Le goût de l'effondrement - chapitre 30

- Par l'auteur HDS Alexsoumis -
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Récit érotique écrit par Alexsoumis [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 15-10-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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La voiture démarra. Monsieur conduisait. Étienne avait pris place à côté de lui. J’étais assis derrière, seul sur la banquette arrière, mon sac posé à mes pieds.

Nous avançâmes lentement. À cette heure-là, la circulation était dense. Il fallut plusieurs minutes pour parcourir quelques centaines de mètres. Les voitures s’accumulaient aux feux, les files se resserraient aux carrefours, les klaxons éclataient parfois sans que personne n’avance davantage.

Personne ne parlait.

Monsieur conduisait avec cette même concentration calme qu’il mettait dans presque tout. Étienne regardait distraitement par la fenêtre. Puis la musique commença. Quelques notes. Une voix que je reconnus immédiatement.

Alain Souchon. La vie ne vaut rien.

Je restai immobile. Ce ne fut pas la chanson elle-même qui me troubla d’abord, mais le simple fait d’entendre de la musique. Je réalisai soudain que je n’en avais plus entendu depuis mon arrivée chez Monsieur. Il n’y avait pas de musique dans l’appartement. Pas de radio allumée machinalement le matin, pas de playlist pendant que je travaillais, pas d’écouteurs dans mes oreilles en marchant. Mon téléphone ne m’appartenait plus pour que j’y cherche une chanson par réflexe.

Et je ne m’en étais même pas aperçu.

Les paroles me revenaient peu à peu. J’eus envie de chantonner, comme autrefois, puis une phrase retint mon attention.

Il a tourné sa vie dans tous les sens…

Je cessai presque d’entendre le reste.

Tourner sa vie dans tous les sens pour essayer de comprendre si elle en avait un. Je regardai par la vitre. Depuis mon arrivée chez Monsieur, je faisais exactement cela. Je retournais sans cesse ce que je vivais. Je cherchais à savoir pourquoi j’avais accepté. Pourquoi j’obéissais. Pourquoi certaines humiliations me révoltaient encore alors que d’autres commençaient déjà à me sembler presque naturelles. Pourquoi j’avais peur d’eux et pourquoi, malgré cette peur, l’idée de partir ne s’imposait toujours pas à moi.

Je cherchais un sens. Ou peut-être cherchais-je simplement à en fabriquer un. La chanson poursuivait son chemin et évoquait tous ceux auxquels on demande leur avis sur la vie.

Je pensai à Thomas. À ses questions. À sa colère. À son incompréhension.

Je pensai à ma mère, qui n’avait encore qu’une vision soigneusement incomplète de ma nouvelle existence.

Puis aux deux hommes assis devant moi. Eux aussi avaient un avis très précis sur ce que ma vie devait devenir. Et soudain une question me traversa. Au milieu de tous ces regards posés sur moi, quel était encore le mien ? Je fixai le reflet de Monsieur dans le rétroviseur. Depuis plusieurs jours, je réfléchissais beaucoup à ce qu’il voulait de moi. À ce qu’Étienne voulait de moi. À ce que Thomas pensait de ce que j’acceptais. Beaucoup moins à ce que je voulais, moi.

Cette constatation me gêna. Je tournai de nouveau les yeux vers la vitre. La ville défilait au ralenti. Des gens sortaient des bureaux, attendaient aux arrêts de bus, entraient dans les cafés. Une vie ordinaire continuait autour de nous. La mienne l’avait été aussi.

Quelques semaines auparavant, cette chanson aurait simplement été une chanson entendue dans une voiture. La circulation commença enfin à se dégager. La ville reculait lentement derrière nous. Je ne savais toujours pas où Monsieur et Étienne m’emmenaient. Je ne savais pas ce qu’ils avaient prévu pour moi pendant ces deux jours.

Soudain, Monsieur baissa le volume de la radio. La voix de Souchon s’éloigna.

— Alex.

