Scène 47 : Chapitre 15 - Ce que je vois
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 08-11-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
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[Maud]
Je commence par une chose très petite. La salière.
C’est un mercredi, sous la tente de la cantine, près du chalet. Il fait froid, les radiateurs à gaz ronflent, et tout le monde mange de la soupe d’orge en soufflant sur sa cuillère. Elena tend la main vers la salière, au milieu de la table. Bastien l’a déjà poussée vers elle. Il ne l’a pas regardée, il parlait à Jonas. Sa main a bougé toute seule, une seconde avant la sienne.
Je l’ai noté. Pas dans le carnet : dans la tête, à la place où je range les choses qui ne me regardent pas.
Le lendemain, c’est l’écharpe. Elle la laisse sur le dossier d’une chaise dans le salon bleu, il la lui ramène sans rien dire et la lui passe autour du cou, un geste rapide, presque distrait, qu’on ne fait qu’avec quelqu’un dont on connaît déjà la nuque. Le surlendemain, c’est le bonnet. Elle porte le bonnet gris qu’il avait sur la tête depuis dix jours, et personne ne semble le remarquer à part moi.
Rien de tout ça ne m’appartient. Ce sont les petits signes que deux personnes laissent derrière elles quand elles se croient invisibles, et d’habitude je les laisse passer. Il y en a sur chaque tournage. Deux comédiens, un chef électro et une costumière, une scripte et un producteur marié. Je n’en fais jamais rien.
Puis il y a eu mardi.
–––
La scène 18, c’est la baignoire. Claire et Simon, un soir d’hiver, dans le bain, elle adossée contre lui, ils parlent de leurs pères. Une scène douce, presque sans mouvement, qu’on a mis deux heures à fixer. La main de Simon est posée à plat sur le ventre de Claire, au-dessus du nombril. Pas plus bas. Elena l’avait dit très clairement, et je l’avais noté au crayon avec l’heure : 11 h 40.
À la troisième prise, la main a glissé. Deux centimètres, peut-être trois, sous la ligne du nombril. Lentement, sans intention, avec le mouvement de l’eau et de la respiration. Elena n’a pas réagi. Bastien non plus. Je ne suis même pas sûre qu’il s’en soit rendu compte.
Après la prise, j’ai demandé à Elena si ça allait. Elle m’a regardée avec étonnement, les cheveux trempés, une serviette sur les épaules.
— Oui. Pourquoi ?
Elle ne l’avait pas senti, ou alors ça ne l’avait pas gênée. Et c’est ça qui m’a tenue éveillée cette nuit-là. Pas les deux centimètres en eux-mêmes : le fait qu’ils n’aient compté pour personne.
Je connais ce mécanisme. Il y a trois ans, sur un film tourné en bord de mer, deux comédiens qui vivaient ensemble jouaient un couple. Je les ai laissés faire, parce qu’ils étaient ensemble, parce qu’ils riaient entre les prises et que je me disais qu’ils savaient mieux que moi ce qu’ils s’autorisaient. À la fin du tournage, dans un café, la comédienne m’a raconté qu’il y avait eu une scène, un après-midi, où il était allé plus loin que ce qu’on avait fixé. Elle n’avait rien dit. Il était son compagnon, elle ne voulait pas faire d’histoire devant l’équipe, et puis la veille, chez eux, elle n’aurait rien trouvé à redire. Ils se sont séparés six mois plus tard. Je ne sais pas si c’est lié. Je sais que je n’ai rien vu, ou que j’ai vu et que je n’ai rien fait, et que je me le reproche encore.
Je l’ai vu sur d’autres plateaux aussi. Ce que deux corps s’autorisent la nuit finit par passer dans le jour, sans que personne le décide. La limite fixée à 11 h 40 bouge de deux centimètres, et comme la veille, dans une chambre, elle n’existait plus du tout, ça semble négligeable. Un jour, elle bouge de dix, et ce jour-là, il est possible que l’un des deux ne soit pas d’accord et ne dise rien, parce que la nuit d’avant il l’était.
Le soir même, en montant glisser sous les portes les notes pour les scènes du lendemain, comme je le fais chaque soir, j’ai vu Bastien sortir de la chambre d’Elena. Il était pieds nus, ses chaussures à la main, et il marchait sur la pointe des pieds sur la moquette à losanges, avec des précautions de cambrioleur. Il ne m’a pas vue. J’ai reculé dans la cage d’escalier et j’ai attendu que son pas disparaisse vers le troisième.
