Le Contrat - Chapitre 28: Sans masque
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 28 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 98 792 visites.
Cette histoire de sexe a été affichée 938 fois depuis sa publication.
Couleur du fond :
Le Contrat - Chapitre 28: Sans masque
Le message de Julien était resté sur mon téléphone sans que je le supprime.
Je ne sais pas pourquoi je ne l’avais pas supprimé. Peut-être parce que le supprimer aurait été une façon de décider quelque chose, et je n’étais pas encore capable de décider quoi que ce soit à son sujet. Il était là, trois lignes courtes, et je le relisais parfois sans le vouloir, quand je déverrouillais l’écran pour autre chose et qu’il apparaissait avant que j’aie eu le temps de regarder ailleurs.
« Je suis parti. C’était mieux ainsi. Pour tout le monde je crois. Prends soin de toi. »
Pour tout le monde je crois. Cette phrase-là, surtout. Cette façon de ne pas dire les choses tout en les disant parfaitement.
Je portais ça en allant au bureau. Je le portais dans l’ascenseur, dans l’open space, devant mon écran. Une culpabilité sans bords nets, sans objet précis sur lequel appuyer pour la faire disparaître. Juste ce poids diffus, constant, qui colorait les journées d’une teinte légèrement plus grise que d’habitude.
C’est dans cet état-là, un jeudi matin, que Madame Stella entra dans l’open space.
Elle venait déposer un dossier sur mon bureau, une correction de délai, quelque chose d’ordinaire. Elle traversa l’espace avec cette démarche droite qui aspirait les regards sans les chercher, s’arrêta à hauteur de mon poste, posa quelque chose sur le bureau.
— Éloïse, dit-elle. Le rapport Marchand pour vendredi.
Et elle repartit.
Deux mots. Une correction de délai. Rien d’appuyé, rien qui signalait que ce prénom était autre chose qu’un prénom.
Mais l’open space, lui, avait entendu.
Je sentis les regards avant de les voir. Ce silence d’une demi-seconde pendant lequel les gens autour décident de ce qu’ils vont faire de ce qu’ils viennent d’entendre. Je gardai les yeux sur mon écran. Ma main ne bougea pas.
— Éloïse, répéta Cyril depuis son poste, assez fort pour être entendu. Il ricana.
Thomas, à côté de lui, fit de même.
— Laisse tomber, dit une voix sèche.
Anaïs, du service communication. Je la connaissais à peine, une femme d’une trentaine d’années, brune, qui travaillait en bout de rangée et ne se mêlait généralement pas des conversations de couloir. Elle avait levé les yeux de son écran et regardait Cyril avec cet air de quelqu’un qui énonce un fait plutôt qu’une opinion.
— T’as un dossier à rendre ou t’as que ça à faire ? ajouta-t-elle.
Cyril haussa les épaules, pivota sur sa chaise, reprit son clavier. La parenthèse se referma.
Marc, en face de moi, n’avait pas levé les yeux une seule fois. Il continuait à travailler comme si rien ne s’était passé, et cette indifférence-là était peut-être la réaction la plus propre, celle qui ne demandait rien et ne prenait pas de position.
À onze heures vingt, mon téléphone vibra.
Nadia : « T’inquiète pas pour Cyril. T’as bien géré. »
Je ne répondis pas immédiatement. Mais quelque chose dans ma poitrine se desserrait d’un cran.
Le vendredi fut plus long.
Cyril avait décidé que c’était drôle. Pas méchamment, ou plutôt si, mais avec cette enveloppe de légèreté qui permet de prétendre que c’est de l’humour. Dans la matinée, deux ou trois fois, il laissa tomber le prénom dans des phrases anodines, suffisamment fort pour que les proches entendent, suffisamment bas pour pouvoir faire semblant que c’était pour lui. Thomas suivait, fidèle à cette mécanique des petits groupes où quelqu’un ricane et d’autres trouvent ça suffisant pour en faire autant.
Marc ne ricanait pas. Marc ne regardait pas non plus. Marc existait dans sa propre bulle avec une constance que j’aurais presque admirée si je n’avais pas eu la tête ailleurs.
Ce fut Anaïs qui changea la texture de la journée.
