Le carnet de Ninon - Tentation E02

- Par l'auteur HDS Miss_Sexcret -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 19-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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— Ninon

Plus tard, dans ma chambre, j’ai sorti le carnet. Pas pour écrire. Pas encore. Juste pour dessiner les deux mains de Fred posées à plat sur la table pendant le dîner, et l’épaule nue de Caro sous son T-shirt trop large, cette manière qu’elle avait de s’asseoir comme si son corps ne lui coûtait jamais rien.

Je n’ai pas légendé le dessin. Je n’en avais pas besoin. Je savais très bien ce que j’étais en train de faire, et je me suis dit que ce serait la seule et unique fois.

J’ai refermé le carnet. Je l’ai glissé sous le carton à dessin, face contre le bois, comme on range une chose qu’on n’assume pas tout à fait.

C’est une fois la lumière éteinte, allongée sur le dos, en culotte et dans le sweat de Théo, que j’ai commencé à cerner les rires.

Le couple s’amusait. Ils étaient dans leur chambre. Quelques éclats, puis plus bas, comme si on se vannait encore après avoir éteint. Depuis mon arrivée, mille pensées contradictoires avaient occupé mon esprit. Qui sont ces gens. Pourquoi sont-ils si gentils avec une inconnue. Qu’est-ce qu’ils attendent, au juste, d’une fille qui range ses stylos au millimètre.

Je me suis levée et je suis restée sur le seuil.

Au bout du couloir, leur porte n’était pas tout à fait fermée. Un fil d’or coupait l’obscurité du parquet. Les rires s’étaient adoucis, remplacés par un murmure continu, un rythme que je ne pouvais plus faire semblant de ne pas reconnaître. Chez moi, aux Herbiers, la nuit est un bloc. Le vent dans les volets, parfois. Les parents dorment la porte fermée à clé. Le lit ne grince pas. Les corps n’existent plus dès que la lumière s’éteint. Ici, la nuit était vivante. Presque liquide.

Ils faisaient l’amour.

Le mot s’est posé tout seul. Pas un choc. Une évidence un peu honteuse, comme quand on ouvre une porte sur une pièce qu’on savait occupée. J’aurais dû rentrer. Fermer. Mettre un oreiller sur ma tête. Je suis restée.

Mon téléphone a vibré dans ma main. L’écran m’a brûlé les yeux.

Un message de Théo : « Je viens de rentrer du foot. Je me couche. À demain mon cœur. »

J’ai relu deux fois. Mon cœur. La même signature depuis la première, quand on révisait la SVT sur la table du jardin, chez ses parents. Théo. Sa veste de survêtement, ses baskets sèches dans le coffre de la Clio, sa semaine calée sur le chantier et les matchs du dimanche. Une vie tracée au cordeau. Rassurante comme une départementale qu’on connaît par cœur.

J’ai commencé à taper : « Ils sont sympas. Ils ont un grand appartement. Je pense que ça va aller. »

J’ai effacé.

Qu’est-ce que je pouvais lui raconter. Qu’à table, Caro m’avait versé un tout petit peu de vin en disant qu’il fallait varier les plaisirs. Que Fred me regardait avec une politesse si nette qu’elle en devenait gênante. Que, derrière une porte entrouverte, ce couple ne se cachait pas, ne chuchotait pas, n’avait pas l’air de porter la moindre honte. Pour Théo, un couple, c’était un pavillon, une haie de thuyas, un crédit, le dimanche chez les beaux-parents. Si je lui racontais cette nuit, il me dirait d’appeler maman. Il dirait que ces gens sont bizarres. Des Parisiens pas nets. Qu’il faut que je trouve une coloc avec des filles de chez nous.

J’ai réécrit : « Bonne nuit. Repose-toi bien. »

Un bruit plus clair est venu du couloir. Un froissement. Un souffle court. Puis le rire de Caro, étouffé, grave, le rire d’une femme qui sait exactement ce qu’elle fait. J’ai reculé d’un pas. J’ai refermé ma porte. Pas à clé. Juste assez pour ne plus voir le fil d’or. Les sons passaient quand même. Moins nets. Suffisants.

Je me suis allongée. J’ai posé le téléphone à côté de l’oreiller, écran contre le drap.

