L'escalier de marbre
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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L'escalier de marbre
Temps de lecture ~ 15 minutes
I. Ce qu'on voit
Il y a des villes où la lumière ne pardonne rien.
Rome en juillet est de celles-là. Le soleil tombe sur les pierres blanches avec une franchise presque indécente, il ne laisse pas d'ombre aux visages, il ne laisse pas d'ombre aux corps. Tout est exposé. Tout brille d'une clarté qui ressemble à un jugement.
L'escalier descend vers une fontaine qu'on entend mais qu'on ne voit pas depuis le haut des marches. L'eau fait un bruit régulier, sourd, presque organique, comme quelque chose qui respire sous la pierre. Les touristes passent en contrebas, ils ont des chapeaux et des bouteilles d'eau, ils photographient sans regarder. Ici, sur les marches du milieu, il n'y a que deux personnes.
Elle est allongée sur le rebord de pierre, la nuque posée sur la margelle comme sur un coussin, les jambes pendantes dans le vide, les pieds nus. Le short en jean effilé remonte haut sur les cuisses. Le débardeur rose est froissé, il découvre le ventre sur quelques centimètres, juste la naissance d'une hanche. Elle a les yeux fermés. Elle est blonde, une blondeur un peu fatiguée par l'été, des mèches collées sur le front.
Lui est debout à sa gauche. Il porte un tee-shirt blanc, un jean, il est mince, il a les mains dans les poches. Il la regarde. Il ne dit rien. Il tient son téléphone contre son visage comme s'il allait appeler, mais il n'appelle pas. Il attend quelque chose, ou bien il n'attend rien, il est simplement là, debout à côté d'elle, présent d'une façon qui n'a pas encore de nom.
***
Elle s'appelle Noémie. Elle a vingt-six ans et un master de lettres qu'elle n'a jamais utilisé. Elle travaille dans une galerie à Lyon, elle accroche des tableaux, elle rédige des textes pour des artistes qui n'en ont pas besoin. Elle est venue à Rome pour une semaine parce qu'une amie lui avait prêté un appartement et qu'elle avait besoin de disparaître un peu, sans que ce soit dramatique.
Il y a en elle une fatigue qui n'est pas physique. Une façon de s'arrêter au milieu des gestes, comme si elle avait oublié la suite. Elle ne souffre pas à proprement parler ; elle s'est seulement absentée de sa propre vie depuis quelques mois, depuis la fin d'une relation longue qui n'avait pas été malheureuse mais qui avait fini par peser comme quelque chose qu'on porte pour une autre personne.
Elle aime la chaleur. Elle aime que les pierres chaudes gardent la température du corps quand on s'y allonge. Elle s'est couchée sur la margelle de marbre sans réfléchir, parce que la chaleur était là et que ses pieds étaient fatigués. Elle a fermé les yeux. Elle a entendu les touristes en bas. Elle a pensé à rien de particulier, ou plutôt à tout en même temps, de façon si diffuse que ça revenait au même.
***
Il s'appelle Édouard. Il a trente et un ans. Il est né à Bordeaux, il vit à Paris depuis six ans, il fait quelque chose dans l'architecture de données dont il a du mal à expliquer la nature exacte quand on lui pose la question. Il est à Rome pour trois jours, seul, parce que le congrès auquel il devait assister a été annulé et qu'il avait déjà ses billets.
Il y a dans sa manière d'être une qualité d'attention qui peut se confondre avec de la froideur. Il parle peu mais avec précision. Il remarque les détails des choses, la façon dont la lumière change d'une heure à l'autre sur un mur, la texture d'une surface, le son particulier d'une rue selon le moment de la journée. Il est du genre à avoir remarqué le petit pan de mur jaune dans la vue de Delft de Vermeer. Ce n'est pas de l'intellectualisme, c'est quelque chose de plus sensoriel et de moins conscient. Il pense souvent qu'il aurait dû faire autre chose, mais il ne sait pas quoi, et il n'en souffre pas vraiment.
Il s'est arrêté sur les marches parce qu'il était en train de regarder ses messages et que quelque chose l'a distrait. D'abord sans savoir quoi. Puis il a compris : la façon dont elle était allongée là, les bras légèrement écartés, la gorge renversée, les jambes pendantes, avait quelque chose d'une crucifixion sans croix, ou d'une noyée sans eau. Un abandon total, sans coquetterie. Personne ne s'allonge comme ça dans un lieu public quand il reste un peu de pudeur sociale. Il a regardé ses pieds nus, puis la ligne de son ventre sous le débardeur, puis son visage.
Il a gardé son téléphone levé. Prétexte inutile à une immobilité qu'il n'aurait pas su justifier autrement.
***
II. Ce qui commence
Elle l'a senti avant de l'entendre.
Pas sa présence physique, plutôt une modification légère de l'air autour d'elle, la conscience qu'on la regardait d'une façon différente des regards de passage. Elle a gardé les yeux fermés. Elle a laissé passer quelques secondes.
Puis elle a dit, sans bouger, les yeux toujours fermés :
« Tu peux t'asseoir si tu veux. »
Il s'est assis au bord de la marche inférieure, à cinquante centimètres de ses pieds. Il n'a rien dit. Elle a ouvert les yeux et l'a regardé de la position inverse, la tête en bas, la fontaine dans son dos, le ciel derrière lui.
« Tu faisais quoi ? »
« Rien. Je passais. »
« Tu regardais. »
« Oui. »
Elle a aimé qu'il ne se défende pas. Elle a refermé les yeux.
