Scène 47 : Chapitre 8 - Les gestes
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Elena]
Le lendemain matin, je me coiffe devant le miroir de l’armoire, et ma main fait un geste qui n’est pas le mien.
Je ne m’en aperçois pas tout de suite. Je démêle mes cheveux, je passe la brosse, puis ma main libre remonte le long de ma nuque, lentement, jusqu’à l’arrière de mon crâne, et elle s’arrête là, les doigts écartés dans les cheveux. Je la regarde dans le miroir. C’est le temps un. Sa main droite sur ma nuque, contre la porte. Trois secondes.
Je retire ma main comme si je m’étais brûlée. Puis je me trouve ridicule, et je finis de me coiffer normalement.
Ça m’est déjà arrivé, sur d’autres films. Les gestes qu’on répète cent fois finissent par s’installer dans le corps et par ressortir au mauvais moment, dans une cuisine, dans un taxi, des mois plus tard. Une fois, deux ans après un film où je jouais une pianiste, je me suis surprise à faire des gammes sur le bord d’une table pendant un enterrement. Mais d’habitude, ça prend des semaines. Là, il a suffi d’une journée.
–––
Hugo a regardé les images de Lou toute la nuit. Il arrive à la répétition avec des cernes jusqu’au milieu des joues et trois pages de notes, qu’il nous lit debout devant le lit en fer, comme un élève qui récite.
Il voudrait que le rire de Claire commence plus tôt, dès le temps quatre, sous le pull, qu’on l’entende avant de la voir. Il voudrait que Simon hésite une demi-seconde avant le premier baiser, contre la porte, comme s’il n’était pas sûr d’avoir compris. Et il voudrait que la main gauche de Simon, au temps un, soit sur la hanche de Claire sous le pull, et plus par-dessus.
Maud lève la main avant qu’il ait fini sa phrase.
— Les deux premières, c’est du jeu, tu en parles avec eux comme tu veux. La troisième, c’est une modification de contact. On en parle à trois, et on ne la répète que si tout le monde est d’accord.
Hugo hoche la tête et s’assoit. Il ne discute pas. Je le remercie intérieurement de ne pas discuter.
Je regarde Maud pendant qu’elle sort ses feuilles. Elle a remonté ses lunettes sur le haut du crâne et tient son crayon entre deux doigts, comme une cigarette. Elle ne m’a jamais dit ce qu’elle savait de moi, ni si elle savait quelque chose. Mais elle a levé la main exactement au bon moment, avant la fin de la phrase de Hugo, et je me demande combien de fois dans sa vie elle a dû lever la main comme ça pour que ce geste lui vienne aussi vite.
On s’installe sur deux chaises, Bastien, Maud et moi, un peu à l’écart. Maud ressort ma feuille avec la silhouette. La hanche, chez moi, c’est orange.
— La main sous le pull, sur la peau, dit-elle. À plat. On définit jusqu’où.
— Pas plus haut que la taille, dis-je. Pas plus bas que la ceinture. À plat, sans bouger les doigts.
— Bastien ?
— Ça me va. Tu es sûre ?
— Je suis sûre.
Et je le suis. C’est ce qui me frappe, en le disant. À vingt-trois ans, on m’a changé une scène le matin même et je n’ai rien décidé du tout. Là, on me demande, on attend ma réponse, et c’est moi qui fixe la limite, au centimètre près. Il y a quelque chose de presque grisant là-dedans. Je n’aurais jamais cru qu’on puisse éprouver ça en parlant d’une main sur une hanche.
On reprend le temps un.
Contre la porte, Bastien hésite une demi-seconde, comme Hugo l’a demandé, et cette demi-seconde change tout. Simon n’est plus sûr de lui. Il demande sans rien dire. Puis sa main droite se pose sur ma nuque, et sa main gauche passe sous mon pull et se pose à plat sur ma hanche, sur la peau, exactement entre la taille et la ceinture.
Elle est chaude. Très chaude. Moi, j’ai toujours les mains froides, mon père dit que c’est de famille. Lui, il a la main d’un homme qui a travaillé dehors toute sa jeunesse, et elle ne bouge pas d’un millimètre. Trois secondes. Je sens chacune d’elles.
