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Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 17-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Temps de lecture ~ 50 minutes
Ils avaient commencé par des friches industrielles.
C'était l'hiver précédent, une ancienne tannerie à Ivry, les murs couverts de salpêtre et de tags au pochoir, les cuves de traitement éventrées comme des carcasses de baleines. Théo filmait déjà, la GoPro vissée sur son front, ce bandeau de cycliste qui faisait rire Julien. Marc avait trouvé le spot sur un forum, une adresse cryptée en trois lignes, coordonnées GPS sans commentaire. Ils étaient trois garçons à l'époque. Trois garçons et leurs sacs à dos, leurs lampes frontales, le rituel du café dans des gobelets en carton avant de franchir le grillage.
Lena était arrivée au printemps.
Elle connaissait Julien par une amie commune, elle avait entendu parler des explorations, elle avait demandé à venir. Julien avait consulté les deux autres du regard, ce genre de regard rapide et masculin qui signifie à la fois pourquoi pas et on verra bien. Marc avait haussé les épaules. Théo avait dit oui sans réfléchir, ce qui n'était pas dans ses habitudes.
La première fois, c'était une usine textile abandonnée à Pantin. Lena portait un blouson kaki trop grand pour elle, des boots à lacets, les cheveux attachés haut. Elle n'avait pas posé de questions inutiles, n'avait pas crié quand un pigeon avait jailli d'un conduit, n'avait pas ralenti le groupe. Elle photographiait avec son téléphone, cadrages instinctifs, un sens du détail qui avait surpris Théo sans qu'il le dise. Elle s'était glissée dans un passage entre deux machines rouillées, souple, sans hésitation, et Marc l'avait regardée de l'autre côté avec une expression qu'il ne contrôlait pas tout à fait.
Ils l'avaient intégrée naturellement. Ou presque naturellement.
Parce qu'il y avait autre chose, et ils le savaient tous les quatre sans en parler.
Ce n'était pas la beauté de Lena, exactement, même si elle était belle, d'une beauté discrète et physique, le genre qui se révèle au mouvement plutôt qu'à l'arrêt. C'était plutôt la façon dont elle occupait l'espace dans ces endroits abandonnés. Elle touchait les murs du bout des doigts, s'arrêtait devant des détails insignifiants, une poignée de porte, un calendrier des postes de 1987 encore accroché à un clou, et son attention à ces choses mortes avait quelque chose de sensuel que personne n'aurait su nommer sans se sentir ridicule.
Théo la filmait plus qu'il ne filmait les autres.
Il s'en était rendu compte un soir en visionnant les rushes sur son ordinateur. Lena de dos dans un couloir. Lena accroupie devant un sous-sol, la lampe frontale éclairant son profil. Lena qui riait d'une chose que Marc avait dite, la main sur la bouche, les yeux plissés. Il avait gardé toutes ces séquences sans les commenter, rangées dans un dossier à part, avec les autres, comme si de rien n'était.
Marc, lui, la taquinait. Beaucoup, et d'une façon particulière, cette familiarité qui n'est jamais tout à fait innocente, les mains sur les épaules pour montrer quelque chose dans le viseur, la plaisanterie un peu appuyée, le sifflement admiratif quand elle franchissait un obstacle avec agilité. Lena répondait du tac au tac, sans jamais fermer la porte, sans jamais l'ouvrir non plus. Elle avait cet art de maintenir les choses en suspension.
Julien observait. C'était son mode naturel, le silence attentif, et dans ce groupe il était celui qui voyait tout sans paraître regarder. Il avait vu la façon dont Théo orientait sa caméra. Il avait vu les mains de Marc. Il avait vu, une fois, dans une ancienne école à Gennevilliers, Lena qui descendait une échelle métallique et dont le blouson s'était retroussé, laissant voir quelques centimètres de peau au creux des reins, une peau très blanche, et les trois garçons qui s'étaient tus exactement au même moment.
Personne n'avait rien dit.
C'était peut-être cela, le vrai ciment du groupe. Pas l'urbex, pas l'adrénaline des grillages franchis, des gardiens évités, des planchers pourris testés du pied avant d'y poser le poids du corps. C'était ce silence partagé autour de Lena, ce désir collectif et non formulé qui flottait entre eux comme l'odeur de moisissure dans les couloirs abandonnés, présent, reconnaissable, et que chacun faisait semblant de ne pas sentir.
Lena, elle, sentait tout.
Elle n'était pas naïve. Elle savait exactement l'effet qu'elle produisait, elle le mesurait avec une précision tranquille, sans en tirer de vanité particulière, comme on prend note d'un fait météorologique. Et si elle continuait à venir, chaque samedi ou presque, à s'équiper avec eux, à partager le café en gobelet et les adresses cryptées sur les forums, c'est qu'elle trouvait dans cet état des choses quelque chose qui lui convenait. Une chaleur. Une tension douce. La sensation d'être au centre d'un champ magnétique sans que personne ne l'ait encore allumé.
Elle attendait, sans savoir ce qu'elle attendait.
Jusqu'au samedi de mai où Marc avait posté dans leur groupe WhatsApp une photo floue, des pierres couvertes de lierre, une tourelle effondrée à moitié mangée par les ronces, et en légende une seule phrase : Château de la Solitude, Le Plessis-Robinson. On y va.
Chapitre 1 — L'incident.
Ils avaient pris le RER B jusqu'à Robinson, puis marché vingt minutes dans un quartier pavillonnaire tranquille, ce genre de rue bordée de haies taillées et de voitures propres qui rendait leur équipement légèrement absurde. Quatre jeunes gens avec des sacs à dos techniques, des lampes frontales glissées dans les poches, Théo avec sa GoPro au bandeau et Marc qui consultait son téléphone toutes les deux minutes en marmonnant des coordonnées.
Le bois était apparu d'un coup, au bout d'une allée.
Pas un bois romantique de carte postale. Quelque chose de plus dense, de plus sombre, des chênes anciens dont les branches basses frôlaient le sol, des châtaigniers serrés les uns contre les autres, et sous les arbres une végétation basse et humide qui sentait la terre retournée, le champignon, la décomposition lente et fertile. Le chemin de la Côte Sainte-Catherine longeait les grilles sur une centaine de mètres. Les grilles en question étaient hautes, en fer forgé rouillé, et suffisamment espacées à un endroit pour qu'un corps mince puisse s'y glisser latéralement.
Lena passa la première.
Elle avait retiré son sac, l'avait fait passer devant elle, puis s'était tournée de profil et avait glissé entre les barreaux avec cette aisance corporelle qui était la sienne, sans forcer, sans se précipiter. Son blouson kaki s'était accroché une seconde au métal rouillé, elle l'avait dégagé d'un mouvement d'épaule. De l'autre côté, elle avait rattrapé son sac et regardé les garçons avec un sourire bref.
Théo avait enclenché la GoPro.
Le bois à l'intérieur des grilles était différent. Plus silencieux, d'abord. Le bruit de la rue s'était effacé en quelques pas, remplacé par quelque chose d'autre, pas vraiment le silence, plutôt une densité sonore faite de froissements, de craquements lointains, du vent dans les hautes branches. La lumière filtrait mal à travers le feuillage de mai, épaisse et verte, et leurs lampes frontales, allumées par réflexe, découpaient des cônes jaunes dans la pénombre.
Le château était apparu au détour d'un sentier.
Julien s'était arrêté net. Derrière lui, Lena avait failli le percuter et avait posé la main sur son épaule pour se stabiliser, une main qui était restée là deux ou trois secondes de trop.
Le bâtiment se dressait dans une clairière mangée par les ronces, néogothique et fantomatique, ses tourelles effondrées à moitié, ses fenêtres à ogive béantes comme des orbites vides. Le lierre avait tout envahi, les murs, les encadrements de pierre, les vestiges d'une galerie couverte qui longeait la façade est. La végétation poussait à l'intérieur autant qu'à l'extérieur, on voyait depuis le sentier des branches sortir par les fenêtres du premier étage, comme si le bois cherchait à reprendre possession de quelque chose qui lui avait appartenu.
Marc dit à voix basse, sans raison particulière : putain.
Théo filmait. Il avait cadré d'abord la façade entière, puis les détails, une gargouille brisée dont il ne restait que les pattes, un arc brisé au-dessus d'une porte murée, les moulures de pierre rongées par les mousses. Il avait pivoté vers les autres, les avait filmés debout dans la clairière, Julien qui levait les yeux vers les tourelles, Marc qui consultait son téléphone pour confronter la réalité à ses photos de repérage, Lena qui ne faisait rien de tout cela. Lena qui regardait le château les bras le long du corps, la tête légèrement inclinée, comme on regarde quelqu'un qu'on reconnaît.
Ils avaient contourné la façade principale pour trouver une entrée praticable.
La cour intérieure s'ouvrait par une brèche dans le mur nord, deux pierres effondrées qui formaient une marche grossière. La cour elle-même était un rectangle d'herbe haute et de végétation envahissante, bordé sur trois côtés par les murs du château, sur le quatrième par ce qui avait été une galerie couverte, dont la voûte s'était partiellement effondrée. On voyait encore, par endroits, les traces de la voûte à croisée d'ogive, des nervures de brique qui partaient des piliers et s'arrêtaient net dans le vide, comme des phrases interrompues.
Au centre de la cour, un arbre avait poussé dans ce qui avait dû être un bassin ornemental. Un frêne, jeune encore, dont les racines avaient fissuré et soulevé les dalles de pierre autour de lui. Il y avait quelque chose d'indécent dans cette poussée végétale au cœur de la cour, cette force sourde et aveugle qui défaisait lentement ce que des hommes avaient mis des années à construire.
Théo filmait la voûte effondrée quand c'est arrivé.
Il y avait une dalle de pierre en saillie, à la jonction entre la galerie et la cour, un seuil surélevé d'une vingtaine de centimètres que les mousses avaient rendu parfaitement invisible. Lena avait mis le pied dessus sans la voir, son poids avait fait basculer la dalle qui n'était plus fixée à rien, et elle était tombée vers l'avant avec un cri bref, les mains en avant pour amortir.
Julien l'avait rattrapée à moitié. Pas tout à fait à temps pour empêcher la chute, juste assez pour qu'elle ne tombe pas de tout son long. Elle avait atterri sur les genoux dans l'herbe haute, les paumes dans la terre froide, et Julien s'était retrouvé accroupi derrière elle, une main sur sa hanche, l'autre sur son bras.
Marc avait dit son prénom.
Elle avait dit que ça allait, la voix un peu serrée, encore sous l'adrénaline. Elle s'était redressée avec l'aide de Julien, avait regardé ses paumes légèrement écorchées, les avait frottées l'une contre l'autre.
C'est alors que Marc avait vu.
La chute avait fait remonter le blouson de Lena, et le mouvement de Julien pour la rattraper l'avait encore déplacé. Le blouson kaki était retroussé sur le côté droit, entraînant avec lui le t-shirt en dessous. On voyait la peau de sa taille, blanche et nette dans la lumière verte du bois, une bande de peau qui courait de la hanche jusqu'aux côtes, et la naissance de son soutien-gorge, noir, le tissu fin tendu sur la cage thoracique.
Théo filmait.
Il ne s'en était pas rendu compte tout de suite. La GoPro était restée orientée vers Lena pendant toute la séquence de la chute, et maintenant elle filmait cela, la peau exposée, Julien dont la main était toujours sur la hanche de Lena, le tissu retroussé. Théo avait conscience de filmer et ne baissait pas la caméra.
Lena avait regardé vers lui.
Pas avec gêne. Avec quelque chose de plus complexe, une attention légèrement aiguisée, comme si elle prenait note de quelque chose. Son regard était allé de l'objectif de la caméra au visage de Théo, puis à Marc, puis à Julien dont la main était encore sur elle.
Elle n'avait pas rajusté son blouson.
Elle avait dit, très calmement : tu filmes toujours ?
Théo avait dit oui.
Un silence. Le vent dans les chênes au-dessus des murs. Quelque part, un pigeon, ou peut-être une corneille, un battement d'ailes dans les combles effondrés.
Lena avait regardé la cour intérieure, le frêne poussé dans l'ancien bassin, les nervures de brique suspendues dans le vide. Puis elle avait dit, sans regarder personne en particulier, d'une voix aussi tranquille que si elle commentait l'architecture : c'est beau ici.
Elle avait fait un pas vers le centre de la cour.
Son blouson était toujours retroussé. Elle ne l'avait toujours pas rajusté.
Marc avait échangé un regard avec Julien. Julien avait regardé Théo. Théo filmait.
Ils étaient entrés dans le château.
Chapitre 2 — Ce que l'obscurité permet
L'entrée dans le bâtiment proprement dit s'était faite par une ouverture dans le mur ouest, une fenêtre du rez-de-chaussée dont l'encadrement de pierre avait tenu mais dont les volets, longtemps auparavant, avaient cédé et disparu. Le rebord était à hauteur de poitrine. Marc était passé le premier, avait enjambé, avait tendu la main vers Lena par réflexe. Elle l'avait prise, s'était hissée, et pendant une seconde elle avait été en équilibre sur le rebord, les jambes dans le vide à l'intérieur, le blouson encore mal rajusté, et Marc en dessous qui levait les yeux vers elle sans se forcer à les détourner.
Elle avait sauté.
Il l'avait reçue, les deux mains sur ses hanches, et ils étaient restés ainsi une fraction de seconde, debout dans la pénombre, très proches, avant qu'elle recule d'un pas avec un petit merci qui n'engageait à rien.
La pièce dans laquelle ils se trouvaient avait dû être un office, peut-être une arrière-cuisine. Les murs étaient couverts d'un carrelage blanc cassé dont les deux tiers etaient décollés, jonchant le sol de losanges brisés qui craquaient sous les semelles. Une canalisation rouillée traversait le plafond bas en diagonale. L'odeur était forte ici, plus concentrée qu'à l'extérieur, de la moisissure et quelque chose de plus ancien, de plus minéral, la pierre qui se défait, le plâtre qui retourne à la poussière.
Théo filmait les murs, la canalisation, les carreaux épars.
Puis il filmait Lena qui avançait dans la pièce, sa lampe frontale découpant un cercle jaune devant elle.
Une porte, ou plutôt l'ouverture béante d'une porte dont le cadre avait tenu mais le battant disparu depuis longtemps, donnait sur un couloir. Le couloir descendait légèrement vers la gauche, et au bout, on distinguait dans l'obscurité des marches en pierre qui s'enfonçaient vers le bas.
Marc avait dit : cave.
Julien avait dit : on y va ?
Personne n'avait attendu la réponse. Ils avaient suivi la pente naturelle du couloir, les lampes frontales projetant des ombres qui sautaient sur les murs à chaque pas, et ils avaient descendu les marches, sept en tout, taillées dans la pierre et usées au centre par des décennies de passages, des semelles de Carmélites peut-être, ou des pieds de jeunes mères qui portaient leurs enfants dans les bras.
La cave s'ouvrait sur une voûte en berceau, basse et large.
Basse au point que Marc, le plus grand des trois garçons, devait légèrement incliner la tête. La voûte était en brique, les joints en partie effondrés, et de longues traînées calcaires descendaient des interstices comme des stalactites figées. Contre le mur du fond, des étagères en bois brut, noircies par l'humidité, portaient encore quelques bocaux vides, leurs couvercles rouillés soudés au verre. L'air était épais, froid, chargé d'une humidité qui se posait sur la peau immédiatement, comme une main.
L'obscurité ici n'était pas la même qu'en surface.
Elle avait une densité propre, une façon d'exister qui n'était pas simplement l'absence de lumière. Quand Théo coupait sa lampe frontale pour tester la caméra en mode nocturne, les autres disparaissaient complètement. On les entendait respirer, on sentait leur présence, mais le noir était total, absolu, le genre de noir qui fait perdre la notion de sa propre surface corporelle.
Lena avait dit, voix basse sans raison précise : éteignez vos lampes une seconde.
Ils avaient obéi.
Quatre respirations dans le noir complet. L'odeur de pierre froide et d'humidité, et sous tout cela quelque chose d'autre, difficile à nommer, la chaleur animale de quatre corps dans un espace confiné, une odeur de peau et de vêtements portés, légèrement sucrée. Lena avait ri doucement, un rire bref qui s'était répercuté contre la voûte de brique et leur était revenu légèrement déformé.
Elle avait dit : on ne se voit plus du tout.
Marc avait dit : non.
Sa voix venait de très près. Il s'était rapproché dans le noir, ou peut-être c'était elle, il était difficile de dire qui avait bougé en premier. Il sentait son parfum maintenant, quelque chose de léger et de chaud, et il avait tendu la main dans l'obscurité, avec la lenteur prudente de quelqu'un qui cherche un appui dans le vide. Ses doigts avaient rencontré le tissu du blouson de Lena, la hanche, et il n'avait pas retiré sa main.
