Le carnet de Ninon - Tentation E05
Récit érotique écrit par Miss_Sexcret [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur femme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 30-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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— Ninon
Dix jours déjà que j’étais à Paris, et le boulevard avait déjà la taille d’un trajet ordinaire, plus celle d’un pays entier. Le Louvre le matin, le métro, les salles trop froides, les cartels des tableaux que je lisais deux fois pour avoir l’air d’être à ma place. Le soir, Léo. Il ne disait plus « la dame ». Il disait Ninon. Parfois Nino, quand il avait sommeil et que les mots lui coûtaient trop d’effort. Il m’attendait derrière la porte de sa chambre avec un livre trop grand pour lui, Monsieur Lapin coincé sous un bras, et il s’installait contre le mien comme si c’était une habitude ancienne, alors que ça ne faisait qu’une semaine.
J’étais sa grande copine. C’était lui qui l’avait décidé, sans me demander mon avis, et ça m’allait très bien.
Théo, lui, s’était éloigné sans vraiment partir. Les messages devenaient de plus en plus courts. « Ça va les cours. » « Tu manges. » Le même cœur, un seul, de moins en moins souvent, comme une signature qu’on continue de mettre par habitude quand la lettre elle-même n’a plus grand-chose à dire. Le sweat était toujours au fond du sac. Je ne le mettais plus pour dormir.
Caro était sortie seule, d’abord. Le jeudi de la robe bordeaux. Fred, trois jours plus tard, une heure tardive, le même sourire en coin en partant, le même « on ne sera pas longs » qui ne voulait rien dire de précis. Chacun de son côté. Comme des adultes qui se font confiance, ou comme des adultes qui savent qu’ils se raconteront tout, ensuite, dans le noir de leur chambre.
Ce soir, c’était vendredi. Les deux étaient ensemble.
J’avais entendu parler d’un club, dont le nom m’avait échappé. Caro l’avait lancé en passant, un mot anglais, un peu trop fort dans la cuisine pendant que Léo finissait son yaourt à la petite cuillère. Fred avait hoché la tête, comme on valide un rendez-vous déjà pris cent fois. Ils rentreraient tard. Peut-être très tard. J’avais dit d’accord. J’avais dit de ne pas s’inquiéter, et je le pensais, ou presque.
Ils se préparaient sans se cacher de rien.
Caro dans la salle de bains, la porte grande ouverte sur le couloir, le bruit de l’eau, le clic sec d’un bouchon de parfum. Fred dans leur chambre, une chemise sombre déjà à moitié boutonnée, cette eau de toilette plus lourde qu’il ne mettait jamais en journée. Ils se croisaient dans le couloir, se parlaient à voix basse, riaient d’une chose que je ne saisissais pas. Rien de tout ça n’était pour moi. Tout était pour la soirée qui commençait déjà entre eux.
— Tu as de l’eau ? a demandé Caro depuis le lavabo.
— Dans le frigo, a répondu Fred, sans même hausser la voix, comme s’ils étaient dans la même pièce depuis toujours.
En passant devant la salle de bains pour aller à la cuisine, j’ai vu, une seconde, ce que la porte entrouverte laissait deviner. Caro, debout devant le miroir, ajustait une bretelle noire sur son épaule — de la dentelle, un décolleté plongeant, quelque chose de trop travaillé pour rester caché sous une robe toute la soirée. Je l’ai reconnue tout de suite. La guêpière du troisième tiroir. Celle que j’avais enfilé, un mercredi, devant ce même miroir, avant de la reposer sur le lit à côté des autres. La voir maintenant sur elle, vivante, ajustée avec ce geste précis qu’on ne fait que devant quelqu’un qu’on attend, m’a fait un effet que je n’ai pas cherché à nommer.
Elle est passée dans le salon en serviette autour des cheveux, pour attraper une bouteille d’eau. Elle m’a vue sur le canapé, le carnet ouvert sur les genoux, et elle a souri comme on sourit à quelqu’un qui fait déjà partie des meubles de la maison.
— Tu révises ?
— Oui.
Ce n’était pas vrai. Elle n’a pas insisté, elle est retournée s’enfermer à moitié dans la salle de bains. J’ai entendu le sèche-cheveux, puis sa voix plus grave qui demandait à Fred de venir lui passer un collier, et un baiser qui a duré trop longtemps pour un simple geste de couloir.
Ils sont ressortis habillés, prêts, presque méconnaissables dans leur élégance du soir.
Caro portait la robe noire à lanière, celle dont la fine bande de tissu partait de la nuque et coupait le dos jusque sous les omoplates. Je l’avais tenue moi-même contre moi, dans ce même dressing, quelques jours plus tôt, en me trouvant ridicule dans le miroir. Sur elle, la robe n’avait plus rien de ridicule. La lanière laissait deviner, tout en haut, le départ de la rose tatouée à la nuque, et je savais maintenant très précisément ce qu’il y avait dessous, en dentelle noire, contre sa peau. Les talons déjà aux pieds dans l’entrée. Fred avait enfilé une veste sombre, sans cravate, le col ouvert d’un bouton de trop. Ils sentaient déjà le soir, ce mélange de parfum et d’anticipation. L’appartement avait changé d’odeur en trois minutes à peine.
— Léo a son gobelet s’il se réveille, a dit Caro en enfilant sa dernière boucle d’oreille. Tu nous appelles s’il y a quoi que ce soit. Vraiment n’importe quoi.
