Lena et le monde

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Lena et le monde Histoire érotique Publiée sur HDS le 24-07-2026 dans la catégorie Dans la zone rouge
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Lena et le monde
temps de lecture ~ 45 minutes

Prologue

Lena avait une façon à elle de regarder les gens sans qu'ils le sachent.

Pas en coin, pas à la dérobée. Frontalement, posément, avec la patience tranquille de quelqu'un qui a appris à cadrer avant de déclencher. Trois ans à l'école des Beaux-Arts, spécialité photographie documentaire, lui avaient donné ça : la capacité de fixer le réel sans ciller, d'en absorber la texture avant même d'avoir décidé quoi en faire. Elle avait arrêté la photo argentique quand les algorithmes avaient commencé à manger le monde, mais l'œil était resté.

Marc, lui, était monté de Lyon à vingt-deux ans avec deux disques durs et un Macbook Pro reconditionné. Il montait des vidéos pour des agences, des clips pour des groupes sans label, des courts-métrages pour des réalisateurs sans budget. Il avait rencontré Lena sur un tournage de rien du tout, un samedi de novembre, dans un entrepôt de Pantin transformé en studio pour deux heures. Elle portait un manteau beige trop grand pour elle et tenait son café à deux mains. Il avait remarqué ses yeux avant son visage.

Ils n'avaient jamais couché ensemble. Pas par manque d'envie, plutôt par excès de lucidité mutuelle : ils savaient tous les deux que quelque chose de solide les reliait, quelque chose qui survivrait mal à la précipitation.

L'idée était venue un soir de mars, dans l'appartement de Lena, rue du Faubourg-Saint-Denis, pendant qu'ils regardaient des compilations de réactions publiques sur l'ordinateur posé entre eux sur le lit.

« Les gens ne regardent plus rien, avait dit Lena. Ils sont là, à deux mètres les uns des autres, et ils voient rien. »

Marc avait posé son verre. Il l'avait regardée.

« Alors montre-leur quelque chose. »

Le silence qui avait suivi n'était pas un vide. C'était le genre de silence où une décision prend forme sans qu'on ait besoin de la formuler. Lena avait bu une gorgée de vin, les yeux dans les siens. Puis elle avait souri, lentement, de ce sourire qu'il connaissait bien, celui qui précédait toujours les choses sérieuses.

Ils avaient commencé à planifier le lendemain matin.

Le projet s'appelait, provisoirement, Le monde ne regarde pas. Une série de vidéos documentaires sur l'espace public, l'indifférence urbaine, la présence des corps dans les lieux collectifs. C'est ce qu'ils se disaient, en tout cas. C'est ce qu'ils notaient dans le carnet moleskine que Marc avait sorti de son sac. Mais sous les notes propres et les schémas de cadrage, il y avait autre chose, quelque chose qu'ils n'écrivaient pas, quelque chose qui vivait entre les mots, dans la façon dont Lena parlait de son corps comme d'un outil, dans la façon dont Marc écoutait sans détourner les yeux.

Elle était grande, Lena. Un mètre soixante-douze, épaules larges pour une femme, hanches étroites, la silhouette de quelqu'un qui marche beaucoup. Sa poitrine était pleine, ferme, bien proportionnée par rapport au reste, le genre de corps qui crée un léger décalage chez ceux qui la regardent pour la première fois. Elle le savait depuis l'adolescence. Elle avait appris à vivre avec ce savoir sans en faire ni une honte ni une arme, simplement un fait, une donnée du réel à intégrer dans le cadre.

Marc avait les mains longues, la voix basse, une façon de tenir une caméra qui ressemblait à une conversation. Il ne filmait pas les choses, il les accompagnait. Lena avait toujours aimé ça chez lui, cette discrétion dans le geste, cette manière d'être présent sans s'imposer.

Le premier repérage eut lieu un mercredi après-midi.

Ils prirent le RER jusqu'à La Défense, marchèrent dans la galerie marchande des Quatre-Temps pendant deux heures, évalua les flux, les angles, les zones d'ombre et les zones de lumière. Marc filmait à la volée, touriste simulé, l'iPhone dans la poche ou à la main, désinvolte. Lena regardait. Elle regardait les gens qui ne regardaient pas.

« Là, dit-elle en s'arrêtant devant une vitrine de téléphonie. Entre le pilier et l'escalator. Quand la foule remonte, tout le monde a les yeux en l'air ou sur l'écran. »

Marc avait filmé l'endroit sans répondre. Puis il s'était tourné vers elle.

« Tu es sûre ? »

Elle avait répondu sans hésiter.

« Non. C'est pour ça que je veux essayer. »

***

Chapitre I — Les Quatre-Temps, un mercredi

Ils revinrent le mercredi suivant, à seize heures.

L'heure était calculée : assez tard pour que la galerie soit pleine, assez tôt pour que la lumière artificielle des enseignes soit à son maximum avant que le jour ne tombe dehors. Marc portait un sac à dos, un Leica autour du cou en guise de couverture, l'iPhone dans la poche droite de sa veste, déjà ouvert sur l'application caméra. Lena portait un chemisier blanc, boutonné jusqu'au troisième bouton, un jean étroit, des baskets blanches. Rien qui attire l'œil. Tout qui permette de disparaître dans la foule.

Ils ne se parlèrent presque pas dans le RER.

Lena regardait par la vitre le tunnel défiler, les mains posées à plat sur ses cuisses. Marc l'observait de profil, la façon dont elle respirait régulièrement, sans agitation visible. Il savait qu'elle n'avait pas peur, ou plutôt que sa peur à elle ressemblait à du calme chez les autres. Il l'avait vue comme ça avant un vernissage, avant une présentation importante, toujours ce même état, une concentration tranquille qui lui fermait le visage et lui allumait les yeux.

Il se demanda ce qu'elle ressentait exactement. Il ne lui posa pas la question.

La galerie les absorba dès les premières marches. Le bruit d'abord, le brouhaha multiplié par les plafonds hauts, les conversations superposées, les annonces sonores, le sol en marbre qui renvoyait tout vers le haut. Puis l'odeur, neutralisée, climatisée, cette absence d'odeur propre aux centres commerciaux qui finit par avoir sa propre texture. Ils marchèrent côte à côte sans se toucher, Marc légèrement en retrait.

Ils firent un premier tour complet. Lena repéra la zone qu'elle avait identifiée la semaine précédente : un pilier carré entre une boutique de téléphonie et l'escalator montant, un angle mort relatif, un flux de passants qui remontaient vers le niveau supérieur avec les yeux levés sur les enseignes ou baissés sur leur téléphone. Personne ne stationnait là. C'était un espace de passage pur.

Ils s'installèrent à proximité, feignant d'examiner la vitrine d'une boutique de sport. Marc sortit l'iPhone, vérifia l'angle, la mise au point automatique.

« Deux minutes », dit-il.

Lena hocha la tête. Elle s'éloigna de quelques pas, se plaça devant le pilier, dos à la boutique de téléphonie. La foule passait devant elle sans la voir. Un couple avec une poussette, trois adolescents, une femme seule en manteau rouge, un homme d'affaires le regard rivé sur son écran. Personne ne leva les yeux.

Marc la filmait déjà.

