Faute de mot plus précis : Chapitre 11 – Le relais

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 03-10-2026 dans la catégorie En solitaire
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Le mardi 2 décembre, elle m’a passée à quelqu’un d’autre.

Je n’ai rien vu venir. La séance s’était très bien passée, on avait parlé de la vente de l’appartement et de l’offre qui était tombée la semaine d’avant, et j’avais même réussi à raconter une histoire de conseil de classe qui l’avait fait rire deux fois.

À neuf heures moins dix, elle a regardé sa tasse et elle a dit :

— Il faut que je vous parle de quelque chose.

J’ai pensé à l’association. Un problème de financement, une réorganisation des horaires, la permanence qui fermait.

— Je crois qu’il vaudrait mieux que vous continuiez avec Ariane.

Ariane, c’était la bénévole de soixante ans qui l’avait remplacée deux fois en novembre.

Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai cru à un problème de planning.

— Vous partez ?
— Non. Je reste.
— Alors je ne comprends pas.

Elle a fait tourner sa tasse d’un quart de tour sur la table, ce qu’elle fait quand elle réfléchit, et j’ai regardé sa main faire ça comme si ma vie en dépendait.

— Je ne suis plus en position de faire ce travail correctement avec vous.

–––

J’ai demandé pourquoi quatre fois.

La première, elle a dit que ça n’avait rien à voir avec moi. La deuxième, qu’elle préférait ne pas entrer dans les détails et que ce n’était pas de la coquetterie. La troisième, qu’elle avait une règle personnelle et qu’elle s’y tenait.

À la quatrième, elle a soupiré, elle s’est passé la main dans les cheveux, et elle a dit :

— Parce que je suis censée être neutre et que je ne le suis plus. Voilà. C’est tout ce que je peux vous dire.

Et j’ai entendu ça exactement à l’envers.

J’ai entendu : vous êtes trop lourde. J’ai entendu : j’y arrive avec les autres et pas avec vous. J’ai entendu qu’après onze séances passées à raconter mes histoires de classeur et d’acompte à une femme qui travaille toute la journée sur des chantiers, j’avais fini par la fatiguer, et qu’elle était trop bien élevée pour le dire franchement.

Je me suis levée. J’ai pris mon manteau. Je me souviens d’avoir eu très chaud aux oreilles.

Elle m’a dit qu’Ariane était formidable, qu’elle faisait ça depuis quinze ans, qu’elle-même n’était bénévole que depuis quatre. Elle a dit ça d’une voix parfaitement posée, et j’ai eu envie de casser la bouilloire.

Dans l’escalier, elle m’a rattrapée sur le palier du premier.

— Mathilde.

Elle ne m’avait jamais appelée par mon prénom. On se vouvoyait, on s’appelait par nos deux prénoms le mardi soir en arrivant, et jamais elle ne l’avait posé comme ça, tout seul, dans une cage d’escalier.

— Je ne vous laisse pas tomber.

J’ai dit que c’était très bien comme ça, merci, bonne soirée, et je suis descendue.

–––

J’ai passé la semaine dans un état que je n’arrivais pas à qualifier.

Je disais colère parce que c’était le mot le plus proche et parce que j’avais eu de l’entraînement en avril. Mais ça n’avait pas la même texture. La colère d’avril était un fond sonore, quelque chose de bas et de continu. Là c’était pointu. Ça revenait par vagues, à des moments précis, et surtout ça s’accompagnait d’une chose que la colère n’avait jamais eue : j’étais humiliée.

J’ai refait la conversation dans ma tête un nombre de fois considérable. Debout dans le tram, sous la douche, pendant une réunion de branche où j’ai raté trois questions. Je cherchais le moment exact où j’avais dérapé. La séance où j’avais parlé trop longtemps. La blague qui était tombée à plat. Le mardi où j’étais arrivée en avance et où je l’avais attendue en bas, sur le trottoir, ce qui était peut-être bizarre.

Une nuit, à trois heures du matin, j’ai eu la certitude absolue que c’était le jour où je m’étais changée avant de venir et où j’avais mis la chemise verte. Qu’elle avait remarqué. Que ça se voyait.

Le lendemain j’ai trouvé ça complètement délirant, ce qui ne m’a pas empêchée de ranger la chemise verte au fond de l’armoire.

–––

Ce que je n’ai pas fait, et je veux le noter parce que c’est la seule chose dont je sois un peu fière : je ne suis pas allée à la permanence le mardi suivant.

J’ai failli. J’ai même sorti mon manteau à dix-sept heures quarante. Et je me suis assise sur la chaise de l’entrée avec le manteau sur les genoux, et j’ai attendu que dix-huit heures passent, puis dix-huit heures trente, et à dix-neuf heures j’ai remis le manteau sur son crochet.

Parce que j’avais compris une chose. Si j’y allais et qu’Ariane m’ouvrait la porte, j’allais être odieuse avec une femme de soixante ans qui ne m’avait rien fait, uniquement parce qu’elle n’était pas quelqu’un d’autre.

Et là, assise sur cette chaise d’entrée avec un manteau sur les genoux, j’ai eu la première secousse.

Pas la compréhension. La secousse.

Une pensée toute simple, formulée dans ma tête avec la voix qu’on prend pour constater qu’on a oublié d’acheter du lait : *tu es en train de faire une crise de jalousie contre une bénévole de soixante ans.*

Je me suis levée et je suis allée faire la vaisselle.

–––

Le soir même, ça a recommencé.

Je le raconte parce que si je le passe sous silence, la suite ne se comprend pas, et parce que j’ai passé assez de mois à mettre les choses en dessous dans le carton.

