Le lotissement

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-08-2026 dans la catégorie Plus on est
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Temps de lecture ~ 35 minutes

Le déménagement

La camionnette était arrivée vers dix heures du matin, un samedi de novembre, dans le silence propre du lotissement où les pavillons se ressemblaient trop pour qu'on les distingue vraiment. Pierre avait entendu le moteur diesel depuis sa cuisine, le grondement sourd qui s'était tu d'un coup, puis les voix, les portières, le fracas métallique du hayon qu'on abaisse.

Il n'était pas allé regarder tout de suite.

Il avait fini son café, rincé sa tasse, essuyé le plan de travail avec le soin inutile des gens qui vivent seuls et ne savent plus très bien pourquoi ils font les choses. Puis il s'était approché de la fenêtre du salon, celle qui donnait sur la rue, et il avait regardé.

***

Un homme jeune portait un canapé emballé dans du plastique transparent. Grand, les épaules larges, le genre qui soulève sans effort apparent et qui le sait. Pierre l'avait à peine vu.

Parce que la jeune femme était là.

Elle tenait un carton à deux mains, les bras tendus, le menton relevé pour voir par-dessus. Un jean délavé, très ajusté sur les cuisses, qui se retroussait légèrement sur les chevilles dans l'effort. Des baskets blanches, déjà grises aux coutures. Et un pull à grosses mailles, couleur moutarde, qui tombait jusqu'aux hanches en épousant, dans le mouvement, une forme, puis une autre.

Elle avait posé le carton sur la rampe d'entrée et était retournée vers le camion. Pierre avait eu le temps de voir ses cheveux châtains foncés, rassemblés en un chignon haut et approximatif dont plusieurs mèches s'échappaient pour courir le long de la nuque. Une nuque fine. Pâle.

Elle avait crié quelque chose au jeune homme, il n'avait pas compris quoi, elle riait.

***

Il s'était écarté de la fenêtre sans s'en rendre compte.

Debout au milieu de son salon, il avait regardé ses mains, les murs, le canapé trop grand qu'il n'avait pas voulu changer parce que changer le canapé c'était admettre quelque chose. Dehors, les voix continuaient. Le fracas des meubles sur le métal, les appels brefs, un rire encore.

Il était revenu à la fenêtre.

***

Elle portait maintenant des cartons plus légers, les sacs en tissu d'un déménagement vite fait, les affaires qu'on entasse en dernier. Le pull remontait par instants quand elle étirait les bras pour attraper quelque chose sur la planche supérieure du camion. Pierre voyait alors une bande de peau au-dessus du jean, juste sous la courbe des reins. Rien. Deux secondes. Puis le pull retombait.

Elle s'était penchée à l'intérieur de la camionnette, les deux mains à plat sur le plancher métallique, les jambes droites, et le jean avait tiré sur les fesses, marqué le sillon entre elles, la tension précise du tissu sur une forme pleine et ferme. Pierre avait retenu son souffle sans s'en apercevoir.

Il avait recommencé à respirer quand elle s'était redressée.

***

Le ciel était bas, un ciel gris uniforme de novembre, et la lumière froide ne flattait rien. Elle n'avait pas besoin d'être flattée. Elle avait ce genre de beauté ordinaire et souveraine des femmes qui ne pensent pas à leur corps en ce moment précis, qui portent des cartons parce qu'il faut porter des cartons, et qui sont belles comme ça, dans la fatigue et l'inattention.

Pierre avait essayé de lui donner un âge. Vingt-cinq ans, peut-être vingt-six. Pas plus.

Elle avait soufflé sur une mèche qui lui barrait le visage, un geste sec, inutile, et Pierre avait vu ses lèvres l'espace d'un instant, pleines, sans rouge, légèrement entrouvertes dans l'effort.

***

Il était allé chercher un verre d'eau.

Quand il était revenu, le jeune homme n'était pas là. Elle descendait seule du camion, un sac de sport en bandoulière, et au moment où elle sautait du hayon, le pull s'était soulevé franchement, et Pierre avait vu, une seconde nette et irréversible, que la peau de son ventre était très blanche, très lisse, avec le creux de son nombril juste au-dessus de la ceinture du jean.

Il avait posé le verre sur le bord de la fenêtre.

Le pull avait des mailles assez larges, pas assez pour voir grand-chose, mais assez pour deviner. Dans le mouvement, quand elle se retournait ou tendait le bras, le tissu se plaquait un instant sur le buste, et Pierre cherchait la forme des seins, les devinait plutôt qu'il ne les voyait, une courbe haute sous la laine, la légère résistance d'un bonnet qu'il imaginait petit, ferme, le genre qui n'a pas besoin d'armature. Il pensait à la pointe des seins, s'ils durcissaient dans le froid. Il pensait à la couleur. Rose pâle, sans doute. Rose très pâle sur la peau blanche.

Il n'était plus tout à fait dans son salon.

***

Elle avait fini par rentrer dans le pavillon sans se retourner.

Pierre était resté à la fenêtre encore un moment, à regarder la camionnette vide, le hayon relevé, la rue déserte. La lumière baissait déjà, novembre mange le jour très vite. Il entendait, depuis la maison voisine, des bruits sourds de meubles déplacés, une musique lointaine, des pas.

Il pensait à ses cheveux défaits sur la nuque.

Il pensait à la bande de peau blanche au-dessus du jean.

Et il pensait à autre chose, à ce qu'il n'avait pas vu et que son esprit construisait avec une précision tranquille et impitoyable : le jean qu'on retire, le slip qu'on fait glisser, et en dessous la toison, châtain foncé probablement, assortie aux cheveux, dense ou légère il ne savait pas, il imaginait les deux successivement, et les deux lui semblaient également vrais, également désirables.

Il imaginait le triangle sombre sur la peau blanche.

***

La nuit était presque là quand il éteignit la lumière du salon.

Dans l'obscurité, la rue prenait une autre consistance. La fenêtre du pavillon d'à côté était éclairée, les rideaux pas encore posés, et il voyait des silhouettes passer, des ombres plates sur le mur du fond. Elle passait parfois, reconnaissable à la masse lâche des cheveux, défaits maintenant.

Pierre restait debout derrière son rideau, immobile.

