Faute de mot plus précis : Chapitre 13 – Le refus

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 05-10-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
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La vente de l’appartement s’est signée le 9 janvier, à quatorze heures, chez le notaire, dans un bureau qui sentait le tapis neuf.

On était assis côte à côte, Noah et moi, séparés par un accoudoir. Il portait une chemise. Il avait apporté un stylo, ce qui est très lui, parce que le notaire en avait évidemment.

Ça a duré cinquante minutes. On a signé onze fois chacun. À la fin, la notaire nous a serré la main à tous les deux et nous a dit bonne continuation, avec cette prudence des gens qui font ça toute la semaine et qui ne savent jamais s’il faut féliciter ou pas.

Sur le trottoir, il a dit :

— Ça va, toi ?
— Oui.
— Tu veux boire un truc ?
— Non merci.

Il a hoché la tête. Il a mis ses mains dans ses poches. Il avait l’air d’un garçon de trente-trois ans qui a froid.

— Prends soin de toi, Mathilde.

Et il est parti vers la rue du Lac.

Voilà. C’est tout. Huit ans, une bague, cent douze invités, un classeur de trois centimètres, et le point final s’est joué en douze secondes sur un trottoir entre deux personnes polies.

Je m’attendais à quelque chose de plus gros. J’ai attendu pendant tout le trajet du retour, et dans le bus, et en montant l’escalier, et ce n’est jamais venu. J’ai fini par mettre une lessive.

J’ai récupéré quatre-vingt-six mille francs sur mon compte trois semaines plus tard. C’est la première fois de ma vie que j’ai vu une somme pareille m’appartenir, et je n’ai rien ressenti du tout.

–––

J’ai attendu janvier entier, ce qui, avec le recul, était une bonne idée pour de mauvaises raisons.

Les mauvaises raisons : j’ai passé quatre semaines à monter des scénarios. J’ai composé des messages que je n’ai pas envoyés. J’ai imaginé la rencontrer par hasard à la Coop, dans le train, en bas de chez elle, dans une ville dont je ne savais même pas si elle y habitait. J’ai vérifié si elle avait un compte quelque part et je n’ai rien trouvé, ce qui m’a paradoxalement soulagée.

La bonne raison, c’est que je ne voulais pas faire ça dans la salle de paroisse ni dans une cage d’escalier, et qu’il fallait un endroit.

L’endroit est venu tout seul le 3 février.

L’association organisait une matinée portes ouvertes dans un local de quartier, une de ces choses où l’on tient un stand avec des brochures et où il ne vient presque personne. J’ai reçu le mail parce que j’étais sur la liste depuis le repas de décembre. Il y avait un formulaire pour s’inscrire comme volontaire.

Je me suis inscrite.

Je n’ai même pas cherché à savoir si elle y serait. J’aurais très bien pu demander à Ariane. Je crois que je ne voulais pas savoir, parce que si j’avais su qu’elle y serait, je n’y serais pas allée.

Elle y était.

–––

On a tenu un stand ensemble pendant quatre heures et il est venu onze personnes.

C’est absurde et c’était parfait. Quatre heures debout derrière une table pliante, dans un local avec un lino gris, à plier des flyers, à recompter des stocks de brochures, à refaire du café pour deux, avec de longues plages où il ne se passait rien du tout.

On a parlé de tout et de rien. Je l’ai vue travailler et c’était intéressant : avec les gens qui s’approchaient, elle était exactement la même que le mardi, la même attention totale, y compris avec un monsieur âgé qui s’était trompé de porte et qui cherchait le contrôle des habitants.

Vers onze heures, elle m’a parlé d’elle pour la première fois sans que je demande.

Elle m’a raconté qu’elle avait commencé un apprentissage de graphiste à dix-sept ans et qu’elle l’avait raté. Deux fois. Qu’elle n’avait rien compris à ce qui lui arrivait pendant quinze ans, qu’elle s’était crue paresseuse, désordonnée, pas sérieuse, et qu’elle avait fini par le croire tellement fort que c’était devenu vrai. Qu’elle avait été diagnostiquée à trente et un ans, par hasard, parce qu’un médecin remplaçant avait posé trois questions que personne n’avait jamais posées.

