Scène 47 : Chapitre 4 - Dans l’heure
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 24-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Maud]
Je fais mes exercices de genou tous les matins à cinq heures et demie, par terre, entre le lit et la fenêtre. Trente extensions, trente rotations, un ruban élastique autour de la cheville. Mon kiné dit qu’un jour sur deux suffirait. Je ne l’écoute pas. Le jour où j’arrêterai, je sais comment ça finira : une canne à cinquante ans, et le souvenir d’avoir su sauter.
On frappe à six heures deux. Deux coups légers.
Je ne sais pas qui c’est, mais je sais que ce n’est pas une bonne nouvelle. Personne ne vient frapper chez une coordinatrice d’intimité à six heures du matin pour lui dire bonjour.
Elena est dans le couloir, en pull trop grand, les cheveux défaits, des baskets aux pieds et pas de chaussettes. Son visage est calme. Trop calme. Elle tient son poignet gauche dans sa main droite, et je ne crois pas qu’elle s’en rende compte.
— Je vous réveille ?
— Non. Entrez.
Je m’efface. Elle entre et reste debout au milieu de la chambre. Je lui montre le fauteuil près de la fenêtre, celui qui est le plus loin du lit et le plus près de la porte, et je lui demande si elle préfère que je laisse la porte entrouverte. Elle me regarde, surprise, puis elle dit oui. Je la laisse entrouverte.
Je m’assois sur la chaise du bureau, pas trop près, un peu plus bas qu’elle. En formation, on nous apprend à ne jamais s’asseoir plus haut que la personne qui parle. Ne pas remplir les silences, je l’ai appris toute seule.
Elle raconte. Le bar, les whiskies, l’écharpe, la porte, le poignet, la main, le mot, le genou, la chaîne. Elle raconte dans l’ordre, avec des phrases courtes, comme on fait une déposition. Je ne prends pas de notes. Je retiens tout : l’heure, le couloir, les mots exacts. Répéter la 47. Sans la nounou. Tu n’as pas montré le plus intéressant. Pourpre, qu’elle a dit. Et lui qui a continué.
Je revois l’atelier de la veille. Les deux mains de Damien posées sur son entrejambe, pour faire rire. Puis les mains d’Elena, qui sont passées partout ailleurs et jamais là. Je l’ai noté sur sa feuille, au crayon, et je l’ai colorié en rouge avec elle. C’était le seul endroit qu’elle n’avait pas montré. Il l’a regardée faire, et il est allé droit dessus.
Je connais ce genre d’hommes. Ils ne commencent jamais par le couloir. Ils commencent par une plaisanterie sur la personne chargée de les surveiller, pour voir qui rit.
Je sens monter une colère très froide, que je garde dans le ventre, là où elle ne sert à rien d’autre qu’à me tenir droite.
Quand elle a fini, elle regarde le lac. Puis elle dit, sans me regarder :
— J’ai ri. À la lecture. J’ai ri à sa blague.
— Vous aviez le droit de rire. Ça ne lui donnait aucun droit à lui.
Elle hoche la tête. Puis, plus bas :
— Je l’ai frappé.
— Vous vous êtes défendue.
— Il va dire que je l’ai frappé.
— Il le dira sûrement. Ça ne change pas ce qu’il a fait avant.
Elle hoche la tête encore une fois. Elle ne pleure pas. Je la regarde lâcher son poignet et je vois les marques, presque effacées, quatre traces rosées sur la peau pâle. Je ne dis rien.
— Qu’est-ce que vous voulez faire ?
— Je ne sais pas. Je ne veux pas que ça devienne une affaire. Je ne veux pas qu’on me regarde comme...
Elle ne finit pas sa phrase. Je lui explique ce qui est possible, calmement, sans rien recommander. Elle peut ne rien faire pour l’instant et on en reparle ce soir. Elle peut en parler à Hugo et à Serge, avec moi ou sans moi. Elle peut porter plainte, aujourd’hui ou dans un an. Et je ne ferai rien qu’elle ne m’ait demandé.
Elle regarde de nouveau le lac. Un héron s’est posé sur la barque retournée.
— Je veux qu’il parte.
— D’accord.
— Vous croyez qu’ils vont le faire partir ?
— Je ne sais pas. Je sais ce que je leur dirai.
