Faute de mot plus précis : Chapitre 14 – Un mot exact

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 07-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
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J’ai pris ma carte de membre le 11 février.

Ce n’était pas une stratégie pour la revoir, ou pas seulement, et j’ai passé un certain temps à me le démontrer. La vérité est plus simple : après le parc, j’avais deux options. Disparaître de l’association pour ne pas la croiser, ou y rester en acceptant que ce serait inconfortable.

La première option consistait à quitter un endroit qui me faisait du bien parce qu’une femme m’y avait dit pas maintenant. Formulée comme ça, elle ne tenait pas debout.

J’ai commencé par le groupe du jeudi.

C’est un groupe de parole, une douzaine de femmes, deux fois par mois, animé par Awa et par une autre bénévole. On s’assied en rond, il y a toujours trop peu de chaises et quelqu’un finit par s’installer sur la table. Salomé n’y va jamais, elle fait la permanence et rien d’autre, ce que j’ai vérifié dès le premier soir avec une discrétion pathétique.

–––

Le troisième jeudi, une femme a raconté quelque chose et tout s’est mis en place.

Elle s’appelle Christelle, elle a une cinquantaine d’années, elle travaille dans une pharmacie. Elle a raconté son histoire en vingt minutes, très mal, en s’arrêtant tout le temps, avec des excuses partout.

Ce n’était pas mon histoire. Il n’y avait pas de messagerie, pas de salle de sport, pas de mariage annulé. Il y avait un homme qui rentrait à l’heure tous les soirs, qui n’avait jamais levé la main, et qui pendant vingt-deux ans avait fait en sorte qu’elle finisse chaque discussion en s’excusant.

Et pendant qu’elle parlait, je reconnaissais tout. Pas les faits : la mécanique. La façon dont la question qu’elle posait devenait le problème. La façon dont sa fatigue à lui prenait toute la place dans la pièce. La façon dont elle avait fini par tenir un compte mental de ce qu’elle avait le droit de demander dans la semaine.

Quand elle a eu fini, une des femmes a dit un mot.

Un seul, en passant, sans y mettre de solennité, sur le ton dont on nomme une chose qu’on connaît depuis longtemps.
Et ce mot recouvrait exactement ce que j’avais vécu.

Pas approximativement : exactement. Il incluait le fait qu’il n’y avait pas eu de violence. Il incluait le fait que Noah ne savait pas ce qu’il faisait. Il incluait le retournement des reproches, la charge de la preuve, et jusqu’à la phrase sur l’acompte, qui rentrait dedans comme une clé dans une serrure.

J’ai eu besoin de sortir.

–––

Je suis restée dans le couloir, sous la lumière du néon, avec le dos contre le mur froid.

Ce que j’ai ressenti là n’était pas ce que j’attendais depuis un an, et je ne suis pas sûre d’arriver à le dire dans le bon ordre.

Il y avait un soulagement énorme. Le mot est arrivé et il s’est posé sur la chose, et pour la première fois depuis quatorze mois, la chose avait une forme et des bords. On peut discuter avec ce qui a des bords. On peut le poser sur une table. On peut le montrer à quelqu’un.

Et en dessous du soulagement, il y avait une chose beaucoup moins agréable.

Parce que si le mot existe, c’est qu’il a fallu le fabriquer. Et si on l’a fabriqué, c’est qu’il servait à quelqu’un avant moi. Beaucoup de monde, en fait. Assez de monde pour que ça vaille la peine d’inventer un terme, de le faire circuler, de l’écrire dans des brochures qui traînent depuis quatre ans sur une étagère au-dessus d’une bouilloire.

J’avais passé un an à croire que mon histoire était mon histoire. Le classeur avec les intercalaires de couleur, la fille de la réception avec son piercing dans le nez, le devis Grangier, la question sur l’acompte. C’était affreux et c’était à moi.

Et là, dans un couloir, une femme que je ne connaissais pas venait de me démontrer en un mot que j’étais un cas. Un cas répertorié, avec de la documentation.

Il y a des mois, à la table de la cuisine, j’avais appelé bonheur ce que je n’examinais pas, faute de mot plus précis. En septembre, dans une ancienne cuisine, je n’avais rien trouvé pour dire ce que Noah m’avait fait, et ça m’avait fait mal pour la première fois.

Là, c’était l’inverse. Le mot était plus précis que moi. Il en savait plus long sur ma vie que moi.

Awa est sortie me chercher au bout de dix minutes. Elle n’a rien demandé. Elle m’a tendu un verre d’eau et elle est restée dans le couloir avec moi sans parler, ce qui m’a fait comprendre qu’elle avait déjà vu ça un certain nombre de fois.

