Scène 47 : Chapitre 6 - Mot d’arrêt
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 79 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 206 956 visites.
Histoire érotique Publiée sur HDS le 27-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Cette histoire de sexe a été affichée 266 fois depuis sa publication.
[Elena]
J’ai décidé de le tester. Je l’ai décidé hier soir, en le regardant ramasser sa chaise. Ce n’est pas très joli, je le sais. Mais dans six semaines, il sera sur moi, sous un drap, devant une caméra, et je veux savoir avant qui il est quand je change d’avis.
À dix heures, dans la salle de bal, Maud reprend tout depuis le début pour lui. Les tapis bleus, les chaises en cercle, les mains d’abord, puis les feuilles avec la silhouette et les trois crayons. Hugo n’est pas là, cette fois. Il n’y a que nous trois et les radiateurs qui claquent.
Bastien passe le premier. Il se lève, un peu gauche, et il montre ses zones lentement, comme s’il craignait d’en oublier une. Les lèvres, la nuque, les épaules, le torse, le dos aussi loin qu’il peut atteindre, les bras. Arrivé à la ceinture, il s’arrête et se tourne vers Maud.
— Et là, qu’est-ce qui est prévu, dans le scénario ?
— Pour vous, rien. Des cache-sexe, des coussins, aucun contact.
— Alors je ne montre pas.
Il baisse les mains. Je repense à Damien, avant-hier, au milieu du même cercle, et je sens quelque chose se desserrer dans ma poitrine.
Puis c’est mon tour. Je refais exactement les mêmes gestes que lundi. Les lèvres, le cou, les épaules, les bras, le dos, le ventre. La poitrine, orange. Les hanches, orange. Puis je baisse les mains. Pendant tout ce temps, Bastien regarde mes mains. Pas mon corps : mes mains. Comme si c’était la seule chose qu’on lui avait demandé de lire.
Bastien prend son temps pour colorier. Il fronce les sourcils, il tient le crayon comme un outil. Au bout d’un moment, il lève la tête.
— Le dos, c’est une zone ou plusieurs ?
— Comme vous voulez, dit Maud.
— Parce que le haut du dos, pour moi, c’est vert. Le bas, plutôt orange. Mais ça dépend de qui.
— Ça dépend toujours de qui. C’est pour ça qu’on refait la feuille avec chaque partenaire.
Il hoche la tête, trace une ligne à la hauteur des omoplates et colorie en dessous, en orange, très soigneusement, sans déborder. Je le regarde faire. Il a de grandes mains, avec une cicatrice blanche sur la phalange du pouce gauche, de celles qu’on se fait avec un ciseau à bois.
Moi aussi, je refais ma feuille, puisqu’on change de partenaire. Et je change les épaules. Lundi, elles étaient vertes, et je viens encore de les montrer avec mes mains. Sur la feuille, je les colorie en rouge. Maud jette un coup d’œil à ma feuille, puis à moi. Elle ne dit rien.
Premier exercice : on marche dans la pièce, on se croise, on s’arrête. Main sur le bras, compter jusqu’à trois, lâcher. Il le fait exactement. Trois, et il lâche. Je compte dans ma tête. Trois. Pas une seconde de plus.
Au bout de dix minutes, je dis :
— En fait, les épaules, ça va. Vert.
— D’accord, dit-il. Tu es sûre ? On peut rester sur le bras.
— L’épaule.
Il pose sa main sur mon épaule. Un, deux, trois. Il lâche.
Une demi-heure plus tard, pendant un exercice où il doit me prendre par les épaules et me faire pivoter lentement, je l’arrête.
— Non. Pas les épaules, finalement.
Il retire ses mains aussitôt, comme si le tissu était brûlant.
— D’accord. Les bras ?
— Les bras.
Il me fait pivoter en me tenant par les bras. Il ne soupire pas. Il ne jette pas un regard à Maud pour la prendre à témoin. Il ne dit pas « il faudrait savoir ». Il demande, il attend, il fait.
Maud, sur sa chaise, prend des notes. Elle a vu mon manège, j’en suis sûre. Elle ne l’interrompt pas.