–––
Serge est sur le perron à six heures quarante, une parka par-dessus son pyjama, en train de fumer la cigarette que le contrat de location de l’hôtel lui interdit. Il nous voit arriver, regarde Elena, puis moi. Il jette sa cigarette, l’écrase du talon et sort son téléphone.
— Karim. Réveille Hugo. Salon bleu, dans cinq minutes.
Hugo arrive en chaussettes, les cheveux dressés sur la tête. Elena raconte une deuxième fois, plus brièvement, d’une voix plus stable. Je le remarque sans m’en étonner : la deuxième fois est toujours plus stable. Certains y voient un signe qu’on récite. C’est simplement qu’on a déjà traversé les mots une fois.
Serge écoute sans l’interrompre. Puis il pose deux questions.
— Vous voulez continuer le film ?
— Oui.
— Vous voulez porter plainte ? Si c’est oui, la production paie l’avocat. Si c’est non, c’est non.
— Pas maintenant.
— D’accord.
Il se lève. Hugo se lève aussi, pâle.
— Serge, attends. On devrait peut-être l’entendre, lui, avant de...
— On l’entendra. Il va nous expliquer qu’elle a mal compris, qu’il avait bu, que c’était une blague. Et qu’elle l’a frappé. Ça, je le sais déjà, elle vient de nous le dire elle-même. Ça ne changera rien. Je ne coule pas ce film pour un sale type qui a dormi pendant MeToo.
Il monte lui-même au troisième. Hugo reste debout au milieu du salon, les bras ballants. Il regarde Elena comme s’il voulait s’excuser de quelque chose et ne savait pas de quoi.
À sept heures quarante, Damien Castel traverse le hall avec son sac de voyage. Il marche avec précaution, un peu voûté, les jambes légèrement écartées. Je m’interdis d’en tirer la moindre satisfaction. Je n’y arrive pas tout à fait. Un taxi l’attend devant la porte tournante. En passant devant moi, il ralentit.
— C’est toi qui lui as mis ça dans la tête, la nounou ?
Je ne réponds pas. Je ne réponds jamais à ce genre de question. Ce n’en est pas une.
La porte tournante fait un tour complet. Le taxi démarre.
–––
Le reste de la journée ressemble à un lendemain de tempête. Hugo s’assoit dans l’escalier du hall et dit, à personne en particulier :
— On n’a plus de Simon.
Dans le bureau de production, le coproducteur hurle au téléphone, en anglais. On l’entend à travers la porte. Serge lui répond en français, sans hausser le ton : non, non, non plus. Karim calcule sur un coin de table qu’on perd trois jours au minimum, peut-être quatre, et que l’assurance va poser des questions. Lou fait du café pour tout le monde et le distribue sans rien dire. Inès, sur le tableau blanc du couloir, écrit « J4 : annulé » de sa petite écriture penchée, puis efface et récrit plus proprement.
Lou me trouve dans la cuisine, adossée au plan de travail, une tasse vide à la main.
— Tu as la tête de quelqu’un qui n’a pas dormi.
— Je n’ai pas dormi.
Elle me reprend la tasse et la remplit sans me demander mon avis. On a travaillé ensemble sur deux films, Lou et moi, et elle est une des rares à ne jamais m’avoir appelée autrement que par mon prénom.
— Serge a bien fait, dit-elle.
— Oui.
— Et toi aussi.
Je ne réponds pas. Je bois mon café trop chaud, trop vite, et je me brûle la langue.
À dix heures, je monte au deuxième. La porte d’Elena est fermée. Je ne frappe pas. J’écoute. Rien. Elle dort, j’espère.
Elle descend à midi, les cheveux mouillés, mange trois bouchées et me dit merci à mi-voix en passant près de ma chaise. Puis elle annonce qu’elle va marcher. De la fenêtre du salon, je la regarde descendre vers le lac, les mains enfoncées dans les manches de son pull. Elle marche vite, puis de plus en plus lentement. Elle s’arrête près de la barque. Je me rends compte que je la regarde depuis dix minutes et je retourne à mes feuilles.
Le soir, Hugo me demande de venir voir des vidéos avec lui dans la salle de bal. Il a installé son ordinateur sur une chaise, une autre chaise en face, et il a gardé son manteau à cause du froid.
— Les essais de juin. Le finaliste. Bastien Lachat.
— Il est connu ? demande Serge, qui s’est adossé au mur.
— Personne ne le connaît.
— Tant mieux. Il coûtera moins cher.