Elle vint s’asseoir à côté de moi à la pause de midi, sans demander, sans expliquer, avec la simplicité de quelqu’un qui a décidé d’être là et n’a pas besoin d’en faire une déclaration. Elle déballa son repas, ouvrit son téléphone, dit quelque chose sur un dossier en cours, et la conversation s’installa naturellement, sans que j’aie eu à la chercher.
— Cyril fait ça avec tout le monde, dit-elle à un moment, entre deux bouchées. Il a besoin qu’on lui rie dessus pour exister. Ignore-le.
— Je l’ignore.
— Je sais. Je te dis juste que t’as raison de le faire.
Elle ne posa pas de questions sur la perruque, sur le tailleur, sur le prénom. Elle parla du dossier communication du trimestre suivant, d’un film qu’elle avait vu le week-end d’avant, d’une exposition en ville qu’elle pensait aller voir. Une conversation normale, avec quelqu’un qui me traitait comme une personne normale.
C’était, ce vendredi-là, la chose la plus étrange et la plus nécessaire qui me soit arrivée.
En fin d’après-midi, alors que je rangeais mes affaires, elle passa près de mon poste.
— Bon week-end, Éloi, dit-elle, simplement.
— Bon week-end, répondis-je.
Elle s’éloigna. Je regardai mon écran encore une seconde, et je compris que quelque chose venait de commencer avec elle, quelque chose de petit et de solide, le début d’une de ces amitiés qui ne font pas de bruit en naissant.
Le vendredi soir, chez Madame Stella.
Elle m’ouvrit la porte, m’évalua d’un regard.
— Ce soir, dit-elle, il y a quelqu’un.
Je reconnus la formule. Je savais ce qu’elle voulait dire.
— D’accord, dis-je.
— Tu connais les règles.
— Oui, Madame.
Il arriva vingt minutes plus tard. Grand, noir, la quarantaine, les épaules larges, un visage calme et fermé que je reconnus immédiatement. Je n’avais pas oublié l’homme qu’elle avait fait venir une première fois, sa carrure, sa façon d’être là sans prendre de place inutile, sa discrétion. Il me regarda entrer dans le salon avec la même sobriété qu’avant, pas de sourire, pas de mise en scène. Juste une présence.
— Lucas, dit Madame Stella, en guise de présentation. Comme si le prénom suffisait à tout poser.
Lucas. Il avait donc un nom.
Madame Stella donna les instructions avec cette économie qui lui était propre. Elle me plaça, m’installa, organisa la scène avec la précision d’un chef d’orchestre qui n’a pas besoin d’élever la voix pour que chacun connaisse sa partition. Lucas suivait ses indications sans commentaire, sans hésitation. Il connaissait le cadre visiblement, et ce cadre-là lui convenait.
Je me retrouvai à genoux sur le tapis, la perruque encore sur la tête, les mains dans le dos.
Lucas s’approcha. Sa main se posa sur ma nuque, ferme, sans brutalité. Madame Stella s’assit dans le fauteuil, légèrement en retrait, et ce positionnement-là disait tout : elle regardait, elle décidait, elle dirigeait sans participer directement ce soir.
— Elle est prête ? demanda Lucas, sans me regarder, en s’adressant à Madame Stella.
Le pronom me traversa d’une façon que je n’attendais pas. Je ne l’avais encore jamais entendu appliqué à moi, pas comme ça, pas dans une phrase ordinaire, posé là sans appuyer dessus comme si c’était une évidence. Venant d’un homme que je connaissais à peine, avec cette voix grave et cette neutralité absolue, ça produisait quelque chose que je n’aurais pas su nommer. Pas du rejet. Pas de l’adhésion non plus. Quelque chose entre les deux, suspendu, qui attendait que je décide quoi en faire.
— Elle apprend, dit Madame Stella. Doucement.
Lucas hocha la tête. Il n’y avait rien de condescendant dans l’échange. Juste deux personnes qui parlaient d’une troisième avec une précision clinique, dans un cadre où cette précision-là était la forme que prenait l’attention.
Ce qui suivit fut lent, méthodique, conduit par les indications discrètes de Madame Stella depuis son fauteuil. Lucas était précis, patient, sans chercher à impressionner. Il travaillait à l’instinct mais avec une retenue qui disait qu’il savait exactement ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait ainsi.
À un moment, Madame Stella se leva, vint se placer derrière moi. Sa main trouva le bord de ma perruque.