La conversation s'est construite lentement, par fragments. Ils ont parlé de Rome avec la liberté de ceux qui n'ont pas de compte à rendre à la ville. Ils ont parlé de chaleur, du bruit de la fontaine en bas, de la qualité particulière du silence dans les endroits très bruyants. Elle lui a dit qu'elle travaillait dans l'art sans préciser davantage. Il lui a dit qu'il s'occupait de données en sachant que ça ne voulait rien dire de concret.
À un moment il a demandé si elle avait faim. Elle a dit non. Il a dit pareil. Ils sont restés.
Le soleil avait tourné. L'ombre de la balustrade supérieure allongeait un trait sur les marches, il passait juste au niveau de ses chevilles. Elle avait toujours les jambes dans le vide. Elle sentait la chaleur du marbre dans toute la longueur de ses omoplates, dans ses reins, dans la naissance de ses fesses sous le short.
Il regardait ses mains, les siennes, posées sur ses genoux.
Elle a dit : « Comment tu t'appelles ? »
Il a dit son prénom.
Elle a dit le sien.
Rien d'autre n'était nécessaire.
***
III. L'Exposition
C'est elle qui a bougé en premier.
Elle a glissé une main le long de son ventre, sous le débardeur, juste pour décoller le tissu de sa peau. Geste ordinaire, geste de chaleur. Mais elle l'a laissé là, la main à plat sur le ventre, et elle n'a pas remis le tissu en place.
Le débardeur est resté retroussé sur quelques centimètres. Le soleil sur son ventre nu.
Édouard a regardé sans bouger.
En bas, les voix des touristes montaient par vagues. Une femme riait fort. Un enfant criait quelque chose en anglais. Personne ne levait les yeux vers les marches du milieu.
Elle a senti le regard d'Édouard comme une température différente. Pas intrusive. Précise. Elle a bougé les hanches légèrement, imperceptiblement, un ajustement de position qui déplaçait le short de quelques millimètres sur sa cuisse.
Elle a dit, les yeux toujours fermés : « Tu regardes encore. »
« Oui. »
« C'est bien. »
La main a descendu lentement, sans pression, jusqu'à l'élastique du short. Elle a glissé deux doigts à l'intérieur, pas loin, juste assez pour sentir la chaleur qu'il y avait là, le duvet sur la peau. Elle n'a pas retiré la main. Elle respirait régulièrement.
En bas, la femme riait encore. L'enfant avait disparu dans le flot.
Édouard s'est déplacé d'une marche, imperceptiblement plus proche. Pas pour voir davantage, mais pour être dans la même lumière qu'elle. Elle l'a perçu sans ouvrir les yeux.
« Tu as peur ? » a-t-elle demandé.
Un silence.
« Non. »
« Moi non plus. »
Sa main a remonté, lentement, le long du ventre, sous le tissu du débardeur jusqu'au bord du soutien-gorge. Elle a passé un doigt le long du bonnet, l'a glissé en dessous. Aucun geste d'urgence. Tout était lent, presque paresseux, comme si la chaleur de juillet justifiait cette économie de mouvement.
Le bout de son sein entre ses propres doigts, maintenant. Ferme. Elle a pincé légèrement et sa respiration s'est modifiée, une seule fois, une fraction de seconde, suffisamment pour qu'Édouard l'entende.
En bas, quelqu'un photographiait la fontaine. Le flash était inutile en plein soleil mais il l'a déclenché quand même.
Elle a retiré sa main de sous le tissu et a ramené le débardeur sur son ventre. Elle a ouvert les yeux. Elle a regardé Édouard à l'endroit.
Il avait les joues légèrement rouges. Pas d'embarras, plutôt de concentration.
« Viens t'allonger, » elle a dit.
***
IV. Ce qu'il y a sous la lumière
Il s'est allongé sur la marche du dessus, de façon à ce que sa tête soit à la hauteur de la sienne. Leurs épaules se touchaient presque. La pierre sous lui était brûlante.
Pendant quelques minutes, ils ont regardé le ciel. Quelques nuages très hauts, immobiles. Le bruit de la fontaine.
Sa main à lui a trouvé la sienne à elle sur le marbre. Pas une prise, juste un contact, les doigts légèrement entrelacés.
Puis il a dit, très bas : « Qu'est-ce que tu veux ? »
La question était sérieuse. Elle ne l'a pas prise à la légère.
Elle a réfléchi une seconde. Elle a dit : « Je veux sentir quelque chose. »
« Ici ? »
« Ici. »
Il a tourné la tête vers elle. Elle regardait le ciel. Ses chevilles croisées dans le vide, les ongles des pieds vernis d'un bordeaux presque sec.
Sa main à lui a quitté la sienne et a posé sa paume à plat sur sa cuisse, juste en dessous du short, sur la peau chaude. Il n'a pas bougé la main. Il a laissé la chaleur faire quelque chose.
Elle a senti ses muscles se relâcher sous la paume, une capitulation progressive, un abandon qui venait du dedans. Elle a écarté légèrement les genoux.
La main d'Édouard a remonté, lentement, le long de l'intérieur de la cuisse. La peau là est différente, plus fine, plus réactive ; il l'a senti sous ses doigts, la façon dont ça frémissait sans qu'elle bouge. Il s'est arrêté à quelques centimètres du tissu.
En bas, les voix continuaient. Personne ne regardait. Ou peut-être que quelqu'un regardait et ne disait rien, ce qui revenait au même.
Elle a posé sa propre main sur celle d'Édouard et l'a guidé sous le tissu du short.
Pas de sous-vêtement. Il a découvert en même temps qu'il le savait déjà.
Ses doigts ont trouvé la chaleur, la douceur, puis l'humidité qui était là depuis un moment, depuis la conversation, depuis le regard, peut-être depuis qu'elle s'était allongée sur la pierre et avait décidé de ne rien protéger.
Il a gardé la main immobile une seconde, comme pour prendre la mesure de ce qui était là.