Depuis le 25 novembre, il n’y avait plus qu’une image. Une seule. Je n’avais même plus à chercher : elle arrivait toute seule dès que j’éteignais, et je crois que c’est précisément ce qui m’a permis de ne pas comprendre pendant deux semaines. Tant que ça arrivait tout seul, je n’avais rien décidé, donc je n’avais rien à admettre. C’est un raisonnement de gamine et il a tenu deux semaines.

Ce soir-là, j’ai décidé.

Cette fois, j’y suis allée volontairement, et je l’ai payé le lendemain matin par une honte considérable, à cause de la précision de ce que j’avais inventé.

Je me suis allongée sur le dos dans mon lit. J’ai fermé les yeux. J’ai commencé par ce que je connaissais : le flanc, les côtes sous la peau, la tache de rousseur sous le sein, la fin du tatouage au-dessus du coude. Ma main a suivi le chemin sur mon propre corps.

Puis j’ai inventé. Sa bouche plus bas. La façon dont elle écarterait mes cuisses avec les deux mains. Le poids de sa tête entre mes jambes. J’ai imaginé le moment où elle glisserait deux doigts en moi en même temps, le pouce sur le clitoris, et le son qu’elle ferait. J’ai inventé sa voix qui dit mon prénom. J’ai inventé le goût d’elle sur ma langue, plus tard, quand ce serait mon tour. J’ai inventé la pression de ses hanches contre mon visage.

Ma main allait plus vite. J’ai glissé deux doigts en moi et j’ai frotté en même temps. Ça a monté longtemps, par vagues. Quand ça a lâché, j’ai gardé les yeux fermés et j’ai continué encore un peu, jusqu’à ce que ce soit trop sensible.

Après, je suis restée sur le dos dans le noir, avec le radiateur qui cliquetait, et j’ai attendu la honte.

Elle n’est pas venue. C’est ça qui m’a fait peur.

Ce qui est venu à la place, c’était un calme énorme, une espèce de silence intérieur que je n’avais pas connu depuis des mois, et par-dessus ce calme une pensée d’une netteté insupportable : si demain elle m’écrit pour dire qu’elle a changé d’avis et qu’on reprend le mardi, je serai la femme la plus heureuse du canton.

Je me suis assise dans mon lit.

J’ai allumé la lampe. J’ai regardé la fenêtre, le parking des poubelles, une lumière au deuxième d’en face.

Et j’ai dit, à voix haute, dans mon appartement vide :

— Non mais attends.

–––

Je me suis beaucoup jugée sur le temps que ça m’a pris. À tort, je crois, parce que ce n’était pas de la bêtise.

J’ai vingt-neuf ans depuis le mois d’octobre. J’ai eu quatre relations dans ma vie, toutes avec des garçons, dont une de huit ans. Je n’ai jamais eu le moindre doute sur la question. Pas une seule fois. Ce n’est pas que j’y aie pensé et que j’aie écarté l’idée : je n’y ai jamais pensé.

À l’école, il y avait deux filles qui sortaient ensemble en dernière année et je trouvais ça très bien. J’ai des collègues, j’ai une cousine à Malmö. Je n’ai jamais eu à me forcer pour trouver ça normal. Quand on m’aurait demandé si j’avais des préjugés, j’aurais répondu non en toute honnêteté, et j’aurais eu raison.

Sauf que trouver ça normal chez les autres et le voir arriver chez soi, ce sont deux opérations mentales qui n’ont strictement rien à voir.

Je n’avais pas de résistance morale. J’avais un angle mort. Personne ne m’avait appris à me poser la question, alors je ne me la posais pas, et pendant six semaines j’ai regardé les mains d’une femme en cherchant des explications de plus en plus baroques plutôt que la seule qui tenait debout.

Et puis il y avait Noah, évidemment.

Parce que depuis onze mois, la question que je me posais tous les jours était : comment j’ai pu ne rien voir. J’avais passé un an à me démontrer que je n’étais pas quelqu’un qui voit. J’avais fait de ça une identité. Et quand on s’est démontré ça pendant un an, on ne va pas se mettre à regarder de près.

–––

Le mercredi, j’ai fait ce que je fais toujours quand je ne comprends pas quelque chose.

J’ai lu.

J’ai lu jusqu’à deux heures du matin, comme au mois de mai, sauf que cette fois je savais m’y prendre. Je suis allée directement sur des sites d’associations, j’ai évité les forums, j’ai fermé tout ce qui ressemblait à un questionnaire en douze points.

J’ai trouvé beaucoup de choses. Des témoignages de femmes de quarante, cinquante, soixante ans. Une qui avait compris à soixante-trois ans, après un veuvage, et qui écrivait qu’elle n’était pas en colère contre sa vie d’avant, ce qui m’a fait pleurer sans que je sache pourquoi.

Et j’ai trouvé des mots. Une quantité de mots, en fait, dont certains ne se supportent pas entre eux, et qui prétendaient tous décrire ce que j’avais dans la poitrine.

Je les ai essayés un par un, à voix basse, assise sur mon lit à une heure quarante du matin, en me sentant parfaitement ridicule.

Aucun n’allait.

Ou plutôt : chacun disait une chose vraie et deux choses fausses. Il y en avait un qui semblait dire que les huit ans avec Noah n’avaient pas compté, et ce n’était pas vrai. Un autre qui supposait un équilibre, une sorte de partage égal, et ce n’était pas vrai non plus, parce qu’il n’y avait pas de partage du tout : il y avait une femme, une seule, avec de la peinture dans les cuticules, et personne d’autre au monde.

J’ai fini par éteindre la lampe vers deux heures et demie.

Je n’avais pas de mot. J’avais une chose énorme, très simple, et rien pour la nommer.

Le jeudi j’avais cours à huit heures et j’ai fait un contrôle de vocabulaire à des enfants de onze ans, ce qui ne m’a pas échappé sur le moment.

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