— Reste immobile, dit-elle.
Elle la souleva doucement, la posa sur la console derrière elle. Mes cheveux dessous, aplatis, réels. L’air de la pièce sur mon crâne, différent.
Lucas me regarda une seconde. Quelque chose passa dans son regard, pas de la surprise, plutôt une réévaluation tranquille.
— Elle a les cheveux qui poussent bien, dit-il, à Madame Stella.
— Oui, dit-elle. On va s’en occuper.
Cette phrase, dite comme ça, entre eux, par-dessus ma tête, avec cette naturalité absolue, me donna le vertige. Pas un vertige désagréable. Un vertige de quelqu’un qui réalise que quelque chose s’est décidé sans lui, ou plutôt autour de lui, et que ce quelque chose est déjà en train de se produire.
Lucas reprit. Madame Stella resta debout, proche, et continua à les regarder tous les deux depuis cette position particulière, à mi-chemin entre la direction et la présence. De temps en temps, elle disait quelque chose.
— Elle tient mieux qu’avant.
— Elle a appris à respirer.
— Doucement. Laisse-lui le temps.
À chaque phrase, le pronom. Régulier, posé, sans emphase. Lucas l’utilisait naturellement en retour, comme si c’était la langue de cet espace-là, la langue qu’on parle ici.
— Elle est courageuse, dit Lucas à un moment, et il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était pas de la moquerie, quelque chose de presque respectueux.
Je ne dis rien. Je respirai bas. Je tins l’axe. Et dans ma tête, sous la sensation et le vertige et la chaleur, quelque chose de très calme enregistrait tout, archivait, essayait de comprendre ce que c’était que d’être parlé au féminin par deux personnes dans la même pièce, comme une évidence partagée, comme si c’était simplement ce que j’étais.
Quand ce fut terminé, Lucas se rhabilla sans un mot, serra la main de Madame Stella, hocha la tête dans ma direction, sortit. La porte se referma.
Madame Stella vint se placer devant moi. Elle posa deux doigts sous mon menton, régla l’angle.
— Demain matin. Huit heures trente. Tu viendras comme tu es.
Elle me tendit un papier plié. Une adresse, écrite à la main.
— Oui, Madame.
Je rentrai chez moi avec le papier dans ma poche et mes cheveux à l’air, pour la première fois depuis longtemps dans la rue, sans rien au-dessus.
Le lendemain matin, l’adresse me conduisit dans une rue calme, une vitrine discrète, un nom sobre en lettres dorées sur la vitre.
Madame Stella était déjà là, assise dans un fauteuil d’attente, manteau noir, les jambes croisées. Elle se leva quand j’entrai, m’évalua d’un regard, ne dit rien.
Une femme s’approcha depuis le fond du salon, la cinquantaine, tablier blanc, chignon bas.
— C’est elle ? dit-elle à Madame Stella.
— Oui, dit Madame Stella.
On me guida vers le fauteuil. Un tissu fut noué autour de mes épaules. Je regardai devant moi : pas de miroir. Un mur clair, une fenêtre sur le côté, rien d’autre. Je compris que c’était délibéré et que je n’avais pas mon mot à dire là-dessus.
Madame Stella s’assit dans le fauteuil adjacent, légèrement derrière moi. Sa voix, posée, précise :
— Dégager les côtés, garder de la longueur sur le dessus. Une frange travaillée, pas trop courte. Des mèches rousses cuivrées sur le brun naturel. Quelque chose qui tient dans une journée de bureau.
La coiffeuse écoutait, hochait la tête. Elles parlaient de mes cheveux comme d’une matière à travailler.
— Elle a le teint pâle, dit Madame Stella. Les tons chauds lui iront mieux.
Elle. Devant la coiffeuse, devant moi, sans hésitation.
Je regardai le mur devant moi. J’entendis les ciseaux, je sentis les mèches tomber, l’odeur âcre du produit de coloration, la chaleur du casque posé sur ma tête pour le temps de pose. Madame Stella ne parla plus beaucoup pendant ce temps. De temps en temps, la coiffeuse lui posait une question. Elle répondait brièvement. Deux femmes qui s’occupaient d’une troisième.
Quand ce fut terminé, le tissu fut dénouée, secoué. La coiffeuse se redressa, satisfaite.