Je suis restée longtemps dans l’escalier, avec mes feuilles à la main.
–––
Mon code est simple. Ce qu’ils vivent la nuit ne me regarde pas. Ce qui se passe sur le plateau me regarde entièrement. Les deux centimètres de mardi sont sur le plateau. Donc ils me regardent. Il faut que je leur en parle.
J’ai mis cinq jours à le faire.
Pendant ces cinq jours, je me suis posé la même question en boucle, dans ma chambre, pendant mes exercices de genou, dans la camionnette, sous la tente de la cantine. Est-ce que je veux leur parler pour protéger Elena, ou pour me mettre entre eux ? Si je leur parle, est-ce que c’est la coordinatrice qui parle, ou la femme qui a effacé une ligne au crayon il y a deux semaines parce qu’elle n’avait rien à faire dans son carnet ? Je n’ai pas trouvé de réponse. Je sais seulement que je n’ai jamais hésité cinq jours pour une chose pareille, et que c’est bien la preuve que quelque chose ne va pas.
Le deuxième soir, j’ai écrit ce que je voulais leur dire, sur une page du carnet. Je l’ai relue et je l’ai déchirée, parce qu’il y avait trop de phrases et que chaque phrase de trop me paraissait suspecte. Le troisième matin, par la fenêtre de ma chambre, j’ai vu Elena descendre seule au lac à sept heures, avec le bonnet gris, et s’asseoir au bout du ponton. Elle y est restée vingt minutes sans bouger. Je suis restée vingt minutes à la fenêtre. Quand elle est remontée, je me suis aperçue que mon thé était froid et que je n’avais pas fait mes exercices.
Le soir, j’ai repris la feuille de la scène 47, celle où je me suis arrêtée au temps six. J’ai écrit le temps sept. La lumière qu’on laisse. Puis j’ai posé le crayon et je n’ai pas pu écrire le huitième.
Lou s’en est aperçue avant moi, évidemment. Lou voit tout, c’est son métier.
C’était samedi soir, sur la terrasse de l’hôtel. Il faisait très froid. Elle fumait une des cigarettes de Serge, qu’elle lui vole depuis le début du tournage, et moi je buvais une tisane qui refroidissait dans ma main.
— Tu sais que tu arrêtes de respirer quand elle entre dans une pièce ?
Je n’ai pas répondu.
— Je t’ai vue faire au bar, l’autre soir. Et au chalet. Et sous la tente. Tu la regardes, puis tu regardes ton carnet comme si tu allais y trouver une solution.
— Il n’y a pas de solution.
— Non.
Elle a écrasé sa cigarette dans un pot de géraniums morts.
— Fais attention à toi, Maud. Tu passes ta vie à faire attention aux autres. Fais attention à toi, pour une fois.
Lou a divorcé l’an dernier d’un ingénieur du son qui l’emmenait tourner partout avec lui. Depuis, elle dit qu’elle préfère les gens qu’on peut quitter le matin sans se fâcher, et elle le dit en riant, mais je ne suis pas sûre qu’elle plaisante.
On se connaît depuis six ans, Lou et moi. Deux films ensemble, et un soir de fin de tournage, il y a trois ans, où on a failli, et puis non, parce qu’Anne m’attendait à la maison. On n’en a jamais reparlé. Elle me l’a rappelé ce soir-là, sur la terrasse, avec un petit sourire en coin.
— Si tu veux penser à autre chose une nuit, je suis au troisième. Sans suite. Sans promesse. Et tu pourras me faire remplir une feuille, si ça te rassure.
J’ai ri. Pour la première fois depuis cinq jours, j’ai ri pour de vrai, et ma tisane a débordé sur mes doigts.
Je suis montée au troisième une heure plus tard. Elle m’a ouvert en pull, pieds nus. Avant d’entrer, je lui ai demandé si elle était sûre.
— Maud, a-t-elle dit. Entre.
Elle ferme la porte. La chambre sent le tabac froid et le savon de l’hôtel. Lou me regarde une seconde, puis elle rit tout bas.
— Tu as l’air d’une stagiaire qui attend les consignes.
— Je ne sais pas faire ça, je réponds. Pas… comme ça.
— Alors on va apprendre. Viens ici.
Elle m’attire vers le lit. On s’assoit. Elle relève mon pull, lentement, et l’enlève. Ses mains sont chaudes. Elle les pose à plat sur mes épaules, puis descend le long de mes bras, comme pour me rassurer. Je suis tendue. Elle le sent.
