Fantasme et désir

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 31-08-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Temps de lecture ~ 40 minutes

Le premier cours

L'amphithéâtre sentait la peinture fraîche et le café froid.

Bastien Morel arriva avec cinq minutes d'avance, ce qui ne lui ressemblait pas, et choisit une place au milieu des gradins, ni trop près ni trop loin, la position du type qui observe sans se compromettre. Il posa son sac, sortit un carnet neuf, un stylo, et regarda les autres arriver.

Ils étaient une trentaine. Des étudiants en master en santé, spécialisation psychiatrie et sciences du comportement, la plupart déjà rodés aux cours magistraux, aux TD d'anatomie, aux nuits de garde simulées. Mais celui-là, "Sexualité et érotisme", avait créé une légère tension dans les couloirs depuis la rentrée. Pas d'hostilité. Plutôt une curiosité que personne n'osait revendiquer trop ouvertement.

Bastien reconnut deux ou trois visages. Il hocha la tête vers un gars qu'il connaissait vaguement, Lucas, qui choisit de s'asseoir trois rangées plus haut. Tout le monde semblait faire pareil : maintenir une distance prudente, comme si la nature du cours rendait la promiscuité suspecte.

Puis elle entra.

***

Le silence ne fut pas immédiat. Il se fit par propagation, rangée après rangée, à mesure que les conversations s'interrompaient. Le professeur Élise Vandermeer traversa l'estrade sans se presser, posa une pochette fine sur le bureau, et leva les yeux sur l'amphithéâtre avec une expression qui ne cherchait rien à prouver.

Grande. Brune. La quarantaine, peut-être un peu plus, difficile à dire. Elle portait un tailleur sombre, veste cintrée, jupe au genou, et ses cheveux étaient relevés avec une négligence qui semblait calculée. Ce qui frappait en premier, c'était la posture. Droite sans rigidité. Une femme habituée à occuper l'espace sans s'en excuser.

Elle laissa le silence durer quelques secondes de trop, ce qui était déjà une forme d'enseignement.

« Bonjour. Je suis le professeur Vandermeer. Avant de commencer, je vais vous demander de vous déplacer. »

Quelques regards échangés.

« Regardez autour de vous. Les filles d'un côté, les garçons de l'autre. Vous avez instinctivement reconstitué une cour de collège. Ce n'est pas un reproche : c'est un réflexe. Mais dans ce cours, nous allons travailler précisément sur ces réflexes. Alors mélangez-vous. »

***

Ce qui suivit fut un ballet mou et légèrement comique. Chaises raclées, sacs déplacés, rires nerveux étouffés. Bastien resta assis une seconde de trop, puis ramassa ses affaires.

Il hésitait sur une place libre quand quelqu'un s'installa à côté de lui avant qu'il ait eu le temps de poser son sac.

Une fille. Cheveux châtains coupés court, presque garçonne, mais avec quelque chose de très doux dans le visage. Des yeux clairs, gris-vert, qui regardaient l'estrade avec une attention sérieuse. Elle portait un pull trop grand sur un jean, et ses mains tenaient un stylo qu'elle faisait tourner entre ses doigts sans s'en rendre compte.

Elle se tourna vers lui une demi-seconde, juste pour vérifier qu'il était bien là, et lui adressa un sourire bref, fonctionnel, du genre "bonjour voisin". Puis elle reporta les yeux vers l'estrade.

Bastien posa son sac.

Il ne sut pas pourquoi il retint son prénom quand Vandermeer fit l'appel, vingt minutes plus tard : Nora. Nora Silvestri.

***

Le cours commença.

Élise Vandermeer n'utilisait pas de notes. Elle parlait comme quelqu'un qui a réfléchi à ces questions depuis longtemps et qui a cessé, à un moment donné, d'en avoir honte. Sa voix était posée, le débit régulier, avec des silences placés là où d'autres auraient mis des formules de remplissage.

« Ce cours s'intitule "Sexualité et érotisme". Je vais commencer par vous poser une question que vous ne trouverez dans aucun manuel : quelle est la différence entre les deux ? »

Silence.

« Personne ? C'est bien. Ça veut dire que vous n'êtes pas encore convaincus de savoir. C'est un bon point de départ. »

Elle fit apparaître le plan du semestre sur l'écran derrière elle. Des intitulés sobres, presque cliniques : Définition de la sexualité et de l'érotisme, Distinction entre reproduction, plaisir et relation, Bases physiologiques du désir, de l'excitation, du plaisir et de l'orgasme. Puis des titres qui glissaient vers quelque chose de moins académique : L'érotisme comme langage, Corps, fantasme et représentation, Les frontières du désir consenti.

« La sexualité est un fait biologique », dit-elle. « L'érotisme est une construction. Une culture. Une fiction que le corps finit par croire. La distinction n'est pas morale. Elle est fonctionnelle. Et comprendre cette distinction est la condition de tout le reste. »

Bastien écrivait. À côté de lui, Nora aussi. Leurs stylos avançaient en parallèle sur leurs carnets respectifs, et il remarqua, sans chercher à le remarquer, qu'elle avait une petite cicatrice à l'index gauche, et qu'elle écrivait avec une pression légère, des lettres penchées vers la droite.

***

Vandermeer parla pendant une heure dix. Sans fléchir. Sans chercher à séduire ou à provoquer. Elle exposait, elle distinguait, elle ouvrait des questions sans les refermer. Elle évoqua les travaux de Masters et Johnson avec la même neutralité qu'elle aurait mise à citer une étude sur la pression artérielle. Elle dessina au tableau un schéma du cycle de la réponse sexuelle humaine, légendes comprises, sans que sa main tremble d'un millimètre.

Vers la fin, l'atmosphère dans l'amphithéâtre avait changé. Les postures s'étaient détendue. Quelqu'un avait posé une question sur la distinction entre désir et excitation, une vraie question, formulée sans ironie, et Vandermeer y avait répondu avec une précision qui rendit la salle silencieuse pour de bonnes raisons.

Bastien avait rempli quatre pages. Il ne s'en était pas rendu compte.

***

« Pour finir », dit Vandermeer en refermant sa pochette, « je vais vous dire ce que ce cours implique réellement. »

Elle marqua une pause. Pas pour l'effet, semblait-il. Plutôt pour choisir ses mots avec soin.