— Voilà.
Madame Stella vint se placer derrière moi. Je sentis son regard dans mon dos, cette qualité d’attention particulière.
— Bien, dit-elle. C’est bien.
Elle paya. Me tendit mon manteau. Je me levai, l’enfilai, cherchai instinctivement un reflet dans le salon. Rien d’utilisable. Ou plutôt : rien qui m’offrait le temps de regarder vraiment avant que Madame Stella ne soit déjà à la porte.
— On y va.
L’air du dehors était frais, lumineux. Madame Stella marchait légèrement en avance, à ce rythme qu’elle choisissait toujours. Elle m’orientait sans le formuler, par ses choix de direction, par le moment où elle tournait plutôt qu’un autre.
Dans la devanture d’une pharmacie, un éclair. Une silhouette que je ne reconnus pas immédiatement. Des cheveux, une couleur, une forme. Nous avions déjà dépassé.
Dans le reflet d’une banque, plus loin, deux secondes. Assez pour voir que quelque chose avait changé de façon significative. Pas assez pour voir quoi exactement.
Madame Stella choisit ce moment précis pour traverser la rue, ce qui m’éloigna des vitrines. Puis elle s’arrêta devant un café.
— Tu rentres chez toi, dit-elle. Repose-toi.
Elle entra dans le café sans se retourner.
Je restai sur le trottoir une seconde, à regarder la porte se refermer sur elle. Puis je repris ma marche, seule cette fois, dans la rue du samedi matin.
Dans une large vitrine de vêtements, je m’arrêtai malgré moi.
Une femme dans un manteau sombre. Des cheveux bruns avec des mèches rousses cuivrées, une coupe qui dégageait le visage et tombait avec une légèreté que mes cheveux n’avaient jamais eue. Des traits que je connaissais, encadrés autrement, présentés autrement.
Je restai immobile quelques secondes.
Puis je repris ma marche.
Chez moi, je posai mon sac. Je retirai mon manteau. Je gardai mes chaussures encore un moment, sans raison précise.
Puis j’allai dans la salle de bains.
Je m’arrêtai devant le miroir.
Je me regardai.
Longtemps.
Les mèches rousses cuivrées dans le brun naturel. La coupe qui dégageait les tempes, la frange travaillée, légèrement de côté. Mon visage dessous, exactement le même qu’avant, et pourtant présenté dans un cadre si différent qu’il produisait un effet entièrement nouveau.
Pas un déguisement. Pas une perruque qu’on retire avant de dormir. Mes cheveux, ma couleur désormais, ma coupe.
Je n’avais plus de masque.
C’est ça qui me frappa, brutalement, simplement. Je n’avais plus rien à retirer pour redevenir celui que j’étais avant. La guêpière, on l’ôte. Le maquillage, on l’efface. La perruque, on la range dans un tiroir. Mais les mèches rousses et la coupe féminine et la façon dont mes cheveux retombaient maintenant sur mon front, ça ne s’ôtait pas ce soir.
Ni demain.
Je pensai à Julien et à son message. Je pensai à Cyril et à sa façon de laisser tomber le prénom dans l’open space avec ce petit rire satisfait. Je pensai à Lucas qui disait elle avec la même naturel qu’on dit bonjour. Je pensai à Anaïs qui était venue s’asseoir à côté de moi sans faire d’histoire, et à cette douceur-là qui faisait, paradoxalement, presque aussi mal que le reste parce qu’elle révélait à quel point j’en avais besoin.
Tout ça, cette semaine, sur cette semaine.
Les larmes vinrent sans prévenir. Pas un sanglot, pas une crise. Juste les yeux qui débordaient, lentement, sur mes joues. Et cette question, sourde, stable, qui s’installa dans le silence de la salle de bains comme quelque chose qui avait attendu le bon moment pour se formuler :
« Est-ce que ça va trop loin ? »
Je ne répondis pas. Je n’avais pas de réponse. Je restai là, debout devant le miroir, à me regarder pleurer, à regarder les larmes descendre sur le visage de cette personne que je reconnaissais et ne reconnaissais plus en même temps.
Je ne savais pas ce que ces larmes disaient exactement.
Je savais seulement qu’elles étaient vraies.