Il pensait à ce qu'il avait imaginé, la toison, et plus loin encore, le sexe lui-même au repos, ce pli fermé et discret que la peau referme sur elle-même, chaud, lisse, la fente à peine marquée entre les lèvres serrées. Il construisait cela avec application, avec une sorte de soin presque douloureux, et la construction s'animait d'elle-même, les lèvres qui s'écartent légèrement, qui gonflent, qui rosissent, parce qu'il l'imaginait maintenant allongée dans la maison vide, les meubles pas encore à leur place, étendue sur un matelas à même le sol, fatiguée du déménagement et peut-être un peu seule, les doigts posés sur le ventre, qui glissent.

Sa main était sur lui depuis un moment déjà. Il ne s'en était pas rendu compte.

***

Il ne cherchait plus à se regarder faire. Il regardait la fenêtre éclairée, les ombres qui passaient, et il construisait avec une régularité presque mécanique ce qu'il ne pouvait pas voir : les doigts qui s'enfoncent lentement, le gonflement des lèvres sous la pression, le petit mouvement circulaire que la main fait d'instinct, que toutes les mains font, le souffle qui se modifie.

Sa respiration était courte.

Le rideau était froid contre son front quand il se pencha légèrement. La fenêtre d'en face s'était éteinte. Il n'en avait plus besoin. L'image était là, fixe et précise derrière ses paupières, la jeune femme sur le matelas, la nuque renversée, les chevilles croisées, la main entre les cuisses, et le son qu'il lui inventait, grave et retenu, un son qu'on essaie de ne pas faire et qui passe quand même.

Il éjacula contre le rideau, silencieusement, le souffle bloqué.

***

Dehors, la rue était vide.

Le pavillon voisin était éteint. La camionnette attendait, qu'on vienne la reprendre le lundi matin. Un chat traversa la chaussée sous le lampadaire.

Pierre lâcha le rideau, sans le regarder.

Il alla dans la salle de bain, fit couler l'eau froide, se lava les mains longuement. Dans le miroir, son visage était ordinaire, fatigué, le visage d'un homme de quarante-sept ans qui vit seul depuis deux ans et qui n'avait pas prévu que novembre lui réserve ça.

Il éteignit la lumière.

Il retourna au lit.

Et, dans le noir, sans y mettre de volonté particulière, il continua à penser à elle.

***



Derrière les apparences

Elle s'était réveillée avant lui, comme toujours.

Six heures vingt à l'écran du téléphone, la lumière encore absente, le silence du lotissement différent de celui de l'appartement, plus épais, plus rural dans sa texture. Pas de camions sur un boulevard, pas de voisins au-dessus, rien que le craquement de la maison neuve qui apprend à tenir debout.

Chloé avait regardé le plafond un moment.

Régis dormait sur le ventre, un bras replié sous l'oreiller, l'autre étendu vers elle comme une question sans réponse. Sa respiration était lente, régulière. Elle avait posé la main sur son épaule, brièvement, sans le réveiller. Puis elle s'était levée.

***

Elle avait dormi en tee-shirt. Elle l'avait retiré au bord du lit, d'un geste simple, le tissu roulé sur lui-même et jeté sur la valise pas encore défaite. Ensuite, debout dans la chambre grise, elle avait retiré le slip, l'avait laissé tomber sur le parquet, et elle était allée vers la cuisine.

Nue. Sans y penser vraiment, ou plutôt sans que ça mérite qu'on y pense.

C'était une habitude ancienne, bien avant Régis, qui avait fini par la prendre lui aussi, et dans leur appartement ils vivaient souvent ainsi le matin, les volets fermés sur une cour intérieure, personne pour voir. Ici, c'était différent. Elle ne connaissait pas encore les angles, les lignes de vue, ce que la rue permettait ou non.

Elle n'avait pas allumé la lumière. Elle se déplaçait dans le gris bleuté de l'aube, les pieds nus sur le carrelage froid.

***

En attendant que l'eau bouille, elle était restée debout devant la fenêtre de la cuisine.

Petite fenêtre, haut perchée, qui donnait sur le côté de la maison voisine plutôt que sur la rue. Un mur en crépi beige, une fenêtre à l'étage, les volets tirés. Plus bas, au rez-de-chaussée, une porte-fenêtre avec des rideaux blancs, épais, qui ne laissaient rien passer.

Elle avait regardé cette fenêtre.

Alors elle avait pensé au voisin, ou aux voisins. Elle ne savait pas encore. La maison avait l'air habitée mais calme, peu de signes extérieurs. Pas d'enfants, elle aurait parié, la maison avait quelque chose de rangé dans ses lignes. Un couple sans enfants, peut-être, ou quelqu'un de seul. Quelqu'un d'âgé, peut-être pas. Elle ne savait pas.

L'eau avait commencé à frémir.

***

Elle aimait cette heure, le matin très tôt, quand Régis dormait encore et qu'elle avait la maison pour elle. Mais elle aimait aussi, sans se l'avouer dans ces termes précis, l'idée d'être regardée. Ce n'était pas une pensée neuve. C'était une pensée ancienne, recuite, qui remontait parfois à la surface avec la tranquillité des choses bien installées.

Elle pensait : si c'est un homme, seul…

Elle versait l'eau sur le café. Elle pensait : il se lève tôt ou tard. S'il est curieux ou indifférent. S'il regardait…

Elle ne formulait pas la suite. La suite existait quand même, dans le corps plutôt que dans les mots, une chaleur basse, une conscience aiguë de sa propre nudité dans la cuisine froide, ses seins, la pointe durcie par le froid du carrelage, ses hanches, ses cuisses, tout cela disponible et invisible encore, encore seulement, dans la maison nouvelle dont elle apprenait les fenêtres.

***

Elle avait pris sa tasse et était allée dans le salon.

Les rideaux manquaient. Régis les avait cherchés hier soir dans les cartons, sans les trouver, il avait dit qu'on les poserait plus tard, et ils avaient mangé des sandwichs assis par terre et puis ils avaient baisé sur le matelas à même le sol parce que le cadre du lit attendait encore. Les rideaux n'étaient pas une urgence.

Debout dans le salon sans rideaux, sa tasse chaude entre les deux mains, Chloé regardait la rue.