— Je sais.
Fred a posé une main sur le montant de la porte, m’a regardée une seconde de trop, une seconde qui ne ressemblait à aucune des précédentes.
— Ne nous attends pas, a-t-il dit. Dors.
— Oui.
La porte. Le code composé trop vite. L’ascenseur qui grince. Le silence qui retombe d’un coup, beaucoup trop large pour un appartement d’ordinaire aussi vivant, comme après le départ d’un train qu’on a manqué de peu.
J’ai attendu que la cage d’escalier se taise complètement.
Léo dormait déjà, la veilleuse en forme de lune dessinant un rond pâle sur le mur de sa chambre. J’avais refermé sa porte à deux centimètres près, exactement comme Caro me l’avait montré le premier soir.
Ensuite, j’ai ouvert le carnet au milieu, là où les fiches de cours sur les drapés n’avaient plus vraiment leur place depuis longtemps.
Je n’étais plus en train de copier des plis de tissu.
La première page de la semaine, je l’avais commencée le lendemain de la robe bordeaux. Caro penchée au-dessus du lavabo, vue de trois quarts, un sein découvert parce que le peignoir n’avait pas été refermé, le pinceau de fond de teint levé, la bouche entrouverte sur un petit « mmm » qu’elle faisait pour étirer la matière sur sa joue. Je n’avais pas dessiné les yeux. J’avais dessiné l’épaule, le lotus, la ligne du sternum qui descendait vers le sein nu. Le crayon avait insisté sur l’aréole, un peu trop précise pour quelqu’un qui prétendait étudier Ingres dans la marge.
À côté, plus tard, les mains.
Les mains de Fred. Pas son visage. Seulement les deux mains, refermées autour de son sexe. Je l’avais surpris une fois, sans le vouloir, un matin, la porte de la salle de bains mal tirée, lui debout devant le miroir, la serviette nouée trop bas sur les hanches, et ce geste d’homme qui s’arrange d’ordinaire avant de sortir — sauf que ce n’était pas ça, c’était plus lent, plus concentré, presque religieux. Sur la feuille, il n’y avait que les doigts, la veine qui courait le long, le pouce qui appuyait au bon endroit.
J’ai tourné la page.
Le canapé. Celui-là même où j’étais assise en ce moment précis. Je l’avais dessiné vu d’en haut, comme si j’avais flotté au plafond pour observer la scène. Deux corps enlacés. Le sien à elle, à califourchon, la tête renversée en arrière, la gorge offerte. Le sien à lui, les mains posées à plat sur ses hanches, la guidant. Le tissu du coussin, jusqu’à la petite tache décolorée près de l’accoudoir. Je l’avais mise sur le dessin. Pour que ce soit vrai.
Page suivante : Caro avec une autre femme.
Je ne connaissais pas son visage, alors je n’en avais dessiné aucun. Deux dos. Deux nuques penchées l’une vers l’autre. Des cheveux sombres emmêlés à des cheveux plus clairs. Une jambe glissée entre deux cuisses. La phrase tatouée qui descendait le long de la colonne de Caro et se perdait contre une épaule qui n’était pas celle de Fred.
Et puis, plus récentes, les pages du mercredi.
Un dos, le mien cette fois, même si je n’avais pas eu le courage d’y mettre mon visage. Les jarretelles, les lanières d’un body qui n’appartenait pas à mon armoire, un miroir en arrière-plan pour qu’on comprenne d’où venait le reflet. Et sur l’autre moitié de la page, une main qui n’était pas la mienne, posée sur une poitrine qui l’était, elle — la main de Fred, celle des doigts trop écartés, celle que j’avais déjà dessinée une fois ailleurs sans me l’avouer complètement.
Plus loin encore, à genoux cette fois, une fille dessinée de trois quarts avec trois objets sur un seul corps, alors que dans la réalité je n’en avais osé qu’un seul. Je n’avais pas légendé. Je n’en avais pas besoin.
Et la dernière page, la plus récente de toutes, celle que je gardais pour la fin parce qu’elle n’était pas encore terminée.
Deux femmes. L’une agenouillée, l’autre penchée pour recevoir d’elle, par un baiser, ce que je n’avais fait qu’entendre un dimanche matin, à travers une porte que j’avais crue fermée. Je n’avais rien inventé de cette scène-là. Chaque détail venait tout droit d’une phrase que Fred avait dite à voix basse, dans le salon, en pensant que personne d’autre que Caro ne pouvait l’entendre. Je m’étais arrêtée d’écrire mes fiches ce matin-là, le crayon suspendu, pour ne rien perdre. Il ne me restait qu’à donner un visage à la troisième silhouette, celle qui regardait, en retrait, les jambes repliées. Je ne l’avais pas encore fait. Elle était restée floue depuis des jours, comme une question que je n’osais pas trancher.
Le téléphone a vibré sur la table basse, à côté du carnet.
Théo.
J’ai regardé l’écran deux secondes de trop, comme si le prénom pouvait encore changer de lui-même. Puis j’ai décroché. Le carnet est resté ouvert sur mes genoux, à cette dernière page inachevée.
— Allô.
— C’est moi. T’es où ?
Sa voix portait l’écho d’une pièce trop grande. Une télé, quelque part derrière lui. Ou un bar. Ou la cuisine de sa mère, le volume poussé trop fort comme toujours.
