Juste une autre histoire d'amour (1/2)

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Juste une autre histoire d'amour (1/2) Histoire érotique Publiée sur HDS le 28-03-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Juste une autre histoire d'amour (1/2)
Chapitre 1 . Le carnet de l'inconnu

République, dix-neuf heures quarante.

Le quai de la ligne 11 est une compression de corps, de souffles, de sacs qui débordent. Léa attend près du bord, le Moleskine serré sous le bras gauche, la main droite dans la poche de son manteau kaki. Elle a passé l'après-midi assise contre le mur du quai Valmy à dessiner les péniches, et ses doigts sentent encore le fusain.

La rame arrive dans un souffle d'air chaud et métallique.

La foule se resserre, s'entasse, pousse. Quelqu'un, une épaule, un coude, une masse sans visage, la percute par le flanc gauche au moment précis où les portes s'ouvrent. Le carnet tombe. Elle plonge la main, le ramasse dans la bousculade, remonte dans le flot, se retrouve comprimée contre la vitre tandis que les portes se referment derrière elle.

Quatre stations. Elle ne rouvre pas le carnet.

***

Elle dort depuis trois semaines sous le pont de la rue Dieu, dans un renfoncement entre deux piliers qu'elle a rendu à peu près habitable avec un matelas de mousse récupéré et une caisse en plastique qui lui sert de table. Ce soir, quelqu'un lui a laissé une boîte de raviolis froids et une demi-baguette devant sa couverture. Elle ne sait pas qui. Elle mange sans allumer sa frontale, dans le noir doux que font les reflets du canal sur les pierres.

Puis elle sort le briquet bleu. Et le carnet.

Elle l'ouvre à la première page.

***

L'écriture n'est pas la sienne.

Petite, dense, légèrement penchée vers la droite. Des chiffres d'abord : une colonne de nombres suivis d'abréviations qu'elle ne comprend pas. Puis une liste de courses : [café, ampoules E27, rappeler Dr Mehmet, chargeur USB-C]. Rien d'extraordinaire.

Elle tourne la page.

Là, quelque chose change.

[2h14. Réunion demain à 9h avec les investisseurs allemands. Je sais ce que je vais dire. Je sais comment ils vont réagir. Le problème c'est que pendant toute la réunion je vais penser : si l'un d'eux me posait une question vraiment technique, est-ce que je serais encore capable de répondre ? Est-ce que je l'ai jamais été ? L'architecture du système, c'est moi qui l'ai écrite. Je le sais. J'ai les fichiers, j'ai les commits, j'ai les dates. Pourtant.

Pourtant.]

Léa s'arrête.

Elle relit le paragraphe. Puis encore.

Il y a quelque chose dans ce pourtant laissé seul sur sa ligne, quelque chose de nu, d'involontaire, qui lui serre la gorge de façon inattendue.

Elle continue.

***

Les pages suivantes mêlent du code : des blocs de texte cryptiques qui ressemblent à une langue étrangère et belle, et des pensées nocturnes qui reviennent toujours aux mêmes heures. Deux heures du matin, deux heures vingt, trois heures moins le quart. Elle commence à reconnaître le rythme de ses insomnies comme on reconnaît une signature.

[Je repense souvent à la bibliothèque de Villeurbanne. Les chaises en plastique orange. Le bruit de la photocopieuse. L'odeur du chauffage. Je passais deux heures par jour là-bas, c'était le maximum autorisé. Je rentrais à pied pour économiser le ticket de bus et je relisais mes notes dans ma tête pour ne pas les perdre. Je crois que c'est là que j'ai appris à mémoriser. Ou peut-être à avoir peur d'oublier.]

Léa pose le carnet une seconde sur ses genoux.

Dehors, l'eau du canal fait un bruit lent et régulier contre les pierres. Une péniche passe, loin, et sa lumière traverse l'obscurité sous le pont comme un doigt.

Elle se demande quel âge il a. Elle imagine des mains; des mains qui ont appris à coder dans une bibliothèque municipale, des mains grandes peut-être, avec cette façon de tenir un stylo qu'ont les gens qui écrivent vite parce qu'ils ont toujours eu peur de manquer de temps.

Elle tourne la page.