Personne, évidemment. Nov­embre, dimanche, six heures et demie du matin. Mais la lumière du salon commençait à s'allumer dans l'aube, à construire un rectangle lumineux dans la façade, et elle savait, elle calculait sans avoir l'air, que depuis la rue ou depuis la maison voisine on pouvait voir à l'intérieur, si on regardait.

Elle but son café debout face à la baie vitrée.

Lentement.

***

Plus tard, après la douche, elle enfila Régis.

C'était son expression, pas la sienne, mais elle avait fini par l'adopter : enfiler Régis comme on enfile quelque chose de confortable, un vêtement qu'on connaît bien. Elle avait grimpé sur lui alors qu'il dormait encore à moitié, les paupières lourdes, la bouche étirée dans un sourire vague, et il avait posé les mains sur ses hanches sans un mot parce qu'il n'avait pas besoin de mots pour ça.

***

Mais avant ça, il y avait eu la fenêtre.

Elle était revenue dans le salon après la douche, les cheveux mouillés dans la nuque, le corps encore humide sous le jean qu'elle avait passé, rien en dessous. Juste le jean, boutonné haut sur la taille, et ses seins libres sous le tissu chaud de sa peau.

La fenêtre du voisin était la même. Les rideaux épais, blancs, parfaitement immobiles.

Elle s'était plantée devant la baie vitrée du salon, comme si elle regardait la rue, et elle avait retiré son jean.

Lentement. Le bouton du haut. Puis les deux suivants. Elle avait laissé le jean s'ouvrir sur le ventre blanc, elle avait attendu une seconde, les pouces dans la ceinture, et puis elle l'avait fait glisser sur ses hanches, sur ses cuisses, et elle l'avait laissé tomber à ses pieds.

Elle n'avait pas regardé la fenêtre d'en face. Elle avait regardé la rue.

***

Régis l'avait appelée depuis la chambre.

Elle avait ramassé le jean, le bras tendu, les doigts qui le récupèrent sur le sol avec la désinvolture de quelqu'un qui ramasse une chose tombée par hasard, et elle était allée vers lui.

***

Il était assis au bord du matelas, les yeux encore lourds de sommeil, les cheveux en désordre. Il la regarda entrer, nue, les cheveux mouillés, et son regard à lui était déjà différent de celui qu'il aurait eu à n'importe quelle autre heure de la journée.

Elle s'approcha.

Il posa les mains sur ses hanches quand elle fut devant lui, les pouces dans le creux de l'aine, et il pencha la tête vers son ventre avec cette lenteur qu'il avait parfois, cette façon de ne pas se presser qui la rendait folle. Sa bouche sur le bas du ventre, juste au-dessus de la toison. Un baiser plat, immobile, les lèvres fermées. Puis sa langue, un trait humide vers le nombril, et elle posa les mains dans ses cheveux sans les refermer.

***

Il l'allongea sur le matelas.

Les genoux de part et d'autre de ses hanches, il la regardait en dessous de lui, et elle aimait ça, elle aimait qu'il la regarde avant, qu'il prenne le temps de la regarder comme si c'était quelque chose qu'on pouvait perdre. Sa bouche sur le sein gauche, la pointe entre les lèvres, la langue qui tourne, qui insiste, et elle sentit la chaleur se déplacer vers le bas, la mécanique ancienne et parfaite du désir.

Ses mains à lui descendaient. Le ventre. Le creux des cuisses. Les pouces qui s'écartent doucement, qui ouvrent, et elle était déjà gonflée là, déjà humide depuis la cuisine peut-être, depuis la fenêtre, depuis l'image du voisin qu'elle n'avait pas encore vu mais qu'elle imaginait.

Il la trouva avec les doigts d'abord. Elle laissa aller la tête en arrière.

***

Elle ne fit aucun effort pour ne pas faire de bruit.

Ce n'était pas un choix délibéré, pas exactement. C'était une suspension du réflexe habituel, celui qui existait dans l'appartement à cause des voisins du dessus et du dessous, les murs minces, la honte légère qu'on a d'être entendu. Ici c'était différent, les murs étaient épais et la maison était neuve et de toute façon les rideaux du salon n'étaient pas encore posés et quelque chose dans ce matin, dans la fenêtre, dans l'idée du voisin, lui avait ôté l'envie de se taire.

Quand il la prit, elle gémit sans se retenir.

***

Il était à genoux derrière elle, les mains à plat dans le bas de ses reins, et elle à quatre pattes sur le matelas, les hanches relevées, la tête baissée entre les bras. Il allait lentement au début, avec cette profondeur régulière qui lui coupait le souffle à chaque fois qu'il allait jusqu'au bout, et elle entendait le son de leurs corps, le choc sourd des hanches contre les fesses, le glissement humide, le matelas sur le parquet.

Elle laissa le son venir. La gorge ouverte.

Pas des cris. Quelque chose de plus continu, de plus vrai, un gémissement long qui montait et descendait selon le rythme qu'il imposait, et quand il accéléra, sa respiration à lui devint sonore, rauque, et leurs deux bruits ensemble remplirent la chambre vide, rebondirent sur les murs blancs sans meubles.

La fenêtre de la chambre était ouverte, elle s'en souvint soudain.

Les volets pas fermés.

***

L'idée lui traversa l'esprit comme une étincelle précise, au mauvais moment, au bon moment, au moment où Régis enfonça les pouces dans ses hanches et accéléra encore, et elle pensa au voisin, à la fenêtre éclairée d'en face, aux rideaux blancs qui ne laissaient peut-être pas passer les sons, ou peut-être si.

Elle cria presque.

Régis avait la main dans ses cheveux maintenant, il tirait légèrement, juste assez pour renverser sa tête, et elle laissait faire, la gorge exposée, les reins creusés, les bras qui tremblaient un peu sous le poids, et l'orgasme arriva avec la violence tranquille des matins, profond, long, qui se prolonge en vagues jusqu'à ce qu'on pense que ça va s'arrêter et puis non, encore une.

Il la rejoignit quelques secondes plus tard, le souffle bloqué, les hanches plaquées contre elle, immobiles dans la tension de la fin.

***

Ils restèrent un moment sans bouger.

Sa joue contre le matelas. Sa main à lui posée dans le bas de son dos. La chambre qui reprenait sa respiration normale.

