Juste une autre histoire d'amour (2/2)

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Juste une autre histoire d'amour (2/2) Histoire érotique Publiée sur HDS le 30-03-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Juste une autre histoire d'amour (2/2)
Chapitre 4 . Les traces de la disparue



Thomas cherche Léa S. le soir du premier jour.

Il essaie plusieurs combinaisons. Léa artiste Paris. Rien d'utile. Léa gravure exposition Paris. Trop large. Il réfléchit ; dans le carnet, les croquis avaient une technique précise, une façon de travailler les ombres au trait. Il tape Léa gravure sur bois exposition Marais et là, à la quatrième entrée de la page de résultats, il trouve.

Léa Sörensen : Galerie Arnaud, Paris IVeme : « Fragments ». novembre 2021.

Il clique.

La page de la galerie est encore en ligne. Deux photos de l'exposition : des gravures encadrées sur des murs blancs, denses et noires, avec ces figures féminines fragmentées dont il ne comprend pas encore tout à fait le langage mais qui lui font l'effet d'une pression dans la poitrine. Une courte biographie : née à Strasbourg, diplômée de l'ESAD, travaille entre Paris et Marseille.

Il y a une photo d'elle.

Petite, floue, prise de loin lors d'un vernissage. Elle rit avec quelqu'un hors champ. Les cheveux plus courts qu'il ne les a imaginés, ou peut-être juste attachés. Les pommettes qu'il reconnaît. La cicatrice au sourcil gauche, visible même sur cette photo médiocre.

Il reste longtemps devant l'écran.

***

Il cherche encore. Trouve une critique dans un blog d'art contemporain, datée du même mois : un travail remarquable sur la fragmentation du corps féminin, un trait d'une maturité surprenante pour une première exposition personnelle, à suivre absolument. Puis une autre mention, plus courte, dans un magazine en ligne spécialisé : Léa Sörensen, à retenir.

Puis rien.

Un blanc de deux ans, parfait, comme si quelqu'un avait coupé le son.

Il cherche Léa Sörensen Marcus sans trop savoir pourquoi ; le prénom était dans une note marginale du carnet, griffonné avec une économie de mots qui disait tout. Il trouve un photographe, Marcus Derel, des portraits léchés de femmes dans des appartements haussmanniens. Dans les commentaires d'une publication Instagram de 2022 : @lea.sorensen magnifique ✨ . Le compte est désormais privé, la photo de profil une image noire.

Thomas ferme l'onglet.

***

Il relit ses propres recherches depuis le début. Il reconstitue : l'exposition à vingt-deux ans, la résidence à Marseille mentionnée dans une liste de lauréats, puis Marcus, puis le blanc, puis, par déduction, par accumulation de petits indices dans les pages du carnet: la rue, le canal, les maraudes.

Deux ans entre la critique élogieuse et le matelas de mousse sous un pont.

Il pense à ça longtemps. Il ne transforme pas ça en histoire simple : la femme de talent détruite par l'homme mauvais. Ce serait lui manquer de respect. Mais il pense à ce que ça fait, de perdre l'endroit dans le monde où on pensait avoir sa place. Il pense que lui aussi il le cherche encore, cet endroit, même depuis le onzième arrondissement avec les grandes fenêtres.

***

Le troisième jour, il va au canal Saint-Martin.

Il marche le long du quai de Jemmapes, lentement, avec l'air de quelqu'un qui prend l'air. Il cherche sans savoir ce qu'il cherche. Une présence, une silhouette, quelque chose qui correspondrait à l'image qu'il a construite.

Sous le pont de la rue Dieu, il remarque un renfoncement entre deux piliers. Un matelas de mousse bleu, soigneusement roulé et attaché avec une sangle. Une caisse en plastique retournée avec dessus une boîte de conserve vide et un roman de poche ; il ne peut pas lire le titre de là où il est. Contre le pilier, quelques dessins au fusain tracés directement sur la pierre : une péniche, une main, un visage de profil qu'il reconnaît aussitôt.

Son propre profil.

Il reste immobile une dizaine de secondes.

Puis il repart sans toucher à rien, les mains dans les poches, le cœur qui bat trop vite pour quelqu'un qui marche à cette allure.

***

Le soir du troisième jour, dans l'appartement de la rue de la Roquette, Thomas ouvre le carnet de Léa à la page de l'autoportrait allongée, bras sur les yeux, ligne du corps arquée, cet abandon qu'elle a dessiné sans y penser. Il la connaît par cœur maintenant. Il pourrait la redessiner lui-même, maladroitement, avec les proportions approximatives d'un homme qui n'a jamais appris. Il connaît le grain de beauté sous la clavicule droite, la cambrure exacte des reins, la façon dont le trait s'attarde sur le creux derrière le genou.

