Scène 47 : Chapitre 10 - Le lac

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 31-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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[Bastien]

Dimanche, c’est relâche. Elena frappe à ma porte à neuf heures, en bonnet et en grosses chaussures, un sac à dos sur l’épaule.

— Tu marches ?

Je dis oui avant d’être complètement réveillé. Je me cogne la tête en me levant, elle fait semblant de ne pas avoir entendu.

Le chemin descend vers le lac à travers une forêt de mélèzes qui commencent à jaunir. Il fait froid, il y a encore de la brume sur l’eau, mais le ciel est d’un bleu presque trop net. Elena marche vite, les mains dans les poches. Je la suis. Pendant vingt minutes, on ne parle presque pas, et ce n’est pas gênant du tout.

À mi-chemin, on tombe sur un troupeau de vaches qui traverse le sentier, une vingtaine, avec des cloches énormes et un vieux paysan derrière elles, qui nous salue en levant son bâton. On s’arrête pour les laisser passer. Ça prend un temps fou. Une des vaches s’arrête juste devant Elena et la regarde fixement en ruminant.

— Karim m’a regardé bizarrement, l’autre jour, dis-je. Quand je suis arrivé. Il m’a demandé si j’avais fait bon voyage, et je lui ai répondu qu’il y avait des vaches.

Elena se tourne vers moi, les yeux ronds. Puis elle éclate de rire, si fort que la vache recule.

— C’est ce que Damien a dit en arrivant à la lecture. Mot pour mot. Pour s’excuser d’être en retard.
— Ah.
— Ne le redis plus jamais.
— Promis.

Mais elle rit encore en repartant, et moi aussi, sans très bien savoir pourquoi c’est si drôle. Peut-être parce que c’est la première fois qu’on prononce son nom en riant.

Au bord du lac, il y a un vieux ponton qui s’avance dans l’eau, et je ne peux pas m’empêcher de m’accroupir pour regarder les planches.

— C’est du mélèze. Ça tient cinquante ans dans l’eau, le mélèze. Celles-là ont été changées il n’y a pas longtemps, regarde, les vis sont neuves. Mais les pieux, en dessous, ils doivent avoir l’âge de l’hôtel.

Elle me regarde, amusée.

— Tu fais toujours ça ?
— Quoi ?
— Regarder comment les choses sont faites.
— Tout le temps. Ça rend fou tous ceux qui marchent avec moi.

On s’assoit au bout du ponton, les jambes dans le vide. En dessous, l’eau est si claire qu’on voit les pierres du fond, couvertes d’une mousse verte qui ondule doucement. Elle sort de son sac une thermos de café et deux petits pains au chocolat qu’elle a volés au petit-déjeuner, emballés dans une serviette en papier.

— Pourquoi le théâtre ? demande-t-elle.

Je lui raconte. À vingt ans, j’étais encore en apprentissage chez le menuisier. La troupe amateur du village m’a demandé de construire un décor pour une comédie de boulevard, une porte, une fenêtre, un escalier qui ne menait nulle part. Le soir de la générale, un des acteurs s’est cassé le poignet en tombant de mon escalier. Personne ne connaissait son texte. Moi, si, à force de l’entendre en vissant des planches pendant six semaines.

— Je suis entré au théâtre par la porte des décors. Littéralement. C’était ma porte.

Elle rit, la tasse de la thermos contre les lèvres. Puis, sans transition, elle me demande :

— Tu as quelqu’un ?
— Pas vraiment. Une amie de la troupe. C’est... Enfin, ce n’est pas compliqué. C’est même très simple. C’est justement ça qui est compliqué, je crois.
— Je ne comprends rien.
— Moi non plus.

Elle hoche la tête comme si c’était une réponse parfaitement claire, et elle ne pose pas d’autre question. Je ne lui retourne pas la sienne. Je n’ose pas. Puis elle me raconte son premier rôle, à quinze ans, dans un téléfilm où elle jouait une noyée et où elle a passé trois jours dans une baignoire d’eau tiède à faire la morte. Elle dit que c’est sans doute pour ça qu’elle aime les lacs froids. Au moins, l’eau froide, on sait qu’on est vivant.