Puis Chloé se releva lentement, alla jusqu'à la fenêtre, sans mettre de vêtements, pour fermer les volets qu'on avait oublié de fermer.

***

La rue était vide.

Mais dans le bas de la fenêtre voisine, derrière le rideau de la porte-fenêtre, une silhouette. Immobile. L'épaisseur d'un corps debout dans l'obscurité du salon, visible une seconde, une demi-seconde, à travers le tissu blanc.

Chloé ne bougea pas.

Elle referma un volet sans se presser, ses deux mains sur le bois, les seins nus dans le froid du matin, et elle pensa : il était là. Il était là depuis combien de temps. Est-ce qu'il avait vu. Est-ce qu'il avait entendu.

Elle pensa à lui derrière le rideau, sa main sur lui, en train de se caresser, peut-être, ou peut-être pas encore, peut-être qu'il attendait.

Elle referma le deuxième volet.

Elle retourna vers Régis qui s'était rallongé, les yeux fermés, le souffle lent.

Elle s'allongea contre lui, la tête sur son épaule, et ses lèvres formèrent, sans son, quelque chose qui ressemblait à un sourire.

***

Les Non-Dits

Le carillon l'avait surpris.

Pierre était dans la cuisine, une bière entamée sur le plan de travail, il lisait un article sur son téléphone, les yeux qui glissaient sur les mots sans les retenir. Le dimanche après-midi avait cette texture particulière, cotonneuse et vaguement mélancolique, que tous les dimanches après-midi avaient depuis deux ans.

Deux coups de sonnette. Brefs, polis.

Il avait posé le téléphone. Il avait projeté, une seconde, de ne pas répondre.

***

Il avait pensé à elle deux fois depuis le matin.

La première vers neuf heures, sous la douche, l'eau chaude sur les épaules, et l'image était revenue d'elle-même, nette et précise, la baie vitrée sans rideau et la silhouette nue dans la lumière du salon, il n'avait pas vu grand-chose, juste la forme, juste assez. Sa main était allée naturellement. Ça n'avait pas duré longtemps.

La deuxième fois c'était un peu plus tard, quand il avait entendu.

Les murs étaient épais mais les volets de la chambre du pavillon voisin étaient ouverts, et le son avait traversé la cour latérale, faible mais distinct, le genre de son qu'on ne peut pas confondre avec autre chose. Il s'était arrêté de faire la vaisselle. Il avait écouté, les mains dans l'eau savonneuse, immobile, et l'image de la nuit s'était superposée au son du matin avec une précision qui lui avait serré le ventre.

Il n'avait même pas eu besoin d'aller à la fenêtre. Il avait de nouveau réglé ça en quelques coups de poignet.

Deux fois, donc. Avant midi.

***

Il ouvrit la porte.

Elle était là, légèrement en retrait d'un demi-pas, et l'homme derrière elle, le grand aux épaules larges qu'il avait vu porter le canapé. Pierre eut le temps, une fraction de seconde, de voir la robe avant de voir le visage. Une robe droite, couleur crème, à bretelles fines sur les épaules, qui s'arrêtait à mi-cuisse. Rien d'autre. Pas de veste, malgré novembre. Les bras nus dans le froid.

Il leva les yeux vers le visage.

Elle souriait. Les lèvres qu'il avait entrevues hier à travers le pull, là maintenant, à moins d'un mètre, avec un visage entier autour, des yeux noisette légèrement bridés, des pommettes hautes, et les cheveux châtains tombant librement sur les épaules. Plus jeune encore que ce qu'il avait imaginé.

"Bonjour, on est vos nouveaux voisins. Je suis Chloé, et voici Régis."

Sa voix. Il n'avait pas anticipé la voix.

***

Il les fit entrer.

Il dit son prénom, Pierre, il dit qu'il était content d'avoir des voisins, il dit quelque chose sur le quartier, calme, agréable, il entendit les mots sortir de sa bouche avec une régularité satisfaisante pendant que la partie de son esprit qui n'était plus tout à fait sous contrôle enregistrait autre chose.

La robe. La façon dont elle bougeait dans la robe.

Elle marchait devant lui vers le salon et le tissu léger suivait les hanches avec un décalage d'un dixième de seconde, un flottement infime qui révélait et cachait alternativement la courbe des fesses. Les bretelles fines sur les épaules. Pas de trace de bretelle de soutien-gorge.

Il pensa : pas de soutien-gorge.

Il pensa, immédiatement après, sans transition, à autre chose.

***

Le sang était revenu très vite. Trop vite, trop tôt, il n'avait rien demandé.

Il les précéda vers le salon, chercha la distance, s'arrangea pour que la table basse soit entre eux, s'assit dans le fauteuil en face. Régis parlait, affable, simple, il posait des questions sur le quartier, les commerces, les voisins plus loin dans la rue. Pierre répondait. Il était capable de répondre et de penser autre chose simultanément, il avait découvert ça il y a longtemps, c'était une compétence inutile et précieuse.

Il pensait : la robe s'arrête à mi-cuisse. Elle est assise en face, les genoux serrés, les mains à plat sur les cuisses. Le tissu remonte légèrement. Pas de collant, les jambes nues. Si elle n'a pas de culotte sous la robe…

Il coupa la pensée.

Il se leva pour proposer quelque chose à boire.

***

Dans la cuisine, les mains sur le plan de travail, il regarda par la fenêtre la cour latérale et le mur du pavillon voisin. La fenêtre de leur chambre. Les volets fermés maintenant.

Il avait les deux images en même temps, la Chloé du salon et la Chloé du matin, la voix et la silhouette, et les deux ne se superposaient pas encore tout à fait, il manquait quelque chose pour les fondre ensemble, quelque chose qu'il n'avait pas vu et qui précisément pour ça prenait toute la place.

Il prit trois verres. Il respira.

***

Chloé avait examiné le salon pendant que Pierre était dans la cuisine.

Régis lui parlait à voix basse, elle répondait par monosyllabes, l'oeil sur les détails. Une maison d'homme seul, ça se voyait à certaines choses, l'absence de double rideaux, le canapé trop grand et mal orienté, la bibliothèque surchargée sans logique apparente. Pas de photos de couple. Une seule photo encadrée sur le buffet, deux enfants jeunes, un garçon une fille, qui devaient avoir douze ou treize ans maintenant si on en jugeait par la date probable.

