Scène 47 : Chapitre 7 - Scène 12
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 28-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Bastien]
On répète la scène 12 dans la salle de bal, sur un vrai lit.
Karim est allé le chercher dans une chambre du quatrième avec deux machinistes, et ils l’ont descendu par l’escalier de service parce que l’ascenseur a refusé d’ouvrir ses portes. C’est un grand lit en fer, avec un matelas qui sent la naphtaline et des draps que la costumière a choisis « un peu fatigués, parce que Claire et Simon n’ont pas d’argent ». Il trône au milieu du parquet, sous un lustre emmailloté, entre les tapis bleus et les chaises. On dirait une installation dans un musée. Jonas, qui passe la tête par la porte, dit qu’il ne manque plus qu’un petit carton avec le prix.
J’ai à peine dormi. J’ai rêvé que c’était moi qui tombais du lit, et que personne ne venait me relever.
Avant de commencer, Maud pose les règles. En répétition, on reste habillés : t-shirt, pantalon souple, chaussettes.
— Le corps apprend le chemin maintenant. La peau viendra au tournage.
Elle a imprimé la scène, et à côté de chaque ligne du scénario, elle a ajouté une colonne qu’elle appelle « les temps », comme en danse. Il y en a quatorze. Elle nous les lit un par un.
— Temps un : la porte. Simon embrasse Claire contre la porte. Main droite sur la nuque, main gauche sur la hanche, par-dessus le pull. Trois secondes. Temps deux : ils reculent jusqu’au lit. Six pas. Elle marche en arrière, il la guide.
J’écoute et je me dis que c’est absurde. Trois secondes pour un baiser. Six pas jusqu’à un lit. De toute ma vie, je n’ai jamais compté mes pas jusqu’à un lit. Je regarde Elena pour voir si elle trouve ça aussi ridicule que moi. Elle écoute Maud très sérieusement, en hochant la tête à chaque temps, comme quelqu’un qui note un itinéraire.
Hugo est assis sur une chaise en face du lit, le scénario sur les genoux, et il a déjà les yeux brillants alors qu’on n’a encore rien fait. Lou est debout à côté de lui, avec une petite caméra au bout d’une perche. Elle filme les répétitions pour préparer ses cadres.
On marque les temps une première fois, très lentement, sans jouer. Main sur la nuque. Je compte dans ma tête : un, deux, trois. Je lâche. Six pas. Elena recule, je la guide, je compte. Au quatrième pas, je lui marche sur le pied.
— Pardon.
— Ce n’est rien. Tu as de grands pieds.
— Quarante-six.
— Ça se voit.
On recommence.
Temps trois : ils tombent sur le lit, elle d’abord, lui ensuite, en appui sur les avant-bras pour ne jamais peser sur elle. Temps quatre : il essaie de lui enlever son pull, le pull reste coincé sur sa tête, elle se débat à l’intérieur, et il ne sait plus quoi faire.
Au temps quatre, pendant qu’Elena gigote dans son pull, je lève les yeux et je vois l’objectif de Lou à cinquante centimètres de ma figure. Je me fige. Complètement. Les bras en l’air, les mains accrochées à la laine. Je ne sais plus du tout ce que je fais là.
— Continue, dit Hugo doucement.
Je n’y arrive pas. J’ai joué devant quarante-deux personnes, devant dix-neuf, une fois devant trois cents dans un festival d’été, et je n’ai jamais eu peur. Mais une salle, c’est loin, c’est dans le noir, ça respire tout seul. Cet œil noir à cinquante centimètres, qui me regarde tenir un pull par les manches, c’est autre chose.
— Oublie-moi, dit Lou.
— Je veux bien. Tu as une méthode ?
Elle rit. Elena a sorti la tête du pull. Elle a les cheveux pleins d’électricité, dressés dans tous les sens, et elle me regarde d’en bas.
— Regarde-moi. Pas elle. Moi.
Je la regarde. Ses yeux gris, ses cheveux électriques. Elle ne sourit pas, elle attend. Au bout d’un moment, j’oublie la perche. Pas complètement, mais assez.