Je sais ce que je cherche, et je n’en suis pas fière. Je cherche le moment où il se lassera. Le soupir, le petit rire, le coup d’œil au plafond. Ce moment arrive toujours, chez tout le monde, et chez certains il arrive très vite. À vingt-trois ans, je l’ai vu arriver chez un réalisateur entier, et chez les quarante personnes qui attendaient derrière lui. Si Bastien doit se lasser, je préfère que ce soit aujourd’hui, sur un tapis de sol, habillés, plutôt que dans six semaines. Je change donc encore d’avis sur mes mains, puis sur ma nuque. Il suit. Il pose une question à chaque fois, toujours la même, avec la même voix : d’accord, et là, ça va ?
–––
Au déjeuner, je m’assois en face de lui. Il y a de la soupe à l’orge et du pain de la veille. Il mange vite, comme quelqu’un qui a appris à manger sur un chantier. Je pose ma cuillère.
— Tu as eu ce rôle parce qu’un homme m’a coincée dans un couloir. Ça te fait quoi ?
Il s’arrête de manger. Il pose sa cuillère à côté de son assiette, bien parallèle au couteau. Il réfléchit. Je vois qu’il réfléchit vraiment, qu’il ne cherche pas la bonne réponse, et ça me déstabilise plus que je ne voudrais.
— Ça me fait honte d’être content. Mais je suis content. Et je suis désolé pour toi. J’ai les deux en même temps, je n’arrive pas à les séparer.
J’avais préparé deux mépris d’avance. S’il me disait seulement qu’il était désolé, je le trouverais hypocrite. S’il me disait qu’il était content, je le trouverais odieux. Il ne m’a laissé ni l’un ni l’autre.
— Mange, dis-je. Ça refroidit.
Je m’entends parler exactement comme ma mère et je baisse la tête sur ma soupe.
Il reprend sa cuillère. Au bout d’un moment, parce que le silence devient long, je montre sa main.
— C’est un ciseau à bois ?
Il regarde la cicatrice sur son pouce comme s’il la découvrait.
— Comment tu sais ?
— Mon père est horloger. Il a les mêmes, en plus petites. Sur les deux mains.
— J’avais seize ans. Je voulais finir une queue d’aronde avant midi pour épater mon patron. Il m’a emmené aux urgences dans sa camionnette et il a fini la queue d’aronde lui-même pendant qu’on me recousait.
— Et elle était bien ?
— Elle était parfaite. Je lui en veux encore.
Je ris. Un tout petit rire, cette fois, pas celui de la lecture. Il ne le relève pas, et je lui en suis reconnaissante.
–––
L’après-midi, Maud nous fait travailler le regard. Deux minutes face à face, à un mètre, sans parler, sans sourire, sans détourner les yeux. Au bout de quarante secondes, Bastien éclate de rire.
— Pardon. Pardon, c’est nerveux.
— On recommence, dit Maud.
La deuxième fois, il tient. Il a les yeux marron, avec une tache plus claire dans l’iris gauche, presque dorée. Il ne me regarde pas comme Damien me regardait à la lecture, en jouant déjà quelque chose. Il me regarde comme on regarde un paysage qu’on ne connaît pas, en essayant de ne rien rater. Au bout d’une minute, je sens quelque chose de pas désagréable du tout, et c’est justement ce qui me dérange.
Puis on s’allonge par terre, côte à côte sur les tapis, sans se toucher, à dix centimètres l’un de l’autre. Maud nous demande de fermer les yeux et de respirer ensemble. Elle compte à voix basse. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Au début, on n’y arrive pas, il respire trop vite. Puis, petit à petit, j’entends son souffle se caler sur le mien. Au bout de cinq minutes, je ne sais plus lequel de nous deux suit l’autre. Un radiateur claque. Je ne sursaute pas.
Je sens la chaleur de son bras, à dix centimètres du mien, sans qu’on se touche. Je pourrais la dessiner. C’est étrange, ce que la distance fait au corps quand on la décide à deux. Avec Damien, les dix centimètres auraient été une menace. Là, ils ressemblent à une promesse qu’on se fait de ne pas aller plus loin que ce qu’on dira. Maud compte toujours. Sa voix est basse, régulière, et à un moment je me rends compte que c’est elle que j’écoute, plus que la respiration de Bastien.