— Trente et un ans. J’ai pleuré dans la voiture. Pas de tristesse. De rage.

Elle empilait des brochures en parlant.

— Parce que si j’étais un garçon, on l’aurait vu à huit ans. On m’aurait mise au fond de la classe, on aurait embêté mes parents, mais on l’aurait vu. Moi je me tenais bien. Je regardais par la fenêtre en silence. Une fille qui regarde par la fenêtre en silence, ça ne dérange personne.

J’ai dit que dans ma classe, c’était exactement ça, que les trois enfants qu’on m’avait signalés en huit ans étaient trois garçons.

Elle a levé les yeux.

— Vous voyez.

Et elle a repris sa pile.

–––

À treize heures, on a rangé. À treize heures vingt, il n’y avait plus que nous deux et les clés à rendre à la concierge.
On est sorties dans la rue. Il faisait un de ces temps de février parfaitement gris, sans vent, où tout a l’air d’attendre.

Elle a dit :

— Bon. Merci d’être venue, franchement, sans vous j’y serais encore.

Elle a cherché ses clés de voiture dans sa poche, ne les a pas trouvées, les a trouvées dans l’autre.

Et j’ai dit :

— Salomé.

Elle s’est arrêtée.

Je crois qu’elle a compris tout de suite. Il y a eu quelque chose dans ses épaules, une immobilité qui n’était pas de la surprise.

— Je voudrais vous dire quelque chose et je vais très mal le dire.
— Mathilde…
— Non, attendez. Si je ne le dis pas maintenant je vais le porter encore trois mois et je n’ai pas la place.

Elle n’a rien dit. Elle a laissé retomber sa main avec les clés.

Alors je l’ai dit. Mal, effectivement. J’ai dit que je ne savais pas comment appeler ça, que je n’avais jamais rien ressenti de pareil pour une femme et que j’avais mis six semaines à m’en apercevoir, ce qui était sûrement grotesque de l’extérieur. J’ai dit que je pensais à elle tous les jours. J’ai dit que je n’attendais rien, ce qui était un mensonge, et je me suis corrigée dans la foulée : que si, évidemment que j’attendais quelque chose, sinon je ne serais pas en train de parler.

Et j’ai dit que quand elle m’avait passée à Ariane, elle avait dit qu’elle n’était plus neutre, et que je n’avais pas réussi à faire dire autre chose à cette phrase.

Elle m’a laissée finir. Elle m’a regardée pendant tout le temps, ce qui était pire que si elle avait regardé ailleurs.

Puis elle a mis ses clés dans sa poche et elle a dit :

— Vous n’avez pas mal entendu.

–––

On a marché jusqu’au parc, deux rues plus loin, parce qu’on ne pouvait pas rester devant la porte d’un local de quartier.

Il y avait des bancs mouillés et un jeu à ressort en forme de coccinelle. On est restées debout.

— Je vais vous dire les choses dans l’ordre, elle a dit, parce que sinon je vais me perdre et vous allez retenir la mauvaise.

Elle a levé une main, ce qui est un geste d’elle, une manière de tenir le compte.

— Un. Vous ne vous êtes pas trompée. Je vous ai passée à Ariane parce que je n’arrivais plus à vous écouter comme il faut, et je n’y arrivais plus parce que j’attendais le mardi depuis le mercredi. Ça a commencé fin octobre. J’ai tenu cinq semaines et j’ai arrêté, et j’ai eu raison d’arrêter.

Ma poitrine faisait un bruit que je pouvais entendre.

— Deux.

Elle a baissé la main.

— Il y a quatorze mois, vous découvriez que votre fiancé couchait avec des inconnus sans se protéger. Il y a sept mois, vous auriez dû vous marier. Il y a quatre semaines, vous avez signé la vente de votre appartement. Et il y a six semaines, vous avez découvert que vous pouviez désirer une femme.

Elle a laissé passer un temps.