Il pose le carnet ouvert sur le bureau. S'assoit. Regarde.

Il pense à elle sous le pont ce soir, à trois kilomètres, peut-être moins. Il pense à son profil dessiné sur la pierre, au fait qu'elle est allée au bureau, qu'elle l'a peut-être vu entrer, qu'ils se sont peut-être croisés à dix mètres de distance sans le savoir. Il pense à ce jeu étrange qu'ils jouent tous les deux : cette orbite silencieuse autour de l'autre, ni l'un ni l'autre prêt à rompre la distance, et pourtant ni l'un ni l'autre capable de s'éloigner vraiment.

Sa main se pose sur sa cuisse. Il déboutonne son jean sans précipitation ; il a appris, ces derniers jours, que ça va mieux lentement, que la lenteur fait partie de ce que c'est.

Il pense à la gorge longue dans l'autoportrait de profil. À la bouche ouverte. Il pense à ses mains à elle, les traces d'encre sous les ongles, les petites cicatrices blanches dans les paumes. Il imagine ces mains sur lui et le contraste le traverse : la précision du geste, la même précision qu'elle met dans ses traits, cette façon de regarder les choses avant de les toucher.

Il pense à elle qui a son numéro depuis quatre jours et qui n'appelle pas encore.

Il comprend pourquoi. Il ferait pareil. Il aime qu'elle fasse pareil.

Ce qui monte en lui est précis et profond, les yeux mi-clos sur le dessin, la respiration qui se modifie par degrés, les cuisses qui se contractent légèrement sous la pression de ce qu'il retient et de ce qu'il laisse venir en même temps. Il pense à sa voix qu'il n'a pas encore entendue. Il lui donne un timbre, un peu bas, avec quelque chose de sec et d'amusé dans la façon dont les syllabes tombent. Il pense à elle qui relit ses mots de deux heures du matin et qui comprend, qui reconnaît quelque chose.

Être reconnu.

C'est ça qui le fait basculer. Pas le désir du corps seul, mais cette image d'elle dans le noir tenant ses mots dans ses mains, y cherchant quelque chose, et le trouvant. La chaleur monte d'un coup, nette, irrésistible, et il serre la mâchoire pour rester silencieux dans l'appartement vide pendant que son souffle se brise une fois contre son poing fermé.

Après, il reste les yeux sur le dessin un long moment.

Puis il prend son téléphone.

Pas pour appeler. Pour écrire une note, pour lui-même, dans l'application où il stocke les choses qu'il ne veut pas perdre :

Elle a dessiné mon profil sur la pierre du pont.

Il relit la phrase. La laisse.

Éteint la lampe.

***



Chapitre 5 . Signes

L'annonce paraît un jeudi.

Huit lignes dans la rubrique recrutement du Monde, encadrées d'un simple filet noir :

Jeune scale-up parisienne, secteur données de santé, cherche directrice de communication graphique pour conception d'une nouvelle campagne. Profil créatif, sensibilité aux questions de confidentialité et de confiance. Se présenter au siège : 47 rue de la Fontaine au Roi, Paris XIe. Thomas.

Pas de nom d'entreprise. Pas d'adresse mail. Pas de numéro. Juste ce prénom en bas, comme une signature au bas d'une lettre personnelle.

La rédaction a failli refuser. Thomas a insisté. Il ne sait pas exactement pourquoi il a insisté. Ou plutôt, il le sait, et cette raison lui semble à la fois parfaitement rationnelle et légèrement vertigineuse.

***

Le lendemain matin, un exemplaire du journal est posé devant le matelas de mousse sous le pont de la rue Dieu.

Plié en quatre, ouvert à la bonne page. L'annonce entourée en rouge : un rouge vif, au marqueur, une main décidée. Pas un mot d'accompagnement. Pas de signature.

Léa reste debout devant le journal un long moment, les bras croisés dans le froid du matin, les yeux sur les huit lignes.

Elle relit. Elle relit encore.

Thomas.

Elle pense à la brûlure sur le poignet gauche qu'elle a inventée et qui lui semble vraie. Elle pense au profil entrevu sur le seuil de la rue Fontaine au Roi, la fraction de seconde d'hésitation avant d'entrer. Elle pense à “pourtant”, seul sur sa ligne.

