Le Contrat - Chapitre 25: Ce qui reste à soi
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Le Contrat - Chapitre 25: Ce qui reste à soi
La décision était prise avant même que l'ascenseur n'arrive au cinquième.
Je la sentais en moi comme quelque chose de compact, de dense, qui n'avait pas la texture habituelle de mes résolutions. D'ordinaire, quand je décidais quelque chose en rapport avec Madame Stella, il y avait toujours une fissure quelque part, un endroit où la certitude se lézardait dès que je m'approchais de sa porte. Ce soir, non. Ce soir, c'était plein.
Je ne dirais rien.
Pas par honte. Pas par peur de sa réaction. Par quelque chose de plus simple et de plus nouveau : parce que ce qui s'était passé dans ces toilettes m'appartenait. À moi seul. Sans témoin, sans cadre, sans permission accordée ou refusée. Julien et moi avions fait quelque chose qui n'existait que pour nous deux, dans un espace que Madame Stella n'avait pas délimité, et cette étanchéité-là, je voulais la garder intacte.
L'ascenseur s'ouvrit. Je marchai jusqu'à sa porte. Je sonnai.
Elle ouvrit presque immédiatement, comme si elle m'avait entendu arriver dans le couloir. Tailleur sombre, pieds nus, cheveux roux légèrement défaits pour la première fois depuis longtemps, ce qui ne lui donnait pas l'air relâché mais plutôt celui de quelqu'un qui a choisi de ne pas se donner la peine. Son regard passa sur moi, de haut en bas, avec cette lenteur mesurée qui n'était jamais de la curiosité mais toujours de l'évaluation.
Quelque chose se plissa imperceptiblement entre ses sourcils.
— Entre, dit-elle.
Je posai mon manteau. Je retirai mes escarpins. Je m'approchai du salon avec la posture qu'elle m'avait apprise, dos droit, respiration basse, menton dans l'axe. Tout était en ordre. Tout était à sa place.
Et pourtant elle savait déjà que quelque chose ne l'était pas.
Elle ne dit rien immédiatement. Elle alla s'asseoir dans le fauteuil, croisa les jambes, posa les mains sur les accoudoirs avec cette économie de gestes qui lui était propre. Elle me regarda m'installer debout devant elle, et son silence eut la qualité particulière d'un instrument qu'on affûte avant de s'en servir.
— Ta journée, dit-elle enfin.
— Normale, répondis-je. Trois dossiers. Un appel de relance pour le comité de jeudi. Déjeuner seul.
— Tout ?
La question était courte. Plate. Mais elle avait un fond.
— Tout, dis-je.
Elle inclina légèrement la tête. Un millimètre, pas plus. Chez quelqu'un d'autre, ce geste n'aurait rien signifié. Chez elle, c'était l'équivalent d'un sourcil levé.
— Tu es entré à quelle heure ce matin ?
— Huit heures vingt.
— Et tu as quitté le bureau à ?
— Dix-huit heures. Un peu après.
— Tu as déjeuné où ?
— À mon poste. J'avais du retard sur le dossier Marchand.
Les questions s'enchaînaient, régulières, presque administratives. Elle construisait quelque chose, brique par brique, cherchant l'endroit où le mur sonnait creux. Je répondais à tout. Je ne mentais pas. Je sélectionnais, simplement. La vérité partielle est une forme d'honnêteté que je n'avais pas encore pratiquée avec elle, et je découvris qu'elle avait un goût étrange, ni tout à fait propre ni tout à fait sale.
— L'après-midi, reprit-elle. Détails.
— Mise en page du rapport. Deux corrections sur la présentation de vendredi. Un passage aux archives pour un dossier de 2022 que Monsieur Renard m'avait demandé.
— Tu as croisé des collègues ?
Une pause d'une fraction de seconde. Imperceptible, pensai-je.
Elle la perçut.
— Oui, dis-je. L'open space est ouvert. Je croise tout le monde.
— Quelqu'un en particulier ?
Je la regardai dans les yeux.