— On reprend au temps quatre, dit Maud.
Je retrouve le pull, ses bras qui se débattent dedans. Temps cinq : elle se met à rire, d’abord étouffé sous la laine, puis franchement quand sa tête sort. Temps six à neuf : ils roulent, il la chatouille sans le vouloir, elle se retrouve au bord du matelas. Temps dix : elle rit si fort qu’elle tombe.
Maud a posé un tapis bleu au pied du lit, côté fenêtre. Elena nous montre comment elle va tomber. Elle se laisse glisser d’un bloc, l’épaule d’abord, puis la hanche, en roulant à moitié. Elle se relève d’un bond. On voit qu’elle a déjà fait ça cent fois.
— Et moi ? je demande. Je me retourne de quel côté ?
Toute la nuit, je me suis posé la question. C’est idiot, mais c’est la seule chose qui me faisait peur dans cette scène.
— À gauche, dit Maud. Tu te retournes vers la gauche, tu te penches par-dessus le bord. Et tu ne lui tends pas la main tout de suite. Tu la regardes d’abord.
— Pourquoi pas tout de suite ?
C’est Hugo qui répond, sans lever les yeux de son scénario.
— Parce que c’est là que Simon comprend qu’il l’aime. Il faut qu’il la regarde avant de la relever. Deux secondes. Peut-être trois.
J’en ai la chair de poule. Je ne dis rien. Je me retourne vers la gauche, je me penche par-dessus le bord, et je regarde Elena, allongée sur le tapis bleu, qui fait semblant de rire. Je la regarde deux secondes, peut-être trois. Puis je tends la main.
Temps onze : elle attrape mon t-shirt et me tire. Je tombe à côté d’elle, en me rattrapant sur les coudes. Temps douze : ils sont par terre, ils se regardent. Temps treize : un baiser, plus lent que le premier. Cinq secondes. Temps quatorze : noir.
À midi, on mange des sandwichs assis sur le bord du lit en fer, parce que c’est le seul endroit de la salle de bal où on n’a pas froid aux fesses. Maud vient s’asseoir sur une chaise en face de moi, son sandwich à la main.
— La caméra de Lou, ça va aller ?
— Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’elle voit tout.
— Elle voit tout. C’est son métier. Pense à l’objectif comme à un spectateur du premier rang qui aurait oublié ses lunettes. Il est tout près, mais il ne distingue pas grand-chose, et il est de ton côté.
Je la regarde. Elle mâche son sandwich très sérieusement. Je ne sais pas si elle plaisante. Mais l’après-midi, chaque fois que la perche s’approche, je pense au monsieur du premier rang sans ses lunettes, et ça m’aide.
On enchaîne les temps toute la matinée, puis tout l’après-midi. Un, puis un et deux, puis un à cinq. Maud corrige : ma main gauche est trop haute sur la hanche, je dois appuyer moins fort sur les avant-bras, sinon je tremble. Elena lui demande de décaler le temps trois : elle préfère tomber sur le lit en se retournant, pour ne pas avoir le dos à la caméra. Maud note, me demande si ça me va. Ça me va. Tout me va, en fait. J’ai l’impression d’apprendre une chorégraphie dans une langue que je ne parle pas encore.
Et puis, vers le milieu de l’après-midi, sans que je sache à quel moment exactement, je cesse de trouver ça absurde.
Je ne l’ai pas vu venir. On en est à la cinquième ou sixième fois qu’on enchaîne les quatorze temps, et je m’aperçois que je ne compte plus. Mes mains savent où elles vont. Elles n’ont plus besoin de moi. Et comme elles n’ont plus besoin de moi, je suis libre de faire autre chose. D’habitude, dans une scène d’amour, même au théâtre, même avec un simple baiser, je passe mon temps à me demander si j’ai le droit : si ma main n’est pas trop basse, si je ne vais pas trop loin, si l’autre n’est pas en train de serrer les dents sans rien dire. Ici, je n’ai plus à me le demander. Tout est écrit, et elle a dit oui à chaque ligne. Moi aussi.