— Chez eux. Léo dort. Ils sont sortis.
— Encore.
— C’est vendredi soir, Théo.
Il a soufflé, pas vraiment un soupir, plutôt un souffle pour occuper le silence qui menaçait de s’installer entre nous.
— Tu rentres quand ?
La question est tombée comme ça, plate, posée sur le même ton que s’il m’avait demandé l’heure qu’il était.
— Je sais pas encore. Les cours viennent de commencer. J’ai le concours à préparer. Je te l’avais dit.
— Ouais. Tu m’avais dit. Je demande juste. Un week-end. Même deux petits jours, ça te tuerait pas.
J’ai senti la colère monter avant même de trouver les mots pour la dire. Petite d’abord. Puis nette. Elle m’était arrivée dans l’après-midi, sans prévenir, au milieu d’une salle trop froide, le pouce glissant sur Instagram sans que je l’aie vraiment décidé.
La photo.
Louise. Ma Louise à moi, celle du lycée, celle des soirées à la salle des fêtes, celle qui savait pour nous depuis le tout premier jour. Théo, contre elle. Pas un bisou de potes entre deux verres. Une danse, une vraie, sa main posée bien trop bas dans le creux de son dos, son visage bien trop proche du sien. Le flash d’un téléphone, un samedi que je n’avais pas vécu et dont je découvrais l’existence après coup. Un commentaire en dessous, un prénom que je connaissais par cœur : « les inséparables ».
Je n’avais rien dit sur le moment. J’avais refermé l’application d’un geste sec. J’avais repris mon stylo. Le cartel en face de moi parlait d’une Mise au tombeau du seizième siècle. Je n’en avais rien retenu du tout.
— T’étais où, samedi ? ai-je demandé, la voix plus dure que je ne l’avais voulue.
Un silence, un peu trop long pour être innocent.
— À La Roche. Avec les copains. Pourquoi tu demandes ça ?
— Y a une photo. Toi et Louise.
— Ninon.
— Vous dansiez collés.
— C’est Louise, quoi. C’est rien du tout. Tu la connais, Louise.
— Je la connais très bien, oui. C’est justement pour ça que je pose la question.
Il a ri, un petit rire faux, celui qu’il sortait toujours quand on le serrait de trop près sur un sujet qu’il n’avait pas envie de nommer clairement.
— T’es à Paris depuis même pas deux semaines et tu me fais un procès pour une soirée entre potes. Tu rentres quand, sérieux, à la fin ?
— Je sais pas.
— Tu sais pas, ou tu veux pas savoir ?
J’ai baissé les yeux sur la dernière page du carnet, la troisième silhouette encore floue, en retrait, et ma voix est sortie plus sèche encore que je ne le voulais.
— Les deux, peut-être bien.
— Super. Merci beaucoup.
— Théo.
— Quoi?
— C’était trop près, cette danse. Tu le sais très bien.
— T’étais pas là pour juger.
J’ai raccroché avant d’entendre la suite. Le cœur unique, cette fois, n’est même pas arrivé. L’écran s’est éteint tout seul. J’ai posé le téléphone à l’envers sur le canapé, comme si le dos noir de l’appareil pouvait empêcher le prénom de Louise de revenir tourner dans ma tête.
J’étais en colère. Contre lui, d’abord. Contre Louise, ensuite, un peu injustement. Contre moi aussi, cette fille assise sur un canapé qui dessinait la femme d’un autre en cachette et qui, dans le même souffle, faisait la morale à un garçon des Herbiers pour une simple danse. La colère n’avait pas vraiment choisi son camp. Elle me tenait par les deux bouts à la fois.
J’ai repris le crayon. La troisième silhouette n’avait plus de raison de rester floue. Si Louise pouvait avoir un visage sur une piste de danse à La Roche, cette femme-là aussi pouvait en avoir un. J’ai relevé les cheveux, tracé la ligne d’une pommette, laissé le reste du visage à peine esquissé mais reconnaissable pour qui la connaissait vraiment. Caro, assise en retrait, les jambes repliées, en train de regarder.
Le cri est venu de la chambre du fond.
Pas un mot. Un son bref, aigu. Léo.
J’ai laissé le carnet où il était. Je ne l’ai même pas vu glisser. Il a dû tomber au sol, à côté du canapé, du côté de la petite tache près de l’accoudoir. Je n’ai rien entendu tomber. J’étais déjà dans le couloir, pieds nus sur le parquet froid.
Il était assis dans son lit, les yeux grands ouverts, le gobelet renversé par terre. La veilleuse dessinait son rond tremblé sur son pyjama à motifs de dinosaures. Il a dit Nino. Puis il l’a redit, plus fort, comme si le mot pouvait à lui seul faire reculer ce qu’il venait de voir derrière ses paupières fermées.
— C’est rien, mon grand. C’est moi. Je suis là.
Je me suis assise au bord du lit. Il s’est collé contre moi aussitôt. Son front était brûlant. Il sentait le sommeil et un peu la peur, cette odeur d’enfant qu’on ne sait jamais vraiment raconter avec des mots d’adulte.
— Y avait un truc, a-t-il murmuré. Un truc pas beau.
— Y a plus de truc du tout. On compte, comme d’habitude ?