Divorcé, avait-elle pensé. La cinquantaine, peut-être un peu moins. Le genre d'homme qui a été beau et qui l'est encore sans le savoir, ou sans s'en préoccuper.

Elle avait tiré imperceptiblement sur l'ourlet de sa robe.

Pas par pudeur.

***

Pierre revint avec les verres et une bouteille de jus, il n'avait rien d'autre, il s'en excusa, et en se penchant pour poser les verres sur la table basse il vit, dans l'échancrure de la robe, la naissance des seins.

Libre. Le tissu tombait librement, sans rien en dessous.

Il posa les verres sans en renverser. Il se rassit. Régis racontait quelque chose sur le déménagement, la camionnette à rendre le lendemain matin, les cartons pas encore défaits. Pierre écoutait Régis et regardait Chloé.

Elle ne le regardait pas en face. Ou plutôt, elle le regardait par intermittence, le temps d'une phrase, et ses yeux allaient ailleurs. Sur les livres, sur la fenêtre, sur ses propres mains. Elle avait les mains belles, fines, les ongles courts et sans vernis. Elle tenait son verre et il regardait ses mains sur le verre.

Il pensait à ce que ces mains faisaient le matin. Il ne put s'en empêcher.

***

Elle pensait : il a regardé ma robe avant mon visage.

Ce n'était pas un reproche. C'était une information, enregistrée, classée. Elle buvait son jus et laissait Régis mener la conversation parce que Régis aimait ça, les conversations de voisinage, il était naturellement sociable d'une façon qu'elle n'était pas, et parce que ça lui laissait les mains libres, métaphoriquement.

Elle pensait à ce matin. La silhouette derrière le rideau. Elle n'en avait pas parlé à Régis, pas encore, peut-être jamais, peut-être plus tard au lit, dans le noir, comme on dit les choses qui excitent en faisant semblant de les raconter seulement.

Elle recroisa les jambes.

Lentement, sans raison apparente. La robe remonta d'un centimètre.

***

Pierre vit le mouvement.

Il ne vit rien de plus, la robe tenait, la robe était sage, mais le mouvement suffisait, la jambe qui se replace sur l'autre, la cuisse qui s'expose une seconde et se referme, et l'idée qu'il avait écartée tout à l'heure dans la cuisine revint avec une précision tranquille et dévastatrice.

La robe sans rien dessous.

Il but une gorgée. Il posa le verre. Il répondit à une question de Régis sur les éboueurs, le jour du ramassage, jeudi matin il fallait sortir les poubelles mercredi soir. Des mots ordinaires et utiles qui sortaient de sa bouche pendant que son corps enregistrait autre chose, la chaleur dans le bas du ventre, la pression familière et importune d'une érection qui perdurait et qu'il ne pouvait rien faire pour faire cesser.

Il resta assis. Le fauteuil couvrait. Il garda les genoux écartés, les coudes sur les accoudoirs, la posture de quelqu'un qui est à l'aise dans son salon.

***

Chloé leva les yeux vers lui au même moment.

Leurs regards se croisèrent, une seconde exactement. Elle ne sourit pas. Lui non plus. Quelque chose passa, indéfinissable et très précis à la fois, trop court pour être nommé, trop réel pour être ignoré. Puis elle tourna la tête vers Régis qui parlait encore.

Pierre regarda ses épaules.

La bretelle gauche avait glissé d'un centimètre sur l'épaule. Elle ne la remit pas en place.

***

Elle ne la remit pas en place.

C'était peu. C'était suffisant, pour elle, comme signal envoyé à quelqu'un qui peut-être ne le lisait pas, ou qui le lisait très bien, elle ne savait pas encore. L'ambiguïté faisait partie du plaisir, peut-être la totalité du plaisir à ce stade, l'incertitude de savoir si le message arrive, si l'autre le reçoit et fait semblant de ne pas, ou ne le reçoit vraiment pas.

Mais ses yeux à lui, la seconde d'avant…

Elle but une gorgée en regardant par la fenêtre, les lèvres sur le bord du verre, et sous la robe légère, dans la chaleur tranquille de son propre corps, elle sentait ce qu'elle savait déjà : qu'elle ne portait rien en dessous, que le tissu froid effleurait la peau à chaque mouvement, et que cette information n'appartenait pour l'instant qu'à elle seule.

Peut-être.

***

Ils restèrent encore un quart d'heure.

Régis et Pierre échangèrent des numéros de téléphone, au cas où, voisinage oblige. Chloé prit le verre vide de Régis et le posa sur la table basse, un geste ordinaire qui l'amena à se pencher légèrement en avant, et Pierre regarda ses mains poser le verre et ne regarda que ses mains.

À la porte, les au revoir furent chaleureux, simples. Régis serra la main de Pierre avec la franchise un peu appuyée des gens qui veulent qu'on les aime. Chloé dit que c'était sympa, que ça faisait plaisir d'avoir un voisin aussi disponible. Elle prononça le mot disponible avec une légèreté parfaite, les yeux dans les yeux, sans rien d'autre.

Il ferma la porte.

***

Il resta une seconde dans l'entrée, la main encore sur la poignée.

Puis il alla dans le salon, s'assit dans le fauteuil où elle avait été assise, et il resta là, sans allumer, dans la lumière grise du dimanche, les mains à plat sur les cuisses, à regarder le verre qu'elle avait tenu, encore là sur la table basse.

Il pensa à la bretelle glissée.

Il pensa au regard, une seconde.

Il pensa à la robe et à ce qu'il y avait ou n'y avait pas sous la robe, et il sut que la question resterait ouverte jusqu'à ce qu'il s'endorme ce soir, et probablement après.

Il ne bougea pas tout de suite.

Mais ses mains, sur ses cuisses, tremblaient légèrement.

***

On se dit tout

Il était encore dans le fauteuil quand il le vit.

Sur la table basse, à côté du verre qu'elle avait posé, un téléphone. Noir, plat, ordinaire. Personne ne l’avait vu tout à l'heure, glissé sous le bord du verre peut-être, ou simplement invisible parce que personne ne le cherchait.

Pierre se leva. Il alla à la fenêtre, écarta le rideau.