Elle a respiré une fois, lentement, par le nez.
Puis il a bougé.
***
V. Découverte
Deux doigts d'abord, à plat, sans pression, juste le contact. La chaleur contre sa paume était différente de celle du marbre, plus dense, plus vivante. Elle avait les yeux toujours orientés vers le ciel mais elle ne le voyait plus.
Il a commencé à bouger la main en cercles très lents. Elle n'a pas fait de bruit, mais sa mâchoire s'est légèrement desserrée. Il a senti les muscles de sa cuisse se contracter une fois, relâcher.
En bas, la foule avait un peu diminué. L'heure du déjeuner approchait. Une famille est passée à mi-hauteur des escaliers, sans lever les yeux vers eux.
Le pouce d'Édouard a trouvé un point précis et s'y est arrêté. Elle a retenu sa respiration.
Il a maintenu la pression, légère, régulière, pendant quelques secondes qui ont eu la densité d'une heure.
Puis il a repris le mouvement circulaire, plus appuyé. Elle a tourné la tête vers lui. Elle le regardait maintenant, directement, les yeux ouverts, sans détourner le regard. Il a soutenu le sien.
Il y avait entre eux quelque chose de presque clinique, non pas par froideur, mais par cette honnêteté des corps qui n'ont pas encore eu le temps de se mentir. Elle le regardait faire ce qu'il lui faisait. Il regardait son visage qui enregistrait chaque variation de pression.
Sa main libre à elle a saisi le rebord de la marche.
Il a accéléré légèrement. Un doigt s'est glissé en elle, un seul, pas loin, juste pour sentir ce qu'il y avait là. Elle était très chaude, et mouillée d'une façon qui rendait le glissement lent et parfait. Il a retiré le doigt et l'a ramené sur son clitoris, tout humide maintenant, et la friction a changé de nature.
Elle a fermé les yeux.
Un son est sorti d'elle, bas, presque confondu avec le bruit de la fontaine. Elle a mis sa main sur sa propre bouche, pas par honte, plutôt par instinct, pour garder quelque chose pour elle dans tout ça.
Il a compris le geste et a ralenti, pas pour la ménager, mais pour durer. Pour rester dans cet état suspendu où son corps était au bord de quelque chose mais n'y tombait pas encore.
Elle a murmuré : « Continue. »
Il a continué.
Les deux doigts maintenant, plus fermes, le mouvement repris avec une régularité qui ne laissait aucun espace de respiration. Elle s'est arquée légèrement sur la pierre, les reins décollés du marbre, les pieds cherchant quelque chose à pousser contre le vide.
Puis le plaisir est arrivé en vague longue. Pas un paroxysme, quelque chose de plus horizontal, qui s'est déployé dans toute la longueur de son ventre et dans ses cuisses, une chaleur qui a débordé vers ses bras, vers sa nuque. Elle a retenu le son dans sa gorge, serrée par sa propre main, et il n'en est sorti qu'un souffle continu, presque silencieux.
Édouard a senti la contraction de ses muscles autour de son doigt qu'il avait replacé en elle pendant l'onde. Il a attendu que ça passe. Il n'a pas retiré la main.
En dessous, la fontaine continuait.
***
VI. Partage
Quand elle a rouvert les yeux, sa décision était déjà prise.
Elle s'est redressée sur la marche, s'est assise, a ajusté le débardeur sans le baisser tout à fait. Elle a regardé en bas. Quelques personnes aux marches inférieures, personne qui regardait vers eux.
Elle a regardé Édouard. Il était assis lui aussi, les avant-bras sur les genoux.
« Viens derrière moi, » elle a dit.
Il s'est levé. Elle s'est retournée sur la marche, à genoux face à la balustrade de pierre, et elle a posé les mains sur le rebord. Derrière elle, les marches descendaient vers la fontaine, vers les passants. Devant elle, la balustrade, et derrière la balustrade, le vide vers la place.
Elle était à genoux sur la pierre chaude, le short glissé sur ses cuisses, les reins creusés, offerte dans la lumière de deux heures.
Édouard s'est placé derrière elle. Il a sorti de sa poche de jean un préservatif, geste sans romantisme et sans cynisme, geste simplement logique, et elle a apprécié cette logique-là.
Il a posé les mains sur ses hanches. La largeur de ses paumes sur les os de son bassin. Elle a senti son sexe contre elle, pas encore en elle, juste là, à la lisière, et déjà son ventre a eu une réponse autonome, un resserrement.
Un homme âgé est entré dans le champ de vision, en bas des marches. Il s'est arrêté, a regardé la fontaine, a sorti ses lunettes. Il ne levait pas les yeux.
Édouard a poussé, doucement, et elle l'a reçu.
La pénétration a été lente. Elle était suffisamment mouillée pour que la friction soit précise sans être violente. Il s'est arrêté au milieu, une seconde, et elle a senti l'épaisseur de lui dans la chaleur de son bassin. Elle a voulu dire quelque chose mais rien n'était venu, alors elle a incliné les reins davantage, une invitation.
Il a poussé jusqu'au fond.
Le son qu'elle a fait était court et involontaire. Elle a serré les mains sur le rebord de la balustrade. La pierre était brûlante sous ses paumes.
Il a commencé à bouger, lentement d'abord, de grands mouvements dans lesquels elle sentait chaque centimètre de lui, chaque retrait et chaque retour, la façon dont son corps s'ouvrait et se refermait dans le rythme de ce va-et-vient. Elle avait les yeux ouverts. Elle voyait la place en bas, la fontaine, les gens.