***

[Elle s'appelait Inès. On est sortis ensemble huit mois. Elle était brillante, vraiment : avocate, très sûre d'elle, le genre de personne qui entre dans une pièce et la remplit. Au bout de trois mois elle m'a dit : tu es l'homme le plus silencieux que j'aie jamais rencontré. Je crois qu'elle voulait que ce soit un reproche. Ça ne m'a pas semblé en être un. On s'est séparés sans se disputer, ce qui était peut-être le problème.]

Puis, deux pages plus loin, une note griffonnée à la verticale dans la marge, comme une pensée qui avait cherché sa place :

[Ce que je veux : que quelqu'un me regarde et ne voie pas ce que j'ai fait mais d'où je viens. Pas de l'admiration. Juste de la reconnaissance.]

***

Léa ferme le carnet.

Elle reste immobile dans le noir, les genoux remontés contre la poitrine, le Moleskine posé à plat sur ses cuisses. La flamme du briquet a failli s'éteindre deux fois depuis qu'elle lit. Elle ne s'en est pas rendu compte.

Elle pense à l'homme qui a écrit ça.

Elle n'a pas de visage pour lui. Juste une écriture, une heure, deux heures du matin, toujours, et ce désir formulé avec une précision tranquille qui ressemble à du courage sans en avoir l'air.

Que quelqu'un le regarde et voie d'où il vient.

Elle, on la regarde. Tous les jours. Les gens qui passent sur le pont, les bénévoles des maraudes, les types qui s'arrêtent trop longtemps. Ils voient ce qu'elle est devenue. Pas d'où elle vient. Pas ce qu'il y a encore dans ses mains.

Elle comprend exactement ce qu'il a voulu dire.

***

Le briquet s'éteint. Elle ne le rallume pas.

Dans le noir, quelque chose a changé de place en elle; quelque chose de petit et de chaud, comme une braise qu'on croyait morte et qui rougeoie quand on souffle dessus. Elle pense à ses propres mains. À ses croquis dans son carnet. L'autre carnet, celui qu'elle n'a plus. Elle pense que cet homme a peut-être le sien en ce moment, et l'idée lui traverse le corps comme une décharge légère.

Il a ses autoportraits.

Il a les dessins où elle s'est représentée sans vêtements, sans défense, dans les poses que personne ne choisit consciemment, recroquevillée, étendue, assise les jambes croisées avec les bras autour des genoux. Des corps qui ne se donnent pas à voir mais qu'on a surpris.

Elle devrait avoir peur. Elle n'a pas peur.

Elle glisse les doigts sur la couverture du carnet, comme si le toucher pouvait lui rendre quelque chose de lui. L'écriture sous le carton souple. Les pages denses, lourdes d'encre et de nuits sans sommeil.

***

L'image arrive doucement.

Cet homme quelque part dans Paris, un appartement, elle suppose, un bureau peut-être, une lampe allumée, qui tourne les pages de son carnet à elle. Ses mains grandes sur le papier. Son regard sur ses autoportraits. La façon dont il doit s'arrêter sur certaines pages, comme elle vient de s'arrêter sur les siennes.

Le regarder sans qu'il le sache.

Être regardée sans le savoir.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette symétrie-là. Quelque chose qui ressemble à de l'intimité ; une intimité plus vraie, peut-être, que tout ce qu'elle a connu avec Marcus, parce qu'elle n'a pas été construite, arrangée, mise en scène. Elle a juste eu lieu. Par accident. Dans une bousculade sur un quai de métro.

***

Léa s'allonge sur le matelas de mousse, le carnet posé contre sa hanche.

Elle ne cherche rien. Rien ne commence vraiment. C'est juste que son corps, depuis un long moment, est une chose qu'elle habite distraitement, comme un appartement dont elle aurait oublié certaines pièces. Et là, dans le noir sous le pont, quelque chose revient.

Elle pense à ses mains à lui. À la brûlure sur son poignet gauche. Non, ça elle ne le sait pas encore, elle l'imagine seulement, parce qu'un homme qui a appris à faire la cuisine à huit ans pour ses sœurs cadettes a forcément des cicatrices. Elle imagine une voix : grave, un peu lente, avec des silences qui ne sont pas des hésitations mais des choix.