–––

Ce jeudi-là, j’ai aussi dit une chose stupide, et je la note parce qu’on m’a reprise et que ça m’a servi.

C’était pendant la discussion, après la pause. J’ai raconté mon histoire à mon tour, la version longue, et à un moment je suis arrivée à la messagerie et aux onze conversations.

J’ai dit qu’il y avait des femmes et des hommes.

Et j’ai ajouté quelque chose comme : du coup je me suis dit qu’il y avait peut-être aussi tout un truc là-dedans qu’il ne s’avouait pas, et que c’est pour ça que ça débordait de partout.

Il y a eu un petit silence.

C’est Awa qui a parlé.

— Attends. Ce qu’il t’a fait, ce n’est pas d’avoir couché avec des hommes.

Elle a dit ça sans agressivité, exactement du ton dont on rectifie une adresse.

— Ce qu’il t’a fait, c’est d’avoir décidé tout seul, pendant quatorze mois, de ce que ton corps risquait. Ça n’a rien à voir avec qui il couchait. Ça a à voir avec le fait qu’il ne t’a pas posé la question.

J’ai dit oui, bien sûr, et je me suis entendue le dire trop vite.

Alors elle a ajouté, plus doucement :

— Je te dis ça aussi parce que tu es en train de découvrir des choses sur toi. Fais attention à ce que tu mets dans la colonne du mensonge. Tu vas devoir habiter dedans.

Je n’ai pas répondu.

Sur le chemin du retour, j’ai compris qu’elle savait. Ou qu’elle avait deviné, ce qui revient au même. Et j’ai compris autre chose : j’avais fabriqué, sans y penser une seconde, un raisonnement dans lequel désirer les personnes du même sexe était du côté du secret, du danger et de la saleté. Je l’avais fabriqué pour Noah, contre Noah, avec un an de colère derrière. Et j’allais devoir vivre dedans.

J’ai remercié Awa par message le soir même. Elle a répondu par un pouce levé, ce qui était la meilleure réponse possible.

–––

Salomé, pendant ce temps, faisait exactement ce qu’elle avait annoncé, c’est-à-dire rien.

On s’est croisées quatre fois entre février et avril. Une réunion de bénévoles à laquelle j’ai assisté comme membre, deux fois dans la rue, et une fois à la Coop un samedi matin, ce qui est le pire endroit possible pour ce genre de choses.

À chaque fois, la même chose : elle est venue vers moi. Elle n’a pas évité. Elle a dit bonjour, elle a demandé des nouvelles, elle a écouté la réponse. Elle n’a jamais fait allusion au parc et elle n’a jamais fait semblant que le parc n’avait pas existé.

Et à chaque fois, il y a eu à un moment donné trois secondes où plus personne ne disait rien, et où on savait toutes les deux exactement ce qui remplissait ces trois secondes.

À la Coop, elle avait un panier avec dedans des pâtes, du vin et quatre paquets de biscuits identiques. Je lui ai fait remarquer les biscuits.

— Ah oui. C’est ma semaine. Je mange que ça pendant six jours et après je peux plus les voir pendant deux ans.
— C’est une chose que vous faites souvent ?
— Tout le temps. Là c’est ça. Le mois dernier c’était des œufs au plat.

Elle a regardé son panier avec une espèce de fatalisme.

— Ça vous paraît drôle. C’est très pratique et c’est très fatigant.

Puis elle a dit qu’elle devait y aller, et elle est partie vers les caisses avec ses quatre paquets identiques.

Je suis restée devant le rayon des pâtes avec la sensation très nette d’avoir reçu quelque chose. Elle venait de me donner un détail parfaitement inutile sur sa manière de vivre. Ce n’était pas une conversation d’écoutante. C’était le genre de chose qu’on dit à quelqu’un qu’on a envie de laisser entrer un peu.

–––

Le 2 avril, elle m’a écrit.

C’était le premier message qu’elle m’envoyait. J’avais son numéro depuis la matinée portes ouvertes, pour des raisons logistiques, et je ne l’avais jamais utilisé, ce qui m’avait coûté un effort considérable pendant huit semaines.

Le message disait : *Est-ce que ça vous dirait de venir voir quelque chose samedi ? Ce n’est pas une invitation à autre chose. Je préfère le dire tout de suite pour qu’on soit tranquilles toutes les deux.*

J’ai regardé ce message pendant très longtemps.

Puis j’ai répondu oui, et j’ai posé mon téléphone à l’autre bout de la pièce, parce que sinon j’allais écrire une deuxième phrase et la gâcher.

Le samedi, j’ai mis la chemise verte.

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