J’ai commencé, tout bas, presque en chantant. Un. Deux. Sa respiration accrochait encore par endroits. Trois. Quatre. J’ai senti son petit dos se défaire peu à peu contre mon bras. Cinq. Six. Aux Herbiers, ma propre mère faisait exactement ça, avec mes frères et sœurs les soirs d’orage. Jusqu’à vingt, jamais plus, jamais moins. Sept. Huit. Il a repris le compte avec moi à onze, la voix cassée par le sommeil, presque une petite chanson entre nous deux. Quinze. Seize. À vingt, il était lourd contre moi, la bouche entrouverte, le rond pâle de la veilleuse n’avait plus rien d’un œil qui regarde.
Je l’ai recouché doucement. Le gobelet, reposé sur la table de nuit. La porte, refermée à deux centimètres, pas un de plus.
Dans le salon, je n’ai pas regardé le sol tout de suite. J’ai d’abord regardé mon téléphone éteint, posé à l’envers. La colère était toujours là, plus petite maintenant, coincée derrière le compte jusqu’à vingt, comme une chose qu’on se promet de reprendre plus tard.
J’ai bu un verre d’eau dans la cuisine, le carrelage froid sous mes pieds nus.
L’ascenseur a sonné vers une heure du matin, peut-être plus tard encore. Le code composé. Leurs voix, d’abord dehors sur le palier, trop gaies pour l’heure, puis ravalées d’un coup en poussant la porte. Le bruit de talons qu’on retire. Un rire de Caro, coupé net. Fred qui chuchotait chut, Léo dort, Ninon aussi.
Je n’ai pas réfléchi une seconde. J’ai traversé le salon bien trop vite, sans allumer, et je me suis engouffrée dans le couloir. Ma porte. Mon lit. Le drap remonté jusqu’au menton, comme une fille qui dormait déjà depuis longtemps. Le cœur battant bien trop fort pour une dormeuse.
Ils ont parlé tout bas dans l’entrée. Un trousseau de clés qu’on pose. Une fermeture éclair qu’on tire. L’odeur du club est entrée dans l’appartement avant eux, l’alcool, le parfum de Caro devenu plus dense qu’au départ, et autre chose encore, une odeur de peau qui n’était peut-être pas tout à fait la leur. Je n’en savais rien de sûr. J’inventais, comme toujours. C’était devenu un réflexe, chez moi, depuis dix jours.
— Elle dort, a dit Fred, la voix basse.
— Léo aussi, a répondu Caro.
Des pas vers leur chambre, juste en face de la mienne. Un murmure. Un rire encore, très court, vite étouffé. Puis le silence particulier des gens qui se déshabillent sans se raconter tout de suite, ou qui se racontent trop près l’un de l’autre pour que le moindre mot traverse le couloir jusqu’à moi.
Je suis restée les yeux grands ouverts dans le blanc du plafond.
Théo. Louise. La main posée trop bas. Tu rentres quand. Les deux, peut-être bien.
Ce n’est qu’après, bien après, quand leurs voix se sont tues tout à fait de l’autre côté du couloir, que ça m’est revenu d’un coup, glacé.
Le carnet.
Il n’était pas sous mon oreiller. Il n’était pas sur la chaise du bureau. Il n’était plus sur mes genoux depuis le cri de Léo, et je n’avais aucun souvenir de l’avoir rangé où que ce soit.
Le salon.
J’ai attendu encore un long moment, immobile, à l’affût du moindre bruit. Le frigo ronronnait. Un voisin qui toussait à travers le mur. Rien du côté de leur chambre. Rien du côté de celle de Léo.
Je me suis levée sans un bruit. Pieds nus sur le parquet. La porte, ouverte un doigt à la fois. Le couloir. Leur fente de lumière, éteinte depuis un moment déjà.
Dans le salon, le tapis. Le canapé. La petite tache décolorée près de l’accoudoir, celle-là même que j’avais mise sur mon dessin quelques heures plus tôt.
Il était là.
Posé au sol, juste à côté, entrouvert, la dernière page encore visible si quelqu’un s’était penché — celle des deux femmes, et de Caro qui regardait, un visage désormais. Personne ne s’était penché. Rien n’avait bougé. Les coussins étaient exactement comme je les avais laissés. Leurs clés sur la console de l’entrée. Une veste jetée sur le dossier d’une chaise. Pas mon carnet entre leurs mains, pas de lumière allumée en pleine nuit pour le lire.
Je l’ai ramassé d’un geste rapide. Je l’ai serré contre ma poitrine, trop fort, comme on referme un tiroir sur quelque chose de vivant qui pourrait encore s’échapper.
Dans ma chambre, j’ai glissé le carnet sous le matelas, côté mur, tout au fond. Un geste d’enfant. Un geste des Herbiers, de ceux qu’on fait sans y penser depuis qu’on est petite.
Je me suis recouchée, le cœur encore trop rapide.
Ils dormaient, de l’autre côté du couloir. Léo dormait, plus loin. Théo, quelque part en Vendée, avait peut-être fini par renvoyer son cœur habituel. Je n’ai pas regardé l’écran pour vérifier.
Au bas de la dernière page, un peu plus tôt dans la soirée, j’avais écrit tout petit, sans majuscule : ils sont dehors. je suis ici. Les dessins savent avant moi.
Les dessins étaient sous le matelas, maintenant, bien à l’abri.
Moi aussi, je savais un peu, désormais. Un tout petit peu plus qu’avant. Et ça ne suffisait déjà plus à me rassurer.