— Encore, dit Hugo.
On le refait. Et encore. À la cinquième fois, la main sur ma hanche ne me surprend plus. À la sixième, je me rends compte que je l’attends.
À la pause, j’appelle ma mère depuis le couloir, parce que le réseau passe mieux près des fenêtres.
— Il est comment, le nouveau ?
— Grand.
— C’est tout ?
— Il a été menuisier.
— Ah.
Il y a un silence au bout du fil. Je connais ce silence. Ma mère a épousé un homme qui répare des pendules, elle a un faible pour les gens qui travaillent de leurs mains, et elle trouve que je choisis toujours des hommes qui n’ont que des mots.
— Maman, je joue avec lui. C’est tout.
— Je n’ai rien dit.
— Tu as dit « ah ».
— « Ah », ce n’est rien.
Le reste de la journée passe vite. Le rire sous le pull marche du premier coup, parce que Bastien, en voulant bien faire, m’enfonce le pull jusqu’aux oreilles et que je ris pour de vrai. Hugo applaudit. Maud note. Lou filme. En fin d’après-midi, on enchaîne les quatorze temps trois fois de suite sans une seule correction, et Hugo nous dit qu’on peut arrêter là, qu’il n’a plus rien à nous apprendre sur cette scène, que c’est nous qui allons lui apprendre des choses maintenant.
–––
Au dîner, on se retrouve au bout de la longue table, Bastien et moi, sans l’avoir vraiment décidé. Les autres descendent au bar un par un. À neuf heures et demie, il ne reste que nous deux, et les serveurs de la vallée qui débarrassent autour sans oser nous presser.
On parle de nos familles. Je lui raconte mon père qui démonte toutes les pendules de la maison pour les remonter à l’identique, ma mère qui me demande à chaque appel si je mange, en italien quand elle s’inquiète vraiment. Il me raconte l’atelier de son père, l’odeur de la colle chaude, sa mère infirmière qui rentrait de nuit et qui dormait le jour avec des bouchons dans les oreilles, pendant que les trois enfants devaient jouer sans faire de bruit. Et ses deux sœurs aînées, qui l’ont habillé en fille jusqu’à ses six ans parce qu’elles voulaient une petite sœur.
— La cadette m’a écrit en juin que tu étais trop vieille pour moi.
Il le dit sans réfléchir, puis il devient tout rouge.
— Enfin, c’était quand je n’avais pas eu le rôle. Elle voulait me consoler.
J’éclate de rire.
— Elle a raison. Dis-lui que je ne compte pas t’épouser.
— C’est ce que je lui ai répondu.
Il sourit, soulagé que je ne sois pas vexée. Puis il m’avoue que sa mère regardait ma série tous les jeudis, qu’elle ne ratait jamais un épisode et qu’elle en voulait beaucoup au scénariste d’avoir fait mourir mon coéquipier dans la troisième saison.
— Moi aussi, je lui en veux, dis-je. On devait tourner une quatrième saison. Il a préféré tuer tout le monde. On boit un peu de vin. Il me dit qu’hier, pendant la répétition, il a arrêté d’avoir peur au milieu de l’après-midi, parce que tout était écrit et qu’il n’avait plus à se demander s’il avait le droit. Il dit qu’il n’aurait jamais cru que ça le rendrait plus libre.
Et moi, sans l’avoir prévu, je lui parle du film.
Je ne lui dis pas tout. Je ne dis pas le nom du réalisateur, ni celui de l’acteur, ni le titre. Je dis que j’avais vingt-trois ans, que c’était l’hiver, qu’on tournait dans un entrepôt. Qu’il n’y avait pas de temps, pas de feuille, rien. Qu’on m’a demandé le matin même d’en faire plus que ce qui était prévu, devant tout le monde, et que j’ai dit oui.
Il ne me demande pas le nom. Il ne me demande pas ce qu’on m’a fait faire. Il se tait un long moment, en faisant tourner son verre sur la nappe.
— Tu voulais dire non.
— Je voulais dire non.
— Et personne ne t’a demandé.
