Un dimanche à la campagne
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 15-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Temps de lecture ~ 50 minutes
La chaleur avait tout englouti.
Les briques rouges de la petite gare avaient bu le soleil depuis le matin et le restituaient maintenant en vagues lentes, presque visibles, qui montaient du bitume du parvis et venaient mourir contre la porte vitrée. Deux heures et demie de l'après-midi. Le village dormait quelque part derrière les toits, derrière les volets fermés, derrière le silence épais qui n'était troublé, par intermittence, que par le grincement d'une girouette ou le bruit d'un tracteur lointain.
À l'intérieur de la salle d'attente, le temps avait une autre consistance.
Les néons bourdonnaient sans convaincre. L'air sentait la poussière chaude, le plastique ancien et, faiblement, une odeur de tabac froid qui datait d'une époque où l'on pouvait encore fumer à l'intérieur. Les bancs, vissés au sol, avaient la patine froide du mobilier public, de ces objets qui ont été touchés par des milliers de mains sans appartenir à personne. Sur le mur du fond, l'écran d'affichage des trains clignotait sur lui-même, incapable d'achever une phrase, figé dans une sorte de bégaiement électronique. Nulle part le numéro du train. Nulle part une heure d'arrivée.
La petite porte du guichet désaffecté était entrebâillée sur l'obscurité.
Le distributeur de billets ronronnait.
Personne d'autre.
Chapitre premier : Ce qui arrive quand rien n'arrive
Laure était entrée la première, avec ses deux sacs à dos et sa valise à roulettes, et elle avait posé l'ensemble contre le banc du milieu avec le soulagement précis de quelqu'un qui pose un fardeau physique et moral en même temps. Vingt ans, un contrat qui venait de s'achever, trente-deux gamins de huit à douze ans dont elle avait assumé la sécurité et la bonne humeur pendant six semaines, et maintenant ça : une salle d'attente vide, un écran muet, et un train qui n'avait manifestement pas connaissance de son propre horaire.
Elle avait regardé l'écran un moment, les bras croisés, la tête légèrement inclinée.
Puis elle s'était assise, avait sorti son téléphone, avait cherché le réseau, ne l'avait pas trouvé, l'avait reposé sur sa cuisse.
Sa robe, blanche à petites fleurs bleues, s'était froissée au niveau des genoux pendant le trajet en car. Elle avait remonté ses cheveux en un geste rapide, un chignon provisoire retenu par un crayon qu'elle avait trouvé au fond de sa poche, puis elle avait laissé retomber quelques mèches sur ses tempes. Elle regardait l'écran avec cette expression particulière qui mélange la résignation et l'ironie, l'expression des gens qui ont appris à ne pas trop compter sur les choses.
C'est à ce moment-là que Matéo était entré.
Il avait poussé la porte avec trop d'énergie, un réflexe agricole inadapté à la légèreté d'une porte vitrée, et le battant avait failli aller cogner contre le mur. Il l'avait rattrapé d'une main, un peu trop tard pour que ça soit élégant. Il avait vingt-deux ans et la carrure de quelqu'un qui déplace des choses lourdes depuis l'adolescence, des épaules larges sous la chemise verte, des avant-bras brûlés par le soleil jusqu'au pli du coude, les mains marquées, les cheveux bruns aplatis par une casquette qu'il avait ôtée en entrant, comme si c'était une église.
Il avait regardé la salle d'attente.
Il avait regardé l'écran.
Puis, presque malgré lui, il avait regardé Laure.
Et quelque chose s'était produit dans sa poitrine, quelque chose de désordonné et de légèrement pénible, comme si un engrenage venait de lâcher à l'intérieur de lui. Il n'aurait pas su le nommer. Il avait la pratique des veaux nouveau-nés, des brebis en gestation, des pannes de moteur à l'aube, mais pas celle-ci, pas ce genre-là de dérèglement.
Il avait choisi le banc le plus éloigné du sien et s'était assis avec la raideur d'un garçon qui essaie de ne pas avoir l'air de regarder quelqu'un.
Il regardait l'écran.
L'écran bégayait.
Laure avait perçu son entrée sans lever les yeux. Elle avait noté, en périphérie : grand, maladroit, chemise verte, casquette ôtée, banc du fond. Elle avait souri intérieurement sans que ça se voie. Il y avait quelque chose d'attendrissant dans cette façon d'entrer dans une pièce comme si on risquait d'y casser quelque chose.
Trois minutes passèrent.
L'écran clignotait.
Le distributeur ronronnait.
Dehors, rien ne bougeait.
C'est elle qui parla.
"Il est en retard de combien ?"
Sa voix était calme, pas agressive, pas particulièrement aimable non plus, juste une question posée dans l'air chaud de la salle.
Matéo se redressa légèrement. "Je sais pas. J'ai vu marqué dix-sept heures sur le site ce matin. Mais le site..." Il désigna l'écran d'un geste vague, comme si l'écran se chargeait lui-même d'illustrer l'inutilité du site.
"Le site ne dit rien de sûr."
"Voilà."
Silence.
Puis Matéo, à contrecœur de lui-même : "Vous attendez quelqu'un ?"
"Non. Je prends le train." Elle hésita une seconde. "Enfin, c’est l’idée."
"C’est l’idée", répéta-t-il, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à une tentative d'humour, pas tout à fait réussie, mais sincère. "Moi j'attends quelqu'un. Un stagiaire. Agricole."
"Ah." Laure le regarda franchement pour la première fois. Il soutint son regard deux secondes, puis ses yeux retournèrent vers l'écran. Elle nota : mâchoire carrée, peau brune, une petite cicatrice au menton qui pouvait venir d'une chute ou d'une lame de couteau de poche, les deux hypothèses lui semblaient également plausibles. "Vous avez une ferme ?"
"J'ai repris celle de mes grands-parents. Des moutons."
"C'est bien."
"C'est du travail."
Il avait dit ça simplement, sans se plaindre, et Laure trouva cette simplicité plus éloquente que n'importe quelle confidence. Elle décroisa les bras, s'appuya au dossier du banc. "Je sors d'une colonie de vacances. Monitrice. Six semaines, trente-deux enfants."
"C'est du travail aussi."
"C'est du travail aussi", dit-elle, et cette fois ils se regardèrent tous les deux, et quelque chose de léger passa entre eux, quelque chose qui n'avait pas encore de nom mais qui était déjà là.
Matéo remit sa casquette. L'enleva. La posa sur ses genoux.
À dix-huit heures moins le quart, le téléphone de Laure trouva brièvement le réseau : le train était supprimé. Pas retardé. Supprimé. Elle lut le message deux fois, posa le téléphone sur ses genoux, regarda le plafond un moment avec une expression neutre.
"Supprimé", dit-elle.
Matéo consulta le sien. "Le stagiaire aussi. Il ne viendra plus que la semaine prochaine."
Ils restèrent assis chacun de leur côté à considérer la situation dans un silence qui était devenu, sans qu'ils s'en rendent compte, un silence partagé plutôt que deux silences séparés.
"Vous avez où dormir ?" demanda Matéo, et dès qu'il eut posé la question il sentit le rouge lui monter au visage, parce que ça ressemblait à quelque chose qu'il n'avait pas voulu dire, ou plutôt à quelque chose qu'il avait voulu dire sans vouloir que ça s'entende comme ça.
Laure le regarda avec une curiosité tranquille. "Non."
"La ferme est grande. Il y a une chambre d'appoint. C'est pas... c'est propre."
Il s'était arrêté là, incapable d'aller plus loin, les mots s'étaient taris net, et il fixait ses propres mains sur sa casquette comme si elles lui avaient fait quelque chose.
Laure prit quelques secondes. Pas parce qu'elle hésitait vraiment, mais parce qu'elle appréciait, sans le formuler, la maladresse absolue de la proposition, sa gaucherie qui excluait toute arrière-pensée calculée. Il y avait des garçons qui proposaient des choses comme ça avec un sourire en coin. Lui proposait ça avec l'air d'un homme qui vient de faire tomber quelque chose de précieux sur le sol et attend de voir si ça s'est cassé.
"D'accord", dit-elle.
Il leva les yeux.
"Si c'est pas trop de dérangement."
"C'est pas de dérangement", dit-il, et ça sonnait vrai, d'une vérité un peu trop vive, un peu trop nue, il s'en rendit compte et regarda ailleurs.
Ils sortirent dans le soleil du soir, qui avait perdu un peu de sa brutalité mais pas encore sa chaleur, et Matéo prit la valise de Laure avant qu'elle ait eu le temps de protester, avec un réflexe d'évidence, comme on déplace un seau ou une balle de foin. Elle le laissa faire et suivit avec les deux sacs à dos, et ils traversèrent le parvis de briques jusqu'au parking où la 205 attendait, blanche et cabossée, avec sur le capot une tache de rouille en forme de continent imaginaire.
Matéo ouvrit le coffre, qui résista, qu'il dut forcer du genou, et Laure déposa ses sacs sur ce qui restait de la banquette arrière, ou plutôt sur l'amas de foin, de ficelle de ballots et de documents agricoles froissés qui avait remplacé la banquette.
"La banquette arrière ?" dit-elle.
"Elle a... elle a eu un accident de botte de paille."
Laure regarda l'intérieur de la voiture, les cartons en équilibre, la ficelle orange, le brin de foin planté dans la climatisation qui n'existait pas, et elle rit. Franchement, le rire d'une fille qui trouve les choses vraiment drôles, les épaules qui bougent, la tête qui se renverse légèrement en arrière.
Matéo la regarda rire.
Il sentit de nouveau cet engrenage lâche dans sa poitrine, mais plus fort cette fois, plus haut, jusqu'à la gorge presque.
Il ne dit rien.
Il fit le tour de la voiture, ouvrit sa portière, s'installa au volant, et quand Laure s'assit à côté de lui en posant ses genoux légèrement tournés vers lui, il se concentra très précisément sur le démarrage, sur le levier de vitesse, sur la route qui commençait au bout du parvis et montait vers les collines.
La 205 tressauta deux fois avant d'accepter de rouler.
Dehors, la gare rapetissait dans le rétroviseur, ses briques rouges dans la lumière du soir, ses trois portes fermées sur le quai vide, l'écran muet à l'intérieur qui continuait de clignoter pour personne.
Le train n'arriverait pas.
Autre chose avait commencé.
Chapitre deux : Ce que l’eau froide révèle.
La ferme était apparue au bout d'un chemin de terre qui montait entre deux haies de buis taillés haut, et Laure avait retenu sa surprise.
Elle s'attendait à quelque chose de délabré, de provisoire, dans le genre de la 205 : une cour envahie par l'herbe, des volets qui pendent, des outils rouillés contre un mur. Elle avait eu tort. La cour était propre, le gravier ratissé, les bâtiments blanchis à la chaux avec cette netteté particulière des endroits où quelqu'un vit seul et range les choses non par habitude sociale mais par nécessité intérieure.