Le dernier exercice de la journée, ce sont les étreintes. Maud nous en demande trois. D’abord comme deux amis qui se retrouvent sur un quai de gare. C’est facile, on rit, il me soulève presque du sol. Ensuite comme deux amants qui ne se sont pas vus depuis longtemps. C’est moins facile. Ses mains restent dans le haut de mon dos, là où il a colorié en vert, et nulle part ailleurs.
— La troisième, dit Maud. Deux personnes qui savent qu’elles ne se reverront pas.
Il s’approche. Je m’approche. Il me prend dans ses bras, lentement, et je pose mon front contre son épaule. Il sent le savon de l’hôtel et un peu la sciure, ou alors je l’invente. On ne bouge plus.
Et tout à coup le mot est là. Pourpre. Il remonte tout seul, juste derrière mes dents. La dernière fois que je l’ai dit, dans un couloir, il n’a servi à rien. Ce n’est pas lui. Ses mains sont exactement où on a dit, elles ne bougent pas d’un millimètre. C’est l’étreinte elle-même, ce qu’elle raconte, cette façon de tenir quelqu’un en sachant que c’est la dernière fois. Ça ressemble trop à quelque chose. Je ne sais même pas à quoi.
Je respire. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Le mot reste où il est. Je ne le dis pas.
Quand Maud dit « merci », on se sépare doucement. Je vois qu’il a les yeux humides, et il se détourne pour se moucher.
Maud a arrêté d’écrire. Son crayon est posé en travers de son carnet. Je ne sais pas depuis combien de temps elle nous regarde comme ça.
— C’est tout pour aujourd’hui, dit-elle. Demain, on commence la scène 12.
Bastien se dirige vers la porte, se prend les pieds dans un tapis de sol roulé et se rattrape de justesse à une chaise, en faisant un grand moulinet avec son bras libre.
— Je suis meilleur quand on me dit où poser les pieds, dit-il.
Je souris. Pour de vrai, cette fois. Il a l’air tellement surpris que je manque d’éclater de rire.
Il sort. Je ramasse mon pull. Maud range les feuilles dans une pochette cartonnée.
— Vous avez changé votre feuille trois fois aujourd’hui, dit-elle sans lever les yeux.
— Je sais.
— Il a suivi les trois.
— Je sais.
Elle ferme la pochette. Je suis déjà à la porte quand je me retourne.
— Maud ? Merci. Pour hier.
Elle hoche la tête et détourne les yeux, un peu trop vite. Je mets ça sur le compte de la fatigue. On a toutes les deux très peu dormi.
–––
Le soir, dans ma chambre, je m’allonge par terre sur le tapis, entre le lit et l’armoire, et je refais l’exercice toute seule. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Je n’y arrive pas aussi bien sans quelqu’un à côté. Il me manque un souffle à suivre, et une voix qui compte.
C’est la voix qui me ramène Iris.
Je n’avais pas pensé à elle depuis des années. Iris était en deuxième année au conservatoire quand j’y suis entrée, à vingt ans. Elle avait les cheveux ras, un accent du nord qu’elle refusait de perdre, et une manière de rire en fermant les yeux. C’est elle qui m’a appris à respirer avant les auditions, allongées côte à côte par terre dans une salle de répétition vide, le soir, quand le gardien nous oubliait. Elle comptait à voix basse, exactement comme Maud tout à l’heure. Quatre, deux, six. Je me souviens du parquet froid sous mon dos, de l’odeur de poussière et de sueur des rideaux de scène, et du soir où elle a arrêté de compter.
Je ferme les yeux, et je la laisse revenir.
La salle de répétition est vide. Le gardien nous a oubliées. Les rideaux de scène sentent la poussière et la sueur ancienne. Le parquet est froid sous mon dos.
Iris est allongée à côté de moi, à dix centimètres. Elle compte encore, très bas, pour que je continue à respirer même après l’exercice.
— Quatre… deux… six.
Sa voix a un accent du nord qu’elle refuse de perdre. Ses cheveux sont ras, presque noirs. Quand elle tourne la tête vers moi, ses yeux sont clairs dans la pénombre.
Elle s’arrête de compter. On reste un moment sans rien dire, à écouter le silence du bâtiment. Puis elle tend la main et effleure mes doigts posés sur mon ventre. Juste le bout. Je ne retire pas la main. Elle laisse la sienne là, légère, et attend.