Deux jeunes femmes avec des tenues légères montaient les marches en riant. Elles étaient à dix mètres. Elles regardaient leurs téléphones. Noémie n'a pas bougé. Édouard non plus. Quand les deux femmes ont levé les yeux brièvement dans leur direction, ils étaient là, agenouillée et accroupi, et les femmes ont détourné le regard presque immédiatement, comme on détourne les yeux de quelque chose qu'on a compris sans vouloir vérifier. Elles ont continué à monter.
Édouard a accéléré.
La cadence plus rapide changeait tout. Il n'y avait plus de délicatesse dans les mouvements, juste la mécanique précise de deux corps accordés, le bruit sourd de ses cuisses contre les siennes, la chaleur qui montait dans le bas de son dos à elle, la sueur sur ses mains, sur les mains d'Édouard posées sur ses hanches avec une fermeté qui laissait des marques blanches sur sa peau.
Elle a posé la tête sur les mains, sur la balustrade, et elle a laissé son corps répondre. Les sons qui sortaient d'elle maintenant étaient plus difficiles à contrôler. Bas. Réguliers. Synchronisés avec chaque poussée.
L'homme aux lunettes, en bas, avait levé les yeux.
Il les regardait. Une seconde. Deux. Puis il a remis ses lunettes dans sa poche et il a continué son chemin vers la droite, sans se retourner.
Édouard avait glissé une main de sa hanche vers le devant, deux doigts retrouvant le même point qu'avant, et la combinaison de la pénétration et de la friction là a créé quelque chose d'insoutenable dans l'axe de son ventre, quelque chose qui tirait vers le bas et vers l'intérieur en même temps.
Elle a dit son prénom, une fois, pas comme un appel mais comme une identification.
Il a dit « oui » contre son oreille.
La main a serré plus fort sur son pubis et ses mouvements se sont raccourcis, plus intenses, et elle a senti qu'il était proche aussi, à la façon dont sa respiration avait changé, plus hachée, moins régulière.
Le soleil tapait sur les pierres blanches. La fontaine en bas faisait son bruit d'eau permanente. Un couple de touristes traversait la place sans lever les yeux.
Elle est venue la première.
Pas un tremblement unique, plutôt une série de contractions profondes qui ont commencé loin en elle et qui sont remontées dans toute la longueur de sa colonne, une vague puis une autre, et ses mains ont serré la balustrade si fort que ses jointures ont blanchi. Le son qu'elle a fait était long et impossible à réprimer entièrement, pas un cri, quelque chose entre le soupir et le gémissement, qui s'est perdu dans le bruit de la ville.
Ses contractions internes ont eu sur lui un effet immédiat. Il a enfoncé les ongles dans ses hanches et poussé une dernière fois, profond, immobile, et elle l'a senti se répandre dans le préservatif avec une pression qu'elle a perçue comme de la chaleur même si c'était de la contraction.
Ils sont restés dans cette position quelques secondes.
Puis il a reculé, doucement. Elle a rectifié son short. Il s'est occupé du préservatif discrètement, sans gêne particulière.
Elle s'est rassise sur la marche, les chevilles pendantes dans le vide. Il s'est assis à côté d'elle.
En bas, la fontaine.
***
VII. Après
Ils ont gardé le silence un long moment.
Ce n'était pas un silence pesant. C'était le silence de deux personnes qui n'ont pas besoin de commenter ce qui vient de se passer pour en vérifier la réalité.
Elle a senti sur ses cuisses la chaleur combinée du soleil et de ce qu'ils avaient fait. Elle n'avait pas envie de bouger. La pierre gardait sa chaleur, les reins lui faisaient légèrement mal de la façon agréable d'un effort physique.
Il avait posé les coudes sur ses genoux. Il regardait la place en bas.
« Tu es là pour combien de temps ? » il a demandé.
« Jusqu'à jeudi. »
« Moi jusqu'à demain. »
Elle a acquiescé. Ça aurait pu être une information triste. Ça ne l'était pas vraiment. Il y avait dans la délimitation du temps quelque chose qui rendait l'espace plus propre.
« Tu as faim maintenant ? » il a demandé.
Elle a vérifié. Oui.
Ils sont descendus les marches ensemble, sans se tenir la main, sans se toucher, juste côte à côte dans la lumière du milieu d'après-midi. En bas, l'homme aux lunettes n'était plus là. Les deux jeunes femmes non plus.
La fontaine était en vieux travertin et l'eau sortait par une gueule de lion. Elle y a trempé ses mains, l'eau froide après la chaleur de la pierre. Édouard a regardé ses mains dans l'eau.
Dans un bar à l'ombre d'une ruelle latérale, ils ont mangé des sandwichs et bu de l'eau gazeuse. Ils ont parlé de choses ordinaires, une exposition qu'elle avait vue la veille, un quartier qu'il recommandait. Elle avait une miette sur la lèvre inférieure et il le lui a dit. Elle l'a enlevée du bout du doigt.
À cinq heures, ils se sont séparés devant une église dont ils n'ont pas lu le nom.
Elle lui a donné son numéro. Il l'a enregistré sans commentaire. Peut-être qu'il l'appellerait, peut-être non. Elle n'a pas cherché à le savoir dans son regard.
Elle est rentrée à l'appartement par les rues qui commençaient à s'ombrager. Elle avait le corps fatigué d'une façon précise, et elle se sentait, pour la première fois depuis plusieurs mois, entièrement à l'intérieur de sa propre peau.
Elle n'avait pas besoin que ça veuille dire quelque chose.
Ça avait eu lieu, c'était suffisant.
***
La fontaine, le soir, fait le même bruit. Les marches de marbre gardent la chaleur longtemps après que le soleil ait tourné. Quelqu'un s'y assoira demain, et regardera la place, et n'imaginera rien de particulier. La pierre ne garde pas les mémoires. Elle garde la chaleur, un peu. C'est déjà beaucoup.