L’habitation était ancienne, pierres et tuiles, avec une façade sobre où aucune plante grimpante n'avait été autorisée à déborder. À sa droite, une ancienne grange avait été réaménagée en habitation et intégrée, une construction plus récente avec de petites fenêtres rectangulaires et un toit neuf qui contrastait légèrement avec le reste. À gauche, la bergerie, longue et basse, et derrière, un hangar métallique où l'on devinait la silhouette d'un tracteur, d'une remorque et des engins agricoles sur lesquels laure était incapable de mettre un nom.
Au centre de la cour, contre le rocher qui formait la limite naturelle de la propriété, l'eau coulait.
Un filet continu, qui sortait d'une fissure dans le roc et tombait dans un bassin de pierre taillée en demi-lune, avec un muret haut d'une trentaine de centimètres, le bord poli par des décennies de mains appuyées dessus. L'eau débordait en silence par une encoche ménagée dans le muret et disparaissait dans une rigole entre les graviers.
Matéo avait sorti la valise du coffre, pris les sacs à dos avant que Laure ait pu protester, et l'avait faite entrer dans la maison sans cérémonie. L'intérieur sentait la cire froide, la laine et quelque chose de végétal, une odeur propre et un peu sévère qui allait avec les murs blanchis et le carrelage ancien de couleur ocre.
"La chambre d'appoint est là", avait-il dit en poussant une porte au bout du couloir.
La pièce était petite, le lit étroit, avec un couvre-lit à carreaux bleus et blancs tiré avec soin. Une fenêtre donnait sur le pré du bas, où une dizaine de brebis paissaient dans l'ombre des chênes. Matéo avait posé les sacs contre le mur, ouvert la fenêtre d'un geste précis, et s'était retourné vers elle avec cette expression qu'il avait, un peu contractée, un peu aux aguets de lui-même.
"C'est bien", avait dit Laure, et elle le pensait.
"La salle de bain est en face. Je dois aller aux brebis, c'est l'heure." Il avait désigné vaguement la direction de la bergerie. "Je serai rentré dans une heure, une heure et demie."
Il était reparti avant qu'elle ait pu répondre, ses pas lourds dans le couloir, la porte de la cour qui se refermait avec un bruit sourd.
Laure était restée un moment à la fenêtre.
Les brebis bougeaient lentement dans le pré. Le silence avait une texture ici, différente de celle de la gare, moins vide, plus plein d'une rumeur de fond : insectes, feuilles, l'eau du bassin. Elle s'assit sur le lit, testa le matelas du plat de la main, laissa son regard courir sur les murs.
Puis elle explora.
Pas par indiscrétion, ou pas seulement. Plutôt parce que les objets d'une maison racontent ce qu'une conversation de trois heures ne dit pas encore, et qu'elle avait envie de savoir.
Dans le couloir, des photos encadrées. Des grands-parents, à en juger par les vêtements et les couleurs un peu passées du tirage : une femme forte et riante devant le bassin, un homme avec les mêmes épaules que Matéo, en plus courbé, avec un chapeau de paille. Une photo de baptême, un bébé dans les bras d'une femme jeune, deux adultes derrière qui souriaient avec la raideur des gens peu habitués aux appareils photo. Matéo enfant sur un tracteur, les deux mains sur le volant, l'air très sérieux, six ou sept ans peut-être.
Aucune photo récente.
Dans la cuisine, un seul couvert sur l'égouttoir. Une seule tasse retournée sur un torchon. Un seul verre. Elle ouvrit distraitement un placard, deux assiettes, deux bols empilés, et tout le reste en unique exemplaire : une casserole, une poêle, une planche à découper. Le réfrigérateur contenait du fromage de brebis dans un torchon noué, des légumes du jardin, une bouteille d'eau, deux bières.
Deux bières seulement.
Pas de provision pour une vie sociale, pas pour une vie partagée. Juste ce qu'il fallait pour lui, et avec parcimonie.
Laure referma le réfrigérateur doucement, comme pour ne pas déranger quelque chose.
Elle retourna dans le couloir, jeta un œil au salon, une pièce sobre avec une table en bois et deux fauteuils devant une cheminée, des livres sur une étagère, rien d'ostentatoire, rien qui soit là pour être montré. La maison tout entière avait l'air d'un endroit où personne ne venait, non par tristesse, mais par habitude accumulée, par une solitude si ancienne qu'elle n'était plus vécue comme telle, juste absorbée dans le rythme des journées.
Elle pensa à lui, à la gare, à la façon dont il avait du mal à parler.
Dehors, la chaleur était encore pleine, lourde, presque tactile. Elle s'avança dans la cour, les graviers sous ses sandales, et s'arrêta devant le bassin. L'eau coulait, claire et régulière, et rien qu'au bruit elle sentait la fraîcheur qui montait de la pierre.
Elle tendit la main, laissa l'eau couler sur ses doigts.
Glacée. Vraiment glacée, de cette froideur des sources souterraines qui n'ont jamais croisé le soleil.
Elle regarda autour d'elle. La cour était vide. La bergerie, fermée, silencieuse. Le hangar, sa porte tirée à moitié. Aucun signe de Matéo, parti sans doute dans un des prés du bas, de l'autre côté de la haie. Les brebis qu'elle voyait depuis la fenêtre broutaient toujours, sans gardien visible.
Elle n'avait pas vraiment pris de décision. Les bretelles de sa robe étaient déjà dans ses doigts avant qu'elle ait conscience de les y avoir portées, et le tissu avait glissé d'un coup, retenu au niveau des hanches par la légère résistance de la ceinture.
L'air sur sa peau fut immédiat, chaud mais plus libre.
Elle ne portait rien en dessous. Sa poitrine était petite et ferme, les mamelons déjà réveillés par le contraste entre la chaleur de l'air et la fraîcheur qui montait de l'eau. Elle se pencha sur le bassin, cueillit l'eau dans ses deux paumes jointes et l'envoya sur son visage, sur son cou, et le choc du froid fut si net, si physiquement précis, qu'elle poussa un son court, entre le rire et le soupir.
Elle recommença.
L'eau coulait le long de sa gorge, entre ses seins, suivait la courbe du sternum, s'émiettait sur le ventre. Elle passa la paume sur sa peau pour l'étaler, pour prolonger le froid, et fit courir ses doigts lentement sur ses seins, doucement d'abord, puis avec une pression plus franche sur les mamelons qui s'étaient contractés, durs et nets sous la caresse de ses doigts.
Elle ferma les yeux une seconde.
Le bruit que fit le panier en tombant fut d'abord une énigme. Un claquement sur les graviers, un rebond, puis le silence.
Elle ouvrit les yeux.
Matéo était à cinq mètres, sorti de la bergerie par une porte latérale qu'elle n'avait pas remarquée, et il était immobile. Le panier de légumes avait roulé à ses pieds, quelques tomates éparpillées sur le gravier, et lui ne les regardait pas. Il la regardait, elle, avec une fixité totale et involontaire, celle d'un homme qui n'a pas eu le temps de décider de regarder ou de ne pas regarder, que la réalité a simplement percuté de front.
"Oh", dit Laure.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine, les paumes à plat sur ses seins, et sentit que son visage s'était coloré, moins de gêne que d'autre chose, quelque chose de moins simple.
"Je suis désolée, je pensais que..."
"Non." Matéo avait bougé enfin, s'était baissé pour ramasser le panier avec des gestes qui n'avaient rien de coordonné. "C'est pas grave." Il se redressa. Ses yeux, qui avaient cherché le sol, revinrent vers elle malgré lui, puis repartirent, puis revinrent encore. Il ouvrit la bouche, la referma.
Puis il dit, d'une voix posée et absolument dépourvue de calcul : "C'est pas grave. Vous êtes si belle."
La phrase tomba entre eux dans le silence de la cour.
Laure le regarda. Il n'avait pas baissé les yeux en le disant, c'était ça qui était singulier : pas de clin d'œil, pas de sourire en coin, pas la moindre conscience de l'effet que ça pouvait produire. Juste le fait, énoncé comme un fait, avec la même économie qu'il devait mettre à dire "la brebis du coin est prête à agneler" ou "il va pleuvoir cette nuit". Une évidence constatée et transmise.
Quelque chose se déplaça dans la poitrine de Laure.
Elle éclata de rire. Un rire sincère qui lui prit le corps entier, qui la fit se redresser et du même mouvement remonter les bretelles de sa robe d'un geste maladroit, une main tenant le tissu pendant que l'autre cherchait la bretelle, et elle rit encore en bataillant avec la robe, et Matéo la regarda rire avec un air d'incompréhension totale mêlée de quelque chose qu'il n'identifiait pas, quelque chose de chaud et d'un peu douloureux.
Elle avait de nouveau la robe sur elle.
Elle avait le visage encore mouillé.
Et ses yeux, en descendant vers lui, avaient fait une brève halte sur le jean qu'il portait, sur ce qui tendait le denim au-dessus de la cuisse droite avec une évidence qui n'avait rien d'ambigu. Elle détourna le regard immédiatement, mais le rouge lui monta aux joues à son tour, et cette fois c'était moins du trouble que de la surprise, la surprise d'être surprise elle-même.
Matéo avait repris son panier. Il examinait les tomates une par une comme si leur état requérait toute son attention.
"J'allais faire une salade", dit-il enfin. "Si vous voulez manger."
"Je veux bien vous aider."
"Vous savez faire une salade ?"
"J'ai passé six semaines à m’occuper de trente-deux enfants."
Il hocha la tête, comme si c'était une qualification suffisante et raisonnable, et se dirigea vers la porte de la maison. Elle le suivit, à un pas derrière, et vit à la façon dont ses épaules s'étaient légèrement décrispées qu'il respirait de nouveau normalement.
L'eau continuait de couler dans le bassin, derrière eux.
Le soleil descendait sur les prés.
Chapitre trois : Ce que la nuit commence
La salade prit du temps, parce qu'ils n'étaient pas encore à l'aise dans le même espace restreint.
Matéo coupait les tomates avec une concentration excessive. Laure lavait les feuilles de roquette sous le filet d'eau froide et cherchait où les poser. Ils se croisaient devant l'évier, devant le plan de travail, avec des "pardon" et des "non, vas-y" qui meublaient le silence sans vraiment le remplir. La cuisine sentait le thym frais et l'huile d'olive, et dehors la lumière virait à l'or pâle sur les prés.
Ils s'installèrent à la table, face à face.
La conversation commença par des choses sans importance, le genre de choses qu'on dit quand on ne sait pas encore ce qu'on peut dire. Le temps qu'il ferait demain. Le prix du fourrage. Les enfants de la colonie, une anecdote que Laure raconta à moitié, qui fit sourire Matéo sans qu'il rie vraiment. Ils mangeaient lentement, versaient l'huile, rompaient le pain, et entre chaque échange il y avait des silences qui n'étaient plus tout à fait inconfortables.