— Non.
Le silence qui suivit fut différent des précédents. Plus lourd. Elle ne le remplit pas. Elle le laissa peser entre nous, comme on laisse une pression s'exercer pour voir ce qu'elle fait céder.
Je ne cédai pas.
Elle se leva. Lentement, avec cette grâce froide qui ne cherchait jamais à impressionner et impressionnait toujours. Elle fit le tour du fauteuil, vint se placer derrière moi. Je l'entendis plus que je ne la vis, ses pas sur le parquet, le léger froissement de son tailleur. Sa main se posa sur mon épaule, une pression sèche.
— Posture numéro deux, dit-elle. Vingt minutes.
Je m'agenouillai. Dos droit, mains croisées dans le dos, regard posé sur un nœud du parquet. La position n'était pas douloureuse au début. Elle le devenait progressivement, par accumulation, par la façon dont les muscles finissaient par trembler sous l'effort de ne pas bouger.
Elle passa derrière moi à intervalles irréguliers. Parfois elle ne faisait rien, elle regardait seulement. Parfois elle appuyait d'un doigt entre mes omoplates pour corriger un début d'affaissement. À la dixième minute, elle s'arrêta face à moi et posa un index sous mon menton pour relever mon regard.
— Tu me caches quelque chose.
Ce n'était pas une question. C'était un constat posé là comme un objet qu'elle venait de trouver dans ma poche.
— Non, Madame.
Ses yeux verts me traversèrent. Je les soutins. Ce n'était pas de la bravoure, c'était de la nécessité : baisser les yeux aurait tout dit.
— Tu mens mal, dit-elle.
— Je ne mens pas.
Elle retira son doigt. Fit un tour complet autour de moi, lent, comme on inspecte quelque chose qu'on envisage de démonter. Puis elle s'arrêta dans mon dos et attendit. Cinq secondes. Dix.
— Tu mens par omission, dit-elle. Ce n'est pas mieux.
— Il y a des choses qui m'appartiennent, dis-je. Ma voix était posée. Basse. Je ne l'avais pas planifiée ainsi, elle était venue seule, depuis cet endroit compact en moi que j'avais trouvé dans l'ascenseur.
Un silence.
— Répète, dit-elle.
— Il y a des choses qui m'appartiennent, Madame.
Elle ne répondit pas immédiatement. Je l'entendis respirer dans mon dos, régulièrement, sans accélération. Elle encaissait la phrase. Je ne sus pas ce qu'elle en faisait.
— Posture numéro trois, dit-elle enfin. Vingt minutes supplémentaires.
Je ne protestai pas. Je m'installai dans la position suivante, plus contraignante, les bras dans le dos à un angle qui tirait sur les épaules, le buste légèrement incliné vers l'avant. La douleur arriverait vers la huitième minute, je le savais maintenant.
Elle s'assit. Je l'entendis feuilleter quelque chose, peut-être un dossier, peut-être rien du tout. Le temps s'épaissit.
À la huitième minute, mes épaules commencèrent à brûler. Je respirai plus bas, cherchai le rail régulier qu'elle m'avait appris à trouver dans l'inconfort. Je le trouvai. Je m'y tins.
À la quinzième, elle revint vers moi.
— Tu tiens, dit-elle, et ce n'était pas un compliment, plutôt une observation clinique sur quelque chose qui l'irritait.
— Oui, Madame.
— Pourquoi tu tiens ?
Je réfléchis une seconde avant de répondre.
— Parce que ce que je garde ne regarde que moi.
Un autre silence. Plus long que les précédents.
— Assez, dit-elle.
Je me relevai lentement, laissai le sang revenir dans mes épaules. Elle était debout près de la fenêtre, de dos, regardant la rue en contrebas. Ses cheveux roux sur sa nuque dégagée, la ligne droite de son dos sous le tailleur. Elle resta ainsi un moment, et je compris à la qualité de son immobilité qu'elle était en train de décider quelque chose.
Elle se retourna.