Lena n'avait pas reculé.
Elle avait attendu, immobile dans le noir, sentant cette main sur sa hanche qui ne bougeait pas encore mais dont la chaleur traversait le tissu. Puis Marc avait glissé ses doigts sous le blouson, sous le t-shirt retroussé, et sa paume s'était posée directement sur sa peau.
Elle était froide, la cave. Sa peau était chaude.
Le contraste avait fait tressaillir Lena, un frisson court, involontaire, qui n'avait rien à voir avec le froid.
Théo avait rallumé sa GoPro. Le mode nocturne rendait l'image en tons verts et gris, granuleuse, belle dans sa façon de transformer la réalité en quelque chose d'autre. Il voyait dans l'écran de contrôle Lena debout sous la voûte, Marc derrière elle, sa main disparue sous le tissu. L'image tremblait légèrement parce que sa propre respiration s'était modifiée.
Julien s'était approché par le côté.
Il n'avait pas la désinvolture tactile de Marc, cette façon d'avancer la main comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Il s'était placé face à Lena, à quelques centimètres, et il avait attendu qu'elle lève les yeux vers lui dans la faible lumière de la caméra. Quand elle l'avait fait, il avait posé sa main sur sa joue, doucement, le pouce longeant la pommette.
Lena avait fermé les yeux.
Marc avait fait remonter sa paume le long de ses côtes, lentement, apprenant la topographie de cette peau par le toucher seul, les côtes saillantes sous ses doigts, la courbe du flanc, et Lena avait légèrement arqué le dos, pas beaucoup, juste ce mouvement imperceptible qui signifie oui, là, continue. Il avait trouvé le soutien-gorge, la bande de tissu élastique qui courait dans son dos, l'avait longé du bout des doigts sans le détacher, apprenant la frontière avant de la franchir.
Julien pendant ce temps avait fait glisser sa main de la joue au cou de Lena, s'y était attardé, sentant son pouls sous ses doigts, rapide, régulier. Il avait incliné la tête et posé ses lèvres sur les siennes, très doucement d'abord, une question plutôt qu'une affirmation, et elle avait répondu en ouvrant la bouche, les mains de Lena trouvant sa taille à lui, le tissu de sa veste.
Marc avait senti à travers son contact le changement dans la respiration de Lena quand elle embrassait Julien. Il avait défait le premier bouton du blouson par en bas, puis le deuxième, et il avait glissé les deux mains à plat sur son ventre, la peau tendue sur les muscles, le nombril, les dernières côtes. Il avait remonté jusqu'à la naissance des seins, les avait cueillis dans ses paumes à travers le tissu fin du soutien-gorge, et Lena avait laissé échapper un son dans la bouche de Julien, quelque chose entre le soupir et le gémissement, étouffé, chaud.
Théo filmait.
La GoPro tremblait davantage maintenant. Il avait changé de position pour cadrer différemment, s'était mis légèrement sur le côté pour saisir le profil de Lena entre les deux garçons, sa tête renversée dans le baiser, les mains de Marc sur sa poitrine. Il ne disait rien. Il regardait à travers l'objectif avec une concentration qui était une façon de rester à distance, de ne pas trembler trop fort.
Marc avait repoussé le soutien-gorge vers le haut, libérant les seins dans le froid de la cave. Lena avait inspiré brusquement sous l'effet du froid et de cette main qui refermait ses doigts autour d'elle, pouce sur le mamelon, et elle avait rompu le baiser avec Julien pour appuyer la nuque contre l'épaule de Marc, les paupières mi-closes, la gorge offerte dans la lumière verte de la caméra.
Julien avait baissé la tête vers son cou.
Ses lèvres avaient suivi la ligne de la gorge, la clavicule, et Marc avait écarté les mains pour lui laisser la place, un geste de générosité presque chorégraphié, et la bouche de Julien avait trouvé un sein, la langue sur le mamelon durci par le froid, et Lena avait posé sa main sur sa nuque pour l'y garder.
Elle avait dit, la voix plus grave qu'à l'ordinaire, légèrement rauque : on monte.
Personne n'avait demandé pourquoi. Ils savaient tous les quatre que la cave avec sa voûte basse et son sol de terre battue n'était qu'un commencement, que le château au-dessus d'eux avait d'autres pièces, d'autres lumières, d'autres surfaces.
Lena avait rabaissé son soutien-gorge, reboutonné son blouson, pas entièrement. Elle avait pris la lampe frontale de Marc, la lui avait remise sur le front avec un geste presque maternel, les doigts une seconde dans ses cheveux.
Puis elle s'était tournée vers l'escalier.
Théo avait regardé ses propres mains une seconde. Les avait refermées sur la GoPro. Il avait suivi.
Chapitre 3 — La chapelle des sans-dieu
L'escalier intérieur avait tenu, à peu près.
Julien testait chaque marche du pied avant d'y mettre son poids, une prudence méthodique que Marc observait avec une impatience mal dissimulée. Les marches étaient en pierre, larges et basses, taillées pour des pas lents, des pas de procession peut-être, et les mains courantes en fer forgé avaient rouillé jusqu'à devenir de simples tiges orangées qu'on évitait de toucher. Le plâtre des murs du couloir s'était décollé par plaques entières, laissant apparaître la brique dessous, rouge sombre, presque noire par endroits sous l'humidité.
Lena montait entre Julien et Marc.
Elle avait une main sur l'épaule de Julien devant elle, pas pour s'appuyer, juste posée là, légère, le pouce dans le creux entre l'épaule et le cou. Un geste qui n'avait pas l'air d'y penser. Julien sentait cette main et montait les marches avec une lenteur qu'il ne s'expliquait pas tout à fait.
Le couloir du premier étage s'ouvrait sur plusieurs portes.
Deux étaient murées, le chambranle comblé de parpaings gris dont le mortier récent jurait avec la pierre ancienne, travaux de mise en sécurité probablement, ce que les urbanistes appellent condamner un accès et que les urbexers appellent un défi. La troisième porte n'avait plus de battant mais son encadrement en ogive, soigneusement mouluré, était intact, et au-delà on voyait la lumière.
Une vraie lumière, pas la pénombre verte du bois ni l'obscurité minérale de la cave.
Une lumière diffuse, blanc et doré mélangés, qui venait de haut.
Ils étaient entrés.
La pièce était grande, plus grande qu'on ne l'aurait cru depuis le couloir, avec une hauteur de plafond qui avait dû frôler les six mètres avant que la voûte s'effondre partiellement. Ce qu'il en restait courait encore sur les deux tiers de la longueur, nervures de pierre d'où pendaient des filaments de lierre descendus du ciel, littéralement, par les ouvertures béantes dans ce qui avait été le toit. Les murs latéraux portaient des fenêtres en ogive étroites, trois de chaque côté, dont certaines conservaient des fragments de vitraux, pas des vitraux peints à figures, des vitraux géométriques, losanges de verre coloré, bleu pâle, ambre, un vert presque blanc, les pièces manquantes remplacées par l'air libre et les ronces qui passaient leurs tiges à l'intérieur comme des doigts curieux.
La lumière de fin de matinée traversait ces fragments et tombait sur le sol de pierre en taches colorées, mobiles avec le vent qui faisait bouger les branches dehors.
Au fond, contre le mur est, une table en pierre subsistait, longue, massive, qui avait dû être un autel ou une table de réfectoire. Derrière elle, au mur, quelqu'un avait tracé à la bombe une croix énorme, noire, qui occupait toute la surface, et quelqu'un d'autre, plus tard, avait peint par-dessus des arabesques de couleurs vives, rouge et or, qui transformaient la croix en autre chose, quelque chose de plus ancien et de moins triste.
Théo avait dit, tout bas : c'était la chapelle.
Marc avait répondu : ou le réfectoire des carmélites.
Lena ne disait rien. Elle s'était avancée au centre de la pièce et elle levait les yeux vers les nervures de pierre, les filaments de lierre, la lumière qui tombait par les trous du toit en colonnes presque solides, pleines de poussière en suspension. Une tache de verre ambre tombait sur son visage, sur sa joue, sur son cou, et elle l'avait laissée, les yeux mi-clos, comme si elle se chauffait à quelque chose.
Théo filmait cela.
Il filmait les taches de couleur sur le sol, puis Lena debout dans la lumière, le visage levé, et il y avait dans la façon dont il cadrait quelque chose de différent des autres séquences, une lenteur, un soin, comme si la pièce lui imposait une retenue que la cave n'avait pas exigée.
Marc s'était approché de Lena par derrière.
Il avait posé les mains sur ses épaules et fait glisser le blouson kaki le long de ses bras, lentement, et Lena avait laissé faire, avait sorti les bras des manches l'une après l'autre sans baisser les yeux du plafond. Marc avait posé le blouson sur la table de pierre. Puis ses mains étaient revenues sur elle, sur le t-shirt fin, remontant depuis la taille, et Lena avait levé les bras pour le laisser passer par-dessus sa tête.
Elle était debout en soutien-gorge dans la lumière de la chapelle.
Le froid était moins vif qu'en cave, tempéré par la lumière qui entrait par les ouvertures du toit, mais il était là, et la peau de Lena en portait la marque, légèrement dressée sur les bras, les épaules. Marc avait passé les mains sur ses bras, une friction lente, du poignet à l'épaule, comme pour la réchauffer, et Lena avait appuyé le dos contre lui, la nuque contre son épaule, les paupières fermées.
Julien la regardait de face.
Il la regardait avec cette attention tranquille qui était la sienne, sans se presser, et Lena sous ce regard avait ouvert les yeux et l'avait regardé à son tour. Elle avait lu sur son visage quelque chose qui n'était pas de la convoitise exactement, plutôt une forme d'émerveillement mal dissimulé, une vulnérabilité, et elle en avait été touchée, physiquement touchée, quelque chose qui descendait dans sa gorge et se posait dans sa poitrine.
Elle lui avait tendu la main.
Il s'était approché, avait pris sa main, et elle l'avait guidé vers elle, posé sa paume à plat sur son ventre, regardé ses doigts s'ouvrir sur sa peau, et elle avait souri, pas pour lui en particulier, pour elle-même peut-être, pour la simplicité de ça, un homme qui pose la main sur vous avec cet air-là.
Marc avait défait le soutien-gorge.
Les bretelles avaient glissé sur les épaules de Lena et elle avait laissé tomber le tissu, s'était retournée vers Marc, les mains de Julien toujours dans son dos. Marc avait baissé les yeux sur elle et avait dégluti, un mouvement involontaire, presque comique dans sa sincérité, et Lena avait posé sa main sur sa joue, un instant, le pouce sur sa pommette, ce geste qu'elle avait déjà eu dans la cave avec la lampe frontale, cette façon qu'elle avait de voir les garçons dans leur désir et d'en prendre soin.
Marc avait tourné la tête et embrassé sa paume.
Puis il s'était agenouillé.
Il avait défait le bouton de son jean, le zip, avait fait descendre le tissu sur ses hanches avec les pouces, lentement, s'attardant sur chaque centimètre de peau révélé, les hanches, le haut des cuisses, les sous-vêtements noirs qui apparaissaient. Le jean était tombé sur le sol de pierre et Lena avait enjambé le tissu, les deux pieds nus sur la pierre froide maintenant, en culotte dans la lumière colorée de la chapelle.
Marc avait posé les lèvres sur son ventre.
Juste là, sous le nombril, une pression douce et ferme, puis une autre plus bas, et ses mains remontaient sur l'extérieur de ses cuisses, pouce dans le creux de l'aine, et Lena avait posé sa main dans ses cheveux, les doigts ouverts, sans appuyer.
Julien s'était placé derrière elle, ses lèvres dans son cou, ses mains sur ses hanches, et entre eux deux Lena était debout, les yeux ouverts maintenant, fixant un point dans la voûte, une nervure de pierre d'où pendait un rideau de lierre, et sa respiration s'était modifiée, plus lente en surface, plus profonde en dessous.
Marc avait fait descendre la culotte.
Il avait pris le temps de la faire glisser sur les jambes de Lena, genou par genou, et quand elle avait enjambé le tissu ses doigts étaient remontés sur ses mollets, ses genoux, l'intérieur de ses cuisses, avec cette lenteur délibérée qui était une forme de question continue à laquelle son corps répondait oui à chaque centimètre.
Il avait posé sa bouche sur elle.
Lena avait laissé échapper un son, les lèvres entrouvertes, les doigts se refermant dans les cheveux de Marc. Il prenait son temps, la langue d'abord prudente, exploratoire, apprenant la topographie de son désir par les réponses qu'elle lui donnait, le souffle plus court, la pression légère de sa main, le léger mouvement de ses hanches vers lui. Julien dans son dos avait glissé une main sur son ventre, l'autre sur sa poitrine, la tenant contre lui, et Lena s'était laissée aller contre cette prise, dos contre torse, les genoux qui commençaient à ne plus être tout à fait fiables.
La langue de Marc avait trouvé un rythme.
Elle était chaude sur sa peau froide, précise, et Lena avait penché la tête en arrière sur l'épaule de Julien, les yeux fermés, les taches de lumière ambre et bleue sur ses paupières, la voûte de pierre au-dessus et le ciel par les trous du toit, et la bouche de quelqu'un sur elle, les mains de quelqu'un d'autre sur elle, et tout cela ensemble faisait quelque chose d'immense et de simple à la fois.
Théo filmait.
Il avait bougé autour d'eux avec une lenteur de planète, cherchant les angles sans jamais interrompre la scène, cadrant le profil de Lena renversée, les épaules de Marc, la lumière colorée sur leurs peaux. Il avait la gorge sèche. Il filmait avec une précision mécanique qui était la seule façon qu'il avait trouvée de rester debout.
Lena avait commencé à monter.
Julien le sentait contre lui, dans la tension de son dos, dans les petits sons qu'elle laissait passer entre ses lèvres, rythmés maintenant, involontaires. Il avait resserré ses bras sur elle, pas pour la contenir, pour lui offrir quelque chose contre quoi s'appuyer, quelque chose de solide, et Lena avait agrippé ses avant-bras des deux mains, les ongles dans le tissu de sa veste.
Marc ne s'était pas arrêté.
Il avait senti le moment approcher dans la façon dont les cuisses de Lena se tendaient contre ses épaules, dans le souffle qui devenait irrégulier, saccadé, et il avait maintenu son rythme avec une patience absolue, la langue régulière et précise, les mains à plat sur ses hanches pour la garder là, pour ne pas la laisser se dérober à elle-même.
Elle avait joui debout dans la chapelle.
Un son long, étouffé dans l'épaule de Julien, les genoux fléchis, les mains cramponnées aux avant-bras derrière elle, et Marc qui ne lâchait pas, qui accompagnait jusqu'au bout avec sa bouche, jusqu'à ce que Lena pose doucement mais fermement sa main sur sa tête pour lui dire stop, là, trop.
Le silence après était différent du silence avant.
Lena était restée un moment appuyée contre Julien, reprenant son souffle, les yeux fermés. Puis elle s'était retournée vers lui et l'avait regardé, et ce qu'il avait sur le visage, cet air de quelqu'un qui vient de voir quelque chose de rare, elle l'avait reçu comme un cadeau qu'elle ne s'attendait pas à mériter.
Elle l'avait embrassé.
Longuement, les mains sur son visage, avec une tendresse qui avait une texture différente du désir mais qui n'en était pas séparée. Puis elle s'était tournée vers Marc, toujours agenouillé sur la pierre, et elle s'était accroupie devant lui, avait pris son visage entre ses paumes exactement comme elle l'avait fait tout à l'heure, le pouce sur la pommette, sauf que cette fois elle avait posé ses lèvres sur les siennes et goûté sur sa bouche le goût d'elle-même.
Elle avait dit, contre sa bouche : à toi maintenant.
Marc avait soufflé entre ses dents.
Lena avait souri et s'était levée, avait pris la main de Marc pour l'aider à se relever, ce geste pratique et doux, et l'avait guidé vers la table de pierre au fond de la chapelle. La surface était froide, légèrement rugueuse, couverte par endroits de mousses sèches et de poussière de plâtre. Elle s'était assise dessus, avait ouvert les genoux et attiré Marc entre elle, et ses mains avaient trouvé son ceinturon.
Elle le défaisait avec la même tranquillité qu'elle mettait à tout.
Marc la regardait faire avec une expression qui avait quitté le territoire de la désinvolture pour aller vers quelque chose de plus nu, et Lena avait levé les yeux vers lui le temps d'un regard, bref et complet, un regard qui disait je te vois, je sais ce que tu ressens, c'est bien, avant de revenir à ce qu'elle faisait.
Elle l'avait pris en bouche.