Je quittai la vitre des yeux.

— Oui, Monsieur.

— Tu as eu ta note au devoir d’anglais ?

Le retour à la réalité fut brutal. Pendant quelques minutes, j’avais presque oublié, le 8,25. La copie était toujours dans mon sac, à mes pieds. Je sentis immédiatement mon ventre se contracter.

— Oui, Monsieur.

— Combien ?

J’aurais voulu expliquer avant de répondre. Dire que personne n’avait obtenu la moyenne. Que Claire, avec 8,5, faisait partie des meilleures notes. Que Thomas et moi avions travaillé sérieusement. Que le professeur avait manifestement noté toute la promotion avec une sévérité excessive. Mais Monsieur n’avait demandé qu’un chiffre.

— 8,25 sur 20.

Étienne tourna lentement la tête vers moi. Monsieur, lui, ne réagit pas. Ses mains restèrent posées sur le volant.

— En binôme avec Thomas ?

— Oui, Monsieur.

— La meilleure note ?

— Je ne sais pas exactement. Mais personne n’a eu la moyenne.

Silence.

— Commentaire ?

Je déglutis.

— Il a écrit que notre analyse était superficielle, qu’elle manquait de précision, de structure et de profondeur critique. Et qu’à ce niveau, il attendait beaucoup mieux.

Étienne eut un petit rire.

— Charmant.

Je baissai les yeux.

— Notre brillant étudiant.

Monsieur ne dit rien.

— Celui qui discute d’autorité, de consentement et de démocratie avec tant d’assurance est incapable de dépasser 8,25 à un devoir d’anglais.

— Toute la promotion a…

— Je sais, coupa Étienne. Tu viens de le dire.

Je me tus.

— C’est pratique, cette promotion. Dès que tu échoues, elle échoue avec toi. Ça fait tout de suite moins mal.

— Étienne, dit simplement Monsieur.

Je crus un instant qu’il allait l’arrêter.

— Il doit apprendre à ne pas se réfugier derrière les résultats des autres.

— Évidemment.

Étienne se retourna davantage vers moi.

— Tu entends, petite chienne ? Même Monsieur trouve ton excuse médiocre.

— Oui, Professeur.

— 8,25…

Il secoua lentement la tête.

— Et tu comptes faire quoi avec ça ? Une thèse internationale ? Publier ? Participer à des colloques ? Tu demanderas qu’on traduise les questions lorsqu’elles deviennent trop compliquées ?

Je sentis mes joues chauffer. Monsieur conduisait toujours sans manifester la moindre émotion.

— Son anglais doit progresser, dit-il.

— Considérablement.

— Oui.

Ce simple acquiescement me fit plus mal que les moqueries d’Étienne. Un silence suivit. Puis Monsieur ajouta :

— Il lui faudrait une immersion.

Étienne regarda Monsieur.

— Une immersion ?

— Plusieurs semaines.

— Où ?

Monsieur changea de voie avant de répondre.

— Aux États-Unis.

Je relevai les yeux. Étienne resta silencieux.


— Pendant les vacances, poursuivit Monsieur. Un séjour suffisamment long pour qu’il n’ait pas d’autre choix que de pratiquer quotidiennement.

— Vous parlez d’un stage universitaire ? demandai-je.

Monsieur croisa brièvement mon regard dans le rétroviseur.

— Je n’ai pas dit universitaire.

Je me tus.

— Je pensais plutôt à du woofing.

Étienne ne plaisantait plus.

— Du woofing ?

— Dans une ferme.

Monsieur marqua une courte pause.

— Au Montana.

Quelque chose changea immédiatement chez Étienne. Son sourire disparut. Il tourna lentement la tête vers Monsieur.

— Au Montana… chez Mike ?

— Oui.

Je regardai alternativement les deux hommes. Ce prénom ne me disait rien. Mais la façon dont Étienne venait de le prononcer suffit à m’inquiéter. Il connaissait cet homme. Monsieur aussi. Et manifestement très bien. Étienne resta silencieux quelques secondes.