Elle laissa venir encore une vague de passants. Puis, dans l'intervalle bref qui suivit, quand le flux se réduisit à quelques silhouettes dispersées, elle porta les mains à son chemisier et défit les quatre boutons du bas d'un mouvement continu, sans précipitation. Le tissu s'ouvrit. Elle l'écarta des deux mains, largement, les bords ramenés sur les côtés.

Sa poitrine apparut dans la lumière froide des néons.

Ronde, pleine, la peau légèrement hâlée, les mamelons sombres au repos. Elle tint la position cinq secondes, peut-être six, le regard droit devant elle, ce regard qu'elle avait en permanence, calme et frontal, comme si le monde entier était un sujet à observer.

Puis elle reboutonna. Quatre boutons, même rythme, même geste.

La foule avait continué de passer. Personne n'avait regardé.

Marc coupa l'enregistrement. Il traversa les quelques mètres qui les séparaient, s'arrêta à côté d'elle sans la toucher.

« C'est dans la boîte », dit-il.

Lena expira lentement. Il vit ses épaules descendre d'un cran.

« Je pensais que ce serait moins fort », dit-elle.

Pas de la peur dans sa voix. Autre chose. Une sorte d'éveil, la surprise d'une sensation qu'on n'avait pas prévue aussi précisément. Marc ne répondit pas tout de suite. Il regardait le pilier, l'escalator, les gens qui continuaient de monter sans rien savoir de ce qui venait de se passer à deux mètres d'eux.

« Le monde n'a pas regardé, dit-il.

— Non. »

Il y eut un silence.

« On recommence ? » dit-il.

Lena sourit. Ce sourire lent, de côté, celui qui précédait les choses sérieuses.

« On recommence. »

Ils restèrent deux heures dans la galerie. Trois nouvelles expositions, chacune légèrement plus longue que la précédente, chacune dans une zone différente. Devant la fontaine au niveau deux, Lena s'exposa pendant une dizaine de secondes, le temps que deux hommes d'une quarantaine d'années passent à moins d'un mètre sans tourner la tête. Dans l'allée centrale, face à un groupe de jeunes femmes absorbées dans leurs téléphones, elle tint quinze secondes, le chemisier ouvert, le buste droit, le visage neutre. Aucun regard.

La quatrième fois fut différente.

Ils étaient près de l'entrée principale, dans un couloir légèrement moins fréquenté, quand un homme d'une cinquantaine d'années s'arrêta pour regarder sa montre à deux mètres d'eux. Lena avait déjà commencé le geste. Elle ne s'arrêta pas. L'homme leva les yeux, vit, cilla. Son regard descendit sur la poitrine nue, remonta sur le visage, redescendit. Il ne bougea pas. Il ne dit rien. Pendant trois secondes entières, ils se regardèrent, elle debout dans son chemisier ouvert, lui figé avec sa montre au poignet.

Puis il s'éloigna d'un pas vif, sans se retourner.

Lena reboutonna. Ses mains ne tremblaient pas.

« Il a regardé », dit Marc à mi-voix.

« Il a regardé. »

Dans le RER du retour, elle posa la tête contre la vitre et ferma les yeux. Marc regardait le tunnel. Il devinait sans la voir la chaleur qui persistait dans son visage, une légère coloration sur les pommettes, le souffle un peu plus court que d'habitude. Il ne dit rien. Il n'avait pas besoin de dire quelque chose.

À la station Châtelet, quand ils remontèrent sur le quai, Lena glissa sa main dans la sienne une seconde, juste une seconde, puis la retira.

Ce fut tout pour ce soir-là.

***

Chapitre II — Gare Saint-Lazare, un vendredi soir

Deux semaines passèrent.

Deux semaines pendant lesquelles Marc monta le premier rushes, construisit une structure, tria les plans. Il y avait peu de matière utilisable, techniquement parlant, les angles n'étaient pas toujours bons, la lumière des néons écrasait les couleurs. Mais il y avait quelque chose dans les images, quelque chose de difficile à nommer, une tension entre le corps de Lena et l'indifférence du monde autour d'elle, un contraste qui fonctionnait sans qu'on ait besoin de l'expliquer.

Il lui envoya un montage de deux minutes trente. Elle le regarda trois fois.

Le lendemain matin elle lui écrivit : Plus long. Plus près. Et cette fois on assume.

Ils choisirent Saint-Lazare un vendredi, à dix-neuf heures, plein flux du retour de bureau.

La gare à cette heure-là est une machine à broyer le temps. Les gens n'y sont pas, ils y transitent, le regard sur les panneaux d'affichage, l'oreille tendue vers les annonces, le corps orienté vers le prochain quai. C'est un endroit où personne n'a de raison de s'arrêter sur vous. Lena avait bien choisi.

Elle portait ce soir-là une veste légère sur rien, fermée par deux boutons à la taille, les bords qui se rejoignaient juste en dessous de la poitrine. En dessous, rien. Marc le savait parce qu'elle le lui avait dit dans le métro, simplement, comme une information technique.

Il portait la petite caméra Sony, compacte, qu'il tenait à bout de bras ou glissait contre sa hanche selon les moments. L'iPhone restait en poche pour les angles complémentaires.

Ils entrèrent par le boulevard Haussmann, traversèrent le hall principal, se laissèrent porter par le flux. Marc filmait en continu, touriste simulé, la caméra orientée vers les panneaux ou les verrières. Lena marchait devant lui, dans la foule, à trois ou quatre mètres. Ils avaient répété ça, ne pas être côte à côte, lui laisser de l'espace, filmer depuis une distance qui donne de la profondeur de champ.

Elle s'arrêta près du panneau central, sous les grandes lettres lumineuses des destinations. La foule tournait autour d'elle comme l'eau autour d'un rocher. Elle leva les yeux vers le panneau, la tête légèrement renversée, les cheveux blonds dans la lumière jaune, et défit les deux boutons d'un geste parfaitement ordinaire, le genre de geste qu'on ferait pour ajuster une veste ou chercher quelque chose dans une poche.

La veste s'ouvrit.

Sa poitrine nue apparut au milieu de la gare.

Marc filmait à quinze mètres, la caméra au niveau de la hanche, l'objectif orienté vers elle. Il vit sur le petit écran basculant le corps de Lena dans la lumière des panneaux, les seins pleins, la peau lisse, le nombril dans l'ombre sous le bord de la veste encore tenue ouverte par ses deux mains, et autour d'elle la foule qui continuait de circuler, les valises à roulettes, les costumes, les manteaux.

Pendant dix secondes, personne ne regarda.

Puis un homme en costume gris, la quarantaine, un attaché-case à la main, s'arrêta net à deux mètres d'elle. Son regard tomba sur sa poitrine, remonta sur son visage. Il ne dit rien. Il ne bougea pas. Lena le regarda dans les yeux, sans sourire, sans expression particulière, juste ce regard posé et direct qu'elle avait en toutes circonstances. L'homme cilla deux fois, puis reprit sa marche d'un pas légèrement trop rapide.

Une femme d'une trentaine d'années remarqua à son tour. Elle ralentit, regarda, détourna les yeux immédiatement avec une expression impossible à déchiffrer, ni choquée ni amusée, simplement surprise de voir quelque chose qu'elle n'avait pas prévu de voir.

Lena tint encore cinq secondes. Puis elle ferma la veste, reboutonna, reprit sa marche.