Je me suis revue deux semaines plus tôt, sur la banquette arrière de la voiture de Théo, près du lac de la Tricherie. La buée. La fermeture Éclair de sa veste. Sa main un peu gauche sous mon T-shirt, et cette phrase qu’il répétait comme pour se rassurer : On est bien, hein. J’avais dit oui. Puis je m’étais penchée. J’avais ouvert son pantalon parce que c’était ce qu’on savait faire, lui et moi, quand on n’allait pas plus loin. Il avait mis une main dans mes cheveux sans oser appuyer. Ça avait duré ce que ça dure dans une Clio, le siège qui avance trop, le genou coincé, Ça avait duré ce que ça dure dans une Clio, le siège qui avance trop, le genou coincé. Quand ça avait commencé à venir, j’avais reculé. Il avait fini dans un mouchoir, en disant pardon. J’avais relevé la tête. J’avais dit que c’était rien. Parce qu’on était bien. Parce que c’était simple. Parce qu’on n’allait jamais jusqu’au bout de ce qu’on aurait pu se dire.

Mais ce soir, dans ce lit d’une personne, face à un plafond sans fissure, la simplicité de Théo me paraissait soudain étroite. Ce n’était pas que je ne l’aimais plus. C’est que son amour avait la taille d’un vêtement dont les épaules ne passent plus.

De l’autre côté du couloir, le rythme a changé. Plus bas. Plus serré. J’ai senti ma bouche s’ouvrir sans bruit. Une chaleur m’est montée dans le ventre, nette, presque déplacée, comme si le corps avait décidé avant moi.

J’ai glissé la main sous le sweat trop large. Le coton sentait encore sa lessive, la Soupline à la lavande de sa mère. J’ai ramené le col contre mon nez, une seconde, comme on cherche de l’air. Ça n’a pas suffi. Dans l’appartement, plus forte déjà, il y avait l’odeur de Caro. Propre. Un peu chère. Celle de l’accueil, du « enfin », de la porte laissée entrouverte.

Ma main est descendue. Lentement. Par-dessus la culotte d’abord, parce que c’était encore une façon de rester sage, de se dire que ce n’était pas tout à fait ça. Le tissu était déjà chaud. J’ai pressé. Juste assez pour que ça existe. Je ne l’ai pas enlevé. Je n’ai pas accéléré. J’ai suivi ce que j’entendais, de très loin, comme on dessine sans lever le crayon.

Ce n’était pas une scène. Ce n’était pas un film. C’était une fille de vingt-quatre ans, dans un lit qui n’était pas le sien, qui écoutait deux adultes s’aimer et qui n’osait pas aller plus loin que le plat de sa propre paume.

Quand le silence est revenu, lourd, repu, j’ai retiré ma main. Je l’ai posée à plat sur le drap, à côté de moi, comme les mains de Fred sur la table.

Je me suis dit : ce n’est pas mes affaires.

Je me suis dit que le dessin, sous le carton, resterait la seule et unique fois.

Je me suis dit ça en restant éveillée, longtemps, les yeux ouverts dans le blanc du plafond, la paume encore chaude, et le cœur trop vite pour une fille qui n’avait presque rien fait.

— Ninon

Jeudi matin, Caro était partie tôt. J’avais entendu la porte, la voix de Léo dans la cage d’escalier, puis plus rien. Pas de cours. Pas encore. Juste une maison trop grande et des occupants dont je commençais à connaître les bruits.

Je me suis crue seule.

La journée d’hier avec Léo, s’était passé sans accident. C’était déjà beaucoup.

Le matin, Léo avait été au centre. Je l’avais récupéré à midi, comme on me l’avait dit, avec Monsieur Lapin serré contre son manteau. On avait mangé des pâtes qu’il avait négociées jusqu’au fromage râpé. L’après-midi, le square un peu plus bas, le toboggan trois fois, un goûter trop sucré sur un banc, puis rentrés parce qu’il avait froid aux mains. Dessin animé. Un jeu de société dont il changeait les règles à chaque tour. Le soir il avait eu droit à deux histoires, il avait négocié la troisième. La journée c’était déroulé facilement et Léo était top. Comme si la maison m’avait acceptée pour de vrai tout de suite.

J’ai mis le T-shirt long, rose, acheté un samedi à Disneyland Paris, celui qui descend à mi-cuisse et qui a encore le château un peu craquelé sur la poitrine. Culotte en dessous. Pieds nus. Les cheveux comme ils étaient. J’ai ouvert ma porte sans bruit, par habitude, et j’ai avancé vers la cuisine en pensant au café, au silence, à la table où je pourrais m’asseoir sans demander.