— Tu veux envoyer cette petite chienne chez Mike ?

Le ton me troubla davantage encore. Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi. Plus aucune ironie, plus aucun plaisir visible à m’humilier. Presque de l’inquiétude.

— Oui, répondit Monsieur.

Étienne le fixa.

— Tu es sûr ?

Monsieur ne détourna pas les yeux de la route.

— Oui.

Étienne le fixa encore une seconde. Puis, brusquement, il éclata de rire. Un rire franc, presque admiratif.

— Bien vu.

Je le regardai, déconcerté par ce changement brutal.

— Très bien vu, même, reprit-il. Il va perfectionner son anglais, c’est certain… mais pas seulement.

Un sourire apparut sur le visage de Monsieur. Ce sourire m’inquiéta davantage que leur conversation. Étienne secoua la tête, toujours amusé.

— Tu es encore plus pervers que je ne l’imaginais.

Monsieur ne répondit pas. La voiture avançait maintenant plus rapidement. Les immeubles se faisaient moins nombreux, la circulation commençait à se fluidifier. Je regardais les deux hommes devant moi. Ils savaient. Ils connaissaient Mike. Ils connaissaient cette ferme. Et ils partageaient manifestement un souvenir, ou au moins une connaissance suffisamment précise des lieux pour que l’idée de m’y envoyer les amuse autant.

Étienne se retourna vers moi.

— En revanche, petite chienne, je ne suis pas certain qu’une phrase comme “Come and get your arse fucked, you little slut” te serve beaucoup pour tes futures publications universitaires.

Je compris et sentis mes joues s’embraser aussitôt. Monsieur eut un léger sourire.

— Son vocabulaire s’enrichira.

Étienne repartit d’un rire.

— Ça, je n’en doute absolument pas. Son cul aussi !

Je baissai les yeux. Quelques minutes auparavant, nous parlions encore de mon niveau d’anglais, d’immersion linguistique et d’un éventuel séjour aux États-Unis. Cela aurait presque pu ressembler à une discussion sérieuse sur mon avenir universitaire.

Un seul prénom avait suffi à tout faire basculer. Mike.

Que savaient Monsieur et Étienne de cet homme pour que l’un ait immédiatement pensé à lui et que l’autre trouve l’idée aussi délicieusement perverse ?

Pour une fois, Étienne ne me laissa pas sur ma faim. Il se retourna légèrement vers moi, le bras posé contre son siège.

— Mike est charmant.

Le sourire qui accompagnait cette phrase me fit immédiatement comprendre que l’adjectif ne devait pas me rassurer.

— Délicieusement pervers. Sadique exactement comme nous les aimons.

Monsieur sourit sans quitter la route des yeux.

— Et surtout, poursuivit Étienne, il a une conception très personnelle de l’organisation du travail dans sa ferme.

Je ne dis rien.

— Il aime avoir autour de lui son petit cheptel de soumis. Nus, la plupart du temps. Avec seulement une paire de bottes en caoutchouc aux pieds pour travailler au cul de ses vaches.

Je le fixai, persuadé pendant une seconde qu’il plaisantait. Son sourire s'élargit.

— Ne fais pas cette tête, petite chienne. Tu voulais améliorer ton anglais. L’immersion sera totale.

— Étienne, dit Monsieur.

Je crus à un rappel à l’ordre.

— N’exagère pas. Il risquerait de croire que Mike ne fait que s’amuser.

— C’est vrai.

Étienne prit soudain un air faussement sérieux.

— Il travaille énormément. Et ceux qui séjournent chez lui aussi.

Je sentis mon inquiétude monter d’un cran.

— Tu découvriras les joies de la vie rurale, reprit-il. Le lever tôt. Les bêtes. La boue. Le travail physique. Les journées qui commencent avant que tu aies eu le temps de te demander si tu as envie de te lever.