Puis la conversation se déplaça, imperceptiblement, vers des territoires un peu moins neutres.
"Tes parents sont loin ?" demanda Laure.
"Lyon. Mon père est comptable." Il dit ça sans amertume, mais avec une concision qui suggérait que le sujet avait été épuisé depuis longtemps. "Ils sont venus une fois depuis que j'ai repris la ferme. Ma mère a eu peur des brebis."
Laure sourit. "Et tu vis seul ici depuis combien de temps ?"
"Deux ans. Deux ans et demi."
"C'est long."
"On s'y fait."
Il avait dit ça en regardant son assiette, et elle perçut dans ces quatre mots tout ce qu'ils contenaient sans le dire : les matins sans voix, les repas avec un seul couvert, les soirées où l'on finit par ne plus allumer la radio parce que le silence est devenu plus honnête.
"Et il n'y a personne ?" dit-elle, et elle prit soin de laisser la question légère, presque anodine.
Il leva les yeux. "Non."
"Personne du tout ?"
"Il y a eu une fille, au lycée." Un temps. "C'est loin."
Il tendit la main vers la corbeille à pain, et ses doigts frôlèrent ceux de Laure qui cherchait la même chose au même moment. Ils se retirèrent tous les deux simultanément, puis Matéo prit le pain et le lui passa, et leurs doigts se touchèrent une seconde dans le transfert, à peine, la chaleur sèche de sa paume contre le bout de ses doigts à elle, et ni l'un ni l'autre n'en fit mention.
"Et toi ?" dit-il.
Laure mâcha lentement, but une gorgée d'eau. "Il y a eu quelqu'un pendant un an et demi. On s'est séparés en janvier." Elle réfléchit une seconde. "C'était pas vraiment une erreur, c'était juste pas assez. Pas assez de quelque chose, je saurais pas dire quoi exactement."
"Pas assez de quoi ?"
La question l'étonna, sa franchise tranquille, le fait qu'il ne l'ait pas laissée s'en sortir avec la formule vague.
"Je sais pas. De silence, peut-être. Il remplissait tout le temps l'espace. Avec des mots, avec des projets, avec du bruit." Elle regarda le bassin par la fenêtre, qui brillait encore dans la lumière du soir. "J'aime le silence quand il est habité par quelque chose."
Matéo ne répondit pas. Mais il la regardait, et dans ce regard elle trouva exactement ce dont elle avait parlé : un silence habité.
Ils finirent le repas sans forcer la conversation davantage.
Matéo débarrassa. Laure essuya. Ils travaillèrent côte à côte dans la cuisine avec une aisance qui s'était installée sans qu'ils l'aient organisée, et quand tout fut rangé ils restèrent un moment appuyés contre le plan de travail, sans raison particulière de bouger.
C'est Laure qui parla la première.
"Tout à l'heure, au bassin."
Matéo ne bougea pas, mais quelque chose se contracta légèrement dans sa mâchoire.
"Je voulais juste avoir froid", dit-elle. "Je pensais vraiment que tu étais loin."
"Je sais."
"Ça t'a fait quoi ?"
La question était directe, et elle le regardait bien en face en la posant. Il tourna la tête vers elle, puis la détourna vers la fenêtre. L'eau du bassin brillait dans le crépuscule.
"J'ai pas su où mettre les yeux", dit-il enfin. "Et en même temps je pouvais pas les mettre ailleurs."
"Oui." Elle laissa passer quelques secondes. "Moi j'ai eu honte d'abord. Mais c'était pas vraiment de la honte."
"C'était quoi ?"
Elle réfléchit sérieusement à la question. "Je sais pas encore."
Un silence.
"Ce que tu m'as dit", reprit-elle. "Que j'étais belle. Tu l'avais pas préparé."
"Non."
"C'est pour ça que c'était bien."
Il la regarda. Elle soutint son regard une seconde, deux secondes, puis dit très calmement, avec cette légèreté qui mettait tout le monde à l'abri : "Tu veux les revoir ?"
Matéo ne répondit pas.
Il la regarda dans les yeux, seulement ça, et dans ses yeux il y avait quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, quelque chose qui n'avait pas de bord, pas de calcul, pas de distance. Un regard d'avant les mots, d'avant les stratégies, le regard d'un homme qui ne sait pas encore se défendre contre ce qu'il ressent et ne cherche pas à le faire.
Laure le reçut en plein.
Elle baissa les bretelles de sa robe.
Lentement cette fois, sans l'accident du bassin, sans la surprise : un geste conscient et simple, les deux bretelles glissant sur ses épaules, le tissu qui descendit et s'arrêta sur ses hanches. Elle ne se couvrit pas. Elle resta là, dans la lumière jaune de la cuisine, et le laissa regarder.
Ses seins étaient petits et ronds, la peau plus claire que le reste, les mamelons sombres et légèrement dressés dans l'air de la pièce. Elle ne souriait pas. Elle ne posait pas. Elle était juste là, présente, avec cette simplicité particulière des gens qui habitent leur corps sans s'y débattre.
Matéo regardait.
Ses mains, posées à plat sur le plan de travail, s'étaient immobilisées. Sa respiration avait changé de rythme, perceptiblement, une respiration plus lente et plus profonde, comme s'il avait besoin de plus d'air que d'habitude.
Plusieurs secondes passèrent.
Puis Laure dit, avec une douceur tranquille : "Je crois qu'il est temps d'aller se coucher."
Elle remonta les bretelles. Posa la main une seconde sur l'avant-bras de Matéo, la pression légère et brève d'une promesse non formulée. Puis elle sortit de la cuisine.
Il entendit ses pas dans le couloir.
La porte de la chambre d'appoint, fermée doucement.
Il resta encore un moment les mains à plat sur le plan de travail, les yeux sur la fenêtre noire, l'eau du bassin invisible maintenant mais audible, son bruit régulier dans le silence de la ferme.
***
La chambre de Matéo était à l'autre bout du couloir.
Il s'y rendit sans allumer, se déshabilla dans l'obscurité par habitude, posa sa chemise sur la chaise, défit son jean qu'il laissa sur le sol, et s'allongea sur le dos sur les draps avec un soupir qui était moins de fatigue que de trop-plein.
Il regardait le plafond.
De l'autre côté de la cloison, rien. Peut-être le froissement discret d'un tissu, peut-être rien du tout.
***
Dans la chambre d'appoint, Laure avait posé sa robe sur le dossier de la chaise et s'était allongée en sous-vêtements sur le couvre-lit à carreaux bleus et blancs. La fenêtre était restée entrouverte. Un air tiède entrait par intermittence, portant l'odeur de l'herbe sèche et, très loin, le bêlement d'une brebis.
Elle avait les yeux ouverts dans le noir.
Elle pensait à lui. À ses mains sur le plan de travail. À la façon dont il avait regardé, avec cette intensité sans arrogance, sans revendication.
Sa main descendit sur son ventre, s'arrêta sur l'élastique de sa culotte.
***
Matéo avait fermé les yeux, et elle était revenue aussitôt, complète, lumineuse sous la lumière jaune de la cuisine, ses épaules minces, ses seins nus, et ce regard qu'elle avait eu, direct et sans fard. Il sentait encore la pression de ses doigts sur son avant-bras, cinq points de chaleur légère, et ce souvenir-là était presque insupportable de précision.
Sa main se referma sur lui.
Il était déjà dur, d'une dureté ancienne qui datait du bassin et n'avait fait que s'accroître depuis, et le premier mouvement de sa paume fut lent, presque précautionneux, comme s'il voulait durer, comme s'il voulait que cette image dure.
***
Laure avait fait glisser sa culotte sur ses hanches, sur ses cuisses, l'avait ôtée d'un mouvement du pied. Elle était nue sur le couvre-lit, et l'air de la fenêtre courait sur sa peau avec une douceur qui lui fit fermer les yeux.
Elle pensait à son regard.
À cette lueur dans ses yeux qui n'avait pas de nom exact, qui était quelque chose entre l'adoration et la stupeur, quelque chose qui lui avait fait l'effet d'une main posée sur elle sans la toucher.
Ses doigts s'approchèrent lentement. Elle prit son temps, glissa les paumes sur ses seins d'abord, les mamelons qui durcirent sous la pression douce, et descendit progressivement, la paume à plat sur le ventre, l'intérieur des cuisses, et enfin au centre, là où elle était déjà chaude et humide, depuis un moment déjà, depuis la cuisine peut-être, ou depuis le bassin, elle n'aurait su dire exactement quand ça avait commencé.
Elle effleura d'abord, du bout de deux doigts, un frôlement lent sur les lèvres, patient, qui apprit la géographie de son propre désir comme si elle le découvrait ce soir-là sous une lumière nouvelle.
***
Matéo pensait à sa voix. "Tu veux les revoir ?" La légèreté avec laquelle elle avait dit ça, cette façon de rendre possible quelque chose qu'il n'aurait pas osé formuler de lui-même. Sa main se mouvait lentement sur lui, la prise ferme mais sans urgence, les yeux fermés sur son image à elle, et il sentait monter dans son bas-ventre une chaleur qui n'était pas seulement physique, qui tenait à autre chose, à ce qu'il ne comprenait pas encore tout à fait de ce qui lui arrivait depuis six heures de l'après-midi dans une salle d'attente.
Il accéléra légèrement. Sa respiration se fit plus courte.
***
Laure glissa un doigt en elle, lentement, le plia vers l'avant, trouva le point précis qui fit monter en elle un souffle chaud, et maintint une pression douce pendant que le pouce trouvait le clitoris. Elle bougea la hanche un peu, imperceptiblement, un mouvement involontaire, et mordit légèrement l'oreiller sous sa joue pour contenir un son.
Elle pensait à ses mains. À leur taille, à leur peau sèche et brûlée. Elle imaginait leur poids sur elle.
Un deuxième doigt rejoignit le premier.
***
Le plafond de la chambre de Matéo n'existait plus.
Il n'y avait que l'image : ses seins sous la lumière, ses épaules, l'ovale de son visage dans le noir de la cour pendant le trajet vers la maison. Sa main se déplaçait maintenant avec une régularité précise, le pouce sur le frein, les doigts refermés, le rythme qui s'était trouvé et ne cherchait plus, et il sentait tout se concentrer dans son bas-ventre avec une acuité qui rendait les choses simples et nettes.
Il pensa à ses doigts sur son bras.
Il pensa à sa voix.
Il laissa échapper un souffle entre ses dents.
***
Laure avait les cuisses légèrement écartées, les talons posés sur le couvre-lit, la main qui travaillait maintenant avec une régularité qui creusait en elle des vagues de plus en plus profondes. Elle sentait tout se resserrer, un resserrement qui partait du centre et gagnait les cuisses, les reins, une tension qui avait quelque chose de presque douloureux avant de n'être plus que pur, et elle pensa à lui de l'autre côté de la cloison, à son souffle, à ses mains, et ce fut suffisant.
