêté pour allumer une cigarette. Il avait ôté ses gants pour frotter l’allumette, et cette brève vulnérabilité — les mains nues dans le froid — frappa Louis avec une force inattendue.
L’homme était grand, les épaules larges sous son manteau feldgrau, un casque légèrement incliné sur une chevelure sombre. Il tira une longue bouffée, souffla la fumée vers le ciel blanc, et c’est à ce moment précis que son regard traversa le no man’s land. Il vit Louis.
Ni l’un ni l’autre ne bougea. Louis avait posé ses jumelles sans s’en rendre compte. Il regardait l’Allemand à l’œil nu maintenant, comme si la distance entre eux s’était subitement réduite à quelque chose d’intime. L’homme de l’autre côté n’avait pas porté la main à son arme. Il avait simplement continué de le regarder, en fumant, avec une tranquillité qui défiait tout ce que la guerre était censée signifier.
Il y avait quelque chose dans ce regard. Louis ne saurait jamais si c’était réel ou si c’était lui qui projetait, lui qui lisait dans les yeux des autres ce que ses propres yeux contenaient. Mais il lui sembla que cet homme, à deux cents mètres de là dans son manteau de l’ennemi, avait la même façon de se tenir dans le monde que lui : légèrement en retrait, légèrement étranger, comme si la vie officielle qu’on menait de chaque côté n’était qu’un costume endossé par nécessité.
L’Allemand porta deux doigts à son casque — un geste bref, presque imperceptible. Un salut, peut-être. Ou simplement un homme qui ajuste son couvre-chef dans le vent. Puis il fit demi-tour et disparut entre les bouleaux.
Louis resta immobile encore de longues minutes après que la silhouette feldgrau eut disparu. Le froid mordait ses joues, ses doigts lourds avaient du mal à tenir les jumelles. Il ne pensa pas à la guerre, ni à Marie, ni à son fils. Il pensa à Martin et Georges — cette façon qu’avait le désir de surgir là où on l’attendait le moins, dans un regard d’inconnu, par-dessus un no man’s land, entre deux tranchées adverses.
Il revit l’Allemand plusieurs fois au cours des semaines suivantes, toujours à la même heure matinale, toujours à la lisière des bouleaux. Une fois — une seule — il tourna la tête vers le poste de Louis et sembla le chercher du regard. Louis était là. Il ne se cacha pas.
Ils ne s’approchèrent jamais. Ils n’échangèrent jamais un mot, jamais un signe autre que ce silence partagé, ce regard tendu au-dessus d’une terre de mort. Mais Louis comprit, à la façon dont il attendait chaque matin ce moment, à la façon dont son cœur prenait quelques battements supplémentaires lorsque la silhouette apparaissait entre les troncs blancs, que quelque chose de réel s’était passé entre eux — quelque chose qui n’avait pas de nom dans aucune des deux langues. Un matin de mars, la silhouette n’apparut pas. Elle ne revint plus.
Mai 1940 arriva comme une rupture de digue. Ce qui avait été une guerre d’attente devint en quelques heures une débâcle dont Louis ne comprit jamais vraiment la mécanique, tant les événements se succédèrent avec une vitesse qui dépassait la capacité de l’esprit à les ordonner. Les Panzers avaient percé à Sedan. Les lignes s’effondraient. Les ordres se contredisaient.
L’obus le cueillit en début d’après-midi, alors qu’il courait plié en deux entre deux abris de fortune. Il entendit le sifflement, puis plus rien — un blanc complet, une fraction de seconde hors du temps — avant de se retrouver à terre, le visage dans la boue, une douleur d’une intensité absolue lui brûlant la poitrine. Il essaya de se relever. Ses bras ne répondirent pas.
Des mains le saisirent sous les aisselles et le traînèrent à l’abri d’un muret de pierre. La douleur se fit plus précise, plus localisée. Il comprit, à la façon dont ses poumons refusaient de se remplir complètement, que quelque chose à l’intérieur était brisé de façon irrémédiable. Le poste de secours de fortune était installé dans une grange à demi éventrée. Une odeur lourde de sang, d’éther et de paille humide saturait l’air. On déposa Louis contre un pilier de bois. Il ferma les yeux.
La douleur reflua lentement, remplacée par une torpeur cotonneuse et douce qui l’effrayait davantage que la souffrance. Il savait ce que cela signifiait. Alors, dans cette demi-obscurité de grange, avec le bruit de la bataille qui s’éloignait comme un rêve, Louis laissa venir les visages.
Il vit d’abord son fils. Georges-Martin, ses joues rondes du matin du départ, sa chaleur dans le creux du bras de Marie. Ce prénom double qu’il lui avait donné comme un secret, comme une prière, comme la seule façon qu’il avait trouvée de garder vivants ceux qu’il aimait sans pouvoir le dire. Il sourit intérieurement à cet enfant qu’il ne verrait pas grandir.
Puis le policier. Ce visage qu'il n'avait jamais revu, ce regard dénué de tout jugement dans l'ombre des vespasiennes, la veille du départ. Ces mains d'homme de loi qui avaient su être douces quand rien ne les y obligeait. Cette humanité surgie là où Louis n'attendait plus que la condamnation, et qui lui avait offert, sans le savoir, une dernière preuve qu'il valait la peine d'être aimé.
Puis vint l’Allemand. La silhouette feldgrau à la lisière des bouleaux, les mains nues dans le froid de janvier, ce regard traversant deux cents mètres de no man’s land pour venir le trouver lui, Louis, comme si la guerre n’existait pas entre eux. Ce salut imperceptible, deux doigts portés au casque, qui pouvait vouloir dire tout ou rien. Ce visage sans nom dont il ne saurait jamais rien.