Je suis celle qui bouge en premier. Je tourne la tête. Nos nez se frôlent. Elle sourit, les yeux à moitié fermés, et m’embrasse. Doucement. Lèvres sèches d’abord, puis un peu plus ouvertes. Sa langue touche la mienne, hésitante, comme une question. Je réponds. Le baiser s’approfondit sans se presser.
Elle se rapproche. Son épaule touche la mienne. Sa main quitte mes doigts et remonte le long de mon bras, jusqu’à mon épaule, puis descend le long de mon flanc, par-dessus le t-shirt. Elle s’arrête à la hanche. Attend encore. Je prends sa main et la glisse sous le tissu. Sa paume est chaude contre ma peau.
On se tourne l’une vers l’autre. Le parquet grince. Elle rit tout bas, le front contre le mien. Je relève mon t-shirt. Elle relève le sien. Nos seins se touchent, peau contre peau. Ses mamelons sont durs. Les miens aussi. Elle les caresse du bout des doigts, très lentement, en cercles, puis les prend entre pouce et index, les pince juste assez pour que ça tire un peu. Je gémis. Elle m’embrasse pour avaler le son.
Sa main descend. Elle ouvre le bouton de mon jean, tire la fermeture, glisse les doigts sous la culotte. Elle trouve mon clitoris sans chercher, comme si elle savait déjà. Elle le caresse à plat d’abord, puis du bout de l’index, un rythme régulier, patient. Je suis déjà mouillée. Elle le sent. Elle sourit contre ma bouche.
Je fais la même chose. Je glisse ma main dans son pantalon, sous sa culotte. Elle est chaude, glissante. Je la touche comme elle me touche : lentement, sans précipitation. Deux doigts de chaque côté, puis un qui s’enfonce un peu. Elle écarte les cuisses. On se caresse en même temps, face à face, le front collé, les respirations mêlées.
Elle glisse plus bas, s’allonge entre mes jambes. Elle tire mon jean et ma culotte jusqu’aux genoux. Sa bouche remplace ses doigts. Sa langue est chaude, précise. Elle lèche de bas en haut, s’attarde sur le clitoris, le suce doucement, puis le lèche à nouveau. Un doigt s’enfonce en moi, puis deux. Elle les courbe. Je me cambre. Une main posée sur sa nuque rasée, les doigts qui glissent à peine. Elle continue jusqu’à ce que je jouisse, les cuisses tremblantes autour de sa tête, un cri étouffé dans mon poing.
Quand je redescends, elle remonte. Je la fais basculer sur le dos. Je tire son pantalon. Je m’allonge entre ses cuisses. Elle a un goût un peu plus sucré que le mien. Je lèche comme elle m’a léché : lentement, attentivement, sans rien imposer. Ses hanches bougent. Sa main s’ouvre et se ferme dans mes cheveux. Elle jouit presque en silence, juste un long souffle tremblant, les yeux fermés, la bouche ouverte.
On reste allongées l’une contre l’autre après. Elle trace des cercles absents sur mon épaule. Je respire contre son cou. Aucune ombre. Aucune hâte. Rien qui ait été demandé à ma place.
Plus tard, elle remet son t-shirt, moi le mien. On se rhabille sans se presser. Elle m’embrasse une dernière fois, les yeux fermés, et murmure :
— Quatre… deux… six.
Je souris dans le noir. Le parquet est toujours froid. Mais mon corps, lui, est chaud partout.
Iris est partie à Berlin à la fin de l’année. On s’est écrit pendant trois mois, puis moins, puis plus du tout. Je n’en ai jamais parlé à personne, sauf une fois à ma mère, qui a dit « ah » et n’a rien ajouté. Je l’ai rangé dans la case des expériences, comme on range un pull qu’on ne met plus mais qu’on n’arrive pas à donner.
Je ne sais pas pourquoi elle revient ce soir. Peut-être à cause de la voix qui comptait. Peut-être parce que c’est la première journée, depuis le couloir, où je me suis sentie en sécurité entre les mains de quelqu’un.
Je me relève. Je me couche dans le vrai lit, sous les draps froids, et pour la première fois depuis mon arrivée, je m’endors tout de suite.