Alors toute l’attention que je mettais à deviner, je peux la mettre ailleurs. Dans le regard. Dans le souffle. Dans le rire d’Elena quand elle se débat sous le pull, que j’entends vraiment pour la première fois, parce que je ne suis plus occupé à avoir peur.
— Encore une fois, dit Hugo. Sans s’arrêter. Pour moi.
On la fait sans s’arrêter. La porte, les six pas, la chute sur le lit. Le pull, le rire. Elena qui glisse côté fenêtre et tombe sur le tapis bleu en riant. Je me retourne vers la gauche, je me penche par-dessus le bord. Elle est là, en bas, les cheveux en désordre, la joue rouge d’avoir ri, et pendant deux ou trois secondes que je ne compte pas, j’oublie que c’est la scène 12. J’oublie Lou et sa perche. J’oublie Hugo sur sa chaise. Il n’y a qu’elle, qui me regarde d’en bas et qui attend que je comprenne quelque chose.
Je tends la main. Elle me tire. Je tombe.
— Merci, dit Maud.
On se relève. Personne ne parle. Hugo s’essuie les yeux avec la manche de son pull gris. Lou abaisse sa perche. Elena rattache ses cheveux sans me regarder, et je remarque que ses mains tremblent un peu. Les miennes aussi.
Le soir, dans ma chambre sous les combles, je me cogne une nouvelle fois au plafond en entrant. Je m’assois sur le lit, j’enlève mes chaussures, et je me rends compte que depuis la porte, j’ai compté mes pas.
Il y en a six.
Mon téléphone sonne à vingt-trois heures dix. Jeanne. Elle sort de scène, je l’entends à sa voix, un peu rauque, encore pleine de Sonia.
— Alors ? Tu l’as embrassée ?
— Quatorze temps.
— Quoi ?
Je lui explique. La feuille de Maud, la colonne des temps, les trois secondes contre la porte, les six pas jusqu’au lit, le pull coincé sur la tête, la chute côté fenêtre. Elle rit tellement qu’elle doit poser le téléphone. Quand elle le reprend, sa voix a changé. Elle est chez elle, dans son lit, elle vient d’éteindre, elle me le dit.
— Raconte-moi les temps. Lentement. Un par un.
— Jeanne.
— Quoi ? Tu n’as pas le droit de me raconter ta journée ?
Je m’allonge sur mon lit, sous la pente du toit. Je recommence au temps un.
Jeanne est dans son lit, en ville. J’entends le froissement des draps quand elle s’installe.
— Raconte-moi les temps. Lentement. Un par un.
Sa voix est rauque, encore pleine de Sonia, et déjà autre chose.
— Temps un, je dis. Contre la porte. Main droite sur la nuque. Trois secondes.
— Trois secondes, répète-t-elle. Compte.
— Un… deux… trois.
Elle souffle doucement au bout du fil. Je l’entends bouger.
— Temps deux. Six pas jusqu’au lit. Elle marche en arrière, je la guide.
— Six pas. Compte-les.
— Un… deux… trois… quatre… cinq… six.
Un petit rire. Puis un silence plus chargé.
— Temps quatre, continue-t-elle. Le pull coincé sur la tête. Elle se débat. Tu ne sais plus quoi faire de tes mains.
— Jeanne…
— Compte. Ou invente. Mais continue.
J’obéis. Ma voix est plus basse. Dans le noir de la chambre sous les combles, une main a déjà glissé sous mon boxer. Je suis dur depuis le temps trois.
— Temps cinq. Elle rit. Sous le pull d’abord, puis franchement.
Jeanne imite le rire, tout bas, puis le rire devient un gémissement court.
— Temps six à neuf. Vous roulez. Tu la chatouilles sans le vouloir. Elle se retrouve au bord.
— Et toi ? je demande. Qu’est-ce que tu fais, là ?
— Je suis au bord aussi. Continue.