Son visage était fermé, impénétrable, mais quelque chose dans le pli de ses lèvres disait qu'elle n'avait pas obtenu ce qu'elle voulait et qu'elle le savait. Elle ne relancerait pas ce soir. Pas parce qu'elle abandonnait, mais parce qu'insister davantage aurait signifié perdre, et perdre n'était pas dans son vocabulaire.
— Viens, dit-elle simplement.
Elle alla s'asseoir sur le canapé. Pas dans le fauteuil cette fois, sur le canapé, et cette différence-là avait un sens. Elle s'installa contre le dossier, remonta sa jupe jusqu'aux hanches avec cette absence totale de cérémonie qui m'avait sidéré la première fois et que je connaissais maintenant comme une langue familière. Elle écarta les jambes.
Sa toison rousse, sa chaleur, son odeur déjà présente dans l'air tiède de l'appartement.
— À genoux, dit-elle.
Je m'agenouillai entre ses cuisses. Elle posa une main dans mes cheveux, pas pour guider encore, juste pour marquer la prise. Je l'approchai, posai ma bouche contre elle, et le goût familier me traversa comme un rappel de tout ce qui avait commencé ici, des semaines plus tôt, un vendredi soir avec un dossier urgent et une porte entrouverte.
Je la connaissais maintenant. Je connaissais ses variations, ses rythmes, les endroits qui la faisaient respirer différemment et ceux qui la faisaient se tendre vers quelque chose. Je pris mon temps. Je travaillai avec précision, cercles lents sur le clitoris, langue plate parfois, pointe parfois, en lisant chaque micro-réaction dans la pression de sa main dans mes cheveux, dans la façon dont ses cuisses se rapprochaient ou s'écartaient.
Elle ne gémissait pas. Elle ne l'avait presque jamais fait. Elle contrôlait son souffle comme elle contrôlait tout, jusqu'à un certain point, jusqu'à l'endroit où le corps prend le dessus sur la volonté.
Je sentis qu'elle approchait de cet endroit.
C'est là qu'elle fit ce que je n'avais pas anticipé, ce que j'aurais dû anticiper pourtant, parce que c'était elle et que rien de ce qu'elle faisait n'était accidentel.
Sa main se resserra dans mes cheveux, me plaça précisément, m'immobilisa. Et sans un mot, sans un signe, elle laissa aller.
Le choc fut immédiat. Chaud, salé, d'une amertume légère, un goût entièrement différent et brutalement intime. Je réalisai dans la première seconde et n'eus pas le temps de reculer, sa main sur ma nuque me maintenait là, ferme, sans brutalité mais sans appel.
Ce n'était pas un accident.
C'était une reprise de contrôle. Froide, calculée, déguisée en abandon. Elle me ramenait à ce qu'elle voulait que je sois : l'objet de ses décisions, pas le sujet des miennes.
Je ne bougeai pas. Je ne protestai pas. Je restai là, le visage contre elle, et je laissai passer ce qu'elle avait choisi de faire passer. Puis, quand elle desserra légèrement sa prise, je repris. Je continuai, méthodique, comme si rien n'avait eu lieu de particulier, comme si c'était une information supplémentaire que j'enregistrais sans commentaire.
Et dans ma tête, pendant ce temps, quelque chose de très calme pensait : tu peux faire ça. Ça ne change rien à ce que je garde.
Elle jouit quelques minutes plus tard, dans ce râle contenu qui lui était propre, les cuisses serrées autour de ma tête, la main crispée dans mes cheveux pour m'immobiliser exactement là où elle le voulait. Son bassin eut deux ou trois soubresauts qu'elle ne contrôla pas. Puis elle se relâcha.
Je restai à genoux, le visage luisant, la bouche pleine de son goût et de ce qu'elle y avait ajouté. Je ne bougeai pas tant qu'elle ne m'y invita pas.
— Debout, dit-elle enfin.