— Si. Ils m’ont demandé. Devant quarante personnes, à huit heures du matin, alors que tout était prêt et que tout le monde attendait. Ils m’ont demandé, et j’ai dit oui.
Il repose son verre.
— Ici, tu dis non quand tu veux.
— Je sais. C’est pour ça que je suis là.
Maud passe devant la porte de la salle à manger à ce moment-là. Elle nous voit, s’arrête une seconde et lève la main pour nous dire bonsoir. Je lui fais signe. Elle continue vers l’escalier. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’elle ne s’attendait pas à nous trouver tous les deux, et que ça ne lui fait pas plaisir.
Bastien me raccompagne jusqu’au deuxième. Il s’arrête sur le palier, loin de ma porte, beaucoup plus loin qu’il ne faudrait. Je comprends qu’il le fait exprès, à cause du couloir, à cause de ce que je lui ai raconté le premier jour.
— Bonne nuit, Elena.
— Bonne nuit.
Il remonte au troisième. J’entends son pas dans l’escalier, puis un choc sourd et un juron étouffé. Il s’est encore cogné quelque part.
Dans ma chambre, je me déshabille, je m’assois devant le miroir de l’armoire et je me brosse les cheveux. Ma main libre remonte le long de ma nuque, lentement, jusqu’à l’arrière de mon crâne.
Cette fois, je la laisse faire.
Elle s’arrête à l’arrière de mon crâne, les doigts écartés dans les cheveux, trois secondes. Puis mon autre main passe sous mon t-shirt et se pose à plat sur ma hanche, entre la taille et la ceinture, exactement là où on l’a décidé cet après-midi, et elle ne bouge pas. Pendant un moment, je refais la scène 12 toute seule devant le miroir de l’armoire, à la seconde près. Puis je m’aperçois que c’est moi qui fixe les limites, ce soir, et qu’il n’y a personne pour les noter au crayon.
Ma main quitte la hanche et glisse plus bas, sous l’élastique du short. Je n’ai plus besoin de compter. Je trouve le haut de ma fente, déjà humide. L’index trace une ligne lente, de haut en bas, sans entrer. Je regarde mon reflet. Les joues sont déjà un peu roses.
Je m’allonge sur le lit. Le t-shirt remonte jusqu’aux seins. Une main les caresse, pince les mamelons jusqu’à ce qu’ils durcissent. L’autre écarte mes lèvres. Deux doigts glissent de chaque côté du clitoris, l’écartent un peu, puis le frottent à plat. Le rythme n’est plus celui de la chorégraphie. C’est le mien.
Je ferme les yeux. Le visage de Bastien est là. Les yeux marron, la tache dorée dans l’iris gauche, la façon dont il m’a regardée deux secondes au bord du lit avant de tendre la main. Je ne le chasse pas. Je le laisse. Sa main imaginaire remplace la mienne un instant : plus large, plus chaude, une cicatrice sur le pouce. Je gémis tout bas.
Un doigt s’enfonce. Puis deux. Je les courbe, je cherche le point exact. Je le trouve. L’autre main quitte mon sein et rejoint la première. Le talon de la paume appuie sur le clitoris pendant que les doigts vont et viennent. Plus vite. Plus profond. Mon bassin se soulève. Je pense à sa bouche sur ma nuque, à sa main sous le pull, à la façon dont il a dit « d’accord » chaque fois que j’ai changé d’avis.
La jouissance monte vite. Je pourrais ralentir. Je choisis de ne pas le faire. Les contractions arrivent par vagues, fortes, nettes. Je jouis en silence, les dents serrées, les yeux toujours fermés, le visage de Bastien collé derrière mes paupières. Mes doigts restent enfoncés jusqu’à la dernière secousse.
Après, je reste allongée, les joues chaudes, le short encore baissé sur les cuisses. Je regarde le plafond. Le désir n’est plus seulement un exercice de contrôle. Il a un visage, maintenant. Et je ne l’ai pas chassé.
Je ramène le short. Je rabaisse le t-shirt. Je me couche sur le côté. Demain, il faudra le regarder dans les yeux pendant deux minutes sans rire, si Maud nous refait l’exercice. Je me couche en me demandant si ça se verra.