L'orgasme vint en silence, parce qu'elle le voulut silencieux, mais il fut long et complet, une vague qui se brisa en plusieurs fois, et sa main continua jusqu'au bout, lente à la fin, accordée à ce qui se retirait en elle comme la mer.
Elle resta immobile quelques secondes, la paume à plat entre ses cuisses, les yeux fermés sur le noir.
***
De l'autre côté de la cloison, Matéo sentit quelque chose dans l'air de la maison, quelque chose qui n'avait pas de cause explicable, juste une variation infime de la qualité du silence, et ça suffit.
Il laissa aller.
Les muscles de ses cuisses se contractèrent, ses reins se soulevèrent légèrement du matelas, et l'orgasme le traversa avec la force simple et entière des choses longtemps attendues, dans un souffle court qu'il étouffa contre son propre poing, et puis plus rien, juste la main qui s'immobilisait, le plafond qui revenait, et la respiration qui reprenait son cours.
***
Laure remit sa culotte dans le noir, tira le couvre-lit sur elle, et ferma les yeux.
Elle souriait légèrement, sans raison qu'elle aurait su formuler.
Dans la chambre voisine, Matéo s'était retourné sur le côté. Son bras était replié sous sa tête. Il regardait le rectangle pâle de la fenêtre, le ciel noir de la campagne, les premières étoiles.
Il ne pensait plus à rien de précis.
Il était simplement là, dans une maison qui contenait quelqu'un d'autre pour la première fois depuis longtemps, et cette pensée était si nouvelle et si douce qu'il s'endormit dessus sans s'en apercevoir.
Chapitre quatre : Ce qu'on laisse et ce qu'on emporte
Le petit déjeuner avait la douceur tranquille des choses qui n'ont pas encore conscience d'être les dernières.
Matéo avait préparé le café avant qu'elle soit levée, et quand Laure était apparue dans la cuisine, les cheveux défaits, pieds nus sur le carrelage, il avait posé une tasse devant elle avec la précision silencieuse d'un homme qui a réfléchi à ce geste pendant qu'il attendait que l'eau bouille. Elle avait souri sans rien dire et s'était assise en tirant sa robe sur ses genoux.
Dehors, le matin était frais. Une brume légère traînait sur les prés du bas, et les brebis y étaient des formes grises et lentes, presque abstraites.
"Tu dors bien, à la ferme ?" dit Matéo.
"Très bien." Elle enlaça sa tasse des deux mains. "Le silence est différent ici. Il a de la matière."
Il la regarda par-dessus sa tasse, avec cet air d'attention totale qu'il avait, cette façon d'écouter les gens comme si leurs mots méritaient d'être pesés avant de répondre. "C'est les bêtes. On entend toujours quelque chose sans que ce soit du bruit."
"C'est exactement ça."
Ils mangèrent du pain avec du miel que Matéo avait sorti d'un pot sans étiquette, un miel sombre et épais qui sentait le thym et la garrigue. Elle lui demanda d'où il venait. Il lui expliqua : un apiculteur du village d'en bas, un vieil homme qui lui en donnait deux pots par an en échange de rien, juste parce que les brebis de Matéo aidaient à polliniser pour ses ruches en paissant dans les prés alentour.
"Tout est lié ici", dit Laure.
"Tout finit par l'être."
La conversation allait ainsi, par petites touches, chacun posant une pierre, l'autre la recevant et en posant une à côté, et l'édifice qui se construisait n'avait pas de nom mais il était solide et réel. Matéo raconta ses grands-parents, leur façon de travailler la terre sans jamais s'en plaindre, l'été où il avait douze ans et où son grand-père lui avait appris à distinguer une brebis prête à agneler d'une brebis simplement fatiguée. Laure raconta sa mère, professeure de mathématiques dans un lycée de Montpellier, son père ingénieur souvent absent, sa décision de passer le concours d'institutrice parce qu'elle voulait une vie à taille humaine, des enfants petits, des villages, des choses concrètes.
"Tu veux rester en ville ?" demanda Matéo.
"Non. Enfin, pour l'instant j'ai pas le choix. Mais non, c'est pas ce que je veux."
Il hocha la tête lentement.
Le téléphone de Laure vibra sur la table.
Elle le retourna, jeta un œil distrait, et son visage changea. Pas dramatiquement, pas un effondrement, juste un léger affaissement, comme quand on pose quelque chose de lourd qu'on portait sans s'en rendre compte.
"Qu'est-ce qu'il y a ?" dit Matéo.
Elle posa le téléphone, les deux mains à plat sur la table. "Le rectorat. Aucun de mes vœux d'affectation n'a été accepté." Elle souffla lentement. "Je suis reçue au concours depuis juin, j'avais demandé des postes près de mon domicile mais..." Elle désigna le téléphone d'un geste vague. "Ils m'ont mise sur liste d'attente. Ce qui veut dire que je dois rentrer à Montpellier et attendre qu'un poste se libère, sinon je perds ma place."
"Tu dois partir quand ?"
"Le train de cet après-midi."
Le mot "train" tomba entre eux avec un poids particulier. La même gare, le même quai, le même écran qui bégayait. Sauf qu'aujourd'hui le train arriverait.
Matéo prit sa tasse, but une gorgée, reposa la tasse. Il ne dit rien, parce qu'il n'y avait rien à dire qui ne soit soit insuffisant, soit trop lourd, et qu'il le savait.
"Je vais préparer mes sacs", dit Laure.
***
La chambre d'appoint était petite et la valise prenait la moitié de l'espace disponible entre le lit et le mur. Laure pliait ses affaires avec le soin mécanique qu'on a quand on pense à autre chose, et elle pensait à hier soir, au bassin, à la cuisine, au silence de la maison quand elle s'était endormie avec le sourire.
Elle entendit un pas dans le couloir. Une hésitation devant la porte. Puis un coup léger.
"Je peux t'aider ?"
"Entre."
Matéo entra et resta près de la porte, les épaules un peu rentrées dans l'espace trop petit. Il regarda la valise à moitié pleine, la robe posée sur le lit, les affaires éparpillées, et il tendit la main vers les sacs à dos appuyés contre le mur pour les ramener près de la valise.
Ils se retrouvèrent de chaque côté du lit, lui avec les sacs, elle avec une chemise pliée entre les mains.
La chemise resta pliée.
Laure le regardait, et lui la regardait, et dans la lumière du matin qui entrait par la petite fenêtre il y avait quelque chose de suspendu, de fragile comme ce qui se tient juste avant une décision.
"Matéo."
"Oui."
"Je veux te laisser quelque chose." Elle posa la chemise sur le lit. "Pas pour me faire pardonner de partir. Juste parce que j'en ai envie."
Il ne bougea pas. Ses mains tenaient les anses d'un sac à dos et ne savaient plus très bien quoi faire de lui-même.
Elle contourna le lit, s'approcha de lui, prit le sac de ses mains et le posa contre le mur. Puis elle leva les yeux vers lui, ses mains remontèrent sur sa chemise, commencèrent à en défaire les boutons du haut, lentement, et il la laissa faire avec une immobilité qui n'était pas de la passivité mais de la stupeur, la stupeur de quelqu'un à qui arrive quelque chose qu'il n'a pas eu le temps d'imaginer.
Elle ouvrit sa chemise sur sa poitrine, posa les paumes sur sa peau, sentit sous ses doigts la chaleur et la fermeté des muscles, la légère rugosité d'une peau habituée au soleil, et elle sentit qu'il retenait sa respiration.
"Assieds-toi", dit-elle doucement.
Il s'assit sur le bord du lit.
Elle s'agenouilla devant lui, défit sa ceinture avec des gestes calmes, ouvrit le jean, et il l'aida maladroitement à le faire descendre sur ses cuisses, les mains qui ne savaient pas où se poser, qui finirent par atterrir de chaque côté de lui sur le couvre-lit, ouvertes, les doigts écartés.
Il était déjà dur, pleinement, sans ambiguïté, et quand elle referma la main sur lui pour la première fois il émit un son court et bas qui lui échappa sans qu'il le contrôle.
Elle prit son temps.
La main d'abord, lente, apprenait la forme de la verge le poids, la chaleur, et elle sentait sous sa paume les battements de son sang, réguliers et forts. Elle leva les yeux vers son visage : il regardait en bas, vers elle, avec une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue, quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, les lèvres légèrement séparées, les mâchoires qui travaillaient.
Elle inclina la tête et prit le gland entre ses lèvres.
Sa respiration se bloqua.
Elle travailla lentement, les lèvres et la langue, alternant la pression et la légèreté, descendant progressivement, la main accordée au mouvement de la bouche, et elle entendait sa respiration qui se fragmentait au-dessus d'elle, des souffles courts qui revenaient en vagues. Ses grandes mains finirent par se poser dans ses cheveux, sans peser, sans guider, juste posées là, comme pour s'assurer qu'elle était réelle.
Elle accéléra.
Les cuisses de Matéo se raidirent de chaque côté d'elle. Un son montra dans sa gorge, étranglé, et ses doigts se resserrèrent légèrement dans ses cheveux châtains, involontairement, et Laure sentit qu'il était proche, très proche, et elle maintint le rythme, la pression, la chaleur, jusqu'à ce qu'il laisse aller un souffle long et rauque et se répande dans sa bouche, les reins soulevés du lit, les mains crispées, et puis plus rien, juste l'effondrement lent qui suivit, les épaules qui s'affaissèrent, les doigts qui s'ouvrirent dans ses cheveux.
Elle se releva, alla au lavabo de la salle de bain en face, revint.
Il était toujours sur le bord du lit, la chemise ouverte, le jean sur les genoux, et il la regardait avec un mélange d'hébétude et de quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, mais d'une reconnaissance si profonde qu'elle n'avait plus rien d'une politesse.
"Laure."
"Oui."
"Je veux..." Il chercha ses mots avec cette lenteur qui lui était propre. "Je veux te rendre quelque chose."
Elle le regarda une seconde, lut dans son visage la sincérité absolue de la demande, et sentit quelque chose se dissoudre dans sa poitrine, quelque chose qu'elle n'avait pas prévu de sentir ce matin.
"Tu sais comment ?" dit-elle doucement.
"Non."
"Alors je vais te montrer."
Elle remonta sur le lit, s'allongea, et fit glisser sa robe sur ses hanches. Il vint vers elle avec cette attention appliquée qu'il avait pour les choses qui comptaient, et elle prit ses mains, les guida, lui montra la pression, l'endroit, le rythme, sa voix basse et précise comme si elle lui expliquait quelque chose d'important qu'il devait retenir.
Il apprit vite, parce qu'il écoutait vraiment.
Sa bouche vint ensuite, maladroite au début, cherchant, et elle posa la main dans ses cheveux pour l'orienter sans brusquerie, et il s'ajusta, patient, attentif au moindre signe qu'elle lui donnait, à la pression de ses doigts, à la façon dont sa hanche bougeait légèrement sous lui. Il n'avait pas l'expérience, mais il avait mieux : il avait une concentration totale sur elle, une présence absolue, sans ego à satisfaire, sans performance à assurer.