Je décris le temps dix. Elena qui glisse, qui tombe sur le tapis bleu. Le moment où je me penche, où je la regarde deux secondes, peut-être trois, avant de tendre la main. Pendant une fraction de seconde, c’est le vrai tapis bleu que je vois, les cheveux d’Elena en désordre, sa joue rouge. Je force l’image à s’effacer. Je ramène Jeanne.
— Temps onze. Elle m’attrape par le t-shirt et me tire. Je tombe à côté d’elle.
— Tu tombes, répète Jeanne. Et après ?
— Temps treize. Un baiser. Plus lent. Cinq secondes.
— Cinq. Compte.
— Un… deux… trois…
Sa respiration s’est accélérée. J’entends le bruit humide de ses doigts. Elle ne le cache pas.
— Quatre… cinq.
— Et le noir, murmure-t-elle.
On ne parle plus pendant un moment. Seulement les souffles. Je me caresse au rythme de sa voix, même quand elle ne dit plus rien. Elle gémit plus fort, un son qu’elle étouffe à moitié dans l’oreiller.
— Temps de Jeanne, dit-elle tout à coup, espiègle et un peu essoufflée. Tu es ici. Dans mon lit. Tu es entre mes jambes. Ta bouche est sur moi. Compte les coups de langue.
— Un… deux… trois…
— Plus lent.
— Un…… deux…… trois……
Elle jure tout bas. Sa main va plus vite. La mienne aussi. L’image du tapis bleu revient une seconde ; je la chasse encore. Je me concentre sur le bruit de Jeanne, sur sa voix qui compte maintenant avec moi, en désordre.
— Quatre… merde… cinq…
Elle jouit la première, un cri court, étouffé, puis un rire tremblant. Le son me tire avec elle. Je viens dans ma main, les dents serrées, le téléphone chaud contre mon oreille.
Silence. Seulement les respirations qui se calment.
— Bonne nuit, Astrov, dit-elle enfin, d’une voix ensommeillée.
— Bonne nuit.
Elle raccroche. Le téléphone est chaud dans ma main. Je reste allongé dans le noir, content, un peu honteux sans savoir exactement de quoi. Au bout d’un moment, je m’aperçois que je ne sais plus très bien à qui je pensais au temps dix.
On répète la scène 12 dans la salle de bal, sur un vrai lit.
Karim est allé le chercher dans une chambre du quatrième avec deux machinistes, et ils l’ont descendu par l’escalier de service parce que l’ascenseur a refusé d’ouvrir ses portes. C’est un grand lit en fer, avec un matelas qui sent la naphtaline et des draps que la costumière a choisis « un peu fatigués, parce que Claire et Simon n’ont pas d’argent ». Il trône au milieu du parquet, sous un lustre emmailloté, entre les tapis bleus et les chaises. On dirait une installation dans un musée. Jonas, qui passe la tête par la porte, dit qu’il ne manque plus qu’un petit carton avec le prix.
J’ai à peine dormi. J’ai rêvé que c’était moi qui tombais du lit, et que personne ne venait me relever.
Avant de commencer, Maud pose les règles. En répétition, on reste habillés : t-shirt, pantalon souple, chaussettes.
— Le corps apprend le chemin maintenant. La peau viendra au tournage.
Elle a imprimé la scène, et à côté de chaque ligne du scénario, elle a ajouté une colonne qu’elle appelle « les temps », comme en danse. Il y en a quatorze. Elle nous les lit un par un.
— Temps un : la porte. Simon embrasse Claire contre la porte. Main droite sur la nuque, main gauche sur la hanche, par-dessus le pull. Trois secondes. Temps deux : ils reculent jusqu’au lit. Six pas. Elle marche en arrière, il la guide.
J’écoute et je me dis que c’est absurde. Trois secondes pour un baiser. Six pas jusqu’à un lit. De toute ma vie, je n’ai jamais compté mes pas jusqu’à un lit. Je regarde Elena pour voir si elle trouve ça aussi ridicule que moi. Elle écoute Maud très sérieusement, en hochant la tête à chaque temps, comme quelqu’un qui note un itinéraire.