Le lendemain matin, je me coiffe devant le miroir de l’armoire, et ma main fait un geste qui n’est pas le mien.
Je ne m’en aperçois pas tout de suite. Je démêle mes cheveux, je passe la brosse, puis ma main libre remonte le long de ma nuque, lentement, jusqu’à l’arrière de mon crâne, et elle s’arrête là, les doigts écartés dans les cheveux. Je la regarde dans le miroir. C’est le temps un. Sa main droite sur ma nuque, contre la porte. Trois secondes.
Je retire ma main comme si je m’étais brûlée. Puis je me trouve ridicule, et je finis de me coiffer normalement.
Ça m’est déjà arrivé, sur d’autres films. Les gestes qu’on répète cent fois finissent par s’installer dans le corps et par ressortir au mauvais moment, dans une cuisine, dans un taxi, des mois plus tard. Une fois, deux ans après un film où je jouais une pianiste, je me suis surprise à faire des gammes sur le bord d’une table pendant un enterrement. Mais d’habitude, ça prend des semaines. Là, il a suffi d’une journée.
–––
Hugo a regardé les images de Lou toute la nuit. Il arrive à la répétition avec des cernes jusqu’au milieu des joues et trois pages de notes, qu’il nous lit debout devant le lit en fer, comme un élève qui récite.
Il voudrait que le rire de Claire commence plus tôt, dès le temps quatre, sous le pull, qu’on l’entende avant de la voir. Il voudrait que Simon hésite une demi-seconde avant le premier baiser, contre la porte, comme s’il n’était pas sûr d’avoir compris. Et il voudrait que la main gauche de Simon, au temps un, soit sur la hanche de Claire sous le pull, et plus par-dessus.
Maud lève la main avant qu’il ait fini sa phrase.
— Les deux premières, c’est du jeu, tu en parles avec eux comme tu veux. La troisième, c’est une modification de contact. On en parle à trois, et on ne la répète que si tout le monde est d’accord.
Hugo hoche la tête et s’assoit. Il ne discute pas. Je le remercie intérieurement de ne pas discuter.
Je regarde Maud pendant qu’elle sort ses feuilles. Elle a remonté ses lunettes sur le haut du crâne et tient son crayon entre deux doigts, comme une cigarette. Elle ne m’a jamais dit ce qu’elle savait de moi, ni si elle savait quelque chose. Mais elle a levé la main exactement au bon moment, avant la fin de la phrase de Hugo, et je me demande combien de fois dans sa vie elle a dû lever la main comme ça pour que ce geste lui vienne aussi vite.
On s’installe sur deux chaises, Bastien, Maud et moi, un peu à l’écart. Maud ressort ma feuille avec la silhouette. La hanche, chez moi, c’est orange.
— La main sous le pull, sur la peau, dit-elle. À plat. On définit jusqu’où.
— Pas plus haut que la taille, dis-je. Pas plus bas que la ceinture. À plat, sans bouger les doigts.
— Bastien ?
— Ça me va. Tu es sûre ?
— Je suis sûre.
Et je le suis. C’est ce qui me frappe, en le disant. À vingt-trois ans, on m’a changé une scène le matin même et je n’ai rien décidé du tout. Là, on me demande, on attend ma réponse, et c’est moi qui fixe la limite, au centimètre près. Il y a quelque chose de presque grisant là-dedans. Je n’aurais jamais cru qu’on puisse éprouver ça en parlant d’une main sur une hanche.
On reprend le temps un.
Contre la porte, Bastien hésite une demi-seconde, comme Hugo l’a demandé, et cette demi-seconde change tout. Simon n’est plus sûr de lui. Il demande sans rien dire. Puis sa main droite se pose sur ma nuque, et sa main gauche passe sous mon pull et se pose à plat sur ma hanche, sur la peau, exactement entre la taille et la ceinture.
Elle est chaude. Très chaude. Moi, j’ai toujours les mains froides, mon père dit que c’est de famille. Lui, il a la main d’un homme qui a travaillé dehors toute sa jeunesse, et elle ne bouge pas d’un millimètre. Trois secondes. Je sens chacune d’elles.
