Le carnet de Ninon - Tentation E06
Récit érotique écrit par Miss_Sexcret [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur femme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 03-11-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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— FRED
L’ascenseur sentait la graisse des étages et, sous l’odeur, nous.
Caro avait retiré ses talons dans la cabine. Elle les tenait d’une main, la lanière de la robe noire un peu de travers entre les omoplates. Ses pieds nus sur le métal. Le chiffre 4 allumé. Le 5.
— Tu l’as vue, la brune près du bar ? a-t-elle demandé.
— Celle au collier de cuir avec l’anneau ?
— Celle qui t’a regardé trop longtemps pour que ce soit un hasard mis plus une invitation.
J’ai dit oui. J’aurais pu dire non. On ne mentait pas, d’habitude. Pas sur ça.
Ce nouveau club avait été ce qu’on avait pensé au départ : trop fort, trop d’épaules, une lumière qui coupe les visages en deux. On avait dansé. On s’était arrêtés. Caro avait parlé à une fille que je ne connaissais pas, trois minutes, le rire un peu trop près de l’oreille, puis elle était revenue contre moi, les lèvres au ras de mon cou.
— Elle voulait savoir si on était un couple, avait-elle dit dans mon oreille.
— Qu’est-ce que tu as répondu ?
— Que oui. Que ça n’empêchait rien.
On était montés à l’étage vers minuit, quand la piste était devenue trop pleine pour danser sans se cogner à quelqu’un. En haut, la lumière changeait de nature. Plus rouge, plus basse. Des rideaux à moitié tirés devant des alcôves qu’on devinait plus qu’on ne les voyait. Caro marchait devant moi, une main dans la mienne, et je sentais les regards suivre le mouvement de sa robe sur ses hanches.
Un couple, la quarantaine comme nous, nous a abordés près du bar du haut. Lui, costume sans cravate comme moi. Elle, une robe rouge très courte, les cheveux relevés. On a parlé un moment, de rien, du club, de la musique. Caro a posé sa main sur l’avant-bras de la femme, un geste léger, presque une question. La femme a souri et n’a pas reculé.
Sur la grande banquette du fond, celle qui ne fait plus face à la piste, les corps commençaient à se mélanger sans qu’on cherche vraiment à savoir qui appartenait à qui. Caro s’est assise entre la femme en rouge et moi. J’ai vu la main de l’autre glisser sur sa cuisse, remonter sous la robe noire. Caro n’a pas arrêté le geste. Elle a seulement tourné la tête vers moi, pour vérifier, comme elle fait toujours, que j’étais là, que je regardais.
Je regardais.
L’homme au costume s’est penché vers moi pendant que sa femme embrassait la mienne, une main dans les cheveux de Caro, l’autre en train de dénouer la lanière fine de sa robe. On a parlé, lui et moi, de choses qu’on aurait pu dire n’importe où ailleurs, pendant que nos deux femmes se découvraient à quelques centimètres. C’était étrange et ça ne l’était pas du tout.
Caro avait la tête renversée, la robe glissée sur une épaule, un sein découvert que la femme en rouge a pris dans sa bouche sans se presser, avec une lenteur qui n’appartenait qu’à des gens qui n’avaient rien à prouver. Sous le tissu, les doigts continuaient. Le souffle de Caro a changé. Sa main a cherché la mienne sur le cuir, l’a serrée trop fort, puis s’est retenue.
On n’était plus venu pour découvrir ce nouveau club. On n’avait pas non plus décidé de n’emmener personne. Ça s’est arrêté au seuil, comme parfois. La femme en rouge a relâché le sein, y a passé encore une fois la langue, puis a rajusté la robe de Caro sur son épaule, presque tendrement. On s’est serré la main, tous les quatre, comme on referme une porte qu’on ne referme jamais vraiment. Des numéros échangés, peut-être pour une soirée plus privée.
La brune au collier était restée au bar. Dans le dos de la salle, Caro a glissé ses doigts à l’intérieur de ma chemise, juste pour vérifier que j’étais encore là. Ses doigts étaient un peu humides. Elle l’a senti en même temps que moi.
Dans les toilettes des hommes, plus tard, un type m’a demandé si « la jolie blonde en noir » était libre. J’ai dit qu’elle était libre de choisir. J’ai ajouté qu’elle n’était pas fermée non plus. Il a ri. Je n’ai pas ri.
Je l’ai retrouvée près du bar, la robe remise en place, les cheveux un peu défaits, un verre d’eau à la main qu’elle m’a tendu sans un mot. On s’est regardés une seconde de trop, et j’ai su qu’on allait partir : un pic, puis l’envie de tout se raconter dans le noir plutôt que de continuer sous la lumière rouge.
Au retour, dans le taxi, Caro a posé sa tête contre la vitre. Ses yeux fermés. Le rouge un peu plus bas qu’au départ, la robe encore de travers sur l’épaule.
