Scène 47 : Chapitre 8 - Carnet

- Par l'auteur HDS Pelec -
Avatar de Pelec
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
  • • 82 récits publiés.
  • • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
  • • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 209 507 visites.
Histoire érotique Publiée sur HDS le 30-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Cette histoire de sexe a été affichée 82 fois depuis sa publication.
[Maud]

J’écris toujours au crayon. Des stagiaires m’ont déjà demandé pourquoi, en pensant que c’était une coquetterie. C’est simplement que tout ce que je note peut changer, et que c’est même le principe du métier. Un accord pris le lundi peut être retiré le mardi. Il faut pouvoir effacer.

Le carnet est ouvert sur le lit, avec les feuilles de la scène 12 étalées autour comme les pièces d’un puzzle. Il est vingt-deux heures. En bas, au bar, quelqu’un a mis de la musique. Des chansons italiennes, je crois. Je ne descendrai pas.

Je relis mes notes de la journée. Scène 12, temps un : hésitation d’une demi-seconde, demandée par H., validée par E. et B. Temps un bis : main gauche sous le pull, sur la peau, à plat, entre la taille et la ceinture, doigts immobiles, validé par E. et B. à 15 h 10. Temps quatre : rire plus tôt. Temps dix : chute côté fenêtre, tapis bleu, rien à signaler.

Et puis, en bas de la page, d’une écriture plus petite, cette ligne-là : B. anticipe la respiration d’E. au temps trois. E. le laisse faire.

Je la relis trois fois. Ce n’est pas une note professionnelle. Ça ne concerne ni les zones, ni les contacts, ni la sécurité de personne. C’est une chose que j’ai vue parce que je regardais, et je ne regardais pas Bastien.

–––

Les gens qui ne connaissent pas mon métier l’imaginent comme une surveillance. Une femme avec un carnet qui empêche les autres de s’amuser, la nounou de Damien Castel. En réalité, je passe l’essentiel de mon temps à traduire. Le réalisateur a une image dans la tête, les comédiens ont chacun un corps, une histoire, des limites, et moi je fais passer l’un dans l’autre sans que rien ne se perde en route. Je négocie des centimètres. Je commande des cache-sexe en trois tailles. Je vérifie que le chauffage marche dans la chambre où deux personnes vont passer quatre heures à moitié nues. Je pose les mêmes questions dix fois, parce que la réponse de dix heures n’est pas forcément celle de seize heures.

Je fais ce métier à cause d’une élève. Après mon genou, j’ai enseigné la danse pendant quelques années. Une de mes meilleures élèves, dix-neuf ans, est partie faire un premier rôle au cinéma. Elle est revenue au cours trois mois plus tard, s’est assise dans un coin du studio et n’a pas dansé. Elle ne m’a jamais raconté ce qui s’était passé sur ce tournage, et je ne lui ai jamais demandé. Six mois après, je suivais ma première formation à Londres.

Mon genou, c’était sur scène, à trente et un ans. Un saut que j’avais fait des milliers de fois, une réception un peu de travers, et un bruit que j’entends encore quand il pleut. J’ai fini le spectacle en boitant, parce que je ne savais pas faire autrement. Le chirurgien m’a dit que c’était la chose la plus stupide que j’aurais pu faire. Il avait raison.

Anne, elle, disait que j’étais incapable de m’arrêter avant la fin de quoi que ce soit. Anne était scénographe. On a vécu onze ans ensemble, dans un appartement plein de maquettes de décors en carton. C’est elle qui est partie, il y a deux ans. Elle m’a dit, sur le pas de la porte, avec sa valise : « Tu ne demandes jamais rien, Maud. On ne sait jamais quoi te donner. » J’ai trouvé ça injuste pendant un an. Depuis, je le trouve surtout exact.

On s’était rencontrées sur un spectacle. Anne avait construit le plateau, et le sol était trop glissant pour les danseurs. J’étais allée me plaindre, assez sèchement, et elle n’avait rien répondu. Le lendemain matin, en arrivant au théâtre, j’avais trouvé le sol entièrement poncé. Elle avait passé la nuit à genoux avec une ponceuse, toute seule, sans rien dire à personne. Je crois que je suis tombée amoureuse ce matin-là, en marchant pieds nus sur ce parquet qui accrochait enfin. Lou est la seule personne sur ce tournage à qui j’ai raconté cette histoire. Elle m’a dit qu’Anne avait fait pour moi exactement ce que je fais pour les autres, et qu’il était peut-être là, le problème.