Je ne sais pas pourquoi je ne l’avais pas supprimé. Peut-être parce que le supprimer aurait été une façon de décider quelque chose, et je n’étais pas encore capable de décider quoi que ce soit à son sujet. Il était là, trois lignes courtes, et je le relisais parfois sans le vouloir, quand je déverrouillais l’écran pour autre chose et qu’il apparaissait avant que j’aie eu le temps de regarder ailleurs.
« Je suis parti. C’était mieux ainsi. Pour tout le monde je crois. Prends soin de toi. »
Pour tout le monde je crois. Cette phrase-là, surtout. Cette façon de ne pas dire les choses tout en les disant parfaitement.
Je portais ça en allant au bureau. Je le portais dans l’ascenseur, dans l’open space, devant mon écran. Une culpabilité sans bords nets, sans objet précis sur lequel appuyer pour la faire disparaître. Juste ce poids diffus, constant, qui colorait les journées d’une teinte légèrement plus grise que d’habitude.
C’est dans cet état-là, un jeudi matin, que Madame Stella entra dans l’open space.
Elle venait déposer un dossier sur mon bureau, une correction de délai, quelque chose d’ordinaire. Elle traversa l’espace avec cette démarche droite qui aspirait les regards sans les chercher, s’arrêta à hauteur de mon poste, posa quelque chose sur le bureau.
— Éloïse, dit-elle. Le rapport Marchand pour vendredi.
Et elle repartit.
Deux mots. Une correction de délai. Rien d’appuyé, rien qui signalait que ce prénom était autre chose qu’un prénom.
Mais l’open space, lui, avait entendu.
Je sentis les regards avant de les voir. Ce silence d’une demi-seconde pendant lequel les gens autour décident de ce qu’ils vont faire de ce qu’ils viennent d’entendre. Je gardai les yeux sur mon écran. Ma main ne bougea pas.
— Éloïse, répéta Cyril depuis son poste, assez fort pour être entendu. Il ricana.
Thomas, à côté de lui, fit de même.
— Laisse tomber, dit une voix sèche.
Anaïs, du service communication. Je la connaissais à peine, une femme d’une trentaine d’années, brune, qui travaillait en bout de rangée et ne se mêlait généralement pas des conversations de couloir. Elle avait levé les yeux de son écran et regardait Cyril avec cet air de quelqu’un qui énonce un fait plutôt qu’une opinion.
— T’as un dossier à rendre ou t’as que ça à faire ? ajouta-t-elle.
Cyril haussa les épaules, pivota sur sa chaise, reprit son clavier. La parenthèse se referma.
Marc, en face de moi, n’avait pas levé les yeux une seule fois. Il continuait à travailler comme si rien ne s’était passé, et cette indifférence-là était peut-être la réaction la plus propre, celle qui ne demandait rien et ne prenait pas de position.
À onze heures vingt, mon téléphone vibra.
Nadia : « T’inquiète pas pour Cyril. T’as bien géré. »
Je ne répondis pas immédiatement. Mais quelque chose dans ma poitrine se desserrait d’un cran.
Le vendredi fut plus long.
Cyril avait décidé que c’était drôle. Pas méchamment, ou plutôt si, mais avec cette enveloppe de légèreté qui permet de prétendre que c’est de l’humour. Dans la matinée, deux ou trois fois, il laissa tomber le prénom dans des phrases anodines, suffisamment fort pour que les proches entendent, suffisamment bas pour pouvoir faire semblant que c’était pour lui. Thomas suivait, fidèle à cette mécanique des petits groupes où quelqu’un ricane et d’autres trouvent ça suffisant pour en faire autant.
Marc ne ricanait pas. Marc ne regardait pas non plus. Marc existait dans sa propre bulle avec une constance que j’aurais presque admirée si je n’avais pas eu la tête ailleurs.
Ce fut Anaïs qui changea la texture de la journée.
Elle vint s’asseoir à côté de moi à la pause de midi, sans demander, sans expliquer, avec la simplicité de quelqu’un qui a décidé d’être là et n’a pas besoin d’en faire une déclaration. Elle déballa son repas, ouvrit son téléphone, dit quelque chose sur un dossier en cours, et la conversation s’installa naturellement, sans que j’aie eu à la chercher.