FIN
I. Ce qu'on voit
Il y a des villes où la lumière ne pardonne rien.
Rome en juillet est de celles-là. Le soleil tombe sur les pierres blanches avec une franchise presque indécente, il ne laisse pas d'ombre aux visages, il ne laisse pas d'ombre aux corps. Tout est exposé. Tout brille d'une clarté qui ressemble à un jugement.
L'escalier descend vers une fontaine qu'on entend mais qu'on ne voit pas depuis le haut des marches. L'eau fait un bruit régulier, sourd, presque organique, comme quelque chose qui respire sous la pierre. Les touristes passent en contrebas, ils ont des chapeaux et des bouteilles d'eau, ils photographient sans regarder. Ici, sur les marches du milieu, il n'y a que deux personnes.
Elle est allongée sur le rebord de pierre, la nuque posée sur la margelle comme sur un coussin, les jambes pendantes dans le vide, les pieds nus. Le short en jean effilé remonte haut sur les cuisses. Le débardeur rose est froissé, il découvre le ventre sur quelques centimètres, juste la naissance d'une hanche. Elle a les yeux fermés. Elle est blonde, une blondeur un peu fatiguée par l'été, des mèches collées sur le front.
Lui est debout à sa gauche. Il porte un tee-shirt blanc, un jean, il est mince, il a les mains dans les poches. Il la regarde. Il ne dit rien. Il tient son téléphone contre son visage comme s'il allait appeler, mais il n'appelle pas. Il attend quelque chose, ou bien il n'attend rien, il est simplement là, debout à côté d'elle, présent d'une façon qui n'a pas encore de nom.
***
Elle s'appelle Noémie. Elle a vingt-six ans et un master de lettres qu'elle n'a jamais utilisé. Elle travaille dans une galerie à Lyon, elle accroche des tableaux, elle rédige des textes pour des artistes qui n'en ont pas besoin. Elle est venue à Rome pour une semaine parce qu'une amie lui avait prêté un appartement et qu'elle avait besoin de disparaître un peu, sans que ce soit dramatique.
Il y a en elle une fatigue qui n'est pas physique. Une façon de s'arrêter au milieu des gestes, comme si elle avait oublié la suite. Elle ne souffre pas à proprement parler ; elle s'est seulement absentée de sa propre vie depuis quelques mois, depuis la fin d'une relation longue qui n'avait pas été malheureuse mais qui avait fini par peser comme quelque chose qu'on porte pour une autre personne.
Elle aime la chaleur. Elle aime que les pierres chaudes gardent la température du corps quand on s'y allonge. Elle s'est couchée sur la margelle de marbre sans réfléchir, parce que la chaleur était là et que ses pieds étaient fatigués. Elle a fermé les yeux. Elle a entendu les touristes en bas. Elle a pensé à rien de particulier, ou plutôt à tout en même temps, de façon si diffuse que ça revenait au même.
***
Il s'appelle Édouard. Il a trente et un ans. Il est né à Bordeaux, il vit à Paris depuis six ans, il fait quelque chose dans l'architecture de données dont il a du mal à expliquer la nature exacte quand on lui pose la question. Il est à Rome pour trois jours, seul, parce que le congrès auquel il devait assister a été annulé et qu'il avait déjà ses billets.
Il y a dans sa manière d'être une qualité d'attention qui peut se confondre avec de la froideur. Il parle peu mais avec précision. Il remarque les détails des choses, la façon dont la lumière change d'une heure à l'autre sur un mur, la texture d'une surface, le son particulier d'une rue selon le moment de la journée. Il est du genre à avoir remarqué le petit pan de mur jaune dans la vue de Delft de Vermeer. Ce n'est pas de l'intellectualisme, c'est quelque chose de plus sensoriel et de moins conscient. Il pense souvent qu'il aurait dû faire autre chose, mais il ne sait pas quoi, et il n'en souffre pas vraiment.
Il s'est arrêté sur les marches parce qu'il était en train de regarder ses messages et que quelque chose l'a distrait. D'abord sans savoir quoi. Puis il a compris : la façon dont elle était allongée là, les bras légèrement écartés, la gorge renversée, les jambes pendantes, avait quelque chose d'une crucifixion sans croix, ou d'une noyée sans eau. Un abandon total, sans coquetterie. Personne ne s'allonge comme ça dans un lieu public quand il reste un peu de pudeur sociale. Il a regardé ses pieds nus, puis la ligne de son ventre sous le débardeur, puis son visage.
Il a gardé son téléphone levé. Prétexte inutile à une immobilité qu'il n'aurait pas su justifier autrement.
***
II. Ce qui commence
Elle l'a senti avant de l'entendre.
Pas sa présence physique, plutôt une modification légère de l'air autour d'elle, la conscience qu'on la regardait d'une façon différente des regards de passage. Elle a gardé les yeux fermés. Elle a laissé passer quelques secondes.
Puis elle a dit, sans bouger, les yeux toujours fermés :
« Tu peux t'asseoir si tu veux. »
Il s'est assis au bord de la marche inférieure, à cinquante centimètres de ses pieds. Il n'a rien dit. Elle a ouvert les yeux et l'a regardé de la position inverse, la tête en bas, la fontaine dans son dos, le ciel derrière lui.
« Tu faisais quoi ? »
« Rien. Je passais. »
« Tu regardais. »
« Oui. »
Elle a aimé qu'il ne se défende pas. Elle a refermé les yeux.
La conversation s'est construite lentement, par fragments. Ils ont parlé de Rome avec la liberté de ceux qui n'ont pas de compte à rendre à la ville. Ils ont parlé de chaleur, du bruit de la fontaine en bas, de la qualité particulière du silence dans les endroits très bruyants. Elle lui a dit qu'elle travaillait dans l'art sans préciser davantage. Il lui a dit qu'il s'occupait de données en sachant que ça ne voulait rien dire de concret.