Monsieur acquiesça.

— Ce ne serait pas mauvais pour lui.

— Certainement pas.

Étienne me regarda de nouveau.

— Et puis Mike adore les garçons instruits. Surtout ceux qui arrivent avec beaucoup de vocabulaire, beaucoup de principes et quelques prétentions universitaires.

Il eut un petit rire.

— Il trouve toujours le moyen de les ramener à des préoccupations beaucoup plus élémentaires.

Je ne savais plus quelle part de ce qu’il racontait était destinée à m’informer et quelle part n’existait que pour m’effrayer. Probablement les deux.

— Vous êtes déjà allés chez lui ? demandai-je finalement.

Un regard passa entre Monsieur et Étienne.

Étienne sourit.

— Oui. Plusieurs fois.

Il laissa volontairement passer un silence.

— Pour lui donner un coup de main.

Je continuai à le regarder.

— Pas pour le travail de la ferme, évidemment. Disons plutôt pour l’aider dans la gestion de son petit cheptel de soumis, si tu vois ce que je veux dire.

Je voyais très bien. Ou, du moins, j’en voyais suffisamment pour ne pas avoir envie qu’il précise. Étienne parut satisfait de mon silence.

— Tu verras, la campagne est magnifique là-bas. Très sauvage. Les premiers voisins de Mike doivent être à une cinquantaine de kilomètres.

Il se retourna vers la route.

— C’est calme. Trop calme, même.

Etienne me regarda droit dans les yeux.

— Très, très calme. Alors Mike et les quelques habitués qui viennent séjourner chez lui s’occupent comme ils peuvent.

Son sourire me déplut immédiatement.

— Ils éduquent. Ils dressent. Ils utilisent ceux qu’ils ont sous la main.

Il marqua une pause.

— Et comme il n’y a pratiquement personne autour, ils disposent de beaucoup de temps et de beaucoup d’espace.

Je regardai Monsieur dans le rétroviseur. Il ne réagissait pas.

— Tu sais ce qui plaît surtout à Mike ? poursuivit Étienne. La durée. Il déteste les visiteurs de passage. Selon lui, on ne fait rien d’intéressant avec quelqu’un qui sait qu’il repart le lendemain.

Je sentis mon ventre se contracter.

— Quelques semaines, en revanche…

Il laissa sa phrase en suspens.

— Quelques semaines permettent d’installer des habitudes, acheva Monsieur.

Étienne sourit.

— Exactement.

Je reportai les yeux vers la vitre. Je commençais à comprendre pourquoi tous deux connaissaient si bien cet endroit. Et surtout pourquoi Étienne avait parlé de cette ferme comme d’un lieu où l’on ne venait pas simplement travailler.

— Alors oui, petite chienne, reprit-il. Ton anglais progresserait certainement.

Il eut un rire discret.

— Mais je doute que ce soit la seule chose que Mike chercherait à t’apprendre.

Monsieur resta silencieux quelques secondes, puis annonça, avec la même froideur qu’il aurait mise à fixer l’heure d’un rendez-vous :

— Tu y passeras deux mois cet été. Nous t’y déposerons sans bagage. Tu n’en auras pas besoin. Et nous viendrons te chercher à la fin du mois d’août.

Je le regardai dans le rétroviseur. Il n’ajouta rien. L’affaire était réglée. Deux mois. Le Montana. Mike. Cette ferme perdue à des dizaines de kilomètres du premier voisin. Et pas même un bagage.

Je voulus parler. Du moins, je crus que je le voulais. Une multitude de questions surgirent en même temps : quand partirions-nous exactement ? Où dormirais-je ? Que ferais-je pendant ces deux mois ? Qui seraient les autres hommes dont Étienne venait de parler ? Qu’attendrait Mike de moi ?

Mais aucune ne franchit mes lèvres. À quoi bon ? Monsieur ne venait pas de me soumettre un projet. Il m’avait annoncé une décision. Je tournai la tête vers la vitre.