Sur l’écran, un grand garçon un peu voûté, les cheveux en bataille, joue la scène 47 assis sur une chaise en plastique, face à une femme qui lui donne la réplique sans conviction. Il est bon. Pas brillant comme Damien : plus lent, plus maladroit, plus vrai peut-être. Au milieu de la scène, il s’arrête.
— Pardon. Est-ce que j’ai le droit de lui prendre la main, là, ou je fais semblant ?
La directrice de casting éclate de rire. Hugo met la vidéo sur pause.
— Tu en penses quoi ?
— Celui-là.
— Pour ça ? Pour une question ?
— Pour ça. Le reste, c’est ton métier.
Hugo me regarde longtemps, puis il hoche la tête et appelle Karim.
— Trouve-moi son numéro. Il faut qu’il soit là demain.
— Il joue au théâtre, ce soir.
— Alors appelle-le après.
–––
Il est vingt-trois heures quand je remonte dans ma chambre. La porte est fermée, maintenant. Le fauteuil est toujours tourné vers la fenêtre, comme Elena l’a laissé.
Je m’assois sur le lit et je fais ce que je demande à tous les stagiaires que je forme : je reprends ma journée, heure par heure, en me demandant ce que j’ai vu, ce que j’ai fait et pourquoi.
Et je m’aperçois que j’ai pensé à elle toute la journée. Pas seulement comme on pense à quelqu’un dont on a la responsabilité. Je revois les quatre marques sur son poignet, mais aussi ses yeux gris, la petite cicatrice qui lui coupe le sourcil, sa façon de dire « je veux qu’il parte » sans baisser les yeux. Ses mains dans les manches, au bord du lac. Le fait qu’elle soit venue frapper chez moi, et pas chez quelqu’un d’autre.
Je sais ce que c’est. Je n’ai plus l’âge de faire semblant de ne pas savoir. Depuis Anne, je n’ai regardé personne comme ça.
J’ouvre mon carnet noir. Sur la première page, j’ai recopié il y a des années la règle que je répète à chaque formation, celle que je croyais ne jamais avoir besoin de relire. On ne s’attache pas à la personne qu’on protège. Je la souligne deux fois.
Puis je m’allonge par terre et je refais mes exercices de genou, alors que je les ai déjà faits ce matin.
Je fais mes exercices de genou tous les matins à cinq heures et demie, par terre, entre le lit et la fenêtre. Trente extensions, trente rotations, un ruban élastique autour de la cheville. Mon kiné dit qu’un jour sur deux suffirait. Je ne l’écoute pas. Le jour où j’arrêterai, je sais comment ça finira : une canne à cinquante ans, et le souvenir d’avoir su sauter.
On frappe à six heures deux. Deux coups légers.
Je ne sais pas qui c’est, mais je sais que ce n’est pas une bonne nouvelle. Personne ne vient frapper chez une coordinatrice d’intimité à six heures du matin pour lui dire bonjour.
Elena est dans le couloir, en pull trop grand, les cheveux défaits, des baskets aux pieds et pas de chaussettes. Son visage est calme. Trop calme. Elle tient son poignet gauche dans sa main droite, et je ne crois pas qu’elle s’en rende compte.
— Je vous réveille ?
— Non. Entrez.
Je m’efface. Elle entre et reste debout au milieu de la chambre. Je lui montre le fauteuil près de la fenêtre, celui qui est le plus loin du lit et le plus près de la porte, et je lui demande si elle préfère que je laisse la porte entrouverte. Elle me regarde, surprise, puis elle dit oui. Je la laisse entrouverte.
Je m’assois sur la chaise du bureau, pas trop près, un peu plus bas qu’elle. En formation, on nous apprend à ne jamais s’asseoir plus haut que la personne qui parle. Ne pas remplir les silences, je l’ai appris toute seule.
Elle raconte. Le bar, les whiskies, l’écharpe, la porte, le poignet, la main, le mot, le genou, la chaîne. Elle raconte dans l’ordre, avec des phrases courtes, comme on fait une déposition. Je ne prends pas de notes. Je retiens tout : l’heure, le couloir, les mots exacts. Répéter la 47. Sans la nounou. Tu n’as pas montré le plus intéressant. Pourpre, qu’elle a dit. Et lui qui a continué.