À un moment il a demandé si elle avait faim. Elle a dit non. Il a dit pareil. Ils sont restés.
Le soleil avait tourné. L'ombre de la balustrade supérieure allongeait un trait sur les marches, il passait juste au niveau de ses chevilles. Elle avait toujours les jambes dans le vide. Elle sentait la chaleur du marbre dans toute la longueur de ses omoplates, dans ses reins, dans la naissance de ses fesses sous le short.
Il regardait ses mains, les siennes, posées sur ses genoux.
Elle a dit : « Comment tu t'appelles ? »
Il a dit son prénom.
Elle a dit le sien.
Rien d'autre n'était nécessaire.
***
III. L'Exposition
C'est elle qui a bougé en premier.
Elle a glissé une main le long de son ventre, sous le débardeur, juste pour décoller le tissu de sa peau. Geste ordinaire, geste de chaleur. Mais elle l'a laissé là, la main à plat sur le ventre, et elle n'a pas remis le tissu en place.
Le débardeur est resté retroussé sur quelques centimètres. Le soleil sur son ventre nu.
Édouard a regardé sans bouger.
En bas, les voix des touristes montaient par vagues. Une femme riait fort. Un enfant criait quelque chose en anglais. Personne ne levait les yeux vers les marches du milieu.
Elle a senti le regard d'Édouard comme une température différente. Pas intrusive. Précise. Elle a bougé les hanches légèrement, imperceptiblement, un ajustement de position qui déplaçait le short de quelques millimètres sur sa cuisse.
Elle a dit, les yeux toujours fermés : « Tu regardes encore. »
« Oui. »
« C'est bien. »
La main a descendu lentement, sans pression, jusqu'à l'élastique du short. Elle a glissé deux doigts à l'intérieur, pas loin, juste assez pour sentir la chaleur qu'il y avait là, le duvet sur la peau. Elle n'a pas retiré la main. Elle respirait régulièrement.
En bas, la femme riait encore. L'enfant avait disparu dans le flot.
Édouard s'est déplacé d'une marche, imperceptiblement plus proche. Pas pour voir davantage, mais pour être dans la même lumière qu'elle. Elle l'a perçu sans ouvrir les yeux.
« Tu as peur ? » a-t-elle demandé.
Un silence.
« Non. »
« Moi non plus. »
Sa main a remonté, lentement, le long du ventre, sous le tissu du débardeur jusqu'au bord du soutien-gorge. Elle a passé un doigt le long du bonnet, l'a glissé en dessous. Aucun geste d'urgence. Tout était lent, presque paresseux, comme si la chaleur de juillet justifiait cette économie de mouvement.
Le bout de son sein entre ses propres doigts, maintenant. Ferme. Elle a pincé légèrement et sa respiration s'est modifiée, une seule fois, une fraction de seconde, suffisamment pour qu'Édouard l'entende.
En bas, quelqu'un photographiait la fontaine. Le flash était inutile en plein soleil mais il l'a déclenché quand même.
Elle a retiré sa main de sous le tissu et a ramené le débardeur sur son ventre. Elle a ouvert les yeux. Elle a regardé Édouard à l'endroit.
Il avait les joues légèrement rouges. Pas d'embarras, plutôt de concentration.
« Viens t'allonger, » elle a dit.
***
IV. Ce qu'il y a sous la lumière
Il s'est allongé sur la marche du dessus, de façon à ce que sa tête soit à la hauteur de la sienne. Leurs épaules se touchaient presque. La pierre sous lui était brûlante.
Pendant quelques minutes, ils ont regardé le ciel. Quelques nuages très hauts, immobiles. Le bruit de la fontaine.
Sa main à lui a trouvé la sienne à elle sur le marbre. Pas une prise, juste un contact, les doigts légèrement entrelacés.
Puis il a dit, très bas : « Qu'est-ce que tu veux ? »
La question était sérieuse. Elle ne l'a pas prise à la légère.
Elle a réfléchi une seconde. Elle a dit : « Je veux sentir quelque chose. »
« Ici ? »
« Ici. »
Il a tourné la tête vers elle. Elle regardait le ciel. Ses chevilles croisées dans le vide, les ongles des pieds vernis d'un bordeaux presque sec.
Sa main à lui a quitté la sienne et a posé sa paume à plat sur sa cuisse, juste en dessous du short, sur la peau chaude. Il n'a pas bougé la main. Il a laissé la chaleur faire quelque chose.
Elle a senti ses muscles se relâcher sous la paume, une capitulation progressive, un abandon qui venait du dedans. Elle a écarté légèrement les genoux.
La main d'Édouard a remonté, lentement, le long de l'intérieur de la cuisse. La peau là est différente, plus fine, plus réactive ; il l'a senti sous ses doigts, la façon dont ça frémissait sans qu'elle bouge. Il s'est arrêté à quelques centimètres du tissu.
En bas, les voix continuaient. Personne ne regardait. Ou peut-être que quelqu'un regardait et ne disait rien, ce qui revenait au même.
Elle a posé sa propre main sur celle d'Édouard et l'a guidé sous le tissu du short.
Pas de sous-vêtement. Il a découvert en même temps qu'il le savait déjà.
Ses doigts ont trouvé la chaleur, la douceur, puis l'humidité qui était là depuis un moment, depuis la conversation, depuis le regard, peut-être depuis qu'elle s'était allongée sur la pierre et avait décidé de ne rien protéger.
Il a gardé la main immobile une seconde, comme pour prendre la mesure de ce qui était là.