J’ai décidé de le tester. Je l’ai décidé hier soir, en le regardant ramasser sa chaise. Ce n’est pas très joli, je le sais. Mais dans six semaines, il sera sur moi, sous un drap, devant une caméra, et je veux savoir avant qui il est quand je change d’avis.
À dix heures, dans la salle de bal, Maud reprend tout depuis le début pour lui. Les tapis bleus, les chaises en cercle, les mains d’abord, puis les feuilles avec la silhouette et les trois crayons. Hugo n’est pas là, cette fois. Il n’y a que nous trois et les radiateurs qui claquent.
Bastien passe le premier. Il se lève, un peu gauche, et il montre ses zones lentement, comme s’il craignait d’en oublier une. Les lèvres, la nuque, les épaules, le torse, le dos aussi loin qu’il peut atteindre, les bras. Arrivé à la ceinture, il s’arrête et se tourne vers Maud.
— Et là, qu’est-ce qui est prévu, dans le scénario ?
— Pour vous, rien. Des cache-sexe, des coussins, aucun contact.
— Alors je ne montre pas.
Il baisse les mains. Je repense à Damien, avant-hier, au milieu du même cercle, et je sens quelque chose se desserrer dans ma poitrine.
Puis c’est mon tour. Je refais exactement les mêmes gestes que lundi. Les lèvres, le cou, les épaules, les bras, le dos, le ventre. La poitrine, orange. Les hanches, orange. Puis je baisse les mains. Pendant tout ce temps, Bastien regarde mes mains. Pas mon corps : mes mains. Comme si c’était la seule chose qu’on lui avait demandé de lire.
Bastien prend son temps pour colorier. Il fronce les sourcils, il tient le crayon comme un outil. Au bout d’un moment, il lève la tête.
— Le dos, c’est une zone ou plusieurs ?
— Comme vous voulez, dit Maud.
— Parce que le haut du dos, pour moi, c’est vert. Le bas, plutôt orange. Mais ça dépend de qui.
— Ça dépend toujours de qui. C’est pour ça qu’on refait la feuille avec chaque partenaire.
Il hoche la tête, trace une ligne à la hauteur des omoplates et colorie en dessous, en orange, très soigneusement, sans déborder. Je le regarde faire. Il a de grandes mains, avec une cicatrice blanche sur la phalange du pouce gauche, de celles qu’on se fait avec un ciseau à bois.
Moi aussi, je refais ma feuille, puisqu’on change de partenaire. Et je change les épaules. Lundi, elles étaient vertes, et je viens encore de les montrer avec mes mains. Sur la feuille, je les colorie en rouge. Maud jette un coup d’œil à ma feuille, puis à moi. Elle ne dit rien.
Premier exercice : on marche dans la pièce, on se croise, on s’arrête. Main sur le bras, compter jusqu’à trois, lâcher. Il le fait exactement. Trois, et il lâche. Je compte dans ma tête. Trois. Pas une seconde de plus.
Au bout de dix minutes, je dis :
— En fait, les épaules, ça va. Vert.
— D’accord, dit-il. Tu es sûre ? On peut rester sur le bras.
— L’épaule.
Il pose sa main sur mon épaule. Un, deux, trois. Il lâche.
Une demi-heure plus tard, pendant un exercice où il doit me prendre par les épaules et me faire pivoter lentement, je l’arrête.
— Non. Pas les épaules, finalement.
Il retire ses mains aussitôt, comme si le tissu était brûlant.
— D’accord. Les bras ?
— Les bras.
Il me fait pivoter en me tenant par les bras. Il ne soupire pas. Il ne jette pas un regard à Maud pour la prendre à témoin. Il ne dit pas « il faudrait savoir ». Il demande, il attend, il fait.
Maud, sur sa chaise, prend des notes. Elle a vu mon manège, j’en suis sûre. Elle ne l’interrompt pas.