Et puis elle se lève, pose sa tasse sur le ponton et commence à délacer ses chaussures.

— On se baigne.
— Il fait dix degrés.
— Douze. J’ai regardé ce matin.
— C’est pareil.
— Tu viens ou tu restes là à regarder les planches ?

Elle enlève son jean, son pull, garde son t-shirt et sa culotte, et descend les trois marches du ponton sans hésiter. J’enlève tout sauf mon caleçon et je la suis, parce qu’il n’y a pas d’autre possibilité, parce que je ne vais pas rester sur le ponton à la regarder se noyer toute seule.

L’eau me coupe le souffle d’un seul coup. J’entends un cri et je mets une seconde à comprendre que c’est moi. Elena hurle de rire à côté de moi, elle a de l’eau jusqu’à la poitrine et les lèvres déjà violettes. On fait trois brasses, peut-être quatre. On ressort au bout de quarante secondes en criant tous les deux comme des enfants.

C’est en ressortant qu’elle glisse.

Les pierres du fond sont couvertes d’algues. Son pied part sur le côté, elle bascule en arrière, et je la rattrape par la taille, à deux mains, sans réfléchir. Elle se retrouve contre moi, trempée, grelottante, ses mains sur mes avant-bras.

Et je ne sais plus où mettre mes mains.

C’est bête. Hier, j’ai posé la main sur sa hanche sous son pull, sur sa peau, à plat, entre la taille et la ceinture, trente fois de suite. Je connaissais exactement l’endroit et la durée. Ici, il n’y a pas de temps, pas de feuille, pas de Maud sur sa chaise. Mes mains sont sur sa taille, sur un t-shirt mouillé, et je ne sais pas si j’ai le droit de les y laisser.

— Je peux ?

Elle rit en claquant des dents.

— On n’est pas au travail, Bastien.

Mais elle ne bouge pas non plus. Elle ne sait pas mieux que moi. Ses mains restent sur mes avant-bras, les miennes sur sa taille, l’eau nous arrive aux genoux, on a froid à en crever et personne ne compte rien. Je sens son cœur battre à travers le tissu, ou alors c’est le mien. Je ne sais pas combien de temps ça dure. Plus que trois secondes. Moins que ce que j’aurais voulu.

Elle se dégage la première.

— J’ai froid.

On remonte sur le ponton. On n’a pas pris de serviette, évidemment. Je lui tends mon pull, celui que Jeanne appelle mon pull de prof de géographie, et elle s’en sert pour se sécher les cheveux et les jambes avant de me le rendre, trempé. On se rhabille dos à dos, en sautillant. Elle me prête son bonnet, qui me serre les tempes, et elle refuse de le reprendre. On remonte à travers les mélèzes en courant à moitié pour se réchauffer, et quand on arrive à l’hôtel, j’ai encore les doigts qui ne répondent plus.

Je reste longtemps sous la douche, avec l’eau la plus chaude que la vieille chaudière de l’hôtel accepte de fournir. Mes doigts reviennent à la vie un par un, et tout le reste avec eux. Je revois le t-shirt mouillé collé à sa peau. La façon dont le tissu transparent dessinait ses seins, les mamelons durs à cause du froid. Ses lèvres violettes. La chair de poule sur ses bras. Son rire quand l’eau nous a coupé le souffle.

Et le moment où elle a glissé.

Les pierres couvertes d’algues. Son pied qui part. Elle qui bascule. Mes deux mains sur sa taille, sans réfléchir. Elle contre moi, trempée, grelottante, ses paumes sur mes avant-bras. On est restés comme ça, l’eau jusqu’aux genoux, plus de trois secondes, moins que ce que j’aurais voulu. Je ne savais plus où mettre mes mains. Hier encore, je les avais posées trente fois de suite sur sa hanche, sous le pull, à plat, entre la taille et la ceinture. Là, il n’y avait plus de temps, plus de feuille, plus de Maud. Juste elle, et moi, et le froid.