Deux mois de mon été venaient d’être disposés en quelques phrases. Sans discussion, sans préparation, sans même cette apparence de consultation que l’on accorde parfois pour adoucir une décision déjà prise.

Et tout cela pour une note inférieure à la moyenne. Je faillis trouver la situation absurde. Quelques heures plus tôt, ce 8,25 sur 20 n’était encore qu’une mauvaise note parmi toutes celles distribuées par un professeur dont personne n’avait réussi à satisfaire les exigences. Pour Thomas, l’affaire s’arrêterait là : un commentaire désagréable, peut-être un peu d’agacement, puis le week-end et le devoir suivant.

Pour moi, cette même note venait de me coûter deux mois de mon été. Deux mois au Montana. Sans bagage. Chez un homme que Monsieur et Étienne connaissaient suffisamment pour savoir exactement ce qu’ils faisaient en m’y envoyant.

La disproportion aurait dû me révolter. Au lieu de cela, elle me révélait brutalement une nouvelle réalité : dans ma vie désormais, aucune faute ne pouvait être considérée comme insignifiante simplement parce qu’elle l’aurait été pour les autres.

Un 8,25 n’était plus seulement un 8,25. Entre les mains de Monsieur, il pouvait devenir une décision. Et cette décision pouvait m’expédier à huit mille kilomètres de chez moi.

Le plus troublant encore, je ne ressentais même pas l’injustice que j’aurais éprouvée autrefois. Seulement la peur. Une peur profonde, sourde, qui grandissait à mesure que je comprenais ce que signifiait réellement cette annonce.

Je n’avais rien à dire.

Ou plutôt, je savais que j’aurais pu parler. Monsieur ne m’avait pas retiré l’usage de la parole. Je pouvais protester, demander des explications, peut-être même prononcer ce refus dont il m’avait toujours affirmé qu’il devait rester possible.

Mais je ne le fis pas.

C’était leur choix.

Point à la ligne.

Et comme si cette annonce ne suffisait pas, Monsieur reprit, toujours aussi calmement :

— Étienne.

Un seul mot. Étienne se pencha vers le sac posé à ses pieds et en sortit un bandeau noir ainsi qu’un casque. Il se retourna et me les tendit.

— Mets ça.

Je regardai les deux objets sans les prendre immédiatement.

— Alex, dit Monsieur.

Cela suffit. Je pris le bandeau.

— Sur les yeux.

Je l’installai. Aussitôt, la voiture, la route, le paysage derrière les vitres, les silhouettes de Monsieur et d’Étienne disparurent.

Noir complet.

— Maintenant le casque.

Je le posai sur mes oreilles. Le monde s’éteignit une seconde fois. Le bruit du moteur, les pneus sur la chaussée, la circulation autour de nous, leurs voix : tout disparut presque entièrement derrière l’isolation du casque. Je ne voyais plus rien. Je n’entendais presque plus rien.

Quelques secondes auparavant, j’étais encore assis à l’arrière d’une voiture, regardant défiler une route que j’aurais peut-être pu reconnaître. Désormais, je n’avais même plus cela.

Je ne savais pas où nous allions. Je ne pouvais plus suivre notre trajet. Je ne pouvais plus entendre leurs conversations. Je ne savais même pas s’ils parlaient de moi. Cette dernière pensée fut probablement la plus difficile.

Monsieur et Étienne étaient à moins d’un mètre de moi et, pourtant, ils venaient de me placer hors de leur monde. Je n’avais plus que les mouvements de la voiture pour comprendre quelque chose : une accélération, un ralentissement, la légère inclinaison de mon corps dans un virage. Des informations dérisoires auxquelles mon esprit se raccrocha presque immédiatement.