Je me relevai. Elle avait repris sa posture habituelle, jupe réajustée, dos droit, la respiration déjà revenue à sa régularité normale. Elle me regarda un long moment sans rien dire, et dans ce regard il y avait quelque chose que je n'avais pas souvent vu chez elle : une frustration contenue, presque imperceptible, mais réelle.
Elle ne savait pas. Et ce soir, elle avait compris qu'elle ne saurait pas.
— Tu te laves, dit-elle. Puis tu rentres.
Pas de débrief. Pas de résumé de séance, pas de "répète ce que tu as retenu". Elle me renvoyait, et ce renvoi-là était lui-même un aveu, la forme exacte que prenait chez elle quelque chose qui ressemblait, à défaut d'un meilleur mot, à de la défaite.
Je me lavai le visage dans la salle de bains. Me regardai dans le miroir un moment. Le maquillage avait tenu, à peu près. Mes yeux me renvoyaient quelque chose que je reconnus avec une surprise tranquille : j'étais intact.
Elle m'attendait dans le couloir quand je sortis, manteau déjà tenu à bout de bras, la façon dont on signifie une fin sans avoir à la formuler. Je l'enfilai. Récupérai mon sac. Me dirigeai vers la porte.
— Éloi.
Je me retournai. C'était rare qu'elle utilise mon prénom. Suffisamment rare pour que le mot produise toujours un léger effet, comme un interrupteur.
Elle me regarda depuis le couloir, les bras croisés, la lumière tamisée dessinant les taches de rousseur sur ses pommettes.
Elle ne dit rien d'autre. Peut-être qu'elle n'avait pas encore trouvé quoi dire. Peut-être qu'elle avait simplement voulu me voir me retourner.
— Bonne nuit, Madame, dis-je.
J'ouvris la porte et je sortis.
Dans l'ascenseur, je me tins droit. Les portes se refermèrent sur mon reflet, et je regardai cet homme en tenue de femme, maquillage légèrement défait, qui rentrait chez lui avec quelque chose qu'on n'avait pas réussi à lui prendre.
Ce n'était pas de la victoire. Ce n'était pas de la rébellion non plus.
C'était juste un espace. Petit, discret, entièrement à moi.
Et pour la première fois depuis longtemps, ça suffisait.
Je la sentais en moi comme quelque chose de compact, de dense, qui n'avait pas la texture habituelle de mes résolutions. D'ordinaire, quand je décidais quelque chose en rapport avec Madame Stella, il y avait toujours une fissure quelque part, un endroit où la certitude se lézardait dès que je m'approchais de sa porte. Ce soir, non. Ce soir, c'était plein.
Je ne dirais rien.
Pas par honte. Pas par peur de sa réaction. Par quelque chose de plus simple et de plus nouveau : parce que ce qui s'était passé dans ces toilettes m'appartenait. À moi seul. Sans témoin, sans cadre, sans permission accordée ou refusée. Julien et moi avions fait quelque chose qui n'existait que pour nous deux, dans un espace que Madame Stella n'avait pas délimité, et cette étanchéité-là, je voulais la garder intacte.
L'ascenseur s'ouvrit. Je marchai jusqu'à sa porte. Je sonnai.
Elle ouvrit presque immédiatement, comme si elle m'avait entendu arriver dans le couloir. Tailleur sombre, pieds nus, cheveux roux légèrement défaits pour la première fois depuis longtemps, ce qui ne lui donnait pas l'air relâché mais plutôt celui de quelqu'un qui a choisi de ne pas se donner la peine. Son regard passa sur moi, de haut en bas, avec cette lenteur mesurée qui n'était jamais de la curiosité mais toujours de l'évaluation.
Quelque chose se plissa imperceptiblement entre ses sourcils.
— Entre, dit-elle.
Je posai mon manteau. Je retirai mes escarpins. Je m'approchai du salon avec la posture qu'elle m'avait apprise, dos droit, respiration basse, menton dans l'axe. Tout était en ordre. Tout était à sa place.
Et pourtant elle savait déjà que quelque chose ne l'était pas.