Elle ramasse le journal. Le glisse dans son sac.

Elle ne se pose pas la question de savoir si c'est lui. Elle le sait.

La question est autre chose. La question est ce qu'elle va faire de ce savoir.

***

Elle met deux jours.

Deux jours à ne rien faire, à dessiner au bord du canal comme si de rien n'était, à relire l'annonce le soir à la lumière du briquet. À tourner autour.

Le troisième jour, elle se lève avant l'aube.

Elle a besoin de quelque chose de grand. De propre. Elle trouve ce qu'elle cherche dans une poubelle de chantier près de la place de la République : une vitre de cloison de bureau, rectangulaire, environ quatre-vingts centimètres sur cinquante, intacte. Elle la porte jusqu'à la rue Fontaine au Roi dans le petit matin gris, sous le bras, enveloppée dans un morceau de tissu.

Elle travaille vite. Elle a toujours travaillé vite quand il le faut.

À l'encre de Chine, avec les pinceaux qu'elle garde dans son sac depuis toujours : les seuls outils qu'elle n'a jamais perdus, jamais vendus, elle compose sur la vitre un graphisme en deux heures, debout sur le trottoir, dans le froid blanc du matin.

Ce qu'elle fait n'est pas une illustration. C'est une architecture visuelle : des données médicales abstraites, des flux d'information représentés en lignes courbes qui ressemblent à des rivières vues du ciel, traversées de silhouettes humaines minuscules et précises, chacune différente, chacune reconnaissable. La confiance rendue visible. La donnée rendue humaine.

C'est exactement ce qu'il cherche. Elle le sait parce qu'il l'a écrit dans son carnet à trois heures du matin, en huit mots jetés entre deux blocs de code : “trouver qqn qui sache rendre l'invisible digne de confiance”.

Elle colle la vitre contre la grande fenêtre du rez-de-chaussée avec du ruban toilé solide, propre, sans rien abîmer.

En bas à droite, au pinceau fin, comme une signature au bas d'une gravure :

Léa

Puis, en dessous, deux lignes :

Chantiers Vandenbossche . Villeneuve-la-Garenne . quai de la cale sèche Samedi 17h

***

Thomas reçoit l'appel à neuf heures vingt.

Son assistante, la voix hésitante : il y a quelqu'un qui a tagué la façade, enfin pas tagué exactement, c'est plutôt… Une pause. Tu devrais venir voir toi-même.

Il est là en vingt minutes.

Il reste devant la vitre sans rien dire.

Ses deux associés sont derrière lui. L'un d'eux parle d'appeler la police. Thomas dit non : un seul mot, net, sans explication. L'autre parle de faire retirer ça immédiatement. Thomas dit non encore.

Il s'approche. Il lit la signature. Il lit les deux lignes en dessous.

Il reste immobile encore un moment, les mains dans les poches de son manteau, et ses associés finissent par comprendre que la conversation est terminée.

***

Le samedi, Thomas prend le RER C jusqu'à Villeneuve-la-Garenne. Quarante minutes depuis Nation, debout dans un wagon presque vide, les yeux sur le téléphone sans le voir.

Il n'a pas cherché à savoir à quoi ressemble l'endroit. Il préfère ne pas savoir.

Le quai de la cale sèche est au bout d'une rue industrielle qui longe la Seine : des entrepôts bas, des grillages rouillés, une odeur de métal froid et d'eau stagnante. Le chantier est là depuis 1898 selon un panneau défraîchi vissé sur le portail. En cette fin d'après-midi de novembre, personne ne travaille. Les grues restent immobiles contre le ciel blanc.

La cale sèche est un bassin rectangulaire creusé dans le béton, long d'une vingtaine de mètres, vide pour l'instant ; les parois en béton brut descendent à pic sur quatre ou cinq mètres, striées de traces de rouille et d'algues séchées, avec au fond quelques flaques d'eau noire qui réfléchissent le ciel. Une péniche en réparation est amarrée plus loin sur le côté, le flanc ouvert, les tôles découpées béant comme une blessure propre.

C'est beau d'une façon que Thomas n'aurait pas su prévoir. Une beauté brute, honnête, sans intention décorative, la beauté des choses qui servent.

Il arrive à dix-sept heures moins cinq. Il s'arrête au bord du bassin, les mains dans les poches.

**

Léa arrive à dix-sept heures pile, depuis l'autre côté du quai.