Sa main descend le long de son ventre sous la couverture.

Elle ne se regarde pas faire. Ce n'est pas nécessaire. Ce qui se passe en elle est intérieur, une chaleur qui monte lentement, sans urgence, comme l'eau du canal qui reflète la lumière des lampadaires et ondule sans se décider à briser la surface.

Elle pense au mot “pourtant”, seul sur sa ligne.

Elle pense à “que quelqu'un me regarde et voie d'où je viens”.

Elle pense à lui qui tourne les pages, qui s'arrête, qui revient en arrière.

Ce qui monte en elle n'est pas du désir à proprement parler. Ou plutôt, c'est du désir dans sa forme la plus ancienne, celle d'avant les corps, celle qui n'a pas encore de nom ni d'objet précis. Une reconnaissance. Un écho. La certitude soudaine qu'il existe quelqu'un à qui elle n'aurait pas à expliquer l'essentiel.

Sa respiration change. Lente, puis moins lente.

Elle ne pense plus aux mots. Elle pense à une présence, une silhouette dans un appartement éclairé, penchée sur des pages, qui ne sait pas qu'elle est là, qui ne sait pas qu'elle le cherche dans le noir depuis une heure avec le bout des doigts.

Quand ça arrive, c'est doux et long, comme une vague qui déferle sans bruit.

Elle reste immobile après, les yeux ouverts sur les pierres du pont.

Le carnet est toujours contre sa hanche.

***

Avant de s'endormir, elle prend la décision, calme, presque administrative, de retrouver cet homme.

Son carnet a son numéro, quelque part dans les premières pages. Elle l'a vu en parcourant. Elle n'y a pas fait attention sur le moment.

Elle rallume le briquet.

Cherche.

Page trois, en haut à droite, encadré d'un trait au stylo comme une information importante :

Thomas K. * 06 XX XX XX XX * thomas.k@[illisible]

Thomas.

Elle répète le prénom dans le noir, une seule fois, à voix basse.

Puis elle éteint le briquet et ferme les yeux.

***

Chapitre 2 . La femme dans les pages

République, dix-neuf heures quarante.

Thomas n'aime pas les heures de pointe. Il les subit quand même ; il a arrêté de se payer des taxis il y a deux ans, sans raison vraiment valable, juste pour ne pas devenir quelqu'un qui prend des taxis. Il reste debout près des portes, les écouteurs dans les oreilles mais sans musique, le Moleskine sous le bras. Il a passé l'après-midi en réunion à hocher la tête devant des diapositives que ses associés avaient préparées et qui contenaient trois erreurs de raisonnement qu'il n'a pas relevées parce que ce n'était pas le moment.

Il pense encore à ces trois erreurs quand la rame arrive.

La foule pousse. Une épaule dans son flanc ; il est grand, il absorbe le choc, mais le carnet part. Il plonge, le ramasse, remonte. Les portes se ferment.

Il ne l'ouvre pas dans le métro.

***

Rue de la Roquette, il monte les quatre étages sans prendre l'ascenseur. Habitude. L'appartement est dans l'état où il l'a laissé ce matin : propre, trop ordonné, avec cette lumière de fin de journée qui entre par les grandes fenêtres et rend les choses à la fois belles et légèrement irréelles.

Il pose son sac. Se fait un café. S'assoit à son bureau.

Ouvre le carnet.

La première chose qu'il voit, c'est un visage.

Dessiné au stylo bille, sur la page de droite : un visage de femme, de trois quarts, les yeux baissés. Le trait est rapide, économe, mais il y a dans la façon dont la ligne du menton rejoint le cou quelque chose d'une précision presque douloureuse. Ce n'est pas le dessin d'un amateur. Ce n'est pas non plus le dessin de quelqu'un qui cherche à être regardé.

C'est le dessin de quelqu'un qui ne peut pas s'empêcher de voir.

Thomas reste immobile une seconde. Puis il tourne la page.

Il comprend son erreur assez vite : ce n'est pas son carnet.

Il devrait s'arrêter là. Refermer. Chercher un numéro, une adresse, un moyen de rendre ce qu'il n'aurait pas dû prendre.