— Tu aurais voulu qu’on reste, a-t-elle dit, sans ouvrir les yeux.
— Je ne sais pas. Il y avait quelques personnes intéressantes.
— Moi si. Et en même temps non. Avec Léo et Ninon maintenant, la maison trop pleine, tout à coup.
Ninon.
Le prénom m’a fait l’effet d’une lumière qu’on rallume trop tôt. Le canapé. Le carnet. Le « oui » quand Caro avait demandé si elle révisait. Le mensonge était trop net. Même moi je l’avais entendu.
Le 6. La cabine a calé. Caro a repris ses talons.
— Chut, ai-je dit avant d’ouvrir. Léo. Ninon.
Le palier. Le code. La porte.
L’appartement avait l’odeur de ceux qui ne sont pas sortis : un peu fermé, un peu chaud, le yaourt de Léo encore quelque part. On a parlé trop fort une seconde, dehors, puis plus rien. Les clés. La veste sur la chaise.
— Elle dort, ai-je dit, trop vite, en regardant le couloir.
La porte de Ninon était poussée. Celle de Léo, entrouverte de deux centimètres, comme toujours. La veilleuse faisait son rond.
— Léo aussi, a répondu Caro.
On a traversé le salon sans allumer. Le canapé. La petite tache près de l’accoudoir. Le tapis. Et autre chose.
Un carnet. Le carnet de croquis de Ninon. Au sol. À côté du canapé. Ouvert.
Caro était déjà vers la chambre. J’ai dit son prénom, tout bas.
— Quoi ?
— Viens voir.
Elle est revenue pieds nus, les talons toujours à la main. On s’est accroupis tous les deux, comme devant un verre qu’un enfant vient de faire tomber.
Ce n’était pas un cours mais un dessin au crayon qui représentait deux femmes. L’une agenouillée, la tête renversée en arrière, la bouche encore entrouverte, un filet fin qui coulait au coin des lèvres. L’autre debout devant elle, les mains posées de chaque côté de son visage, penchée pour l’embrasser, leurs deux bouches presque jointes sur quelque chose qui n’appartenait qu’à elles deux à cet instant précis. Entre les deux, en amorce seulement, un bassin d’homme, la ceinture défaite, rien de plus — juste assez pour qu’on comprenne d’où venait ce qu’elles se partageaient. Au fond du dessin, assise, les jambes repliées, une troisième silhouette qui regardait. Un visage, cette fois. Le mien à elle un peu esquissé, les cheveux relevés. Caro.
Je suis resté figé une seconde de trop.
— Fred ?
Caro a suivi mon regard, puis a reposé les yeux sur la page. J’ai vu le moment exact où elle a reconnu la scène, parce que son souffle a changé avant même qu’elle ne parle.
— C’est mot pour mot ce que tu m’as raconté, a-t-elle dit, très bas. Un dimanche. La cartographie. Le café. Tu te souviens ?
— Je m’en souviens.
— Tu avais dit : elle s’agenouille, je jouis dans sa bouche, elle n’avale pas, elle se relève, elle va donner ça à l’autre par un baiser, et toi tu regardes. C’est exactement ça. Il n’y a rien d’inventé dedans. Pas un détail. Pas un mot de trop.
Ce n’était plus une scène floue, une scène rêvée à partir de rien. C’était une transcription. J’ai repensé à ce dimanche-là dans la cuisine, la voix que j’avais baissé d’un ton exprès pour que ça reste entre nous, le bruit du crayon qui avait cessé au fond du couloir pile au moment où j’avais dit un trio. J’avais mis ça sur le compte du hasard, sur le fait qu’elle s’était arrêtée pour boire son café, pour souffler, pour n’importe quoi d’autre que ce que c’était vraiment.
— Elle était dans la cuisine, ai-je dit. Ou juste à côté. Elle a tout entendu. Pas deviné. Entendu.
Caro n’a rien dit pendant un moment. Elle a tourné la page avec deux doigts, par le coin, comme on tourne une chose qui ne nous appartient pas.
Un dos. Pas le sien.
Plus étroit aux hanches. Des jarretelles noires accrochées à des bas tendus. Les lanières d’un body qui encadraient la colonne sans rien recouvrir. Pas de visage — seulement des cheveux blonds, mal attachés, qui tombaient sur une nuque que je ne connaissais pas par cœur comme je connaissais celle de Caro. Un miroir, en arrière-plan, esquissé à peine, juste assez pour qu’on comprenne que la fille se regardait elle-même en se dessinant.
Caro s’est figée.
— C’est ma guêpière, a-t-elle dit, très bas, celle que je porte maintenant. Ce sont mes bas. Le body en résille, il est dans le troisième tiroir.
— Tu es sûre.
— Fred. C’est mon dressing. Je lui avais dit qu’elle pouvait se servir et apparemment elle a mis mes vêtements, a-t-elle murmuré. Elle a mis ma lingerie. Elle s’est regardée dans mon miroir en portant ce que je porte pour d’autres hommes que toi.