— Encore, dit Hugo.
On le refait. Et encore. À la cinquième fois, la main sur ma hanche ne me surprend plus. À la sixième, je me rends compte que je l’attends.
À la pause, j’appelle ma mère depuis le couloir, parce que le réseau passe mieux près des fenêtres.
— Il est comment, le nouveau ?
— Grand.
— C’est tout ?
— Il a été menuisier.
— Ah.
Il y a un silence au bout du fil. Je connais ce silence. Ma mère a épousé un homme qui répare des pendules, elle a un faible pour les gens qui travaillent de leurs mains, et elle trouve que je choisis toujours des hommes qui n’ont que des mots.
— Maman, je joue avec lui. C’est tout.
— Je n’ai rien dit.
— Tu as dit « ah ».
— « Ah », ce n’est rien.
Le reste de la journée passe vite. Le rire sous le pull marche du premier coup, parce que Bastien, en voulant bien faire, m’enfonce le pull jusqu’aux oreilles et que je ris pour de vrai. Hugo applaudit. Maud note. Lou filme. En fin d’après-midi, on enchaîne les quatorze temps trois fois de suite sans une seule correction, et Hugo nous dit qu’on peut arrêter là, qu’il n’a plus rien à nous apprendre sur cette scène, que c’est nous qui allons lui apprendre des choses maintenant.
–––
Au dîner, on se retrouve au bout de la longue table, Bastien et moi, sans l’avoir vraiment décidé. Les autres descendent au bar un par un. À neuf heures et demie, il ne reste que nous deux, et les serveurs de la vallée qui débarrassent autour sans oser nous presser.
On parle de nos familles. Je lui raconte mon père qui démonte toutes les pendules de la maison pour les remonter à l’identique, ma mère qui me demande à chaque appel si je mange, en italien quand elle s’inquiète vraiment. Il me raconte l’atelier de son père, l’odeur de la colle chaude, sa mère infirmière qui rentrait de nuit et qui dormait le jour avec des bouchons dans les oreilles, pendant que les trois enfants devaient jouer sans faire de bruit. Et ses deux sœurs aînées, qui l’ont habillé en fille jusqu’à ses six ans parce qu’elles voulaient une petite sœur.
— La cadette m’a écrit en juin que tu étais trop vieille pour moi.
Il le dit sans réfléchir, puis il devient tout rouge.
— Enfin, c’était quand je n’avais pas eu le rôle. Elle voulait me consoler.
J’éclate de rire.
— Elle a raison. Dis-lui que je ne compte pas t’épouser.
— C’est ce que je lui ai répondu.
Il sourit, soulagé que je ne sois pas vexée. Puis il m’avoue que sa mère regardait ma série tous les jeudis, qu’elle ne ratait jamais un épisode et qu’elle en voulait beaucoup au scénariste d’avoir fait mourir mon coéquipier dans la troisième saison.
— Moi aussi, je lui en veux, dis-je. On devait tourner une quatrième saison. Il a préféré tuer tout le monde. On boit un peu de vin. Il me dit qu’hier, pendant la répétition, il a arrêté d’avoir peur au milieu de l’après-midi, parce que tout était écrit et qu’il n’avait plus à se demander s’il avait le droit. Il dit qu’il n’aurait jamais cru que ça le rendrait plus libre.
Et moi, sans l’avoir prévu, je lui parle du film.
Je ne lui dis pas tout. Je ne dis pas le nom du réalisateur, ni celui de l’acteur, ni le titre. Je dis que j’avais vingt-trois ans, que c’était l’hiver, qu’on tournait dans un entrepôt. Qu’il n’y avait pas de temps, pas de feuille, rien. Qu’on m’a demandé le matin même d’en faire plus que ce qui était prévu, devant tout le monde, et que j’ai dit oui.
Il ne me demande pas le nom. Il ne me demande pas ce qu’on m’a fait faire. Il se tait un long moment, en faisant tourner son verre sur la nappe.
— Tu voulais dire non.
— Je voulais dire non.
— Et personne ne t’a demandé.