Elle ne dit rien immédiatement. Elle alla s'asseoir dans le fauteuil, croisa les jambes, posa les mains sur les accoudoirs avec cette économie de gestes qui lui était propre. Elle me regarda m'installer debout devant elle, et son silence eut la qualité particulière d'un instrument qu'on affûte avant de s'en servir.
— Ta journée, dit-elle enfin.
— Normale, répondis-je. Trois dossiers. Un appel de relance pour le comité de jeudi. Déjeuner seul.
— Tout ?
La question était courte. Plate. Mais elle avait un fond.
— Tout, dis-je.
Elle inclina légèrement la tête. Un millimètre, pas plus. Chez quelqu'un d'autre, ce geste n'aurait rien signifié. Chez elle, c'était l'équivalent d'un sourcil levé.
— Tu es entré à quelle heure ce matin ?
— Huit heures vingt.
— Et tu as quitté le bureau à ?
— Dix-huit heures. Un peu après.
— Tu as déjeuné où ?
— À mon poste. J'avais du retard sur le dossier Marchand.
Les questions s'enchaînaient, régulières, presque administratives. Elle construisait quelque chose, brique par brique, cherchant l'endroit où le mur sonnait creux. Je répondais à tout. Je ne mentais pas. Je sélectionnais, simplement. La vérité partielle est une forme d'honnêteté que je n'avais pas encore pratiquée avec elle, et je découvris qu'elle avait un goût étrange, ni tout à fait propre ni tout à fait sale.
— L'après-midi, reprit-elle. Détails.
— Mise en page du rapport. Deux corrections sur la présentation de vendredi. Un passage aux archives pour un dossier de 2022 que Monsieur Renard m'avait demandé.
— Tu as croisé des collègues ?
Une pause d'une fraction de seconde. Imperceptible, pensai-je.
Elle la perçut.
— Oui, dis-je. L'open space est ouvert. Je croise tout le monde.
— Quelqu'un en particulier ?
Je la regardai dans les yeux.
— Non.
Le silence qui suivit fut différent des précédents. Plus lourd. Elle ne le remplit pas. Elle le laissa peser entre nous, comme on laisse une pression s'exercer pour voir ce qu'elle fait céder.
Je ne cédai pas.
Elle se leva. Lentement, avec cette grâce froide qui ne cherchait jamais à impressionner et impressionnait toujours. Elle fit le tour du fauteuil, vint se placer derrière moi. Je l'entendis plus que je ne la vis, ses pas sur le parquet, le léger froissement de son tailleur. Sa main se posa sur mon épaule, une pression sèche.
— Posture numéro deux, dit-elle. Vingt minutes.
Je m'agenouillai. Dos droit, mains croisées dans le dos, regard posé sur un nœud du parquet. La position n'était pas douloureuse au début. Elle le devenait progressivement, par accumulation, par la façon dont les muscles finissaient par trembler sous l'effort de ne pas bouger.
Elle passa derrière moi à intervalles irréguliers. Parfois elle ne faisait rien, elle regardait seulement. Parfois elle appuyait d'un doigt entre mes omoplates pour corriger un début d'affaissement. À la dixième minute, elle s'arrêta face à moi et posa un index sous mon menton pour relever mon regard.
— Tu me caches quelque chose.
Ce n'était pas une question. C'était un constat posé là comme un objet qu'elle venait de trouver dans ma poche.
— Non, Madame.
Ses yeux verts me traversèrent. Je les soutins. Ce n'était pas de la bravoure, c'était de la nécessité : baisser les yeux aurait tout dit.
— Tu mens mal, dit-elle.
— Je ne mens pas.
Elle retira son doigt. Fit un tour complet autour de moi, lent, comme on inspecte quelque chose qu'on envisage de démonter. Puis elle s'arrêta dans mon dos et attendit. Cinq secondes. Dix.
— Tu mens par omission, dit-elle. Ce n'est pas mieux.
— Il y a des choses qui m'appartiennent, dis-je. Ma voix était posée. Basse. Je ne l'avais pas planifiée ainsi, elle était venue seule, depuis cet endroit compact en moi que j'avais trouvé dans l'ascenseur.