–––

Je sais ce qui est en train de naître entre Elena et Bastien. Je l’ai vu naître, pour être précise, et je pourrais presque dater le moment : jeudi, pendant la troisième étreinte, quand elle a posé son front contre son épaule et que j’ai arrêté d’écrire. Depuis, ça grandit à chaque répétition. Ce soir, en passant devant la salle à manger, je les ai vus seuls au bout de la table, penchés l’un vers l’autre, et je ne m’attendais pas à ce que ça me fasse cet effet-là.

Mon code est clair. Ce que les comédiens vivent hors du plateau ne me regarde pas. Ça me regarde à partir du moment où ça met en danger le consentement sur le plateau, et pas une seconde avant. Deux adultes qui se plaisent pendant un tournage, c’est aussi vieux que le cinéma. Mon travail, c’est de faire en sorte que ce qui se passe entre les prises n’entre pas dans les prises. Rien de plus.

Et je devrais être contente pour eux. Il est bien, ce garçon. Je l’ai choisi pour une question qu’il avait posée à une directrice de casting, et il n’a pas cessé depuis de me donner raison. Il demande, il attend, il écoute. Il a suivi les trois changements d’avis d’Elena sans un soupir. Il lui laisse de la place. Pour quelqu’un comme elle, c’est peut-être ce qu’il y a de plus précieux.

J’ai gardé les trois feuilles qu’elle a remplies jeudi. Elles sont dans la pochette, l’une sur l’autre. Sur la première, les épaules sont vertes. Sur la deuxième, rouges. Sur la troisième, vertes de nouveau, avec le trait de crayon qui déborde un peu, comme si elle avait colorié vite, sans vouloir y penser. J’ai compris dès la deuxième ce qu’elle faisait. Elle cherchait le moment où il se lasserait. Je l’ai laissée faire, parce qu’elle avait le droit de chercher, et parce que je voulais savoir, moi aussi. Je ne me suis pas demandé, sur le moment, pourquoi je voulais tant savoir.

Serge est passé me voir, ce matin, pendant la répétition. Il est resté debout à la porte cinq minutes, les mains dans les poches de son manteau, à regarder Bastien se pencher par-dessus le bord du lit. En partant, il m’a dit : « Vous aviez raison, pour le petit. » C’est la phrase la plus longue qu’il m’ait adressée depuis le début du tournage.

Je devrais être contente, et je ne le suis pas tout à fait.

Il y a autre chose. Dans cinq semaines, il faudra tourner la 47. J’ai commencé à en préparer les temps dès mon arrivée, comme je le fais toujours pour les scènes les plus lourdes. J’ai une feuille, dans la pochette cartonnée, avec les premiers temps notés au crayon. La chemise d’homme, le lit, la lumière qu’on laisse allumée. Je me suis arrêtée au temps six, mardi soir, et je ne l’ai pas reprise depuis. Je me dis que c’est parce que Damien est parti et qu’il faudra tout revoir avec Bastien. Je sais bien que ce n’est pas la seule raison.

Parce que je la regarde, elle. Pendant la chute du temps dix, quand elle a glissé sur le tapis en riant, son t-shirt est remonté et j’ai vu sa peau, un grain de beauté sur le côté, près du nombril. J’ai baissé les yeux sur mon carnet et je n’ai rien écrit. Il y a sa cicatrice au sourcil, qu’elle touche du bout du doigt quand elle réfléchit. Il y a ses mains, toujours froides : je le sais parce que je lui ai tendu un verre d’eau lundi et que nos doigts se sont effleurés. Il y a sa façon de dire « je suis sûre », tout à l’heure, en fixant elle-même la limite, avec une fierté qu’elle ne cherchait même pas à cacher.

J’essaie de lire. Je relis trois fois la même page d’un roman policier. J’éteins.

Il fait noir dans la chambre, et je pense à elle quand même.

La peau entrevue au temps dix, quand elle a glissé du lit et que son t-shirt est remonté. Un grain de beauté sur le côté, près du nombril. La courbe exacte de sa hanche. Je l’ai vue une seconde et j’ai baissé les yeux sur mon carnet. Trop tard. L’image est restée.