Je sais ce que je cherche, et je n’en suis pas fière. Je cherche le moment où il se lassera. Le soupir, le petit rire, le coup d’œil au plafond. Ce moment arrive toujours, chez tout le monde, et chez certains il arrive très vite. À vingt-trois ans, je l’ai vu arriver chez un réalisateur entier, et chez les quarante personnes qui attendaient derrière lui. Si Bastien doit se lasser, je préfère que ce soit aujourd’hui, sur un tapis de sol, habillés, plutôt que dans six semaines. Je change donc encore d’avis sur mes mains, puis sur ma nuque. Il suit. Il pose une question à chaque fois, toujours la même, avec la même voix : d’accord, et là, ça va ?
–––
Au déjeuner, je m’assois en face de lui. Il y a de la soupe à l’orge et du pain de la veille. Il mange vite, comme quelqu’un qui a appris à manger sur un chantier. Je pose ma cuillère.
— Tu as eu ce rôle parce qu’un homme m’a coincée dans un couloir. Ça te fait quoi ?
Il s’arrête de manger. Il pose sa cuillère à côté de son assiette, bien parallèle au couteau. Il réfléchit. Je vois qu’il réfléchit vraiment, qu’il ne cherche pas la bonne réponse, et ça me déstabilise plus que je ne voudrais.
— Ça me fait honte d’être content. Mais je suis content. Et je suis désolé pour toi. J’ai les deux en même temps, je n’arrive pas à les séparer.
J’avais préparé deux mépris d’avance. S’il me disait seulement qu’il était désolé, je le trouverais hypocrite. S’il me disait qu’il était content, je le trouverais odieux. Il ne m’a laissé ni l’un ni l’autre.
— Mange, dis-je. Ça refroidit.
Je m’entends parler exactement comme ma mère et je baisse la tête sur ma soupe.
Il reprend sa cuillère. Au bout d’un moment, parce que le silence devient long, je montre sa main.
— C’est un ciseau à bois ?
Il regarde la cicatrice sur son pouce comme s’il la découvrait.
— Comment tu sais ?
— Mon père est horloger. Il a les mêmes, en plus petites. Sur les deux mains.
— J’avais seize ans. Je voulais finir une queue d’aronde avant midi pour épater mon patron. Il m’a emmené aux urgences dans sa camionnette et il a fini la queue d’aronde lui-même pendant qu’on me recousait.
— Et elle était bien ?
— Elle était parfaite. Je lui en veux encore.
Je ris. Un tout petit rire, cette fois, pas celui de la lecture. Il ne le relève pas, et je lui en suis reconnaissante.
–––
L’après-midi, Maud nous fait travailler le regard. Deux minutes face à face, à un mètre, sans parler, sans sourire, sans détourner les yeux. Au bout de quarante secondes, Bastien éclate de rire.
— Pardon. Pardon, c’est nerveux.
— On recommence, dit Maud.
La deuxième fois, il tient. Il a les yeux marron, avec une tache plus claire dans l’iris gauche, presque dorée. Il ne me regarde pas comme Damien me regardait à la lecture, en jouant déjà quelque chose. Il me regarde comme on regarde un paysage qu’on ne connaît pas, en essayant de ne rien rater. Au bout d’une minute, je sens quelque chose de pas désagréable du tout, et c’est justement ce qui me dérange.
Puis on s’allonge par terre, côte à côte sur les tapis, sans se toucher, à dix centimètres l’un de l’autre. Maud nous demande de fermer les yeux et de respirer ensemble. Elle compte à voix basse. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Au début, on n’y arrive pas, il respire trop vite. Puis, petit à petit, j’entends son souffle se caler sur le mien. Au bout de cinq minutes, je ne sais plus lequel de nous deux suit l’autre. Un radiateur claque. Je ne sursaute pas.
Je sens la chaleur de son bras, à dix centimètres du mien, sans qu’on se touche. Je pourrais la dessiner. C’est étrange, ce que la distance fait au corps quand on la décide à deux. Avec Damien, les dix centimètres auraient été une menace. Là, ils ressemblent à une promesse qu’on se fait de ne pas aller plus loin que ce qu’on dira. Maud compte toujours. Sa voix est basse, régulière, et à un moment je me rends compte que c’est elle que j’écoute, plus que la respiration de Bastien.
Le dernier exercice de la journée, ce sont les étreintes. Maud nous en demande trois. D’abord comme deux amis qui se retrouvent sur un quai de gare. C’est facile, on rit, il me soulève presque du sol. Ensuite comme deux amants qui ne se sont pas vus depuis longtemps. C’est moins facile. Ses mains restent dans le haut de mon dos, là où il a colorié en vert, et nulle part ailleurs.