« Certains cours de ce semestre seront inconfortables. Pas dans le sens où ils vous demanderont de faire quoi que ce soit contre votre volonté, mais dans le sens où ils vous demanderont d'examiner des choses que vous avez peut-être habituées à ne pas examiner. Votre propre rapport au corps. Au désir. À la honte. Si vous estimez que ce n'est pas pour vous, vous pouvez quitter ce cours avant le prochain TD, sans mention sur votre dossier, sans justification. Je vous le dis maintenant, et je ne le redirai pas. »

Personne ne bougea. Personne ne dit rien.

« Bien. »

Elle prit son stylo et nota quelque chose sur une feuille, qu'elle ne montra pas.

« Ceux qui resteront auront un premier travail à rendre avant la prochaine séance. Un travail pratique. »

La salle se concentra d'un bloc.

« Vous vous masturberez. Une fois au minimum. Dans les conditions de votre choix, au moment de votre choix, seuls. Lors du cours suivant, certains d'entre vous pourront être interrogés sur cette expérience. Pas sur vos performances. Sur votre expérience : ce que vous avez observé, ce que vous avez ressenti, ce que vous avez évité de ressentir. »

Elle referma la pochette.

« C'est tout pour aujourd'hui. »

***

Les étudiants ramassèrent leurs affaires dans un silence inhabituellement ordonné. Bastien enroula le cordon de ses écouteurs autour de son téléphone sans vraiment regarder ce qu'il faisait.

À côté de lui, Nora Silvestri glissa son carnet dans son sac, ferma la fermeture éclair avec soin, et souffla doucement par le nez, un souffle qui n'était ni un rire ni un soupir, quelque chose entre les deux.

Puis elle se leva, passa devant lui, et disparut dans le flot des étudiants qui descendaient vers la sortie.

Bastien resta assis encore quelques secondes.

Il pensait à ce qu'avait dit Vandermeer. Ce qu'on évite de ressentir.

Et il pensait, un peu malgré lui, à la cicatrice à l'index de Nora Silvestri, et à sa façon d'écrire avec une pression légère, les lettres penchées vers la droite.

***



Le devoir pratique

L'amphithéâtre se remplit plus vite que la première fois.

Bastien le remarqua en arrivant : les étudiants entraient sans traîner dans les couloirs, sans les petits groupes qui d'habitude prolongent les conversations devant les portes. Quelque chose les pressait d'entrer, sans que personne n'aurait pu nommer exactement quoi. Peut-être la curiosité. Peut-être autre chose.

Il compta mentalement les têtes en cherchant une place. Ils étaient au moins autant que la semaine précédente, peut-être plus. Personne n'avait abandonné. Il ne sut pas si cela le surprenait.

Nora Silvestri était déjà là.

Elle avait pris la même place que la dernière fois, ce qui signifiait qu'elle aussi avait gardé le souvenir de l'endroit précis où elle s'était assise. Il s'installa à côté d'elle sans faire de commentaire. Elle leva les yeux, lui adressa le même sourire fonctionnel de la semaine passée, puis reporta son regard vers l'estrade.

Elle portait une jupe aujourd'hui. Sombre, mi-cuisse. Il le nota, regretta de l'avoir noté, et ouvrit son carnet.

***

Élise Vandermeer entra à l'heure exacte.

Même posture. Même économie de gestes. Un pull à col rond, anthracite, qui soulignait sans insister les formes que Bastien avait, la semaine précédente, remarquées malgré lui. Elle posa sa pochette, fit face à la salle, et laissa le silence s'installer comme on pose un verre sur une table.

« Tout le monde a fait le devoir ? »

Ce qui suivit ne fut pas vraiment un brouhaha. Plutôt une vague, un frémissement collectif, des rires comprimés qui cherchaient à sortir par des voies détournées. Quelqu'un toussa. Une fille enfouit son visage dans son écharpe. Un garçon au fond fixa le plafond avec une application suspecte.

Vandermeer attendit que ça se tasse.

« Je vais prendre ce silence comme un oui général. »

Nouveaux rires, un peu plus francs.

« Bien. Maintenant je vais vous interroger. »

La salle se figea.

« Pas sur ce que vous avez fait », précisa-t-elle, et quelques épaules se détendirent légèrement. « Sur ce que vous avez utilisé pour le faire. Le support. Le fantasme. Ce à quoi vous avez pensé, ou ce que vous avez regardé, ou ce que vous avez évoqué pour amorcer et maintenir l'excitation. »

Elle promena son regard sur les rangées avec une lenteur méthodique.

« Vous n'êtes pas obligés de répondre. Mais si vous choisissez de ne pas répondre, dites-le clairement. »

***

Son regard s'arrêta sur une fille au second rang. Cheveux roux, taches de rousseur, l'air de quelqu'un qui avait passé la semaine à se demander si elle allait regretter de ne pas être partie.

« Vous. Quel fantasme avez-vous utilisé pour vous exciter ? »

La fille porta la main à hauteur de ses yeux, paume ouverte vers l'extérieur, dans un geste qui imitait à moitié un arbitre de football.

« Joker, madame. »

Quelques rires, chaleureux cette fois. Vandermeer hocha la tête.

« C'est votre droit. »

Elle pivota légèrement, chercha un autre visage.

« Vous. »

Un garçon au milieu de l'amphi. Grand, les épaules larges, le genre de type qui avait manifestement passé la semaine à espérer qu'on ne lui poserait pas la question et à s'y préparer quand même. Il se leva, ce qui n'était pas nécessaire mais qui lui donnait peut-être quelque chose à faire de son corps.

« Vous, madame. »

La salle retint son souffle une demi-seconde, puis laissa exploser un rire collectif, un peu nerveux, un peu admiratif. Vandermeer attendit que ça retombe. Elle ne sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux n'était pas tout à fait neutre.

« Merci. C'est plutôt flatteur, mais assez attendu. »

Elle le laissa debout.

« Pouvez-vous être plus précis ? »

Le garçon, Thomas, à en croire l'appel de la semaine dernière, déglutit une fois.

« Je vous avais imaginée en train de vous déshabiller devant nous. De retirer votre pull. Et... votre soutien-gorge. »

Silence.

Vandermeer considéra cela quelques secondes. Pas comme si elle pesait une décision morale. Plutôt comme quelqu'un qui vérifie mentalement si une expérience vaut d'être conduite.

« Voyons quel effet ça peut faire. »

Elle saisit le bas de son pull à deux mains et le fit passer par-dessus sa tête en un geste simple, sans théâtralité. Ses cheveux retombèrent sur ses épaules. Elle portait un soutien-gorge couleur chair, discret, qui faisait paraître ses seins plus lourds qu'on ne l'aurait imaginé sous le tissu. Elle l'ôta avec la même économie de gestes, les deux mains dans le dos, et le posa sur le bureau derrière elle.