Debout entre ses genoux, les mains de Marc trouvant d'instinct ses épaules, ses cheveux, Lena avait pris son temps, la langue d'abord, apprenant, puis la bouche entière, le rythme lent et profond, et Marc avait fermé les yeux et incliné la tête en arrière vers la voûte de pierre et les filaments de lierre et la lumière qui tombait d'en haut.
Il avait duré longtemps, parce qu'il ne voulait pas que ça finisse.
Quand il avait joui, c'était avec un son sourd, les mains dans les cheveux de Lena, les genoux légèrement fléchis, et Lena avait tenu jusqu'au bout, la main à plat sur son ventre, sentant sous sa paume les contractions, la chaleur.
Julien et Théo regardaient depuis le seuil de la chapelle.
Théo filmait.
Lena avait levé les yeux vers la caméra. Pas vers Théo, vers l'objectif, directement, et elle avait soutenu ce regard de verre une seconde, deux, avant de détourner les yeux vers la fenêtre en ogive la plus proche, les fragments de vitraux bleus, la lumière dehors dans les feuilles.
Elle avait dit à personne en particulier, la voix retrouvée, calme : il y a d'autres pièces.
Chapitre 4 — Le bord du vide
La galerie courait le long de la façade nord au premier étage.
On y accédait par un couloir étroit dont le plafond avait partiellement cédé, une section entière effondrée en tas de plâtre et de lattes de bois pourri qu'il fallait enjamber avec soin, testant le sol devant soi, écoutant les craquements. Lena avait remis son t-shirt mais pas son blouson, et dans la lumière grise du couloir sa peau nue sous le tissu fin était visible par transparence, la ligne des épaules, la courbe des seins sans le soutien-gorge qu'elle avait laissé sur la table de pierre de la chapelle comme une offrande involontaire.
Marc marchait derrière elle.
Il regardait ses omoplates bouger sous le tissu, la nuque, les cheveux qui s'étaient défaits en partie, quelques mèches dans le cou. Il avait ce calme particulier des hommes après la jouissance, un calme de surface sous lequel quelque chose continuait à chauffer doucement, comme des braises qu'on ne cherche pas à éteindre.
La galerie s'ouvrait d'un coup.
Une longue pièce dont tout le mur extérieur avait disparu, emporté par les incendies de 1977 peut-être, ou simplement par le temps, par l'effondrement patient des choses abandonnées. À la place du mur il n'y avait qu'une balustrade en pierre, basse, certaines de ses colonnes brisées net, d'autres penchées, et au-delà la vue sur le parc, les chênes et les châtaigniers, le bois dense et vert sous le ciel de mai, et plus loin les toits du Plessis-Robinson, les pavillons, un clocher.
Le vent entrait librement.
Il sentait le feuillage mouillé, la résine, quelque chose de propre et d'un peu froid qui contrastait avec l'air confiné du reste du château. Lena s'était avancée jusqu'à la balustrade, avait posé les mains sur la pierre, regardé dehors. Le vent avait plaqué son t-shirt contre elle, soulevé les mèches de ses cheveux, et elle avait fermé les yeux une seconde, le visage offert à l'air comme elle l'avait offert à la lumière dans la chapelle, avec cette même disponibilité tranquille.
Théo avait cadré cela depuis le seuil de la galerie.
La balustrade, les colonnes brisées, Lena debout contre le vide avec le bois vert derrière elle. Il y avait dans l'image quelque chose d'iconique malgré lui, la silhouette humaine sur fond de ruines et de ciel, et il savait qu'il garderait cette séquence à part, comme il gardait les autres, dans ce dossier dont il ne parlait à personne.
Julien s'était approché d'elle.
Il s'était arrêté à une distance raisonnable, les mains dans les poches, regardant lui aussi vers le bois. Ils étaient côte à côte un moment, silencieux, et il y avait dans ce silence une qualité différente de ceux qui l'avaient précédé, moins tendu, presque ordinaire, deux personnes debout à une fenêtre ouverte par un matin de mai.
Julien avait dit : on est bien ici.
Lena avait dit : oui.
Une pause. Le vent dans les arbres.
Il avait dit : tu n'as pas froid ?
Elle avait tourné la tête vers lui avec un sourire en coin. Si. Un peu.
Il avait passé son bras autour de ses épaules, et elle s'était laissée aller contre son flanc, la tête à hauteur de son épaule. Geste simple, presque banal, qui n'aurait été rien dans un autre contexte et qui ici, après la cave et la chapelle, après tout ce qui s'était défait entre eux depuis l'entrée dans ce bois, avait une densité particulière.
Marc s'était installé sur ce qui restait d'un rebord de fenêtre, en retrait, et regardait les deux sans se cacher. Il n'y avait pas de jalousie dans son regard, plutôt quelque chose de repu et de patient, quelqu'un qui a eu sa part et qui regarde les autres prendre la leur.
Lena avait senti le changement dans la façon dont Julien la tenait.
Ce n'était plus le bras protecteur contre le froid. C'était plus lent, plus attentif, sa main qui remontait sur son bras, son épaule, et Lena s'était retournée vers lui, dos à la balustrade maintenant, les deux mains derrière elle sur la pierre, le vide et le bois vert dans son dos.
Elle le regardait.
Julien avait quelque chose que Marc n'avait pas, une façon d'être là qui n'était pas de la retenue mais de la profondeur, comme si ce qu'il ressentait avait plus d'épaisseur et lui prenait plus de temps à traverser. Lena l'avait vu depuis le début, depuis Gennevilliers et l'échelle métallique, depuis sa façon de se tenir en arrière et de regarder sans paraître regarder. Elle avait de la tendresse pour lui d'une façon qui n'était pas la même que pour Marc, moins légère, plus grave.
Elle lui avait tendu la main.
Il l'avait prise et s'était approché, et quand il était suffisamment proche elle avait glissé ses mains sous sa veste, dans son dos, l'attirant contre elle. Il avait posé les siennes sur la balustrade de part et d'autre d'elle, l'encadrant sans la tenir, et ils s'étaient embrassés avec cette lenteur qu'il avait en toutes choses, une bouche sur l'autre, la langue patiente, sans précipitation.
Théo filmait depuis l'angle de la galerie.
Il avait choisi un cadrage large qui prenait la balustrade, la vue sur le bois, les deux silhouettes devant le vide. L'image tremblait moins que d'habitude. Il contrôlait mieux sa respiration maintenant, ou peut-être qu'il avait appris depuis la cave à tenir la caméra malgré ce qui se passait en lui.
Julien avait fait remonter les mains sous le t-shirt de Lena.
Sur son dos d'abord, la peau froide sous ses paumes, puis les côtes, les omoplates, et Lena s'était arquée légèrement en avant, creusant les reins, portant sa poitrine vers lui. Il avait soulevé le t-shirt, elle l'avait aidé à le passer par-dessus sa tête, et il l'avait posé sur la balustrade sans le regarder, les yeux sur elle.
Il avait pris le temps de la regarder vraiment.
Pas comme Marc qui regardait avec les mains, avide et direct. Julien regardait avec quelque chose de plus lent, parcourant des yeux ses épaules, ses seins, le ventre plat, la hanche, et Lena sous ce regard avait éprouvé quelque chose qu'elle n'attendait pas tout à fait, une sorte de pudeur non pas gênante mais agréable, le sentiment d'être vue avec précision.
Il s'était agenouillé.
Les lèvres sur son ventre, les mains défaisant son jean pour la deuxième fois de la matinée, et Lena avait souri les yeux fermés parce qu'il y avait quelque chose de doux dans cette répétition, quelque chose de différent malgré tout dans la façon dont ses mains à lui faisaient les mêmes gestes que ceux de Marc, plus lents, plus délibérés.
Le jean avait rejoint le t-shirt sur la balustrade.
Julien s'était relevé et Lena avait commencé à défaire sa chemise, bouton par bouton, les yeux sur sa tâche, concentrée, et lui regardait son visage pendant qu'elle travaillait. Quand la chemise avait été ouverte elle avait posé les paumes à plat sur sa poitrine, sentant la chaleur de sa peau, les muscles sous ses doigts, et elle avait levé les yeux vers lui avec une expression qui n'était pas du désir au sens simple du terme, quelque chose de plus composé, de la curiosité, de la tendresse, une attention qui le prenait entier.
Il avait achevé de se déshabiller.
Et Lena l'avait regardé faire avec la même attention tranquille, sans fausse pudeur, sans surjeu, juste là, présente, et quand il était revenu vers elle elle avait passé une main dans son dos et l'avait attiré contre elle, peau contre peau, la pierre froide de la balustrade dans son dos, le vent dans leurs cheveux, le bois de chênes et de châtaigniers tout en bas.
Elle avait glissé une main entre eux.
L'avait senti dans sa paume, dur, chaud, et Julien avait fermé les yeux une seconde, la tête légèrement inclinée, ce mouvement involontaire de quelqu'un qui reçoit quelque chose d'inattendu malgré l'attente. Elle l'avait guidé vers elle, lentement, et il était entré.
Un son bas, les deux ensemble, presque simultané.
Lena avait remonté une jambe sur sa hanche, le talon dans le creux de ses fesses, et Julien avait glissé une main sous sa cuisse pour la porter, la tenir, et ils avaient trouvé un mouvement, lent d'abord, les deux apprenant le rythme de l'autre, la pression, la profondeur.
Le bois vert se balançait derrière eux dans le vent.
Lena avait les mains sur ses épaules, les yeux ouverts sur le ciel par-dessus l'épaule de Julien, un ciel de mai blanc et lumineux, et elle recevait chaque mouvement avec un son retenu, régulier, une respiration qui était presque une voix. Julien avait le visage dans son cou, les lèvres sur sa peau, et il la tenait avec une solidité qui n'était pas de la force mais de la présence, quelqu'un qui est vraiment là.
Théo avait changé de position.
Il s'était approché, cherchant un angle plus serré, la GoPro à bout de bras maintenant, cadrant leurs profils joints, les mains de Julien sur elle, le mouvement de leurs corps contre la balustrade et le vide. Sa propre respiration était audible dans le micro, il le savait, il s'en fichait.
Marc depuis son rebord de fenêtre regardait.
Il s'était levé sans bruit et s'était rapproché, pas pour intervenir, pour voir, et Lena avait ouvert les yeux et l'avait vu là, debout à quelques mètres, et elle lui avait tendu la main, simplement, sans interrompre ce qu'elle faisait avec Julien, une main tendue vers lui comme on tend la main à quelqu'un qui est resté trop longtemps dehors.
Marc avait pris cette main.
Il l'avait portée à sa bouche, avait embrassé la paume, les doigts, et Lena avait fermé les yeux sous la double sensation, Julien en elle et la bouche de Marc sur ses doigts, et quelque chose avait changé dans son rythme, une montée plus rapide, moins contrôlée.
Julien l'avait senti.
Il avait accéléré, les mains plus fermes sur elle, et Lena avait lâché la main de Marc pour agripper les épaules de Julien, les ongles dans sa peau, et elle était montée vite après ça, très vite, avec un son qu'elle n'avait pas cherché à étouffer cette fois, long et ouvert, qui s'était répandu dans la galerie et le long des murs de pierre et s'en était allé vers le bois et les chênes et le ciel de mai.
Julien avait suivi, quelques secondes après.
Front contre son épaule, les bras autour d'elle, la balustrade dans son dos et le vide derrière, et Lena avait noué les bras autour de son cou, la joue contre sa tempe, le tenant pendant qu'il finissait.
Après, ils étaient restés ainsi un moment.
Théo avait baissé la caméra.
Juste une seconde, le temps de souffler, les yeux fermés, la GoPro pendant au bout de son bras. Puis il l'avait relevée. Il filmait le bois, les arbres, le ciel. Quelque chose qui n'était pas eux mais qui était autour d'eux, l'espace dans lequel tout cela avait eu lieu.
Lena avait regardé vers lui par-dessus l'épaule de Julien.
Elle avait vu qu'il avait baissé la caméra. Elle avait vu l'expression sur son visage dans ce moment où il croyait ne pas être regardé. Elle avait regardé cela une seconde sans rien dire, avec cette façon qu'elle avait de prendre note des choses, de les peser, de leur faire de la place.
Elle avait dit, doucement : il reste la chambre du haut.
Chapitre 5 — La chambre de la prieure
L'escalier vers le second étage était plus étroit.
Une vis de saint-Gilles taillée dans la pierre, une de ces tourelles d'angle dont l'escalier en colimaçon semblait ne mener nulle part jusqu'à ce qu'une porte basse s'ouvre sur le palier, un battant de bois massif qui avait tenu contre tout, contre les incendies, contre les années, contre l'abandon, et qui résistait encore, simplement gonflé par l'humidité, coincé dans son cadre. Marc l'avait forcé de l'épaule, une fois, deux fois, et la porte avait cédé avec un son sourd, une bouffée d'air enfermé, chaud et sec comparé au reste, chargé d'une odeur de vieux bois et de quelque chose de plus doux, presque floral, inexplicable.
La pièce était petite.
Plus petite que la chapelle, plus petite que la galerie, une chambre à proprement parler, avec deux fenêtres en ogive qui donnaient sur le bois et laissaient entrer une lumière directe, franche, sans les filtres colorés du bas. Le plafond tenait entièrement. Le plancher aussi, presque, deux lattes manquantes près du mur est qu'on évitait d'instinct. Contre le mur du fond subsistait l'armature métallique d'un lit, un lit de fer rouillé dont le sommier en toile avait disparu depuis longtemps, remplacé par le temps et la rouille, mais dont la structure était intacte, les montants verticaux, le cadre, la tête de lit en fer forgé avec ses volutes simples, presque monacales.
Théo avait dit : la chambre de la prieure.
Personne n'avait contredit.
C'était évident dans la sobriété de la pièce, l'absence de tout ornement, les murs nus dont le crépi avait tenu mieux qu'ailleurs, une croix en bois sombre encore accrochée au-dessus de la tête de lit, de guingois mais présente, obstinément présente, comme si elle avait refusé de tomber par principe.
Lena était entrée la première.
Elle portait son t-shirt et son jean maintenant, rattrapés dans la galerie, et ses pieds nus sur le plancher ancien faisaient un bruit léger, précis, différent du son de leurs semelles. Elle s'était arrêtée devant le lit de fer, avait posé la main sur la tête de lit, les doigts sur les volutes rouillées. Puis elle s'était retournée vers les trois garçons dans l'encadrement de la porte.
Elle les avait regardés tous les trois.
Marc d'abord, qui la regardait avec cette intensité directe, sans détour, la façon qu'il avait d'être entièrement dans ce qu'il voulait. Julien ensuite, qui avait dans le visage quelque chose de plus ouvert qu'au début de la matinée, comme si ce qui s'était passé dans la galerie avait défait un nœud quelque part. Théo enfin, la GoPro à la main, pas au front, à la main, baissée, et sur son visage quelque chose qui n'était plus de la concentration technique mais quelque chose de plus nu, de plus difficile à tenir.
Lena l'avait regardé un peu plus longtemps que les autres.
Puis elle avait dit, pas tout à fait à lui mais pas loin : tu peux filmer encore.
Théo avait remis la GoPro sur son bandeau de cycliste sans un mot.
Lena avait retiré son t-shirt pour la dernière fois.
Elle l'avait posé sur l'armature du lit avec un soin qui n'avait pas de raison d'être et qui était néanmoins là, ce geste d'ordre dans le désordre, et elle avait défait son jean, l'avait fait glisser sur ses hanches, et s'était retrouvée debout nue dans la chambre de la prieure, la croix de bois au-dessus de la tête de lit derrière elle, la lumière franche des deux fenêtres sur sa peau.
Marc avait traversé la pièce.
Il l'avait prise par la nuque, l'avait embrassée avec toute la franchise qui était la sienne, une bouche directe et chaude, et Lena avait rendu ce baiser avec la même franchise, les mains sur son torse, défaisant les boutons de sa chemise une fois de plus, et cette fois jusqu'au bout.
Julien s'était déshabillé dans son coin, méthodiquement, la veste sur le plancher, le t-shirt, le reste, et il était venu se placer dans le dos de Lena pendant que Marc s'occupait d'elle par devant, et Lena entre leurs deux corps avait posé sa tête en arrière sur l'épaule de Julien, les yeux mi-clos, les mains de Marc sur ses seins, les lèvres de Julien dans son cou.
Elle avait dit, la voix basse et régulière : le lit.
Ils s'étaient organisés dans le silence de ceux qui comprennent sans qu'on leur explique.
Marc s'était allongé sur le plancher nu à côté de l'armature, le dos contre le sol ancien, et Lena était venue sur lui à genoux, le chevauchant, guidant elle-même ce qu'elle voulait, prenant le temps de s'installer, de trouver son équilibre, les mains à plat sur sa poitrine. Elle avait commencé à bouger, lentement, les hanches en cercles lents et profonds, et Marc avait posé les mains sur ses cuisses, les pouces dans l'aine, la laissant mener.