Elle l'a vu avant qu'il la voie. Grand, les épaules larges dans le manteau sombre, le même profil qu'elle a dessiné quatre fois sur son banc. Il regarde le fond de la cale sèche, les flaques noires qui réfléchissent le ciel blanc de novembre.

Elle s'arrête à une vingtaine de mètres.

Il tourne la tête.

Ils se regardent depuis cette distance, lui au bord du bassin, elle sur le quai, la Seine derrière elle, les grues immobiles au-dessus d'eux, le bruit lent de l'eau partout.

Aucun des deux ne fait un pas.

Pas encore.

***

Chapitre 6 . La cale sèche

On ne saura jamais lequel a fait le premier pas.

Peut-être qu’il n’y a pas eu de premier pas, peut-être que leurs corps ont simplement obéi à une physique plus ancienne qu'eux, la même qui fait que deux objets en orbite finissent toujours par se percuter. Vingt mètres. Dix. Cinq.

Leurs pas sur le béton du quai résonnent dans l'air froid et puis il n'y a plus de distance du tout, il y a l'impact : son torse contre ses épaules à elle, ses mains qui trouvent son manteau, les siennes qui trouvent son bras, et l'ouverture béante de la péniche juste derrière eux comme une parenthèse dans le monde.

***

Leurs bouches se trouvent sans chercher.

Ce n'est pas doux. Ce n'est pas le baiser de quelqu'un qui a le temps. C'est la bouche de Thomas qui s'ouvre contre la sienne avec une faim qu'il n'a pas cherché à contenir, ses lèvres d'abord, fermes, larges, qui prennent, et puis sa langue qui pousse contre la sienne, affamée, directe, sans aucune des précautions qu'il s'impose d'ordinaire dans tous les autres domaines de sa vie.

Léa répond avec la même intensité. Sa main remonte le long de sa nuque, les doigts dans ses cheveux courts, elle tire légèrement : pas pour diriger, pour tenir, pour s'assurer que c'est réel. Sa langue contre la sienne, le goût de lui qu'elle n'aurait pas su imaginer et qui est exactement juste, le souffle chaud entre deux secondes où leurs lèvres se décollent à peine avant de se reprendre.

Ils s'embrassent comme deux personnes qui ont eu très froid très longtemps.

Il y a dans leurs langues mêlées quelque chose de désespéré et de triomphal à la fois : le désespoir de tout ce temps perdu, de toutes les nuits séparées, de toute cette distance maintenue par prudence et par peur. Et le triomphe brutal, animal, d'avoir finalement laissé tomber la prudence et la peur.

Thomas a les deux mains dans ses cheveux maintenant, les paumes contre ses joues, et il sent sous ses pouces le mouvement de sa mâchoire, le rythme de ce baiser qui n'en finit pas, et il pense confusément que c'est la chose la plus réelle qui lui soit arrivée depuis des années.

Léa a les poings serrés dans les revers de son manteau. Elle ne le lâche pas. Elle ne le lâchera pas.

***

Ils reculent ensemble dans l'ouverture de la péniche, pas vraiment un choix, plutôt une direction que leurs corps ont prise sans consulter personne. Le métal sous leurs semelles, l'odeur de cambouis et de bois mouillé, la lumière du dehors qui entre par les tôles découpées en rectangles obliques.

Il y a des caisses en bois empilées contre une cloison, une bâche pliée sur le sol, des outils rangés le long d'un établi improvisé. L'espace est bas, encombré, magnifiquement indifférent à ce qui est en train de s'y passer.

Thomas la pousse doucement contre la cloison métallique ; le bruit sourd de son dos contre le métal, pas assez fort pour faire mal, juste assez pour marquer quelque chose. Elle lève les yeux vers lui. Ce qu'il voit dans ce regard : ni permission ni soumission, plutôt une décision prise depuis longtemps et enfin exécutée, lui coupe le souffle plus sûrement que le froid du dehors.

Il l'embrasse encore. Plus lentement cette fois, mais pas plus doucement.

***

Leurs mains travaillent dans le manteau l'un de l'autre sans défaire grand-chose, juste ce qui est nécessaire, juste l'accès. Son jean à lui, le bouton, la fermeture. Plus haut. Elle glisse la main sous sa chemise et sent la chaleur de sa peau contre ses paumes froides et il retient son souffle brusquement, les mains à plat contre la cloison de chaque côté d'elle, et ce son-là, cette retenue, elle le garde en elle comme quelque chose de précieux.