Elle vint lentement, avec des vagues longues qui se construisirent et déferlèrent en silence, les doigts serrés dans les draps, la tête rejetée en arrière, et quand ce fut fini elle resta immobile un long moment, les yeux fermés sur le plafond blanc.
Puis elle dit, très bas : "C'était bien."
Il remonta à côté d'elle, s'allongea sur le dos, et ils restèrent là quelques minutes dans la lumière du matin, épaule contre épaule sur le couvre-lit à carreaux, sans se toucher autrement, à regarder le plafond ensemble.
Ce fut Laure qui se leva la première.
***
La 205 prit le chemin de la gare à treize heures trente.
Ils ne parlèrent presque pas pendant le trajet. Pas d'un silence gêné, plutôt d'un silence plein, de ceux qui contiennent plus que les conversations. Laure regardait le paysage par la vitre, les haies, les prés, les collines qui s'éloignaient derrière eux, et elle grava tout ça sans le vouloir, la couleur exacte de la pierre dans le soleil de juillet, l'odeur de foin chaud qui entrait par la vitre entrouverte.
Sur le quai, Matéo posa la valise et les sacs au pied du banc métallique.
Le train était annoncé dans huit minutes. L'écran fonctionnait, cette fois.
Ils se firent face.
Laure leva les yeux vers lui, et ce qu'elle vit dans son visage lui fit comprendre qu'il ne dirait rien, qu'il laisserait partir sans retenir, sans demander, parce que c'était dans sa nature de ne pas retenir les choses qui ne lui appartenaient pas. Cette générosité-là était si silencieuse qu'elle en était presque cruelle.
Elle se dressa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur une joue. Puis sur l'autre. Deux bises nettes, comme deux bons amis, et elle le fit consciemment, parce qu'elle savait que si elle posait les lèvres ailleurs elle ne monterait pas dans ce train.
"Merci pour la chambre", dit-elle.
"De rien."
"Et pour le miel."
Un sourire bref traversa son visage. "De rien."
Le train entra en gare avec un bruit de ferraille et d'air comprimé. Les portes s'ouvrirent. Laure prit sa valise, ses sacs, et monta sans se retourner, parce qu'elle savait ce qu'elle verrait si elle se retournait et qu'elle ne pouvait pas se le permettre.
***
Matéo resta sur le quai jusqu'à ce que le train disparaisse au bout de la ligne droite, derrière les platanes, et puis encore un peu, les mains dans les poches, à regarder les rails qui brillaient dans le soleil de l'après-midi.
Il rentra à la ferme.
La 205 fit le chemin seule, ou presque : il conduisit sans penser à la route, les yeux sur le bitume, les mains sur le volant, et le chemin de terre qui montait entre les haies de buis lui parut plus long que d'habitude, comme si la distance avait changé de nature.
Dans la cour, l'eau coulait dans le bassin.
Il s'arrêta devant, les bras le long du corps, et regarda l'eau un moment. Elle coulait comme elle avait toujours coulé, régulière et froide, indifférente à ce qui s'était passé la veille et à ce qui ne se passerait plus.
Il entra dans la maison.
Dans la chambre d'appoint, le couvre-lit à carreaux bleus et blancs était tiré avec soin, les oreillers replacés, rien de travers, rien d'oublié. Laure avait tout remis en ordre avant de partir, avec cette discrétion de quelqu'un qui ne veut pas peser.
Il resta dans l'encadrement de la porte quelques secondes.
Puis il referma la porte, alla à la bergerie s'occuper des brebis, parce que c'était l'heure et que les brebis, elles, n'attendaient pas.
Le soleil descendit sur les collines.
La ferme était silencieuse comme elle l'avait toujours été, avec la même eau, les mêmes prés, les mêmes bêtes.
Juste un peu plus silencieuse qu'avant, d'un silence qui avait maintenant la forme précise de quelqu'un.
Chapitre cinq : Ce qui revient
Le mois d'août passa sur la ferme comme il passait chaque année, avec sa chaleur sèche et ses journées longues qui se ressemblaient sans se répéter tout à fait.
Matéo fauchait le regain, rentrait le foin, réparait ce qui cassait, nourrissait ce qui vivait. Il y avait toujours quelque chose à faire, et c'était bien ainsi, parce que quand les mains travaillent l'esprit peut errer sans trop de dégâts. Il errait. Il revenait toujours au même endroit, à une fille aux cheveux châtains dans la lumière jaune d'une cuisine, à deux bises sur les joues sur un quai de gare, à la façon dont le train avait disparu derrière les platanes.
Il n'avait pas son numéro. Il ne le lui avait pas demandé, parce qu'au moment où il aurait pu le faire il n'avait pas encore compris que c'était nécessaire, et ensuite il était trop tard.
Le bassin coulait dans la cour. Les brebis paissaient. Les nuits étaient chaudes et le ciel très noir sur les collines, sans pollution lumineuse pour en atténuer la profondeur.
Un soir de la mi-août, vers vingt-deux heures, son téléphone vibra sur la table de la cuisine.
Un numéro masqué. Un message court.
J'espère que les brebis vont bien. L.
Il resta longtemps à regarder ce message, le pouce au-dessus du clavier, sans trouver quoi répondre qui soit à la hauteur de ce qu'il ressentait en le lisant. Il finit par écrire : Elles vont bien. Puis il ajouta, après une hésitation : Toi ?
La réponse ne vint pas ce soir-là.
Elle ne vint pas les jours suivants non plus.
Il rangea le téléphone, reprit le cours de ses journées, et ne reparla de rien à personne parce qu'il n'y avait personne à qui en parler. Mais le message resta là, dans sa poche, comme un caillou tiède qu'on n'arrive pas à reposer.
***
La rentrée des classes arriva avec ses matins plus frais et ses lumières obliques sur les prés.
Le maire du village, un homme trapu aux moustaches grises qui s'appelait Fernand et gérait la commune depuis vingt ans avec l'entêtement tranquille d'un éleveur, avait appris la semaine précédente qu'un poste d'institutrice avait finalement été pourvu. Il n'y croyait pas tout à fait. Le rectorat lui avait dit au printemps que personne ne voulait de ce village, trop petit, trop loin, trop perdu entre ses collines. Il avait haussé les épaules et attendu, comme il attendait toujours, avec la certitude provinciale que les choses finissent par s'arranger ou par ne pas s'arranger, et que dans les deux cas il faut bien continuer.
Ce matin de rentrée, il était devant l'école à huit heures moins le quart avec trois parents d'élèves et l'adjointe au maire, tous les quatre dans la fraîcheur du matin à regarder la route qui descendait du col.
La Clio arriva à huit heures cinq.
Rouge, neuve, immatriculée dans le département de l'Hérault, elle s'arrêta devant l'école dans un silence de moteur moderne qui contrastait avec les vieilles mécaniques du village. La portière s'ouvrit, et une jeune femme en descendit, un carré plongeant châtain, une robe légère malgré la fraîcheur du matin, un sac plein de classeurs sous le bras.
Le maire plissa les yeux.
"Bonjour", dit-elle. "Je suis la nouvelle institutrice."
Fernand serra la main qu'elle lui tendait avec l'air d'un homme qui révise ses certitudes. "On nous avait dit que personne ne voulait du poste."
"On vous avait mal renseigné", dit-elle simplement.
***
La journée passa vite, comme passent toujours les premières journées, dans le bruit des chaises qu'on racle et des prénoms qu'on retient et des règles qu'on pose avec assez de douceur pour qu'elles soient acceptées. la jeune femme avait dix-neuf élèves, de six à onze ans, trois niveaux mélangés dans une seule salle aux fenêtres hautes. Elle avait connu pire. Elle s'y sentit, dès la première heure, à peu près à sa place.
Le soir, au café du village où les parents s'attardaient après être venus chercher les enfants, la conversation alla son chemin.
"Elle est bien, la petite", dit une mère de famille en reposant son verre. "Les enfants ont l'air de l'aimer."
"Elle est jeune", dit une autre.
"Elle est pas d'ici", dit un père, sur le ton de celui qui énonce un fait plutôt qu'une critique.
"Personne n'est jamais d'ici au début", dit Fernand, et il vida son pastis et ne dit plus rien.
***
La Clio rouge quitta le village à dix-sept heures trente.
Elle ne prit pas la route de la métropole. Elle prit la départementale, puis le chemin communal, puis un chemin de terre qui montait entre les haies de buis taillés haut, et s'arrêta dans la cour de la ferme dans un craquement de gravier.
Le moteur s'éteignit.
La cour était silencieuse. La porte de la maison, fermée. La bergerie, vide à cette heure, les brebis au pré. Le bassin coulait contre le rocher, son filet d'eau régulier dans le silence de fin d'après-midi, et à côté de lui la 205 était garée avec ses taches de rouille et son pare-chocs légèrement de travers, aussi immobile et cabossée qu'un vieux chien qui dort.
Les deux voitures côte à côte dans la lumière dorée du soir avaient quelque chose d'une évidence, ou d'une promesse, selon l'angle.
La jeune femme sortit de la Clio, posa les yeux sur le bassin, sur la maison, sur la porte entrouverte de la bergerie. Elle connaissait les lieux. Elle savait où était la clef, sous la pierre plate à gauche du seuil. Elle savait que la cuisine sentait la cire froide et la laine. Elle savait que le réfrigérateur contenait des légumes du jardin et du fromage dans un torchon noué.
Elle entra.
***
Matéo rentrait des prés par le chemin de derrière, la veste sur l'épaule, les bottes couvertes de poussière sèche. Il poussa la porte de service sans y penser, traversa le couloir, entra dans la cuisine.
Il s'arrêta.
La table était mise pour deux. Une salade de tomates et de roquette dans le saladier du milieu, la bouteille d'huile à côté, du pain rompu dans la corbeille. Et Laure, debout devant l'évier, qui se retournait en l'entendant entrer.
Elle le regarda.
Il la regarda.
Le silence dura deux secondes, peut-être trois, le temps que la réalité s'installe et convainque.
"J'ai dit au maire que je n'occuperais pas le logement de fonction", dit-elle. Sa voix était calme, mais ses mains s'étaient refermées sur le bord de l'évier. "Tu es d'accord ?"
Matéo traversa la cuisine en trois pas.
Il n'avait pas de mots, il n'en chercha pas, il la prit dans ses bras avec une maladresse totale et une précision totale en même temps, les bras trop serrés peut-être, le menton dans ses cheveux, et elle enfouit le visage contre sa chemise et sentit sous la laine et la poussière et l'odeur du dehors sa chaleur à lui, son cœur qui battait fort et vite, aussi vite que le sien.
Ils restèrent ainsi un moment, sans bouger.