Julien s'était agenouillé derrière elle.
Il avait pris le temps de préparer les choses, les mains d'abord, lentes et patientes dans son dos, et Lena avait continué son mouvement sur Marc pendant que Julien travaillait, la nuque inclinée, les cheveux tombés en avant. Marc la regardait de dessous, son visage, les expressions qui se succédaient sur ses traits, cette façon qu'elle avait de recevoir les sensations sans les cacher, sans les jouer non plus, juste les laisser passer.
Quand Julien s'était mis en place contre elle, Lena avait inspiré lentement.
Elle s'était arrêtée un moment, immobile entre eux deux, les mains de Marc sur ses hanches, les mains de Julien sur ses épaules, et elle avait pris le temps qu'il fallait, ce temps qui n'est ni de l'hésitation ni de la peur mais de l'attention à ce qui se passe dans son propre corps, un inventaire rapide et précis.
Puis elle avait dit : oui.
Julien avait avancé.
Le son qu'elle avait fait alors était différent de tous les précédents, plus profond, plus chargé, quelque chose qui venait d'un endroit en elle que les autres sons n'avaient pas atteint. Elle était restée immobile une longue seconde, les deux présences en elle, la plénitude étrange et intense de cela, et elle avait senti les deux hommes immobiles eux aussi, attendant, lui laissant le temps.
C'était elle qui avait recommencé à bouger.
Un mouvement d'abord très lent, une oscillation infime qui cherchait son équilibre, apprenait cette nouvelle topographie, et Julien avait suivi, et Marc avait suivi, et ils avaient trouvé ensemble un rythme qui n'appartenait à aucun des trois en particulier, quelque chose de collectif et d'instinctif, un accordement.
Théo filmait depuis le coin de la pièce.
Il avait choisi un angle bas, quasi au niveau du plancher, qui saisissait les trois corps entrelacés dans la lumière des fenêtres, la chambre nue autour d'eux, la croix de bois derrière. Il filmait avec une précision qui était désormais un effort conscient, parce que ses mains tremblaient pour de bon, parce que quelque chose dans sa gorge et dans son ventre réclamait autre chose que de filmer et qu'il n'y avait pas encore droit.
Les sons dans la pièce s'étaient multipliés.
La respiration de Marc, rauque et régulière, les sons de Lena qui avaient perdu toute retenue, qui montaient librement dans la chambre et contre les murs de crépi et vers la croix obstinée, les sons de Julien dans son dos, plus rares, plus concentrés, quelqu'un qui se tient au bord de quelque chose et qui refuse d'y tomber trop tôt.
Lena avait accéléré.
Ses hanches sur Marc, le dos contre Julien, les mains à plat sur la poitrine de Marc dont elle sentait le cœur cogner sous ses paumes, et elle avait monté avec une régularité implacable, comme quelqu'un qui sait exactement où il va et comment y aller, et les deux garçons avaient suivi cette montée, s'y étaient abandonnés, Julien dont les mains s'étaient resserrées sur ses hanches, Marc dont les yeux fermés et la mâchoire tendue disaient tout ce qu'il ne disait pas.
Elle était arrivée la première.
Un orgasme long, qui prenait tout le corps, les bras tendus, la tête en arrière sur l'épaule de Julien, les sons ouverts et continus, et Marc dans cette contraction l'avait suivie de quelques secondes, les deux mains agrippées sur ses hanches, les yeux ouverts sur elle, sur son visage dans la lumière, et Julien enfin, le front contre sa nuque, les dents légèrement dans sa peau, un son sourd et long qui s'était terminé dans le silence.
Ils étaient restés ainsi, les trois, sans bouger.
La lumière dans les fenêtres. Le vent dans les chênes en bas. La croix de guingois au-dessus d'eux.
Puis Lena s'était détachée doucement, l'un après l'autre, avec ce soin qu'elle avait eu pour chacun depuis le début, ces gestes pratiques et tendres qui n'appartenaient qu'à elle. Elle s'était redressée sur les genoux, avait regardé Marc allongé sur le plancher, les yeux fermés, la respiration qui revenait. Elle avait regardé Julien assis sur ses talons derrière elle, la tête baissée, les épaules basses de quelqu'un qui a donné tout ce qu'il avait.
Elle les avait regardés tous les deux avec quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, pas pour ce qu'ils lui avaient donné, pour ce qu'ils avaient montré d'eux-mêmes, cette vulnérabilité-là, ce désir tenu si longtemps et enfin lâché, et elle en était touchée comme elle l'était toujours par cette chose-là chez les garçons, cette façon qu'ils avaient d'être entiers et démunis à la fois dans ces moments.
Puis elle avait levé les yeux vers Théo.
Il était toujours dans son coin, la GoPro à la main, baissée, et il la regardait sans l'objectif entre eux pour la première fois depuis le matin. Son visage était différent sans la caméra devant lui, plus ouvert, plus fragile, quelqu'un à qui on a retiré son bouclier sans lui demander son avis.
Lena s'était levée.
Elle avait traversé la pièce vers lui, nue sur le plancher ancien, sans se presser, et elle s'était arrêtée devant lui, très proche, les yeux levés vers son visage. Elle avait pris la GoPro dans sa main à lui, l'avait posée doucement sur le plancher contre le mur.
Théo avait dit, la voix un peu abîmée : Lena.
Elle avait posé un doigt sur ses lèvres.
Puis ses mains sur ses épaules, le faisant descendre doucement contre le mur jusqu'à ce qu'il soit assis par terre, le dos contre la pierre, et elle s'était agenouillée devant lui avec la même grâce naturelle qu'elle mettait à franchir les grillages et à glisser entre les barreaux, cette aisance corporelle qui était la sienne en toutes choses.
Elle avait défait son jean.
Théo regardait le haut de sa tête, ses cheveux défaits, la nuque, cette peau très blanche dans la lumière blonde de fin d'après-midi.
Il avait posé sa main dans ses cheveux, pas pour guider, juste pour avoir quelque chose à tenir.
Lena avait commencé par le tenir dans ses paumes, les deux mains, apprenant sa forme, son poids, la chaleur, et Théo sous ce toucher avait fermé les yeux une seconde puis les avait rouverts parce qu'il ne voulait pas perdre cela, la nuque de Lena, ses épaules, la ligne de son dos nu qui descendait vers le sol.
Sa langue d'abord, la pointe, longeant lentement depuis la base jusqu'au gland, une seule fois, comme pour prendre la mesure de quelque chose. Théo avait retenu son souffle. Elle avait recommencé, plus lentement encore, la langue à plat maintenant, large et chaude, et sa main droite refermée sur lui accompagnait ce mouvement avec une pression douce, régulière, qui remontait et descendait en accord avec sa bouche.
Théo avait posé la nuque contre le mur.
Lena avait pris le gland entre ses lèvres, s'y était attardée, la langue en cercles lents, et Théo avait senti sa main se refermer dans ses cheveux sans qu'il l'ait décidé, les doigts qui trouvaient d'eux-mêmes cette prise.
Puis elle l'avait pris entièrement.
La bouche chaude et profonde, les lèvres serrées juste ce qu'il fallait, et le mouvement avait changé de nature, plus ample, plus régulier, une houle lente qui allait et venait et à laquelle Théo ne pouvait opposer aucune résistance sensée. Sa main libre s'était refermée sur le plancher à côté de lui, les doigts dans les interstices du bois ancien.
Lena sentait tout.
Elle sentait dans la tension de ses cuisses contre elle, dans le souffle qui était devenu court et irrégulier, dans la pression légèrement accrue de sa main dans ses cheveux, elle sentait l'accumulation de la journée entière en lui, les heures derrière l'objectif, tout ce qu'il avait filmé et contenu et tenu à distance, et elle avait modulé sa prise en conséquence, plus profonde, la gorge, les lèvres remontant jusqu'au bord et redescendant, sa main libre cueillie sous lui, la pression douce et précise qui fermait le circuit.
Théo avait laissé aller sa tête contre le mur de crépi, les yeux au plafond de la chambre de la prieure, ce plafond intact qui avait tout tenu.
Il avait dit son prénom.
Juste ça, Lena, d'une voix qu'il ne reconnaissait pas, quelque chose de cassé et de chaud, et elle avait répondu en accélérant, le rythme plus court, plus serré, et Théo n'avait plus eu de mots du tout, plus de voix, plus rien que cette sensation qui remontait depuis le bas du ventre et prenait tout sur son passage.
Il avait joui avec un son qu'il n'avait jamais entendu de lui-même.
Quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, pas un son de plaisir au sens simple, plutôt le son de quelque chose qui lâche après avoir tenu trop longtemps, un câble sous tension qui cède d'un coup, proprement, sans déchirure mais avec tout le poids de ce qui s'était accumulé dedans.
La main crispée dans les cheveux de Lena, l'autre poing fermé sur le plancher.
Il avait senti la première contraction remonter depuis le bas du ventre, profonde, presque abdominale, et Lena ne s'était pas dérobée, elle avait resserré les lèvres et maintenu sa prise et accompagné ce premier mouvement de sa main, et la deuxième contraction avait suivi la première sans lui laisser le temps de reprendre souffle, plus forte, et Théo avait les reins décollés du mur, le dos arqué sans qu'il l'ait voulu, les cuisses raides.
Il avait pensé de façon absurde et fugace à toutes les images de la journée.
La peau de Lena dans le vert nocturne de la cave. Son visage renversé dans la chapelle sous la lumière ambre. Ses mains sur les épaules de Julien dans la galerie, le bois vert derrière eux. Il avait filmé tout cela et cela revenait maintenant en rafale, non pas comme des images mais comme des sensations, le tremblement de la caméra dans ses mains, sa propre respiration dans le micro, les heures entières à regarder sans avoir le droit de toucher.
Tout cela se déversait dans la bouche de Lena.
Elle tenait, la main à plat sur son ventre, sentant sous sa paume les contractions successives, les muscles qui travaillaient, le corps de Théo qui se donnait entièrement dans ce moment sans plus rien retenir, et elle le recevait avec la même attention qu'elle avait mise à tout le reste, cette présence complète, ce soin.
Théo avait laissé échapper un deuxième son, plus bas, presque inaudible, quand la dernière vague l'avait traversé, longue et lente, une houle de fond qui prenait les jambes, les bras, jusqu'aux doigts, jusqu'à la nuque, et qui laissait derrière elle quelque chose d'extraordinairement calme, un silence intérieur qu'il n'avait pas connu depuis longtemps, peut-être jamais.
La main dans les cheveux de Lena s'était desserrée.
Elle était devenue une caresse, presque sans qu'il s'en aperçoive, les doigts qui longeaient doucement le crâne, la nuque, le geste de quelqu'un qui remercie sans trouver les mots.
Lena avait tenu jusqu'au bout, comme pour les autres.
Puis elle avait relevé la tête et l'avait regardé, et Théo avait regardé son visage, ses lèvres, ses yeux, et il n'avait rien dit parce qu'il n'y avait rien à dire qui ne soit pas ridicule.
Elle avait posé la joue sur son genou, les yeux vers la fenêtre, le bois en bas, les feuilles de mai.
De l'autre côté de la pièce, Marc s'était assis sur le plancher, le dos contre le mur. Julien était allongé sur le côté, un bras sous la tête. Personne ne parlait. La lumière dans les deux fenêtres avait changé de qualité, plus blonde, plus basse, l'après-midi avancé sans qu'ils s'en soient aperçus.
La GoPro était posée contre le mur.
Le voyant rouge clignotait encore.
Elle filmait le plafond intact de la chambre de la prieure, les moulures simples, la croix de bois obstinée, la poussière dorée en suspension dans la lumière de fin d'après-midi, et les sons de quatre respirations qui revenaient à elles-mêmes, lentement, dans le silence du château.
Épilogue
Ils étaient sortis par où ils étaient entrés.
La fenêtre de l'office, le rebord à hauteur de poitrine, la cour intérieure avec son frêne poussé dans l'ancien bassin, la brèche dans le mur nord. Le soleil était bas maintenant, la lumière oblique et dorée qui fait que les choses ordinaires ressemblent à autre chose, les chênes, les châtaigniers, les grilles en fer forgé rouillé qu'ils avaient franchies dans l'autre sens.
Lena était passée la dernière.
Marc lui avait tendu la main depuis le trottoir, comme à l'aller, et elle l'avait prise, et il l'avait reçue de l'autre côté avec les deux mains sur ses hanches, et cette fois il n'avait pas lâché tout de suite, et elle n'avait pas reculé tout de suite non plus.
Ils avaient marché vers la station dans le contre-jour.
Personne ne parlait, ce qui n'avait rien d'inhabituel, ils n'étaient pas un groupe bavard en sortie d'exploration, la règle tacite était de laisser les lieux se déposer en soi avant d'en dire quoi que ce soit. Sauf que cette fois le silence avait une densité différente, moins le silence de quatre personnes fatigués que celui de quatre personnes qui pensent aux mêmes choses sans se le dire.
Théo avait la GoPro dans son sac.
Il ne l'avait pas remise sur son bandeau en quittant la chambre. Il l'avait rangée sans la visionner, le voyant rouge éteint, et il portait le sac sur une épaule avec cette légèreté particulière des objets qui ont changé de nature sans changer de poids.
À la station Robinson ils avaient attendu le RER sur le quai, les sacs à leurs pieds.
Julien avait acheté quatre canettes au distributeur sans demander si quelqu'un voulait quelque chose, parce qu'il savait que oui, parce qu'il connaissait ses gens, et il les avait distribuées sans cérémonie, et ils avaient bu dans le silence jaune et froid du quai.
Lena était entre Marc et Théo, Julien en face.
Elle avait les yeux sur les rails, la canette à deux mains, et les garçons autour d'elle avaient cette façon de se tenir légèrement orientés vers elle, pas ostensiblement, juste un degré ou deux, comme des plantes vers la lumière, involontaire, géologique.
Le RER était arrivé dans un bruit de ferraille.
Dans la rame ils s'étaient assis face à face, Lena et Marc d'un côté, Julien et Théo de l'autre, et le train avait filé sous le ciel de mai qui virait à l'orange, Bagneux, Bourg-la-Reine, les pavillons et les entrepôts et les pylônes défilant derrière les vitres.
Marc avait sorti son téléphone.
Il avait ouvert leur groupe WhatsApp, avait tapé quelque chose, l'avait envoyé sans montrer à Lena qui était assise contre lui, l'épaule contre son épaule. En face, Julien et Théo avaient senti leurs téléphones vibrer presque simultanément. Ils avaient lu. Julien avait levé les yeux vers Marc avec un sourire bref. Théo avait regardé son écran un moment, puis il avait levé les yeux vers Lena.
Elle avait senti ce regard et tourné la tête vers lui, interrogative.
Théo lui avait tendu son téléphone.
Le message de Marc disait : samedi prochain on recommence. j'ai un spot.
Lena avait lu, avait rendu le téléphone à Théo sans un mot. Puis elle avait sorti son propre téléphone, avait ouvert le groupe, avait tapé.
Ils avaient tous senti la vibration.
Son message disait : ok. mais c'est moi qui choisis le spot suivant.
Puis, après deux secondes, un deuxième message : et Théo filme.
Théo avait regardé son écran. Il avait refermé le téléphone et l'avait glissé dans sa poche et il avait regardé par la vitre les banlieues qui défilaient, les toits, les antennes, les jardins minuscules, et il n'avait rien répondu parce que certaines choses n'ont pas besoin de réponse.
Le train roulait.
Dehors la lumière finissait de basculer vers le soir, cette heure entre chien et loup où les choses perdent leurs contours nets et deviennent autre chose, plus douces, plus incertaines, plus vraies peut-être. Dans la rame presque vide Lena avait fermé les yeux, la tête contre l'épaule de Marc, et Marc avait posé le menton sur ses cheveux avec ce naturel de quelqu'un qui a toujours fait ce geste, ce naturel des gestes qu'on fait pour la première fois et qui semblent pourtant anciens.
Julien regardait leurs deux silhouettes avec cette attention tranquille qui était la sienne.
Il pensait au frêne dans l'ancien bassin de la cour, aux racines qui soulevaient les dalles, à la force sourde et aveugle de quelque chose qui pousse parce qu'il ne peut pas faire autrement.
Il ne savait pas encore que dans six mois ils seraient toujours quatre, toujours ensemble le samedi, toujours avec les sacs et les lampes frontales et les adresses cryptées sur les forums. Il ne savait pas que Lena aurait choisi six spots et Marc quatre et que Théo filmerait tout et que certains samedis le château de la Solitude serait dans l'air entre eux comme une odeur de pierre froide et de lierre, reconnaissable, familière.
Il ne savait rien de tout cela.
Il buvait sa canette, le dos contre la banquette du RER, et le train fonçait vers Paris dans le soir de mai, et c'était suffisant.