Ils étaient encore là. Régis et Chloé, sur le trottoir devant le portail, elle cherchait ses clés dans sa poche, lui regardait la rue. Pierre posa la main sur la poignée de la porte d'entrée.

Il s'arrêta.

***

Il ne sut pas exactement pourquoi. Une hésitation physique, comme si quelque chose dans le corps avait décidé avant la tête, les jambes qui ne bougent plus, la main sur la poignée sans tourner. Il se retourna vers la table basse.

Il prit le téléphone.

L'écran s'alluma au contact, sans code, sans rien. Une photo en fond d'écran. Son visage à elle, un selfie, les yeux plissés dans la lumière, les lèvres mi-ouvertes, quelque chose de désordonné et de vivant dans l'image.

Il savait qu'il ne devait pas.

Il fit passer le pouce vers la gauche.

***

La galerie s'ouvrit sur les photos récentes, classées par date, et la première était d'avant-hier, un selfie banal dans une voiture. Il passa. Une photo de cartons empilés dans une pièce vide. Il passa. Des photos du déménagement, floues, prises vite.

Puis les autres.

***

Elle était assise sur un lit, un lit qu'il ne reconnut pas, l’appartement d'avant, et elle regardait l'objectif avec cet air qu'elle avait eu tout à l'heure dans son salon, direct et légèrement en retrait en même temps. Les bras le long du corps. Le tee-shirt relevé jusqu'au cou, les seins nus, petits et fermes exactement comme il les avait imaginés, les pointes foncées, plus foncées que ce qu'il avait pensé, rose soutenu tirant sur le brun.

Il fit passer le pouce.

La même séance, ou une autre, elle debout, de face, entièrement nue. Les cheveux détachés. Les mains le long du corps dans une posture presque formelle, presque frontale, qui rendait l'image plus crue que si elle avait posé. Le ventre plat, le nombril, et plus bas la toison, châtain foncé, fournie, taillée en triangle serré sur le pubis.

Il avait eu raison sur la toison. Cette pensée absurde lui traversa l'esprit.

Il fit passer le pouce encore.

***

Une vidéo. Quinze secondes. Il appuya sur la flèche.

Elle était debout dans une chambre dont on ne voyait pas les murs, une musique basse en fond, et elle se déshabillait. Pas comme on se déshabille, comme on fait semblant de se déshabiller, lentement, avec cette conscience aiguë d'être regardée qui transforme chaque geste. La robe, pas la robe de cet après-midi, une autre, noire, qui glissait sur les épaules, qui tombait. Puis le sous-vêtement, les bretelles dénouées, le tissu écarté, et les seins apparus dans la lumière, et elle souriait à l'objectif avec la bouche mi-close.

La vidéo s'arrêtait là. Quinze secondes.

Pierre resta les yeux sur l'écran noir.

Dehors, plus de voix. Ils étaient rentrés.

***

Il pensa à les appeler. Régis avait donné son numéro tout à l'heure, il était dans son propre téléphone, dans la poche. Puis il songea que c’était absurde puisqu’il tenait l’autre téléphone dans sa propre main.

Il mit son manteau.

***

Il sonna au portail.

Un délai, des pas, et ce fut elle qui ouvrit la porte d'entrée, encore dans la robe crème, les pieds nus sur le carrelage de l'entrée. Elle le vit, vit le téléphone dans sa main, et quelque chose traversa son visage, rapide et indéchiffrable.

"Régis, c'est notre voisin."

***

Dans la cuisine, Régis avait cherché le téléphone pendant cinq minutes avant de conclure qu'il l'avait laissé chez Pierre. Il avait dit à Chloé qu'il allait y retourner.

Chloé avait dit : attends.

Elle s'était assise sur le rebord de la table, les bras croisés, et elle avait souri vers la fenêtre avec cet air qu'elle avait parfois, quand elle pensait à quelque chose sans vouloir le dire encore.

Régis avait dit : quoi.

Elle avait dit : tu as toujours ces photos de moi, dessus ?

Régis avait regardé sa femme. Il connaissait ce sourire. Il connaissait ce sourire depuis trois ans et il savait exactement ce qu'il annonçait et ce qu'il promettait.

Il avait dit : tu crois qu’il...

Elle avait dit : certainement.

Et puis on avait sonné.

**

Pierre entra. Régis arrivait depuis la cuisine, la main tendue pour reprendre le téléphone, et Pierre le lui donna avec le soulagement physique de quelqu'un qui pose quelque chose de lourd.

"Merci, dit Régis. Tu as eu du mal à nous rattraper ?"

"Je n'ai pas essayé", dit Pierre.

Un silence. Court, mais réel.

Chloé prit le téléphone des mains de Régis. Elle l'alluma. Elle fit passer son pouce sur l'écran une fois, deux fois, et s'arrêta. Pierre ne pouvait pas voir ce qu'elle regardait mais il savait, il sut à la seconde où ses yeux remontèrent vers lui.

"Vous avez vu les photos."

Ce n'était pas une question.

***

Pierre ne dit rien. Le sang monta à son visage avec une violence qu'il n'avait pas connue depuis l'adolescence, une chaleur précise et humiliante qui montait du cou jusqu'aux tempes. Il ouvrit la bouche. Il la referma.

Chloé l'observait avec une expression qu'il ne savait pas nommer, pas de la colère, pas de la gêne, quelque chose de plus calme et de plus dangereux que les deux.

Elle tourna la tête vers Régis.

"C'est pas grave, n'est-ce pas ?"

Sa voix était exactement la même que dans son salon tout à l'heure. Légère. Ordinaire. Comme si elle commentait la météo ou l'état des routes.

Régis regarda Pierre. Regarda Chloé. Un sourire lent prit possession de son visage.

"Non, dit-il. C'est pas grave."

***

Chloé posa le téléphone sur la petite console de l'entrée.

Elle glissa les deux bretelles de sa robe sur ses épaules, une à la fois, avec la même lenteur que dans la vidéo, le même geste que Pierre venait de voir sur l'écran noir du téléphone, et la robe glissa sur elle et tomba sur le carrelage en un cercle pâle.

En dessous, rien. Il avait eu raison.

Elle était debout dans l'entrée, nue, les pieds sur le carrelage froid, les cheveux sur les épaules, les seins exactement comme dans les photos et exactement différents parce que là la lumière était réelle et l'air était réel et la distance était d'un mètre cinquante.