Elle n’avait pas l’air en colère en le disant. Elle avait l’air de quelqu’un qui venait de découvrir une pièce de plus dans une maison qu’elle croyait connaître par cœur.
Elle a tourné une nouvelle page encore. Sur l’autre moitié de la page, la même fille, de face cette fois, la guêpière ouverte sur une poitrine plus ronde que celle de Caro, plus haute, en forme de pomme, et une main posée dessus qui n’appartenait pas au corps dessiné — une main d’homme, trop grande, les doigts trop écartés pour être les siens à elle.
Je l’ai reconnue avant même que Caro ne dise quoi que ce soit.
— C’est… c’est ma main, ai-je dit.
— Tu en es sûr ?
Caro a passé un doigt au-dessus du dessin, sans toucher le papier, comme si elle avait peur d’y laisser une empreinte.
— Elle a mis ta main sur elle. Pas sur moi la coquine.
Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à répondre qui n’aggrave pas ce que je pensais déjà.
Sur la page suivante, Ninon était à genoux, cette fois, le dos cambré, vue de trois quarts. Un plug, la base ronde bien visible entre des fesses qu’elle avait dessinées rondes, hautes, plus petites que celles de Caro. Un gode enfoncé dans sa propre bouche, les lèvres tendues autour, un fin trait de salive qui descendait jusqu’au menton. Un vibromasseur pressé contre son sexe ouvert, le trait appuyé juste à l’endroit du clitoris, les cuisses tremblantes rendues par de petites hachures nerveuses. Les trois objets sur un seul corps.
Caro a laissé passer un silence plus long que les précédents.
— Le vibro rose, a-t-elle fini par dire. Le gode noir. Le plug. Ils sont tous les trois dans la même boîte, au fond du même tiroir, dans mon dressing.
— Elle a ouvert la boîte.
— Elle a fait bien plus que l’ouvrir, Fred. Regarde le trait. Ce n’est pas un dessin qu’on fait de mémoire, après avoir juste entrouvert un tiroir par curiosité. C’est un dessin qu’on fait après avoir tenu la chose en main. Après l’avoir sentie vibrer.
— Tu ne peux pas savoir ça c’est juste un dessin, elle l’a peut être fantasmé.
— Je peux. Regarde son visage sur celui d’avant, dans le miroir, regarde la ligne des épaules. Ce n’est pas une fille qui se demande à quoi ça ressemble. C’est une fille qui se souvient de quelque chose qu’elle a fait.
— C’est elle, a dit Caro.
— Oui.
— Elle nous observe et nous dessine.
— Oui.
J’ai senti quelque chose que je n’aimais pas nommer. Pas seulement le désir. Autre chose, plus bas, plus gênant : on l’hébergeait. Elle gardait Léo. Elle avait un copain au pays, un sweat ou des t-shirts trop grands, elle n’avait que vingt-quatre ans, un putain de corps. Et là, au sol, sur le parquet du salon, nos corps et ses fantasmes entremêlés.
— On n’aurait pas dû laisser la porte ouverte, ai-je dit.
— On n’a jamais fermé les portes, Fred. On ne va pas changer notre style de vie.
— Ce n’est pas la même chose.
Caro a posé l’index sur la page suivante, sans appuyer.
— Elle invente, aussi. Ça, on ne l’a pas fait, en montrant un trio dans une piscine.
— Elle invente à partir de ce qu’elle à vu, c’était la scène de la piscine dans le film que l’on a regardé jeudi quand tu étais sortie.
— Ce n’est pas que de l’imagination, regardes.
Sur les premières pages, il y avait des croquis du dos de Caro, ses tatouages, une scène, Caro au lavabo, le peignoir ouvert, un sein, le pinceau. L’aréole trop nette. Le lotus. Et sur la première page, le caleçon avec une queue qui sort, la langue léchant la goutte sur la cuisse et le visage de Ninon et je reconnue ma main sur sa tête dans ses cheveux.
Caro a soufflé par le nez. Un petit son.
Le couloir. La porte poussée de Ninon. Une fille qui faisait semblant de dormir, peut-être. Ou qui dormait vraiment. Je n’en savais rien.
— Qu’est-ce qu’on fait, ai-je demandé.
Caro a relevé les yeux. Dans la demi-pénombre du salon, le rouge un peu bas, les cheveux de la nuit, elle avait l’air de celle qui avait déjà décidé, et qui me laissait le temps d’arriver.
— Rien ce soir, je suis crevée, mais demain on y réfléchit sérieusement.
— On ne lui dit pas.
— On ne lui dit pas. On remet ça exactement où c’était.
Caro a refermé à moitié, puis rouvert à la page du trio. Elle a glissé le carnet au même endroit, le même écart, le même coin un peu relevé. Elle a reculé les doigts. On a vérifié. Encore une fois.