Fin.
Ils avaient commencé par des friches industrielles.
C'était l'hiver précédent, une ancienne tannerie à Ivry, les murs couverts de salpêtre et de tags au pochoir, les cuves de traitement éventrées comme des carcasses de baleines. Théo filmait déjà, la GoPro vissée sur son front, ce bandeau de cycliste qui faisait rire Julien. Marc avait trouvé le spot sur un forum, une adresse cryptée en trois lignes, coordonnées GPS sans commentaire. Ils étaient trois garçons à l'époque. Trois garçons et leurs sacs à dos, leurs lampes frontales, le rituel du café dans des gobelets en carton avant de franchir le grillage.
Lena était arrivée au printemps.
Elle connaissait Julien par une amie commune, elle avait entendu parler des explorations, elle avait demandé à venir. Julien avait consulté les deux autres du regard, ce genre de regard rapide et masculin qui signifie à la fois pourquoi pas et on verra bien. Marc avait haussé les épaules. Théo avait dit oui sans réfléchir, ce qui n'était pas dans ses habitudes.
La première fois, c'était une usine textile abandonnée à Pantin. Lena portait un blouson kaki trop grand pour elle, des boots à lacets, les cheveux attachés haut. Elle n'avait pas posé de questions inutiles, n'avait pas crié quand un pigeon avait jailli d'un conduit, n'avait pas ralenti le groupe. Elle photographiait avec son téléphone, cadrages instinctifs, un sens du détail qui avait surpris Théo sans qu'il le dise. Elle s'était glissée dans un passage entre deux machines rouillées, souple, sans hésitation, et Marc l'avait regardée de l'autre côté avec une expression qu'il ne contrôlait pas tout à fait.
Ils l'avaient intégrée naturellement. Ou presque naturellement.
Parce qu'il y avait autre chose, et ils le savaient tous les quatre sans en parler.
Ce n'était pas la beauté de Lena, exactement, même si elle était belle, d'une beauté discrète et physique, le genre qui se révèle au mouvement plutôt qu'à l'arrêt. C'était plutôt la façon dont elle occupait l'espace dans ces endroits abandonnés. Elle touchait les murs du bout des doigts, s'arrêtait devant des détails insignifiants, une poignée de porte, un calendrier des postes de 1987 encore accroché à un clou, et son attention à ces choses mortes avait quelque chose de sensuel que personne n'aurait su nommer sans se sentir ridicule.
Théo la filmait plus qu'il ne filmait les autres.
Il s'en était rendu compte un soir en visionnant les rushes sur son ordinateur. Lena de dos dans un couloir. Lena accroupie devant un sous-sol, la lampe frontale éclairant son profil. Lena qui riait d'une chose que Marc avait dite, la main sur la bouche, les yeux plissés. Il avait gardé toutes ces séquences sans les commenter, rangées dans un dossier à part, avec les autres, comme si de rien n'était.
Marc, lui, la taquinait. Beaucoup, et d'une façon particulière, cette familiarité qui n'est jamais tout à fait innocente, les mains sur les épaules pour montrer quelque chose dans le viseur, la plaisanterie un peu appuyée, le sifflement admiratif quand elle franchissait un obstacle avec agilité. Lena répondait du tac au tac, sans jamais fermer la porte, sans jamais l'ouvrir non plus. Elle avait cet art de maintenir les choses en suspension.
Julien observait. C'était son mode naturel, le silence attentif, et dans ce groupe il était celui qui voyait tout sans paraître regarder. Il avait vu la façon dont Théo orientait sa caméra. Il avait vu les mains de Marc. Il avait vu, une fois, dans une ancienne école à Gennevilliers, Lena qui descendait une échelle métallique et dont le blouson s'était retroussé, laissant voir quelques centimètres de peau au creux des reins, une peau très blanche, et les trois garçons qui s'étaient tus exactement au même moment.
Personne n'avait rien dit.
C'était peut-être cela, le vrai ciment du groupe. Pas l'urbex, pas l'adrénaline des grillages franchis, des gardiens évités, des planchers pourris testés du pied avant d'y poser le poids du corps. C'était ce silence partagé autour de Lena, ce désir collectif et non formulé qui flottait entre eux comme l'odeur de moisissure dans les couloirs abandonnés, présent, reconnaissable, et que chacun faisait semblant de ne pas sentir.
Lena, elle, sentait tout.
Elle n'était pas naïve. Elle savait exactement l'effet qu'elle produisait, elle le mesurait avec une précision tranquille, sans en tirer de vanité particulière, comme on prend note d'un fait météorologique. Et si elle continuait à venir, chaque samedi ou presque, à s'équiper avec eux, à partager le café en gobelet et les adresses cryptées sur les forums, c'est qu'elle trouvait dans cet état des choses quelque chose qui lui convenait. Une chaleur. Une tension douce. La sensation d'être au centre d'un champ magnétique sans que personne ne l'ait encore allumé.
Elle attendait, sans savoir ce qu'elle attendait.
Jusqu'au samedi de mai où Marc avait posté dans leur groupe WhatsApp une photo floue, des pierres couvertes de lierre, une tourelle effondrée à moitié mangée par les ronces, et en légende une seule phrase : Château de la Solitude, Le Plessis-Robinson. On y va.
Chapitre 1 — L'incident.
Ils avaient pris le RER B jusqu'à Robinson, puis marché vingt minutes dans un quartier pavillonnaire tranquille, ce genre de rue bordée de haies taillées et de voitures propres qui rendait leur équipement légèrement absurde. Quatre jeunes gens avec des sacs à dos techniques, des lampes frontales glissées dans les poches, Théo avec sa GoPro au bandeau et Marc qui consultait son téléphone toutes les deux minutes en marmonnant des coordonnées.
Le bois était apparu d'un coup, au bout d'une allée.
Pas un bois romantique de carte postale. Quelque chose de plus dense, de plus sombre, des chênes anciens dont les branches basses frôlaient le sol, des châtaigniers serrés les uns contre les autres, et sous les arbres une végétation basse et humide qui sentait la terre retournée, le champignon, la décomposition lente et fertile. Le chemin de la Côte Sainte-Catherine longeait les grilles sur une centaine de mètres. Les grilles en question étaient hautes, en fer forgé rouillé, et suffisamment espacées à un endroit pour qu'un corps mince puisse s'y glisser latéralement.
Lena passa la première.
Elle avait retiré son sac, l'avait fait passer devant elle, puis s'était tournée de profil et avait glissé entre les barreaux avec cette aisance corporelle qui était la sienne, sans forcer, sans se précipiter. Son blouson kaki s'était accroché une seconde au métal rouillé, elle l'avait dégagé d'un mouvement d'épaule. De l'autre côté, elle avait rattrapé son sac et regardé les garçons avec un sourire bref.
Théo avait enclenché la GoPro.
Le bois à l'intérieur des grilles était différent. Plus silencieux, d'abord. Le bruit de la rue s'était effacé en quelques pas, remplacé par quelque chose d'autre, pas vraiment le silence, plutôt une densité sonore faite de froissements, de craquements lointains, du vent dans les hautes branches. La lumière filtrait mal à travers le feuillage de mai, épaisse et verte, et leurs lampes frontales, allumées par réflexe, découpaient des cônes jaunes dans la pénombre.
Le château était apparu au détour d'un sentier.
Julien s'était arrêté net. Derrière lui, Lena avait failli le percuter et avait posé la main sur son épaule pour se stabiliser, une main qui était restée là deux ou trois secondes de trop.
Le bâtiment se dressait dans une clairière mangée par les ronces, néogothique et fantomatique, ses tourelles effondrées à moitié, ses fenêtres à ogive béantes comme des orbites vides. Le lierre avait tout envahi, les murs, les encadrements de pierre, les vestiges d'une galerie couverte qui longeait la façade est. La végétation poussait à l'intérieur autant qu'à l'extérieur, on voyait depuis le sentier des branches sortir par les fenêtres du premier étage, comme si le bois cherchait à reprendre possession de quelque chose qui lui avait appartenu.
Marc dit à voix basse, sans raison particulière : putain.
Théo filmait. Il avait cadré d'abord la façade entière, puis les détails, une gargouille brisée dont il ne restait que les pattes, un arc brisé au-dessus d'une porte murée, les moulures de pierre rongées par les mousses. Il avait pivoté vers les autres, les avait filmés debout dans la clairière, Julien qui levait les yeux vers les tourelles, Marc qui consultait son téléphone pour confronter la réalité à ses photos de repérage, Lena qui ne faisait rien de tout cela. Lena qui regardait le château les bras le long du corps, la tête légèrement inclinée, comme on regarde quelqu'un qu'on reconnaît.
Ils avaient contourné la façade principale pour trouver une entrée praticable.
La cour intérieure s'ouvrait par une brèche dans le mur nord, deux pierres effondrées qui formaient une marche grossière. La cour elle-même était un rectangle d'herbe haute et de végétation envahissante, bordé sur trois côtés par les murs du château, sur le quatrième par ce qui avait été une galerie couverte, dont la voûte s'était partiellement effondrée. On voyait encore, par endroits, les traces de la voûte à croisée d'ogive, des nervures de brique qui partaient des piliers et s'arrêtaient net dans le vide, comme des phrases interrompues.
Au centre de la cour, un arbre avait poussé dans ce qui avait dû être un bassin ornemental. Un frêne, jeune encore, dont les racines avaient fissuré et soulevé les dalles de pierre autour de lui. Il y avait quelque chose d'indécent dans cette poussée végétale au cœur de la cour, cette force sourde et aveugle qui défaisait lentement ce que des hommes avaient mis des années à construire.
Théo filmait la voûte effondrée quand c'est arrivé.
Il y avait une dalle de pierre en saillie, à la jonction entre la galerie et la cour, un seuil surélevé d'une vingtaine de centimètres que les mousses avaient rendu parfaitement invisible. Lena avait mis le pied dessus sans la voir, son poids avait fait basculer la dalle qui n'était plus fixée à rien, et elle était tombée vers l'avant avec un cri bref, les mains en avant pour amortir.
Julien l'avait rattrapée à moitié. Pas tout à fait à temps pour empêcher la chute, juste assez pour qu'elle ne tombe pas de tout son long. Elle avait atterri sur les genoux dans l'herbe haute, les paumes dans la terre froide, et Julien s'était retrouvé accroupi derrière elle, une main sur sa hanche, l'autre sur son bras.
Marc avait dit son prénom.
Elle avait dit que ça allait, la voix un peu serrée, encore sous l'adrénaline. Elle s'était redressée avec l'aide de Julien, avait regardé ses paumes légèrement écorchées, les avait frottées l'une contre l'autre.
C'est alors que Marc avait vu.
La chute avait fait remonter le blouson de Lena, et le mouvement de Julien pour la rattraper l'avait encore déplacé. Le blouson kaki était retroussé sur le côté droit, entraînant avec lui le t-shirt en dessous. On voyait la peau de sa taille, blanche et nette dans la lumière verte du bois, une bande de peau qui courait de la hanche jusqu'aux côtes, et la naissance de son soutien-gorge, noir, le tissu fin tendu sur la cage thoracique.
Théo filmait.
Il ne s'en était pas rendu compte tout de suite. La GoPro était restée orientée vers Lena pendant toute la séquence de la chute, et maintenant elle filmait cela, la peau exposée, Julien dont la main était toujours sur la hanche de Lena, le tissu retroussé. Théo avait conscience de filmer et ne baissait pas la caméra.
Lena avait regardé vers lui.
Pas avec gêne. Avec quelque chose de plus complexe, une attention légèrement aiguisée, comme si elle prenait note de quelque chose. Son regard était allé de l'objectif de la caméra au visage de Théo, puis à Marc, puis à Julien dont la main était encore sur elle.
Elle n'avait pas rajusté son blouson.
Elle avait dit, très calmement : tu filmes toujours ?
Théo avait dit oui.
Un silence. Le vent dans les chênes au-dessus des murs. Quelque part, un pigeon, ou peut-être une corneille, un battement d'ailes dans les combles effondrés.
Lena avait regardé la cour intérieure, le frêne poussé dans l'ancien bassin, les nervures de brique suspendues dans le vide. Puis elle avait dit, sans regarder personne en particulier, d'une voix aussi tranquille que si elle commentait l'architecture : c'est beau ici.
Elle avait fait un pas vers le centre de la cour.
Son blouson était toujours retroussé. Elle ne l'avait toujours pas rajusté.
Marc avait échangé un regard avec Julien. Julien avait regardé Théo. Théo filmait.
Ils étaient entrés dans le château.
Chapitre 2 — Ce que l'obscurité permet
L'entrée dans le bâtiment proprement dit s'était faite par une ouverture dans le mur ouest, une fenêtre du rez-de-chaussée dont l'encadrement de pierre avait tenu mais dont les volets, longtemps auparavant, avaient cédé et disparu. Le rebord était à hauteur de poitrine. Marc était passé le premier, avait enjambé, avait tendu la main vers Lena par réflexe. Elle l'avait prise, s'était hissée, et pendant une seconde elle avait été en équilibre sur le rebord, les jambes dans le vide à l'intérieur, le blouson encore mal rajusté, et Marc en dessous qui levait les yeux vers elle sans se forcer à les détourner.
Elle avait sauté.
Il l'avait reçue, les deux mains sur ses hanches, et ils étaient restés ainsi une fraction de seconde, debout dans la pénombre, très proches, avant qu'elle recule d'un pas avec un petit merci qui n'engageait à rien.
La pièce dans laquelle ils se trouvaient avait dû être un office, peut-être une arrière-cuisine. Les murs étaient couverts d'un carrelage blanc cassé dont les deux tiers etaient décollés, jonchant le sol de losanges brisés qui craquaient sous les semelles. Une canalisation rouillée traversait le plafond bas en diagonale. L'odeur était forte ici, plus concentrée qu'à l'extérieur, de la moisissure et quelque chose de plus ancien, de plus minéral, la pierre qui se défait, le plâtre qui retourne à la poussière.
Théo filmait les murs, la canalisation, les carreaux épars.
Puis il filmait Lena qui avançait dans la pièce, sa lampe frontale découpant un cercle jaune devant elle.
Une porte, ou plutôt l'ouverture béante d'une porte dont le cadre avait tenu mais le battant disparu depuis longtemps, donnait sur un couloir. Le couloir descendait légèrement vers la gauche, et au bout, on distinguait dans l'obscurité des marches en pierre qui s'enfonçaient vers le bas.
Marc avait dit : cave.
Julien avait dit : on y va ?
Personne n'avait attendu la réponse. Ils avaient suivi la pente naturelle du couloir, les lampes frontales projetant des ombres qui sautaient sur les murs à chaque pas, et ils avaient descendu les marches, sept en tout, taillées dans la pierre et usées au centre par des décennies de passages, des semelles de Carmélites peut-être, ou des pieds de jeunes mères qui portaient leurs enfants dans les bras.
La cave s'ouvrait sur une voûte en berceau, basse et large.
Basse au point que Marc, le plus grand des trois garçons, devait légèrement incliner la tête. La voûte était en brique, les joints en partie effondrés, et de longues traînées calcaires descendaient des interstices comme des stalactites figées. Contre le mur du fond, des étagères en bois brut, noircies par l'humidité, portaient encore quelques bocaux vides, leurs couvercles rouillés soudés au verre. L'air était épais, froid, chargé d'une humidité qui se posait sur la peau immédiatement, comme une main.
L'obscurité ici n'était pas la même qu'en surface.
Elle avait une densité propre, une façon d'exister qui n'était pas simplement l'absence de lumière. Quand Théo coupait sa lampe frontale pour tester la caméra en mode nocturne, les autres disparaissaient complètement. On les entendait respirer, on sentait leur présence, mais le noir était total, absolu, le genre de noir qui fait perdre la notion de sa propre surface corporelle.
Lena avait dit, voix basse sans raison précise : éteignez vos lampes une seconde.
Ils avaient obéi.
Quatre respirations dans le noir complet. L'odeur de pierre froide et d'humidité, et sous tout cela quelque chose d'autre, difficile à nommer, la chaleur animale de quatre corps dans un espace confiné, une odeur de peau et de vêtements portés, légèrement sucrée. Lena avait ri doucement, un rire bref qui s'était répercuté contre la voûte de brique et leur était revenu légèrement déformé.
Elle avait dit : on ne se voit plus du tout.
Marc avait dit : non.
Sa voix venait de très près. Il s'était rapproché dans le noir, ou peut-être c'était elle, il était difficile de dire qui avait bougé en premier. Il sentait son parfum maintenant, quelque chose de léger et de chaud, et il avait tendu la main dans l'obscurité, avec la lenteur prudente de quelqu'un qui cherche un appui dans le vide. Ses doigts avaient rencontré le tissu du blouson de Lena, la hanche, et il n'avait pas retiré sa main.