Sa main à lui remonte sous sa robe; il y a une robe sous le manteau, il ne le savait pas, la surprise l'arrête une seconde. Le tissu léger, le collant, la chaleur de ses cuisses sous ses paumes. Il s'arrête là, les yeux dans les siens, et c'est la seule question qu'il pose, silencieuse, dans ce regard.

Elle répond en levant légèrement les hanches vers lui. C'est suffisant.

***

Ils font l'amour contre la cloison de la péniche avec leurs manteaux encore sur le dos, dans le froid et l'odeur de métal et de fleuve, et c'est urgent et maladroit et parfait. Parfait de cette façon particulière qu'ont les choses qui n'ont pas été planifiées, qui n'ont pas eu le temps d'être pensées et donc ne peuvent pas décevoir l'idée qu'on s'en était faite.

Il entre en elle lentement malgré tout, malgré l'urgence, malgré les semaines d’hésitation et d'attente. Lentement parce qu'il sent qu'elle en a besoin, que son corps a besoin de ce temps-là pour s'ouvrir vraiment, pour passer de l'image imaginée à la réalité de lui. Elle retient son souffle, la tête renversée contre le métal, les yeux fermés, et il attend, immobile, les mains sur ses hanches, jusqu'à ce qu'il sente son corps se dénouer sous les siennes.

Alors il commence à bouger.

Le rythme s'installe, d'abord lent, profond, chaque mouvement une question posée et une réponse reçue. Elle a les jambes enroulées autour de lui, les talons de ses Doc Martens contre le bas de son dos, et elle le guide sans le diriger, ses hanches qui répondent aux siennes, leurs souffles qui se mêlent dans l'air froid de la péniche.

Il parle peu. Il dit son prénom une fois “ Léa “ contre son oreille, et la façon dont il le dit, comme si c'était un mot qu'il attendait de prononcer depuis longtemps, lui fait fermer les yeux plus fort.

Elle, elle est silencieuse de cette façon particulière qui n'est pas de la retenue mais de la concentration, la même concentration qu'elle met dans ses dessins, toute son attention rassemblée dans ce point précis du monde, dans ce corps contre le sien, dans cette chaleur qui monte par vagues depuis le bas du ventre.

Le rythme s'accélère.

Ses mains à lui remontent sous son manteau, trouvent sa taille nue, ses côtes, la courbe de ses omoplates qu'il a regardée cent fois dans les dessins et qui sous ses paumes est exactement ce qu'il avait imaginé et rien de ce qu'il avait imaginé en même temps. Elle a les doigts serrés sur son épaule, dans les cheveux, sur le métal froid de la cloison derrière elle. Elle cherche quelque chose à tenir, quelque chose de stable dans ce qui n'est pas stable du tout.

***

La montée est longue et brutale.

Elle sent le moment approcher comme une certitude physique, quelque chose d'inévitable qui remonte le long de sa colonne vertébrale et se resserre au creux du ventre ; elle ouvre la bouche sur son épaule, les dents contre le tissu de son manteau, et elle pense fugacement et absurdement à la page du carnet, à “pourtant” seul sur sa ligne, et cette pensée-là la fait basculer.

Lui sent ce basculement dans son corps à elle, le resserrement, le souffle brisé, les ongles dans son épaule, et quelque chose en lui lâche en même temps, la dernière surveillance, le dernier contrôle, et il appuie son front contre le sien et ferme les yeux et les quelques secondes qui suivent sont une chute libre silencieuse et totale.

Ils arrivent ensemble, pas par miracle, par cette façon qu'ont deux corps accordés de se lire et de se répondre, et le mot ensemble prend ici tout son poids.

***

Après, ils restent l'un contre l'autre sans bouger.

Leurs souffles s'apaisent lentement dans l'air froid de la péniche. Dehors, la Seine fait son bruit constant et sourd. Une mouette crie quelque part, loin. La lumière décline par les tôles découpées : rectangles obliques qui glissent sur le sol métallique et qui ne réchauffent rien, juste éclairent.

Thomas baisse la tête. Pose les lèvres sur son front, doucement, sans rien demander. C'est le premier geste tendre depuis le début. Le premier qui n'a rien d'urgent.

Elle lève la main et la pose à plat sur son torse, contre sa chemise. Elle sent son cœur qui bat encore vite. Elle laisse sa main là.

Ils ne disent pas grand-chose.

Il y a un moment où il recule légèrement pour la regarder. Vraiment la regarder, comme on regarde quelqu'un qu'on vient de trouver après l'avoir cherché sans le savoir. Elle soutient ce regard. Elle ne baisse pas les yeux.