Je revois l’atelier de la veille. Les deux mains de Damien posées sur son entrejambe, pour faire rire. Puis les mains d’Elena, qui sont passées partout ailleurs et jamais là. Je l’ai noté sur sa feuille, au crayon, et je l’ai colorié en rouge avec elle. C’était le seul endroit qu’elle n’avait pas montré. Il l’a regardée faire, et il est allé droit dessus.
Je connais ce genre d’hommes. Ils ne commencent jamais par le couloir. Ils commencent par une plaisanterie sur la personne chargée de les surveiller, pour voir qui rit.
Je sens monter une colère très froide, que je garde dans le ventre, là où elle ne sert à rien d’autre qu’à me tenir droite.
Quand elle a fini, elle regarde le lac. Puis elle dit, sans me regarder :
— J’ai ri. À la lecture. J’ai ri à sa blague.
— Vous aviez le droit de rire. Ça ne lui donnait aucun droit à lui.
Elle hoche la tête. Puis, plus bas :
— Je l’ai frappé.
— Vous vous êtes défendue.
— Il va dire que je l’ai frappé.
— Il le dira sûrement. Ça ne change pas ce qu’il a fait avant.
Elle hoche la tête encore une fois. Elle ne pleure pas. Je la regarde lâcher son poignet et je vois les marques, presque effacées, quatre traces rosées sur la peau pâle. Je ne dis rien.
— Qu’est-ce que vous voulez faire ?
— Je ne sais pas. Je ne veux pas que ça devienne une affaire. Je ne veux pas qu’on me regarde comme...
Elle ne finit pas sa phrase. Je lui explique ce qui est possible, calmement, sans rien recommander. Elle peut ne rien faire pour l’instant et on en reparle ce soir. Elle peut en parler à Hugo et à Serge, avec moi ou sans moi. Elle peut porter plainte, aujourd’hui ou dans un an. Et je ne ferai rien qu’elle ne m’ait demandé.
Elle regarde de nouveau le lac. Un héron s’est posé sur la barque retournée.
— Je veux qu’il parte.
— D’accord.
— Vous croyez qu’ils vont le faire partir ?
— Je ne sais pas. Je sais ce que je leur dirai.
–––
Serge est sur le perron à six heures quarante, une parka par-dessus son pyjama, en train de fumer la cigarette que le contrat de location de l’hôtel lui interdit. Il nous voit arriver, regarde Elena, puis moi. Il jette sa cigarette, l’écrase du talon et sort son téléphone.
— Karim. Réveille Hugo. Salon bleu, dans cinq minutes.
Hugo arrive en chaussettes, les cheveux dressés sur la tête. Elena raconte une deuxième fois, plus brièvement, d’une voix plus stable. Je le remarque sans m’en étonner : la deuxième fois est toujours plus stable. Certains y voient un signe qu’on récite. C’est simplement qu’on a déjà traversé les mots une fois.
Serge écoute sans l’interrompre. Puis il pose deux questions.
— Vous voulez continuer le film ?
— Oui.
— Vous voulez porter plainte ? Si c’est oui, la production paie l’avocat. Si c’est non, c’est non.
— Pas maintenant.
— D’accord.
Il se lève. Hugo se lève aussi, pâle.
— Serge, attends. On devrait peut-être l’entendre, lui, avant de...
— On l’entendra. Il va nous expliquer qu’elle a mal compris, qu’il avait bu, que c’était une blague. Et qu’elle l’a frappé. Ça, je le sais déjà, elle vient de nous le dire elle-même. Ça ne changera rien. Je ne coule pas ce film pour un sale type qui a dormi pendant MeToo.
Il monte lui-même au troisième. Hugo reste debout au milieu du salon, les bras ballants. Il regarde Elena comme s’il voulait s’excuser de quelque chose et ne savait pas de quoi.
À sept heures quarante, Damien Castel traverse le hall avec son sac de voyage. Il marche avec précaution, un peu voûté, les jambes légèrement écartées. Je m’interdis d’en tirer la moindre satisfaction. Je n’y arrive pas tout à fait. Un taxi l’attend devant la porte tournante. En passant devant moi, il ralentit.
— C’est toi qui lui as mis ça dans la tête, la nounou ?
Je ne réponds pas. Je ne réponds jamais à ce genre de question. Ce n’en est pas une.
La porte tournante fait un tour complet. Le taxi démarre.
–––
Le reste de la journée ressemble à un lendemain de tempête. Hugo s’assoit dans l’escalier du hall et dit, à personne en particulier :
— On n’a plus de Simon.