Il ne s'arrête pas.

***

Les premières pages sont des croquis de rue. Une péniche vue du quai. Des mains. Des mains très nombreuses, dans toutes les positions, comme si leur auteure avait passé des heures à étudier ce que les mains font quand elles ne font rien. Un enfant endormi dans une poussette. Un homme qui lit un journal plié en quatre sur un banc.

Chaque dessin a quelque chose : une légèreté dans le trait qui ne ressemble pas à de la facilité mais à de la confiance, la confiance de quelqu'un qui a regardé si longtemps qu'il n'a plus besoin de chercher.

Thomas ne connaît rien au dessin. Il connaît les systèmes, leur logique, leur architecture, la façon dont les éléments s'articulent pour former quelque chose de cohérent. Ce carnet a une architecture. Il le sent sans pouvoir le nommer.

Il tourne les pages lentement.

***

Les autoportraits commencent page vingt-trois.

Il ne le sait pas tout de suite. Le premier est un visage : les mêmes traits que sur la couverture, mais de face cette fois, avec quelque chose de plus direct dans le regard. Elle se regarde sans complaisance ni sévérité. Elle se regarde comme on regarde un problème qu'on n'a pas encore résolu.

Il reconnaît ce regard. Il l'a dans son propre miroir.

Deux pages plus loin, un autoportrait en pied.

La femme est debout, de dos, les bras légèrement écartés du corps. Elle est nue.

Thomas s'arrête.

Il devrait refermer le carnet.

Il ne referme pas le carnet.

Ce n'est pas du voyeurisme. Ou plutôt, si c'en est, c'est une forme de voyeurisme qu'il ne sait pas nommer, parce qu'il n'y a rien de volé dans ce regard. Elle s'est dessinée elle-même. Elle a choisi chaque ligne, chaque ombre, chaque angle. Ce qu'il voit, c'est ce qu'elle a décidé de voir quand elle s'est regardée.

Le dos est long, avec une légère courbure au niveau des reins. Les épaules sont étroites, les omoplates saillantes. Le corps de quelqu'un qui ne mange pas toujours à sa faim, et qui le sait, et qui n'en a pas fait une honte. Les hanches marquées, les jambes fines. Le trait s'attarde sur le creux derrière le genou droit, sur la cambrure du pied gauche légèrement soulevé.

Ce n'est pas un corps idéalisé. C'est un corps regardé.

Thomas pose le carnet à plat sur le bureau et appuie les deux mains de chaque côté, comme pour stabiliser quelque chose.

***

Il continue.

Les autoportraits se succèdent. Couchée sur le côté, un bras sous la tête, les genoux remontés. Assise en tailleur, les mains posées sur les genoux, la tête légèrement penchée. Debout face au miroir, cette fois de face, les bras croisés sur la poitrine dans un geste qui n'est pas de la pudeur mais de la concentration, comme si elle prenait sa propre mesure.

Son visage revient dans chaque dessin. Ce visage qu'il commence à connaître : les pommettes hautes, la bouche plutôt large, les yeux qu'il devine clairs sans pouvoir en déterminer la couleur. Il y a une petite cicatrice au sourcil gauche qu'elle ne dissimule pas. Un grain de beauté sous la clavicule droite qu'elle dessine avec la même précision qu'elle met à dessiner une péniche ou une main.

Elle se regarde avec la même attention qu'elle porte au monde.

C'est ça qui le touche le plus profondément. Pas la nudité, la méthode. La façon de regarder.

Il se lève. Se ressert un café qu'il ne boit pas.

Revient s'asseoir.

Tourne encore les pages.

***

Entre les autoportraits, il y a des notes. Courtes, griffonnées dans les marges ou entre deux croquis, sans ponctuation parfois, comme des pensées qui ont échappé à la surveillance.

[trois semaines que je n'ai pas dessiné autre chose que ce que je vois depuis ici. Est-ce que c'est rétrécir ou est-ce que c'est se concentrer]

[Marcus disait que mon travail était trop personnel pour être universel. Je crois qu'il voulait dire trop honnête pour être confortable]

[Aujourd'hui une femme de la maraude m'a donné une paire de gants et m'a regardée comme si j'étais en train de mourir. je ne suis pas en train de mourir]

Thomas s'arrête sur cette dernière note.