Marc la rejoignit vers la sortie Cour de Rome. Ils ne s'arrêtèrent pas, continuèrent de marcher côte à côte dans le flux.

« L'homme au costume a regardé longtemps », dit-il.

« Je sais. Je l'ai vu. »

Sa voix était stable mais il entendit dessous quelque chose de légèrement altéré, une vibration sourde, comme une note tenue trop longtemps.

Ils firent trois autres passages dans la gare ce soir-là.

Au deuxième passage, Lena choisit la salle des pas perdus, moins de monde mais des gens qui attendaient, debout ou assis, avec du temps devant eux et les yeux qui cherchaient quelque chose à regarder. Elle ouvrit la veste et cette fois resta immobile près d'une colonne pendant vingt secondes. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, assis sur un banc avec un sac à dos entre les genoux, leva les yeux vers elle et ne les baissa plus. Il regardait avec une franchise totale, sans faire semblant de regarder ailleurs, le visage légèrement ouvert, une sorte d'incrédulité tranquille. Quand Lena ferma la veste, il sourit, juste un peu, et inclina la tête comme pour saluer.

Elle lui rendit son sourire.

Marc avait tout filmé.

Au troisième passage, quelque chose d'imprévu arriva.

Ils traversaient le couloir qui mène aux grandes lignes quand deux agents de sécurité remontèrent le flux en sens inverse. Marc les vit le premier et porta la caméra vers le haut, feignant de filmer les verrières. Lena les vit à son tour, les deux hommes en uniforme bleu qui avançaient dans leur direction, l'un parlant dans son oreillette. Elle reboutonna d'un geste calme et continua de marcher, le regard droit, le pas régulier, une femme ordinaire dans une foule ordinaire.

Les deux agents passèrent à moins d'un mètre sans la regarder.

Ils se retrouvèrent à l'air libre sur le parvis, dans le bruit de la rue et la lumière des lampadaires. Lena s'arrêta sur le trottoir et souffla lentement par le nez.

Marc s'arrêta à côté d'elle.

« Le cœur ? » dit-il.

« Oui. »

Il ne dit rien de plus. Il savait à quoi ressemblait l'adrénaline sur elle.

Ils prirent un verre dans le bar le plus proche, au comptoir, sans s'asseoir. Lena commanda un whisky, ce qu'elle ne faisait jamais d'habitude. Marc commanda la même chose et ils burent en silence pendant une minute, coudes sur le zinc, les épaules qui se touchaient presque.

« La prochaine fois, dit Lena, je veux que les gens voient que c'est voulu. Pas un accident. Pas un oubli. Quelque chose de délibéré. »

Marc tourna légèrement la tête vers elle.

« Ça change tout. »

« Je sais. »

Elle finit son verre. Posa le verre sur le comptoir avec un bruit net.

« C'est pour ça que je veux le faire. »

***

Chapitre III — Le bar, un samedi

Les deux premières vidéos étaient en ligne depuis dix jours.

Marc les avait montées avec soin, le genre de soin qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, les coupes nettes, la musique choisie pour ne pas écraser les sons d'ambiance, le son de la galerie marchande gardé tel quel avec ses échos et ses annonces, le brouhaha de la gare maintenu sous les images. Il avait hésité sur le titre, finalement opté pour quelque chose de simple : Le monde ne regarde pas, épisode 1. Lena avait insisté pour qu'il n'y ait pas de texte explicatif, pas de commentaire, rien que les images et leur propre logique.

La première vidéo avait fait quatre mille vues en quarante-huit heures. La deuxième, mise en ligne trois jours plus tard, en avait fait onze mille en vingt-quatre heures.

Les commentaires étaient un mélange prévisible. Des gens fascinés qui demandaient la suite, des gens choqués qui prédisaient des ennuis, des gens qui cherchaient à identifier la gare, le centre commercial, la femme. Quelques comptes de médias alternatifs avaient partagé sans demander. Un journaliste indépendant avait écrit trois paragraphes sur le projet, le qualifiant de performance artistique urbaine, ce qui avait fait rire Lena quand elle l'avait lu, d'un rire bref et sincère.

Elle lisait tous les commentaires. Marc le savait parce qu'il la voyait sur son téléphone, le soir, les yeux sur l'écran, le visage neutre mais attentif. Il ne lui demandait pas ce qu'elle en pensait. Il attendait qu'elle le dise.

Un soir elle avait posé le téléphone sur la table et dit : « Ils veulent voir plus. »

Marc avait levé les yeux de son ordinateur.

« Et toi ? »

Elle avait réfléchi une vraie seconde.

« Moi aussi. »

Le bar s'appelait Le Sultane, rue Oberkampf, un endroit qu'ils connaissaient tous les deux depuis des années, ni club ni restaurant, quelque chose entre les deux, de la musique sans être une boîte, de la lumière tamisée sans être un lounge, une clientèle de trentenaires qui buvaient sérieusement et se parlaient à voix haute pour couvrir le son. Un endroit où les corps se touchaient par nécessité spatiale et où personne ne s'en formalisait.

Ils arrivèrent à vingt-deux heures trente.

Lena portait une chemise blanche à manches longues, serrée à la taille par une fine ceinture, déboutonnée du col jusqu'au sternum. En dessous, rien, comme d'habitude maintenant. Marc portait la Sony à l'épaule, cette fois sans chercher à la dissimuler. Ils avaient décidé ça ensemble : à partir de ce soir, la caméra était visible. Pas exhibée, pas brandie, mais visible. Une caméra dans un bar un samedi soir n'était pas une anomalie.

La salle était pleine, bruyante, chaude. L'odeur de bière et de transpiration légère, des parfums mélangés, la fumée qui entrait par bouffées depuis la terrasse chaque fois que la porte s'ouvrait. Ils se frayèrent un chemin jusqu'au bar, commandèrent, se retournèrent face à la salle.

Lena but une gorgée, posa son verre, et défit deux boutons supplémentaires.

La chemise s'ouvrit jusqu'au nombril. Les bords du tissu retombèrent de chaque côté, laissant visible la totalité de sa poitrine dans la lumière orange du bar, les seins ronds et fermes, la peau lisse dans la chaleur de la salle. Elle ne fit aucun geste pour attirer l'attention. Elle but une nouvelle gorgée de son verre, les yeux sur la salle.

Marc filmait depuis sa droite, la caméra au niveau de la hanche, cadrant large.

Les premières réactions vinrent de la gauche. Deux hommes accoudés au bar, la trentaine, qui parlaient et riaient, l'un d'eux tourna la tête vers elle par hasard et s'arrêta de parler. Son ami suivit son regard. Ils restèrent silencieux deux secondes, puis le premier dit quelque chose à voix basse que Marc n'entendit pas, et ils sourirent tous les deux, un sourire sans hostilité, plutôt l'expression de quelqu'un à qui il arrive quelque chose d'inattendu et d'agréable.

Lena les regarda. Elle ne sourit pas immédiatement, laissa le regard durer, puis inclina légèrement la tête, une reconnaissance sobre.

L'un des deux hommes leva son verre dans sa direction. Elle leva le sien.

Plus loin dans la salle, une femme d'une trentaine d'années remarqua à son tour, dit quelque chose à son amie, qui se retourna. Elles regardèrent toutes les deux, sans chuchoter, avec une curiosité directe. L'une d'elles sourit à Lena avec une expression qu'il était difficile de qualifier autrement que de complice.