Elle resta ainsi, les bras le long du corps, face à la salle.

La peau des seins était légèrement plus claire que celle du cou et des avant-bras. Les aréoles, sombres, larges. Sa posture n'avait pas changé d'un degré.

Le silence dans l'amphi était d'une qualité particulière. Pas de l'embarras. Quelque chose de plus attentif.

« Voilà pour la précision anatomique », dit-elle. « Et pour la suite du cours. »

Elle ne se rhabilla pas.

***

Son regard traversa la salle et trouva Bastien.

Il le sentit avant de le voir, cette façon qu'ont les regards d'arriver sur la nuque. Il leva les yeux et se retrouva face à elle, à vingt mètres de distance.

La chaleur lui monta aux joues si vite qu'il en fut presque étourdi.

« Vous. »

Un temps. L'amphithéâtre entier orienté vers lui comme une seule oreille.

Bastien baissa la tête. Il regarda son carnet, les quatre lignes vierges du haut de la page. Puis il fit ce qu'il fit, ce petit mouvement du menton, rapide, presque imperceptible, en direction de sa gauche.

Vandermeer suivit le geste.

« Vous avez pensé à Nora. C'est ça. »

Ce n'était pas une question. Bastien ne répondit pas, ce qui était une réponse.

À sa gauche, Nora Silvestri ne bougea pas. Il ne put pas voir son visage sans tourner la tête, ce qu'il ne fit pas.

« Nora. »

La voix de Vandermeer, posée, sans inflexion particulière.

« J'ai pensé à un garçon. »

« Un peu vague. »

« Oui. »

Un silence.

« Bien. Venez tous les deux. Amenez vos chaises. »

***

Ils descendirent les gradins dans un silence que Bastien entendait battre à ses tempes. Quelqu'un, en haut, chuchota quelque chose et fut immédiatement réprimandé par quelqu'un d'autre. L'estrade était plus grande qu'elle n'en avait l'air depuis les gradins. Vandermeer les fit positionner face à face, à moins d'un mètre de distance, leurs chaises tournées l'une vers l'autre, en avant du bureau.

Bastien voyait Nora à hauteur de visage. Elle avait les mains posées à plat sur ses genoux. Elle regardait un point entre eux deux, ni lui ni le sol, cet endroit neutre que les gens regardent quand ils veulent ne pas être vus en train de regarder.

Vandermeer se plaça légèrement sur le côté, à égale distance des deux.

« Fermez les yeux. Tous les deux. »

Bastien obéit. L'obscurité fut immédiate et étrangement confortable.

« Bastien. Décris ce à quoi tu as pensé. »

***

Il inspira lentement.

« Elle était assise. »

Sa voix était plus basse que d'habitude. Il ne fit rien pour y remédier.

« Elle était assise sur le bord d'une table. Dans une pièce vide. »

« Continue. »

« Elle portait une jupe. »

Un temps.

« Et elle... elle a commencé à la remonter. Lentement. »

« Décris ce que tu voyais. »

« Ses jambes d'abord. La partie interne des cuisses. Elle a continué à la remonter jusqu'à... jusqu'à ce que la jupe soit complètement retroussée sur ses hanches. »

Il entendit un léger mouvement à sa gauche mais ne rouvrit pas les yeux.

« Et ensuite ? »

« Elle portait une culotte. Noire. Simple. Elle l'a écartée sur le côté, avec deux doigts. »

La voix de Vandermeer, égale : « Décris ce que tu voyais. »

Bastien sentit le rouge lui remonter au visage mais la chose étrange était qu'avec les yeux fermés, ça n'avait pas d'importance.

« La peau était gonflée. Les lèvres. Légèrement entrouvertes. Et humides. On voyait l'humidité. »

« Continue. »

« Elle a commencé à se caresser. Un seul doigt d'abord, qui longeait... qui longeait lentement. De bas en haut. »

***

« Nora. »

La voix de Vandermeer, sans transition.

Bastien ne rouvrit pas les yeux.

Il entendit Nora inspirer.

« Il était debout. Face à moi. »

Sa voix était différente de ce qu'il avait imaginé. Plus assurée. Un peu grave pour une voix de femme.

« Il portait un tee-shirt et un jean. Il a commencé à défaire sa ceinture. »

« Continue. »

« Il a ouvert le jean. Et il a sorti son sexe. Il était déjà... il commençait à durcir. »

« Décris. »

Un silence très court.

« Il était long. Pas encore tout à fait tendu. La peau encore un peu lâche à la base. Il a commencé à le tenir dans sa main. »

Vandermeer, vers Bastien : « Et le doigt de la fille ? »

« Il appuyait sur le clitoris maintenant. Des petits cercles. Elle avait posé l'autre main à plat sur l'intérieur de la cuisse pour... pour s'ouvrir davantage. »

« Nora. »

« Sa main a commencé à bouger. Lentement. De haut en bas. Le sexe était complètement dur maintenant. La peau tendue. Je voyais le gland. »

« Bastien. »

« Elle a glissé un doigt à l'intérieur. Juste un. Et elle a continué les cercles avec le pouce, sur le clitoris, pendant que le doigt... »

Il s'arrêta.

« Pendant que le doigt ? »

« Entrait et sortait lentement. La paume de sa main était mouillée. »

« Nora. »

« Sa main allait plus vite. Il avait la tête légèrement renversée en arrière. Sa respiration avait changé. Je voyais les muscles de son avant-bras. »

« Bastien. »

« Elle a ajouté un deuxième doigt. Elle s'arquait légèrement. Sa respiration... »

« Nora. »

« Il serrait plus fort. Les hanches ont commencé à bouger. A suivre le mouvement. »

Vandermeer, plus doucement : « Et ensuite. Tous les deux. »

Un silence. Puis Bastien : « Elle s'est arrêtée de bouger. Tout s'est contracté autour des doigts. Et elle a joui. »

Et Nora, presque au même moment, la voix un peu moins posée qu'au début : « Il s'est penché en avant, une main sur la table. Et il a joui. »

***

Silence.

« Ouvrez les paupières. »

Bastien obéit.

Nora était en face de lui, à moins d'un mètre. Elle avait les joues légèrement colorées. Ses yeux, gris-vert, étaient ouverts sur lui avec une expression qu'il ne sut pas déchiffrer tout de suite, quelque chose entre la surprise et la reconnaissance, comme si elle venait de mettre un visage sur quelque chose qu'elle connaissait déjà.