— Qu’est-ce que tu veux ? demande-t-elle.
La question me bloque. Je ne demande jamais rien. Personne ne me pose jamais cette question non plus. Je reste silencieuse une seconde de trop.
— Maud. Dis-moi.
— Que tu m’embrasses, finis-je par dire. Et… que tu me touches. Comme tu veux. Mais lentement.
Elle sourit. Elle m’embrasse. Lèvres d’abord, puis langue, douce, sans se presser. Une main glisse dans mon dos, sous le soutien-gorge, le détache d’un geste habile. Je ris contre sa bouche, nerveuse.
— Six ans que tu portes des trucs aussi laids, murmure-t-elle. C’est un crime.
Elle m’allonge. Elle enlève le reste. Je reste nue sur le drap, un peu perdue. Lou se déshabille vite, sans cérémonie, et s’allonge à côté de moi. Sa peau est chaude. Elle sent le tabac et la crème pour les mains.
Elle commence par mon cou. Des baisers lents, puis plus bas, sur la clavicule, sur le dessus des seins. Elle prend un mamelon dans sa bouche, le suce doucement, le pince entre ses lèvres. L’autre main caresse mon ventre, descend, s’arrête juste au-dessus du pubis. Elle attend.
— Toujours d’accord ?
— Oui.
Ses doigts glissent entre mes cuisses. Je suis déjà humide. Elle le remarque et sourit contre ma peau. Elle écarte mes lèvres, trouve mon clitoris, le caresse à plat d’abord, puis du bout de l’index, un rythme patient, régulier. Je ferme les yeux. Une main dans ses cheveux courts.
Elle descend plus bas. Sa bouche remplace ses doigts. Sa langue est large, un peu hésitante au début, puis de plus en plus sûre. Elle lèche de bas en haut, s’attarde, suce doucement. Un doigt s’enfonce, puis deux. Elle les courbe. Je me cambre. Le plaisir monte trop vite. Je ne sais pas recevoir comme ça. Je ne sais pas juste… laisser faire.
— Lou…
— Chut. Je m’occupe de toi.
Elle continue. Plus lentement quand je me tends trop, plus appuyé quand je me détends. Je jouis presque malgré moi, les cuisses tremblantes autour de sa tête, un gémissement que j’étouffe dans mon poing. Les contractions sont fortes. Elle reste jusqu’à la fin, langue douce, doigts immobiles à l’intérieur.
Quand elle remonte, je la tire contre moi. On s’embrasse. J’ai son goût sur la langue. Je veux la toucher aussi. Je glisse une main entre ses jambes. Elle est chaude, glissante. Elle écarte les cuisses pour me laisser la place. Je la caresse comme elle m’a caressée : lentement, attentivement. Elle gémit contre mon épaule. Je descends à mon tour. Sa peau sent le savon. Je lèche, j’explore, je trouve le rythme qui la fait respirer plus fort. Elle jouit plus vite que moi, une main serrée dans mes cheveux, un petit cri étouffé.
On reste allongées l’une contre l’autre après. Elle trace des cercles absents sur mon épaule. Je regarde le plafond. Une seule fois, l’image d’Elena traverse mon esprit. Je la chasse tout de suite. Ce n’est pas le moment. Ce n’est pas elle.
Après, Lou a allumé une autre cigarette volée à la fenêtre ouverte, emmitouflée dans la couverture. Je suis restée allongée à la regarder, avec ce corps que je connais depuis six ans et que je découvrais ce soir, et je me sentais bien. Mieux que depuis longtemps.
— Ça n’a rien réglé, hein ? a-t-elle dit sans se retourner.
— Non.
— Tant pis. C’était bien quand même.
— Oui. C’était bien.
Elle est revenue se coucher et s’est endormie presque aussitôt, une main posée sur ma hanche, avec le naturel de quelqu’un qui n’a aucune limite à négocier. Moi, je ne dormais pas. Je pensais à Anne, à sa valise sur le pas de la porte. Tu ne demandes jamais rien. Ce soir, j’avais demandé. Une fois, à Lou, et Lou avait répondu.
Vers quatre heures, j’ai décidé que je leur parlerais le lendemain. Des deux centimètres, uniquement. De rien d’autre.
Je suis redescendue au premier par l’escalier. Au deuxième, devant la porte d’Elena, je ne me suis pas arrêtée.