Marc filmait tout.

Lena resta ainsi une dizaine de minutes, la chemise ouverte, le dos appuyé au bar, buvant son verre avec une décontraction qui n'était pas totalement feinte mais pas totalement naturelle non plus. Il sentait à sa façon de tenir son verre, les doigts légèrement serrés sur le verre, qu'une partie d'elle était en alerte permanente, attentive à chaque regard, à chaque déplacement dans la salle.

Ce fut le barman qui changea quelque chose.

Un homme de vingt-cinq ans environ, les bras tatoués jusqu'aux coudes, qui passait derrière le comptoir avec des verres à ranger. Il s'arrêta devant Lena, posa les verres, et la regarda avec une franchise totale.

« Belle soirée », dit-il.

Lena sourit vraiment pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés.

« Très belle. »

Le barman repartit sans rien ajouter. Mais il revint deux minutes plus tard, s'arrêta à nouveau devant elle sous prétexte d'essuyer le comptoir.

« Vous filmez pour quoi ? » dit-il en regardant Marc.

« Un projet », dit Marc.

Le barman hocha la tête, l'air de quelqu'un qui comprend sans avoir besoin de détails supplémentaires. Il regarda Lena.

« Les gens ont l'air d'apprécier. »

C'était vrai. Dans les dix minutes qui venaient de passer, une demi-douzaine de personnes avaient regardé, certaines longuement, certaines brièvement, aucune avec hostilité. Un homme d'une quarantaine d'années s'était approché du bar à côté de Lena pour commander et s'était retrouvé à trente centimètres d'elle, avait regardé, avait commandé sa bière en prenant soin de ne pas précipiter son départ, les yeux qui revenaient sur sa poitrine avec une régularité tranquille.

Vers minuit, l'un des deux hommes du début s'approcha. Il était seul, son ami avait disparu dans la salle. Il s'arrêta à côté de Lena, commanda quelque chose au bar, puis se tourna vers elle.

« Je peux vous demander quelque chose ? »

« Vous pouvez. »

« Vous faites ça souvent ? »

Lena le regarda. Il avait un visage ordinaire et agréable, les yeux clairs, une barbe de trois jours. Pas intimidant. Pas insistant. Juste curieux.

« On commence », dit-elle.

Il hocha la tête, comme si c'était une réponse complète, ce qu'elle était. Il regarda sa poitrine une dernière fois, sans se cacher, avec ce même sourire tranquille, puis il prit son verre et repartit dans la salle.

Lena le suivit des yeux. Puis elle se tourna vers Marc.

« Tu as tout ? »

« Tout. »

Elle reboutonna la chemise, termina son verre. Marc rembobinait mentalement les images, calculait déjà la structure du montage. Mais autre chose occupait une partie de son attention, quelque chose qu'il n'aurait pas filmé même s'il l'avait pu : la chaleur qui persistait dans le visage de Lena, la légère dilatation de ses pupilles dans la lumière orange, le souffle un peu court qu'elle n'essayait pas vraiment de dissimuler.

Elle était excitée. Pas de façon spectaculaire, pas de façon qu'un inconnu aurait remarquée. Mais il la connaissait depuis trois ans.

Dans le taxi du retour, elle posa la tête contre la vitre et dit sans le regarder :

« La prochaine vidéo va faire beaucoup plus de vues. »

« Oui », dit-il.

Un silence.

« Marc. »

« Oui. »

« La prochaine fois, je veux qu'on puisse me toucher. »

Il ne répondit pas tout de suite. Il regardait les rues défiler, les lumières des brasseries, les groupes sur les trottoirs. Il pensa à la caméra dans son sac, aux images dedans, au visage de Lena dans la lumière orange du bar.

« On trouvera l'endroit », dit-il.

***

Chapitre IV — La boîte, un vendredi

La troisième vidéo avait fait quarante mille vues en quarante-huit heures.

Marc l'avait montée différemment des deux premières, plus serré sur le visage de Lena, sur les regards des gens dans le bar, sur ce moment particulier où l'homme aux yeux clairs l'avait regardée sans se cacher. Il avait gardé le son du bar tel quel, les conversations superposées, la musique en fond, le bruit des verres. Quelque chose dans ce montage fonctionnait mieux que les précédents, une intimité plus grande, une proximité avec les corps et les regards qui donnait l'impression d'être dans la salle.

Les commentaires avaient changé de nature. Moins de choc, plus d'engagement. Des gens qui demandaient où, qui demandaient quand, qui demandaient si c'était réel. Un compte avec deux cent mille abonnés avait partagé en story avec un simple point d'interrogation. Plusieurs médias en ligne avaient mentionné le projet, certains avec enthousiasme, un ou deux avec une prudence qui ressemblait à de la fascination mal assumée.

Lena lisait tout, comme toujours. Un soir elle avait montré son téléphone à Marc sans rien dire, un commentaire parmi des milliers : Elle sait exactement ce qu'elle fait. C'est ça qui est beau.

Marc avait lu, rendu le téléphone.

« Il a raison », avait-il dit.

Elle avait rangé le téléphone dans sa poche sans répondre, mais il avait vu quelque chose se déposer dans son visage, une satisfaction sobre, le genre de reconnaissance qu'on reçoit rarement et qui compte précisément pour ça.

L'endroit s'appelait Le Hangar, dans le onzième, une ancienne imprimerie reconvertie en club le week-end, plafonds à six mètres, colonnes en fonte, son qui montait du sol autant que des enceintes. Pas le genre d'endroit où l'on vient pour se montrer, plutôt pour disparaître dans la masse et la musique. La piste était sombre, les lumières stroboscopiques par intermittence, les corps serrés les uns contre les autres sans que ça pose de problème à personne.

Ils y arrivèrent à minuit passé.

Lena portait une robe noire à bretelles, courte, sans soutien-gorge. Le tissu était fin, presque transparent sous certains angles de lumière. Marc portait la Sony, cette fois franchement assumée, tenue à hauteur d'épaule comme un journaliste ou un vidéaste de soirée, ce qui dans ce genre d'endroit ne surprenait personne.

Ils commandèrent au bar, restèrent en bordure de piste quelques minutes, laissèrent la musique entrer dans leurs corps. Lena buvait lentement, les yeux sur la foule qui dansait. Marc l'observait de profil, la ligne de sa nuque, les bretelles de la robe sur ses épaules, la façon dont la lumière stroboscopique la découpait par fragments.

« Quand tu veux », dit-il.

Elle posa son verre sur le comptoir derrière elle et entra dans la piste.

La foule l'absorba en quelques secondes. Marc la suivit en restant en périphérie, la caméra levée, cherchant les angles. Il la perdit de vue trente secondes, la retrouva au centre, entourée de gens qui dansaient sans lui prêter attention particulière.

Elle dansa seule d'abord, dans le flux de la musique, les bras levés, les yeux fermés. Puis elle glissa les bretelles de la robe sur ses épaules et fit descendre le tissu jusqu'à la taille.

Sa poitrine nue apparut dans les lumières stroboscopiques.

Les corps autour d'elle continuèrent de danser. Mais quelque chose changea dans la densité de l'espace autour d'elle, une légère redistribution, comme si la foule réorganisait imperceptiblement sa géographie pour l'intégrer. Un homme dansa plus près. Puis un autre.