La relit.

Il y a quelque chose dans le mot maraude, dans la façon dont il apparaît sans explication, comme une évidence qui reconfigure tout ce qu'il vient de voir. Les croquis de péniches. Les mains nombreuses. Le corps trop mince dessiné avec cette précision tranquille.

Il comprend.

***

Le café est froid.

Thomas reste assis dans la lumière de sa lampe de bureau, le carnet ouvert sur un autoportrait qu'il regarde depuis un moment sans le voir vraiment ; elle est allongée sur le dos, un bras sur les yeux, la ligne du corps légèrement arquée, et il y a dans cette pose quelque chose d'abandonné, de privé, qui n'était pas destiné à lui.

Il pense à ça : pas destiné à lui.

Et pourtant il est là, dans son appartement de la rue de la Roquette avec ses plantes et sa machine à café hors de prix, à regarder les autoportraits nus d'une femme qui dort peut-être dehors ce soir. L'écart entre ces deux réalités le traverse comme quelque chose de physique.

Il n'a pas de mot pour ce qu'il ressent. Ce n'est pas de la pitié ; il sent qu'elle la refuserait, que quelque chose dans ce carnet la refuse avec une netteté tranquille. Ce n'est pas non plus simplement du désir, même si le désir est là, présent, incontestable, depuis plusieurs pages déjà.

C'est autre chose. La reconnaissance, peut-être; le même mot qu'il écrit à deux heures du matin dans son propre carnet, qui se trouve en ce moment dans des mains qu'il ne connaît pas.

***

Cette pensée-là l'arrête.

Elle a son carnet.

Elle a ses insomnies, ses doutes écrits à la verticale dans les marges, le prénom d'Inès, la bibliothèque de Villeurbanne, les trois erreurs de raisonnement qu'il n'a pas relevées en réunion. Elle a tout ce qu'il ne montre à personne.

L'idée devrait lui faire peur.

Elle ne lui fait pas peur. Elle lui fait quelque chose de plus compliqué : un mélange de vulnérabilité et de soulagement, comme si quelqu'un venait d'ouvrir une fenêtre dans une pièce où il vivait depuis trop longtemps avec de l'air vicié.

***

Il tourne encore les pages. Lentement.

Un autoportrait qu'il n'avait pas vu, ou qu'il avait vu sans regarder. Elle est assise, de profil, les jambes repliées sous elle. La tête rejetée en arrière, les yeux fermés, les mains à plat sur les cuisses. La ligne de la gorge longue, la bouche légèrement ouverte. Ce n'est pas une pose étudiée. C'est un moment surpris, un moment où elle n'était plus en train de se regarder mais de ressentir quelque chose, et où sa main a continué à dessiner sans qu'elle s'en rende compte.

Thomas regarde ce dessin longtemps.

Il pense à cette femme quelque part dans Paris avec son carnet à lui. Il pense à ses mains : les mains avec les traces d'encre, il les a vues dans les croquis des mains, il a reconnu que c'était elle qui se dessinait elle-même. Il pense à elle qui lit ses mots dans le noir, à la façon dont elle réagit à ce qu'elle trouve, si elle s'arrête sur certaines pages comme il s'arrête sur certains dessins.

Il pense à elle qui le voit.

Pas ce qu'il a construit, pas ce qu'il dirige, pas les réunions avec les investisseurs allemands. Ses mots à deux heures du matin. Sa peur d'avoir trompé le système. La bibliothèque de Villeurbanne.

***

Thomas ferme le carnet.

Il ne se lève pas. Il reste assis, les avant-bras sur le bureau, les mains croisées, et il reste avec ce qui est en lui depuis un moment déjà : une chaleur lente et précise, installée quelque part entre la gorge et le bas du ventre, qui n'a pas demandé la permission.

Il n'a pas connu ça depuis longtemps. Cette façon qu'a le désir de ne pas venir seulement du corps mais de plus haut, de plus loin, d'un endroit où ce qu'on ressent pour quelqu'un touche à ce qu'on pense de soi-même.

Il éteint sa lampe de bureau.