Dans le bureau de production, le coproducteur hurle au téléphone, en anglais. On l’entend à travers la porte. Serge lui répond en français, sans hausser le ton : non, non, non plus. Karim calcule sur un coin de table qu’on perd trois jours au minimum, peut-être quatre, et que l’assurance va poser des questions. Lou fait du café pour tout le monde et le distribue sans rien dire. Inès, sur le tableau blanc du couloir, écrit « J4 : annulé » de sa petite écriture penchée, puis efface et récrit plus proprement.
Lou me trouve dans la cuisine, adossée au plan de travail, une tasse vide à la main.
— Tu as la tête de quelqu’un qui n’a pas dormi.
— Je n’ai pas dormi.
Elle me reprend la tasse et la remplit sans me demander mon avis. On a travaillé ensemble sur deux films, Lou et moi, et elle est une des rares à ne jamais m’avoir appelée autrement que par mon prénom.
— Serge a bien fait, dit-elle.
— Oui.
— Et toi aussi.
Je ne réponds pas. Je bois mon café trop chaud, trop vite, et je me brûle la langue.
À dix heures, je monte au deuxième. La porte d’Elena est fermée. Je ne frappe pas. J’écoute. Rien. Elle dort, j’espère.
Elle descend à midi, les cheveux mouillés, mange trois bouchées et me dit merci à mi-voix en passant près de ma chaise. Puis elle annonce qu’elle va marcher. De la fenêtre du salon, je la regarde descendre vers le lac, les mains enfoncées dans les manches de son pull. Elle marche vite, puis de plus en plus lentement. Elle s’arrête près de la barque. Je me rends compte que je la regarde depuis dix minutes et je retourne à mes feuilles.
Le soir, Hugo me demande de venir voir des vidéos avec lui dans la salle de bal. Il a installé son ordinateur sur une chaise, une autre chaise en face, et il a gardé son manteau à cause du froid.
— Les essais de juin. Le finaliste. Bastien Lachat.
— Il est connu ? demande Serge, qui s’est adossé au mur.
— Personne ne le connaît.
— Tant mieux. Il coûtera moins cher.
Sur l’écran, un grand garçon un peu voûté, les cheveux en bataille, joue la scène 47 assis sur une chaise en plastique, face à une femme qui lui donne la réplique sans conviction. Il est bon. Pas brillant comme Damien : plus lent, plus maladroit, plus vrai peut-être. Au milieu de la scène, il s’arrête.
— Pardon. Est-ce que j’ai le droit de lui prendre la main, là, ou je fais semblant ?
La directrice de casting éclate de rire. Hugo met la vidéo sur pause.
— Tu en penses quoi ?
— Celui-là.
— Pour ça ? Pour une question ?
— Pour ça. Le reste, c’est ton métier.
Hugo me regarde longtemps, puis il hoche la tête et appelle Karim.
— Trouve-moi son numéro. Il faut qu’il soit là demain.
— Il joue au théâtre, ce soir.
— Alors appelle-le après.
–––
Il est vingt-trois heures quand je remonte dans ma chambre. La porte est fermée, maintenant. Le fauteuil est toujours tourné vers la fenêtre, comme Elena l’a laissé.
Je m’assois sur le lit et je fais ce que je demande à tous les stagiaires que je forme : je reprends ma journée, heure par heure, en me demandant ce que j’ai vu, ce que j’ai fait et pourquoi.
Et je m’aperçois que j’ai pensé à elle toute la journée. Pas seulement comme on pense à quelqu’un dont on a la responsabilité. Je revois les quatre marques sur son poignet, mais aussi ses yeux gris, la petite cicatrice qui lui coupe le sourcil, sa façon de dire « je veux qu’il parte » sans baisser les yeux. Ses mains dans les manches, au bord du lac. Le fait qu’elle soit venue frapper chez moi, et pas chez quelqu’un d’autre.
Je sais ce que c’est. Je n’ai plus l’âge de faire semblant de ne pas savoir. Depuis Anne, je n’ai regardé personne comme ça.
J’ouvre mon carnet noir. Sur la première page, j’ai recopié il y a des années la règle que je répète à chaque formation, celle que je croyais ne jamais avoir besoin de relire. On ne s’attache pas à la personne qu’on protège. Je la souligne deux fois.
Puis je m’allonge par terre et je refais mes exercices de genou, alors que je les ai déjà faits ce matin.
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