Marc filmait depuis l'extérieur de la piste, la caméra au-dessus des têtes.

Un jeune homme d'une vingtaine d'années, les cheveux courts, une chemise ouverte sur un torse mince, dansa jusqu'à se retrouver face à elle. Il la regarda. Elle le regarda. Il dit quelque chose qu'elle n'entendit pas dans le bruit, elle haussa les épaules avec un sourire, pas hostile, plutôt une invitation à reformuler autrement que par des mots.

Il posa les mains sur ses hanches.

Elle ne recula pas.

Ils dansèrent ainsi une trentaine de secondes, ses mains sur ses hanches, sa poitrine nue entre eux, la musique qui montait en pression. Puis il déplaça les mains vers le haut, lentement, avec une prudence qui ressemblait à une question. Ses paumes remontèrent le long de sa taille, ses flancs, et vinrent se poser sur ses seins.

Lena ferma les yeux une seconde.

Ses mains à lui étaient larges, chaudes, elles couvraient entièrement sa poitrine dans la pénombre de la piste. Il ne bougeait pas, il tenait, comme pour vérifier que c'était réel. Puis il commença à bouger les pouces sur ses mamelons, un mouvement lent et circulaire, et Lena inclina légèrement la tête en arrière, les lèvres entrouvertes.

Marc avait trouvé un angle depuis le bord de la piste, la caméra tenue bas, qui capturait la scène entre les épaules des danseurs. Il ne pensait plus à la technique. Il regardait.

L'homme tint ses seins deux minutes, peut-être trois, avec une attention qui n'avait rien de précipité. Une femme qui dansait à côté remarqua, regarda, continua de danser en regardant. Un deuxième homme s'approcha dans le dos de Lena, ses mains vinrent se poser sur ses épaules, descendirent sur ses bras. Elle se laissa faire, le dos contre son torse, la poitrine toujours dans les mains du premier.

Puis elle rouvrit les yeux, sortit doucement de l'espace entre les deux hommes, remonta les bretelles sur ses épaules.

Elle traversa la piste et rejoignit Marc au bord.

Son visage était rouge, pas d'embarras, de chaleur et d'autre chose. Sa respiration était courte. Elle prit son verre sur le comptoir, but une longue gorgée.

Marc baissa la caméra.

« Ça va ? »

« Très bien. »

Sa voix était altérée, pas beaucoup, juste assez pour qu'il l'entende.

« Les mains, dit-elle après un silence. Je n'avais pas anticipé les mains. »

Il ne demanda pas ce qu'elle voulait dire par là. Il comprenait. Il y avait une différence entre être vue et être touchée, une différence de nature, pas seulement de degré. Quelque chose avait basculé sur la piste, quelque chose d'irréversible dans le sens où l'on ne revient pas en arrière d'une expérience, on ne peut que continuer à avancer.

Ils restèrent encore une heure au Hangar.

Lena retourna sur la piste deux fois. La deuxième fois, elle choisit elle-même un homme, la quarantaine, seul, qui dansait avec une concentration tranquille, et s'approcha jusqu'à ce qu'il la regarde. Elle fit descendre la robe jusqu'à la taille comme la première fois. Il leva les mains et elle les guida vers elle, ses deux mains à elle sur ses deux poignets à lui, une prise brève et directe qui ne laissait pas de place au malentendu.

Il la tint longuement, les pouces sur ses mamelons maintenant dressés, le visage à trente centimètres du sien. Il dit quelque chose. Elle dit quelque chose. Marc n'entendit rien depuis son angle mais il vit Lena sourire, un sourire différent de ceux qu'il lui connaissait, plus ouvert, moins contrôlé.

L'homme baissa la tête et prit son sein droit dans sa bouche.

Lena porta une main à l'arrière de son crâne et l'y maintint.

Marc filma. Ses mains sur la caméra étaient stables. Tout le reste en lui l'était moins.

Dans le taxi du retour Lena s'endormit sur son épaule avant même que la voiture ait quitté le onzième. Il la sentait tiède contre lui, la respiration régulière, les cheveux sur sa veste. Il ne bougea pas de tout le trajet.

Devant chez elle, en bas de l'immeuble, elle leva les yeux vers lui dans la lumière jaune du porche.

« La prochaine fois », dit-elle.

Il attendit.

« La prochaine fois je veux qu'ils me voient jouir. »

Elle monta l'escalier sans se retourner.

Marc resta sur le trottoir encore une minute, la caméra dans son sac, l'image dans la tête.

***

Chapitre V — L'arrière-salle, un samedi

La quatrième vidéo n'était pas encore en ligne.

Marc l'avait montée deux fois, défaite, remontée. Le problème n'était pas technique, les images étaient bonnes, la lumière stroboscopique du Hangar donnait aux plans une texture presque cinématographique. Le problème était ailleurs, dans la façon dont il regardait les mains de l'homme sur la poitrine de Lena, dans la façon dont il regardait sa main à elle sur le crâne de l'homme, dans ce qu'il ressentait en regardant et qu'il n'arrivait pas à intégrer dans un montage neutre.

Il la mit en ligne le jeudi soir, version courte, deux minutes quarante, les moments les plus explicites à peine suggérés, les regards et les réactions du public autour au premier plan.

Cent mille vues en vingt-quatre heures.

Les commentaires avaient encore changé de nature. Plus de débat sur la légitimité artistique du projet, plus de questions sur l'identité de Lena. À la place, une sorte de communauté qui se formait autour des vidéos, des gens qui attendaient la suite, qui comparaient les épisodes, qui analysaient les réactions du public avec un sérieux qui aurait pu sembler déplacé et ne l'était pas. Un compte dédié au projet avait été créé par quelqu'un d'anonyme, qui archivait les vidéos et postait des captures d'écran commentées.

Lena avait regardé le compteur de vues pendant deux minutes, posé son téléphone, dit : « On continue. »

L'endroit cette fois était différent.

Pas une boîte de nuit, pas un bar ordinaire. Un club privé dans le dixième, le genre d'endroit sans enseigne visible, dont on connaît l'adresse parce qu'on la connaît, fréquenté par des gens qui n'avaient pas besoin qu'on leur explique pourquoi ils étaient là. Marc avait obtenu l'adresse par un ami monteur qui y était allé deux fois. Il avait dit à Lena : c'est un endroit où personne ne sera surpris de ce que tu veux faire.

Ils arrivèrent à vingt-trois heures.

L'intérieur était sobre, presque élégant, lumière rouge et dorée, de la musique lente et profonde qui ne cherchait pas à couvrir les conversations. Une cinquantaine de personnes, des couples pour la plupart, quelques hommes seuls, deux ou trois femmes seules. Des canapés le long des murs, une petite piste au centre, un bar à l'entrée. L'atmosphère n'était pas celle d'une fête mais d'une attente, quelque chose de collectif et de patient, comme si la salle entière était accordée sur la même fréquence.

Lena portait une jupe noire courte et un haut sans manches, blanc, très fin. Marc portait la Sony, tenue cette fois franchement à l'épaule, sans aucune simulation. Plusieurs personnes la remarquèrent sans réagir autrement que par un regard bref.

Ils prirent place sur un canapé en fond de salle. Observèrent.