Dix jours déjà que j’étais à Paris, et le boulevard avait déjà la taille d’un trajet ordinaire, plus celle d’un pays entier. Le Louvre le matin, le métro, les salles trop froides, les cartels des tableaux que je lisais deux fois pour avoir l’air d’être à ma place. Le soir, Léo. Il ne disait plus « la dame ». Il disait Ninon. Parfois Nino, quand il avait sommeil et que les mots lui coûtaient trop d’effort. Il m’attendait derrière la porte de sa chambre avec un livre trop grand pour lui, Monsieur Lapin coincé sous un bras, et il s’installait contre le mien comme si c’était une habitude ancienne, alors que ça ne faisait qu’une semaine.
J’étais sa grande copine. C’était lui qui l’avait décidé, sans me demander mon avis, et ça m’allait très bien.
Théo, lui, s’était éloigné sans vraiment partir. Les messages devenaient de plus en plus courts. « Ça va les cours. » « Tu manges. » Le même cœur, un seul, de moins en moins souvent, comme une signature qu’on continue de mettre par habitude quand la lettre elle-même n’a plus grand-chose à dire. Le sweat était toujours au fond du sac. Je ne le mettais plus pour dormir.
Caro était sortie seule, d’abord. Le jeudi de la robe bordeaux. Fred, trois jours plus tard, une heure tardive, le même sourire en coin en partant, le même « on ne sera pas longs » qui ne voulait rien dire de précis. Chacun de son côté. Comme des adultes qui se font confiance, ou comme des adultes qui savent qu’ils se raconteront tout, ensuite, dans le noir de leur chambre.
Ce soir, c’était vendredi. Les deux étaient ensemble.
J’avais entendu parler d’un club, dont le nom m’avait échappé. Caro l’avait lancé en passant, un mot anglais, un peu trop fort dans la cuisine pendant que Léo finissait son yaourt à la petite cuillère. Fred avait hoché la tête, comme on valide un rendez-vous déjà pris cent fois. Ils rentreraient tard. Peut-être très tard. J’avais dit d’accord. J’avais dit de ne pas s’inquiéter, et je le pensais, ou presque.
Ils se préparaient sans se cacher de rien.
Caro dans la salle de bains, la porte grande ouverte sur le couloir, le bruit de l’eau, le clic sec d’un bouchon de parfum. Fred dans leur chambre, une chemise sombre déjà à moitié boutonnée, cette eau de toilette plus lourde qu’il ne mettait jamais en journée. Ils se croisaient dans le couloir, se parlaient à voix basse, riaient d’une chose que je ne saisissais pas. Rien de tout ça n’était pour moi. Tout était pour la soirée qui commençait déjà entre eux.
— Tu as de l’eau ? a demandé Caro depuis le lavabo.
— Dans le frigo, a répondu Fred, sans même hausser la voix, comme s’ils étaient dans la même pièce depuis toujours.
En passant devant la salle de bains pour aller à la cuisine, j’ai vu, une seconde, ce que la porte entrouverte laissait deviner. Caro, debout devant le miroir, ajustait une bretelle noire sur son épaule — de la dentelle, un décolleté plongeant, quelque chose de trop travaillé pour rester caché sous une robe toute la soirée. Je l’ai reconnue tout de suite. La guêpière du troisième tiroir. Celle que j’avais enfilé, un mercredi, devant ce même miroir, avant de la reposer sur le lit à côté des autres. La voir maintenant sur elle, vivante, ajustée avec ce geste précis qu’on ne fait que devant quelqu’un qu’on attend, m’a fait un effet que je n’ai pas cherché à nommer.
Elle est passée dans le salon en serviette autour des cheveux, pour attraper une bouteille d’eau. Elle m’a vue sur le canapé, le carnet ouvert sur les genoux, et elle a souri comme on sourit à quelqu’un qui fait déjà partie des meubles de la maison.
— Tu révises ?
— Oui.
Ce n’était pas vrai. Elle n’a pas insisté, elle est retournée s’enfermer à moitié dans la salle de bains. J’ai entendu le sèche-cheveux, puis sa voix plus grave qui demandait à Fred de venir lui passer un collier, et un baiser qui a duré trop longtemps pour un simple geste de couloir.
Ils sont ressortis habillés, prêts, presque méconnaissables dans leur élégance du soir.
Caro portait la robe noire à lanière, celle dont la fine bande de tissu partait de la nuque et coupait le dos jusque sous les omoplates. Je l’avais tenue moi-même contre moi, dans ce même dressing, quelques jours plus tôt, en me trouvant ridicule dans le miroir. Sur elle, la robe n’avait plus rien de ridicule. La lanière laissait deviner, tout en haut, le départ de la rose tatouée à la nuque, et je savais maintenant très précisément ce qu’il y avait dessous, en dentelle noire, contre sa peau. Les talons déjà aux pieds dans l’entrée. Fred avait enfilé une veste sombre, sans cravate, le col ouvert d’un bouton de trop. Ils sentaient déjà le soir, ce mélange de parfum et d’anticipation. L’appartement avait changé d’odeur en trois minutes à peine.
— Léo a son gobelet s’il se réveille, a dit Caro en enfilant sa dernière boucle d’oreille. Tu nous appelles s’il y a quoi que ce soit. Vraiment n’importe quoi.