— Si. Ils m’ont demandé. Devant quarante personnes, à huit heures du matin, alors que tout était prêt et que tout le monde attendait. Ils m’ont demandé, et j’ai dit oui.
Il repose son verre.
— Ici, tu dis non quand tu veux.
— Je sais. C’est pour ça que je suis là.
Maud passe devant la porte de la salle à manger à ce moment-là. Elle nous voit, s’arrête une seconde et lève la main pour nous dire bonsoir. Je lui fais signe. Elle continue vers l’escalier. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’elle ne s’attendait pas à nous trouver tous les deux, et que ça ne lui fait pas plaisir.
Bastien me raccompagne jusqu’au deuxième. Il s’arrête sur le palier, loin de ma porte, beaucoup plus loin qu’il ne faudrait. Je comprends qu’il le fait exprès, à cause du couloir, à cause de ce que je lui ai raconté le premier jour.
— Bonne nuit, Elena.
— Bonne nuit.
Il remonte au troisième. J’entends son pas dans l’escalier, puis un choc sourd et un juron étouffé. Il s’est encore cogné quelque part.
Dans ma chambre, je me déshabille, je m’assois devant le miroir de l’armoire et je me brosse les cheveux. Ma main libre remonte le long de ma nuque, lentement, jusqu’à l’arrière de mon crâne.
Cette fois, je la laisse faire.
Elle s’arrête à l’arrière de mon crâne, les doigts écartés dans les cheveux, trois secondes. Puis mon autre main passe sous mon t-shirt et se pose à plat sur ma hanche, entre la taille et la ceinture, exactement là où on l’a décidé cet après-midi, et elle ne bouge pas. Pendant un moment, je refais la scène 12 toute seule devant le miroir de l’armoire, à la seconde près. Puis je m’aperçois que c’est moi qui fixe les limites, ce soir, et qu’il n’y a personne pour les noter au crayon.
Ma main quitte la hanche et glisse plus bas, sous l’élastique du short. Je n’ai plus besoin de compter. Je trouve le haut de ma fente, déjà humide. L’index trace une ligne lente, de haut en bas, sans entrer. Je regarde mon reflet. Les joues sont déjà un peu roses.
Je m’allonge sur le lit. Le t-shirt remonte jusqu’aux seins. Une main les caresse, pince les mamelons jusqu’à ce qu’ils durcissent. L’autre écarte mes lèvres. Deux doigts glissent de chaque côté du clitoris, l’écartent un peu, puis le frottent à plat. Le rythme n’est plus celui de la chorégraphie. C’est le mien.
Je ferme les yeux. Le visage de Bastien est là. Les yeux marron, la tache dorée dans l’iris gauche, la façon dont il m’a regardée deux secondes au bord du lit avant de tendre la main. Je ne le chasse pas. Je le laisse. Sa main imaginaire remplace la mienne un instant : plus large, plus chaude, une cicatrice sur le pouce. Je gémis tout bas.
Un doigt s’enfonce. Puis deux. Je les courbe, je cherche le point exact. Je le trouve. L’autre main quitte mon sein et rejoint la première. Le talon de la paume appuie sur le clitoris pendant que les doigts vont et viennent. Plus vite. Plus profond. Mon bassin se soulève. Je pense à sa bouche sur ma nuque, à sa main sous le pull, à la façon dont il a dit « d’accord » chaque fois que j’ai changé d’avis.
La jouissance monte vite. Je pourrais ralentir. Je choisis de ne pas le faire. Les contractions arrivent par vagues, fortes, nettes. Je jouis en silence, les dents serrées, les yeux toujours fermés, le visage de Bastien collé derrière mes paupières. Mes doigts restent enfoncés jusqu’à la dernière secousse.
Après, je reste allongée, les joues chaudes, le short encore baissé sur les cuisses. Je regarde le plafond. Le désir n’est plus seulement un exercice de contrôle. Il a un visage, maintenant. Et je ne l’ai pas chassé.
Je ramène le short. Je rabaisse le t-shirt. Je me couche sur le côté. Demain, il faudra le regarder dans les yeux pendant deux minutes sans rire, si Maud nous refait l’exercice. Je me couche en me demandant si ça se verra.
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