Elle les regarda l'un puis l'autre.

"Venez", dit-elle.

***

Elle les précéda dans le couloir.

Pierre suivit sans avoir décidé de suivre. Régis posa une main brève dans son dos, une pression légère, d'accompagnement plutôt que de poussée, et ils marchèrent tous les deux derrière elle dans le couloir vide, les cartons le long des murs, les portes ouvertes sur des pièces sans meubles.

Elle poussa la dernière porte.

La chambre était vide comme il avait imaginé, les murs blancs sans rien, la lumière froide du dimanche par la fenêtre aux volets entrebâillés, et au sol le matelas, large, sans draps encore, le tissu gris du protège-matelas.

Elle s'y allongea.

Sur le dos d'abord, les bras le long du corps, et elle les regarda tous les deux debout dans l'encadrement de la porte avec ce regard frontal et presque formel que Pierre avait vu en photo, qui rendait tout plus réel et plus irréel en même temps.

Puis elle s'étira, lentement, les bras au-dessus de la tête, les jambes qui s'allongent et s'écartent légèrement, et sa nuque se renversa, et elle ferma les yeux.

Pierre sentit la main de Régis sur son épaule. Légère, là.

La chambre était silencieuse.

La lumière de novembre entrait par les volets, pale et nette, et il n'y avait pas de rideaux pour filtrer quoi que ce soit.

***

Ensemble

"Pas encore."

Elle n'avait pas ouvert les yeux pour dire ça. Juste les deux mots, posés dans le silence de la chambre, adressés à Pierre qui n'avait pas encore bougé mais dont elle avait senti, ou deviné, ou simplement prévu, l'élan vers le matelas.

Il resta debout.

Régis s'était assis au bord du matelas et il retirait son tee-shirt avec la tranquillité d'un homme chez lui, ce qu'il était, et Pierre le regardait faire avec la conscience aiguë d'être dans un espace dont il ne connaissait pas encore les règles.

"Toi, tu regarde", dit Chloé.

Toujours sans ouvrir les yeux.

***

Régis s'allongea contre elle. Sa main alla directement sur son ventre, pas de préambule, avec la familiarité précise de quelqu'un qui connaît un corps depuis longtemps et sait par où commencer. Il descendit lentement, la paume à plat, et Chloé ouvrit les jambes sans qu'on le lui demande, un mouvement simple et souverain, et ses pieds se posèrent à plat sur le matelas, les genoux levés, les cuisses écartées.

Pierre vit tout.

La lumière entrait par les volets en lames parallèles et tombait exactement là, sur le matelas, sur elle, sur la toison sombre et le sexe nu en dessous, les lèvres fermées et gonflées déjà, le pli central légèrement luisant. Elle avait placé ses hanches face à lui avec une précision qui n'avait rien d'accidentel. Il était le point fixe autour duquel la scène s'organisait.

La main de Régis atteignit le pubis. Les doigts s'ouvrirent sur elle, l'index et le majeur de part et d'autre des lèvres, et il l'écarta doucement, et Pierre vit le rose intérieur apparaître, humide et chaud dans la lumière froide.

***

Chloé prit le sexe dressé de Régis dans sa main en même temps, sans regarder, elle n'avait pas besoin de regarder, ses doigts se refermèrent sur lui et elle commença un mouvement lent, régulier, le poignet souple. Régis avait les yeux sur elle, sur son visage, et son propre souffle changeait déjà.

Les deux corps se caressaient l'un l'autre en silence, avec une économie de gestes qui disait l'habitude, la connaissance mutuelle, chaque main sachant ce qu'elle fait et pourquoi.

Pierre regardait.

Il avait les mains le long du corps. Sa respiration était lente parce qu'il la contrôlait, parce que c'était tout ce qu'il pouvait contrôler dans la pièce en ce moment. Sous le pantalon, l'érection était complète, ancienne déjà, revenue dès qu'elle avait retiré la robe dans l'entrée et non disparue depuis.

Chloé ouvrit les yeux.

Elle le regarda. Descendit les yeux vers son pantalon. Remonta vers son visage.

"Sors le", dit-elle. "Et approche."

***

Il déboutonna le pantalon debout dans la lumière de novembre, et ce geste ordinaire dans ce contexte ne ressemblait à aucun geste qu'il avait fait depuis longtemps. Il s'approcha du bord du matelas. Les doigts de Régis ne s'étaient pas arrêtés sur elle, le mouvement continuait, circulaire et précis sur le haut du sexe, et Chloé laissait aller la tête sur le côté mais ses yeux restaient sur Pierre.

Elle lâcha Régis. Se redressa sur un coude, se tourna vers Pierre.

Sa bouche l'accueillit sans préambule, les lèvres fermées d'abord sur le gland, chaudes, la langue qui tourne, une pression douce et souveraine, et Pierre posa la main dans ses cheveux sans peser, juste le contact, juste le toucher.

***

Elle le prit profondément, lentement, la tête qui avance et recule avec une régularité hypnotique, les lèvres étirées sur lui, et le son humide de sa bouche remplissait la chambre vide où rien n'absorbait rien. Pierre regardait ses cheveux sur ses cuisses à lui, la nuque qui se creuse à chaque va-et-vient, et au-delà la main de Régis qui continuait sur elle, deux doigts maintenant à l'intérieur, le pouce sur le clitoris, et les hanches de Chloé qui répondaient, un balancement lent qui s'accentuait.

Elle gémissait sur lui. La vibration passait directement.

Il serra les doigts dans ses cheveux, involontairement, et elle accentua la pression de ses lèvres en réponse, plus profond, la gorge qui accepte, le souffle par le nez chaud sur son ventre, et Pierre sentit quelque chose monter qu'il dut réprimer parce que c'était trop tôt, beaucoup trop tôt.

Elle le sentit aussi. Elle leva les yeux vers lui par-dessus la ligne de son propre corps.

Elle le relâcha.

***

Elle se retourna sur le matelas, à quatre pattes, les paumes à plat, les genoux écartés, les reins creusés. Sa nuque baissée entre les bras tendus. Elle était exactement comme ce matin lors du son qui avait traversé les volets ouverts, exactement comme Pierre l'avait imaginée sans la voir, et la coïncidence entre l'image et le réel lui fit un effet qu'il n'aurait pas su nommer.