— Je sais.
Fred a posé une main sur le montant de la porte, m’a regardée une seconde de trop, une seconde qui ne ressemblait à aucune des précédentes.
— Ne nous attends pas, a-t-il dit. Dors.
— Oui.
La porte. Le code composé trop vite. L’ascenseur qui grince. Le silence qui retombe d’un coup, beaucoup trop large pour un appartement d’ordinaire aussi vivant, comme après le départ d’un train qu’on a manqué de peu.
J’ai attendu que la cage d’escalier se taise complètement.
Léo dormait déjà, la veilleuse en forme de lune dessinant un rond pâle sur le mur de sa chambre. J’avais refermé sa porte à deux centimètres près, exactement comme Caro me l’avait montré le premier soir.
Ensuite, j’ai ouvert le carnet au milieu, là où les fiches de cours sur les drapés n’avaient plus vraiment leur place depuis longtemps.
Je n’étais plus en train de copier des plis de tissu.
La première page de la semaine, je l’avais commencée le lendemain de la robe bordeaux. Caro penchée au-dessus du lavabo, vue de trois quarts, un sein découvert parce que le peignoir n’avait pas été refermé, le pinceau de fond de teint levé, la bouche entrouverte sur un petit « mmm » qu’elle faisait pour étirer la matière sur sa joue. Je n’avais pas dessiné les yeux. J’avais dessiné l’épaule, le lotus, la ligne du sternum qui descendait vers le sein nu. Le crayon avait insisté sur l’aréole, un peu trop précise pour quelqu’un qui prétendait étudier Ingres dans la marge.
À côté, plus tard, les mains.
Les mains de Fred. Pas son visage. Seulement les deux mains, refermées autour de son sexe. Je l’avais surpris une fois, sans le vouloir, un matin, la porte de la salle de bains mal tirée, lui debout devant le miroir, la serviette nouée trop bas sur les hanches, et ce geste d’homme qui s’arrange d’ordinaire avant de sortir — sauf que ce n’était pas ça, c’était plus lent, plus concentré, presque religieux. Sur la feuille, il n’y avait que les doigts, la veine qui courait le long, le pouce qui appuyait au bon endroit.
J’ai tourné la page.
Le canapé. Celui-là même où j’étais assise en ce moment précis. Je l’avais dessiné vu d’en haut, comme si j’avais flotté au plafond pour observer la scène. Deux corps enlacés. Le sien à elle, à califourchon, la tête renversée en arrière, la gorge offerte. Le sien à lui, les mains posées à plat sur ses hanches, la guidant. Le tissu du coussin, jusqu’à la petite tache décolorée près de l’accoudoir. Je l’avais mise sur le dessin. Pour que ce soit vrai.
Page suivante : Caro avec une autre femme.
Je ne connaissais pas son visage, alors je n’en avais dessiné aucun. Deux dos. Deux nuques penchées l’une vers l’autre. Des cheveux sombres emmêlés à des cheveux plus clairs. Une jambe glissée entre deux cuisses. La phrase tatouée qui descendait le long de la colonne de Caro et se perdait contre une épaule qui n’était pas celle de Fred.
Et puis, plus récentes, les pages du mercredi.
Un dos, le mien cette fois, même si je n’avais pas eu le courage d’y mettre mon visage. Les jarretelles, les lanières d’un body qui n’appartenait pas à mon armoire, un miroir en arrière-plan pour qu’on comprenne d’où venait le reflet. Et sur l’autre moitié de la page, une main qui n’était pas la mienne, posée sur une poitrine qui l’était, elle — la main de Fred, celle des doigts trop écartés, celle que j’avais déjà dessinée une fois ailleurs sans me l’avouer complètement.
Plus loin encore, à genoux cette fois, une fille dessinée de trois quarts avec trois objets sur un seul corps, alors que dans la réalité je n’en avais osé qu’un seul. Je n’avais pas légendé. Je n’en avais pas besoin.
Et la dernière page, la plus récente de toutes, celle que je gardais pour la fin parce qu’elle n’était pas encore terminée.
Deux femmes. L’une agenouillée, l’autre penchée pour recevoir d’elle, par un baiser, ce que je n’avais fait qu’entendre un dimanche matin, à travers une porte que j’avais crue fermée. Je n’avais rien inventé de cette scène-là. Chaque détail venait tout droit d’une phrase que Fred avait dite à voix basse, dans le salon, en pensant que personne d’autre que Caro ne pouvait l’entendre. Je m’étais arrêtée d’écrire mes fiches ce matin-là, le crayon suspendu, pour ne rien perdre. Il ne me restait qu’à donner un visage à la troisième silhouette, celle qui regardait, en retrait, les jambes repliées. Je ne l’avais pas encore fait. Elle était restée floue depuis des jours, comme une question que je n’osais pas trancher.
Le téléphone a vibré sur la table basse, à côté du carnet.
Théo.
J’ai regardé l’écran deux secondes de trop, comme si le prénom pouvait encore changer de lui-même. Puis j’ai décroché. Le carnet est resté ouvert sur mes genoux, à cette dernière page inachevée.
— Allô.
— C’est moi. T’es où ?
Sa voix portait l’écho d’une pièce trop grande. Une télé, quelque part derrière lui. Ou un bar. Ou la cuisine de sa mère, le volume poussé trop fort comme toujours.