— Si elle le cherche, a-t-elle dit, il faut qu’elle croie que personne ne l’a vu.
— Et après.
— Après, on verra. On a le temps. Elle est là tous les soirs. Mais j’ai déjà ma petite idée.
J’ai pensé à la brune du bar. Au type des toilettes. À la main de Caro dans ma chemise. Ça me semblait soudain plus simple que ce carnet au sol et cette jeune femme dans notre appartement.
On s’est relevés. Les genoux un peu raides. L’odeur du club encore sur nous, ridicule à présent, trop festive pour le tapis.
Dans la chambre, face à sa porte à elle, j’ai parlé trop près de l’oreille de Caro.
— Elle a un copain.
— Je sais.
— Elle dépend de nous pour le loyer. Pour Léo.
— Je sais aussi.
— Alors on ne joue pas avec ça.
Caro s’est arrêtée, la robe déjà à moitié descendue dans le dos. La rose du cou. Le début de la phrase.
— On ne joue pas, a-t-elle dit. On a trouvé un carnet. On l’a remis. C’est tout.
Ce n’était pas tout. On le savait tous les deux.
Elle a fini par se glisser contre moi, dans le lit, la peau encore chaude de la salle, le parfum trop fort. On n’a rien fait. On a écouté l’appartement. Léo. Rien. Ninon. Rien.
Caro s’est endormie rapidement mais je ne trouvais pas le sommeil. J’ai pensé aux mains sur la feuille, sur son corps. J’ai revu la scène entre les deux femmes s’embrassant.
Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai entendu un plancher. Un pas. Un seul, presque pas un pas. Puis plus rien.
Je n’ai pas ouvert. Je n’ai pas vérifié mais je savais déjà.
Le carnet n’était plus là, c’était qui venait de le reprendre.
J’ai fermé les yeux.
Dans l’ascenseur, plus tôt, Caro avait dit : la maison trop pleine.
Elle ne savait pas encore à quel point.
— CARO
Trois heures du matin, Fred croit que je dors.
Il est resté sur le dos, les yeux ouverts, depuis que nous avons remis le carnet à sa place. Je connais sa façon de se taire. C’est un silence qui compte à l’envers.
— Dis-le, ai-je murmuré.
— Elle a vingt-quatre ans, c’est la baby-sitter de notre fils, Caro.
— Je sais.
— Elle habite chez nous. Elle nous doit sa chambre, elle le pense en tout cas. Si on joue avec ça, on joue avec quelqu’un qui n’a pas les moyens de dire non.
Il avait raison. Je préfère qu’il ait raison à voix haute, parce que c’est le seul moment où je l’écoute vraiment.
— Alors on lui donne le moyen, ai-je dit. Avant de faire quoi que ce soit. Elle doit savoir qu’elle peut refuser sans que rien ne change, ni la chambre, ni Léo, ni nous.
— Et si elle ne refuse rien parce qu’elle a peur de nous déplaire ?
— Alors on s’arrête. On s’arrête dès qu’on en doute. C’est ta règle, et je la prends.
Il a tourné la tête vers moi. Dans la pénombre, ses yeux avaient cette gravité que j’aime et que je déteste quand elle me donne tort.
— Et les dessins ? On ne lui dit pas qu’on les a vu ?
— Pas encore. Elle ne nous aurait jamais dessinée si elle avait su qu’on la regardait. Je ne veux pas lui prendre ça. Je veux qu’elle vienne dans la pièce toute seule, avec son crayon, et qu’elle se rende compte à quel point elle y est déjà.
— Tu ne veux pas la prendre, a-t-il répété, un peu incrédule.
— Non. Je veux qu’elle vienne d’elle-même. Ce n’est pas la même chose, et tu le sais. Elle me rappelle quelqu’un. Moi, à son âge, avec une porte fermée à clé et un tiroir plein de choses que je n’osais pas nommer.
Il n’a rien répondu. Sa main a trouvé mon dos, a suivi la phrase que je ne peux pas lire de là où je suis, comme il le fait depuis douze ans quand il ne sait pas quoi dire.
Le matin, j’ai regardé Ninon prendre son café sans lever les yeux. Elle avait la même tête que les gens qui ont mal dormi pour une bonne raison. Je lui ai souri comme d’habitude. En me servant, j’ai dit, sur le ton qu’on prend pour parler de la météo :
— J’ai vu que tu avais essayé quelques robes de mon dressing. Tu as trouvé quelque chose qui te plaît ?
Elle a rougi jusqu’aux oreilles et a dit qu’elle n’avait rien essayé, juste regardé. J’ai dit : « Ah, bon. » Puis j’ai changé de sujet, pour qu’elle croie que je passais à autre chose. Ce n’était pas le cas. J’avais déjà commencé.
Le dimanche, comme à notre habitude, j’expliquais mon idée à Fred, j’ai pris la tablette. J’avais un prétexte tout prêt, et il n’était pas complètement faux. Le mur de notre chambre était nu depuis trop longtemps.