Fred était déjà là.

Dos à la fenêtre. Un T-shirt délavé, une inscription de fac presque illisible. Un caleçon assez large, le tissu usé aux cuisses. Il traînait, lui aussi, avant le bureau. Il a levé les yeux. Il a souri.

— Salut. Tu as bien dormi ?

— Oui. Merci.

Son regard a glissé. Une seconde. Le T-shirt rose, trop fin, les pointes déjà marquées par le froid de la cuisine, les jambes nues, les pieds sur le carrelage. Il n’a rien dit de trop. Juste :

— Disney. Ça te va.

Puis il est retourné à son téléphone, comme si la phrase n’avait pas besoin d’aller plus loin. Il souriait encore, mais plus pour moi. Le pouce qui tapait. Une notification. Un autre sourire, plus privé.

J’ai fait le café. J’ai ouvert le placard du pain. Je suis passée derrière lui pour prendre une tasse, et c’est là que je l’ai vue.

Sur l’écran, une femme. Brune. Pas sa femme. Caro a les cheveux clairs, je le savais maintenant, je l’avais vue les relever, les laisser tomber, les attacher avec n’importe quoi. Celle-là était nue. Entièrement. Allongée sur un lit qui n’était pas le leur, un bras au-dessus de la tête, les seins lourds, l’ombre noire entre les cuisses ouverte sans pudeur. Pas un visage entier. Assez pour que ce soit un nude, et pas une erreur.

J’ai détourné les yeux trop tard. Fred n’a pas bougé. Il a juste incliné un peu le téléphone, pas assez pour le cacher, assez pour faire semblant.

Je me suis assise en face de lui. Le T-shirt est remonté quand je me suis penchée sur la tasse. Le coton a frotté. J’ai senti mes seins répondre, trop vite, les pointes dures sous le rose, visibles, je le savais sans baisser les yeux. Je l’ai tiré. Il est remonté encore. Les seins ont appuyé contre le château craquelé. J’ai laissé.

Il tapait. Il souriait. Par moments il s’arrêtait, lisait, et quelque chose dans son visage changeait, une concentration drôle, presque tendre. J’ai bu. Le café était trop fort. J’ai regardé la table, le beurre, mon assiette, et puis, sans l’avoir décidé, plus bas.

Sous le caleçon, ça poussait.

Pas d’un coup. Par à-coups, au rythme des messages. Le tissu large ne servait plus à grand-chose. La forme se précisait. Une ligne. Une tension. J’ai senti mon visage prendre feu, cette chaleur bête qui monte aux oreilles et qu’on ne peut pas ravaler.

Il a écarté un peu les genoux, sans lever la tête. Le bord du caleçon a cédé d’un rien. J’ai vu le gland. Juste la tête. Lisse. Déjà hors du tissu, comme si le corps n’avait pas demandé la permission non plus.

J’ai manqué une gorgée. Une goutte sur le T-shirt rose, juste sous le château, entre les deux pointes que le tissu n’arrivait plus à cacher.

Fred a dit, toujours sur l’écran :

— Tout va bien ?

— Oui. Le café est chaud.

Il a eu un petit rire. Pas méchant. Absent. Ou pas absent du tout.

J’aurais dû me lever. Aller m’habiller. Dire que j’avais un texte à relire, un devoir, n’importe quelle phrase de fille sage. Je suis restée. J’ai beurré une seconde tartine que je n’avais pas faim de manger. J’ai regardé par la fenêtre, la cour, puis encore lui, encore ça, cette évidence au creux du caleçon, et la brune sur le téléphone que je ne voyais plus et que je voyais quand même.

Rouge pivoine. Les pieds collés au carrelage. Le T-shirt trop court dès qu’on s’assoit, trop mince dès qu’on a froid. Je n’ai pas croisé les bras. Je n’ai pas croisé les jambes. Je n’ai pas accéléré. J’ai fini mon petit-déjeuner à la cuillère, lentement, comme si de rien n’était, comme si une fille de vingt-quatre ans prenait son café tous les matins seins dressés sous un T-shirt Disney, en face d’un homme qui bandait pour le corps nu d’une autre, et que ça n’était pas ses affaires.