Puis il prit son visage entre ses paumes, ces grandes mains larges et sèches qui tenaient son visage comme quelque chose de précieux et de fragile, et il l'embrassa.
Pas comme quelqu'un qui a appris à embrasser, mais comme quelqu'un qui a attendu, et l'attente donnait au baiser une intensité sans calcul, une intensité de première fois absolue, les lèvres d'abord, puis la langue, et Laure s'y abandonna avec un son doux qui se perdit dans sa bouche à lui.
Ses mains à elle cherchèrent sa chemise, la tirèrent hors du jean, trouvèrent la peau de son dos, chaude et ferme, et il frissonna sous ses doigts avec une sincérité qui la fit sourire contre sa bouche.
Ils ne prirent pas le chemin de la chambre.
La table était là, solide, haute, et ce fut là que les choses se firent, dans l'urgence douce et riante de deux corps qui se retrouvent après trop longtemps, avec des boutons qu'on défait trop vite et des agrafes qui résistent et des fous rires brefs et des soupirs qui les coupent net. Sa robe remontée sur ses hanches, lui debout contre elle, et quand il entra en elle pour la première fois ce fut lent malgré tout, très lent, comme si le corps savait ce que l'esprit n'avait pas encore fini de réaliser.
Elle posa le front contre son épaule.
Il resta immobile un instant, les mains sur ses hanches, les yeux fermés.
Puis quelqu'un rit, elle peut-être, ou lui, ou les deux en même temps, et ils se regardèrent, et le rire était mêlé d'autre chose, de quelque chose de plus profond et de moins léger, et ils s'embrassèrent encore, et les corps commencèrent à trouver leur rythme, lent d'abord, accordé, la table qui craquait légèrement sous eux, la lumière du soir qui entrait par la fenêtre sur le bassin.
Laure s'écarta brusquement, prit sa main, et l'entraîna dans le couloir en riant, la robe à moitié ouverte, lui avec la chemise sur les bras, et ils allèrent ainsi jusqu'à la chambre, pas celle d'appoint, la sienne, la grande, avec la fenêtre sur les prés et le lit large.
***
Ils tombèrent sur le lit ensemble, et le rire s'éteignit progressivement, remplacé par quelque chose de plus lent et de plus sérieux, la respiration qui change de rythme, les mains qui explorent sans urgence maintenant, avec cette attention nouvelle qu'on a quand on sait qu'on a le temps.
Il la déshabilla entièrement, avec des gestes précis et doux, et la regarda, debout au bord du lit, avec ce regard qu'elle connaissait déjà, ce regard sans défense et sans calcul qui lui avait retourné le cœur dans une cuisine un soir de juillet.
Elle tendit la main, le fit descendre vers elle.
Il prit son temps sur son corps, plus sûr qu'il ne l'avait été la première fois, ses mains et sa bouche qui savaient maintenant où aller parce qu'elle le lui avait montré et qu'il n'avait rien oublié. Il descendit sur elle lentement, les lèvres dans son cou, entre ses seins, sur le ventre, et quand sa bouche trouva le centre de sa chaleur elle ferma les yeux et laissa venir la marée, lente et profonde, construite par vagues successives, chaque vague un peu plus haute que la précédente.
Elle dit son nom, une fois, et il continua, patient, attentif à chaque souffle qu'elle donnait comme indication, jusqu'à ce que la vague ne se retire plus mais déferle, longue et totale, et qu'elle s'arc-boute sous lui avec un son qu'elle n'essaya pas de retenir.
Il remonta le long de son corps.
Elle le reçut en elle avec un soupir d'évidence, les jambes refermées sur lui, les mains dans son dos, et ils trouvèrent ensemble un rythme qui n'était plus de l'urgence mais de la plénitude, quelque chose de régulier et de profond, le genre de rythme qui construit plutôt qu'il ne précipite.
Matéo avait le visage enfoui dans ses cheveux. Elle sentait contre sa joue sa respiration qui s'accélérait, ses épaules qui se tendaient, et elle resserra les jambes autour de lui, les talons dans le creux de ses reins, pour l'attirer plus près, plus profond, et il émit un son long et bas qui venait de loin en lui.
Elle sentit l'orgasme monter de nouveau, différent du premier, plus central, plus lié à lui, à son poids sur elle, à la façon dont il la remplissait et se retirait et revenait, et elle s'y abandonna sans résistance, les doigts serrés dans ses épaules, et quand il vint il les prit tous les deux en même temps, ou presque, lui quelques secondes après elle, dans un souffle rauque qui traversa toute sa longueur, les bras qui fléchirent, le corps qui s'effondra doucement sur le sien.
Ils restèrent longtemps ainsi, emmêlés, sans parler.
Dehors, le soleil avait disparu derrière les collines. Les brebis rentraient seules vers la bergerie, comme elles savaient le faire, dans le bruit doux de leurs cloches. L'eau coulait dans le bassin.
La ferme était silencieuse.
Mais d'un silence qui avait changé de nature, définitivement, un silence à deux voix maintenant, habité et chaud, le genre de silence qui peut durer longtemps.
Matéo bougea légèrement, juste assez pour regarder son visage.
Elle avait les yeux ouverts sur le plafond, un demi-sourire que personne d'autre n'aurait su lire.
"La salade va être tiède", dit-il.
Elle rit, et son rire dans la chambre sonnait juste, sonnait comme quelque chose qui était à sa place.
"On s'en fout", dit-elle.
Épilogue : Ce qui pousse lentement
Novembre arriva sur les collines avec ses matins de brume et ses premières gelées qui blanchissaient l'herbe avant que le soleil ne soit levé.
Laure avait ses habitudes, maintenant. Le café préparé avant son lever, les bottes alignées près de la porte, le chemin de terre qu'elle connaissait par cœur dans le noir des départs matinaux. Elle avait appris à distinguer les brebis les unes des autres, pas toutes, mais quelques-unes, les caractérielles, celles qui avaient un nom. Elle avait appris que le silence de la ferme en hiver était différent du silence de l'été, plus dense, plus intérieur, comme si la terre elle-même retenait son souffle.
Matéo avait appris que quelqu'un pouvait vivre dans sa maison sans que ça soit une intrusion. C'était plus long à apprendre qu'il ne l'aurait cru. Pas douloureux, juste nouveau, comme un muscle qu'on n'avait jamais utilisé et qui trouve progressivement sa force.
Les enfants de l'école avaient fini par savoir, parce que les enfants savent toujours, et ils en avaient parlé à leurs parents, qui avaient reçu l’information avec cette neutralité bienveillante de gens qui trouvaient la chose normale. Fernand le maire avait hoché la tête en apprenant la nouvelle, sans commentaire, avec l'air de quelqu'un qui avait su avant tout le monde sans pouvoir expliquer comment.
Un soir de novembre, après le dîner, Laure était assise à la table de la cuisine avec des devoirs à corriger et Matéo lisait un almanach agricole dans le fauteuil du salon, la porte entre les deux pièces ouverte. Le poêle ronflait. Dehors, la pluie commençait sur les tuiles.
Elle leva les yeux de ses cahiers.
Elle le regarda, de profil, concentré sur sa lecture, les lunettes qu'il mettait pour lire et qu'il remontait régulièrement du bout de l'index, une habitude qu'elle avait appris à attendre comme on attend un mot familier dans une phrase connue.
Elle pensa à une salle d'attente, un dimanche d'été, un écran qui bégayait.
Elle pensa à un panier de légumes tombé sur des graviers.
Elle pensa à une table de cuisine, à un rire dans un couloir, à deux voitures côte à côte dans la lumière du soir.
Elle reprit son stylo, corrigea une faute d'orthographe, puis s'arrêta de nouveau.
"Matéo."
Il leva les yeux par-dessus ses lunettes. "Quoi ?"
Elle chercha ce qu'elle voulait dire, et ne trouva pas, parce que ce qu'elle voulait dire n'avait pas exactement de forme en mots. Alors elle dit la chose la plus proche : "Rien. C'est bien."
Il la regarda une seconde, avec ce regard qu'il avait, celui d'avant les mots et d'avant les stratégies.
"Oui", dit-il.
Il retourna à son almanach.
La pluie continuait sur les tuiles. Le poêle ronflait. Dans la bergerie, les brebis dormaient dans la paille, et l'eau coulait dans le bassin sous la pluie, comme elle avait toujours coulé, indifférente aux saisons et aux histoires des gens, régulière et froide et continue, depuis le rocher jusqu'à la rigole entre les graviers, depuis toujours vers toujours.
La chaleur avait tout englouti.
Les briques rouges de la petite gare avaient bu le soleil depuis le matin et le restituaient maintenant en vagues lentes, presque visibles, qui montaient du bitume du parvis et venaient mourir contre la porte vitrée. Deux heures et demie de l'après-midi. Le village dormait quelque part derrière les toits, derrière les volets fermés, derrière le silence épais qui n'était troublé, par intermittence, que par le grincement d'une girouette ou le bruit d'un tracteur lointain.
À l'intérieur de la salle d'attente, le temps avait une autre consistance.
Les néons bourdonnaient sans convaincre. L'air sentait la poussière chaude, le plastique ancien et, faiblement, une odeur de tabac froid qui datait d'une époque où l'on pouvait encore fumer à l'intérieur. Les bancs, vissés au sol, avaient la patine froide du mobilier public, de ces objets qui ont été touchés par des milliers de mains sans appartenir à personne. Sur le mur du fond, l'écran d'affichage des trains clignotait sur lui-même, incapable d'achever une phrase, figé dans une sorte de bégaiement électronique. Nulle part le numéro du train. Nulle part une heure d'arrivée.
La petite porte du guichet désaffecté était entrebâillée sur l'obscurité.
Le distributeur de billets ronronnait.
Personne d'autre.
Chapitre premier : Ce qui arrive quand rien n'arrive
Laure était entrée la première, avec ses deux sacs à dos et sa valise à roulettes, et elle avait posé l'ensemble contre le banc du milieu avec le soulagement précis de quelqu'un qui pose un fardeau physique et moral en même temps. Vingt ans, un contrat qui venait de s'achever, trente-deux gamins de huit à douze ans dont elle avait assumé la sécurité et la bonne humeur pendant six semaines, et maintenant ça : une salle d'attente vide, un écran muet, et un train qui n'avait manifestement pas connaissance de son propre horaire.
Elle avait regardé l'écran un moment, les bras croisés, la tête légèrement inclinée.
Puis elle s'était assise, avait sorti son téléphone, avait cherché le réseau, ne l'avait pas trouvé, l'avait reposé sur sa cuisse.
Sa robe, blanche à petites fleurs bleues, s'était froissée au niveau des genoux pendant le trajet en car. Elle avait remonté ses cheveux en un geste rapide, un chignon provisoire retenu par un crayon qu'elle avait trouvé au fond de sa poche, puis elle avait laissé retomber quelques mèches sur ses tempes. Elle regardait l'écran avec cette expression particulière qui mélange la résignation et l'ironie, l'expression des gens qui ont appris à ne pas trop compter sur les choses.