Dans le noir partiel de l'appartement (la lumière de la rue entre par les fenêtres, jaune et douce) il pense à l'autoportrait de profil. La gorge longue. La bouche ouverte. Les mains à plat sur les cuisses dans cet abandon involontaire.

Il pense à elle qui tient son carnet contre elle, peut-être, comme il tient le sien.

Ce qui monte en lui est lent et certain, comme une évidence qu'on a retardée trop longtemps. Il ne cherche pas à l'analyser. Pour une fois, pour cette fois précisément, il se laisse être simplement dans ce qu'il ressent, sans surveillance, sans la voix intérieure qui vérifie et doute et contrôle.

Il pense à ce visage qu'il connaît maintenant : les pommettes, la cicatrice au sourcil gauche, le grain de beauté sous la clavicule. Il pense à la ligne de ce dos, aux omoplates saillantes, à la cambrure que le crayon a rendue avec une précision qui était aussi une forme de tendresse envers elle-même.

Il pense à l'écart entre leurs deux vies et au fait que cet écart n'efface rien de ce qu'il ressent.

Quand ça arrive, c'est intense et bref, puis long dans la redescente, une tension qui se défait lentement, comme un code qu'on a mis trop de temps à résoudre et qui se révèle soudain d'une simplicité désarmante.

***

Il reste immobile dans le noir.

Rallume la lampe.

Ouvre le carnet à la première page.

En haut à gauche, d'une écriture qu'il reconnaît maintenant. Petite, avec des lettres qui penchent légèrement vers la gauche, comme quelqu'un qui avance à contre-courant :

Léa S. si trouvé merci de conserver

Pas de numéro. Pas d'adresse.

Juste un prénom et une confiance étrange dans la bonté des gens qui trouvent les choses perdues.

Thomas sourit, un sourire bref, un peu surpris, comme si son visage l'avait devancé.

Il prend son propre téléphone. Ouvre une nouvelle note. Tape : Léa S. carnet. République . ligne 11.

Puis il reste assis à regarder ces mots, et il pense que quelque part dans Paris, elle a peut-être son numéro.

Et qu'elle décidera d’appeler, ou pas.

Et que pour la première fois depuis longtemps, il espère.

***



Chapitre 3 . Les adresses de l'inconnu

Léa n'appelle pas.

Elle a le numéro depuis quatre jours. Elle l'a recopié sur l'intérieur de son poignet gauche le premier soir, à l'encre de Chine, avec le pinceau fin, une habitude d'atelier, noter les choses importantes sur la peau parce que le papier se perd. Elle l'efface le matin avec de l'eau froide du canal. Le recopie le soir. Comme un rituel dont elle ne veut pas encore comprendre le sens.

Elle n'est pas prête à entendre une voix.

Une voix changerait tout. Une voix aurait une texture, une hésitation, un accent peut-être, et alors l'homme du carnet cesserait d'être cette présence construite mot à mot dans le noir sous le pont, cette silhouette exactement à la bonne distance, ni trop proche ni trop lointaine. Elle a besoin encore de quelques jours avec l'image. Avec ce qu'elle a fabriqué à partir de rien.

Mais elle a les adresses.

Villeurbanne d'abord . Non, trop loin, trop cher en train. Mais Paris, oui. L'adresse du bureau est dans le carnet, griffonnée en haut d'une page de notes de réunion : 47 rue de la Fontaine au Roi, 11e . 9h.

Elle connaît la rue. Vingt minutes à pied depuis le canal.

***

Le premier matin, elle arrive trop tôt. Sept heures quarante-cinq. Elle s'installe sur le trottoir d'en face avec son carnet à elle, un nouveau, récupéré dans sa caisse en plastique, qu'elle a serré contre elle en rentrant du métro ce premier soir avec un soulagement presque physique. Elle dessine la façade de l'immeuble. Grandes fenêtres, murs en briques peintes en blanc, une plante verte trop grande visible depuis le trottoir. Le genre d'endroit qui essaie de ressembler à autre chose qu'un bureau.

Les gens arrivent par vagues. Elle les regarde sans avoir l'air. Elle ne sait pas à quoi il ressemble.

Elle cherche quelqu'un qui marche comme quelqu'un qui vérifie.