Un silence.
— Répète, dit-elle.
— Il y a des choses qui m'appartiennent, Madame.
Elle ne répondit pas immédiatement. Je l'entendis respirer dans mon dos, régulièrement, sans accélération. Elle encaissait la phrase. Je ne sus pas ce qu'elle en faisait.
— Posture numéro trois, dit-elle enfin. Vingt minutes supplémentaires.
Je ne protestai pas. Je m'installai dans la position suivante, plus contraignante, les bras dans le dos à un angle qui tirait sur les épaules, le buste légèrement incliné vers l'avant. La douleur arriverait vers la huitième minute, je le savais maintenant.
Elle s'assit. Je l'entendis feuilleter quelque chose, peut-être un dossier, peut-être rien du tout. Le temps s'épaissit.
À la huitième minute, mes épaules commencèrent à brûler. Je respirai plus bas, cherchai le rail régulier qu'elle m'avait appris à trouver dans l'inconfort. Je le trouvai. Je m'y tins.
À la quinzième, elle revint vers moi.
— Tu tiens, dit-elle, et ce n'était pas un compliment, plutôt une observation clinique sur quelque chose qui l'irritait.
— Oui, Madame.
— Pourquoi tu tiens ?
Je réfléchis une seconde avant de répondre.
— Parce que ce que je garde ne regarde que moi.
Un autre silence. Plus long que les précédents.
— Assez, dit-elle.
Je me relevai lentement, laissai le sang revenir dans mes épaules. Elle était debout près de la fenêtre, de dos, regardant la rue en contrebas. Ses cheveux roux sur sa nuque dégagée, la ligne droite de son dos sous le tailleur. Elle resta ainsi un moment, et je compris à la qualité de son immobilité qu'elle était en train de décider quelque chose.
Elle se retourna.
Son visage était fermé, impénétrable, mais quelque chose dans le pli de ses lèvres disait qu'elle n'avait pas obtenu ce qu'elle voulait et qu'elle le savait. Elle ne relancerait pas ce soir. Pas parce qu'elle abandonnait, mais parce qu'insister davantage aurait signifié perdre, et perdre n'était pas dans son vocabulaire.
— Viens, dit-elle simplement.
Elle alla s'asseoir sur le canapé. Pas dans le fauteuil cette fois, sur le canapé, et cette différence-là avait un sens. Elle s'installa contre le dossier, remonta sa jupe jusqu'aux hanches avec cette absence totale de cérémonie qui m'avait sidéré la première fois et que je connaissais maintenant comme une langue familière. Elle écarta les jambes.
Sa toison rousse, sa chaleur, son odeur déjà présente dans l'air tiède de l'appartement.
— À genoux, dit-elle.
Je m'agenouillai entre ses cuisses. Elle posa une main dans mes cheveux, pas pour guider encore, juste pour marquer la prise. Je l'approchai, posai ma bouche contre elle, et le goût familier me traversa comme un rappel de tout ce qui avait commencé ici, des semaines plus tôt, un vendredi soir avec un dossier urgent et une porte entrouverte.
Je la connaissais maintenant. Je connaissais ses variations, ses rythmes, les endroits qui la faisaient respirer différemment et ceux qui la faisaient se tendre vers quelque chose. Je pris mon temps. Je travaillai avec précision, cercles lents sur le clitoris, langue plate parfois, pointe parfois, en lisant chaque micro-réaction dans la pression de sa main dans mes cheveux, dans la façon dont ses cuisses se rapprochaient ou s'écartaient.
Elle ne gémissait pas. Elle ne l'avait presque jamais fait. Elle contrôlait son souffle comme elle contrôlait tout, jusqu'à un certain point, jusqu'à l'endroit où le corps prend le dessus sur la volonté.
Je sentis qu'elle approchait de cet endroit.
C'est là qu'elle fit ce que je n'avais pas anticipé, ce que j'aurais dû anticiper pourtant, parce que c'était elle et que rien de ce qu'elle faisait n'était accidentel.