— Vous savez ce que ça fait, tout ça, en même temps ?

J’ai dit que oui.

— Non. Vous savez ce que ça vous fait à vous. Moi je sais ce que ça fait de l’autre côté, parce que je l’ai été, l’autre côté, il y a dix ans, et j’ai mis deux ans à m’en remettre.

–––

Elle m’a expliqué. Pas longuement, sans détails, avec cette pudeur qu’elle a pour ses propres affaires.

Une femme, dix ans plus tôt, qui sortait d’un mariage. Qui avait tout découvert avec elle. Qui avait vécu quatorze mois d’une intensité dont Salomé parlait encore avec les mains, et qui était retournée chez son mari.

— Je ne dis pas que vous feriez ça. Je dis que je ne suis pas en état de le refaire.
— Ce n’est pas la même chose.
— Ce n’est jamais la même chose. C’est toujours la même chose.

Elle a passé la main dans ses cheveux.

— Et il y a un truc que je ne peux pas savoir et que vous ne pouvez pas savoir non plus. Est-ce que c’est moi, ou est-ce que c’est la première personne qui vous a écoutée pendant onze mardis alors que vous étiez en morceaux.

J’ai dit que c’était elle.

— Vous ne pouvez pas le savoir.
— Si.
— Non, Mathilde.

Et là, très calmement, sans hausser le ton du tout, j’ai dit :

— Vous êtes en train de m’expliquer que je ne sais pas ce que je ressens.

Elle a ouvert la bouche et elle l’a refermée.

Je ne l’avais jamais vue faire ça. Onze mardis, deux rencontres, et c’est la première fois que je voyais Salomé chercher quelque chose et ne pas le trouver.

— Vous avez raison, elle a dit. Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais c’est ce que j’ai dit.

Il y a eu un long silence.

Elle a regardé la coccinelle à ressort.

— Je ne vous dis pas non. Je vous dis pas maintenant. Et je sais très bien qu’entendre pas maintenant, c’est insupportable, alors ne faites pas semblant que ça va.
— Ça ne va pas du tout.
— Voilà.

Elle a esquissé un sourire, le premier depuis le local.

— Vous voyez, ça, c’était bien dit.

–––

On est restées encore quelques minutes.

Avant de partir, elle a fait une chose que je n’ai pas comprise sur le coup. Elle s’est avancée, elle a pris ma main droite dans les siennes, à deux mains, et elle l’a tenue peut-être quatre secondes en la regardant plutôt qu’en me regardant moi.

Sa peau était sèche et râpeuse. Elle avait une coupure fermée à la base de l’index. J’ai senti la petite brûlure ronde contre ma paume, celle du dos de la main gauche, que je connaissais par cœur depuis novembre sans l’avoir jamais touchée.

Puis elle a lâché et elle est partie vers sa voiture.

J’ai attendu qu’elle ait tourné le coin pour m’asseoir sur le banc mouillé.

Je suis restée là je ne sais pas combien de temps, à regarder le jeu à ressort, avec la main droite serrée dans l’autre comme si j’avais peur de la perdre. Il s’est mis à pleuvoir un peu et je n’ai pas bougé, et le banc était déjà mouillé de toute façon.

Je n’avais pas obtenu ce que je voulais. J’avais obtenu pire : la certitude que ça existait, et l’interdiction d’y toucher.

En rentrant j’ai acheté du pain et j’ai oublié le pain sur le comptoir de la boulangerie, ce que je n’ai découvert que le lendemain matin.

Les avis des lecteurs

L'avis d'un lecteur :
Est-ce une erreur de numérotation ou manque t-il l'épisode 12 ?

L'avis de Geocyr
Ohhh Mathilde....
Que dire...
Je suis complètement retourné à chaque lecture de cette histoire...
J'en veux encore parce que je me dis que tu vas trouver ton bonheur mais qu'il est tortueux le chemin pour y arriver....
Je savais que la Riviera était une région très pentue mais je la découvre encore plus raide que ce que j'ai vu
🙏🏻🙏🏻💖💖💖🥰🥰🥰


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