Hugo est assis sur une chaise en face du lit, le scénario sur les genoux, et il a déjà les yeux brillants alors qu’on n’a encore rien fait. Lou est debout à côté de lui, avec une petite caméra au bout d’une perche. Elle filme les répétitions pour préparer ses cadres.
On marque les temps une première fois, très lentement, sans jouer. Main sur la nuque. Je compte dans ma tête : un, deux, trois. Je lâche. Six pas. Elena recule, je la guide, je compte. Au quatrième pas, je lui marche sur le pied.
— Pardon.
— Ce n’est rien. Tu as de grands pieds.
— Quarante-six.
— Ça se voit.
On recommence.
Temps trois : ils tombent sur le lit, elle d’abord, lui ensuite, en appui sur les avant-bras pour ne jamais peser sur elle. Temps quatre : il essaie de lui enlever son pull, le pull reste coincé sur sa tête, elle se débat à l’intérieur, et il ne sait plus quoi faire.
Au temps quatre, pendant qu’Elena gigote dans son pull, je lève les yeux et je vois l’objectif de Lou à cinquante centimètres de ma figure. Je me fige. Complètement. Les bras en l’air, les mains accrochées à la laine. Je ne sais plus du tout ce que je fais là.
— Continue, dit Hugo doucement.
Je n’y arrive pas. J’ai joué devant quarante-deux personnes, devant dix-neuf, une fois devant trois cents dans un festival d’été, et je n’ai jamais eu peur. Mais une salle, c’est loin, c’est dans le noir, ça respire tout seul. Cet œil noir à cinquante centimètres, qui me regarde tenir un pull par les manches, c’est autre chose.
— Oublie-moi, dit Lou.
— Je veux bien. Tu as une méthode ?
Elle rit. Elena a sorti la tête du pull. Elle a les cheveux pleins d’électricité, dressés dans tous les sens, et elle me regarde d’en bas.
— Regarde-moi. Pas elle. Moi.
Je la regarde. Ses yeux gris, ses cheveux électriques. Elle ne sourit pas, elle attend. Au bout d’un moment, j’oublie la perche. Pas complètement, mais assez.
— On reprend au temps quatre, dit Maud.
Je retrouve le pull, ses bras qui se débattent dedans. Temps cinq : elle se met à rire, d’abord étouffé sous la laine, puis franchement quand sa tête sort. Temps six à neuf : ils roulent, il la chatouille sans le vouloir, elle se retrouve au bord du matelas. Temps dix : elle rit si fort qu’elle tombe.
Maud a posé un tapis bleu au pied du lit, côté fenêtre. Elena nous montre comment elle va tomber. Elle se laisse glisser d’un bloc, l’épaule d’abord, puis la hanche, en roulant à moitié. Elle se relève d’un bond. On voit qu’elle a déjà fait ça cent fois.
— Et moi ? je demande. Je me retourne de quel côté ?
Toute la nuit, je me suis posé la question. C’est idiot, mais c’est la seule chose qui me faisait peur dans cette scène.
— À gauche, dit Maud. Tu te retournes vers la gauche, tu te penches par-dessus le bord. Et tu ne lui tends pas la main tout de suite. Tu la regardes d’abord.
— Pourquoi pas tout de suite ?
C’est Hugo qui répond, sans lever les yeux de son scénario.
— Parce que c’est là que Simon comprend qu’il l’aime. Il faut qu’il la regarde avant de la relever. Deux secondes. Peut-être trois.
J’en ai la chair de poule. Je ne dis rien. Je me retourne vers la gauche, je me penche par-dessus le bord, et je regarde Elena, allongée sur le tapis bleu, qui fait semblant de rire. Je la regarde deux secondes, peut-être trois. Puis je tends la main.
Temps onze : elle attrape mon t-shirt et me tire. Je tombe à côté d’elle, en me rattrapant sur les coudes. Temps douze : ils sont par terre, ils se regardent. Temps treize : un baiser, plus lent que le premier. Cinq secondes. Temps quatorze : noir.
À midi, on mange des sandwichs assis sur le bord du lit en fer, parce que c’est le seul endroit de la salle de bal où on n’a pas froid aux fesses. Maud vient s’asseoir sur une chaise en face de moi, son sandwich à la main.