— Cyril fait ça avec tout le monde, dit-elle à un moment, entre deux bouchées. Il a besoin qu’on lui rie dessus pour exister. Ignore-le.
— Je l’ignore.
— Je sais. Je te dis juste que t’as raison de le faire.
Elle ne posa pas de questions sur la perruque, sur le tailleur, sur le prénom. Elle parla du dossier communication du trimestre suivant, d’un film qu’elle avait vu le week-end d’avant, d’une exposition en ville qu’elle pensait aller voir. Une conversation normale, avec quelqu’un qui me traitait comme une personne normale.
C’était, ce vendredi-là, la chose la plus étrange et la plus nécessaire qui me soit arrivée.
En fin d’après-midi, alors que je rangeais mes affaires, elle passa près de mon poste.
— Bon week-end, Éloi, dit-elle, simplement.
— Bon week-end, répondis-je.
Elle s’éloigna. Je regardai mon écran encore une seconde, et je compris que quelque chose venait de commencer avec elle, quelque chose de petit et de solide, le début d’une de ces amitiés qui ne font pas de bruit en naissant.
Le vendredi soir, chez Madame Stella.
Elle m’ouvrit la porte, m’évalua d’un regard.
— Ce soir, dit-elle, il y a quelqu’un.
Je reconnus la formule. Je savais ce qu’elle voulait dire.
— D’accord, dis-je.
— Tu connais les règles.
— Oui, Madame.
Il arriva vingt minutes plus tard. Grand, noir, la quarantaine, les épaules larges, un visage calme et fermé que je reconnus immédiatement. Je n’avais pas oublié l’homme qu’elle avait fait venir une première fois, sa carrure, sa façon d’être là sans prendre de place inutile, sa discrétion. Il me regarda entrer dans le salon avec la même sobriété qu’avant, pas de sourire, pas de mise en scène. Juste une présence.
— Lucas, dit Madame Stella, en guise de présentation. Comme si le prénom suffisait à tout poser.
Lucas. Il avait donc un nom.
Madame Stella donna les instructions avec cette économie qui lui était propre. Elle me plaça, m’installa, organisa la scène avec la précision d’un chef d’orchestre qui n’a pas besoin d’élever la voix pour que chacun connaisse sa partition. Lucas suivait ses indications sans commentaire, sans hésitation. Il connaissait le cadre visiblement, et ce cadre-là lui convenait.
Je me retrouvai à genoux sur le tapis, la perruque encore sur la tête, les mains dans le dos.
Lucas s’approcha. Sa main se posa sur ma nuque, ferme, sans brutalité. Madame Stella s’assit dans le fauteuil, légèrement en retrait, et ce positionnement-là disait tout : elle regardait, elle décidait, elle dirigeait sans participer directement ce soir.
— Elle est prête ? demanda Lucas, sans me regarder, en s’adressant à Madame Stella.
Le pronom me traversa d’une façon que je n’attendais pas. Je ne l’avais encore jamais entendu appliqué à moi, pas comme ça, pas dans une phrase ordinaire, posé là sans appuyer dessus comme si c’était une évidence. Venant d’un homme que je connaissais à peine, avec cette voix grave et cette neutralité absolue, ça produisait quelque chose que je n’aurais pas su nommer. Pas du rejet. Pas de l’adhésion non plus. Quelque chose entre les deux, suspendu, qui attendait que je décide quoi en faire.
— Elle apprend, dit Madame Stella. Doucement.
Lucas hocha la tête. Il n’y avait rien de condescendant dans l’échange. Juste deux personnes qui parlaient d’une troisième avec une précision clinique, dans un cadre où cette précision-là était la forme que prenait l’attention.
Ce qui suivit fut lent, méthodique, conduit par les indications discrètes de Madame Stella depuis son fauteuil. Lucas était précis, patient, sans chercher à impressionner. Il travaillait à l’instinct mais avec une retenue qui disait qu’il savait exactement ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait ainsi.
À un moment, Madame Stella se leva, vint se placer derrière moi. Sa main trouva le bord de ma perruque.
— Reste immobile, dit-elle.
Elle la souleva doucement, la posa sur la console derrière elle. Mes cheveux dessous, aplatis, réels. L’air de la pièce sur mon crâne, différent.
Lucas me regarda une seconde. Quelque chose passa dans son regard, pas de la surprise, plutôt une réévaluation tranquille.