Lena n'avait pas reculé.
Elle avait attendu, immobile dans le noir, sentant cette main sur sa hanche qui ne bougeait pas encore mais dont la chaleur traversait le tissu. Puis Marc avait glissé ses doigts sous le blouson, sous le t-shirt retroussé, et sa paume s'était posée directement sur sa peau.
Elle était froide, la cave. Sa peau était chaude.
Le contraste avait fait tressaillir Lena, un frisson court, involontaire, qui n'avait rien à voir avec le froid.
Théo avait rallumé sa GoPro. Le mode nocturne rendait l'image en tons verts et gris, granuleuse, belle dans sa façon de transformer la réalité en quelque chose d'autre. Il voyait dans l'écran de contrôle Lena debout sous la voûte, Marc derrière elle, sa main disparue sous le tissu. L'image tremblait légèrement parce que sa propre respiration s'était modifiée.
Julien s'était approché par le côté.
Il n'avait pas la désinvolture tactile de Marc, cette façon d'avancer la main comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Il s'était placé face à Lena, à quelques centimètres, et il avait attendu qu'elle lève les yeux vers lui dans la faible lumière de la caméra. Quand elle l'avait fait, il avait posé sa main sur sa joue, doucement, le pouce longeant la pommette.
Lena avait fermé les yeux.
Marc avait fait remonter sa paume le long de ses côtes, lentement, apprenant la topographie de cette peau par le toucher seul, les côtes saillantes sous ses doigts, la courbe du flanc, et Lena avait légèrement arqué le dos, pas beaucoup, juste ce mouvement imperceptible qui signifie oui, là, continue. Il avait trouvé le soutien-gorge, la bande de tissu élastique qui courait dans son dos, l'avait longé du bout des doigts sans le détacher, apprenant la frontière avant de la franchir.
Julien pendant ce temps avait fait glisser sa main de la joue au cou de Lena, s'y était attardé, sentant son pouls sous ses doigts, rapide, régulier. Il avait incliné la tête et posé ses lèvres sur les siennes, très doucement d'abord, une question plutôt qu'une affirmation, et elle avait répondu en ouvrant la bouche, les mains de Lena trouvant sa taille à lui, le tissu de sa veste.
Marc avait senti à travers son contact le changement dans la respiration de Lena quand elle embrassait Julien. Il avait défait le premier bouton du blouson par en bas, puis le deuxième, et il avait glissé les deux mains à plat sur son ventre, la peau tendue sur les muscles, le nombril, les dernières côtes. Il avait remonté jusqu'à la naissance des seins, les avait cueillis dans ses paumes à travers le tissu fin du soutien-gorge, et Lena avait laissé échapper un son dans la bouche de Julien, quelque chose entre le soupir et le gémissement, étouffé, chaud.
Théo filmait.
La GoPro tremblait davantage maintenant. Il avait changé de position pour cadrer différemment, s'était mis légèrement sur le côté pour saisir le profil de Lena entre les deux garçons, sa tête renversée dans le baiser, les mains de Marc sur sa poitrine. Il ne disait rien. Il regardait à travers l'objectif avec une concentration qui était une façon de rester à distance, de ne pas trembler trop fort.
Marc avait repoussé le soutien-gorge vers le haut, libérant les seins dans le froid de la cave. Lena avait inspiré brusquement sous l'effet du froid et de cette main qui refermait ses doigts autour d'elle, pouce sur le mamelon, et elle avait rompu le baiser avec Julien pour appuyer la nuque contre l'épaule de Marc, les paupières mi-closes, la gorge offerte dans la lumière verte de la caméra.
Julien avait baissé la tête vers son cou.
Ses lèvres avaient suivi la ligne de la gorge, la clavicule, et Marc avait écarté les mains pour lui laisser la place, un geste de générosité presque chorégraphié, et la bouche de Julien avait trouvé un sein, la langue sur le mamelon durci par le froid, et Lena avait posé sa main sur sa nuque pour l'y garder.
Elle avait dit, la voix plus grave qu'à l'ordinaire, légèrement rauque : on monte.
Personne n'avait demandé pourquoi. Ils savaient tous les quatre que la cave avec sa voûte basse et son sol de terre battue n'était qu'un commencement, que le château au-dessus d'eux avait d'autres pièces, d'autres lumières, d'autres surfaces.
Lena avait rabaissé son soutien-gorge, reboutonné son blouson, pas entièrement. Elle avait pris la lampe frontale de Marc, la lui avait remise sur le front avec un geste presque maternel, les doigts une seconde dans ses cheveux.
Puis elle s'était tournée vers l'escalier.
Théo avait regardé ses propres mains une seconde. Les avait refermées sur la GoPro. Il avait suivi.
Chapitre 3 — La chapelle des sans-dieu
L'escalier intérieur avait tenu, à peu près.
Julien testait chaque marche du pied avant d'y mettre son poids, une prudence méthodique que Marc observait avec une impatience mal dissimulée. Les marches étaient en pierre, larges et basses, taillées pour des pas lents, des pas de procession peut-être, et les mains courantes en fer forgé avaient rouillé jusqu'à devenir de simples tiges orangées qu'on évitait de toucher. Le plâtre des murs du couloir s'était décollé par plaques entières, laissant apparaître la brique dessous, rouge sombre, presque noire par endroits sous l'humidité.
Lena montait entre Julien et Marc.
Elle avait une main sur l'épaule de Julien devant elle, pas pour s'appuyer, juste posée là, légère, le pouce dans le creux entre l'épaule et le cou. Un geste qui n'avait pas l'air d'y penser. Julien sentait cette main et montait les marches avec une lenteur qu'il ne s'expliquait pas tout à fait.
Le couloir du premier étage s'ouvrait sur plusieurs portes.
Deux étaient murées, le chambranle comblé de parpaings gris dont le mortier récent jurait avec la pierre ancienne, travaux de mise en sécurité probablement, ce que les urbanistes appellent condamner un accès et que les urbexers appellent un défi. La troisième porte n'avait plus de battant mais son encadrement en ogive, soigneusement mouluré, était intact, et au-delà on voyait la lumière.
Une vraie lumière, pas la pénombre verte du bois ni l'obscurité minérale de la cave.
Une lumière diffuse, blanc et doré mélangés, qui venait de haut.
Ils étaient entrés.
La pièce était grande, plus grande qu'on ne l'aurait cru depuis le couloir, avec une hauteur de plafond qui avait dû frôler les six mètres avant que la voûte s'effondre partiellement. Ce qu'il en restait courait encore sur les deux tiers de la longueur, nervures de pierre d'où pendaient des filaments de lierre descendus du ciel, littéralement, par les ouvertures béantes dans ce qui avait été le toit. Les murs latéraux portaient des fenêtres en ogive étroites, trois de chaque côté, dont certaines conservaient des fragments de vitraux, pas des vitraux peints à figures, des vitraux géométriques, losanges de verre coloré, bleu pâle, ambre, un vert presque blanc, les pièces manquantes remplacées par l'air libre et les ronces qui passaient leurs tiges à l'intérieur comme des doigts curieux.
La lumière de fin de matinée traversait ces fragments et tombait sur le sol de pierre en taches colorées, mobiles avec le vent qui faisait bouger les branches dehors.
Au fond, contre le mur est, une table en pierre subsistait, longue, massive, qui avait dû être un autel ou une table de réfectoire. Derrière elle, au mur, quelqu'un avait tracé à la bombe une croix énorme, noire, qui occupait toute la surface, et quelqu'un d'autre, plus tard, avait peint par-dessus des arabesques de couleurs vives, rouge et or, qui transformaient la croix en autre chose, quelque chose de plus ancien et de moins triste.
Théo avait dit, tout bas : c'était la chapelle.
Marc avait répondu : ou le réfectoire des carmélites.
Lena ne disait rien. Elle s'était avancée au centre de la pièce et elle levait les yeux vers les nervures de pierre, les filaments de lierre, la lumière qui tombait par les trous du toit en colonnes presque solides, pleines de poussière en suspension. Une tache de verre ambre tombait sur son visage, sur sa joue, sur son cou, et elle l'avait laissée, les yeux mi-clos, comme si elle se chauffait à quelque chose.
Théo filmait cela.
Il filmait les taches de couleur sur le sol, puis Lena debout dans la lumière, le visage levé, et il y avait dans la façon dont il cadrait quelque chose de différent des autres séquences, une lenteur, un soin, comme si la pièce lui imposait une retenue que la cave n'avait pas exigée.
Marc s'était approché de Lena par derrière.
Il avait posé les mains sur ses épaules et fait glisser le blouson kaki le long de ses bras, lentement, et Lena avait laissé faire, avait sorti les bras des manches l'une après l'autre sans baisser les yeux du plafond. Marc avait posé le blouson sur la table de pierre. Puis ses mains étaient revenues sur elle, sur le t-shirt fin, remontant depuis la taille, et Lena avait levé les bras pour le laisser passer par-dessus sa tête.
Elle était debout en soutien-gorge dans la lumière de la chapelle.
Le froid était moins vif qu'en cave, tempéré par la lumière qui entrait par les ouvertures du toit, mais il était là, et la peau de Lena en portait la marque, légèrement dressée sur les bras, les épaules. Marc avait passé les mains sur ses bras, une friction lente, du poignet à l'épaule, comme pour la réchauffer, et Lena avait appuyé le dos contre lui, la nuque contre son épaule, les paupières fermées.
Julien la regardait de face.
Il la regardait avec cette attention tranquille qui était la sienne, sans se presser, et Lena sous ce regard avait ouvert les yeux et l'avait regardé à son tour. Elle avait lu sur son visage quelque chose qui n'était pas de la convoitise exactement, plutôt une forme d'émerveillement mal dissimulé, une vulnérabilité, et elle en avait été touchée, physiquement touchée, quelque chose qui descendait dans sa gorge et se posait dans sa poitrine.
Elle lui avait tendu la main.
Il s'était approché, avait pris sa main, et elle l'avait guidé vers elle, posé sa paume à plat sur son ventre, regardé ses doigts s'ouvrir sur sa peau, et elle avait souri, pas pour lui en particulier, pour elle-même peut-être, pour la simplicité de ça, un homme qui pose la main sur vous avec cet air-là.
Marc avait défait le soutien-gorge.
Les bretelles avaient glissé sur les épaules de Lena et elle avait laissé tomber le tissu, s'était retournée vers Marc, les mains de Julien toujours dans son dos. Marc avait baissé les yeux sur elle et avait dégluti, un mouvement involontaire, presque comique dans sa sincérité, et Lena avait posé sa main sur sa joue, un instant, le pouce sur sa pommette, ce geste qu'elle avait déjà eu dans la cave avec la lampe frontale, cette façon qu'elle avait de voir les garçons dans leur désir et d'en prendre soin.
Marc avait tourné la tête et embrassé sa paume.
Puis il s'était agenouillé.
Il avait défait le bouton de son jean, le zip, avait fait descendre le tissu sur ses hanches avec les pouces, lentement, s'attardant sur chaque centimètre de peau révélé, les hanches, le haut des cuisses, les sous-vêtements noirs qui apparaissaient. Le jean était tombé sur le sol de pierre et Lena avait enjambé le tissu, les deux pieds nus sur la pierre froide maintenant, en culotte dans la lumière colorée de la chapelle.
Marc avait posé les lèvres sur son ventre.
Juste là, sous le nombril, une pression douce et ferme, puis une autre plus bas, et ses mains remontaient sur l'extérieur de ses cuisses, pouce dans le creux de l'aine, et Lena avait posé sa main dans ses cheveux, les doigts ouverts, sans appuyer.
Julien s'était placé derrière elle, ses lèvres dans son cou, ses mains sur ses hanches, et entre eux deux Lena était debout, les yeux ouverts maintenant, fixant un point dans la voûte, une nervure de pierre d'où pendait un rideau de lierre, et sa respiration s'était modifiée, plus lente en surface, plus profonde en dessous.
Marc avait fait descendre la culotte.
Il avait pris le temps de la faire glisser sur les jambes de Lena, genou par genou, et quand elle avait enjambé le tissu ses doigts étaient remontés sur ses mollets, ses genoux, l'intérieur de ses cuisses, avec cette lenteur délibérée qui était une forme de question continue à laquelle son corps répondait oui à chaque centimètre.
Il avait posé sa bouche sur elle.
Lena avait laissé échapper un son, les lèvres entrouvertes, les doigts se refermant dans les cheveux de Marc. Il prenait son temps, la langue d'abord prudente, exploratoire, apprenant la topographie de son désir par les réponses qu'elle lui donnait, le souffle plus court, la pression légère de sa main, le léger mouvement de ses hanches vers lui. Julien dans son dos avait glissé une main sur son ventre, l'autre sur sa poitrine, la tenant contre lui, et Lena s'était laissée aller contre cette prise, dos contre torse, les genoux qui commençaient à ne plus être tout à fait fiables.
La langue de Marc avait trouvé un rythme.
Elle était chaude sur sa peau froide, précise, et Lena avait penché la tête en arrière sur l'épaule de Julien, les yeux fermés, les taches de lumière ambre et bleue sur ses paupières, la voûte de pierre au-dessus et le ciel par les trous du toit, et la bouche de quelqu'un sur elle, les mains de quelqu'un d'autre sur elle, et tout cela ensemble faisait quelque chose d'immense et de simple à la fois.
Théo filmait.
Il avait bougé autour d'eux avec une lenteur de planète, cherchant les angles sans jamais interrompre la scène, cadrant le profil de Lena renversée, les épaules de Marc, la lumière colorée sur leurs peaux. Il avait la gorge sèche. Il filmait avec une précision mécanique qui était la seule façon qu'il avait trouvée de rester debout.
Lena avait commencé à monter.
Julien le sentait contre lui, dans la tension de son dos, dans les petits sons qu'elle laissait passer entre ses lèvres, rythmés maintenant, involontaires. Il avait resserré ses bras sur elle, pas pour la contenir, pour lui offrir quelque chose contre quoi s'appuyer, quelque chose de solide, et Lena avait agrippé ses avant-bras des deux mains, les ongles dans le tissu de sa veste.
Marc ne s'était pas arrêté.
Il avait senti le moment approcher dans la façon dont les cuisses de Lena se tendaient contre ses épaules, dans le souffle qui devenait irrégulier, saccadé, et il avait maintenu son rythme avec une patience absolue, la langue régulière et précise, les mains à plat sur ses hanches pour la garder là, pour ne pas la laisser se dérober à elle-même.
Elle avait joui debout dans la chapelle.
Un son long, étouffé dans l'épaule de Julien, les genoux fléchis, les mains cramponnées aux avant-bras derrière elle, et Marc qui ne lâchait pas, qui accompagnait jusqu'au bout avec sa bouche, jusqu'à ce que Lena pose doucement mais fermement sa main sur sa tête pour lui dire stop, là, trop.
Le silence après était différent du silence avant.
Lena était restée un moment appuyée contre Julien, reprenant son souffle, les yeux fermés. Puis elle s'était retournée vers lui et l'avait regardé, et ce qu'il avait sur le visage, cet air de quelqu'un qui vient de voir quelque chose de rare, elle l'avait reçu comme un cadeau qu'elle ne s'attendait pas à mériter.
Elle l'avait embrassé.
Longuement, les mains sur son visage, avec une tendresse qui avait une texture différente du désir mais qui n'en était pas séparée. Puis elle s'était tournée vers Marc, toujours agenouillé sur la pierre, et elle s'était accroupie devant lui, avait pris son visage entre ses paumes exactement comme elle l'avait fait tout à l'heure, le pouce sur la pommette, sauf que cette fois elle avait posé ses lèvres sur les siennes et goûté sur sa bouche le goût d'elle-même.
Elle avait dit, contre sa bouche : à toi maintenant.
Marc avait soufflé entre ses dents.
Lena avait souri et s'était levée, avait pris la main de Marc pour l'aider à se relever, ce geste pratique et doux, et l'avait guidé vers la table de pierre au fond de la chapelle. La surface était froide, légèrement rugueuse, couverte par endroits de mousses sèches et de poussière de plâtre. Elle s'était assise dessus, avait ouvert les genoux et attiré Marc entre elle, et ses mains avaient trouvé son ceinturon.
Elle le défaisait avec la même tranquillité qu'elle mettait à tout.
Marc la regardait faire avec une expression qui avait quitté le territoire de la désinvolture pour aller vers quelque chose de plus nu, et Lena avait levé les yeux vers lui le temps d'un regard, bref et complet, un regard qui disait je te vois, je sais ce que tu ressens, c'est bien, avant de revenir à ce qu'elle faisait.
Elle l'avait pris en bouche.