— Chez eux. Léo dort. Ils sont sortis.
— Encore.
— C’est vendredi soir, Théo.
Il a soufflé, pas vraiment un soupir, plutôt un souffle pour occuper le silence qui menaçait de s’installer entre nous.
— Tu rentres quand ?
La question est tombée comme ça, plate, posée sur le même ton que s’il m’avait demandé l’heure qu’il était.
— Je sais pas encore. Les cours viennent de commencer. J’ai le concours à préparer. Je te l’avais dit.
— Ouais. Tu m’avais dit. Je demande juste. Un week-end. Même deux petits jours, ça te tuerait pas.
J’ai senti la colère monter avant même de trouver les mots pour la dire. Petite d’abord. Puis nette. Elle m’était arrivée dans l’après-midi, sans prévenir, au milieu d’une salle trop froide, le pouce glissant sur Instagram sans que je l’aie vraiment décidé.
La photo.
Louise. Ma Louise à moi, celle du lycée, celle des soirées à la salle des fêtes, celle qui savait pour nous depuis le tout premier jour. Théo, contre elle. Pas un bisou de potes entre deux verres. Une danse, une vraie, sa main posée bien trop bas dans le creux de son dos, son visage bien trop proche du sien. Le flash d’un téléphone, un samedi que je n’avais pas vécu et dont je découvrais l’existence après coup. Un commentaire en dessous, un prénom que je connaissais par cœur : « les inséparables ».
Je n’avais rien dit sur le moment. J’avais refermé l’application d’un geste sec. J’avais repris mon stylo. Le cartel en face de moi parlait d’une Mise au tombeau du seizième siècle. Je n’en avais rien retenu du tout.
— T’étais où, samedi ? ai-je demandé, la voix plus dure que je ne l’avais voulue.
Un silence, un peu trop long pour être innocent.
— À La Roche. Avec les copains. Pourquoi tu demandes ça ?
— Y a une photo. Toi et Louise.
— Ninon.
— Vous dansiez collés.
— C’est Louise, quoi. C’est rien du tout. Tu la connais, Louise.
— Je la connais très bien, oui. C’est justement pour ça que je pose la question.
Il a ri, un petit rire faux, celui qu’il sortait toujours quand on le serrait de trop près sur un sujet qu’il n’avait pas envie de nommer clairement.
— T’es à Paris depuis même pas deux semaines et tu me fais un procès pour une soirée entre potes. Tu rentres quand, sérieux, à la fin ?
— Je sais pas.
— Tu sais pas, ou tu veux pas savoir ?
J’ai baissé les yeux sur la dernière page du carnet, la troisième silhouette encore floue, en retrait, et ma voix est sortie plus sèche encore que je ne le voulais.
— Les deux, peut-être bien.
— Super. Merci beaucoup.
— Théo.
— Quoi?
— C’était trop près, cette danse. Tu le sais très bien.
— T’étais pas là pour juger.
J’ai raccroché avant d’entendre la suite. Le cœur unique, cette fois, n’est même pas arrivé. L’écran s’est éteint tout seul. J’ai posé le téléphone à l’envers sur le canapé, comme si le dos noir de l’appareil pouvait empêcher le prénom de Louise de revenir tourner dans ma tête.
J’étais en colère. Contre lui, d’abord. Contre Louise, ensuite, un peu injustement. Contre moi aussi, cette fille assise sur un canapé qui dessinait la femme d’un autre en cachette et qui, dans le même souffle, faisait la morale à un garçon des Herbiers pour une simple danse. La colère n’avait pas vraiment choisi son camp. Elle me tenait par les deux bouts à la fois.
J’ai repris le crayon. La troisième silhouette n’avait plus de raison de rester floue. Si Louise pouvait avoir un visage sur une piste de danse à La Roche, cette femme-là aussi pouvait en avoir un. J’ai relevé les cheveux, tracé la ligne d’une pommette, laissé le reste du visage à peine esquissé mais reconnaissable pour qui la connaissait vraiment. Caro, assise en retrait, les jambes repliées, en train de regarder.
Le cri est venu de la chambre du fond.
Pas un mot. Un son bref, aigu. Léo.
J’ai laissé le carnet où il était. Je ne l’ai même pas vu glisser. Il a dû tomber au sol, à côté du canapé, du côté de la petite tache près de l’accoudoir. Je n’ai rien entendu tomber. J’étais déjà dans le couloir, pieds nus sur le parquet froid.
Il était assis dans son lit, les yeux grands ouverts, le gobelet renversé par terre. La veilleuse dessinait son rond tremblé sur son pyjama à motifs de dinosaures. Il a dit Nino. Puis il l’a redit, plus fort, comme si le mot pouvait à lui seul faire reculer ce qu’il venait de voir derrière ses paupières fermées.
— C’est rien, mon grand. C’est moi. Je suis là.
Je me suis assise au bord du lit. Il s’est collé contre moi aussitôt. Son front était brûlant. Il sentait le sommeil et un peu la peur, cette odeur d’enfant qu’on ne sait jamais vraiment raconter avec des mots d’adulte.
— Y avait un truc, a-t-il murmuré. Un truc pas beau.
— Y a plus de truc du tout. On compte, comme d’habitude ?
