Scène 47 : Chapitre 5 - Le remplaçant

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 25-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Bastien]

Mon téléphone sonne à minuit sept. Un numéro inconnu. Jeanne, qui est venue après la représentation parce qu’on a joué devant dix-neuf personnes et qu’il fallait bien se consoler, me le tend en bâillant.

— Bastien Lachat ?
— Oui.
— Karim, premier assistant réalisateur sur La Saison creuse. Désolé pour l’heure. Est-ce que tu es libre sept semaines à partir de demain ?

Je crois d’abord à une blague. Mathieu en est capable. Mais Mathieu ne sait pas imiter quelqu’un de fatigué à ce point.

— Libre pour quoi ?
— Pour le rôle de Simon. Hugo te veut. Il faudrait que tu sois là demain en début d’après-midi.
— Et Castel ?

Un silence.

— Il n’est plus sur le film.
— Pourquoi ?
— Quelqu’un t’expliquera. Pas moi, et pas au téléphone.

Je dis oui. Je dis oui avant de savoir combien je serai payé, où je dormirai, ce que je vais faire de ma pièce. Jeanne, qui a tout entendu, articule en silence le mot « cachet » avec des yeux énormes. Je demande. Karim me dit que Serge Aubry m’appellera demain matin, que je recevrai les horaires de train par message, qu’il y en a un à six heures douze.

Quand je raccroche, Jeanne est assise en tailleur sur le lit.

— Tu vas jouer Simon.
— Je vais jouer Simon.
— Et Castel ?
— Parti. Je ne sais pas pourquoi.

On se regarde. On ne dit rien, mais on pense la même chose, et on n’a pas envie de le penser.

Il faut appeler Gilles. À minuit et demi, ce n’est pas l’idéal. Il décroche à la sixième sonnerie, m’écoute, se tait si longtemps que je crois qu’il s’est rendormi, puis il se met à crier. Il crie que c’est irresponsable, qu’il reste trois semaines de représentations, que je n’ai aucune parole. Je le laisse crier. Au bout d’un moment, il s’essouffle.

— Bon. Je reprendrai Astrov moi-même. Je connais le texte. J’ai cinquante-huit ans, le public verra un médecin fatigué. Tchekhov aurait adoré.
— Merci, Gilles.
— Ne me remercie pas. Sois bon. Et si tu passes à la télévision, dis le nom de la troupe.

Jeanne m’aide à faire ma valise. Enfin, elle ouvre mes tiroirs, me lance des chaussettes à la figure et commente chaque pull.

— Pas celui-là. Il te donne l’air d’un prof de géographie.
— Je suis censé jouer un type normal.
— Un type normal qui couche avec Elena Ravel.
— Qui fait semblant.
— C’est ce que disent tous les comédiens.

Elle plie mon pull de géographie et le met quand même dans la valise. Puis elle s’arrête, un caleçon à la main.

— C’est drôle, quand même. Tous les soirs, tu dis à Eléna que tu l’aimes. Et demain, tu pars jouer avec Elena.
— Sans accent.
— Sans accent.

Elle rit, mais pas longtemps. Elle pose le caleçon dans la valise, referme le couvercle et s’assoit dessus pour que je puisse tirer la fermeture éclair. Quand c’est fait, elle ne se relève pas.

— Viens là.

Sa voix est plus basse que d’habitude. Je m’approche. Elle tire mon t-shirt vers le bas jusqu’à ce que je sois à sa hauteur, puis elle m’embrasse. Pas le baiser léger, complice, des soirs ordinaires. Un baiser plus lent, plus appuyé, comme si elle voulait prendre le temps.

On bascule sur le lit. La valise glisse et tombe par terre avec un bruit sourd. On rit tous les deux. Elle se met à califourchon, encore habillée, et frotte son sexe contre le mien à travers le tissu. Je gémis. Elle sourit, un peu trop fière d’elle.

— Tu es déjà dur. C’est pour le film ou pour moi ?
— Pour toi.

C’est à moitié vrai. L’excitation du départ est là, sous la peau, mais ses mains qui glissent sous mon t-shirt, ses cuisses qui m’enserrent, ça reste bien réel.

Elle se relève juste assez pour tirer mon pantalon et mon slip. Son jean suit. Elle n’a pas de culotte. Elle s’assoit à nouveau, me prend en main, me guide. Je m’enfonce en elle d’un seul mouvement lent. Elle est déjà très mouillée. On reste un instant immobiles, le front collé, à respirer le même air.