Debout entre ses genoux, les mains de Marc trouvant d'instinct ses épaules, ses cheveux, Lena avait pris son temps, la langue d'abord, apprenant, puis la bouche entière, le rythme lent et profond, et Marc avait fermé les yeux et incliné la tête en arrière vers la voûte de pierre et les filaments de lierre et la lumière qui tombait d'en haut.
Il avait duré longtemps, parce qu'il ne voulait pas que ça finisse.
Quand il avait joui, c'était avec un son sourd, les mains dans les cheveux de Lena, les genoux légèrement fléchis, et Lena avait tenu jusqu'au bout, la main à plat sur son ventre, sentant sous sa paume les contractions, la chaleur.
Julien et Théo regardaient depuis le seuil de la chapelle.
Théo filmait.
Lena avait levé les yeux vers la caméra. Pas vers Théo, vers l'objectif, directement, et elle avait soutenu ce regard de verre une seconde, deux, avant de détourner les yeux vers la fenêtre en ogive la plus proche, les fragments de vitraux bleus, la lumière dehors dans les feuilles.
Elle avait dit à personne en particulier, la voix retrouvée, calme : il y a d'autres pièces.
Chapitre 4 — Le bord du vide
La galerie courait le long de la façade nord au premier étage.
On y accédait par un couloir étroit dont le plafond avait partiellement cédé, une section entière effondrée en tas de plâtre et de lattes de bois pourri qu'il fallait enjamber avec soin, testant le sol devant soi, écoutant les craquements. Lena avait remis son t-shirt mais pas son blouson, et dans la lumière grise du couloir sa peau nue sous le tissu fin était visible par transparence, la ligne des épaules, la courbe des seins sans le soutien-gorge qu'elle avait laissé sur la table de pierre de la chapelle comme une offrande involontaire.
Marc marchait derrière elle.
Il regardait ses omoplates bouger sous le tissu, la nuque, les cheveux qui s'étaient défaits en partie, quelques mèches dans le cou. Il avait ce calme particulier des hommes après la jouissance, un calme de surface sous lequel quelque chose continuait à chauffer doucement, comme des braises qu'on ne cherche pas à éteindre.
La galerie s'ouvrait d'un coup.
Une longue pièce dont tout le mur extérieur avait disparu, emporté par les incendies de 1977 peut-être, ou simplement par le temps, par l'effondrement patient des choses abandonnées. À la place du mur il n'y avait qu'une balustrade en pierre, basse, certaines de ses colonnes brisées net, d'autres penchées, et au-delà la vue sur le parc, les chênes et les châtaigniers, le bois dense et vert sous le ciel de mai, et plus loin les toits du Plessis-Robinson, les pavillons, un clocher.
Le vent entrait librement.
Il sentait le feuillage mouillé, la résine, quelque chose de propre et d'un peu froid qui contrastait avec l'air confiné du reste du château. Lena s'était avancée jusqu'à la balustrade, avait posé les mains sur la pierre, regardé dehors. Le vent avait plaqué son t-shirt contre elle, soulevé les mèches de ses cheveux, et elle avait fermé les yeux une seconde, le visage offert à l'air comme elle l'avait offert à la lumière dans la chapelle, avec cette même disponibilité tranquille.
Théo avait cadré cela depuis le seuil de la galerie.
La balustrade, les colonnes brisées, Lena debout contre le vide avec le bois vert derrière elle. Il y avait dans l'image quelque chose d'iconique malgré lui, la silhouette humaine sur fond de ruines et de ciel, et il savait qu'il garderait cette séquence à part, comme il gardait les autres, dans ce dossier dont il ne parlait à personne.
Julien s'était approché d'elle.
Il s'était arrêté à une distance raisonnable, les mains dans les poches, regardant lui aussi vers le bois. Ils étaient côte à côte un moment, silencieux, et il y avait dans ce silence une qualité différente de ceux qui l'avaient précédé, moins tendu, presque ordinaire, deux personnes debout à une fenêtre ouverte par un matin de mai.
Julien avait dit : on est bien ici.
Lena avait dit : oui.
Une pause. Le vent dans les arbres.
Il avait dit : tu n'as pas froid ?
Elle avait tourné la tête vers lui avec un sourire en coin. Si. Un peu.
Il avait passé son bras autour de ses épaules, et elle s'était laissée aller contre son flanc, la tête à hauteur de son épaule. Geste simple, presque banal, qui n'aurait été rien dans un autre contexte et qui ici, après la cave et la chapelle, après tout ce qui s'était défait entre eux depuis l'entrée dans ce bois, avait une densité particulière.
Marc s'était installé sur ce qui restait d'un rebord de fenêtre, en retrait, et regardait les deux sans se cacher. Il n'y avait pas de jalousie dans son regard, plutôt quelque chose de repu et de patient, quelqu'un qui a eu sa part et qui regarde les autres prendre la leur.
Lena avait senti le changement dans la façon dont Julien la tenait.
Ce n'était plus le bras protecteur contre le froid. C'était plus lent, plus attentif, sa main qui remontait sur son bras, son épaule, et Lena s'était retournée vers lui, dos à la balustrade maintenant, les deux mains derrière elle sur la pierre, le vide et le bois vert dans son dos.
Elle le regardait.
Julien avait quelque chose que Marc n'avait pas, une façon d'être là qui n'était pas de la retenue mais de la profondeur, comme si ce qu'il ressentait avait plus d'épaisseur et lui prenait plus de temps à traverser. Lena l'avait vu depuis le début, depuis Gennevilliers et l'échelle métallique, depuis sa façon de se tenir en arrière et de regarder sans paraître regarder. Elle avait de la tendresse pour lui d'une façon qui n'était pas la même que pour Marc, moins légère, plus grave.
Elle lui avait tendu la main.
Il l'avait prise et s'était approché, et quand il était suffisamment proche elle avait glissé ses mains sous sa veste, dans son dos, l'attirant contre elle. Il avait posé les siennes sur la balustrade de part et d'autre d'elle, l'encadrant sans la tenir, et ils s'étaient embrassés avec cette lenteur qu'il avait en toutes choses, une bouche sur l'autre, la langue patiente, sans précipitation.
Théo filmait depuis l'angle de la galerie.
Il avait choisi un cadrage large qui prenait la balustrade, la vue sur le bois, les deux silhouettes devant le vide. L'image tremblait moins que d'habitude. Il contrôlait mieux sa respiration maintenant, ou peut-être qu'il avait appris depuis la cave à tenir la caméra malgré ce qui se passait en lui.
Julien avait fait remonter les mains sous le t-shirt de Lena.
Sur son dos d'abord, la peau froide sous ses paumes, puis les côtes, les omoplates, et Lena s'était arquée légèrement en avant, creusant les reins, portant sa poitrine vers lui. Il avait soulevé le t-shirt, elle l'avait aidé à le passer par-dessus sa tête, et il l'avait posé sur la balustrade sans le regarder, les yeux sur elle.
Il avait pris le temps de la regarder vraiment.
Pas comme Marc qui regardait avec les mains, avide et direct. Julien regardait avec quelque chose de plus lent, parcourant des yeux ses épaules, ses seins, le ventre plat, la hanche, et Lena sous ce regard avait éprouvé quelque chose qu'elle n'attendait pas tout à fait, une sorte de pudeur non pas gênante mais agréable, le sentiment d'être vue avec précision.
Il s'était agenouillé.
Les lèvres sur son ventre, les mains défaisant son jean pour la deuxième fois de la matinée, et Lena avait souri les yeux fermés parce qu'il y avait quelque chose de doux dans cette répétition, quelque chose de différent malgré tout dans la façon dont ses mains à lui faisaient les mêmes gestes que ceux de Marc, plus lents, plus délibérés.
Le jean avait rejoint le t-shirt sur la balustrade.
Julien s'était relevé et Lena avait commencé à défaire sa chemise, bouton par bouton, les yeux sur sa tâche, concentrée, et lui regardait son visage pendant qu'elle travaillait. Quand la chemise avait été ouverte elle avait posé les paumes à plat sur sa poitrine, sentant la chaleur de sa peau, les muscles sous ses doigts, et elle avait levé les yeux vers lui avec une expression qui n'était pas du désir au sens simple du terme, quelque chose de plus composé, de la curiosité, de la tendresse, une attention qui le prenait entier.
Il avait achevé de se déshabiller.
Et Lena l'avait regardé faire avec la même attention tranquille, sans fausse pudeur, sans surjeu, juste là, présente, et quand il était revenu vers elle elle avait passé une main dans son dos et l'avait attiré contre elle, peau contre peau, la pierre froide de la balustrade dans son dos, le vent dans leurs cheveux, le bois de chênes et de châtaigniers tout en bas.
Elle avait glissé une main entre eux.
L'avait senti dans sa paume, dur, chaud, et Julien avait fermé les yeux une seconde, la tête légèrement inclinée, ce mouvement involontaire de quelqu'un qui reçoit quelque chose d'inattendu malgré l'attente. Elle l'avait guidé vers elle, lentement, et il était entré.
Un son bas, les deux ensemble, presque simultané.
Lena avait remonté une jambe sur sa hanche, le talon dans le creux de ses fesses, et Julien avait glissé une main sous sa cuisse pour la porter, la tenir, et ils avaient trouvé un mouvement, lent d'abord, les deux apprenant le rythme de l'autre, la pression, la profondeur.
Le bois vert se balançait derrière eux dans le vent.
Lena avait les mains sur ses épaules, les yeux ouverts sur le ciel par-dessus l'épaule de Julien, un ciel de mai blanc et lumineux, et elle recevait chaque mouvement avec un son retenu, régulier, une respiration qui était presque une voix. Julien avait le visage dans son cou, les lèvres sur sa peau, et il la tenait avec une solidité qui n'était pas de la force mais de la présence, quelqu'un qui est vraiment là.
Théo avait changé de position.
Il s'était approché, cherchant un angle plus serré, la GoPro à bout de bras maintenant, cadrant leurs profils joints, les mains de Julien sur elle, le mouvement de leurs corps contre la balustrade et le vide. Sa propre respiration était audible dans le micro, il le savait, il s'en fichait.
Marc depuis son rebord de fenêtre regardait.
Il s'était levé sans bruit et s'était rapproché, pas pour intervenir, pour voir, et Lena avait ouvert les yeux et l'avait vu là, debout à quelques mètres, et elle lui avait tendu la main, simplement, sans interrompre ce qu'elle faisait avec Julien, une main tendue vers lui comme on tend la main à quelqu'un qui est resté trop longtemps dehors.
Marc avait pris cette main.
Il l'avait portée à sa bouche, avait embrassé la paume, les doigts, et Lena avait fermé les yeux sous la double sensation, Julien en elle et la bouche de Marc sur ses doigts, et quelque chose avait changé dans son rythme, une montée plus rapide, moins contrôlée.
Julien l'avait senti.
Il avait accéléré, les mains plus fermes sur elle, et Lena avait lâché la main de Marc pour agripper les épaules de Julien, les ongles dans sa peau, et elle était montée vite après ça, très vite, avec un son qu'elle n'avait pas cherché à étouffer cette fois, long et ouvert, qui s'était répandu dans la galerie et le long des murs de pierre et s'en était allé vers le bois et les chênes et le ciel de mai.
Julien avait suivi, quelques secondes après.
Front contre son épaule, les bras autour d'elle, la balustrade dans son dos et le vide derrière, et Lena avait noué les bras autour de son cou, la joue contre sa tempe, le tenant pendant qu'il finissait.
Après, ils étaient restés ainsi un moment.
Théo avait baissé la caméra.
Juste une seconde, le temps de souffler, les yeux fermés, la GoPro pendant au bout de son bras. Puis il l'avait relevée. Il filmait le bois, les arbres, le ciel. Quelque chose qui n'était pas eux mais qui était autour d'eux, l'espace dans lequel tout cela avait eu lieu.
Lena avait regardé vers lui par-dessus l'épaule de Julien.
Elle avait vu qu'il avait baissé la caméra. Elle avait vu l'expression sur son visage dans ce moment où il croyait ne pas être regardé. Elle avait regardé cela une seconde sans rien dire, avec cette façon qu'elle avait de prendre note des choses, de les peser, de leur faire de la place.
Elle avait dit, doucement : il reste la chambre du haut.
Chapitre 5 — La chambre de la prieure
L'escalier vers le second étage était plus étroit.
Une vis de saint-Gilles taillée dans la pierre, une de ces tourelles d'angle dont l'escalier en colimaçon semblait ne mener nulle part jusqu'à ce qu'une porte basse s'ouvre sur le palier, un battant de bois massif qui avait tenu contre tout, contre les incendies, contre les années, contre l'abandon, et qui résistait encore, simplement gonflé par l'humidité, coincé dans son cadre. Marc l'avait forcé de l'épaule, une fois, deux fois, et la porte avait cédé avec un son sourd, une bouffée d'air enfermé, chaud et sec comparé au reste, chargé d'une odeur de vieux bois et de quelque chose de plus doux, presque floral, inexplicable.
La pièce était petite.
Plus petite que la chapelle, plus petite que la galerie, une chambre à proprement parler, avec deux fenêtres en ogive qui donnaient sur le bois et laissaient entrer une lumière directe, franche, sans les filtres colorés du bas. Le plafond tenait entièrement. Le plancher aussi, presque, deux lattes manquantes près du mur est qu'on évitait d'instinct. Contre le mur du fond subsistait l'armature métallique d'un lit, un lit de fer rouillé dont le sommier en toile avait disparu depuis longtemps, remplacé par le temps et la rouille, mais dont la structure était intacte, les montants verticaux, le cadre, la tête de lit en fer forgé avec ses volutes simples, presque monacales.
Théo avait dit : la chambre de la prieure.
Personne n'avait contredit.
C'était évident dans la sobriété de la pièce, l'absence de tout ornement, les murs nus dont le crépi avait tenu mieux qu'ailleurs, une croix en bois sombre encore accrochée au-dessus de la tête de lit, de guingois mais présente, obstinément présente, comme si elle avait refusé de tomber par principe.
Lena était entrée la première.
Elle portait son t-shirt et son jean maintenant, rattrapés dans la galerie, et ses pieds nus sur le plancher ancien faisaient un bruit léger, précis, différent du son de leurs semelles. Elle s'était arrêtée devant le lit de fer, avait posé la main sur la tête de lit, les doigts sur les volutes rouillées. Puis elle s'était retournée vers les trois garçons dans l'encadrement de la porte.
Elle les avait regardés tous les trois.
Marc d'abord, qui la regardait avec cette intensité directe, sans détour, la façon qu'il avait d'être entièrement dans ce qu'il voulait. Julien ensuite, qui avait dans le visage quelque chose de plus ouvert qu'au début de la matinée, comme si ce qui s'était passé dans la galerie avait défait un nœud quelque part. Théo enfin, la GoPro à la main, pas au front, à la main, baissée, et sur son visage quelque chose qui n'était plus de la concentration technique mais quelque chose de plus nu, de plus difficile à tenir.
Lena l'avait regardé un peu plus longtemps que les autres.
Puis elle avait dit, pas tout à fait à lui mais pas loin : tu peux filmer encore.
Théo avait remis la GoPro sur son bandeau de cycliste sans un mot.
Lena avait retiré son t-shirt pour la dernière fois.
Elle l'avait posé sur l'armature du lit avec un soin qui n'avait pas de raison d'être et qui était néanmoins là, ce geste d'ordre dans le désordre, et elle avait défait son jean, l'avait fait glisser sur ses hanches, et s'était retrouvée debout nue dans la chambre de la prieure, la croix de bois au-dessus de la tête de lit derrière elle, la lumière franche des deux fenêtres sur sa peau.
Marc avait traversé la pièce.
Il l'avait prise par la nuque, l'avait embrassée avec toute la franchise qui était la sienne, une bouche directe et chaude, et Lena avait rendu ce baiser avec la même franchise, les mains sur son torse, défaisant les boutons de sa chemise une fois de plus, et cette fois jusqu'au bout.
Julien s'était déshabillé dans son coin, méthodiquement, la veste sur le plancher, le t-shirt, le reste, et il était venu se placer dans le dos de Lena pendant que Marc s'occupait d'elle par devant, et Lena entre leurs deux corps avait posé sa tête en arrière sur l'épaule de Julien, les yeux mi-clos, les mains de Marc sur ses seins, les lèvres de Julien dans son cou.
Elle avait dit, la voix basse et régulière : le lit.
Ils s'étaient organisés dans le silence de ceux qui comprennent sans qu'on leur explique.
Marc s'était allongé sur le plancher nu à côté de l'armature, le dos contre le sol ancien, et Lena était venue sur lui à genoux, le chevauchant, guidant elle-même ce qu'elle voulait, prenant le temps de s'installer, de trouver son équilibre, les mains à plat sur sa poitrine. Elle avait commencé à bouger, lentement, les hanches en cercles lents et profonds, et Marc avait posé les mains sur ses cuisses, les pouces dans l'aine, la laissant mener.