Je me surpris à compter. Les secondes d’abord. Puis les virages. À essayer de deviner si nous roulions encore sur une voie rapide ou si nous avions rejoint une route plus étroite. C’était inutile. Je le savais. Et sans doute était-ce précisément le but. Quelques minutes plus tôt, Monsieur avait disposé de deux mois de mon été comme s’ils lui appartenaient déjà. À présent, il disposait même de ma destination immédiate.
Il ne me restait que l’attente.

Et, dans ce noir artificiel, une pensée s’imposa avec une netteté presque cruelle : j’étais monté dans cette voiture sans savoir où l’on m’emmenait. Maintenant, ils avaient décidé que je ne saurais même pas comment y parvenir.

La voiture s’arrêta enfin. Depuis combien de temps roulions-nous ? Deux heures, peut-être. J’avais perdu toute notion précise de la durée. Dans le noir et le silence du casque, le temps avait fini par se dilater jusqu’à ne plus rien signifier.
Une portière s’ouvrit. Presque aussitôt, l’air frais s’engouffra dans l’habitacle et me saisit au visage. Une main se posa sur mon bras. Je n’eus pas besoin qu’on me dise de sortir. Je posai prudemment un pied au sol, puis l’autre. Sous mes chaussures, je sentis des graviers. Quelques pas encore, guidé par cette main, puis je m’immobilisai.

Monsieur me retira d’abord le casque.

Le monde revint brutalement : des oiseaux, le bruissement des feuilles, le crissement des graviers sous les pas d’Étienne, le claquement d’une portière. Puis le bandeau disparut. Je clignai plusieurs fois des yeux. Après près de deux heures d’obscurité, la lumière du jour tombant m’éblouit. Lorsque ma vue s’habitua enfin, je découvris un endroit qui ne correspondait absolument pas à ce que mon imagination avait fabriqué pendant le trajet.

Devant nous se dressait une belle bâtisse de pierre claire, ancienne mais parfaitement entretenue. Un jardin arboré l’entourait, avec de grands arbres, des massifs fleuris et une pelouse soigneusement entretenue. Rien d’hostile. Rien d’inquiétant.

Au contraire.

L’endroit avait quelque chose de paisible, presque bourgeois. Un homme nous attendait sur le perron. Il paraissait légèrement plus âgé que Monsieur et Étienne. Petit, chauve, le visage rond, il affichait cet air débonnaire de certains hommes qui semblent naturellement disposés à rire. Il aurait pu être le propriétaire jovial d’une maison d’hôtes. En nous voyant, il descendit aussitôt les quelques marches du perron.

— Bonjour, les amis !

Sa voix était chaleureuse.

— Alors, cette route ? Bien passée ? Pas trop de monde ?

— Un peu en sortant de la ville, répondit Monsieur.

L’homme arriva jusqu’à nous et embrassa Monsieur avec une familiarité qui ne laissait aucun doute sur l’ancienneté de leur relation.

Puis Étienne.

— Ça fait plaisir de vous voir.

— À nous aussi, répondit Étienne.

Enfin, son regard se posa sur moi. Il ne dit rien immédiatement. Il me regarda simplement. De la tête aux pieds. Son expression n’avait pourtant rien perdu de sa bonhomie. C’était peut-être cela qui me troubla le plus. Il n’y avait dans son regard ni étonnement ni curiosité véritable. Comme s’il savait déjà parfaitement qui j’étais. Il fit un petit mouvement de tête dans ma direction.

— Bonjour, petite chienne.

Mon regard s’abaissa automatiquement. Le geste fut si immédiat que je n’eus même pas conscience de l’avoir décidé.

— Bonsoir, Monsieur.

Un petit rire lui échappa.

— Moi, ce sera Monsieur Stéphane.

— Oui, Monsieur Stéphane.

Je compris alors. Pas progressivement. Pas après une explication de Monsieur ou une plaisanterie d’Étienne.

Immédiatement.

Monsieur Stéphane savait. Il connaissait mon statut. Il savait comment on me nommait. Il savait probablement les règles auxquelles j’étais soumis et, surtout, il venait de me faire comprendre en quelques secondes que celles-ci ne resteraient pas à l’extérieur de sa propriété. Je relevai légèrement les yeux. Monsieur Stéphane souriait toujours avec le même air sympathique.