Puis elle commence à bouger. Pas le rythme un peu paresseux des autres nuits. Quelque chose de plus présent, de plus attentif. Elle roule les hanches en cercles courts, puis plus longs, en gardant les yeux ouverts. Sa main glisse entre nous, trouve son clitoris, le caresse en même temps. L’autre main s’appuie sur mon torse, doigts écartés, comme pour mieux sentir.

— Tu vas me manquer, un peu, murmure-t-elle.

Je n’ai pas le temps de répondre. Elle se penche et m’embrasse pour que je n’aie pas à le faire. Sa langue est chaude, insistante. Je la tiens par les hanches, je l’aide à monter et descendre. Le lit grince. On s’en fout.

Elle change de position sans un mot, se met à quatre pattes, le visage dans l’oreiller. Je m’agenouille derrière elle, je la pénètre à nouveau. Plus profond. Elle pousse un petit cri étouffé, puis un rire court.

— Plus fort. Allez.

Je lui obéis. Les claquements de peau contre peau remplissent la petite chambre. Ma main glisse autour de sa taille, trouve son clitoris, le frotte en rythme. Elle se cambre davantage. Je sens les premières contractions autour de mon sexe. Elle jouit en silence d’abord, puis avec un gémissement plus long, plus ouvert que d’habitude. Ses muscles me serrent par vagues. Je tiens encore quelques secondes, puis je viens, enfoncé jusqu’au bout, le front entre ses omoplates, en sentant chaque pulsation.

On s’effondre sur le côté. Elle reste collée contre mon dos, une jambe passée par-dessus la mienne. Sa main caresse mon ventre, lentement, presque distraite. Plus tendre qu’elle ne le laisse voir d’habitude. Je ne le remarque pas vraiment. Je pense déjà au train de six heures douze, au scénario dans mon sac, à Elena Ravel qui a dit « laisse la lumière ».

Elle pose ses lèvres contre mon épaule.

— Sois meilleur que Castel.
— Promis.

Elle rit doucement contre ma peau. Sa main ne s’arrête pas. Elle trace des cercles absents sur mon ventre, descend un peu, remonte, comme si elle voulait garder le contact le plus longtemps possible. Je m’endors avant elle, pour une fois. Dans le noir, sa respiration reste calme, attentive, contre mon dos.

Le réveil sonne à cinq heures. Elle n’ouvre qu’un œil pendant que je m’habille.

— Rapporte-moi du fromage de là-haut.
— Promis.

Elle referme l’œil. Sa main, sur le drap encore chaud, reste ouverte là où j’étais.

Le réveil sonne à cinq heures. Jeanne ne se lève pas, mais elle ouvre un œil pendant que je m’habille.

— Rapporte-moi du fromage de là-haut.
— Promis.
— Et sois meilleur que Castel.

Elle referme l’œil. Je laisse la clé sur la table de la cuisine, comme d’habitude.

–––

Dans le train, je relis le scénario. J’ai gardé la version du casting, annotée au crayon. Je m’aperçois que je connais encore la scène 12 par cœur, et presque toute la 47. Je ne m’en étais pas rendu compte. Pendant tout l’été, sans le vouloir, j’ai gardé Simon quelque part.

À sept heures et demie, entre deux tunnels, Serge Aubry m’appelle. Il a une voix de fumeur et il ne dit ni bonjour ni au revoir. Il m’annonce un chiffre, me demande si ça me va, et raccroche quand je réponds oui. Le chiffre, c’est trois fois ce que je gagne en une saison au théâtre. Je le note au dos de mon billet, pour être sûr de ne pas l’avoir rêvé, et j’envoie une photo du billet à Jeanne, qui me répond par une rangée de points d’exclamation et une vache.

Sur mon téléphone, je cherche le nom de Castel. Je ne trouve qu’une brève, publiée à vingt-deux heures la veille : Damien Castel quitte le tournage de La Saison creuse pour raisons personnelles. Rien d’autre. Quand un acteur quitte un tournage au troisième jour pour raisons personnelles et qu’on appelle son remplaçant à minuit, ce n’est pas qu’il a attrapé la grippe.

Après le train, il y a un car qui monte en lacets pendant cinquante minutes, avec des virages si serrés que le chauffeur klaxonne avant chacun d’eux. Karim m’attend à l’arrêt avec une camionnette blanche. Il me serre la main, prend ma valise et la jette à l’arrière.

— Tu as fait bon voyage ?
— Il y avait des vaches.

Il me regarde d’un drôle d’air, puis il démarre sans rien dire. Au bout de deux virages, il se décide.