— Elle a les cheveux qui poussent bien, dit-il, à Madame Stella.
— Oui, dit-elle. On va s’en occuper.
Cette phrase, dite comme ça, entre eux, par-dessus ma tête, avec cette naturalité absolue, me donna le vertige. Pas un vertige désagréable. Un vertige de quelqu’un qui réalise que quelque chose s’est décidé sans lui, ou plutôt autour de lui, et que ce quelque chose est déjà en train de se produire.
Lucas reprit. Madame Stella resta debout, proche, et continua à les regarder tous les deux depuis cette position particulière, à mi-chemin entre la direction et la présence. De temps en temps, elle disait quelque chose.
— Elle tient mieux qu’avant.
— Elle a appris à respirer.
— Doucement. Laisse-lui le temps.
À chaque phrase, le pronom. Régulier, posé, sans emphase. Lucas l’utilisait naturellement en retour, comme si c’était la langue de cet espace-là, la langue qu’on parle ici.
— Elle est courageuse, dit Lucas à un moment, et il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était pas de la moquerie, quelque chose de presque respectueux.
Je ne dis rien. Je respirai bas. Je tins l’axe. Et dans ma tête, sous la sensation et le vertige et la chaleur, quelque chose de très calme enregistrait tout, archivait, essayait de comprendre ce que c’était que d’être parlé au féminin par deux personnes dans la même pièce, comme une évidence partagée, comme si c’était simplement ce que j’étais.
Quand ce fut terminé, Lucas se rhabilla sans un mot, serra la main de Madame Stella, hocha la tête dans ma direction, sortit. La porte se referma.
Madame Stella vint se placer devant moi. Elle posa deux doigts sous mon menton, régla l’angle.
— Demain matin. Huit heures trente. Tu viendras comme tu es.
Elle me tendit un papier plié. Une adresse, écrite à la main.
— Oui, Madame.
Je rentrai chez moi avec le papier dans ma poche et mes cheveux à l’air, pour la première fois depuis longtemps dans la rue, sans rien au-dessus.
Le lendemain matin, l’adresse me conduisit dans une rue calme, une vitrine discrète, un nom sobre en lettres dorées sur la vitre.
Madame Stella était déjà là, assise dans un fauteuil d’attente, manteau noir, les jambes croisées. Elle se leva quand j’entrai, m’évalua d’un regard, ne dit rien.
Une femme s’approcha depuis le fond du salon, la cinquantaine, tablier blanc, chignon bas.
— C’est elle ? dit-elle à Madame Stella.
— Oui, dit Madame Stella.
On me guida vers le fauteuil. Un tissu fut noué autour de mes épaules. Je regardai devant moi : pas de miroir. Un mur clair, une fenêtre sur le côté, rien d’autre. Je compris que c’était délibéré et que je n’avais pas mon mot à dire là-dessus.
Madame Stella s’assit dans le fauteuil adjacent, légèrement derrière moi. Sa voix, posée, précise :
— Dégager les côtés, garder de la longueur sur le dessus. Une frange travaillée, pas trop courte. Des mèches rousses cuivrées sur le brun naturel. Quelque chose qui tient dans une journée de bureau.
La coiffeuse écoutait, hochait la tête. Elles parlaient de mes cheveux comme d’une matière à travailler.
— Elle a le teint pâle, dit Madame Stella. Les tons chauds lui iront mieux.
Elle. Devant la coiffeuse, devant moi, sans hésitation.
Je regardai le mur devant moi. J’entendis les ciseaux, je sentis les mèches tomber, l’odeur âcre du produit de coloration, la chaleur du casque posé sur ma tête pour le temps de pose. Madame Stella ne parla plus beaucoup pendant ce temps. De temps en temps, la coiffeuse lui posait une question. Elle répondait brièvement. Deux femmes qui s’occupaient d’une troisième.
Quand ce fut terminé, le tissu fut dénouée, secoué. La coiffeuse se redressa, satisfaite.
— Voilà.
Madame Stella vint se placer derrière moi. Je sentis son regard dans mon dos, cette qualité d’attention particulière.
— Bien, dit-elle. C’est bien.
