Scène 47 : Chapitre 11 - Pourpre

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 02-11-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Elena]

La scène 31, c’est la dispute.

Claire vient de découvrir que Simon a refusé un poste à l’étranger, deux ans plus tôt, sans lui en parler, parce qu’il était persuadé qu’elle ne le suivrait pas. Elle aurait pu le suivre. Elle le lui dit. Ils se crient dessus dans la cuisine, une assiette se casse, et au lieu de continuer à se disputer, ils font l’amour contre la table, dans la colère, sans douceur, avec l’envie de se faire payer quelque chose. C’est la scène la plus dure du film après la 47. Hugo l’a écrite après une vraie dispute, il me l’a avoué à la lecture.

Karim a fait monter une table de cuisine en formica dans la salle de bal, à côté du lit en fer. Le décor ressemble de plus en plus à un appartement dont quelqu’un aurait arraché les murs.

Maud nous lit les temps. Il y en a onze. Temps un : Claire pousse Simon, les deux mains à plat sur sa poitrine. Temps deux : il lui attrape les avant-bras. Orange sur ma feuille, on en a parlé hier, j’ai dit oui, avec une pression légère. Temps trois : un baiser brutal, qui ressemble plus à un choc qu’à un baiser. Temps quatre : elle lui mord la lèvre, simulé, les dents ne touchent pas. Temps cinq : il la retourne face à la table, une main à plat entre les omoplates.

Je l’ai lu hier soir. J’ai lu le temps cinq, et j’ai dit oui.

J’ai hésité, pourtant. Une seconde, pas plus, mon crayon au-dessus de la case. Puis je me suis dit que c’était un geste simple, que la main serait légère, que Maud serait là, que je n’allais pas faire toute une histoire d’une main dans le dos. Je me suis dit que je voulais être une partenaire facile, pour ce garçon qui avait débarqué au milieu du chaos. Je n’ai pas vu que je me disais exactement les mêmes choses qu’il y a onze ans, dans un entrepôt.

On marque les temps une première fois, lentement. Tout va bien. Bastien est précis, attentif, il me regarde avant chaque geste comme pour vérifier que je suis toujours là. La deuxième fois, Hugo nous demande d’y mettre de la voix, de jouer la dispute pour de vrai. On crie. Bastien crie très bien, d’une voix que je ne lui connaissais pas, rauque, blessée. Je le pousse. Il m’attrape les avant-bras. Le baiser, la morsure. Tout s’enchaîne.

Temps cinq. Il me retourne vers la table. Sa main se pose à plat entre mes omoplates, légère, exactement comme on l’a dit.

Et je ne suis plus dans la salle de bal.

Je suis dans l’entrepôt. Il fait froid, je vois mon souffle. Il y a un matelas par terre et quarante personnes autour dans le noir. Le premier assistant me dit que ce serait plus beau comme ça, de dos, le visage contre le drap. Une main à plat entre mes omoplates, qui appuie, pas fort, juste assez pour que je comprenne qu’il n’y a pas de discussion. Et une voix à mon oreille, celle de l’acteur, qui me dit : détends-toi.

— Pourpre.

Je l’ai dit. Je ne sais pas comment, mais je l’ai dit, pas très fort, la joue presque contre le formica.

Tout s’arrête.

La main quitte mon dos à l’instant même où le mot sort, avant même la fin du mot, il me semble. La dernière fois que j’ai dit ce mot, dans un couloir, l’homme en face de moi a ri et sa main est restée où elle était. Quand je me retourne, Bastien a reculé de deux pas. Il a les mains ouvertes, un peu écartées du corps, bien visibles, comme quelqu’un qui veut montrer qu’il ne tient rien. Il ne dit rien. Il ne demande pas ce qui se passe. Il ne dit pas pardon. Il attend.

Hugo s’est levé de sa chaise. Maud lève la main vers lui, sans le regarder, et il se rassoit.

— Pause, dit Maud. Dix minutes. Personne ne parle de la scène.

Lou pose sa perche par terre et sort sans un mot. Karim, qui était à la porte, disparaît aussi. Bastien va s’asseoir sur une chaise au fond de la salle, le dos contre le mur, et boit une bouteille d’eau entière en regardant ses pieds.

Avant d’aller à la fenêtre, je le regarde, une seconde. Il ne me regarde pas. Il a les yeux baissés sur la bouteille qu’il tient entre ses genoux, et je vois qu’il fait exprès de ne pas me regarder, pour ne pas peser, pour que je n’aie pas à soutenir en plus le poids de son inquiétude. Je lui en suis reconnaissante, et ça me donne presque envie de pleurer, ce qui n’arrange rien.

Je vais à la fenêtre. Dehors, le lac est d’un gris uniforme. J’appuie mes deux mains sur le rebord et je respire comme Maud nous l’a appris. Inspirer sur quatre, retenir sur deux, expirer sur six. Mes mains tremblent. Pas beaucoup. Je les appuie plus fort sur le rebord pour que ça ne se voie pas.

Maud s’approche. Elle ne vient pas trop près. Elle s’arrête à un mètre de moi, une bouteille d’eau à la main, et elle me la tend sans me toucher.

— Tu veux que je reste, ou tu préfères que je te laisse ?

Elle m’a tutoyée. C’est la première fois. Bastien, elle le tutoie depuis la scène 12. Moi, elle a continué à me vouvoyer, et je ne m’étais jamais demandé pourquoi. Je ne crois pas qu’elle se soit rendu compte de ce qu’elle vient de faire.

— Reste.

Elle reste. Elle pose ses deux mains sur le rebord de la fenêtre, à côté des miennes, à quelques centimètres. Elle ne dit rien. On regarde le lac toutes les deux. Au bout d’un moment, je sens mes épaules redescendre.