Il ne sut pas combien de temps ils se regardèrent. Assez longtemps pour que l'amphi, derrière eux, reste silencieux.

***

Vandermeer les laissa regagner leurs places sans commentaire.

Elle avait repris son pull à un moment, pendant les descriptions, si discrètement que personne n'aurait pu dire exactement quand.

Elle attendit qu'ils soient rassis pour reprendre.

« Ce que nous venons d'observer n'est pas un exercice de voyeurisme. C'est une démonstration de dissociation fonctionnelle. Les deux récits que vous avez entendus décrivent des fantasmes élaborés, construits, avec des détails sensoriels précis, une progression, une résolution. Ce niveau de détail n'est pas le fruit du hasard. »

Elle marqua une pause.

« Le fantasme n'est pas un aveu. C'est une architecture. Il dit quelque chose sur la façon dont un individu structure le désir, ce qu'il choisit de mettre au centre, ce qu'il laisse dans l'ombre. »

Bastien avait son stylo en main. Il ne prit aucune note.

À côté de lui, Nora non plus.

« Pour le prochain cours, je vais vous demander de réfléchir à ceci : quelle est la différence entre un fantasme et un désir ? Le fantasme est-il toujours une version idéalisée du désir réel, ou peut-il en être la substitution, voire le contraire ? »

Elle referma sa pochette.

« Vous pouvez partir. »

***

Les étudiants se levèrent dans un brouhaha qui était différent de celui du début. Plus bas. Plus dense. Des conversations qui commençaient à voix haute et redescendaient aussitôt.

Bastien resta assis.

Nora aussi.

Ils ne se regardèrent pas tout de suite. Ils rangèrent leurs affaires avec soin, chacun de son côté, et ce geste ordinaire prit une qualité particulière, comme si l'un et l'autre avaient besoin de ces trente secondes de normalité.

Ce fut elle qui parla la première. Sans le regarder, le sac déjà fermé sur les genoux.

« C'était qui, le garçon, d’après toi ? »

Bastien comprit qu'elle lui posait la même question qu'elle avait esquivée avec Vandermeer.

« Je ne sais pas », dit-il. « Tu ne nous as pas dit. »

Elle hocha la tête lentement. Un léger sourire, le premier qu'il voyait qui ne soit pas fonctionnel.

« Non », dit-elle. « Je ne vous ai pas dit. »

Elle se leva et sortit dans le couloir.

Bastien regarda l'estrade vide encore quelques secondes.

Il pensa à la question que Vandermeer leur avait posée pour la prochaine fois.

La différence entre un fantasme et un désir.

Il commençait à avoir une idée de la réponse.

***

fantasme et désir

Le lendemain matin, il y avait une conférence obligatoire sur les troubles dissociatifs, grand amphi du bâtiment B, deux heures assis dans des chaises trop droites à écouter un intervenant parler avec une voix de quelqu'un qui a renoncé à convaincre.

Bastien arriva en avance pour la seconde fois de sa vie universitaire.

Il choisit sa place avec soin, au bord d’une rangée à moitié vide, et posa son sac sur le siège à sa gauche sans raison apparente. Quand Nora arriva, sept minutes plus tard, il retira le sac. Elle s'assit sans commentaire, sortit son carnet, et ils passèrent deux heures à prendre des notes sur la dissociation sans s'adresser la parole une seule fois.

À la fin, alors que les gens ramassaient leurs affaires et que l'intervenant répondait à une question que personne n'écoutait vraiment, Bastien se tourna vers elle.

« La question de Vandermeer. »

Nora glissa son stylo dans la spirale de son carnet.

« J'y pense aussi. »

« On pourrait travailler dessus ensemble. Ce soir, si tu veux. »

Elle referma son sac, se leva, et le regarda une demi-seconde avec cette expression qu'il commençait à reconnaître, ce regard qui évaluait sans se presser.

« Ce soir. Chez moi. »

Elle lui donna le numéro de bâtiment et de chambre, et elle était déjà dans le couloir avant qu'il ait eu le temps de répondre.

***

La cité universitaire sentait le béton tiède et la cuisine collective. Bastien trouva la chambre au deuxième étage d'un couloir long et mal éclairé, frappa deux fois, et Nora ouvrit dans les cinq secondes, ce qui voulait dire qu'elle l'avait entendu arriver.

La chambre était petite et ordonnée. Un lit en hauteur sur une structure métallique, un bureau en dessous avec deux chaises, des livres rangés par taille sur une étagère murale. Une lampe de bureau à l'abat-jour orange projetait une lumière chaude sur la moitié de la pièce, laissant l'autre dans une pénombre douce. La fenêtre donnait sur un parking, mais quelqu'un avait posé un petit cactus sur le rebord, et ça changeait quelque chose.

Nora portait une jupe grise, plus courte que la veille, et un pull bordeaux à col large qui glissait légèrement sur une épaule. Les pieds nus sur le plancher.

Bastien avait mis une chemise. Il s'en voulut légèrement, sans savoir pourquoi.

« Tu veux quelque chose ? » Elle désignait une bouilloire et deux tasses sur le bureau.

« Non, merci. »

Elle tira les deux chaises et les plaça face à face, sans la distance formelle d'un bureau entre elles. Elle s'assit, croisa les chevilles, posa son carnet sur ses genoux.

« Tu veux qu'on procède comment ? »

Bastien s'assit en face d'elle. Leurs genoux n'étaient pas tout à fait à la même hauteur.

« Je ne sais pas. On n'a pas vraiment de méthode. »

« Brainstorming. On dit ce qui vient, dans l'ordre où ça vient. On ne filtre pas. »

« D'accord. »

Un silence. La bouilloire refroidissait sur le bureau avec de petits cliquetis.

***

« Le fantasme est une fiction », dit Nora. « On le contrôle. On peut en arrêter le cours, revenir en arrière, ajuster les détails. »

« Le désir, on ne le contrôle pas. »

« Pas de la même façon. »

« Alors le fantasme serait une version édulcorée du désir ? Une façon de le domestiquer ? »

Nora inclina légèrement la tête.

« Ou une façon de l'explorer sans risque. Le fantasme est un espace sûr. »

« Sûr parce que rien ne se passe vraiment. »

« Sûr parce qu'on reste seul. »

Le mot "seul" resta un moment dans l'air entre eux.

« Hier », dit Bastien, et il s'arrêta.

« Hier quoi ? »

« Hier, quand on décrivait. Avec les yeux fermés. »

« Oui. »

« Ce n'était plus tout à fait un fantasme. »

Nora le regarda.