Sa main se resserra dans mes cheveux, me plaça précisément, m'immobilisa. Et sans un mot, sans un signe, elle laissa aller.
Le choc fut immédiat. Chaud, salé, d'une amertume légère, un goût entièrement différent et brutalement intime. Je réalisai dans la première seconde et n'eus pas le temps de reculer, sa main sur ma nuque me maintenait là, ferme, sans brutalité mais sans appel.
Ce n'était pas un accident.
C'était une reprise de contrôle. Froide, calculée, déguisée en abandon. Elle me ramenait à ce qu'elle voulait que je sois : l'objet de ses décisions, pas le sujet des miennes.
Je ne bougeai pas. Je ne protestai pas. Je restai là, le visage contre elle, et je laissai passer ce qu'elle avait choisi de faire passer. Puis, quand elle desserra légèrement sa prise, je repris. Je continuai, méthodique, comme si rien n'avait eu lieu de particulier, comme si c'était une information supplémentaire que j'enregistrais sans commentaire.
Et dans ma tête, pendant ce temps, quelque chose de très calme pensait : tu peux faire ça. Ça ne change rien à ce que je garde.
Elle jouit quelques minutes plus tard, dans ce râle contenu qui lui était propre, les cuisses serrées autour de ma tête, la main crispée dans mes cheveux pour m'immobiliser exactement là où elle le voulait. Son bassin eut deux ou trois soubresauts qu'elle ne contrôla pas. Puis elle se relâcha.
Je restai à genoux, le visage luisant, la bouche pleine de son goût et de ce qu'elle y avait ajouté. Je ne bougeai pas tant qu'elle ne m'y invita pas.
— Debout, dit-elle enfin.
Je me relevai. Elle avait repris sa posture habituelle, jupe réajustée, dos droit, la respiration déjà revenue à sa régularité normale. Elle me regarda un long moment sans rien dire, et dans ce regard il y avait quelque chose que je n'avais pas souvent vu chez elle : une frustration contenue, presque imperceptible, mais réelle.
Elle ne savait pas. Et ce soir, elle avait compris qu'elle ne saurait pas.
— Tu te laves, dit-elle. Puis tu rentres.
Pas de débrief. Pas de résumé de séance, pas de "répète ce que tu as retenu". Elle me renvoyait, et ce renvoi-là était lui-même un aveu, la forme exacte que prenait chez elle quelque chose qui ressemblait, à défaut d'un meilleur mot, à de la défaite.
Je me lavai le visage dans la salle de bains. Me regardai dans le miroir un moment. Le maquillage avait tenu, à peu près. Mes yeux me renvoyaient quelque chose que je reconnus avec une surprise tranquille : j'étais intact.
Elle m'attendait dans le couloir quand je sortis, manteau déjà tenu à bout de bras, la façon dont on signifie une fin sans avoir à la formuler. Je l'enfilai. Récupérai mon sac. Me dirigeai vers la porte.
— Éloi.
Je me retournai. C'était rare qu'elle utilise mon prénom. Suffisamment rare pour que le mot produise toujours un léger effet, comme un interrupteur.
Elle me regarda depuis le couloir, les bras croisés, la lumière tamisée dessinant les taches de rousseur sur ses pommettes.
Elle ne dit rien d'autre. Peut-être qu'elle n'avait pas encore trouvé quoi dire. Peut-être qu'elle avait simplement voulu me voir me retourner.
— Bonne nuit, Madame, dis-je.
J'ouvris la porte et je sortis.
Dans l'ascenseur, je me tins droit. Les portes se refermèrent sur mon reflet, et je regardai cet homme en tenue de femme, maquillage légèrement défait, qui rentrait chez lui avec quelque chose qu'on n'avait pas réussi à lui prendre.
Ce n'était pas de la victoire. Ce n'était pas de la rébellion non plus.
C'était juste un espace. Petit, discret, entièrement à moi.
Et pour la première fois depuis longtemps, ça suffisait.
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