C'est à ce moment-là que Matéo était entré.
Il avait poussé la porte avec trop d'énergie, un réflexe agricole inadapté à la légèreté d'une porte vitrée, et le battant avait failli aller cogner contre le mur. Il l'avait rattrapé d'une main, un peu trop tard pour que ça soit élégant. Il avait vingt-deux ans et la carrure de quelqu'un qui déplace des choses lourdes depuis l'adolescence, des épaules larges sous la chemise verte, des avant-bras brûlés par le soleil jusqu'au pli du coude, les mains marquées, les cheveux bruns aplatis par une casquette qu'il avait ôtée en entrant, comme si c'était une église.
Il avait regardé la salle d'attente.
Il avait regardé l'écran.
Puis, presque malgré lui, il avait regardé Laure.
Et quelque chose s'était produit dans sa poitrine, quelque chose de désordonné et de légèrement pénible, comme si un engrenage venait de lâcher à l'intérieur de lui. Il n'aurait pas su le nommer. Il avait la pratique des veaux nouveau-nés, des brebis en gestation, des pannes de moteur à l'aube, mais pas celle-ci, pas ce genre-là de dérèglement.
Il avait choisi le banc le plus éloigné du sien et s'était assis avec la raideur d'un garçon qui essaie de ne pas avoir l'air de regarder quelqu'un.
Il regardait l'écran.
L'écran bégayait.
Laure avait perçu son entrée sans lever les yeux. Elle avait noté, en périphérie : grand, maladroit, chemise verte, casquette ôtée, banc du fond. Elle avait souri intérieurement sans que ça se voie. Il y avait quelque chose d'attendrissant dans cette façon d'entrer dans une pièce comme si on risquait d'y casser quelque chose.
Trois minutes passèrent.
L'écran clignotait.
Le distributeur ronronnait.
Dehors, rien ne bougeait.
C'est elle qui parla.
"Il est en retard de combien ?"
Sa voix était calme, pas agressive, pas particulièrement aimable non plus, juste une question posée dans l'air chaud de la salle.
Matéo se redressa légèrement. "Je sais pas. J'ai vu marqué dix-sept heures sur le site ce matin. Mais le site..." Il désigna l'écran d'un geste vague, comme si l'écran se chargeait lui-même d'illustrer l'inutilité du site.
"Le site ne dit rien de sûr."
"Voilà."
Silence.
Puis Matéo, à contrecœur de lui-même : "Vous attendez quelqu'un ?"
"Non. Je prends le train." Elle hésita une seconde. "Enfin, c’est l’idée."
"C’est l’idée", répéta-t-il, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à une tentative d'humour, pas tout à fait réussie, mais sincère. "Moi j'attends quelqu'un. Un stagiaire. Agricole."
"Ah." Laure le regarda franchement pour la première fois. Il soutint son regard deux secondes, puis ses yeux retournèrent vers l'écran. Elle nota : mâchoire carrée, peau brune, une petite cicatrice au menton qui pouvait venir d'une chute ou d'une lame de couteau de poche, les deux hypothèses lui semblaient également plausibles. "Vous avez une ferme ?"
"J'ai repris celle de mes grands-parents. Des moutons."
"C'est bien."
"C'est du travail."
Il avait dit ça simplement, sans se plaindre, et Laure trouva cette simplicité plus éloquente que n'importe quelle confidence. Elle décroisa les bras, s'appuya au dossier du banc. "Je sors d'une colonie de vacances. Monitrice. Six semaines, trente-deux enfants."
"C'est du travail aussi."
"C'est du travail aussi", dit-elle, et cette fois ils se regardèrent tous les deux, et quelque chose de léger passa entre eux, quelque chose qui n'avait pas encore de nom mais qui était déjà là.
Matéo remit sa casquette. L'enleva. La posa sur ses genoux.
À dix-huit heures moins le quart, le téléphone de Laure trouva brièvement le réseau : le train était supprimé. Pas retardé. Supprimé. Elle lut le message deux fois, posa le téléphone sur ses genoux, regarda le plafond un moment avec une expression neutre.
"Supprimé", dit-elle.
Matéo consulta le sien. "Le stagiaire aussi. Il ne viendra plus que la semaine prochaine."
Ils restèrent assis chacun de leur côté à considérer la situation dans un silence qui était devenu, sans qu'ils s'en rendent compte, un silence partagé plutôt que deux silences séparés.
"Vous avez où dormir ?" demanda Matéo, et dès qu'il eut posé la question il sentit le rouge lui monter au visage, parce que ça ressemblait à quelque chose qu'il n'avait pas voulu dire, ou plutôt à quelque chose qu'il avait voulu dire sans vouloir que ça s'entende comme ça.
Laure le regarda avec une curiosité tranquille. "Non."
"La ferme est grande. Il y a une chambre d'appoint. C'est pas... c'est propre."
Il s'était arrêté là, incapable d'aller plus loin, les mots s'étaient taris net, et il fixait ses propres mains sur sa casquette comme si elles lui avaient fait quelque chose.
Laure prit quelques secondes. Pas parce qu'elle hésitait vraiment, mais parce qu'elle appréciait, sans le formuler, la maladresse absolue de la proposition, sa gaucherie qui excluait toute arrière-pensée calculée. Il y avait des garçons qui proposaient des choses comme ça avec un sourire en coin. Lui proposait ça avec l'air d'un homme qui vient de faire tomber quelque chose de précieux sur le sol et attend de voir si ça s'est cassé.
"D'accord", dit-elle.
Il leva les yeux.
"Si c'est pas trop de dérangement."
"C'est pas de dérangement", dit-il, et ça sonnait vrai, d'une vérité un peu trop vive, un peu trop nue, il s'en rendit compte et regarda ailleurs.
Ils sortirent dans le soleil du soir, qui avait perdu un peu de sa brutalité mais pas encore sa chaleur, et Matéo prit la valise de Laure avant qu'elle ait eu le temps de protester, avec un réflexe d'évidence, comme on déplace un seau ou une balle de foin. Elle le laissa faire et suivit avec les deux sacs à dos, et ils traversèrent le parvis de briques jusqu'au parking où la 205 attendait, blanche et cabossée, avec sur le capot une tache de rouille en forme de continent imaginaire.
Matéo ouvrit le coffre, qui résista, qu'il dut forcer du genou, et Laure déposa ses sacs sur ce qui restait de la banquette arrière, ou plutôt sur l'amas de foin, de ficelle de ballots et de documents agricoles froissés qui avait remplacé la banquette.
"La banquette arrière ?" dit-elle.
"Elle a... elle a eu un accident de botte de paille."
Laure regarda l'intérieur de la voiture, les cartons en équilibre, la ficelle orange, le brin de foin planté dans la climatisation qui n'existait pas, et elle rit. Franchement, le rire d'une fille qui trouve les choses vraiment drôles, les épaules qui bougent, la tête qui se renverse légèrement en arrière.
Matéo la regarda rire.
Il sentit de nouveau cet engrenage lâche dans sa poitrine, mais plus fort cette fois, plus haut, jusqu'à la gorge presque.
Il ne dit rien.
Il fit le tour de la voiture, ouvrit sa portière, s'installa au volant, et quand Laure s'assit à côté de lui en posant ses genoux légèrement tournés vers lui, il se concentra très précisément sur le démarrage, sur le levier de vitesse, sur la route qui commençait au bout du parvis et montait vers les collines.
La 205 tressauta deux fois avant d'accepter de rouler.
Dehors, la gare rapetissait dans le rétroviseur, ses briques rouges dans la lumière du soir, ses trois portes fermées sur le quai vide, l'écran muet à l'intérieur qui continuait de clignoter pour personne.
Le train n'arriverait pas.
Autre chose avait commencé.
Chapitre deux : Ce que l’eau froide révèle.
La ferme était apparue au bout d'un chemin de terre qui montait entre deux haies de buis taillés haut, et Laure avait retenu sa surprise.
Elle s'attendait à quelque chose de délabré, de provisoire, dans le genre de la 205 : une cour envahie par l'herbe, des volets qui pendent, des outils rouillés contre un mur. Elle avait eu tort. La cour était propre, le gravier ratissé, les bâtiments blanchis à la chaux avec cette netteté particulière des endroits où quelqu'un vit seul et range les choses non par habitude sociale mais par nécessité intérieure.
L’habitation était ancienne, pierres et tuiles, avec une façade sobre où aucune plante grimpante n'avait été autorisée à déborder. À sa droite, une ancienne grange avait été réaménagée en habitation et intégrée, une construction plus récente avec de petites fenêtres rectangulaires et un toit neuf qui contrastait légèrement avec le reste. À gauche, la bergerie, longue et basse, et derrière, un hangar métallique où l'on devinait la silhouette d'un tracteur, d'une remorque et des engins agricoles sur lesquels laure était incapable de mettre un nom.
Au centre de la cour, contre le rocher qui formait la limite naturelle de la propriété, l'eau coulait.
Un filet continu, qui sortait d'une fissure dans le roc et tombait dans un bassin de pierre taillée en demi-lune, avec un muret haut d'une trentaine de centimètres, le bord poli par des décennies de mains appuyées dessus. L'eau débordait en silence par une encoche ménagée dans le muret et disparaissait dans une rigole entre les graviers.
Matéo avait sorti la valise du coffre, pris les sacs à dos avant que Laure ait pu protester, et l'avait faite entrer dans la maison sans cérémonie. L'intérieur sentait la cire froide, la laine et quelque chose de végétal, une odeur propre et un peu sévère qui allait avec les murs blanchis et le carrelage ancien de couleur ocre.
"La chambre d'appoint est là", avait-il dit en poussant une porte au bout du couloir.
La pièce était petite, le lit étroit, avec un couvre-lit à carreaux bleus et blancs tiré avec soin. Une fenêtre donnait sur le pré du bas, où une dizaine de brebis paissaient dans l'ombre des chênes. Matéo avait posé les sacs contre le mur, ouvert la fenêtre d'un geste précis, et s'était retourné vers elle avec cette expression qu'il avait, un peu contractée, un peu aux aguets de lui-même.
"C'est bien", avait dit Laure, et elle le pensait.
"La salle de bain est en face. Je dois aller aux brebis, c'est l'heure." Il avait désigné vaguement la direction de la bergerie. "Je serai rentré dans une heure, une heure et demie."
Il était reparti avant qu'elle ait pu répondre, ses pas lourds dans le couloir, la porte de la cour qui se refermait avec un bruit sourd.
Laure était restée un moment à la fenêtre.
Les brebis bougeaient lentement dans le pré. Le silence avait une texture ici, différente de celle de la gare, moins vide, plus plein d'une rumeur de fond : insectes, feuilles, l'eau du bassin. Elle s'assit sur le lit, testa le matelas du plat de la main, laissa son regard courir sur les murs.
Puis elle explora.