L’ascenseur sentait la graisse des étages et, sous l’odeur, nous.
Caro avait retiré ses talons dans la cabine. Elle les tenait d’une main, la lanière de la robe noire un peu de travers entre les omoplates. Ses pieds nus sur le métal. Le chiffre 4 allumé. Le 5.
— Tu l’as vue, la brune près du bar ? a-t-elle demandé.
— Celle au collier de cuir avec l’anneau ?
— Celle qui t’a regardé trop longtemps pour que ce soit un hasard mis plus une invitation.
J’ai dit oui. J’aurais pu dire non. On ne mentait pas, d’habitude. Pas sur ça.
Ce nouveau club avait été ce qu’on avait pensé au départ : trop fort, trop d’épaules, une lumière qui coupe les visages en deux. On avait dansé. On s’était arrêtés. Caro avait parlé à une fille que je ne connaissais pas, trois minutes, le rire un peu trop près de l’oreille, puis elle était revenue contre moi, les lèvres au ras de mon cou.
— Elle voulait savoir si on était un couple, avait-elle dit dans mon oreille.
— Qu’est-ce que tu as répondu ?
— Que oui. Que ça n’empêchait rien.
On était montés à l’étage vers minuit, quand la piste était devenue trop pleine pour danser sans se cogner à quelqu’un. En haut, la lumière changeait de nature. Plus rouge, plus basse. Des rideaux à moitié tirés devant des alcôves qu’on devinait plus qu’on ne les voyait. Caro marchait devant moi, une main dans la mienne, et je sentais les regards suivre le mouvement de sa robe sur ses hanches.
Un couple, la quarantaine comme nous, nous a abordés près du bar du haut. Lui, costume sans cravate comme moi. Elle, une robe rouge très courte, les cheveux relevés. On a parlé un moment, de rien, du club, de la musique. Caro a posé sa main sur l’avant-bras de la femme, un geste léger, presque une question. La femme a souri et n’a pas reculé.
Sur la grande banquette du fond, celle qui ne fait plus face à la piste, les corps commençaient à se mélanger sans qu’on cherche vraiment à savoir qui appartenait à qui. Caro s’est assise entre la femme en rouge et moi. J’ai vu la main de l’autre glisser sur sa cuisse, remonter sous la robe noire. Caro n’a pas arrêté le geste. Elle a seulement tourné la tête vers moi, pour vérifier, comme elle fait toujours, que j’étais là, que je regardais.
Je regardais.
L’homme au costume s’est penché vers moi pendant que sa femme embrassait la mienne, une main dans les cheveux de Caro, l’autre en train de dénouer la lanière fine de sa robe. On a parlé, lui et moi, de choses qu’on aurait pu dire n’importe où ailleurs, pendant que nos deux femmes se découvraient à quelques centimètres. C’était étrange et ça ne l’était pas du tout.
Caro avait la tête renversée, la robe glissée sur une épaule, un sein découvert que la femme en rouge a pris dans sa bouche sans se presser, avec une lenteur qui n’appartenait qu’à des gens qui n’avaient rien à prouver. Sous le tissu, les doigts continuaient. Le souffle de Caro a changé. Sa main a cherché la mienne sur le cuir, l’a serrée trop fort, puis s’est retenue.
On n’était plus venu pour découvrir ce nouveau club. On n’avait pas non plus décidé de n’emmener personne. Ça s’est arrêté au seuil, comme parfois. La femme en rouge a relâché le sein, y a passé encore une fois la langue, puis a rajusté la robe de Caro sur son épaule, presque tendrement. On s’est serré la main, tous les quatre, comme on referme une porte qu’on ne referme jamais vraiment. Des numéros échangés, peut-être pour une soirée plus privée.
La brune au collier était restée au bar. Dans le dos de la salle, Caro a glissé ses doigts à l’intérieur de ma chemise, juste pour vérifier que j’étais encore là. Ses doigts étaient un peu humides. Elle l’a senti en même temps que moi.
Dans les toilettes des hommes, plus tard, un type m’a demandé si « la jolie blonde en noir » était libre. J’ai dit qu’elle était libre de choisir. J’ai ajouté qu’elle n’était pas fermée non plus. Il a ri. Je n’ai pas ri.
Je l’ai retrouvée près du bar, la robe remise en place, les cheveux un peu défaits, un verre d’eau à la main qu’elle m’a tendu sans un mot. On s’est regardés une seconde de trop, et j’ai su qu’on allait partir : un pic, puis l’envie de tout se raconter dans le noir plutôt que de continuer sous la lumière rouge.
Au retour, dans le taxi, Caro a posé sa tête contre la vitre. Ses yeux fermés. Le rouge un peu plus bas qu’au départ, la robe encore de travers sur l’épaule.
— Tu aurais voulu qu’on reste, a-t-elle dit, sans ouvrir les yeux.