Sur la piste, deux femmes dansaient ensemble, proches, les mains l'une sur l'autre. Sur un canapé voisin, un homme et une femme s’embrassaient lentement, sa main à lui dans son dos à elle, rien de précipité. L'endroit fonctionnait à sa propre vitesse.

« Je vais m'installer au centre », dit Lena.

Elle prit sa veste, la posa sur le canapé. Se leva.

Elle alla s'asseoir sur un fauteuil isolé au milieu de la salle, face à la piste, dos au bar, visible depuis tous les angles. Elle croisa les jambes, posa les mains sur ses genoux, regarda droit devant elle. Marc la filmait depuis le canapé, la caméra stable sur son épaule.

Elle attendit deux minutes sans bouger.

Puis elle fit passer son haut par-dessus sa tête et le posa sur l'accoudoir.

Sa poitrine nue dans la lumière rouge et or du club. Elle ne bougea pas, ne chercha aucun regard, les mains revenues sur ses genoux, la posture droite. Quelques têtes se tournèrent, sans urgence, avec la décontraction de gens que la chose n'horrifiait pas.

Un homme s'approcha. La quarantaine, les tempes grises, un verre à la main. Il s'arrêta devant elle, la regarda, et dit simplement : « Je peux ? »

Elle fit oui de la tête.

Il posa son verre, s'agenouilla devant le fauteuil, et prit ses seins dans ses mains avec une lenteur appliquée, les pouces sur les mamelons, les paumes qui épousaient leur poids et leur forme. Lena le laissa faire, les yeux mi-clos, la tête légèrement inclinée. Il prit le temps qu'il voulait, sans précipitation, avec une attention qui ressemblait à de la dévotion.

Puis il se leva, récupéra son verre, et retourna à sa place.

Lena resta assise, poitrine nue, et glissa une main sous sa jupe.

Marc la vit depuis son angle modifier imperceptiblement sa position dans le fauteuil, les jambes légèrement écartées, le tissu de la jupe remonté sur ses cuisses. Sa main droite disparut sous le bord de la jupe et y resta, le mouvement du poignet à peine visible, lent et régulier.

Elle se masturbait, là, dans le fauteuil, au centre de la salle.

Les gens autour regardaient, certains ouvertement, d'autres à la dérobée. Les deux femmes sur la piste s'étaient arrêtées de danser et observaient depuis la piste. Le couple du canapé voisin avait interrompu leur échange et regardait Lena avec une attention commune, le même visage tourné dans la même direction.

Marc filmait. Il contrôlait sa respiration.

Le mouvement de la main de Lena s'accentua progressivement, le poignet plus actif, la cuisse qui tremblait légèrement. Son visage avait changé, la concentration tranquille habituelle remplacée par quelque chose de plus ouvert, les lèvres séparées, les yeux qui ne regardaient plus rien de précis.

Une femme s'approcha. La trentaine, les cheveux noirs, une robe rouge. Elle s'accroupit à côté du fauteuil, à hauteur de Lena, et lui dit quelque chose à voix basse. Lena tourna la tête vers elle, la regarda, et fit oui.

La femme glissa sa main sous la jupe à côté de la sienne.

Lena ferma les yeux complètement.

Les deux mains travaillaient maintenant ensemble sous le tissu noir de la jupe, les deux poignets au même rythme puis à des rythmes différents, se partageant un espace que Marc ne voyait pas mais dont il devinait chaque détail à la façon dont Lena respirait, par saccades courtes, les épaules qui montaient et descendaient, une tension qui montait dans tout son corps de façon visible.

L'homme aux tempes grises était revenu, debout à droite du fauteuil. Il regardait le visage de Lena sans regarder autre chose. Une autre personne s'était approchée derrière lui.

La respiration de Lena devint audible.

Puis son dos se cambra, les deux mains à plat sur les accoudoirs du fauteuil, les phalanges blanches sur le tissu, et elle jouit en silence, ou presque en silence, un son court et involontaire qui se perdit dans la musique, la tête renversée, la gorge exposée, la poitrine qui se soulevait vite.

La femme en rouge retira sa main, se leva, sourit à Lena qui rouvrait les yeux lentement.

Marc baissa la caméra.

Il y eut un moment suspendu, une dizaine de secondes où rien ne se passa dans la salle, une sorte de respiration collective, puis la musique continua, les conversations reprirent, les corps se réorganisèrent.

Lena récupéra son haut sur l'accoudoir, le passa par-dessus la tête, lissa sa jupe. Elle se leva, traversa la salle vers le bar avec une démarche régulière, commanda un verre d'eau, le but en entier d'un coup.

Marc la rejoignit.

Elle posa le verre, se tourna vers lui. Ses yeux étaient brillants, les pupilles larges dans la lumière tamisée.

« Tu as tout ? » dit-elle.

Sa voix était basse, légèrement rauque.

« Tout. »

Elle hocha la tête. Regarda la salle un instant, les gens qui avaient regardé, l'homme aux tempes grises qui discutait maintenant avec quelqu'un d'autre, la femme en rouge qui avait rejoint les deux femmes sur la piste.

« Marc. »

« Oui. »

Elle le regarda dans les yeux pour la première fois de la soirée avec quelque chose de différent, pas le regard de travail qu'il connaissait, pas le regard de concentration qui précédait les actions, autre chose, plus direct, plus nu.

« Filme-moi encore. Ce soir.»

Il comprit ce qu'elle voulait dire. Ou il crut comprendre, et préféra ne pas demander de précision.

« D'accord », dit-il.

Ils restèrent encore une heure dans le club. Lena retourna deux fois dans le fauteuil. La deuxième fois, l'homme aux tempes grises s'agenouilla devant elle et prit le relais des mains, sa bouche sur sa poitrine pendant qu'elle glissait elle-même les doigts entre ses jambes. La troisième fois, elle resta debout au bord de la piste et laissa deux hommes la tenir par les hanches pendant qu'elle se touchait, la jupe relevée jusqu'au nombril, visible depuis la moitié de la salle.

Marc filma tout.

Dans le taxi, elle ne s'endormit pas. Elle regardait par la vitre, les mains jointes sur ses genoux. À mi-chemin elle se tourna vers lui.

« La semaine prochaine, dit-elle. Le dernier métro. »

Il la regarda.

« Tu es sûre ? »

Elle sourit. Le sourire lent, de côté.

« Je n'ai jamais été aussi sûre de quelque chose. »

***

Chapitre VI — Le dernier métro

La cinquième vidéo avait fait trois cent mille vues en quarante-huit heures.

Marc l'avait montée différemment des autres, plus long, sept minutes, sans musique ajoutée, juste le son du club, la respiration de Lena, la musique lointaine en fond. Il avait gardé le moment où elle avait joui, cadré serré sur son visage, les yeux fermés, la tête renversée, sans montrer les mains de la femme en rouge ni les siennes propres. Juste son visage. Juste ce moment.

Les commentaires étaient devenus autre chose. Plus une communauté, presque un mouvement. Des gens qui écrivaient des paragraphes entiers sur ce qu'ils voyaient, sur ce que ça leur faisait, sur la différence entre regarder quelqu'un s'exposer et regarder quelqu'un jouir. Un critique d'art en ligne avait consacré une longue note au projet, parlant de Lena comme d'une performeuse qui utilisait l'espace public comme scène et le désir collectif comme matériau.

Lena avait lu la note trois fois. Elle n'avait rien dit.