Je commence par une chose très petite. La salière.
C’est un mercredi, sous la tente de la cantine, près du chalet. Il fait froid, les radiateurs à gaz ronflent, et tout le monde mange de la soupe d’orge en soufflant sur sa cuillère. Elena tend la main vers la salière, au milieu de la table. Bastien l’a déjà poussée vers elle. Il ne l’a pas regardée, il parlait à Jonas. Sa main a bougé toute seule, une seconde avant la sienne.
Je l’ai noté. Pas dans le carnet : dans la tête, à la place où je range les choses qui ne me regardent pas.
Le lendemain, c’est l’écharpe. Elle la laisse sur le dossier d’une chaise dans le salon bleu, il la lui ramène sans rien dire et la lui passe autour du cou, un geste rapide, presque distrait, qu’on ne fait qu’avec quelqu’un dont on connaît déjà la nuque. Le surlendemain, c’est le bonnet. Elle porte le bonnet gris qu’il avait sur la tête depuis dix jours, et personne ne semble le remarquer à part moi.
Rien de tout ça ne m’appartient. Ce sont les petits signes que deux personnes laissent derrière elles quand elles se croient invisibles, et d’habitude je les laisse passer. Il y en a sur chaque tournage. Deux comédiens, un chef électro et une costumière, une scripte et un producteur marié. Je n’en fais jamais rien.
Puis il y a eu mardi.
–––
La scène 18, c’est la baignoire. Claire et Simon, un soir d’hiver, dans le bain, elle adossée contre lui, ils parlent de leurs pères. Une scène douce, presque sans mouvement, qu’on a mis deux heures à fixer. La main de Simon est posée à plat sur le ventre de Claire, au-dessus du nombril. Pas plus bas. Elena l’avait dit très clairement, et je l’avais noté au crayon avec l’heure : 11 h 40.
À la troisième prise, la main a glissé. Deux centimètres, peut-être trois, sous la ligne du nombril. Lentement, sans intention, avec le mouvement de l’eau et de la respiration. Elena n’a pas réagi. Bastien non plus. Je ne suis même pas sûre qu’il s’en soit rendu compte.
Après la prise, j’ai demandé à Elena si ça allait. Elle m’a regardée avec étonnement, les cheveux trempés, une serviette sur les épaules.
— Oui. Pourquoi ?
Elle ne l’avait pas senti, ou alors ça ne l’avait pas gênée. Et c’est ça qui m’a tenue éveillée cette nuit-là. Pas les deux centimètres en eux-mêmes : le fait qu’ils n’aient compté pour personne.
Je connais ce mécanisme. Il y a trois ans, sur un film tourné en bord de mer, deux comédiens qui vivaient ensemble jouaient un couple. Je les ai laissés faire, parce qu’ils étaient ensemble, parce qu’ils riaient entre les prises et que je me disais qu’ils savaient mieux que moi ce qu’ils s’autorisaient. À la fin du tournage, dans un café, la comédienne m’a raconté qu’il y avait eu une scène, un après-midi, où il était allé plus loin que ce qu’on avait fixé. Elle n’avait rien dit. Il était son compagnon, elle ne voulait pas faire d’histoire devant l’équipe, et puis la veille, chez eux, elle n’aurait rien trouvé à redire. Ils se sont séparés six mois plus tard. Je ne sais pas si c’est lié. Je sais que je n’ai rien vu, ou que j’ai vu et que je n’ai rien fait, et que je me le reproche encore.
Je l’ai vu sur d’autres plateaux aussi. Ce que deux corps s’autorisent la nuit finit par passer dans le jour, sans que personne le décide. La limite fixée à 11 h 40 bouge de deux centimètres, et comme la veille, dans une chambre, elle n’existait plus du tout, ça semble négligeable. Un jour, elle bouge de dix, et ce jour-là, il est possible que l’un des deux ne soit pas d’accord et ne dise rien, parce que la nuit d’avant il l’était.
Le soir même, en montant glisser sous les portes les notes pour les scènes du lendemain, comme je le fais chaque soir, j’ai vu Bastien sortir de la chambre d’Elena. Il était pieds nus, ses chaussures à la main, et il marchait sur la pointe des pieds sur la moquette à losanges, avec des précautions de cambrioleur. Il ne m’a pas vue. J’ai reculé dans la cage d’escalier et j’ai attendu que son pas disparaisse vers le troisième.
Je suis restée longtemps dans l’escalier, avec mes feuilles à la main.