Puis Martin. Les mains calleuses, l’odeur de musc et de métal, la voix rauque dans l’ombre des vespasiennes. L’alliance en or à son annulaire. Le sourire vainqueur et tendre à la fois du second rendez-vous. Et puis les menottes, ce regard en partant — ce regard qui disait « pars d’ici, protège-toi ».
Et puis, au bout de ce défilé, comme une évidence qui aurait toujours été là, comme la première page d’un livre dont toutes les autres ne seraient que le commentaire, vint Georges. La chambre d’internat. Ce regard d’une intensité inconnue, la première fois qu’un regard l’avait vraiment vu. Les lèvres qui s’étaient approchées des siennes avec cette délicatesse de quelqu’un qui n’est pas certain d’être le bienvenu. Et puis la certitude, immédiate et totale, d’être exactement là où il devait être. C’est en pensant à Georges, en tenant ce visage-là dans les dernières lueurs de sa conscience, que Louis entendit des pas s’arrêter près de lui. Il ouvrit les yeux.
Le médecin militaire qui se penchait au-dessus de lui avait la blouse maculée de sang et les traits tirés par des heures de chirurgie de fortune. Mais ses yeux — Louis les reconnut avant même d’avoir compris ce qu’il regardait, avant que son esprit défaillant ait eu le temps de former une pensée cohérente. Ces yeux-là, il les avait portés en lui pendant presque dix ans comme une image gravée, comme la mesure à laquelle il rapportait tous les autres regards. C’était Georges.
Vieilli de dix ans, creusé par ce qu’il avait vu ce jour-là dans cette grange, mais Georges. La même intensité dans le regard. Cette façon particulière qu’il avait de regarder les choses — et les gens — comme s’il cherchait à voir au-delà de la surface. Cette intensité que Louis avait découverte contre ses propres lèvres lors d’une nuit d’internat, et qu’il n’avait jamais retrouvée nulle part avec une telle évidence. Georges se figea.
Ses instruments tombèrent dans la paille. Ses mains — ces mains de médecin qui avaient passé la journée à recoudre et à tenter l’impossible — prirent celle de Louis avec une douceur qui n’avait plus rien de médical. Une douceur ancienne. Une douceur de dix ans plus tôt. Ses yeux étaient pleins de larmes. Louis sentait la vie se retirer de lui lentement, avec cette propreté tranquille des choses qui s’accomplissent selon un ordre qu’on ne choisit pas. La douleur dans sa poitrine s’était atténuée. Il ne lutta pas.
Il y avait quelque chose d’étrangement juste dans ce dénouement. Louis avait passé sa vie entière à être là où on l’attendait : le fils de bonne famille, l’héritier de l’usine, le mari respectable, le père attentif, le soldat obéissant. Il avait porté tous ces costumes avec le sérieux de celui qui ne connaît pas d’autre façon d’exister. Et voilà qu’à l’heure de mourir, dans une grange éventrée par les obus, il se retrouvait enfin lui-même — réduit à l’essentiel, débarrassé de tout ce qui n’avait jamais été lui. Il regarda Georges. Georges le regarda.
Dix ans avaient passé depuis la chambre d’internat. Une vie entière s’était construite et effondrée dans cet intervalle. Martin était venu et avait disparu derrière les portes d’un fourgon de police. L’Allemand sans nom avait émergé des bouleaux hivernaux et s’était effacé. Le policier avait refermé une porte en choisissant d’être un homme plutôt qu’un uniforme. Tout cela avait eu lieu, tout cela avait compté, et rien de tout cela n’avait suffi à combler le manque inaugural — ce manque en forme de Georges, cette absence que Louis portait depuis l’adolescence comme une blessure ouverte sous ses costumes de dandy.
Les lèvres de Louis bougèrent. Sa voix n’était plus qu’un filet, presque inaudible dans le bruit lointain de la bataille.
— Mon Georges…
Deux mots. Dix ans de silence condensés en deux mots.
Georges serra la main de Louis plus fort. Une larme tomba sur le revers de la veste militaire. Il ne dit rien — parce qu’il n’y avait rien à dire, parce que les mots auraient été une trahison de ce silence qui valait mieux que toutes les phrases, parce que parfois la seule chose juste est de tenir la main de quelqu’un et de le regarder partir. Louis sourit.
Ce fut son dernier mouvement conscient — ce sourire infime, épuisé, presque enfantin, celui d’un homme qui reconnaît enfin quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps. Ses yeux bleus restèrent ouverts encore quelques secondes, ancrés dans le regard de Georges, avant de se figer doucement, comme une eau qui gèle.
Dehors, la bataille continuait. Les canons tonnaient. Des hommes couraient et mouraient sur des routes dont personne ne connaissait plus la destination. L’Histoire avançait avec son indifférence habituelle pour les existences particulières qu’elle broyait en chemin.
Dans la grange, Georges demeura agenouillé encore longtemps, la main de Louis dans les siennes, sans bouger. Autour de lui, les infirmiers s’affairaient, appelaient, transportaient. Personne ne vint le déranger. Quelque chose dans sa posture — cette immobilité absolue, ce dos légèrement courbé d’un homme qui porte soudainement tout le poids de ce qu’il n’a pas dit — inspirait le respect instinctif qu’on accorde aux deuils qu’on ne comprend pas.
Il reposa enfin la main de Louis sur la paille, avec le soin qu’on met à déposer quelque chose de précieux. Se releva lentement. Ramassa ses instruments.
Il y avait d’autres hommes à sauver.
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