Julien s'était agenouillé derrière elle.
Il avait pris le temps de préparer les choses, les mains d'abord, lentes et patientes dans son dos, et Lena avait continué son mouvement sur Marc pendant que Julien travaillait, la nuque inclinée, les cheveux tombés en avant. Marc la regardait de dessous, son visage, les expressions qui se succédaient sur ses traits, cette façon qu'elle avait de recevoir les sensations sans les cacher, sans les jouer non plus, juste les laisser passer.
Quand Julien s'était mis en place contre elle, Lena avait inspiré lentement.
Elle s'était arrêtée un moment, immobile entre eux deux, les mains de Marc sur ses hanches, les mains de Julien sur ses épaules, et elle avait pris le temps qu'il fallait, ce temps qui n'est ni de l'hésitation ni de la peur mais de l'attention à ce qui se passe dans son propre corps, un inventaire rapide et précis.
Puis elle avait dit : oui.
Julien avait avancé.
Le son qu'elle avait fait alors était différent de tous les précédents, plus profond, plus chargé, quelque chose qui venait d'un endroit en elle que les autres sons n'avaient pas atteint. Elle était restée immobile une longue seconde, les deux présences en elle, la plénitude étrange et intense de cela, et elle avait senti les deux hommes immobiles eux aussi, attendant, lui laissant le temps.
C'était elle qui avait recommencé à bouger.
Un mouvement d'abord très lent, une oscillation infime qui cherchait son équilibre, apprenait cette nouvelle topographie, et Julien avait suivi, et Marc avait suivi, et ils avaient trouvé ensemble un rythme qui n'appartenait à aucun des trois en particulier, quelque chose de collectif et d'instinctif, un accordement.
Théo filmait depuis le coin de la pièce.
Il avait choisi un angle bas, quasi au niveau du plancher, qui saisissait les trois corps entrelacés dans la lumière des fenêtres, la chambre nue autour d'eux, la croix de bois derrière. Il filmait avec une précision qui était désormais un effort conscient, parce que ses mains tremblaient pour de bon, parce que quelque chose dans sa gorge et dans son ventre réclamait autre chose que de filmer et qu'il n'y avait pas encore droit.
Les sons dans la pièce s'étaient multipliés.
La respiration de Marc, rauque et régulière, les sons de Lena qui avaient perdu toute retenue, qui montaient librement dans la chambre et contre les murs de crépi et vers la croix obstinée, les sons de Julien dans son dos, plus rares, plus concentrés, quelqu'un qui se tient au bord de quelque chose et qui refuse d'y tomber trop tôt.
Lena avait accéléré.
Ses hanches sur Marc, le dos contre Julien, les mains à plat sur la poitrine de Marc dont elle sentait le cœur cogner sous ses paumes, et elle avait monté avec une régularité implacable, comme quelqu'un qui sait exactement où il va et comment y aller, et les deux garçons avaient suivi cette montée, s'y étaient abandonnés, Julien dont les mains s'étaient resserrées sur ses hanches, Marc dont les yeux fermés et la mâchoire tendue disaient tout ce qu'il ne disait pas.
Elle était arrivée la première.
Un orgasme long, qui prenait tout le corps, les bras tendus, la tête en arrière sur l'épaule de Julien, les sons ouverts et continus, et Marc dans cette contraction l'avait suivie de quelques secondes, les deux mains agrippées sur ses hanches, les yeux ouverts sur elle, sur son visage dans la lumière, et Julien enfin, le front contre sa nuque, les dents légèrement dans sa peau, un son sourd et long qui s'était terminé dans le silence.
Ils étaient restés ainsi, les trois, sans bouger.
La lumière dans les fenêtres. Le vent dans les chênes en bas. La croix de guingois au-dessus d'eux.
Puis Lena s'était détachée doucement, l'un après l'autre, avec ce soin qu'elle avait eu pour chacun depuis le début, ces gestes pratiques et tendres qui n'appartenaient qu'à elle. Elle s'était redressée sur les genoux, avait regardé Marc allongé sur le plancher, les yeux fermés, la respiration qui revenait. Elle avait regardé Julien assis sur ses talons derrière elle, la tête baissée, les épaules basses de quelqu'un qui a donné tout ce qu'il avait.
Elle les avait regardés tous les deux avec quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, pas pour ce qu'ils lui avaient donné, pour ce qu'ils avaient montré d'eux-mêmes, cette vulnérabilité-là, ce désir tenu si longtemps et enfin lâché, et elle en était touchée comme elle l'était toujours par cette chose-là chez les garçons, cette façon qu'ils avaient d'être entiers et démunis à la fois dans ces moments.
Puis elle avait levé les yeux vers Théo.
Il était toujours dans son coin, la GoPro à la main, baissée, et il la regardait sans l'objectif entre eux pour la première fois depuis le matin. Son visage était différent sans la caméra devant lui, plus ouvert, plus fragile, quelqu'un à qui on a retiré son bouclier sans lui demander son avis.
Lena s'était levée.
Elle avait traversé la pièce vers lui, nue sur le plancher ancien, sans se presser, et elle s'était arrêtée devant lui, très proche, les yeux levés vers son visage. Elle avait pris la GoPro dans sa main à lui, l'avait posée doucement sur le plancher contre le mur.
Théo avait dit, la voix un peu abîmée : Lena.
Elle avait posé un doigt sur ses lèvres.
Puis ses mains sur ses épaules, le faisant descendre doucement contre le mur jusqu'à ce qu'il soit assis par terre, le dos contre la pierre, et elle s'était agenouillée devant lui avec la même grâce naturelle qu'elle mettait à franchir les grillages et à glisser entre les barreaux, cette aisance corporelle qui était la sienne en toutes choses.
Elle avait défait son jean.
Théo regardait le haut de sa tête, ses cheveux défaits, la nuque, cette peau très blanche dans la lumière blonde de fin d'après-midi.
Il avait posé sa main dans ses cheveux, pas pour guider, juste pour avoir quelque chose à tenir.
Lena avait commencé par le tenir dans ses paumes, les deux mains, apprenant sa forme, son poids, la chaleur, et Théo sous ce toucher avait fermé les yeux une seconde puis les avait rouverts parce qu'il ne voulait pas perdre cela, la nuque de Lena, ses épaules, la ligne de son dos nu qui descendait vers le sol.
Sa langue d'abord, la pointe, longeant lentement depuis la base jusqu'au gland, une seule fois, comme pour prendre la mesure de quelque chose. Théo avait retenu son souffle. Elle avait recommencé, plus lentement encore, la langue à plat maintenant, large et chaude, et sa main droite refermée sur lui accompagnait ce mouvement avec une pression douce, régulière, qui remontait et descendait en accord avec sa bouche.
Théo avait posé la nuque contre le mur.
Lena avait pris le gland entre ses lèvres, s'y était attardée, la langue en cercles lents, et Théo avait senti sa main se refermer dans ses cheveux sans qu'il l'ait décidé, les doigts qui trouvaient d'eux-mêmes cette prise.
Puis elle l'avait pris entièrement.
La bouche chaude et profonde, les lèvres serrées juste ce qu'il fallait, et le mouvement avait changé de nature, plus ample, plus régulier, une houle lente qui allait et venait et à laquelle Théo ne pouvait opposer aucune résistance sensée. Sa main libre s'était refermée sur le plancher à côté de lui, les doigts dans les interstices du bois ancien.
Lena sentait tout.
Elle sentait dans la tension de ses cuisses contre elle, dans le souffle qui était devenu court et irrégulier, dans la pression légèrement accrue de sa main dans ses cheveux, elle sentait l'accumulation de la journée entière en lui, les heures derrière l'objectif, tout ce qu'il avait filmé et contenu et tenu à distance, et elle avait modulé sa prise en conséquence, plus profonde, la gorge, les lèvres remontant jusqu'au bord et redescendant, sa main libre cueillie sous lui, la pression douce et précise qui fermait le circuit.
Théo avait laissé aller sa tête contre le mur de crépi, les yeux au plafond de la chambre de la prieure, ce plafond intact qui avait tout tenu.
Il avait dit son prénom.
Juste ça, Lena, d'une voix qu'il ne reconnaissait pas, quelque chose de cassé et de chaud, et elle avait répondu en accélérant, le rythme plus court, plus serré, et Théo n'avait plus eu de mots du tout, plus de voix, plus rien que cette sensation qui remontait depuis le bas du ventre et prenait tout sur son passage.
Il avait joui avec un son qu'il n'avait jamais entendu de lui-même.
Quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, pas un son de plaisir au sens simple, plutôt le son de quelque chose qui lâche après avoir tenu trop longtemps, un câble sous tension qui cède d'un coup, proprement, sans déchirure mais avec tout le poids de ce qui s'était accumulé dedans.
La main crispée dans les cheveux de Lena, l'autre poing fermé sur le plancher.
Il avait senti la première contraction remonter depuis le bas du ventre, profonde, presque abdominale, et Lena ne s'était pas dérobée, elle avait resserré les lèvres et maintenu sa prise et accompagné ce premier mouvement de sa main, et la deuxième contraction avait suivi la première sans lui laisser le temps de reprendre souffle, plus forte, et Théo avait les reins décollés du mur, le dos arqué sans qu'il l'ait voulu, les cuisses raides.
Il avait pensé de façon absurde et fugace à toutes les images de la journée.
La peau de Lena dans le vert nocturne de la cave. Son visage renversé dans la chapelle sous la lumière ambre. Ses mains sur les épaules de Julien dans la galerie, le bois vert derrière eux. Il avait filmé tout cela et cela revenait maintenant en rafale, non pas comme des images mais comme des sensations, le tremblement de la caméra dans ses mains, sa propre respiration dans le micro, les heures entières à regarder sans avoir le droit de toucher.
Tout cela se déversait dans la bouche de Lena.
Elle tenait, la main à plat sur son ventre, sentant sous sa paume les contractions successives, les muscles qui travaillaient, le corps de Théo qui se donnait entièrement dans ce moment sans plus rien retenir, et elle le recevait avec la même attention qu'elle avait mise à tout le reste, cette présence complète, ce soin.
Théo avait laissé échapper un deuxième son, plus bas, presque inaudible, quand la dernière vague l'avait traversé, longue et lente, une houle de fond qui prenait les jambes, les bras, jusqu'aux doigts, jusqu'à la nuque, et qui laissait derrière elle quelque chose d'extraordinairement calme, un silence intérieur qu'il n'avait pas connu depuis longtemps, peut-être jamais.
La main dans les cheveux de Lena s'était desserrée.
Elle était devenue une caresse, presque sans qu'il s'en aperçoive, les doigts qui longeaient doucement le crâne, la nuque, le geste de quelqu'un qui remercie sans trouver les mots.
Lena avait tenu jusqu'au bout, comme pour les autres.
Puis elle avait relevé la tête et l'avait regardé, et Théo avait regardé son visage, ses lèvres, ses yeux, et il n'avait rien dit parce qu'il n'y avait rien à dire qui ne soit pas ridicule.
Elle avait posé la joue sur son genou, les yeux vers la fenêtre, le bois en bas, les feuilles de mai.
De l'autre côté de la pièce, Marc s'était assis sur le plancher, le dos contre le mur. Julien était allongé sur le côté, un bras sous la tête. Personne ne parlait. La lumière dans les deux fenêtres avait changé de qualité, plus blonde, plus basse, l'après-midi avancé sans qu'ils s'en soient aperçus.
La GoPro était posée contre le mur.
Le voyant rouge clignotait encore.
Elle filmait le plafond intact de la chambre de la prieure, les moulures simples, la croix de bois obstinée, la poussière dorée en suspension dans la lumière de fin d'après-midi, et les sons de quatre respirations qui revenaient à elles-mêmes, lentement, dans le silence du château.
Épilogue
Ils étaient sortis par où ils étaient entrés.
La fenêtre de l'office, le rebord à hauteur de poitrine, la cour intérieure avec son frêne poussé dans l'ancien bassin, la brèche dans le mur nord. Le soleil était bas maintenant, la lumière oblique et dorée qui fait que les choses ordinaires ressemblent à autre chose, les chênes, les châtaigniers, les grilles en fer forgé rouillé qu'ils avaient franchies dans l'autre sens.
Lena était passée la dernière.
Marc lui avait tendu la main depuis le trottoir, comme à l'aller, et elle l'avait prise, et il l'avait reçue de l'autre côté avec les deux mains sur ses hanches, et cette fois il n'avait pas lâché tout de suite, et elle n'avait pas reculé tout de suite non plus.
Ils avaient marché vers la station dans le contre-jour.
Personne ne parlait, ce qui n'avait rien d'inhabituel, ils n'étaient pas un groupe bavard en sortie d'exploration, la règle tacite était de laisser les lieux se déposer en soi avant d'en dire quoi que ce soit. Sauf que cette fois le silence avait une densité différente, moins le silence de quatre personnes fatigués que celui de quatre personnes qui pensent aux mêmes choses sans se le dire.
Théo avait la GoPro dans son sac.
Il ne l'avait pas remise sur son bandeau en quittant la chambre. Il l'avait rangée sans la visionner, le voyant rouge éteint, et il portait le sac sur une épaule avec cette légèreté particulière des objets qui ont changé de nature sans changer de poids.
À la station Robinson ils avaient attendu le RER sur le quai, les sacs à leurs pieds.
Julien avait acheté quatre canettes au distributeur sans demander si quelqu'un voulait quelque chose, parce qu'il savait que oui, parce qu'il connaissait ses gens, et il les avait distribuées sans cérémonie, et ils avaient bu dans le silence jaune et froid du quai.
Lena était entre Marc et Théo, Julien en face.
Elle avait les yeux sur les rails, la canette à deux mains, et les garçons autour d'elle avaient cette façon de se tenir légèrement orientés vers elle, pas ostensiblement, juste un degré ou deux, comme des plantes vers la lumière, involontaire, géologique.
Le RER était arrivé dans un bruit de ferraille.
Dans la rame ils s'étaient assis face à face, Lena et Marc d'un côté, Julien et Théo de l'autre, et le train avait filé sous le ciel de mai qui virait à l'orange, Bagneux, Bourg-la-Reine, les pavillons et les entrepôts et les pylônes défilant derrière les vitres.
Marc avait sorti son téléphone.
Il avait ouvert leur groupe WhatsApp, avait tapé quelque chose, l'avait envoyé sans montrer à Lena qui était assise contre lui, l'épaule contre son épaule. En face, Julien et Théo avaient senti leurs téléphones vibrer presque simultanément. Ils avaient lu. Julien avait levé les yeux vers Marc avec un sourire bref. Théo avait regardé son écran un moment, puis il avait levé les yeux vers Lena.
Elle avait senti ce regard et tourné la tête vers lui, interrogative.
Théo lui avait tendu son téléphone.
Le message de Marc disait : samedi prochain on recommence. j'ai un spot.
Lena avait lu, avait rendu le téléphone à Théo sans un mot. Puis elle avait sorti son propre téléphone, avait ouvert le groupe, avait tapé.
Ils avaient tous senti la vibration.
Son message disait : ok. mais c'est moi qui choisis le spot suivant.
Puis, après deux secondes, un deuxième message : et Théo filme.
Théo avait regardé son écran. Il avait refermé le téléphone et l'avait glissé dans sa poche et il avait regardé par la vitre les banlieues qui défilaient, les toits, les antennes, les jardins minuscules, et il n'avait rien répondu parce que certaines choses n'ont pas besoin de réponse.
Le train roulait.
Dehors la lumière finissait de basculer vers le soir, cette heure entre chien et loup où les choses perdent leurs contours nets et deviennent autre chose, plus douces, plus incertaines, plus vraies peut-être. Dans la rame presque vide Lena avait fermé les yeux, la tête contre l'épaule de Marc, et Marc avait posé le menton sur ses cheveux avec ce naturel de quelqu'un qui a toujours fait ce geste, ce naturel des gestes qu'on fait pour la première fois et qui semblent pourtant anciens.
Julien regardait leurs deux silhouettes avec cette attention tranquille qui était la sienne.
Il pensait au frêne dans l'ancien bassin de la cour, aux racines qui soulevaient les dalles, à la force sourde et aveugle de quelque chose qui pousse parce qu'il ne peut pas faire autrement.
Il ne savait pas encore que dans six mois ils seraient toujours quatre, toujours ensemble le samedi, toujours avec les sacs et les lampes frontales et les adresses cryptées sur les forums. Il ne savait pas que Lena aurait choisi six spots et Marc quatre et que Théo filmerait tout et que certains samedis le château de la Solitude serait dans l'air entre eux comme une odeur de pierre froide et de lierre, reconnaissable, familière.
Il ne savait rien de tout cela.
Il buvait sa canette, le dos contre la banquette du RER, et le train fonçait vers Paris dans le soir de mai, et c'était suffisant.
Fin.
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