–––
Mon code est simple. Ce qu’ils vivent la nuit ne me regarde pas. Ce qui se passe sur le plateau me regarde entièrement. Les deux centimètres de mardi sont sur le plateau. Donc ils me regardent. Il faut que je leur en parle.
J’ai mis cinq jours à le faire.
Pendant ces cinq jours, je me suis posé la même question en boucle, dans ma chambre, pendant mes exercices de genou, dans la camionnette, sous la tente de la cantine. Est-ce que je veux leur parler pour protéger Elena, ou pour me mettre entre eux ? Si je leur parle, est-ce que c’est la coordinatrice qui parle, ou la femme qui a effacé une ligne au crayon il y a deux semaines parce qu’elle n’avait rien à faire dans son carnet ? Je n’ai pas trouvé de réponse. Je sais seulement que je n’ai jamais hésité cinq jours pour une chose pareille, et que c’est bien la preuve que quelque chose ne va pas.
Le deuxième soir, j’ai écrit ce que je voulais leur dire, sur une page du carnet. Je l’ai relue et je l’ai déchirée, parce qu’il y avait trop de phrases et que chaque phrase de trop me paraissait suspecte. Le troisième matin, par la fenêtre de ma chambre, j’ai vu Elena descendre seule au lac à sept heures, avec le bonnet gris, et s’asseoir au bout du ponton. Elle y est restée vingt minutes sans bouger. Je suis restée vingt minutes à la fenêtre. Quand elle est remontée, je me suis aperçue que mon thé était froid et que je n’avais pas fait mes exercices.
Le soir, j’ai repris la feuille de la scène 47, celle où je me suis arrêtée au temps six. J’ai écrit le temps sept. La lumière qu’on laisse. Puis j’ai posé le crayon et je n’ai pas pu écrire le huitième.
Lou s’en est aperçue avant moi, évidemment. Lou voit tout, c’est son métier.
C’était samedi soir, sur la terrasse de l’hôtel. Il faisait très froid. Elle fumait une des cigarettes de Serge, qu’elle lui vole depuis le début du tournage, et moi je buvais une tisane qui refroidissait dans ma main.
— Tu sais que tu arrêtes de respirer quand elle entre dans une pièce ?
Je n’ai pas répondu.
— Je t’ai vue faire au bar, l’autre soir. Et au chalet. Et sous la tente. Tu la regardes, puis tu regardes ton carnet comme si tu allais y trouver une solution.
— Il n’y a pas de solution.
— Non.
Elle a écrasé sa cigarette dans un pot de géraniums morts.
— Fais attention à toi, Maud. Tu passes ta vie à faire attention aux autres. Fais attention à toi, pour une fois.
Lou a divorcé l’an dernier d’un ingénieur du son qui l’emmenait tourner partout avec lui. Depuis, elle dit qu’elle préfère les gens qu’on peut quitter le matin sans se fâcher, et elle le dit en riant, mais je ne suis pas sûre qu’elle plaisante.
On se connaît depuis six ans, Lou et moi. Deux films ensemble, et un soir de fin de tournage, il y a trois ans, où on a failli, et puis non, parce qu’Anne m’attendait à la maison. On n’en a jamais reparlé. Elle me l’a rappelé ce soir-là, sur la terrasse, avec un petit sourire en coin.
— Si tu veux penser à autre chose une nuit, je suis au troisième. Sans suite. Sans promesse. Et tu pourras me faire remplir une feuille, si ça te rassure.
J’ai ri. Pour la première fois depuis cinq jours, j’ai ri pour de vrai, et ma tisane a débordé sur mes doigts.
Je suis montée au troisième une heure plus tard. Elle m’a ouvert en pull, pieds nus. Avant d’entrer, je lui ai demandé si elle était sûre.
— Maud, a-t-elle dit. Entre.
Elle ferme la porte. La chambre sent le tabac froid et le savon de l’hôtel. Lou me regarde une seconde, puis elle rit tout bas.
— Tu as l’air d’une stagiaire qui attend les consignes.
— Je ne sais pas faire ça, je réponds. Pas… comme ça.
— Alors on va apprendre. Viens ici.
Elle m’attire vers le lit. On s’assoit. Elle relève mon pull, lentement, et l’enlève. Ses mains sont chaudes. Elle les pose à plat sur mes épaules, puis descend le long de mes bras, comme pour me rassurer. Je suis tendue. Elle le sent.