Elle a respiré une fois, lentement, par le nez.
Puis il a bougé.
***
V. Découverte
Deux doigts d'abord, à plat, sans pression, juste le contact. La chaleur contre sa paume était différente de celle du marbre, plus dense, plus vivante. Elle avait les yeux toujours orientés vers le ciel mais elle ne le voyait plus.
Il a commencé à bouger la main en cercles très lents. Elle n'a pas fait de bruit, mais sa mâchoire s'est légèrement desserrée. Il a senti les muscles de sa cuisse se contracter une fois, relâcher.
En bas, la foule avait un peu diminué. L'heure du déjeuner approchait. Une famille est passée à mi-hauteur des escaliers, sans lever les yeux vers eux.
Le pouce d'Édouard a trouvé un point précis et s'y est arrêté. Elle a retenu sa respiration.
Il a maintenu la pression, légère, régulière, pendant quelques secondes qui ont eu la densité d'une heure.
Puis il a repris le mouvement circulaire, plus appuyé. Elle a tourné la tête vers lui. Elle le regardait maintenant, directement, les yeux ouverts, sans détourner le regard. Il a soutenu le sien.
Il y avait entre eux quelque chose de presque clinique, non pas par froideur, mais par cette honnêteté des corps qui n'ont pas encore eu le temps de se mentir. Elle le regardait faire ce qu'il lui faisait. Il regardait son visage qui enregistrait chaque variation de pression.
Sa main libre à elle a saisi le rebord de la marche.
Il a accéléré légèrement. Un doigt s'est glissé en elle, un seul, pas loin, juste pour sentir ce qu'il y avait là. Elle était très chaude, et mouillée d'une façon qui rendait le glissement lent et parfait. Il a retiré le doigt et l'a ramené sur son clitoris, tout humide maintenant, et la friction a changé de nature.
Elle a fermé les yeux.
Un son est sorti d'elle, bas, presque confondu avec le bruit de la fontaine. Elle a mis sa main sur sa propre bouche, pas par honte, plutôt par instinct, pour garder quelque chose pour elle dans tout ça.
Il a compris le geste et a ralenti, pas pour la ménager, mais pour durer. Pour rester dans cet état suspendu où son corps était au bord de quelque chose mais n'y tombait pas encore.
Elle a murmuré : « Continue. »
Il a continué.
Les deux doigts maintenant, plus fermes, le mouvement repris avec une régularité qui ne laissait aucun espace de respiration. Elle s'est arquée légèrement sur la pierre, les reins décollés du marbre, les pieds cherchant quelque chose à pousser contre le vide.
Puis le plaisir est arrivé en vague longue. Pas un paroxysme, quelque chose de plus horizontal, qui s'est déployé dans toute la longueur de son ventre et dans ses cuisses, une chaleur qui a débordé vers ses bras, vers sa nuque. Elle a retenu le son dans sa gorge, serrée par sa propre main, et il n'en est sorti qu'un souffle continu, presque silencieux.
Édouard a senti la contraction de ses muscles autour de son doigt qu'il avait replacé en elle pendant l'onde. Il a attendu que ça passe. Il n'a pas retiré la main.
En dessous, la fontaine continuait.
***
VI. Partage
Quand elle a rouvert les yeux, sa décision était déjà prise.
Elle s'est redressée sur la marche, s'est assise, a ajusté le débardeur sans le baisser tout à fait. Elle a regardé en bas. Quelques personnes aux marches inférieures, personne qui regardait vers eux.
Elle a regardé Édouard. Il était assis lui aussi, les avant-bras sur les genoux.
« Viens derrière moi, » elle a dit.
Il s'est levé. Elle s'est retournée sur la marche, à genoux face à la balustrade de pierre, et elle a posé les mains sur le rebord. Derrière elle, les marches descendaient vers la fontaine, vers les passants. Devant elle, la balustrade, et derrière la balustrade, le vide vers la place.
Elle était à genoux sur la pierre chaude, le short glissé sur ses cuisses, les reins creusés, offerte dans la lumière de deux heures.
Édouard s'est placé derrière elle. Il a sorti de sa poche de jean un préservatif, geste sans romantisme et sans cynisme, geste simplement logique, et elle a apprécié cette logique-là.
Il a posé les mains sur ses hanches. La largeur de ses paumes sur les os de son bassin. Elle a senti son sexe contre elle, pas encore en elle, juste là, à la lisière, et déjà son ventre a eu une réponse autonome, un resserrement.
Un homme âgé est entré dans le champ de vision, en bas des marches. Il s'est arrêté, a regardé la fontaine, a sorti ses lunettes. Il ne levait pas les yeux.
Édouard a poussé, doucement, et elle l'a reçu.
La pénétration a été lente. Elle était suffisamment mouillée pour que la friction soit précise sans être violente. Il s'est arrêté au milieu, une seconde, et elle a senti l'épaisseur de lui dans la chaleur de son bassin. Elle a voulu dire quelque chose mais rien n'était venu, alors elle a incliné les reins davantage, une invitation.
Il a poussé jusqu'au fond.
Le son qu'elle a fait était court et involontaire. Elle a serré les mains sur le rebord de la balustrade. La pierre était brûlante sous ses paumes.
Il a commencé à bouger, lentement d'abord, de grands mouvements dans lesquels elle sentait chaque centimètre de lui, chaque retrait et chaque retour, la façon dont son corps s'ouvrait et se refermait dans le rythme de ce va-et-vient. Elle avait les yeux ouverts. Elle voyait la place en bas, la fontaine, les gens.