Quand il s’est enfin levé, il a tiré le T-shirt vers le bas d’un geste distrait. Trop tard. On avait tous les deux fait semblant.

— Je te laisse la cuisine, a-t-il dit. Caro rentre tard, ce soir. Tu sais où sont les trucs.

— Oui. Merci.

La porte de leur chambre s’est refermée. L’eau de la douche. Moi, seule avec la tache sur le château, et l’idée précise, maintenant, que jeudi soir quelqu’un attendait Fred, ou Caro, ou les deux, et que la maison n’était pas seulement grande.

J’ai lavé ma tasse. J’ai rentré le beurre. J’ai tiré le T-shirt le plus bas possible en traversant le couloir.

Dans ma chambre, j’ai ouvert le carnet. Je n’ai rien dessiné. Pas encore. J’ai juste écrit la date et : jeudi matin.

Puis j’ai raturé.

— Ninon

Je n’avais pas décidé de le dessiner.

C’est arrivé pendant que je révisais, une étude sur les drapés de Delacroix, à ne rien faire de précis. La main a glissé toute seule. D’abord un trait de tissu, un pli de coton. Puis une ligne qui n’avait rien à faire là, une forme qui poussait contre l’étoffe. Quand j’ai relevé les yeux, il y avait sur ma feuille un caleçon entrouvert et non un drapé, un gland lisse qui dépassait, et une goutte, une seule, qui coulait le long d’une cuisse que j’avais rendue plus nette que le reste, comme si mon crayon avait mieux regardé que moi ce matin-là.

J’ai refermé le carnet d’un coup, comme on referme un tiroir sur quelque chose de vivant.

Je me suis dit : c’est pour ça que j’ai fait ces études. Pour dessiner des corps, des drapés, des ombres. Rien à voir avec Fred, avec sa cuisine, avec ce que j’avais vu et pas vu à la fois. Je me suis dit ça très fort, pour que ça devienne vrai.

Ça n’a pas marché.

L’après-midi, Caro a commencé ses allers-retours.

De sa chambre à la salle de bains, un peignoir ouvert sur un soutien-gorge que je n’étais pas censée voir, puis de la salle de bains à la chambre de Léo, pour vérifier qu’il faisait bien sa sieste, puis retour, une serviette autour des cheveux cette fois. Elle traversait l’appartement comme on traverse sa propre peau, sans y penser.

— Ninon ! a-t-elle appelé depuis sa chambre. Tu peux venir une seconde ?

J’ai posé mon stylo. J’ai marché jusqu’à sa porte, restée grande ouverte comme toujours, et je l’ai trouvée debout devant le miroir.

La robe était bordeaux, déjà à moitié enfilée. Le dos nu jusqu’aux reins. En haut seulement, entre les omoplates, deux pans de tissu se rejoignaient sur une courte fermeture, coincée, trop fine pour qu’elle y arrive seule. Aux pieds, encore rien. Sur le lit, un bas de soie sombre, puis l’autre, roulés comme on roule une chose qu’on a l’habitude de mettre en dernier.

— Tu m’aides ? Fred a des doigts de bûcheron pour ce genre de truc.

— Bien sûr.

Je me suis approchée. J’ai pris la petite languette entre deux doigts. En dessous, plus rien : la peau, jusqu’au bas du dos. Sa peau était chaude, sentait le parfum d’avant qu’on le mette vraiment, cette odeur un peu sucrée qui précède le vrai parfum.

C’est là que je les ai vus.

Ils n’étaient pas là le premier soir. Ou plutôt : ils l’étaient, mais le T-shirt trop large, le peignoir, le geste d’une femme qui s’habille chez elle les avaient tenus hors de ma vue. Là, le dos entier s’offrait au miroir, et à moi par accident.

Dans le cou, juste sous la naissance des cheveux, une rose. Pas une rose de magazine. Fine. Ciselée. Discrète au point qu’on aurait pu la prendre pour une ombre si on ne s’arrêtait pas. Un travail de graveur plus que de salon.

Sur l’épaule gauche, un lotus. Ouvert sans être épanoui. Une ligne claire, presque botanique.