Régis se plaça devant elle, à genoux, les mains dans ses cheveux.

Chloé tourna la tête vers Pierre, par-dessus l'épaule.

Le mouvement de ses yeux disait tout sans rien dire.

***

Il s'agenouilla derrière elle.

Les mains sur ses hanches d'abord, le pouce dans le creux de l'aine, et il sentit sous ses paumes la chaleur de la peau, la légère humidité de la sueur, le tremblement contenu des muscles intérieurs. Il s'approcha. Le contact d'abord, le gland contre les lèvres gonflées, la chaleur moite, et Chloé poussa imperceptiblement les hanches en arrière.

Il entra lentement.

La profondeur s'ouvrait par degrés, serrée et humide et brûlante, et il s'arrêta à mi-chemin, ressortit presque entièrement, entra encore, plus loin, et Chloé laissa échapper un son sourd dans la gorge qui fit réagir Régis devant elle, les mains resserrées dans ses cheveux.

Elle prit Régis dans sa bouche sans qu'il le lui demande.

***

Les trois corps trouvèrent un rythme commun, lentement, par ajustements successifs, comme un mécanisme qui cherche son régime. Pierre au fond d'elle, les hanches qui frappent et reculent, le son de leurs corps une percussion sourde et régulière. Chloé entre eux, portée par les deux mouvements, celui qui la pousse depuis les reins et celui qu'elle imprime à Régis depuis la bouche, la tête qui va et vient en cadence.

Elle gémissait en continu, le son étranglé par la gorge pleine, et ces gémissements modulaient à chaque coup de reins de Pierre, montaient d'un demi-ton, descendaient, remontaient.

Régis regardait Pierre par-dessus la tête de Chloé. Un regard direct, sans gêne, deux hommes dans la même communion, dans la même chaleur, reliés par ce corps entre eux qui distribuait le plaisir avec une générosité absolue.

Pierre accéléra.

***

Chloé lâcha Régis une seconde pour respirer, sa tête qui tomba entre ses bras qui fléchissaient, les doigts qui se crispaient sur le tissu du matelas, et Pierre entendit sa voix enfin sans obstacle, pleine et rauque, un gémissement qui montait en fréquence et ne redescendait plus.

Il sentit les contractions avant qu'elle crie.

Les muscles intérieurs se serrèrent sur lui par vagues, irrégulières d'abord puis rapprochées, et son bassin se raidit et ses bras cédèrent et elle pressa son visage contre le matelas et cria dans le tissu, un cri long, étouffé, qui dura plusieurs secondes et se prolongea en secousses, en tremblements lents.

Pierre s'arrêta au fond d'elle. Immobile. Voulut la laisser récupérer.

Elle reprit Régis dans sa bouche avant même que l'orgasme finisse, dans le dernier tremblement encore, comme si l'élan ne pouvait pas s'interrompre, et Régis posa les deux mains à plat de chaque côté de son visage, pas pour diriger, pour tenir, et son souffle devint bref et sonore et ses yeux se fermèrent.

Il jouit dans sa bouche, silencieusement, la mâchoire serrée, les hanches qui avancent d'un millimètre et se figent.

Chloé reçut tout. Déglutit lentement. Sa gorge se contracta une fois.

***

Pierre sentait les derniers spasmes du vagin sur lui, la pression qui se relâchait et revenait, et il repartit, deux, trois coups de reins lents dans le corps apaisé, dans la chaleur qui se détendait, et la sensation accumulée depuis la fenêtre de la veille, depuis le matin, depuis le téléphone dans le salon, depuis la robe dans l'entrée, tout ça remonta d'un coup, sans prévenir, sans qu'il ait le temps de décider quoi que ce soit.

Il se retira.

Sa main se referma sur son sexe, deux secondes, et il éjacula sur Chloé, sur le bas des reins, sur la courbe des fesses, en silence, les dents serrées, la tête baissée, les yeux fixés sur son corps nu.

***

Chloé s'allongea sur le ventre.

Régis s'étira sur le côté, un bras posé sur sa taille, les yeux déjà lourds. Pierre resta à genoux une seconde encore, les mains sur les hanches de Chloé, sans bouger.

Puis il les retira.

Il s'assit au bord du matelas. La chambre était silencieuse, chaude maintenant, l'air chargé de l'odeur mêlée de leurs trois corps. Par les lames des volets, la lumière de novembre avait encore baissé, le ciel tirait vers le gris bleu du soir.

Personne ne parlait.

***

Chloé tourna la tête vers Pierre. Une joue sur le matelas, les cheveux épars, un oeil ouvert.

Quelque chose dans son regard était apaisé et amusé à la fois, la satisfaction tranquille de quelqu'un dont les calculs se sont révélés justes, dont les fenêtres sans rideaux et les bretelles glissées et le téléphone oublié, ou pas oublié, avaient produit exactement ce qu'ils devaient produire.

Elle ne dit rien. Il ne dit rien.Ils échangèrent un baiser bref, qui était à la fois une reconnaissance et une promesse.

Pierre regarda ses mains.

Il pensa à la camionnette du samedi matin, au pull couleur moutarde, à la bande de peau blanche au-dessus du jean. Trente heures. Il avait connu ce corps par fragments successifs, par bribes et par distances, avant de le connaître autrement, et les deux connaissances coexistaient maintenant sans se contredire.

Il se rhabilla sans bruit.

***

Régis dormait déjà, ou presque.

Chloé n'avait pas fermé les yeux.

Pierre récupéra son manteau sur un carton dans l'entrée. Ouvrit la porte sur la rue froide et sombre de novembre, le lotissement silencieux, les pavillons allumés derrière leurs rideaux tirés.

Il traversa la rue.

Il rentra chez lui.

Il ne se retourna pas, mais il savait, sans avoir besoin de vérifier, que la fenêtre de leur chambre était éclairée, et que les volets étaient restés entrebâillés, et que si quelqu'un regardait depuis la rue on pouvait voir à l'intérieur, si on voulait voir.

Il referma sa porte en sachant que la porte d’à côté lui restait ouverte.

Dans le silence de sa maison, Pierre sourit, pour la première fois depuis longtemps.

Fin.

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