Elle ne saurait pas expliquer ce qu'elle veut dire par là. Mais elle reconnaîtrait cette façon d'avancer : attentif, légèrement en retrait de sa propre présence, comme s'il observait la scène dont il fait partie.

Ce matin-là, personne ne correspond. Elle repart avec un croquis de la façade et une sensation creuse qu'elle ne nomme pas déception.

***

Le deuxième matin, elle revient.

Il est neuf heures passées. Elle dessine les passants depuis le banc au coin de la rue, mécaniquement, pour se donner une contenance. Et puis un homme tourne le coin depuis le boulevard, grand, un sac sur l'épaule, un carnet sous le bras.

Elle pose son stylo.

Il ne regarde pas dans sa direction. Il regarde son téléphone, s'arrête une seconde devant la porte, dit quelque chose à mi-voix, à lui-même ou au téléphone, elle ne sait pas. Puis il entre.

Elle n'a vu que son profil. La mâchoire forte. Les épaules larges dans un manteau sombre. Une façon de s'arrêter sur le seuil, une fraction de seconde, comme si entrer demandait une décision.

Elle reste sur le banc encore une heure.

Elle dessine de mémoire ce profil entrevu. Le recommence trois fois. La quatrième version est la bonne. Elle ne sait pas pourquoi, elle le sent dans la ligne.

Le soir, sous le pont, elle regarde ce visage incomplet à la lumière du briquet.

***

Le soir du deuxième jour, la chaleur revient.

Elle s’allonge sur le matelas de mousse, le carnet de Thomas posé ouvert sur sa poitrine à la page des insomnies, celle qu'elle a relue le plus souvent. Elle n'a plus besoin de la lumière du briquet pour la lire. Elle la sait presque par cœur.

Ce que je veux : que quelqu'un me regarde et voie d'où je viens.

Elle pose la main à plat sur la page. Puis, lentement, la glisse vers le bas.

Elle pense à lui sur le seuil de sa porte, ce moment d'hésitation. Elle pense à ses mains sur le carnet, les mains qu'elle imagine larges, avec cette brûlure ancienne sur le poignet gauche qu'elle a inventée mais qui lui semble vraie maintenant. Elle pense à sa voix qu'elle n'a pas encore entendue, grave et lente avec des silences qui sont des choix.

Elle glisse les doigts sous la ceinture de son jean.

Ce qui vient n'est pas immédiat, ça se construit, comme ses dessins se construisent, par couches successives, par retours en arrière et reprises. Elle pense à lui qui a tenu ses autoportraits entre ses mains. Elle pense à son regard sur le dessin de la gorge, de la bouche ouverte, cette pose qu'elle avait dessinée un soir sans vraiment y penser, dans un état entre la veille et le sommeil où les défenses tombent. Elle pense qu'il s'est arrêté sur cette page. Elle en est certaine sans savoir pourquoi.

Ses doigts trouvent leur rythme : lent, patient, accordé à l'image intérieure. Sa respiration s'approfondit. Sous le pont, l'eau du canal fait son bruit constant et sourd, et elle laisse ce bruit entrer dans ce qu'elle ressent, le mêler à tout.

Elle pense à lui dans son appartement éclairé, à la distance exacte entre eux deux ce soir, quelques kilomètres de bitume et de lumières jaunes, et à l'idée que peut-être, peut-être, il pense à elle au même moment.

C'est cette pensée-là qui fait basculer quelque chose.

Le plaisir arrive en vagues longues et profondes, moins bref que l'autre soir, plus ancré dans le corps, dans la chaleur concrète de la main et du ventre et des reins. Elle jouit les dents serrées, silencieuse par habitude ; l'habitude des espaces partagés, des nuits où les gens dorment à deux mètres. Mais sa respiration se brise une fois, deux fois, avant de se stabiliser.

Après, elle reste les yeux ouverts dans le noir.

Elle pense : demain matin, j'y retourne.

***

A suivre…

Les avis des lecteurs

Très beau texte, merci.

Histoire Erotique
Merci du fond du cœur pour ce texte. C’est fluide, naturel et tellement humain. Encore merci pour ce moment qui efface la réalité...



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