— La caméra de Lou, ça va aller ?
— Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’elle voit tout.
— Elle voit tout. C’est son métier. Pense à l’objectif comme à un spectateur du premier rang qui aurait oublié ses lunettes. Il est tout près, mais il ne distingue pas grand-chose, et il est de ton côté.
Je la regarde. Elle mâche son sandwich très sérieusement. Je ne sais pas si elle plaisante. Mais l’après-midi, chaque fois que la perche s’approche, je pense au monsieur du premier rang sans ses lunettes, et ça m’aide.
On enchaîne les temps toute la matinée, puis tout l’après-midi. Un, puis un et deux, puis un à cinq. Maud corrige : ma main gauche est trop haute sur la hanche, je dois appuyer moins fort sur les avant-bras, sinon je tremble. Elena lui demande de décaler le temps trois : elle préfère tomber sur le lit en se retournant, pour ne pas avoir le dos à la caméra. Maud note, me demande si ça me va. Ça me va. Tout me va, en fait. J’ai l’impression d’apprendre une chorégraphie dans une langue que je ne parle pas encore.
Et puis, vers le milieu de l’après-midi, sans que je sache à quel moment exactement, je cesse de trouver ça absurde.
Je ne l’ai pas vu venir. On en est à la cinquième ou sixième fois qu’on enchaîne les quatorze temps, et je m’aperçois que je ne compte plus. Mes mains savent où elles vont. Elles n’ont plus besoin de moi. Et comme elles n’ont plus besoin de moi, je suis libre de faire autre chose. D’habitude, dans une scène d’amour, même au théâtre, même avec un simple baiser, je passe mon temps à me demander si j’ai le droit : si ma main n’est pas trop basse, si je ne vais pas trop loin, si l’autre n’est pas en train de serrer les dents sans rien dire. Ici, je n’ai plus à me le demander. Tout est écrit, et elle a dit oui à chaque ligne. Moi aussi.
Alors toute l’attention que je mettais à deviner, je peux la mettre ailleurs. Dans le regard. Dans le souffle. Dans le rire d’Elena quand elle se débat sous le pull, que j’entends vraiment pour la première fois, parce que je ne suis plus occupé à avoir peur.
— Encore une fois, dit Hugo. Sans s’arrêter. Pour moi.
On la fait sans s’arrêter. La porte, les six pas, la chute sur le lit. Le pull, le rire. Elena qui glisse côté fenêtre et tombe sur le tapis bleu en riant. Je me retourne vers la gauche, je me penche par-dessus le bord. Elle est là, en bas, les cheveux en désordre, la joue rouge d’avoir ri, et pendant deux ou trois secondes que je ne compte pas, j’oublie que c’est la scène 12. J’oublie Lou et sa perche. J’oublie Hugo sur sa chaise. Il n’y a qu’elle, qui me regarde d’en bas et qui attend que je comprenne quelque chose.
Je tends la main. Elle me tire. Je tombe.
— Merci, dit Maud.
On se relève. Personne ne parle. Hugo s’essuie les yeux avec la manche de son pull gris. Lou abaisse sa perche. Elena rattache ses cheveux sans me regarder, et je remarque que ses mains tremblent un peu. Les miennes aussi.
Le soir, dans ma chambre sous les combles, je me cogne une nouvelle fois au plafond en entrant. Je m’assois sur le lit, j’enlève mes chaussures, et je me rends compte que depuis la porte, j’ai compté mes pas.
Il y en a six.
Mon téléphone sonne à vingt-trois heures dix. Jeanne. Elle sort de scène, je l’entends à sa voix, un peu rauque, encore pleine de Sonia.
— Alors ? Tu l’as embrassée ?
— Quatorze temps.
— Quoi ?
Je lui explique. La feuille de Maud, la colonne des temps, les trois secondes contre la porte, les six pas jusqu’au lit, le pull coincé sur la tête, la chute côté fenêtre. Elle rit tellement qu’elle doit poser le téléphone. Quand elle le reprend, sa voix a changé. Elle est chez elle, dans son lit, elle vient d’éteindre, elle me le dit.