« Non », dit-elle. « Ce n'était plus tout à fait un fantasme. »

Elle posa son stylo sans avoir écrit grand-chose.

« Parce qu'il y avait quelqu'un en face. »

« Parce qu'il y avait quelqu'un en face », répéta-t-il.

***

Le cactus sur le rebord de la fenêtre projetait une ombre fine sur le mur. Dehors, une voiture passa, ses phares balayèrent brièvement le plafond, et tout redevint immobile.

« Qu'est-ce qui se passe quand le fantasme se réalise ? » dit Nora.

La question de Vandermeer, posée autrement, entre eux deux dans une chambre de huit mètres carrés.

« Il cesse d'être un fantasme », dit Bastien. « Par définition. »

« Et il devient quoi ? »

« Une expérience. Quelque chose de réel. Avec tout ce que ça implique. »

« L'incontrôlable. »

« L'incontrôlable. »

Nora laissa passer quelques secondes. Elle regarda ses mains sur le carnet fermé, puis leva les yeux vers lui.

« Ce serait facile d'essayer. »

La phrase tomba simplement, sans intonation particulière, comme une observation scientifique. Bastien sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.

« Quoi, exactement ? »

Les yeux de Nora ne cillèrent pas.

« Ce que Vandermeer nous a demandé de faire seuls. Le faire ici. Face à face. Et voir ce que ça change. »

Un temps.

« Chiche », dit Bastien.

***

Nora posa son carnet par terre à côté de la chaise.

Elle ne chercha pas à rendre le moment solennel. Elle glissa simplement une main sous sa jupe, les yeux sur Bastien, et il y eut dans ce geste quelque chose de tellement direct, tellement dénué de mise en scène, que ce fut peut-être ça, précisément, qui rendit la chose aussi tendue.

« Tu ne fais rien ? » dit-elle.

Bastien défit sa ceinture, ouvrit son jean, et sa main disparut à l'intérieur.

Ils se regardaient.

« Décris », dit Nora. C'était presque Vandermeer, la voix en moins.

« Je suis déjà dur », dit-il. « Depuis un moment. »

« Depuis quand ? »

« Depuis que tu as dit qu’on pourrait essayer. »

Un souffle par le nez, pas tout à fait un rire.

« Moi aussi je suis mouillée depuis un moment. »

Elle remonta légèrement la jupe pour laisser voir sa main, le bord de la culotte, le tissu écarté sur le côté. Ses doigts avançaient lentement, et il pouvait voir le gonflement des lèvres, la brillance de l'humidité, exactement comme dans le fantasme qu'il avait décrit la veille, sauf que rien n'était comme dans le fantasme.

La réalité avait une odeur. Légère, chaude, légèrement musquée. Elle avait le bruit de la respiration de quelqu'un qui essaie de ne pas montrer que sa respiration a changé.

Bastien sortit son sexe de son jean, et il entendit le souffle de Nora se modifier imperceptiblement.

« Tu es plus long que dans ma tête », dit-elle.

« Tu m'avais imaginé. »

« Oui. »

« Depuis quand ? »

Elle hésita une seconde.

« Depuis le premier cours. »

***

Sa main bougea. Lentement, deux doigts qui glissaient entre les lèvres avec une précision qui indiquait une connaissance parfaite de sa propre morphologie. Elle ne fermait pas les yeux. Elle le regardait, et son regard descendait régulièrement vers sa main à lui, sa façon de tenir son sexe, son pouce qui passait sur le gland avec lenteur.

« Tu fais des cercles », dit-il.

« Sur le clitoris. »

« Montre-moi. »

Elle remonta encore la jupe, écarta les doigts pour qu'il voie mieux. Le clitoris, gonflé, rosé, son index qui tournait autour avec une pression régulière. Un filet d'humidité sur l'intérieur de la cuisse.

« Et toi tu serres fort », dit-elle.

« Pas trop. Je veux durer. »

« Pourquoi ? »

La question était sincère.

« Parce que je veux regarder. »

Elle laissa échapper un son, petit, involontaire, quelque chose qui ressemblait à une consonne étouffée. Sa main accéléra légèrement, et il vit les muscles de son avant-bras se contracter.

« Tu es humide jusqu'à la cuisse », dit-il.

« Je sais. »

« C'est... »

« Dis-le. »

« C'est difficile de ne pas venir vers toi. »

Nora ferma à moitié les yeux. Ses hanches avaient commencé à bouger, un balancement très léger, presque imperceptible, qui suivait le rythme de ses doigts.

« Décris ce que tu fais exactement », dit-elle, la voix légèrement plus sourde.

« Ma main va de la base jusqu'au gland. Lentement. Je presse un peu plus fort vers le haut. »

« Et quand tu penses à quoi ? »

« À tes doigts. »

« Sur moi ? »

« Sur moi. »

Elle ouvrit les yeux entièrement, et son regard était différent de tout ce qu'il lui avait vu jusqu'ici, quelque chose de plus ouvert, de moins contrôlé.

« Moi aussi je pense à ta main. »

***

Le silence entre eux s'était épaissi, chargé de la respiration de l'un et de l'autre, du bruit humide et discret des gestes, de la chaleur qui s'était installée dans la petite pièce sans qu'aucun des deux ait allumé le radiateur.

Nora glissa un doigt à l'intérieur d'elle-même, le pouce restant sur le clitoris, et son dos se cambra légèrement contre le dossier de la chaise.

« Je voudrais que ce soient tes doigts », dit-elle.

La phrase arriva simplement, sans détour, et quelque chose se dénoua dans la poitrine de Bastien.

« Je voudrais que ce soit ta main. »

Ils se regardèrent une fraction de seconde.

Puis Nora tendit le bras.

***

Ses doigts se refermèrent sur lui, et ce contact fut d'une violence douce et immédiate. La chaleur de sa paume, la pression légèrement différente de la sienne, le rythme qu'elle trouva intuitivement, un peu plus lent que ce qu'il faisait lui-même, avec une légère rotation du poignet vers le haut. Bastien laissa échapper un son qu'il ne chercha pas à retenir.

Sa main à lui atteignit l'intérieur de la cuisse de Nora, et sa peau était chaude à cet endroit, presque fiévreuse. Il trouva le clitoris sous ses doigts, et Nora aspira l'air par le nez, tout le corps traversé d'un frisson visible.