— Mon profil, dit-il enfin. Sur la pierre du pont.

— Ta bibliothèque, répond-elle. Villeurbanne.

C'est tout. C'est suffisant. Ils savent l'un et l'autre qu'ils ont lu ce qu'il ne fallait pas lire et que c'était nécessaire et que rien ne commence vraiment dans la honte.

Il passe le pouce sur la cicatrice à son sourcil gauche, lentement, comme pour mémoriser. Elle prend son poignet gauche dans sa main, retourne sa paume, et pose les lèvres sur la brûlure ancienne qu'elle avait imaginée et qui est là, exactement là où elle l'avait placée dans le noir sous le pont.

Ni l'un ni l'autre ne dit rien.

Dehors, la cale sèche se remplit d'ombre. La Seine continue son cours.

***

Épilogue

La lumière entre par le haut.

Grandes fenêtres orientées plein sud, le genre qu'on ne trouve plus que dans les anciens ateliers d'artiste des faubourgs. Ceux du onzième, du vingtième, que les architectes n'ont pas encore transformés en quelque chose d'autre. Le plafond est haut, les murs blancs, et le soleil de fin de matinée fait des rectangles longs sur le parquet clair.

Dans l'entrée, une paire de petites bottes en caoutchouc rouge, pointure vingt-quatre, vingt-cinq peut-être, posées de travers contre le mur, avec la désinvolture propre aux enfants qui ne pensent pas encore à ranger leurs affaires. À côté, un camion en bois et un dessin au crayon de cire, laissé là sur le sol comme quelque chose d'important qu'on a dû abandonner en urgence pour autre chose.

Le couloir ouvre sur une chambre d'enfant.

Un lit bas, laqué blanc, avec un tour de lit en tissu à rayures bleues et vertes. Des livres empilés en équilibre précaire sur la table de nuit : des albums illustrés, un Petit Prince dont la couverture a été manipulée beaucoup de fois. Un mobile au plafond fait de formes découpées dans du papier épais, des poissons et des oiseaux qui tournent dans le courant d'air imperceptible venu de nulle part.

Sur le mur au-dessus du lit, une gravure sur bois encadrée : des figures féminines fragmentées, le trait dense et noir, reconnaissable entre mille. En bas à droite, la signature : L. Sörensen.

***

Le salon est grand, lumineux, légèrement encombré de la façon heureuse des espaces vraiment habités.

Les murs sont couverts de dessins, pas accrochés avec soin, plutôt fixés au Scotch, épinglés, superposés, certains à hauteur d'adulte et d'autres beaucoup plus bas, à hauteur d'une main d'enfant. Des croquis au fusain, des aquarelles, des essais de gravure, et parmi eux, mêlés aux autres sans hiérarchie, des dessins maladroits au crayon de cire, des bonshommes avec des têtes trop grandes, des soleils avec trop de branches.

Sur la table basse en chêne, entre deux tasses et un carnet à spirale : un Rhodia, couverture noire, un magazine ouvert. En couverture, un portrait photographique : une femme de trente ans peut-être, les pommettes hautes, les yeux gris-vert qui regardent l'objectif avec cette façon particulière de voir derrière les choses plutôt que les choses elles-mêmes. Une cicatrice fine au sourcil gauche. Le titre, en lettres blanches sur fond sombre : Léa Sörensen : le retour.

***

L'atelier est au fond de l'appartement, derrière une porte vitrée.

Grand, encombré, magnifiquement en désordre. Des planches à graver sur l'établi, des bocaux d'encre alignés par couleur sur une étagère, des rouleaux d'encrage accrochés à des crochets. Au sol, des feuilles d'impression séchées, côte à côte comme des peaux. Sur le mur du fond, épinglé au milieu de tout le reste, un feuillet arraché d'un carnet Rhodia, une écriture petite et dense, légèrement penchée à droite :

Ce que je veux : que quelqu'un me regarde et voie d'où je viens.

En dessous, à l'encre de Chine, d'une autre main : Je te vois.

La chambre.

Un grand lit. Vraiment grand, avec ce désordre des draps du matin, les oreillers qui ont migré, la couette repoussée en boule sur le côté. La lumière entre ici aussi, plus douce, filtrée par un rideau de lin qui bouge légèrement.

Ils sont là.

***

Léa est sur le dos, les bras croisés derrière la tête, les yeux au plafond. Thomas est allongé sur le côté contre elle, la tête appuyée sur sa main, et il la regarde, avec cette attention tranquille qu'il a mise des années à apprendre à montrer sans la surveiller.