— Raconte-moi les temps. Lentement. Un par un.
— Jeanne.
— Quoi ? Tu n’as pas le droit de me raconter ta journée ?
Je m’allonge sur mon lit, sous la pente du toit. Je recommence au temps un.
Jeanne est dans son lit, en ville. J’entends le froissement des draps quand elle s’installe.
— Raconte-moi les temps. Lentement. Un par un.
Sa voix est rauque, encore pleine de Sonia, et déjà autre chose.
— Temps un, je dis. Contre la porte. Main droite sur la nuque. Trois secondes.
— Trois secondes, répète-t-elle. Compte.
— Un… deux… trois.
Elle souffle doucement au bout du fil. Je l’entends bouger.
— Temps deux. Six pas jusqu’au lit. Elle marche en arrière, je la guide.
— Six pas. Compte-les.
— Un… deux… trois… quatre… cinq… six.
Un petit rire. Puis un silence plus chargé.
— Temps quatre, continue-t-elle. Le pull coincé sur la tête. Elle se débat. Tu ne sais plus quoi faire de tes mains.
— Jeanne…
— Compte. Ou invente. Mais continue.
J’obéis. Ma voix est plus basse. Dans le noir de la chambre sous les combles, une main a déjà glissé sous mon boxer. Je suis dur depuis le temps trois.
— Temps cinq. Elle rit. Sous le pull d’abord, puis franchement.
Jeanne imite le rire, tout bas, puis le rire devient un gémissement court.
— Temps six à neuf. Vous roulez. Tu la chatouilles sans le vouloir. Elle se retrouve au bord.
— Et toi ? je demande. Qu’est-ce que tu fais, là ?
— Je suis au bord aussi. Continue.
Je décris le temps dix. Elena qui glisse, qui tombe sur le tapis bleu. Le moment où je me penche, où je la regarde deux secondes, peut-être trois, avant de tendre la main. Pendant une fraction de seconde, c’est le vrai tapis bleu que je vois, les cheveux d’Elena en désordre, sa joue rouge. Je force l’image à s’effacer. Je ramène Jeanne.
— Temps onze. Elle m’attrape par le t-shirt et me tire. Je tombe à côté d’elle.
— Tu tombes, répète Jeanne. Et après ?
— Temps treize. Un baiser. Plus lent. Cinq secondes.
— Cinq. Compte.
— Un… deux… trois…
Sa respiration s’est accélérée. J’entends le bruit humide de ses doigts. Elle ne le cache pas.
— Quatre… cinq.
— Et le noir, murmure-t-elle.
On ne parle plus pendant un moment. Seulement les souffles. Je me caresse au rythme de sa voix, même quand elle ne dit plus rien. Elle gémit plus fort, un son qu’elle étouffe à moitié dans l’oreiller.
— Temps de Jeanne, dit-elle tout à coup, espiègle et un peu essoufflée. Tu es ici. Dans mon lit. Tu es entre mes jambes. Ta bouche est sur moi. Compte les coups de langue.
— Un… deux… trois…
— Plus lent.
— Un…… deux…… trois……
Elle jure tout bas. Sa main va plus vite. La mienne aussi. L’image du tapis bleu revient une seconde ; je la chasse encore. Je me concentre sur le bruit de Jeanne, sur sa voix qui compte maintenant avec moi, en désordre.
— Quatre… merde… cinq…
Elle jouit la première, un cri court, étouffé, puis un rire tremblant. Le son me tire avec elle. Je viens dans ma main, les dents serrées, le téléphone chaud contre mon oreille.
Silence. Seulement les respirations qui se calment.
— Bonne nuit, Astrov, dit-elle enfin, d’une voix ensommeillée.
— Bonne nuit.
Elle raccroche. Le téléphone est chaud dans ma main. Je reste allongé dans le noir, content, un peu honteux sans savoir exactement de quoi. Au bout d’un moment, je m’aperçois que je ne sais plus très bien à qui je pensais au temps dix.
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