Mes mains froides. Les siennes. Quand je lui ai tendu le verre d’eau, nos doigts se sont effleurés. Elle avait les mains glacées. J’y ai pensé toute la journée.

Sa voix, cet après-midi : « Je suis sûre. » En fixant elle-même la limite, au centimètre près, avec cette petite fierté qu’elle ne cherchait même pas à cacher.

Je n’ai pas le droit.

Ma main descend quand même. Sous le legging, sous la culotte. Je suis déjà humide. Ça me surprend. Ça me fait honte en même temps. Les deux arrivent ensemble, comme deux vagues qui se rencontrent.

Je touche mon clitoris du bout de l’index. Un cercle très lent. Je pense à sa nuque, à la façon dont elle a relevé les cheveux après la répétition, à la petite cicatrice qui lui coupe le sourcil. Je pense à ses lèvres quand elle a dit « laisse la lumière » à la lecture, il y a des semaines. Je n’aurais jamais dû y penser comme ça.

Un doigt s’enfonce. Puis deux. Je les courbe. L’autre main remonte sous mon pull, trouve un sein, pince le mamelon. Le plaisir monte trop vite. Je ralentis exprès. Je n’ai pas le droit de jouir en pensant à elle. Je le fais quand même.

J’imagine sa bouche. Pas sur moi. Juste sa bouche, ouverte, le souffle un peu court, comme quand elle a ri pour de vrai cet après-midi. J’imagine le poids de sa tête sur mon épaule, le jour de la troisième étreinte. J’avais arrêté d’écrire. Je savais déjà.

Les contractions arrivent. Fortes. Nettes. Je jouis en silence, les dents serrées, les yeux ouverts dans le noir, en sentant chaque secousse jusqu’au bout. Le plaisir et la culpabilité se mélangent si bien que je ne sais plus lequel des deux me fait trembler.

Après, je reste un long moment sans bouger. Puis je me lève et je vais me passer de l’eau froide sur la figure, dans la petite salle de bain au carrelage vert. Je me regarde dans la glace. Quarante et un ans, des cheveux gris, des lunettes sur le crâne. Une femme qui, dans cinq semaines, devra régler au centimètre la dernière nuit d’amour d’Elena Ravel avec quelqu’un d’autre.

Je retourne m’asseoir sur le lit. Je rouvre le carnet à la page de la scène 12. Je prends ma gomme, et j’efface la ligne du bas. B. anticipe la respiration d’E. au temps trois. E. le laisse faire. Elle n’avait rien à faire là.

Demain, c’est relâche. Je décide d’aller marcher de l’autre côté de la vallée, là où il n’y a pas de lac, et de ne rentrer qu’à la nuit.

Vers minuit, j’entends des rires dans l’escalier. Le sien, surtout, que je reconnaîtrais au milieu de cent autres. Deux voix qui montent. Puis des pas qui s’arrêtent au deuxième étage, et d’autres qui continuent vers le troisième, lentement, comme à regret.

Je suis soulagée. Et j’ai honte d’être soulagée.

Les avis des lecteurs

Soyez le premier à donner votre avis après lecture sur cette histoire érotique...

Réagissez à l'histoire après lecture
Votre avis sur cette histoire :
Vous êtes :
Indiquez votre adresse mail si vous souhaitez la communiquer à l'auteur de l'histoire.

Dernières histoires érotiques publiées par Pelec

Scène 47 : Chapitre 8 - Carnet - Récit érotique publié le 30-10-2026
Scène 47 : Chapitre 8 - Les gestes - Récit érotique publié le 29-10-2026
Scène 47 : Chapitre 7 - Scène 12 - Récit érotique publié le 28-10-2026
Scène 47 : Chapitre 6 - Mot d’arrêt - Récit érotique publié le 27-10-2026
Scène 47 : Chapitre 5 - Le remplaçant - Récit érotique publié le 25-10-2026
Scène 47 : Chapitre 4 - Dans l’heure - Récit érotique publié le 24-10-2026
Scène 47 : Chapitre 3 - Le couloir - Récit érotique publié le 23-10-2026
Scène 47 : Chapitre 2 - Relâche - Récit érotique publié le 21-10-2026
Scène 47 : Chapitre 1 - L’hôtel - Récit érotique publié le 20-10-2026
Faute de mot plus précis : Chapitre 24 – Faute de mot plus précis - Récit érotique publié le 19-10-2026