— Je ne sais pas. Il y avait quelques personnes intéressantes.
— Moi si. Et en même temps non. Avec Léo et Ninon maintenant, la maison trop pleine, tout à coup.
Ninon.
Le prénom m’a fait l’effet d’une lumière qu’on rallume trop tôt. Le canapé. Le carnet. Le « oui » quand Caro avait demandé si elle révisait. Le mensonge était trop net. Même moi je l’avais entendu.
Le 6. La cabine a calé. Caro a repris ses talons.
— Chut, ai-je dit avant d’ouvrir. Léo. Ninon.
Le palier. Le code. La porte.
L’appartement avait l’odeur de ceux qui ne sont pas sortis : un peu fermé, un peu chaud, le yaourt de Léo encore quelque part. On a parlé trop fort une seconde, dehors, puis plus rien. Les clés. La veste sur la chaise.
— Elle dort, ai-je dit, trop vite, en regardant le couloir.
La porte de Ninon était poussée. Celle de Léo, entrouverte de deux centimètres, comme toujours. La veilleuse faisait son rond.
— Léo aussi, a répondu Caro.
On a traversé le salon sans allumer. Le canapé. La petite tache près de l’accoudoir. Le tapis. Et autre chose.
Un carnet. Le carnet de croquis de Ninon. Au sol. À côté du canapé. Ouvert.
Caro était déjà vers la chambre. J’ai dit son prénom, tout bas.
— Quoi ?
— Viens voir.
Elle est revenue pieds nus, les talons toujours à la main. On s’est accroupis tous les deux, comme devant un verre qu’un enfant vient de faire tomber.
Ce n’était pas un cours mais un dessin au crayon qui représentait deux femmes. L’une agenouillée, la tête renversée en arrière, la bouche encore entrouverte, un filet fin qui coulait au coin des lèvres. L’autre debout devant elle, les mains posées de chaque côté de son visage, penchée pour l’embrasser, leurs deux bouches presque jointes sur quelque chose qui n’appartenait qu’à elles deux à cet instant précis. Entre les deux, en amorce seulement, un bassin d’homme, la ceinture défaite, rien de plus — juste assez pour qu’on comprenne d’où venait ce qu’elles se partageaient. Au fond du dessin, assise, les jambes repliées, une troisième silhouette qui regardait. Un visage, cette fois. Le mien à elle un peu esquissé, les cheveux relevés. Caro.
Je suis resté figé une seconde de trop.
— Fred ?
Caro a suivi mon regard, puis a reposé les yeux sur la page. J’ai vu le moment exact où elle a reconnu la scène, parce que son souffle a changé avant même qu’elle ne parle.
— C’est mot pour mot ce que tu m’as raconté, a-t-elle dit, très bas. Un dimanche. La cartographie. Le café. Tu te souviens ?
— Je m’en souviens.
— Tu avais dit : elle s’agenouille, je jouis dans sa bouche, elle n’avale pas, elle se relève, elle va donner ça à l’autre par un baiser, et toi tu regardes. C’est exactement ça. Il n’y a rien d’inventé dedans. Pas un détail. Pas un mot de trop.
Ce n’était plus une scène floue, une scène rêvée à partir de rien. C’était une transcription. J’ai repensé à ce dimanche-là dans la cuisine, la voix que j’avais baissé d’un ton exprès pour que ça reste entre nous, le bruit du crayon qui avait cessé au fond du couloir pile au moment où j’avais dit un trio. J’avais mis ça sur le compte du hasard, sur le fait qu’elle s’était arrêtée pour boire son café, pour souffler, pour n’importe quoi d’autre que ce que c’était vraiment.
— Elle était dans la cuisine, ai-je dit. Ou juste à côté. Elle a tout entendu. Pas deviné. Entendu.
Caro n’a rien dit pendant un moment. Elle a tourné la page avec deux doigts, par le coin, comme on tourne une chose qui ne nous appartient pas.
Un dos. Pas le sien.
Plus étroit aux hanches. Des jarretelles noires accrochées à des bas tendus. Les lanières d’un body qui encadraient la colonne sans rien recouvrir. Pas de visage — seulement des cheveux blonds, mal attachés, qui tombaient sur une nuque que je ne connaissais pas par cœur comme je connaissais celle de Caro. Un miroir, en arrière-plan, esquissé à peine, juste assez pour qu’on comprenne que la fille se regardait elle-même en se dessinant.
Caro s’est figée.
— C’est ma guêpière, a-t-elle dit, très bas, celle que je porte maintenant. Ce sont mes bas. Le body en résille, il est dans le troisième tiroir.
— Tu es sûre.
— Fred. C’est mon dressing. Je lui avais dit qu’elle pouvait se servir et apparemment elle a mis mes vêtements, a-t-elle murmuré. Elle a mis ma lingerie. Elle s’est regardée dans mon miroir en portant ce que je porte pour d’autres hommes que toi.