« Comme ça ? »

« Oui », dit-elle. « Plus fort. »

Il appuya davantage, les cercles plus nets, et glissa deux doigts à l'intérieur, la paume vers le haut, et Nora laissa tomber sa tête en arrière avec un bruit de gorge qui résonna dans la petite chambre.

Sa main à elle s'était accélérée autour de lui, et il sentait le moment monter dans ses reins, dans ses cuisses, quelque chose d'inévitable et d'urgent.

« Nora. »

« Je sais. »

« Je vais... »

« Moi aussi. »

Ce n'était plus un fantasme. C'était la chaleur réelle de ses doigts sur lui, le bruit réel de sa respiration qui se brisait, l'odeur réelle de la pièce, et ça n'avait aucune des propriétés lisses du fantasme, aucune de ses complaisances, c'était brutal et imparfait et réel.

Nora se contracta autour de ses doigts avec une force qui le surprit, les cuisses qui se resserraient, un cri comprimé entre les dents, son corps qui s'arc-boutait et restait suspendu une seconde dans cette tension avant de se relâcher par vagues. Il sentit l'humidité affluer contre sa paume.

Et lui, deux secondes après, la main de Nora qui ne s'arrêtait pas, il bascula, les hanches qui se soulevaient de la chaise, et il jouit dans un spasme long et presque douloureux, les yeux ouverts sur elle, sur son visage encore traversé par le plaisir.

***

Ils restèrent ainsi quelques secondes, mains encore entremêlées, respirations qui refusaient de se calmer.

Puis Nora se pencha en avant et posa son front contre son épaule, et il referma son bras autour d'elle, et ils demeurèrent ainsi, sans parler, dans la lumière orange de la lampe de bureau.

Le cactus sur le rebord de la fenêtre. La bouilloire froide. Le bruit lointain d'une porte dans le couloir.

***

Ce fut elle qui parla la première, après longtemps. Sa voix était revenue à sa consistance normale, posée, un peu grave, mais avec quelque chose de plus doux dedans.

« C'était ta question. »

« Quelle question ? »

« Vandermeer. Qu'est-ce qui se passe quand le fantasme se réalise. »

Bastien réfléchit. Sa joue reposait sur le sommet de ses cheveux courts.

« Il ne se réalise pas vraiment », dit-il lentement. « Ce qui se passe, ce n'est pas le fantasme. C'est autre chose. »

« Quelque chose de plus. »

« Quelque chose de différent. Le fantasme est fermé. Il a un début et une fin qu'on choisit. Ce qui s'est passé là... »

Il chercha le mot.

« C'était ouvert », dit Nora. « On ne contrôlait plus l'issue. »

« Et c'était mieux. »

Elle ne répondit pas immédiatement. Sa main avait trouvé la sienne sur l'accoudoir de la chaise, et ses doigts s'étaient glissés entre les siens, un geste simple, presque distrait.

« Oui », dit-elle. « C'était mieux. »

Bastien pensa à Vandermeer, à sa façon de poser les questions comme on ouvre des portes, sans s'assurer que la personne à qui on les ouvre est prête à entrer. Il pensa à la différence entre un fantasme et un désir, et il crut comprendre quelque chose qu'il n'aurait pas pu formuler la veille.

***

La clé

Le fantasme était une porte qu'on gardait fermée.

Le désir était ce qui se passait quand quelqu'un d'autre avait la clé.

Bastien n'eut pas le temps de finir la pensée. Nora avait relevé la tête de son épaule et le regardait, et la lampe orange faisait quelque chose de particulier à ses pommettes, à la ligne de sa mâchoire, à la bouche encore un peu gonflée.

« Et si on faisait ça pour de bon ? », dit-elle.

Ce n'était pas une question.

***

Leurs bouches se trouvèrent sans la prudence du premier baiser, avec quelque chose de plus décidé, de plus informé. Il connaissait déjà la pression de ses lèvres, la façon dont elle inclinait légèrement la tête sur la droite, et cette connaissance minuscule rendait le baiser plus dense, plus ancré dans quelque chose de réel.

Ses mains à lui trouvèrent le bas du pull bordeaux.

Elle leva les bras d'elle-même, et le pull passa par-dessus sa tête et disparut quelque part derrière la chaise. Elle ne portait rien dessous. Sa peau dans la lumière orange était d'une couleur de miel pâle, et ses seins, petits et hauts, se soulevèrent légèrement quand elle inspira.

Il posa les deux mains à plat sur ses côtes, les pouces en avant, effleurant le dessous des seins sans les saisir encore. La peau était douce à cet endroit, presque irréelle de douceur.

« Ta chemise », dit-elle.

Elle en défit les boutons depuis le haut, lentement, avec une application qui ressemblait à de la curiosité, et à chaque bouton ouvert ses doigts s'attardaient une seconde sur la peau qu'ils découvraient. Quand elle arriva au dernier, elle fit glisser la chemise des épaules et la laissa tomber.

Sa paume se posa sur son torse, et elle la promena lentement, apprenant le relief des muscles, le sternum, le ventre.

« Je t'imaginais comme ça », dit-elle.

« Comment ? »

« Précis. Pas trop. Juste assez. »

***

Il l'embrassa dans le cou, et elle pencha la tête en arrière pour lui offrir davantage. Sa bouche descendit sur la clavicule, l'épaule, et ses mains remontèrent vers les seins, les cueillirent doucement. Les mamelons durcirent sous ses pouces en quelques secondes, et Nora laissa échapper un souffle court.

Il prit un mamelon entre ses lèvres, la langue qui tournait lentement autour, et ses hanches à elle se soulevèrent légèrement de la chaise.

« Le lit », dit-elle. Sa voix avait perdu de son assurance habituelle. Pas entièrement. Juste la couche supérieure.

***

Ils se levèrent ensemble. Elle fit glisser sa jupe sur ses hanches, elle tomba sur le plancher, et elle resta en culotte, les pieds nus, et il la regarda une seconde entière parce qu'il en avait envie et qu'elle le laissait faire.

Elle glissa les pouces dans l'élastique de la culotte et la fit descendre avec la même simplicité, le même refus de mise en scène, et se retrouva entièrement nue dans la lumière de la lampe.

Ses hanches étaient plus larges qu'il ne l’avait pensé. Le triangle sombre du pubis, les cuisses qui se touchaient légèrement à l'intérieur du genou. Elle ne cherchait pas à se couvrir, ne cherchait pas non plus à se montrer. Elle était là, simplement, dans sa réalité entière, et c'était plus troublant que n'importe quel fantasme.