— Eh bien, entrez. Vous devez avoir soif après cette route.

Puis il regarda de nouveau dans ma direction.

— Enfin… vous deux, certainement.

Étienne éclata de rire. Monsieur Stéphane se retourna tranquillement vers la maison. Et je compris que son visage débonnaire ne devait surtout pas me rassurer.

Monsieur Stéphane se dirigeait déjà vers le perron lorsque Monsieur sortit une laisse de sa poche. Le petit déclic métallique me fit tourner la tête. Il fixa le mousqueton à mon collier sans un mot, puis se mit en marche.

Je le suivis. Nous traversâmes ainsi les quelques mètres qui nous séparaient de la maison. Monsieur devant, moi derrière, tenu en laisse sous le regard de Monsieur Stéphane. Étienne fermait la marche.

Arrivé au pied du perron, Monsieur s’arrêta. La laisse se détendit. Je compris. Cette fois, personne n’eut besoin de me donner l’ordre. J’ôtai mes chaussures, puis mes vêtements, méthodiquement, comme je le faisais désormais chaque soir sur le palier de l’appartement. Seulement, ici, tout était différent.

Monsieur Stéphane me regardait. Sans commentaire. Sans sourire non plus. Il me regardait simplement me dévêtir devant lui comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde. Lorsque je fus entièrement nu, la honte me saisit avec une force que je n’avais pas prévue.

Cet homme était un inconnu. Quelques minutes auparavant, je ne connaissais même pas son prénom. Et j’étais maintenant nu devant lui, un collier autour du cou, relié à Monsieur par une laisse. Je pliai soigneusement mes vêtements. Monsieur fit un mouvement pour me les faire ramasser.

— Laisse, dit Monsieur Stéphane. Rex s’en chargera.

Rex. Le prénom me surprit. Ou plutôt le nom. Rex. Le nom que l’on donne à un chien. Je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage. La laisse se tendit de nouveau. Nous montâmes les marches. Monsieur Stéphane entra le premier, puis Monsieur m’entraîna derrière lui.

Je découvris un vaste hall. L’intérieur était à l’image de la façade : élégant sans ostentation. De beaux tableaux occupaient les murs de pierre claire, quelques meubles anciens avaient été disposés avec goût, le parquet sombre brillait doucement sous la lumière qui entrait par les hautes fenêtres. C’était chic. Beau. Mais rien n’était clinquant.

Je m’étais attendu, sans savoir pourquoi, à quelque chose de plus inquiétant, de plus démonstratif. Au contraire, cette maison aurait pu appartenir à n’importe quel homme cultivé et aisé aimant les belles choses.

— À quatre pattes, Alex.

La voix de Monsieur me ramena immédiatement à ma place. Je m’exécutai. Mes mains se posèrent au sol.

Je venais à peine d’avancer de quelques mètres lorsqu’un mouvement, au fond du hall, attira mon attention.
Je m’arrêtai presque. Un jeune homme venait d’apparaître. Nu lui aussi. Un collier entourait son cou. Une cage de chasteté indiquait, sans qu’aucune explication soit nécessaire, que certaines règles de cette maison ne m’étaient pas étrangères.

Et il avançait à quatre pattes. Je le regardai venir vers nous. Alors seulement, je compris. Rex. Ce n’était pas un chien. C’était lui.

Rex s’approcha. Sans qu’aucun ordre lui soit donné, il se prosterna d’abord aux pieds de Monsieur, puis devant Étienne. Celui-ci posa familièrement une main sur lui et lui flatta la croupe comme il l’aurait fait avec un animal venu l’accueillir.

— Toujours aussi bien élevé, murmura-t-il.

Rex recula ensuite de quelques pas et attendit, à quatre pattes, parfaitement immobile. Monsieur Stéphane l’observa avec amusement.