— Castel s’est mal comporté avec une comédienne. Il est parti. C’est tout ce que tu as besoin de savoir, et c’est déjà plus que ce que j’ai le droit de te dire.

Je hoche la tête. Je ne demande pas qui. Je le saurai bien assez tôt, et je n’ai pas envie de l’apprendre de lui.

À l’hôtel, tout le monde parle à voix basse. C’est la première chose que je remarque. On se croirait dans une maison où quelqu’un est malade à l’étage. Une femme aux cheveux courts, avec un appareil photo autour du cou, me serre la main dans le hall.

— Lou. Cheffe opératrice. Ne te vexe pas si on n’a pas l’air contents de te voir. On est contents.

Hugo Marchal descend l’escalier en courant et me serre dans ses bras beaucoup trop longtemps.

— Merci d’être venu. Je suis désolé qu’on ne t’ait pas pris la première fois.
— Moi aussi.

Il rit, et d’un seul coup il a dix ans de moins. Derrière lui, un homme en manteau, avec des lunettes au bout du nez, me tend une main qui m’écrase les doigts.

— Serge Aubry. Je vous ai eu au téléphone ce matin. Vous êtes moins cher que l’autre, c’est déjà ça.

Je ne sais pas si c’est une plaisanterie. Il ne sourit pas, mais Hugo, oui.

Puis une petite femme très droite, avec de longs cheveux gris attachés, s’avance.

— Maud Vidal. Coordinatrice d’intimité.
— Enchanté.

J’hésite, puis je demande :

— Est-ce que je dois savoir quelque chose avant de la rencontrer ?

Je ne dis pas qui. Elle comprend quand même. Elle me regarde longtemps, comme si elle vérifiait quelque chose sur ma figure.

— Vous devez savoir qu’elle décide de ce qui se passe. Vous aussi. Le reste, c’est à elle de vous le dire, si elle en a envie.
— D’accord.
— Atelier demain à dix heures, dans la salle de bal. Si vous avez des questions d’ici là, n’importe lesquelles, je suis au cent dix-huit.

Karim me conduit à ma chambre. Troisième étage, au fond du couloir, sous les combles, avec un plafond en pente contre lequel je me cogne en entrant.

— Ce n’est pas la chambre de l’autre, précise-t-il, alors que je n’ai rien demandé.

–––

Au dîner, je m’assois à côté de Jonas, qui joue le meilleur ami de Simon et qui m’explique qu’on aura quatre scènes ensemble, dont une où on vide une cave à vin. Il est gentil. Il parle beaucoup, et ça m’arrange. De temps en temps, quelqu’un à une autre table me regarde puis détourne les yeux. Je ne sais pas si on me trouve trop jeune, trop grand ou simplement pas assez connu. Je souris à tout le monde, et je mange ma purée.

Puis elle descend l’escalier.

Je la reconnais tout de suite, forcément. La série du jeudi soir, le film en noir et blanc, la voix que j’entendais dans ma tête au casting. Sauf qu’en vrai, elle ne ressemble à aucune des trois. Elle porte un pull bleu marine et un jean, les cheveux attachés à la va-vite. Elle a l’air plus petite qu’à l’écran. Non, pas plus petite. Plus fatiguée.

Je me lève trop vite. Ma chaise bascule en arrière et tombe sur le parquet avec un bruit qui fait sursauter toute la salle. Je la ramasse. Quand je me redresse, elle est devant moi.

— Bienvenue.

Elle me tend la main. Elle a la main froide, très froide.

— Merci. Bastien.
— Je sais.

Elle garde ma main une seconde, pas plus.

— Tu sais pourquoi tu es là ?
— Plus ou moins.
— Bien.

Et elle va s’asseoir à l’autre bout de la table, à côté de Lou, sans se retourner.

Jonas se penche vers moi et me dit qu’elle est comme ça, qu’il ne faut pas le prendre pour soi. Je hoche la tête. Je le prends pour moi quand même, et je crois que j’ai raison. Je comprends qu’il va falloir faire mes preuves deux fois. Devant Hugo, pour qu’il ne regrette pas de m’avoir appelé à minuit. Et devant elle, pour qu’elle voie que je ne suis pas l’autre.

Hier soir, Chloé jouait Eléna et je lui disais des choses que je ne pense pas. Ce soir, en face d’Elena Ravel, je n’ai rien réussi à dire du tout.

Dans ma chambre sous les combles, je me cogne encore la tête contre le plafond en me couchant. Je récite la scène 12 à voix basse, dans le noir. Je m’endors en me demandant de quel côté on se retourne, quand Claire tombe du lit.

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