— Ce n’était pas lui, dis-je.
— Je sais.
— C’est le geste. La main dans le dos.
— D’accord.

Elle ne me demande pas pourquoi. Elle ne me demande pas de quel souvenir il s’agit. Elle attend encore un peu, puis elle dit :

— On le change. Comment tu voudrais que ça se passe ?

Je réfléchis. C’est étrange de réfléchir à ça, maintenant, avec les mains qui tremblent encore un peu. Mais la question est simple, et elle me laisse le temps d’y répondre.

— C’est Claire qui se retourne. Personne ne la retourne. Elle le pousse, il lui prend les bras, il y a le baiser, la morsure, et à ce moment-là, c’est elle qui décide. Elle se dégage, elle lui tourne le dos, elle s’appuie à la table. Elle choisit.

Maud hoche lentement la tête.

— On le propose à Hugo.
— Tu crois qu’il va accepter ?
— S’il n’accepte pas, on ne tourne pas la scène. Mais je crois qu’il va accepter.

Je me tourne vers elle.

— Tu m’as tutoyée.

Elle rougit. Je n’aurais jamais cru voir Maud rougir. Elle ouvre la bouche pour s’excuser, je le vois venir.

— Continue, dis-je. S’il te plaît.

–––

Hugo n’accepte pas seulement. Il se lève, il fait trois fois le tour de la table en formica en se tenant la tête, et il dit que c’est beaucoup mieux. Que c’est Claire qui arrête la dispute en choisissant de faire l’amour, et que ça change tout le sens de la scène. Que la colère devient autre chose. Que Simon, du coup, subit presque, et que c’est exactement ce qu’il cherchait sans le savoir. Il sort son stylo et réécrit la didascalie sur le coin de la table.

Maud explique le nouveau temps cinq à Bastien. Il écoute, les yeux sur la feuille, puis il lève la tête et me regarde.

— D’accord.

Rien d’autre. Pas une question.

On reprend au temps un. On crie, je le pousse, il m’attrape les bras, le baiser, la morsure. Au temps cinq, je me dégage d’un coup d’épaule, je lui tourne le dos et je m’appuie des deux mains sur la table, les bras tendus. Je le laisse venir derrière moi. Il ne me touche pas le dos. Ses mains se posent sur la table, de chaque côté des miennes, sans me toucher. C’est moi qui recule contre lui.

Et à partir de là, c’est moi qui mène.

Je recule d’un centimètre. Puis d’un autre. Mon bassin trouve le sien. Son sexe est déjà dur, je le sens nettement à travers le jean. Je presse plus fort, volontairement, jusqu’à ce que la pression soit exacte. Il ne bouge pas. Ses mains restent sur la table.

Je roule les hanches. Lentement d’abord. Un cercle court, puis un plus long. La couture de mon jean frotte exactement où il faut. La friction est sèche, puis de moins en moins. Je suis déjà mouillée. Ça m’irrite et ça m’excite en même temps. Je recommence, plus appuyé. Derrière moi, Bastien expire par le nez. Il suit. Il ne devance rien.

La chaleur monte vite. Trop vite. Ce n’est plus seulement Claire qui choisit la colère et le désir. C’est moi. Ma main glisse presque seule vers mon jean. J’ouvre deux boutons. Mes doigts passent sous le tissu, sous la culotte. Je me touche à découvert pendant que je continue de frotter mon sexe contre le sien.

Et soudain je m’arrête.

Je retire ma main. Lentement. Je rabaisse le jean. Je reprends appui sur la table, les bras tendus, le dos droit. Le désir est toujours là, brûlant, mais c'est moi qui ai décidé de l'interrompre. Maud nous répète depuis le premier jour qu'on peut s'arrêter sans se justifier. Je viens de le faire pour moi, et je n'ai personne à qui le dire. À vingt-trois ans, je n'ai pas su.

Je finis les temps restants sans plus me toucher. Le rythme redevient celui de la chorégraphie. Quand Maud dit « merci », j’ai les joues chaudes et le jean encore un peu collant, mais personne n’a vu ce que je viens de faire. Sauf moi.

Hugo ne dit rien du tout. Quand je me retourne, il est assis, le stylo à la main, immobile.

–––

En fin de journée, pendant que Karim fait redescendre la table, je vais trouver Bastien près de la porte. Il rassemble ses affaires, son pull, sa bouteille vide.

— Merci de ne pas avoir demandé.

Il hausse les épaules.

— Maud a dit qu’on ne demandait pas.
— Tu aurais pu demander quand même. Plus tard. Ce soir.

Il réfléchit, comme au déjeuner, l’autre jour. Il ne cherche jamais la réponse qui fait plaisir, je commence à le savoir.

— J’en avais envie, dit-il. Mais ça ne me regarde pas. Si tu veux me le dire un jour, tu me le diras.

Il me sourit, prend son pull et s’en va.

Je reste là, dans la salle de bal qui se vide. Et je comprends quelque chose que je n’avais pas vu venir. J’ai confiance en lui. Pas parce qu’il a bien réagi : n’importe qui peut bien réagir une fois, surtout quand une coordinatrice le regarde. J’ai confiance parce qu’il n’avait pas l’air d’attendre qu’on le félicite. Il a reculé de deux pas, il a montré ses mains, il a bu son eau en regardant ses pieds. Comme si c’était la chose la plus normale du monde.

À l’autre bout de la salle, Maud range ses feuilles dans sa pochette cartonnée. Elle lève les yeux, me voit la regarder. Elle me fait un petit signe de tête, et cette fois, elle ne détourne pas les yeux.

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