« À toi. »

Il ôta le jean, le caleçon avec, et il était de nouveau dur, pleinement dressé, et le regard de Nora descendit vers lui avec une attention sérieuse.

Elle tendit la main, effleura, referma les doigts brièvement, une simple prise de contact, une façon de confirmer quelque chose.

Puis elle grimpa sur le lit étroit en hauteur et s'allongea sur le dos, et lui tendit la main pour l'aider à monter.

***

L'espace était compté. Ils durent s'ajuster, trouver comment deux corps pouvaient tenir là sans tomber, et cette contrainte physique avait quelque chose d'intimement drôle, il faillit rire, elle sourit, et ce sourire fut peut-être la chose la plus désarmante de la soirée.

Il s'allongea contre elle, peau contre peau sur toute la longueur, et la chaleur de son corps fut une surprise malgré tout, cette chaleur animale, immédiate, qui n'existait dans aucun fantasme.

Sa bouche descendit sur sa gorge, sa clavicule, le sternum, le ventre. Nora avait posé une main dans ses cheveux, ses doigts qui ne guidaient pas vraiment, qui suivaient.

Il prit son temps sur le ventre, les hanches, l'intérieur des cuisses. La peau à cet endroit était différente, plus fine, plus réactive, et il sentait les frissons se propager vers le haut, sous sa bouche.

Quand ses lèvres atteignirent le bord du pubis, les cuisses de Nora s'écartèrent d'elles-mêmes, et il perçut son odeur, plus forte ici, chaude et précise, cette odeur qu'il avait remarquée dans la chambre sans encore comprendre ce qu'elle était.

Sa langue trouva le clitoris, et Nora se cambra.

***

Il apprit sa façon de répondre au plaisir par essais et corrections, la pression qui la faisait s'immobiliser et retenir son souffle, le rythme qui lui arrachait ces petits sons comprimés qu'elle essayait encore à moitié de retenir. Ses cuisses se resserrèrent de part et d'autre de sa tête, sa main dans ses cheveux exerça une pression involontaire.

« Bastien. »

Il releva la tête.

« Viens. »

***

Il remonta le long de son corps et elle l'attrapa par les épaules, et il sentit son sexe contre l'humidité du sien sans encore entrer, juste ce contact, cette chaleur localisée et intense.

Elle leva le bassin vers lui.

Il entra lentement.

La chaleur fut là d'abord, avant tout le reste. Une chaleur étroite et mouvante qui l'enveloppait et se refermait sur lui à mesure qu'il avançait, et il entendit Nora inspirer par le nez, longtemps, un souffle qui cherchait à accueillir.

Il s'arrêta à mi-chemin.

« Ça va ? »

« Continue. »

Il continua, lentement, jusqu'au fond, et s'immobilisa là, et ils restèrent ainsi quelques secondes, le temps que leurs corps s'accordent, que la surprise se transforme en quelque chose d'autre.

Le visage de Nora était tout près du sien. Les yeux fermés, les lèvres légèrement entrouvertes. Une veine battait dans son cou.

***

Il commença à bouger, et elle bougea avec lui, et ils trouvèrent un rythme sans le chercher vraiment, quelque chose qui s'ajustait de lui-même, les hanches qui se répondaient, le lit étroit qui grinçait légèrement sous eux avec une régularité presque musicale.

Nora avait les bras autour de lui, les paumes à plat dans son dos, et il sentait ses ongles s'appuyer davantage quand le rythme s'accélérait.

« Plus fort », dit-elle contre son oreille.

Il obéit, et elle gémit franchement cette fois, sans compresser le son, et l'entendre ainsi, sans filtre, sans la retenue des heures précédentes, fit monter en lui quelque chose d'urgent.

Il glissa une main sous ses reins, l'inclina légèrement vers lui, et elle laissa échapper un cri court, étouffé dans son épaule.

« Là. »

« Là ? »

« Oui. »

Il chercha cet angle, le maintint, et les mouvements devinrent plus courts, plus précis, et Nora avait cessé de retenir quoi que ce soit, sa respiration brisée, ses hanches qui montaient à sa rencontre à chaque mouvement.

***

Il sentit sa propre montée inévitable, le point où les choses échappent au choix, et il chercha son visage, voulut la voir.

Les yeux de Nora s'ouvrirent au même moment, comme si elle avait senti la même chose, et ils se regardèrent ainsi, à quelques centimètres, dans la lumière orange, pendant que les derniers mouvements les emportaient.

Elle se contracta autour de lui d'abord.

Une vague profonde, lente, qui venait de loin à l'intérieur d'elle, et il la sentit avant de la voir, ce resserrement progressif qui l'enveloppait et se propageait vers le bas, vers le haut, une pulsation qui n'avait rien de mécanique, qui ressemblait à quelque chose de vivant et d'ancien.

Il s'immobilisa.

Pas pour s'arrêter. Pour recevoir.

La vague revint une deuxième fois, plus forte, et Nora émit ce son, long et bas, qui n'était pas un cri et n'était pas un soupir, quelque chose qui n'avait pas de nom exact et qui sortit d'elle comme si elle l'avait porté toute la soirée sans le savoir. Ses bras se resserrèrent autour de lui, les paumes à plat dans son dos, et il sentit ses ongles, et il sentit son souffle contre son cou, chaud et irrégulier, et son corps entier tremblait d'un tremblement qu'elle avait cessé depuis longtemps de vouloir retenir.

Une troisième vague, et elle prononça son prénom, une seule fois, pas comme un appel, plutôt comme une reconnaissance, comme si dans ce moment précis elle avait besoin de nommer quelqu'un de réel.

Il garda les yeux ouverts sur elle. Il voulait voir. Pas regarder, voir, ce visage à quelques centimètres du sien, les paupières qui battaient sans se fermer tout à fait, la bouche entrouverte, cette expression qui n'appartenait qu'à cet instant et à nulle autre circonstance, quelque chose d'entièrement dénudé, sans la couche de maîtrise qu'elle portait ordinairement comme une seconde peau.

C'était le don qu'elle lui faisait sans le formuler. Se laisser voir ainsi.

Et dans ces contractions, dans cette chaleur pulsante qui l'enveloppait et ne le lâchait pas, quelque chose monta en lui depuis un endroit plus profond que le simple plaisir physique, une lame de fond qui avait commencé bien avant les dernières minutes, peut-être dans la chambre quand elle avait tendu le bras vers lui, peut-être dans l'amphithéâtre quand il avait senti son regard, peut-être dès le premier cours quand il avait retenu son prénom sans raison.

Il bascula.