J’ai commencé, tout bas, presque en chantant. Un. Deux. Sa respiration accrochait encore par endroits. Trois. Quatre. J’ai senti son petit dos se défaire peu à peu contre mon bras. Cinq. Six. Aux Herbiers, ma propre mère faisait exactement ça, avec mes frères et sœurs les soirs d’orage. Jusqu’à vingt, jamais plus, jamais moins. Sept. Huit. Il a repris le compte avec moi à onze, la voix cassée par le sommeil, presque une petite chanson entre nous deux. Quinze. Seize. À vingt, il était lourd contre moi, la bouche entrouverte, le rond pâle de la veilleuse n’avait plus rien d’un œil qui regarde.
Je l’ai recouché doucement. Le gobelet, reposé sur la table de nuit. La porte, refermée à deux centimètres, pas un de plus.
Dans le salon, je n’ai pas regardé le sol tout de suite. J’ai d’abord regardé mon téléphone éteint, posé à l’envers. La colère était toujours là, plus petite maintenant, coincée derrière le compte jusqu’à vingt, comme une chose qu’on se promet de reprendre plus tard.
J’ai bu un verre d’eau dans la cuisine, le carrelage froid sous mes pieds nus.
L’ascenseur a sonné vers une heure du matin, peut-être plus tard encore. Le code composé. Leurs voix, d’abord dehors sur le palier, trop gaies pour l’heure, puis ravalées d’un coup en poussant la porte. Le bruit de talons qu’on retire. Un rire de Caro, coupé net. Fred qui chuchotait chut, Léo dort, Ninon aussi.
Je n’ai pas réfléchi une seconde. J’ai traversé le salon bien trop vite, sans allumer, et je me suis engouffrée dans le couloir. Ma porte. Mon lit. Le drap remonté jusqu’au menton, comme une fille qui dormait déjà depuis longtemps. Le cœur battant bien trop fort pour une dormeuse.
Ils ont parlé tout bas dans l’entrée. Un trousseau de clés qu’on pose. Une fermeture éclair qu’on tire. L’odeur du club est entrée dans l’appartement avant eux, l’alcool, le parfum de Caro devenu plus dense qu’au départ, et autre chose encore, une odeur de peau qui n’était peut-être pas tout à fait la leur. Je n’en savais rien de sûr. J’inventais, comme toujours. C’était devenu un réflexe, chez moi, depuis dix jours.
— Elle dort, a dit Fred, la voix basse.
— Léo aussi, a répondu Caro.
Des pas vers leur chambre, juste en face de la mienne. Un murmure. Un rire encore, très court, vite étouffé. Puis le silence particulier des gens qui se déshabillent sans se raconter tout de suite, ou qui se racontent trop près l’un de l’autre pour que le moindre mot traverse le couloir jusqu’à moi.
Je suis restée les yeux grands ouverts dans le blanc du plafond.
Théo. Louise. La main posée trop bas. Tu rentres quand. Les deux, peut-être bien.
Ce n’est qu’après, bien après, quand leurs voix se sont tues tout à fait de l’autre côté du couloir, que ça m’est revenu d’un coup, glacé.
Le carnet.
Il n’était pas sous mon oreiller. Il n’était pas sur la chaise du bureau. Il n’était plus sur mes genoux depuis le cri de Léo, et je n’avais aucun souvenir de l’avoir rangé où que ce soit.
Le salon.
J’ai attendu encore un long moment, immobile, à l’affût du moindre bruit. Le frigo ronronnait. Un voisin qui toussait à travers le mur. Rien du côté de leur chambre. Rien du côté de celle de Léo.
Je me suis levée sans un bruit. Pieds nus sur le parquet. La porte, ouverte un doigt à la fois. Le couloir. Leur fente de lumière, éteinte depuis un moment déjà.
Dans le salon, le tapis. Le canapé. La petite tache décolorée près de l’accoudoir, celle-là même que j’avais mise sur mon dessin quelques heures plus tôt.
Il était là.
Posé au sol, juste à côté, entrouvert, la dernière page encore visible si quelqu’un s’était penché — celle des deux femmes, et de Caro qui regardait, un visage désormais. Personne ne s’était penché. Rien n’avait bougé. Les coussins étaient exactement comme je les avais laissés. Leurs clés sur la console de l’entrée. Une veste jetée sur le dossier d’une chaise. Pas mon carnet entre leurs mains, pas de lumière allumée en pleine nuit pour le lire.
Je l’ai ramassé d’un geste rapide. Je l’ai serré contre ma poitrine, trop fort, comme on referme un tiroir sur quelque chose de vivant qui pourrait encore s’échapper.
Dans ma chambre, j’ai glissé le carnet sous le matelas, côté mur, tout au fond. Un geste d’enfant. Un geste des Herbiers, de ceux qu’on fait sans y penser depuis qu’on est petite.
Je me suis recouchée, le cœur encore trop rapide.
Ils dormaient, de l’autre côté du couloir. Léo dormait, plus loin. Théo, quelque part en Vendée, avait peut-être fini par renvoyer son cœur habituel. Je n’ai pas regardé l’écran pour vérifier.
Au bas de la dernière page, un peu plus tôt dans la soirée, j’avais écrit tout petit, sans majuscule : ils sont dehors. je suis ici. Les dessins savent avant moi.
Les dessins étaient sous le matelas, maintenant, bien à l’abri.
Moi aussi, je savais un peu, désormais. Un tout petit peu plus qu’avant. Et ça ne suffisait déjà plus à me rassurer.
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