— Alors ? Tu ne salues pas ton congénère ?

Rex releva légèrement la tête. Je vis passer dans son regard la même incompréhension que dans le mien. Il hésita, puis se tourna vers moi et m’adressa un petit mouvement de tête.

— Non, dit Monsieur Stéphane.

Rex s’immobilisa.

— Ce n’est pas comme ça que les chiens se disent bonjour.

Un silence suivit. Je regardai Rex. Il me regarda. Manifestement, aucun de nous deux ne comprenait ce que Monsieur Stéphane attendait.

Ce fut Étienne qui rompit le silence.

— Les chiens se flairent et se lèchent le cul pour se dire bonjour.

Je crus d’abord à une plaisanterie. Rex aussi, probablement. Mais le silence de Monsieur et l’expression tranquillement amusée de Monsieur Stéphane dissipèrent rapidement cette illusion.

— Rex, dit simplement ce dernier. Salue correctement ton congénère.

Rex hésita. À peine une seconde, mais je le vis. Son regard passa de Monsieur Stéphane à moi, comme s’il cherchait encore à comprendre jusqu’où l’ordre devait être pris au sérieux.

— Tu as entendu.

Rex baissa les yeux. Puis il s’approcha.

Je compris ce qui allait se produire et mon premier réflexe fut de vouloir m’écarter. Mon corps eut même un léger mouvement de recul avant que je ne le retienne.

Monsieur était derrière moi. Je n’avais pas besoin de le regarder pour savoir qu’il avait vu. Je restai donc en place. Ce fut cela, finalement, que je trouvai le plus humiliant : ne rien faire.

Attendre.

Accepter de devenir l’objet de l’obéissance d’un autre. Rex accomplit ce qui lui avait été ordonné sans que j’ose tourner la tête vers lui. Je sentis son nez d’abord me humer, puis sa langue à plusieurs reprises passer sur mon anus. Je fixais obstinément le parquet, le visage brûlant, conscient des trois hommes qui nous observaient.

Je ne ressentais pourtant aucune colère contre Rex. Je savais qu’il n’avait pas davantage choisi cette situation que moi. Lorsqu’il recula enfin, je laissai échapper intérieurement un soupir de soulagement. L’épreuve était terminée.

Du moins le crus-je.

— Alex, dit Monsieur Stéphane.

Je relevai les yeux. Son sourire suffisait déjà à me faire comprendre.

— À ton tour.

Mon ventre se contracta. Subir avait été humiliant. Faire me parut soudain pire encore.

Pendant quelques secondes, je restai immobile, confronté à cette résistance dérisoire qui précédait parfois mon obéissance. Je savais que j’allais le faire. Monsieur le savait. Étienne le savait. Monsieur Stéphane aussi. Et probablement Rex.

C’était peut-être cela qui me faisait le plus honte.

— Alex, répéta Monsieur.

Je m’avançai. Je ne regardai pas Rex. Je ne regardai personne.

Je fis simplement ce qu’on attendait de moi, en essayant de réduire ce moment à un ordre exécuté, à quelques secondes qu’il suffirait de traverser.

— Recommence, petite chienne, prends ton temps pour découvrir ton congénère. Ordonna vicieusement Etienne.

Une fois encore, je voulus aller vite.

— Doucement, petite chienne, déguste-le lança Étienne.

Je m’arrêtai une fraction de seconde. Ce fut peut-être le pire : comprendre qu’on ne me laisserait même pas la possibilité de traverser l’humiliation en la précipitant.

Alors je fis ce qui était attendu de moi. Je ne regardais plus personne. Lorsque je reculai enfin, Rex et moi évitâmes instinctivement de nous regarder.

Monsieur Stéphane eut un petit rire satisfait.

— Voilà. Maintenant, vous avez fait connaissance.

Cette fois, je compris pourquoi il avait employé le mot congénère. Et je ne trouvai plus du tout le prénom Rex amusant.

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