Et puis la phrase. Elle partait des cervicales, descendait le long de la colonne, lettre après lettre, entrelacée de motifs travaillés que je n’arrivais pas à lire d’un seul regard. Pas un slogan. Une ligne privée, faite pour rester contre la peau, sous le tissu, sous la main de quelqu’un. Elle s’arrêtait bas, très bas, et là, à la naissance des fesses, juste avant que la robe ne se referme, un cœur. Pas un cœur de collégienne. Un cœur travaillé, dense, comme une gravure trop précise pour une chose qu’on cache.

J’ai refermé le haut, doucement. Mes doigts ont frôlé la colonne en passant, un instant, avant que le tissu ne se rejoigne à la nuque. En dessous, le dos restait ouvert. L’encre était sous la peau, pas dessus. Je l’ai sentie sans la toucher vraiment.

— Voilà, ai-je dit.

Ma voix était trop égale. J’ai eu peur qu’elle l’entende.

— Tu es un ange.

Elle s’est tournée vers le miroir, a tiré sur le tissu à hauteur de la poitrine, a fait la moue. Puis elle s’est assise au bord du lit, a pris le premier bas, l’a déroulé le long du mollet avec cette précision des gestes qu’on ne montre pas quand on est seule. La soie est montée. La jarretière a claqué, un tout petit bruit. L’autre jambe. Même geste. Le bordeaux de la robe s’arrêtait assez haut pour que le début du bas existe, et assez bas pour qu’on puisse faire semblant de ne pas le voir.

J’aurais dû regarder ailleurs. J’ai regardé le lotus bouger quand elle penchait l’épaule.

— Tu sors ? ai-je demandé, en essayant que ça sonne comme une question ordinaire.

— Oui. Entre filles, ce soir.

— Fred sort aussi ?

Elle a eu un petit rire, comme si la question était plus drôle que je ne le pensais.

— Non, non. Fred reste sage à la maison. Ce soir c’est pour moi. Fred je te le laisse… avec Léo.

Elle a mis une boucle d’oreille, puis l’autre, penchant la tête de chaque côté. La rose du cou a disparu un instant sous une mèche, puis est revenue.

— Tu es très jolie, ai-je dit, et je l’ai vraiment pensé, sans savoir pourquoi ça m’a coûté quelque chose de le dire.

— Toi aussi, tu sais. Tu ne te mets jamais en valeur, Ninon. C’est dommage.

— Je n’ai pas d’aussi belle robe

— Tu peux m’en emprunter, si tu veux. On en a trop, ici. Un de ces après-midi, tu viens, tu essayes, tu prends ce qui te plaît. On doit faire un peu la même taille.

Elle l’a dit en mettant sa deuxième boucle, comme on propose un café.

— D’accord. Merci.

— Ce n’est rien. Les filles se prêtent bien ça.

J’ai regardé ses jambes, la ligne de la robe, le rouge qu’elle passait maintenant sur ses lèvres avec un geste précis, machinal, appris depuis longtemps. Je me suis demandé combien de fois elle avait fait ce geste avant un rendez-vous qui n’était pas avec Fred. Je me suis demandé si la phrase dans son dos disait quelque chose qu’on pouvait lire à l’endroit, ou seulement à l’envers, depuis un lit.

— Il rentre bientôt, a-t-elle dit, en refermant son tube de rouge. Je voudrais lui dire au revoir avant de filer.

Fred est rentré alors qu’elle enfilait ses talons, un pied sur le tabouret de l’entrée. Il a posé son sac, l’a regardée de haut en bas, sans se cacher de le faire.

— Bordeaux, du coup. J’aime bien. Adieu la guêpière.

— Je savais que tu dirais ça.

Il s’est approché, lui a pris la taille, a posé un baiser dans son cou, juste sous l’oreille, sur la rose. Elle a fermé les yeux une seconde. Je me tenais un peu en retrait, près de la cuisine, et je ne savais pas si je devais partir ou rester, alors je suis restée, immobile, avec l’impression d’être devenue un meuble.

Sa main a glissé dans le dos ouvert, à plat, comme on vérifie une chose qu’on connaît par cœur. Les doigts ont suivi la phrase. Je l’ai vu. Il n’a pas cherché les lettres. Il savait déjà où elles allaient.

— Tu me raconteras, bébé ? a demandé Fred, la voix plus basse tout à coup.

— Comme toujours.

— Tu me dis surtout si tout va bien. Si tu t’amuses. C’est tout ce qui compte.

— Je m’amuserai, a-t-elle dit, en ajustant sa bretelle contre l’épaule du lotus.