— La troisième, dit Maud. Deux personnes qui savent qu’elles ne se reverront pas.
Il s’approche. Je m’approche. Il me prend dans ses bras, lentement, et je pose mon front contre son épaule. Il sent le savon de l’hôtel et un peu la sciure, ou alors je l’invente. On ne bouge plus.
Et tout à coup le mot est là. Pourpre. Il remonte tout seul, juste derrière mes dents. La dernière fois que je l’ai dit, dans un couloir, il n’a servi à rien. Ce n’est pas lui. Ses mains sont exactement où on a dit, elles ne bougent pas d’un millimètre. C’est l’étreinte elle-même, ce qu’elle raconte, cette façon de tenir quelqu’un en sachant que c’est la dernière fois. Ça ressemble trop à quelque chose. Je ne sais même pas à quoi.
Je respire. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Le mot reste où il est. Je ne le dis pas.
Quand Maud dit « merci », on se sépare doucement. Je vois qu’il a les yeux humides, et il se détourne pour se moucher.
Maud a arrêté d’écrire. Son crayon est posé en travers de son carnet. Je ne sais pas depuis combien de temps elle nous regarde comme ça.
— C’est tout pour aujourd’hui, dit-elle. Demain, on commence la scène 12.
Bastien se dirige vers la porte, se prend les pieds dans un tapis de sol roulé et se rattrape de justesse à une chaise, en faisant un grand moulinet avec son bras libre.
— Je suis meilleur quand on me dit où poser les pieds, dit-il.
Je souris. Pour de vrai, cette fois. Il a l’air tellement surpris que je manque d’éclater de rire.
Il sort. Je ramasse mon pull. Maud range les feuilles dans une pochette cartonnée.
— Vous avez changé votre feuille trois fois aujourd’hui, dit-elle sans lever les yeux.
— Je sais.
— Il a suivi les trois.
— Je sais.
Elle ferme la pochette. Je suis déjà à la porte quand je me retourne.
— Maud ? Merci. Pour hier.
Elle hoche la tête et détourne les yeux, un peu trop vite. Je mets ça sur le compte de la fatigue. On a toutes les deux très peu dormi.
–––
Le soir, dans ma chambre, je m’allonge par terre sur le tapis, entre le lit et l’armoire, et je refais l’exercice toute seule. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Je n’y arrive pas aussi bien sans quelqu’un à côté. Il me manque un souffle à suivre, et une voix qui compte.
C’est la voix qui me ramène Iris.
Je n’avais pas pensé à elle depuis des années. Iris était en deuxième année au conservatoire quand j’y suis entrée, à vingt ans. Elle avait les cheveux ras, un accent du nord qu’elle refusait de perdre, et une manière de rire en fermant les yeux. C’est elle qui m’a appris à respirer avant les auditions, allongées côte à côte par terre dans une salle de répétition vide, le soir, quand le gardien nous oubliait. Elle comptait à voix basse, exactement comme Maud tout à l’heure. Quatre, deux, six. Je me souviens du parquet froid sous mon dos, de l’odeur de poussière et de sueur des rideaux de scène, et du soir où elle a arrêté de compter.
Je ferme les yeux, et je la laisse revenir.
La salle de répétition est vide. Le gardien nous a oubliées. Les rideaux de scène sentent la poussière et la sueur ancienne. Le parquet est froid sous mon dos.
Iris est allongée à côté de moi, à dix centimètres. Elle compte encore, très bas, pour que je continue à respirer même après l’exercice.
— Quatre… deux… six.
Sa voix a un accent du nord qu’elle refuse de perdre. Ses cheveux sont ras, presque noirs. Quand elle tourne la tête vers moi, ses yeux sont clairs dans la pénombre.
Elle s’arrête de compter. On reste un moment sans rien dire, à écouter le silence du bâtiment. Puis elle tend la main et effleure mes doigts posés sur mon ventre. Juste le bout. Je ne retire pas la main. Elle laisse la sienne là, légère, et attend.