Elle n’avait pas l’air en colère en le disant. Elle avait l’air de quelqu’un qui venait de découvrir une pièce de plus dans une maison qu’elle croyait connaître par cœur.
Elle a tourné une nouvelle page encore. Sur l’autre moitié de la page, la même fille, de face cette fois, la guêpière ouverte sur une poitrine plus ronde que celle de Caro, plus haute, en forme de pomme, et une main posée dessus qui n’appartenait pas au corps dessiné — une main d’homme, trop grande, les doigts trop écartés pour être les siens à elle.
Je l’ai reconnue avant même que Caro ne dise quoi que ce soit.
— C’est… c’est ma main, ai-je dit.
— Tu en es sûr ?
Caro a passé un doigt au-dessus du dessin, sans toucher le papier, comme si elle avait peur d’y laisser une empreinte.
— Elle a mis ta main sur elle. Pas sur moi la coquine.
Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à répondre qui n’aggrave pas ce que je pensais déjà.
Sur la page suivante, Ninon était à genoux, cette fois, le dos cambré, vue de trois quarts. Un plug, la base ronde bien visible entre des fesses qu’elle avait dessinées rondes, hautes, plus petites que celles de Caro. Un gode enfoncé dans sa propre bouche, les lèvres tendues autour, un fin trait de salive qui descendait jusqu’au menton. Un vibromasseur pressé contre son sexe ouvert, le trait appuyé juste à l’endroit du clitoris, les cuisses tremblantes rendues par de petites hachures nerveuses. Les trois objets sur un seul corps.
Caro a laissé passer un silence plus long que les précédents.
— Le vibro rose, a-t-elle fini par dire. Le gode noir. Le plug. Ils sont tous les trois dans la même boîte, au fond du même tiroir, dans mon dressing.
— Elle a ouvert la boîte.
— Elle a fait bien plus que l’ouvrir, Fred. Regarde le trait. Ce n’est pas un dessin qu’on fait de mémoire, après avoir juste entrouvert un tiroir par curiosité. C’est un dessin qu’on fait après avoir tenu la chose en main. Après l’avoir sentie vibrer.
— Tu ne peux pas savoir ça c’est juste un dessin, elle l’a peut être fantasmé.
— Je peux. Regarde son visage sur celui d’avant, dans le miroir, regarde la ligne des épaules. Ce n’est pas une fille qui se demande à quoi ça ressemble. C’est une fille qui se souvient de quelque chose qu’elle a fait.
— C’est elle, a dit Caro.
— Oui.
— Elle nous observe et nous dessine.
— Oui.
J’ai senti quelque chose que je n’aimais pas nommer. Pas seulement le désir. Autre chose, plus bas, plus gênant : on l’hébergeait. Elle gardait Léo. Elle avait un copain au pays, un sweat ou des t-shirts trop grands, elle n’avait que vingt-quatre ans, un putain de corps. Et là, au sol, sur le parquet du salon, nos corps et ses fantasmes entremêlés.
— On n’aurait pas dû laisser la porte ouverte, ai-je dit.
— On n’a jamais fermé les portes, Fred. On ne va pas changer notre style de vie.
— Ce n’est pas la même chose.
Caro a posé l’index sur la page suivante, sans appuyer.
— Elle invente, aussi. Ça, on ne l’a pas fait, en montrant un trio dans une piscine.
— Elle invente à partir de ce qu’elle à vu, c’était la scène de la piscine dans le film que l’on a regardé jeudi quand tu étais sortie.
— Ce n’est pas que de l’imagination, regardes.
Sur les premières pages, il y avait des croquis du dos de Caro, ses tatouages, une scène, Caro au lavabo, le peignoir ouvert, un sein, le pinceau. L’aréole trop nette. Le lotus. Et sur la première page, le caleçon avec une queue qui sort, la langue léchant la goutte sur la cuisse et le visage de Ninon et je reconnue ma main sur sa tête dans ses cheveux.
Caro a soufflé par le nez. Un petit son.
Le couloir. La porte poussée de Ninon. Une fille qui faisait semblant de dormir, peut-être. Ou qui dormait vraiment. Je n’en savais rien.
— Qu’est-ce qu’on fait, ai-je demandé.
Caro a relevé les yeux. Dans la demi-pénombre du salon, le rouge un peu bas, les cheveux de la nuit, elle avait l’air de celle qui avait déjà décidé, et qui me laissait le temps d’arriver.
— Rien ce soir, je suis crevée, mais demain on y réfléchit sérieusement.
— On ne lui dit pas.
— On ne lui dit pas. On remet ça exactement où c’était.
Caro a refermé à moitié, puis rouvert à la page du trio. Elle a glissé le carnet au même endroit, le même écart, le même coin un peu relevé. Elle a reculé les doigts. On a vérifié. Encore une fois.
— Si elle le cherche, a-t-elle dit, il faut qu’elle croie que personne ne l’a vu.