Ma main glisse le long de mon ventre. Je suis déjà dur. Je m’entoure les doigts autour de mon sexe, un peu trop serré d’abord, puis je trouve le rythme. Lent. Comme les cercles qu’elle faisait avec ses hanches dans ma tête.

Je suis honnête avec moi-même : je la désire. Pas seulement Claire. Elle. Elena. La façon dont elle a dit « on n’est pas au travail, Bastien » en claquant des dents, en riant. La façon dont elle ne savait pas mieux que moi si on avait le droit. Ça me gêne un peu. On travaille ensemble. Dans six semaines, je serai sur elle, sous un drap, devant une caméra. Mais ici, sous l’eau chaude, je n’essaie même pas de penser à autre chose.

J’imagine que je la ramène contre moi. Que mes mains restent sur sa taille, puis glissent plus bas, sous le t-shirt trempé, sur la peau chaude malgré le froid de l’eau. Que je la touche là où elle n’a jamais montré à personne, sauf avec ses propres mains, en rouge sur la feuille. Que ses lèvres violettes s’ouvrent contre les miennes.

Le rythme s’accélère. L’eau coule le long de mon poignet. Je pense à son cœur qui battait contre ma poitrine, ou au mien, je ne savais plus. Je pense à la façon dont elle s’est dégagée en premier, en disant « j’ai froid », alors que ni elle ni moi n’avions vraiment envie de bouger.

Je jouis contre le carrelage, les dents serrés, un gémissement étouffé dans le bruit de la douche. Les secousses sont fortes. Nettes. Après, je reste le front contre le mur, l’eau encore brûlante sur les épaules, la main encore autour de mon sexe.

Il y a une petite gêne, oui. Mais elle est légère. Ce qui reste, surtout, c’est le souvenir précis de ses mains sur mes avant-bras, pour la première fois depuis que j’ai dit oui au téléphone à minuit.

Le bonnet d’Elena est posé sur le lavabo, encore humide. Je me dis qu’il faudra le lui rendre, et je sais déjà que je vais attendre qu’elle me le demande.

–––

Le soir, tout le monde est au bar. Serge joue aux cartes avec Karim et triche ouvertement. Inès tricote quelque chose d’informe dans un coin. Lou et Maud sont assises à une petite table près de la cheminée, où un des serveurs a enfin allumé un feu.

Elena raconte la baignade à Véra et Jonas. Elle imite mon cri en entrant dans l’eau, un cri très aigu qui ne ressemble pas du tout au mien, et tout le monde rit. Elle rit aussi, la tête en arrière, les cheveux encore un peu humides.

C’est à ce moment-là que je regarde Maud.

Elle a son verre à la main, à mi-chemin entre la table et sa bouche, et elle ne boit pas. Elle regarde Elena rire. Juste ça. Elle la regarde, et son verre reste en l’air, comme si elle avait oublié qu’elle le tenait. Lou lui dit quelque chose, elle ne répond pas.

Je ne comprends pas ce que je vois. Je me dis qu’elle s’inquiète. Qu’elle trouve idiot qu’on soit allés se baigner dans un lac à douze degrés trois jours avant le début du tournage, et qu’elle se demande si l’un de nous va tomber malade. Ça lui ressemblerait, de s’inquiéter pour nos rhumes.

Puis Maud tourne la tête et croise mon regard. Elle pose son verre sans avoir bu et se remet à parler avec Lou.

Je retourne à mon verre de vin. Je n’y pense plus.

En remontant, j’envoie à Jeanne une photo du lac que j’ai prise le matin, avant la baignade, avec le ponton et la brume. Pas encore de fromage, j’écris. Elle me répond au bout de dix minutes. Gilles a oublié la moitié du troisième acte, hier, et le public n’a rien remarqué. Puis, une minute après : Tu as l’air content.

Je regarde la photo. Le ponton, la brume, les mélèzes. On ne voit pas Elena, elle était derrière moi. Je me demande comment Jeanne peut voir sur une photo de lac que j’ai l’air content.

Je lui réponds que oui. Puis je me couche, et je sens encore, au creux de mes mains, la forme exacte de sa taille sous le t-shirt mouillé.

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