— Qu’est-ce que tu veux ? demande-t-elle.
La question me bloque. Je ne demande jamais rien. Personne ne me pose jamais cette question non plus. Je reste silencieuse une seconde de trop.
— Maud. Dis-moi.
— Que tu m’embrasses, finis-je par dire. Et… que tu me touches. Comme tu veux. Mais lentement.
Elle sourit. Elle m’embrasse. Lèvres d’abord, puis langue, douce, sans se presser. Une main glisse dans mon dos, sous le soutien-gorge, le détache d’un geste habile. Je ris contre sa bouche, nerveuse.
— Six ans que tu portes des trucs aussi laids, murmure-t-elle. C’est un crime.
Elle m’allonge. Elle enlève le reste. Je reste nue sur le drap, un peu perdue. Lou se déshabille vite, sans cérémonie, et s’allonge à côté de moi. Sa peau est chaude. Elle sent le tabac et la crème pour les mains.
Elle commence par mon cou. Des baisers lents, puis plus bas, sur la clavicule, sur le dessus des seins. Elle prend un mamelon dans sa bouche, le suce doucement, le pince entre ses lèvres. L’autre main caresse mon ventre, descend, s’arrête juste au-dessus du pubis. Elle attend.
— Toujours d’accord ?
— Oui.
Ses doigts glissent entre mes cuisses. Je suis déjà humide. Elle le remarque et sourit contre ma peau. Elle écarte mes lèvres, trouve mon clitoris, le caresse à plat d’abord, puis du bout de l’index, un rythme patient, régulier. Je ferme les yeux. Une main dans ses cheveux courts.
Elle descend plus bas. Sa bouche remplace ses doigts. Sa langue est large, un peu hésitante au début, puis de plus en plus sûre. Elle lèche de bas en haut, s’attarde, suce doucement. Un doigt s’enfonce, puis deux. Elle les courbe. Je me cambre. Le plaisir monte trop vite. Je ne sais pas recevoir comme ça. Je ne sais pas juste… laisser faire.
— Lou…
— Chut. Je m’occupe de toi.
Elle continue. Plus lentement quand je me tends trop, plus appuyé quand je me détends. Je jouis presque malgré moi, les cuisses tremblantes autour de sa tête, un gémissement que j’étouffe dans mon poing. Les contractions sont fortes. Elle reste jusqu’à la fin, langue douce, doigts immobiles à l’intérieur.
Quand elle remonte, je la tire contre moi. On s’embrasse. J’ai son goût sur la langue. Je veux la toucher aussi. Je glisse une main entre ses jambes. Elle est chaude, glissante. Elle écarte les cuisses pour me laisser la place. Je la caresse comme elle m’a caressée : lentement, attentivement. Elle gémit contre mon épaule. Je descends à mon tour. Sa peau sent le savon. Je lèche, j’explore, je trouve le rythme qui la fait respirer plus fort. Elle jouit plus vite que moi, une main serrée dans mes cheveux, un petit cri étouffé.
On reste allongées l’une contre l’autre après. Elle trace des cercles absents sur mon épaule. Je regarde le plafond. Une seule fois, l’image d’Elena traverse mon esprit. Je la chasse tout de suite. Ce n’est pas le moment. Ce n’est pas elle.
Après, Lou a allumé une autre cigarette volée à la fenêtre ouverte, emmitouflée dans la couverture. Je suis restée allongée à la regarder, avec ce corps que je connais depuis six ans et que je découvrais ce soir, et je me sentais bien. Mieux que depuis longtemps.
— Ça n’a rien réglé, hein ? a-t-elle dit sans se retourner.
— Non.
— Tant pis. C’était bien quand même.
— Oui. C’était bien.
Elle est revenue se coucher et s’est endormie presque aussitôt, une main posée sur ma hanche, avec le naturel de quelqu’un qui n’a aucune limite à négocier. Moi, je ne dormais pas. Je pensais à Anne, à sa valise sur le pas de la porte. Tu ne demandes jamais rien. Ce soir, j’avais demandé. Une fois, à Lou, et Lou avait répondu.
Vers quatre heures, j’ai décidé que je leur parlerais le lendemain. Des deux centimètres, uniquement. De rien d’autre.
Je suis redescendue au premier par l’escalier. Au deuxième, devant la porte d’Elena, je ne me suis pas arrêtée.
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Je suis pris dans cette histoire, ces personnages sont magnifiques, j'attends la suite avec impatience 🥰🥰
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