Elle a passé un doigt sous le menton de Fred, l’a relevé vers elle.

— Et toi, chéri, qu’est-ce que tu vas faire, en pensant à moi ?

— Je ne sais pas encore.

— Te mater un film ? Écouter une petite histoire dans ton casque ?

Elle a laissé un silence, un sourire au coin des lèvres, avant d’ajouter, plus bas, presque pour lui seul, mais assez fort pour que j’entende chaque mot :

— Te toucher, peut-être ?

Fred a ri, un rire court, gêné et pas gêné du tout à la fois. Il a jeté un regard vers moi, une fraction de seconde, comme on vérifie qu’une fenêtre est bien fermée. Je faisais semblant de chercher quelque chose dans le vide-poche de l’entrée.

— On verra, a-t-il dit.

— On verra toujours, dans cette maison, a répondu Caro en riant, et elle a attrapé son sac.

Elle m’a embrassée sur les deux joues en partant, comme si de rien n’était, comme si la phrase qu’elle venait de dire n’existait déjà plus. Comme si le dos que je venais de fermer n’avait rien montré.

— Sois sage, a-t-elle lancé depuis la porte, sans préciser à qui elle s’adressait.

La porte s’est refermée. Le parfum est resté un instant dans l’entrée, puis plus rien.

Fred a desserré sa cravate, déboutonné le col d’un geste de fin de journée. Il m’a vue. Presque surpris que je sois encore là.

— Tu as faim ? Je vais commander des sushis Léo adore ça.

— Oui. Merci.

— Tu aimes quoi ? Les california, les trucs sans poisson cru, je ne sais pas ce que tu…

— Tout. Enfin, presque tout.

— D’accord. On se fait un film, après, si tu veux. Rien d’obligé. Moi je vais me changer.

Il est passé devant moi, a ouvert le frigo, pris une bière, refermé avec le pied. La chemise ouverte, la cravate dans la main.

J’ai remonté le couloir vers ma chambre.

Le cœur allait trop vite pour ce que je venais réellement de vivre et d’entendre, c’est-à-dire pas grand chose : aider à fermer une robe, voir une jolie femme enfiler des bas, des tatouages sexy, un baiser dans le cou d’un mari qui aime sa femme. Elle qui s’en va et lui qui me propose des sushis et de mater un film.

Je n’arrivais pas à faire tenir les morceaux ensemble.

Caro avait dit : entre filles. Elle était sortie comme on sort pour un rendez-vous. La robe, les bas, le rouge, le parfum. Trop juste. Trop cher. Trop pensée. Chez moi, une soirée entre copines, c’était un jean et un pull, un resto, un verre. Pas ça. Pas cette façon de se regarder dans le miroir jusqu’à la dernière seconde. Pas Fred qui lui caressait le dos ouvert en lui demandant de raconter.

Et lui, il restait.

Il déboutonnait sa chemise, il parlait de sushis, d’un film, comme si sa femme venait de partir au yoga.

C’était ça, le plus bizarre. Pas qu’elle soit belle. Qu’il la laisse partir comme ça, habillée comme ça, et qu’il ait l’air content.

Je me suis dit que je n’avais rien compris.

Je me suis dit que les Parisiens avaient des soirées entre filles que je ne connaissais pas.

Dans ma chambre, j’ai rouvert le carnet.

J’ai regardé le dessin du matin, le gland, la goutte sur la cuisse. Je n’ai pas déchiré la page. J’ai repris le crayon. La goutte n’était plus seule : une langue est venue la cueillir, juste le bout, assez nette pour que je ne puisse plus prétendre que c’était une ombre ou un pli. Je n’ai pas mis de visage à la langue. Je n’en avais pas besoin.

J’ai tourné la page.

Sans réfléchir, j’ai commencé la robe bordeaux, le dos nu jusqu’aux reins, la fermeture à moitié remontée. Puis la rose du cou, fine, ciselée. Le lotus sur l’épaule. La phrase que je n’avais pas lue, que j’ai inventée en motifs pour ne pas avoir à inventer les mots. Et tout en bas, le cœur travaillé, à l’endroit exact où le tissu aurait dû tout cacher, et ne le faisait plus.

Je me suis arrêtée avant le visage.

Je ne savais pas encore lequel des deux j’avais envie d’y mettre.

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