Elle paya. Me tendit mon manteau. Je me levai, l’enfilai, cherchai instinctivement un reflet dans le salon. Rien d’utilisable. Ou plutôt : rien qui m’offrait le temps de regarder vraiment avant que Madame Stella ne soit déjà à la porte.
— On y va.
L’air du dehors était frais, lumineux. Madame Stella marchait légèrement en avance, à ce rythme qu’elle choisissait toujours. Elle m’orientait sans le formuler, par ses choix de direction, par le moment où elle tournait plutôt qu’un autre.
Dans la devanture d’une pharmacie, un éclair. Une silhouette que je ne reconnus pas immédiatement. Des cheveux, une couleur, une forme. Nous avions déjà dépassé.
Dans le reflet d’une banque, plus loin, deux secondes. Assez pour voir que quelque chose avait changé de façon significative. Pas assez pour voir quoi exactement.
Madame Stella choisit ce moment précis pour traverser la rue, ce qui m’éloigna des vitrines. Puis elle s’arrêta devant un café.
— Tu rentres chez toi, dit-elle. Repose-toi.
Elle entra dans le café sans se retourner.
Je restai sur le trottoir une seconde, à regarder la porte se refermer sur elle. Puis je repris ma marche, seule cette fois, dans la rue du samedi matin.
Dans une large vitrine de vêtements, je m’arrêtai malgré moi.
Une femme dans un manteau sombre. Des cheveux bruns avec des mèches rousses cuivrées, une coupe qui dégageait le visage et tombait avec une légèreté que mes cheveux n’avaient jamais eue. Des traits que je connaissais, encadrés autrement, présentés autrement.
Je restai immobile quelques secondes.
Puis je repris ma marche.
Chez moi, je posai mon sac. Je retirai mon manteau. Je gardai mes chaussures encore un moment, sans raison précise.
Puis j’allai dans la salle de bains.
Je m’arrêtai devant le miroir.
Je me regardai.
Longtemps.
Les mèches rousses cuivrées dans le brun naturel. La coupe qui dégageait les tempes, la frange travaillée, légèrement de côté. Mon visage dessous, exactement le même qu’avant, et pourtant présenté dans un cadre si différent qu’il produisait un effet entièrement nouveau.
Pas un déguisement. Pas une perruque qu’on retire avant de dormir. Mes cheveux, ma couleur désormais, ma coupe.
Je n’avais plus de masque.
C’est ça qui me frappa, brutalement, simplement. Je n’avais plus rien à retirer pour redevenir celui que j’étais avant. La guêpière, on l’ôte. Le maquillage, on l’efface. La perruque, on la range dans un tiroir. Mais les mèches rousses et la coupe féminine et la façon dont mes cheveux retombaient maintenant sur mon front, ça ne s’ôtait pas ce soir.
Ni demain.
Je pensai à Julien et à son message. Je pensai à Cyril et à sa façon de laisser tomber le prénom dans l’open space avec ce petit rire satisfait. Je pensai à Lucas qui disait elle avec la même naturel qu’on dit bonjour. Je pensai à Anaïs qui était venue s’asseoir à côté de moi sans faire d’histoire, et à cette douceur-là qui faisait, paradoxalement, presque aussi mal que le reste parce qu’elle révélait à quel point j’en avais besoin.
Tout ça, cette semaine, sur cette semaine.
Les larmes vinrent sans prévenir. Pas un sanglot, pas une crise. Juste les yeux qui débordaient, lentement, sur mes joues. Et cette question, sourde, stable, qui s’installa dans le silence de la salle de bains comme quelque chose qui avait attendu le bon moment pour se formuler :
« Est-ce que ça va trop loin ? »
Je ne répondis pas. Je n’avais pas de réponse. Je restai là, debout devant le miroir, à me regarder pleurer, à regarder les larmes descendre sur le visage de cette personne que je reconnaissais et ne reconnaissais plus en même temps.
Je ne savais pas ce que ces larmes disaient exactement.
Je savais seulement qu’elles étaient vraies.
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
2 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
On attend la suite avec impatience.
(on aurait envie parfois de détails plus croustillants)
(on aurait envie parfois de détails plus croustillants)
Cette série est toujours aussi délectable à lire. J'adore la description et la lente évolution d'Éloi/Éloïse.
On voudrait encore une multitude d'épisodes.
Thierry
On voudrait encore une multitude d'épisodes.
Thierry