Ils ne portent rien. Les draps sont quelque part en bas du lit.

Son corps a changé légèrement avec les années. Les hanches un peu plus pleines, une ligne fine au bas du ventre que la grossesse a laissée comme une signature discrète. Il passe le dos de la main le long de sa taille, lentement, du creux des côtes à la hanche, et elle ferme les yeux avec un sourire qui n'est pas pour lui ; ou plutôt si, entièrement pour lui, mais pas à destination, juste un sourire qui existe parce qu'il est là.

— Tu te souviens, dit-il.

Ce n'est pas vraiment une question.

Elle tourne la tête vers lui.

— De quoi ?

— La cale sèche.

Elle rit ; ce rire bref et sec qu'il a appris à attendre, celui qui arrive avant le vrai rire, comme une porte qui s'ouvre. Le cambouis sur mon manteau. J'ai mis trois semaines à le faire partir.

— Tu l'as gardé encore deux ans après.

— C'était un bon manteau.

Sa main s'attarde sur sa hanche. Elle sent le changement dans ce geste ; la façon dont il ralentit encore, dont la paume s'aplatit davantage contre sa peau. Elle ouvre les yeux et le regarde.

Il a trente-cinq ans maintenant. Quelques fils blancs dans les cheveux, une ligne au coin des yeux qui n'existait pas avant. La brûlure ancienne sur son poignet gauche qu'elle a embrassée des centaines de fois depuis la péniche.

Elle tend la main vers lui. Les doigts sur son torse d'abord, le sternum, puis plus bas. Elle le sent se contracter légèrement sous sa paume, de cette façon qu'il a de retenir sa respiration quand elle le touche, après tout ce temps, comme si ça le surprenait encore.

— Tu te souviens de la première nuit, dit-elle. Après la cale sèche.

— L'hôtel près du chantier.

— La douche qui ne chauffait pas.

— Tu n'as pas semblé t'en plaindre.

Elle sourit.

— Non.

***

Leurs mains bougent ensemble maintenant, accordées par des années de connaissance mutuelle, de cette façon de savoir où aller, à quelle vitesse, avec quelle pression. Pas la routine, rien de ce qu'ils ont entre eux ne ressemble à de la routine, plutôt la confiance, la certitude que l'autre est là entièrement, que rien ne doit être négocié ni expliqué.

Sa main à lui descend entre ses cuisses avec une lenteur délibérée. Elle laisse échapper un souffle : pas un gémissement, quelque chose de plus petit, de plus intime, le son qu'on fait quand quelque chose attendu arrive enfin.

Elle est chaude sous ses doigts, déjà. Il prend son temps. Il a toujours pris son temps avec elle, depuis la cale sèche, depuis cette première fois où il avait senti son corps s'ouvrir lentement sous ses mains et compris que la lenteur était une forme de respect.

Sa main à elle le tient, le guide doucement dans un rythme qu'elle choisit. Il ferme les yeux une seconde.

— Léa.

— Je sais, dit-elle.

***

Ils se regardent. C'est important pour eux depuis le début : se regarder. Ne pas fermer les yeux sur l'autre, ne pas s'absenter dans le plaisir au point de perdre la présence de l'autre.

— Il faut que je te dise quelque chose, murmure-elle.

Il ouvre les yeux.

— Quoi.

— Je m'étais caressée tous les soirs en pensant à toi. Avant qu'on se rencontre. Avec ton carnet.

Il la regarde une longue seconde. Puis quelque chose passe sur son visage, mi-amusement, mi-quelque chose de plus grave.

— Moi aussi.

Elle s'arrête.

— Vraiment.

— Tous les soirs. Le dessin de profil. La gorge. La bouche ouverte.

Elle rit, de son vrai rire cette fois, entier, et il rit avec elle, et pendant quelques secondes ils sont juste deux personnes qui rient dans un lit défait sous la lumière de novembre, avec les jouets dans l'entrée et les dessins sur tous les murs.

***

Puis le rire se tait doucement et il reste autre chose : ce fond chaud et constant qui n'a pas besoin de monter pour être là.

Ses doigts reprennent leur mouvement entre ses cuisses, plus précis maintenant, et elle laisse sa tête retomber en arrière sur l'oreiller. Sa main à elle continue sur lui, le rythme lent et régulier, et leurs souffles se mêlent dans la chambre silencieuse.