Le vendredi suivant, ils prirent le métro ensemble à vingt-trois heures trente.

La ligne 13, direction Saint-Denis. À cette heure le trafic ralentissait, les rames se vidaient progressivement, les derniers voyageurs du soir remplaçaient les fêtards du début de nuit. Ils montèrent à Châtelet, prirent place dans la rame, attendirent.

Lena portait un manteau léger sur une robe noire, courte, les jambes nues. Marc portait la Sony et l'iPhone, les deux, pour la première fois depuis le début du projet. Il voulait deux angles, deux textures d'image, quelque chose qu'il n'arrivait pas encore à formuler mais qu'il sentait nécessaire.

À la station Liège la rame se vida aux trois quarts.

Il restait dans leur wagon six personnes. Trois jeunes hommes ensemble, la vingtaine, assis en face-à-face à l'autre bout du wagon, une femme seule avec des écouteurs au milieu, un homme d'une cinquantaine d'années près des portes, un autre jeune homme seul qui regardait son téléphone.

Lena retira son manteau, le posa sur le siège à côté d'elle.

La robe était fine, sans bretelles, maintenue par un simple élastique dans le dos. Elle fit glisser l'élastique de ses épaules et le tissu tomba jusqu'à sa taille.

Sa poitrine nue dans la lumière blanche et crue du wagon.

Le jeune homme seul leva les yeux de son téléphone. Il vit. Il ne les baissa pas.

La femme aux écouteurs ne remarqua pas. L'homme près des portes regardait par la vitre noire. Les trois jeunes hommes au fond du wagon étaient absorbés dans leur conversation.

Marc filmait depuis le siège en face, la Sony posée sur sa cuisse, l'iPhone tenu à la main droite, les deux appareils actifs.

Lena croisa les jambes, posa les mains de chaque côté d'elle sur le siège, et attendit. La rame s'arrêta à Pigalle. Les portes s'ouvrirent, personne ne monta dans leur wagon, personne ne descendit. Les portes se refermèrent.

C'est alors que l'un des trois jeunes hommes au fond tourna la tête.

Il resta immobile une seconde, dit quelque chose à voix basse à ses amis. Les deux autres se retournèrent. Trois visages dans la lumière blanche du wagon, trois expressions identiques, entre l'incrédulité et autre chose, quelque chose de plus vif, de plus animal.

L'un d'eux se leva.

Il marcha jusqu'à Lena avec une démarche qui voulait paraître désinvolte et ne l'était pas tout à fait. Il s'arrêta devant elle, les mains dans les poches de son jean.

« On peut s'asseoir ? »

Lena le regarda. Vingt-deux ans, peut-être vingt-trois, les cheveux courts, un sweat-shirt gris, les yeux très sombres. Elle regarda ses deux amis qui n'avaient pas bougé mais qui regardaient.

« Vous pouvez », dit-elle.

Ils vinrent tous les trois. S'installèrent autour d'elle, un de chaque côté, un en face. La rame repartit vers Marcadet-Poissonniers.

Celui qui s'était levé le premier, assis à sa gauche, tendit la main et la posa à plat sur son sein gauche. Sans demander, avec une franchise directe qui n'était pas de la brutalité, juste une absence de détour. Lena ne bougea pas. Il referma la main, sentit le poids, le galbe, le mamelon qui durcissait sous sa paume.

Celui de droite fit de même, la main sur son sein droit, les doigts qui se refermaient avec moins d'assurance que son ami mais avec autant d'envie.

Lena avait les yeux ouverts, le regard sur le troisième, celui assis en face, qui regardait sans toucher, les coudes sur les genoux.

Les deux mains sur sa poitrine travaillaient maintenant, pas au même rythme, les pouces sur ses mamelons, les paumes qui pétrissaient doucement. Elle sentait la chaleur des deux corps de chaque côté d'elle, les genoux qui touchaient les siens.

Celui de gauche se pencha et prit son sein dans sa bouche.

Le son qu'elle fit fut couvert par le bruit de la rame dans le tunnel.

Sa langue tournait autour du mamelon, ses lèvres qui tiraient doucement, ses dents qui effleuraient avec une précision qui lui fit fermer les yeux. Celui de droite continua de la tenir dans la main, le pouce en mouvement régulier, pendant que son ami travaillait de la bouche.

Le troisième se leva de son siège et vint s'agenouiller devant elle.

Ses mains remontèrent le long de ses mollets, de ses genoux, de ses cuisses, le tissu de la robe qui remontait avec elles. Lena ouvrit les yeux et le regarda faire, la tête légèrement baissée vers lui. Ses mains atteignirent le bord de sa culotte et s'arrêtèrent.

Il leva les yeux vers elle.

Elle souleva légèrement les hanches.

Il fit glisser la culotte le long de ses jambes et la posa sur le siège à côté du manteau, avec un soin qui avait quelque chose de presque cérémonieux.

Ses doigts revinrent entre ses cuisses.

Elle était mouillée, franchement, abondamment, la chaleur et l'humidité immédiatement sensibles sous ses doigts. Il la toucha d'abord à plat, la paume contre elle, sentant le pouls de son sexe, puis il écarta doucement les lèvres et glissa deux doigts en elle.

Lena laissa aller sa tête en arrière contre le siège.

Les deux hommes à ses côtés continuaient, l'un à la bouche, l'autre à la main, et celui d'en face avait les doigts en elle maintenant, le mouvement lent et profond, sa paume contre son clitoris à chaque aller-retour. La rame s'arrêta à une station, les portes s'ouvrirent, personne ne monta, les portes se refermèrent, rien de tout ça n'existait dans le wagon.

Marc filmait.

Il filmait le visage de Lena, la tête renversée, les lèvres ouvertes, les cheveux blonds éparpillés sur le dossier du siège. Il filmait les mains sur elle, les bouches, les corps des trois jeunes hommes penchés vers elle avec une concentration totale. Il filmait l'homme près des portes qui s'était retourné et regardait sans bouger, les mains le long du corps. Il filmait la femme aux écouteurs qui avait retiré un écouteur et regardait avec une expression neutre et attentive.

Puis il posa la Sony sur le siège à côté de lui, l'iPhone calé contre son sac pour continuer à filmer, et il regarda avec ses propres yeux.

Celui d'en face avait accéléré le mouvement de ses doigts, la main entière en action maintenant, trois doigts en elle pendant que son pouce travaillait au-dessus. Lena avait les deux mains cramponnées au bord du siège, les jointures blanches, les jambes écartées sur les cuisses du jeune homme agenouillé devant elle. Ses hanches s'étaient mises à bouger, un mouvement infime et involontaire, le bassin qui allait à la rencontre de la main, cherchait le bon angle, le bon appui.

Celui de gauche avait relevé la tête de sa poitrine et regardait son visage, très près, à dix centimètres, les yeux dans les yeux. Il dit quelque chose que Marc n'entendit pas. Lena répondit en secouant légèrement la tête, les yeux à demi fermés, et il reprit son sein dans la bouche.

Elle jouit dressée dans le tunnel entre Marx Dormoy et La Courneuve, ou plutôt assise, le corps qui se tendait depuis les pieds jusqu'à la nuque, les hanches qui se soulevaient du siège, un son qui n'était pas un cri mais qui n'était plus retenu non plus, long, continu, réel, pendant que la main du jeune homme continuait de bouger en elle sans s'arrêter, jusqu'à ce que ses cuisses se referment sur son poignet et l'immobilisent.