Deux jeunes femmes avec des tenues légères montaient les marches en riant. Elles étaient à dix mètres. Elles regardaient leurs téléphones. Noémie n'a pas bougé. Édouard non plus. Quand les deux femmes ont levé les yeux brièvement dans leur direction, ils étaient là, agenouillée et accroupi, et les femmes ont détourné le regard presque immédiatement, comme on détourne les yeux de quelque chose qu'on a compris sans vouloir vérifier. Elles ont continué à monter.
Édouard a accéléré.
La cadence plus rapide changeait tout. Il n'y avait plus de délicatesse dans les mouvements, juste la mécanique précise de deux corps accordés, le bruit sourd de ses cuisses contre les siennes, la chaleur qui montait dans le bas de son dos à elle, la sueur sur ses mains, sur les mains d'Édouard posées sur ses hanches avec une fermeté qui laissait des marques blanches sur sa peau.
Elle a posé la tête sur les mains, sur la balustrade, et elle a laissé son corps répondre. Les sons qui sortaient d'elle maintenant étaient plus difficiles à contrôler. Bas. Réguliers. Synchronisés avec chaque poussée.
L'homme aux lunettes, en bas, avait levé les yeux.
Il les regardait. Une seconde. Deux. Puis il a remis ses lunettes dans sa poche et il a continué son chemin vers la droite, sans se retourner.
Édouard avait glissé une main de sa hanche vers le devant, deux doigts retrouvant le même point qu'avant, et la combinaison de la pénétration et de la friction là a créé quelque chose d'insoutenable dans l'axe de son ventre, quelque chose qui tirait vers le bas et vers l'intérieur en même temps.
Elle a dit son prénom, une fois, pas comme un appel mais comme une identification.
Il a dit « oui » contre son oreille.
La main a serré plus fort sur son pubis et ses mouvements se sont raccourcis, plus intenses, et elle a senti qu'il était proche aussi, à la façon dont sa respiration avait changé, plus hachée, moins régulière.
Le soleil tapait sur les pierres blanches. La fontaine en bas faisait son bruit d'eau permanente. Un couple de touristes traversait la place sans lever les yeux.
Elle est venue la première.
Pas un tremblement unique, plutôt une série de contractions profondes qui ont commencé loin en elle et qui sont remontées dans toute la longueur de sa colonne, une vague puis une autre, et ses mains ont serré la balustrade si fort que ses jointures ont blanchi. Le son qu'elle a fait était long et impossible à réprimer entièrement, pas un cri, quelque chose entre le soupir et le gémissement, qui s'est perdu dans le bruit de la ville.
Ses contractions internes ont eu sur lui un effet immédiat. Il a enfoncé les ongles dans ses hanches et poussé une dernière fois, profond, immobile, et elle l'a senti se répandre dans le préservatif avec une pression qu'elle a perçue comme de la chaleur même si c'était de la contraction.
Ils sont restés dans cette position quelques secondes.
Puis il a reculé, doucement. Elle a rectifié son short. Il s'est occupé du préservatif discrètement, sans gêne particulière.
Elle s'est rassise sur la marche, les chevilles pendantes dans le vide. Il s'est assis à côté d'elle.
En bas, la fontaine.
***
VII. Après
Ils ont gardé le silence un long moment.
Ce n'était pas un silence pesant. C'était le silence de deux personnes qui n'ont pas besoin de commenter ce qui vient de se passer pour en vérifier la réalité.
Elle a senti sur ses cuisses la chaleur combinée du soleil et de ce qu'ils avaient fait. Elle n'avait pas envie de bouger. La pierre gardait sa chaleur, les reins lui faisaient légèrement mal de la façon agréable d'un effort physique.
Il avait posé les coudes sur ses genoux. Il regardait la place en bas.
« Tu es là pour combien de temps ? » il a demandé.
« Jusqu'à jeudi. »
« Moi jusqu'à demain. »
Elle a acquiescé. Ça aurait pu être une information triste. Ça ne l'était pas vraiment. Il y avait dans la délimitation du temps quelque chose qui rendait l'espace plus propre.
« Tu as faim maintenant ? » il a demandé.
Elle a vérifié. Oui.
Ils sont descendus les marches ensemble, sans se tenir la main, sans se toucher, juste côte à côte dans la lumière du milieu d'après-midi. En bas, l'homme aux lunettes n'était plus là. Les deux jeunes femmes non plus.
La fontaine était en vieux travertin et l'eau sortait par une gueule de lion. Elle y a trempé ses mains, l'eau froide après la chaleur de la pierre. Édouard a regardé ses mains dans l'eau.
Dans un bar à l'ombre d'une ruelle latérale, ils ont mangé des sandwichs et bu de l'eau gazeuse. Ils ont parlé de choses ordinaires, une exposition qu'elle avait vue la veille, un quartier qu'il recommandait. Elle avait une miette sur la lèvre inférieure et il le lui a dit. Elle l'a enlevée du bout du doigt.
À cinq heures, ils se sont séparés devant une église dont ils n'ont pas lu le nom.
Elle lui a donné son numéro. Il l'a enregistré sans commentaire. Peut-être qu'il l'appellerait, peut-être non. Elle n'a pas cherché à le savoir dans son regard.
Elle est rentrée à l'appartement par les rues qui commençaient à s'ombrager. Elle avait le corps fatigué d'une façon précise, et elle se sentait, pour la première fois depuis plusieurs mois, entièrement à l'intérieur de sa propre peau.
Elle n'avait pas besoin que ça veuille dire quelque chose.
Ça avait eu lieu, c'était suffisant.
***
La fontaine, le soir, fait le même bruit. Les marches de marbre gardent la chaleur longtemps après que le soleil ait tourné. Quelqu'un s'y assoira demain, et regardera la place, et n'imaginera rien de particulier. La pierre ne garde pas les mémoires. Elle garde la chaleur, un peu. C'est déjà beaucoup.
FIN
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