— Et après.
— Après, on verra. On a le temps. Elle est là tous les soirs. Mais j’ai déjà ma petite idée.
J’ai pensé à la brune du bar. Au type des toilettes. À la main de Caro dans ma chemise. Ça me semblait soudain plus simple que ce carnet au sol et cette jeune femme dans notre appartement.
On s’est relevés. Les genoux un peu raides. L’odeur du club encore sur nous, ridicule à présent, trop festive pour le tapis.
Dans la chambre, face à sa porte à elle, j’ai parlé trop près de l’oreille de Caro.
— Elle a un copain.
— Je sais.
— Elle dépend de nous pour le loyer. Pour Léo.
— Je sais aussi.
— Alors on ne joue pas avec ça.
Caro s’est arrêtée, la robe déjà à moitié descendue dans le dos. La rose du cou. Le début de la phrase.
— On ne joue pas, a-t-elle dit. On a trouvé un carnet. On l’a remis. C’est tout.
Ce n’était pas tout. On le savait tous les deux.
Elle a fini par se glisser contre moi, dans le lit, la peau encore chaude de la salle, le parfum trop fort. On n’a rien fait. On a écouté l’appartement. Léo. Rien. Ninon. Rien.
Caro s’est endormie rapidement mais je ne trouvais pas le sommeil. J’ai pensé aux mains sur la feuille, sur son corps. J’ai revu la scène entre les deux femmes s’embrassant.
Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai entendu un plancher. Un pas. Un seul, presque pas un pas. Puis plus rien.
Je n’ai pas ouvert. Je n’ai pas vérifié mais je savais déjà.
Le carnet n’était plus là, c’était qui venait de le reprendre.
J’ai fermé les yeux.
Dans l’ascenseur, plus tôt, Caro avait dit : la maison trop pleine.
Elle ne savait pas encore à quel point.
— CARO
Trois heures du matin, Fred croit que je dors.
Il est resté sur le dos, les yeux ouverts, depuis que nous avons remis le carnet à sa place. Je connais sa façon de se taire. C’est un silence qui compte à l’envers.
— Dis-le, ai-je murmuré.
— Elle a vingt-quatre ans, c’est la baby-sitter de notre fils, Caro.
— Je sais.
— Elle habite chez nous. Elle nous doit sa chambre, elle le pense en tout cas. Si on joue avec ça, on joue avec quelqu’un qui n’a pas les moyens de dire non.
Il avait raison. Je préfère qu’il ait raison à voix haute, parce que c’est le seul moment où je l’écoute vraiment.
— Alors on lui donne le moyen, ai-je dit. Avant de faire quoi que ce soit. Elle doit savoir qu’elle peut refuser sans que rien ne change, ni la chambre, ni Léo, ni nous.
— Et si elle ne refuse rien parce qu’elle a peur de nous déplaire ?
— Alors on s’arrête. On s’arrête dès qu’on en doute. C’est ta règle, et je la prends.
Il a tourné la tête vers moi. Dans la pénombre, ses yeux avaient cette gravité que j’aime et que je déteste quand elle me donne tort.
— Et les dessins ? On ne lui dit pas qu’on les a vu ?
— Pas encore. Elle ne nous aurait jamais dessinée si elle avait su qu’on la regardait. Je ne veux pas lui prendre ça. Je veux qu’elle vienne dans la pièce toute seule, avec son crayon, et qu’elle se rende compte à quel point elle y est déjà.
— Tu ne veux pas la prendre, a-t-il répété, un peu incrédule.
— Non. Je veux qu’elle vienne d’elle-même. Ce n’est pas la même chose, et tu le sais. Elle me rappelle quelqu’un. Moi, à son âge, avec une porte fermée à clé et un tiroir plein de choses que je n’osais pas nommer.
Il n’a rien répondu. Sa main a trouvé mon dos, a suivi la phrase que je ne peux pas lire de là où je suis, comme il le fait depuis douze ans quand il ne sait pas quoi dire.
Le matin, j’ai regardé Ninon prendre son café sans lever les yeux. Elle avait la même tête que les gens qui ont mal dormi pour une bonne raison. Je lui ai souri comme d’habitude. En me servant, j’ai dit, sur le ton qu’on prend pour parler de la météo :
— J’ai vu que tu avais essayé quelques robes de mon dressing. Tu as trouvé quelque chose qui te plaît ?
Elle a rougi jusqu’aux oreilles et a dit qu’elle n’avait rien essayé, juste regardé. J’ai dit : « Ah, bon. » Puis j’ai changé de sujet, pour qu’elle croie que je passais à autre chose. Ce n’était pas le cas. J’avais déjà commencé.
Le dimanche, comme à notre habitude, j’expliquais mon idée à Fred, j’ai pris la tablette. J’avais un prétexte tout prêt, et il n’était pas complètement faux. Le mur de notre chambre était nu depuis trop longtemps.
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