Je suis celle qui bouge en premier. Je tourne la tête. Nos nez se frôlent. Elle sourit, les yeux à moitié fermés, et m’embrasse. Doucement. Lèvres sèches d’abord, puis un peu plus ouvertes. Sa langue touche la mienne, hésitante, comme une question. Je réponds. Le baiser s’approfondit sans se presser.
Elle se rapproche. Son épaule touche la mienne. Sa main quitte mes doigts et remonte le long de mon bras, jusqu’à mon épaule, puis descend le long de mon flanc, par-dessus le t-shirt. Elle s’arrête à la hanche. Attend encore. Je prends sa main et la glisse sous le tissu. Sa paume est chaude contre ma peau.
On se tourne l’une vers l’autre. Le parquet grince. Elle rit tout bas, le front contre le mien. Je relève mon t-shirt. Elle relève le sien. Nos seins se touchent, peau contre peau. Ses mamelons sont durs. Les miens aussi. Elle les caresse du bout des doigts, très lentement, en cercles, puis les prend entre pouce et index, les pince juste assez pour que ça tire un peu. Je gémis. Elle m’embrasse pour avaler le son.
Sa main descend. Elle ouvre le bouton de mon jean, tire la fermeture, glisse les doigts sous la culotte. Elle trouve mon clitoris sans chercher, comme si elle savait déjà. Elle le caresse à plat d’abord, puis du bout de l’index, un rythme régulier, patient. Je suis déjà mouillée. Elle le sent. Elle sourit contre ma bouche.
Je fais la même chose. Je glisse ma main dans son pantalon, sous sa culotte. Elle est chaude, glissante. Je la touche comme elle me touche : lentement, sans précipitation. Deux doigts de chaque côté, puis un qui s’enfonce un peu. Elle écarte les cuisses. On se caresse en même temps, face à face, le front collé, les respirations mêlées.
Elle glisse plus bas, s’allonge entre mes jambes. Elle tire mon jean et ma culotte jusqu’aux genoux. Sa bouche remplace ses doigts. Sa langue est chaude, précise. Elle lèche de bas en haut, s’attarde sur le clitoris, le suce doucement, puis le lèche à nouveau. Un doigt s’enfonce en moi, puis deux. Elle les courbe. Je me cambre. Une main posée sur sa nuque rasée, les doigts qui glissent à peine. Elle continue jusqu’à ce que je jouisse, les cuisses tremblantes autour de sa tête, un cri étouffé dans mon poing.
Quand je redescends, elle remonte. Je la fais basculer sur le dos. Je tire son pantalon. Je m’allonge entre ses cuisses. Elle a un goût un peu plus sucré que le mien. Je lèche comme elle m’a léché : lentement, attentivement, sans rien imposer. Ses hanches bougent. Sa main s’ouvre et se ferme dans mes cheveux. Elle jouit presque en silence, juste un long souffle tremblant, les yeux fermés, la bouche ouverte.
On reste allongées l’une contre l’autre après. Elle trace des cercles absents sur mon épaule. Je respire contre son cou. Aucune ombre. Aucune hâte. Rien qui ait été demandé à ma place.
Plus tard, elle remet son t-shirt, moi le mien. On se rhabille sans se presser. Elle m’embrasse une dernière fois, les yeux fermés, et murmure :
— Quatre… deux… six.
Je souris dans le noir. Le parquet est toujours froid. Mais mon corps, lui, est chaud partout.
Iris est partie à Berlin à la fin de l’année. On s’est écrit pendant trois mois, puis moins, puis plus du tout. Je n’en ai jamais parlé à personne, sauf une fois à ma mère, qui a dit « ah » et n’a rien ajouté. Je l’ai rangé dans la case des expériences, comme on range un pull qu’on ne met plus mais qu’on n’arrive pas à donner.
Je ne sais pas pourquoi elle revient ce soir. Peut-être à cause de la voix qui comptait. Peut-être parce que c’est la première journée, depuis le couloir, où je me suis sentie en sécurité entre les mains de quelqu’un.
Je me relève. Je me couche dans le vrai lit, sous les draps froids, et pour la première fois depuis mon arrivée, je m’endors tout de suite.
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
0 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Soyez le premier à donner votre avis après lecture sur cette histoire érotique...
Réagissez à l'histoire après lecture
Votre avis sur cette histoire :