Il retira sa main doucement.

Le silence dans le wagon fut relatif, le bruit de fond de la rame couvrait tout, mais il y eut quand même un moment suspendu où les cinq hommes et la femme aux écouteurs regardèrent Lena reprendre sa respiration, les yeux fermés, le dos légèrement affaissé contre le siège.

Puis la rame entra en station.

Saint-Denis-Université. Terminus.

Les trois jeunes hommes se levèrent. Celui qui avait été agenouillé devant elle se redressa et dit quelque chose à voix basse, les yeux sur elle. Elle hocha la tête. Il sourit, pas d'arrogance dans ce sourire, plutôt de la gratitude, une chaleur sincère. Ils sortirent du wagon sans se retourner.

La femme aux écouteurs descendit aussi, sans regarder Lena en passant.

L'homme près des portes fut le dernier à sortir. Devant les portes il se retourna une fois, regarda Lena, et inclina la tête, le geste sobre de quelqu'un qui vient d'assister à quelque chose et ne sait pas comment le dire autrement.

Les portes se fermèrent.

Marc et Lena étaient seuls dans le wagon vide.

Elle récupéra sa culotte sur le siège, la glissa dans la poche de son manteau. Rajusta sa robe. Passa les mains dans ses cheveux. Puis elle se tourna vers lui.

Il avait posé la caméra. Il la regardait.

Elle le regarda en retour un long moment, le wagon vide autour d'eux, la lumière blanche au-dessus, le son sourd de la rame à l'arrêt.

Puis elle dit, très simplement, la voix encore un peu basse :

« J'ai envie que tu me fasses l'amour. »

Il ne dit rien. Il n'y avait rien à dire.

Il prit sa main.

***

Épilogue

Ils prirent un taxi jusqu'à l'appartement de Lena.

Ils ne se parlèrent pas dans la voiture. Sa main dans la sienne, les doigts entrelacés, le silence du trajet qui n'avait rien d'un vide. Paris dehors, les lumières, les rues désertes à cette heure, quelques noctambules sur les trottoirs. Marc regardait par la vitre. Lena avait posé la tête sur son épaule.

Dans l'escalier elle monta devant lui. Il regardait ses chevilles, ses pieds dans les chaussures, la façon dont elle posait la main sur la rampe. Il connaissait cet escalier depuis trois ans, il l'avait monté des dizaines de fois, jamais il n'avait regardé comme ça.

Elle ouvrit la porte, entra, posa les clés sur le guéridon de l'entrée. La lumière de la cuisine était restée allumée. Elle alla l'éteindre, ne ralluma pas, laissa seulement la lumière du couloir.

Il s'arrêta au milieu de la pièce.

Elle revint vers lui, s'arrêta à une main de distance. Dans la lumière faible il voyait son visage tel qu'il l'avait vu des centaines de fois et tel qu'il ne l'avait jamais vu, les yeux clairs et posés, le même regard qu'en toutes circonstances et quelque chose en plus, quelque chose qu'il reconnut sans avoir de mot pour le nommer.

Il leva la main et la posa contre sa joue.

Elle ferma les yeux.

Ce fut long. Il tint sa joue dans sa paume, son pouce sur la pommette, sans bouger, et elle resta les yeux fermés, le visage dans sa main comme si elle apprenait par là quelque chose qu'elle n'aurait pas pu apprendre autrement. Puis elle rouvrit les yeux et se leva sur la pointe des pieds et l'embrassa, doucement, sans précipitation, les lèvres fermées d'abord puis entrouvertes, un baiser qui prenait le temps qu'il voulait.

Il la tint par la taille. Elle posa les mains sur sa poitrine.

Ils allèrent dans la chambre sans se presser, dans la lumière qui venait du couloir, suffisante. Elle fit glisser sa robe, il retira sa veste, sa chemise, ils s'allongèrent l'un à côté de l'autre sur le lit qu'il connaissait depuis trois ans et qui ce soir était différent.

Il prit le temps de la regarder.

Allongée sur le côté face à lui, la tête sur l'oreiller, les cheveux épars, la poitrine dans la lumière douce du couloir. Il posa la main à plat sur son ventre et la remonta lentement, sentant la chaleur de sa peau, les côtes sous ses doigts, la courbe vers le haut. Elle le regardait faire, les yeux ouverts, sans bouger.

Il l'embrassa dans le cou, dans l'épaule, sur la poitrine avec une lenteur qui n'avait rien à prouver. Elle avait posé une main dans ses cheveux, sans appuyer, juste posée là, la chaleur des doigts contre son crâne. Il prit le temps qu'il voulut, la bouche sur sa peau, et elle laissa faire, les yeux mi-clos, la respiration régulière et lente.

Quand il entra en elle ce fut sans brusquerie, le mouvement naturel de deux corps qui avaient attendu longtemps et n'avaient plus de raison de se hâter. Elle fit un son bas, les lèvres contre sa tempe. Il s'arrêta un instant, sentit sa chaleur autour de lui, son souffle contre sa joue.

Puis ils bougèrent ensemble.

Lentement d'abord, très lentement, apprenant le rythme de l'autre, les points de contact, ce qui fonctionnait entre eux comme si ça avait toujours été là et attendait seulement d'être découvert. Elle avait une main dans son dos, l'autre sur sa nuque. Il avait les lèvres contre son oreille.

Le plaisir monta sans précipitation, une chaleur continue et régulière, une profondeur que ni l'un ni l'autre n'avaient cherché à accélérer. Ils se regardèrent à un moment, très près l'un de l'autre dans la lumière du couloir, et quelque chose passa entre eux qu'aucun des deux ne chercha à formuler.

Elle jouit doucement, sans drame, le corps qui se tendait contre lui par vagues longues et régulières, les yeux restés ouverts sur les siens. Il suivit peu après, la tête dans son cou, ses bras qui la serraient.

Ils restèrent ainsi longtemps, sans parler.

Dehors Paris continuait. Les derniers métros rentraient aux dépôts. Dans les serveurs quelque part les vidéos accumulaient leurs vues, les commentaires s'ajoutaient les uns aux autres, le projet continuait d'exister sans eux.

Ici il y avait sa respiration contre sa gorge, sa main à elle qui remontait lentement le long de son dos, la lumière du couloir sur les murs de la chambre.

Marc pensa à tout le chemin depuis le premier soir, le carnet moleskine, les schémas de cadrage, le centre commercial des Quatre-Temps, la gare Saint-Lazare, le bar rue Oberkampf, la boîte, le club, le wagon de métro.

Il pensa à sa main dans la sienne dans le taxi du retour.

Lena bougea légèrement, se blottit mieux contre lui. Sa voix était basse, presque endormie.

« Marc. »

« Oui. »

« On ne se quitte pas. »

Il sourit dans ses cheveux.

« Non », dit-il.

Elle s'endormit la première. Il resta éveillé encore un moment, sa respiration régulière contre lui, le plafond au-dessus, la lumière douce du couloir.

Il pensa qu'il faudrait trouver un titre pour la suite. Pas Le monde ne regarde pas. Autre chose. Quelque chose qui commençait là, dans cette chambre, après tout le reste.

Il s'endormit sans avoir trouvé.

Fin.

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