Les hanches enfouies au plus profond, une secousse qui partait du bas du dos et remontait vertèbre après vertèbre jusqu'aux épaules, et il l'entendit, lui, ce son qu'il fit, qu'il n'aurait pas pu retenir même s'il l'avait voulu, quelque chose de rauque et de long qui sortit contre son cou à elle pendant qu'il se répandait en elle par vagues successives, chaque vague arrachée par les contractions de Nora qui ne s'arrêtaient pas, qui semblaient répondre aux siennes, les appeler, les prolonger, leurs deux corps accordés dans une réciprocité qu'aucun des deux n'avait organisée.

Il lui offrit son plaisir comme elle lui avait donné le sien, entièrement, sans rien garder, et ce don mutuel et simultané avait quelque chose qui dépassait la simple physique de la chose, une rencontre à un endroit où les gens se retrouvent rarement au même moment.

Ils restèrent immobiles, imbriqués, les souffles mêlés et lents.

Dehors, le parking était silencieux. La lampe orange éclairait le plafond bas de la chambre.

Nora prit une inspiration lente, la relâcha.

Elle laissa passer quelques secondes.

« On a notre réponse pour Vandermeer. »

Il sourit dans ses cheveux courts.

« On a notre réponse. »



***

La réponse

Vandermeer laissa sa question flotter sur la salle pendant quelques secondes, comme elle en avait l'habitude, ce silence calculé qui donnait aux gens le temps de cesser d'attendre qu'un autre réponde à leur place.

« Quelqu'un a-t-il réfléchi à ceci ? La différence entre un fantasme et un désir. Le fantasme est-il une version idéalisée du désir réel, ou peut-il en être la substitution, voire le contraire ? »

Elle promena son regard sur les rangées.

Bastien sentit la main de Nora trouver la sienne sous le rebord du bureau. Ses doigts se glissèrent entre les siens avec une tranquillité qui contrastait avec ce qu'il sentait monter dans sa poitrine.

Il se leva.

Elle se leva en même temps, et leurs mains restèrent jointes, et personne dans l'amphi ne fit de bruit.

***

Ils descendirent les gradins lentement. Bastien regardait droit devant lui, vers l'estrade, vers Vandermeer qui les observait avec une expression indéchiffrable, ni surprise ni satisfaction, quelque chose de plus neutre et de plus attentif. Les trente paires d'yeux de la salle suivaient leur progression en silence.

Ils montèrent sur l'estrade.

Vandermeer recula d'un demi-pas, leur cédant l'espace, et ne dit rien.

Ils se firent face.

La main de Nora était chaude dans la sienne. Elle le regardait, ses yeux gris-vert avec leur façon d'évaluer sans hâte, mais il y avait autre chose dedans aujourd'hui, quelque chose qu'il reconnaissait pour l'avoir vu la veille dans la lumière orange d'une lampe de bureau.

Bastien leva leur main jointe et posa doucement le dos des doigts de Nora contre sa joue. Elle laissa faire, et ses doigts s'ouvrirent légèrement, sa paume épousant la courbe de son visage.

Sa main libre à lui trouva sa taille.

***

Elle posa l'autre main à plat sur sa poitrine, au centre, là où la chemise recouvrait le sternum. Pas un geste de retenue. Plutôt une façon de prendre la mesure de quelque chose, la chaleur, le battement en dessous.

Il sentit son souffle, proche.

Les doigts de Nora glissèrent lentement le long de sa mâchoire, jusqu'à la nuque, et s'y posèrent avec une légèreté qui était plus précise que n'importe quelle pression.

Sa main à lui remonta le long de son dos, vertèbre après vertèbre, jusqu'entre les omoplates, et il l'attira vers lui sans brusquerie, jusqu'à ce que leurs deux corps se touchent, la chaleur de l'un contre la chaleur de l'autre, et il entendit le souffle de Nora changer imperceptiblement.

***

Leurs fronts se touchèrent d'abord.

Un moment suspendu, les yeux dans les yeux à quelques centimètres, sa respiration mêlée à la sienne dans cet espace minuscule entre eux.

Puis les lèvres de Nora effleurèrent les siennes, une question presque silencieuse, et il répondit en fermant ce dernier écart, et ils s'embrassèrent.

Ce n'était pas le baiser du fantasme, lisse et maîtrisé. C'était un baiser qui cherchait, qui ajustait, la lèvre inférieure de Nora entre les siennes, sa main à elle qui serrait légèrement la nuque, leurs corps qui s'adaptaient l'un à l'autre par corrections successives jusqu'à trouver l'exacte façon d'être l'un contre l'autre.

Il dura longtemps.

Assez longtemps pour que l’on puisse s’étonner que l'amphithéâtre reste silencieux jusqu'au bout, sans un raclement de chaise, sans un chuchotement.

***

Quand ils se séparèrent, ce fut sans précipitation.

Bastien regarda Nora, et elle le regarda, et quelque chose avait changé dans la façon qu'ils avaient de se voir, une permission nouvelle, irréversible.

Puis il leva les yeux vers la salle.

Vandermeer les observait, les bras croisés, et son expression était enfin lisible. Pas un sourire tout à fait. Plutôt la satisfaction discrète de quelqu'un qui a posé une question et qui vient d'obtenir la réponse qu'elle attendait sans avoir su laquelle ce serait.

Bastien prit une inspiration.

« Le fantasme », dit-il, la voix plus assurée qu'il ne l'aurait cru, « est un espace fermé. On en contrôle l'issue. On y est seul, même quand quelqu'un d'autre y figure. »

Nora continua, naturellement, comme si la réponse avait toujours été à deux voix.

« Le désir est ce qui arrive quand l'autre est réel. Quand on ne contrôle plus l'issue. Le désir est ouvert. Il a des conséquences. »

Un silence.

Vandermeer les regarda encore un moment, puis hocha la tête, une seule fois.

« Bien », dit-elle.

Et c'était tout. Le mot exact qu'il fallait, ni plus ni moins, prononcé avec cette économie qui était sa signature, et qui valait, dans sa bouche, n'importe quel éloge.

***

Ils regagnèrent leur place côte à côte, et la main de Nora retrouva la sienne sous le rebord du bureau, et cette fois elle n'avait aucune raison particulière de le faire, aucune estrade, aucune question posée devant une salle.

Elle le fit parce qu'elle en avait envie.

Et Bastien comprit que c'était exactement ça, la différence.

Fin.

Les avis des lecteurs

L'avis d'un lecteur :
Excellent sujet délicat traité naturellement sans excès. Daniel


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