La montée est longue, patiente, construite par couches comme ses gravures, chaque geste posé sur le précédent, chaque souffle qui en appelle un autre. Elle a les yeux mi-clos, la lèvre inférieure prise entre ses dents, et il regarde ce visage qu'il connaît depuis des années et qui ne cesse pas de lui sembler nouveau dans ces moments-là.

— Thomas.

— Là, dit-il.

— Oui. Là. Encore.

Il sent sa respiration se transformer : plus courte, plus haute dans la poitrine. Ses hanches qui cherchent sa main. Il la sent approcher du bord avec cette précision qu'il a apprise au fil des années, cette façon qu'a son corps de se rassembler avant de lâcher. Il ralentit légèrement, pas pour retarder, pour prolonger, pour rester encore un moment dans cette tension parfaite.

Elle ouvre les yeux. Le regarde.

— Arrête de faire ça.

— Non.

Elle rit malgré elle, une expiration brève, puis,

— Viens.

***

Il entre en elle avec la lenteur du premier soir, de tous les premiers soirs, cette façon de prendre le temps même quand l'urgence est là, parce que l'urgence n'est pas la seule chose vraie. Elle l'accueille les paumes à plat sur ses omoplates, les yeux dans les siens, et il y a dans cet instant ce qu'il y a toujours eu entre eux : la reconnaissance, ce mot qu'ils avaient chacun cherché avant de se trouver.

Le mouvement s'installe, profond, régulier, accordé. Elle a la nuque rejetée en arrière mais les yeux ouverts sur le plafond blanc et la lumière qui bouge dans le rideau de lin. Il parle bas contre son oreille, des mots simples, son prénom, là, oui, là, et sa voix grave fait quelque chose dans sa poitrine qui n'a rien à voir avec le reste et tout à voir avec le reste.

La montée revient, rapide cette fois, sans prévenir presque, la longueur du préambule ayant fait son travail. Elle le sent déferler depuis le bas du ventre, la chaleur qui irradie dans les cuisses et les reins, et elle serre les mains sur ses épaules et laisse venir sans retenir, sans surveiller, le souffle brisé en trois temps contre son cou.

Il sent son orgasme à elle dans tout son corps à lui : le resserrement, les ongles, le son étouffé contre sa gorge, et il continue, régulier, présent, jusqu'à ce que la vague se retire et qu'elle reste là, détendue et lourde sous lui, les yeux fermés, souriant légèrement.

Alors seulement il accélère.

Court. Intense. Les mains de Léa remontent dans ses cheveux et le tiennent, pas pour diriger, juste pour être là, juste pour qu'il sache qu'elle est là avec lui jusqu'au bout. Il appuie le front contre sa tempe, les dents serrées, et quand ça arrive c'est silencieux et total : une chute libre, toujours, après tout ce temps, encore.

***

Ils restent enlacés dans le silence qui suit.

Sa tête dans le creux de son épaule. Sa main à lui dans ses cheveux, les doigts qui bougent à peine, une caresse machinale, douce, le geste de quelqu'un qui s'assure que l'autre est là.

Dehors, un bruit.

Petit. Ténu. Le bruit d'une porte qu'on pousse avec précaution : la précaution maladroite d'un enfant qui sait qu'il ne devrait peut-être pas, mais qui pousse quand même.

Ils échangent un regard. Elle ferme les yeux avec ce sourire. Il tire le drap sur eux.

La porte s'ouvre de quelques centimètres.

— Papa.

— On est là, dit Thomas.

Un silence. Puis des pas rapides sur le parquet : les pieds nus d'un enfant qui court, et un petit corps qui grimpe sur le lit avec l'énergie et la grâce déséquilibrée propres aux gens qui n'ont pas encore quatre ans, et qui s'installe entre eux deux avec la certitude absolue d'y avoir sa place.

Ce qu'il a dans les mains, serré contre lui comme quelque chose d'important : un carnet Moleskine noir, couverture souple, légèrement cabossé.

Il le tend à Léa.

— Dessine.

Elle le prend. L'ouvre au hasard.

Une page blanche.

Elle sourit, le vrai sourire, entier, sans retenue, et tend la main vers la table de nuit. Le fusain est là, comme toujours, comme il a toujours été quelque part à portée de main depuis la première nuit sous le pont de la rue Dieu.

Elle commence à dessiner.

FIN

Les avis des lecteurs

Histoire Erotique
C’est irréellement réel...
Ça fait du bien, regarder l’autre et le voir......
Ce n’est pas donner à tout le monde....
Vous, vous l'avez ce don.

Encore une vraie tranche de vie et pas un morceau de viande, comme trop souvent...



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