Pas par indiscrétion, ou pas seulement. Plutôt parce que les objets d'une maison racontent ce qu'une conversation de trois heures ne dit pas encore, et qu'elle avait envie de savoir.
Dans le couloir, des photos encadrées. Des grands-parents, à en juger par les vêtements et les couleurs un peu passées du tirage : une femme forte et riante devant le bassin, un homme avec les mêmes épaules que Matéo, en plus courbé, avec un chapeau de paille. Une photo de baptême, un bébé dans les bras d'une femme jeune, deux adultes derrière qui souriaient avec la raideur des gens peu habitués aux appareils photo. Matéo enfant sur un tracteur, les deux mains sur le volant, l'air très sérieux, six ou sept ans peut-être.
Aucune photo récente.
Dans la cuisine, un seul couvert sur l'égouttoir. Une seule tasse retournée sur un torchon. Un seul verre. Elle ouvrit distraitement un placard, deux assiettes, deux bols empilés, et tout le reste en unique exemplaire : une casserole, une poêle, une planche à découper. Le réfrigérateur contenait du fromage de brebis dans un torchon noué, des légumes du jardin, une bouteille d'eau, deux bières.
Deux bières seulement.
Pas de provision pour une vie sociale, pas pour une vie partagée. Juste ce qu'il fallait pour lui, et avec parcimonie.
Laure referma le réfrigérateur doucement, comme pour ne pas déranger quelque chose.
Elle retourna dans le couloir, jeta un œil au salon, une pièce sobre avec une table en bois et deux fauteuils devant une cheminée, des livres sur une étagère, rien d'ostentatoire, rien qui soit là pour être montré. La maison tout entière avait l'air d'un endroit où personne ne venait, non par tristesse, mais par habitude accumulée, par une solitude si ancienne qu'elle n'était plus vécue comme telle, juste absorbée dans le rythme des journées.
Elle pensa à lui, à la gare, à la façon dont il avait du mal à parler.
Dehors, la chaleur était encore pleine, lourde, presque tactile. Elle s'avança dans la cour, les graviers sous ses sandales, et s'arrêta devant le bassin. L'eau coulait, claire et régulière, et rien qu'au bruit elle sentait la fraîcheur qui montait de la pierre.
Elle tendit la main, laissa l'eau couler sur ses doigts.
Glacée. Vraiment glacée, de cette froideur des sources souterraines qui n'ont jamais croisé le soleil.
Elle regarda autour d'elle. La cour était vide. La bergerie, fermée, silencieuse. Le hangar, sa porte tirée à moitié. Aucun signe de Matéo, parti sans doute dans un des prés du bas, de l'autre côté de la haie. Les brebis qu'elle voyait depuis la fenêtre broutaient toujours, sans gardien visible.
Elle n'avait pas vraiment pris de décision. Les bretelles de sa robe étaient déjà dans ses doigts avant qu'elle ait conscience de les y avoir portées, et le tissu avait glissé d'un coup, retenu au niveau des hanches par la légère résistance de la ceinture.
L'air sur sa peau fut immédiat, chaud mais plus libre.
Elle ne portait rien en dessous. Sa poitrine était petite et ferme, les mamelons déjà réveillés par le contraste entre la chaleur de l'air et la fraîcheur qui montait de l'eau. Elle se pencha sur le bassin, cueillit l'eau dans ses deux paumes jointes et l'envoya sur son visage, sur son cou, et le choc du froid fut si net, si physiquement précis, qu'elle poussa un son court, entre le rire et le soupir.
Elle recommença.
L'eau coulait le long de sa gorge, entre ses seins, suivait la courbe du sternum, s'émiettait sur le ventre. Elle passa la paume sur sa peau pour l'étaler, pour prolonger le froid, et fit courir ses doigts lentement sur ses seins, doucement d'abord, puis avec une pression plus franche sur les mamelons qui s'étaient contractés, durs et nets sous la caresse de ses doigts.
Elle ferma les yeux une seconde.
Le bruit que fit le panier en tombant fut d'abord une énigme. Un claquement sur les graviers, un rebond, puis le silence.
Elle ouvrit les yeux.
Matéo était à cinq mètres, sorti de la bergerie par une porte latérale qu'elle n'avait pas remarquée, et il était immobile. Le panier de légumes avait roulé à ses pieds, quelques tomates éparpillées sur le gravier, et lui ne les regardait pas. Il la regardait, elle, avec une fixité totale et involontaire, celle d'un homme qui n'a pas eu le temps de décider de regarder ou de ne pas regarder, que la réalité a simplement percuté de front.
"Oh", dit Laure.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine, les paumes à plat sur ses seins, et sentit que son visage s'était coloré, moins de gêne que d'autre chose, quelque chose de moins simple.
"Je suis désolée, je pensais que..."
"Non." Matéo avait bougé enfin, s'était baissé pour ramasser le panier avec des gestes qui n'avaient rien de coordonné. "C'est pas grave." Il se redressa. Ses yeux, qui avaient cherché le sol, revinrent vers elle malgré lui, puis repartirent, puis revinrent encore. Il ouvrit la bouche, la referma.
Puis il dit, d'une voix posée et absolument dépourvue de calcul : "C'est pas grave. Vous êtes si belle."
La phrase tomba entre eux dans le silence de la cour.
Laure le regarda. Il n'avait pas baissé les yeux en le disant, c'était ça qui était singulier : pas de clin d'œil, pas de sourire en coin, pas la moindre conscience de l'effet que ça pouvait produire. Juste le fait, énoncé comme un fait, avec la même économie qu'il devait mettre à dire "la brebis du coin est prête à agneler" ou "il va pleuvoir cette nuit". Une évidence constatée et transmise.
Quelque chose se déplaça dans la poitrine de Laure.
Elle éclata de rire. Un rire sincère qui lui prit le corps entier, qui la fit se redresser et du même mouvement remonter les bretelles de sa robe d'un geste maladroit, une main tenant le tissu pendant que l'autre cherchait la bretelle, et elle rit encore en bataillant avec la robe, et Matéo la regarda rire avec un air d'incompréhension totale mêlée de quelque chose qu'il n'identifiait pas, quelque chose de chaud et d'un peu douloureux.
Elle avait de nouveau la robe sur elle.
Elle avait le visage encore mouillé.
Et ses yeux, en descendant vers lui, avaient fait une brève halte sur le jean qu'il portait, sur ce qui tendait le denim au-dessus de la cuisse droite avec une évidence qui n'avait rien d'ambigu. Elle détourna le regard immédiatement, mais le rouge lui monta aux joues à son tour, et cette fois c'était moins du trouble que de la surprise, la surprise d'être surprise elle-même.
Matéo avait repris son panier. Il examinait les tomates une par une comme si leur état requérait toute son attention.
"J'allais faire une salade", dit-il enfin. "Si vous voulez manger."
"Je veux bien vous aider."
"Vous savez faire une salade ?"
"J'ai passé six semaines à m’occuper de trente-deux enfants."
Il hocha la tête, comme si c'était une qualification suffisante et raisonnable, et se dirigea vers la porte de la maison. Elle le suivit, à un pas derrière, et vit à la façon dont ses épaules s'étaient légèrement décrispées qu'il respirait de nouveau normalement.
L'eau continuait de couler dans le bassin, derrière eux.
Le soleil descendait sur les prés.
Chapitre trois : Ce que la nuit commence
La salade prit du temps, parce qu'ils n'étaient pas encore à l'aise dans le même espace restreint.
Matéo coupait les tomates avec une concentration excessive. Laure lavait les feuilles de roquette sous le filet d'eau froide et cherchait où les poser. Ils se croisaient devant l'évier, devant le plan de travail, avec des "pardon" et des "non, vas-y" qui meublaient le silence sans vraiment le remplir. La cuisine sentait le thym frais et l'huile d'olive, et dehors la lumière virait à l'or pâle sur les prés.
Ils s'installèrent à la table, face à face.
La conversation commença par des choses sans importance, le genre de choses qu'on dit quand on ne sait pas encore ce qu'on peut dire. Le temps qu'il ferait demain. Le prix du fourrage. Les enfants de la colonie, une anecdote que Laure raconta à moitié, qui fit sourire Matéo sans qu'il rie vraiment. Ils mangeaient lentement, versaient l'huile, rompaient le pain, et entre chaque échange il y avait des silences qui n'étaient plus tout à fait inconfortables.
Puis la conversation se déplaça, imperceptiblement, vers des territoires un peu moins neutres.
"Tes parents sont loin ?" demanda Laure.
"Lyon. Mon père est comptable." Il dit ça sans amertume, mais avec une concision qui suggérait que le sujet avait été épuisé depuis longtemps. "Ils sont venus une fois depuis que j'ai repris la ferme. Ma mère a eu peur des brebis."
Laure sourit. "Et tu vis seul ici depuis combien de temps ?"
"Deux ans. Deux ans et demi."
"C'est long."
"On s'y fait."
Il avait dit ça en regardant son assiette, et elle perçut dans ces quatre mots tout ce qu'ils contenaient sans le dire : les matins sans voix, les repas avec un seul couvert, les soirées où l'on finit par ne plus allumer la radio parce que le silence est devenu plus honnête.
"Et il n'y a personne ?" dit-elle, et elle prit soin de laisser la question légère, presque anodine.
Il leva les yeux. "Non."
"Personne du tout ?"
"Il y a eu une fille, au lycée." Un temps. "C'est loin."
Il tendit la main vers la corbeille à pain, et ses doigts frôlèrent ceux de Laure qui cherchait la même chose au même moment. Ils se retirèrent tous les deux simultanément, puis Matéo prit le pain et le lui passa, et leurs doigts se touchèrent une seconde dans le transfert, à peine, la chaleur sèche de sa paume contre le bout de ses doigts à elle, et ni l'un ni l'autre n'en fit mention.
"Et toi ?" dit-il.
Laure mâcha lentement, but une gorgée d'eau. "Il y a eu quelqu'un pendant un an et demi. On s'est séparés en janvier." Elle réfléchit une seconde. "C'était pas vraiment une erreur, c'était juste pas assez. Pas assez de quelque chose, je saurais pas dire quoi exactement."
"Pas assez de quoi ?"
La question l'étonna, sa franchise tranquille, le fait qu'il ne l'ait pas laissée s'en sortir avec la formule vague.
"Je sais pas. De silence, peut-être. Il remplissait tout le temps l'espace. Avec des mots, avec des projets, avec du bruit." Elle regarda le bassin par la fenêtre, qui brillait encore dans la lumière du soir. "J'aime le silence quand il est habité par quelque chose."
Matéo ne répondit pas. Mais il la regardait, et dans ce regard elle trouva exactement ce dont elle avait parlé : un silence habité.
Ils finirent le repas sans forcer la conversation davantage.
Matéo débarrassa. Laure essuya. Ils travaillèrent côte à côte dans la cuisine avec une aisance qui s'était installée sans qu'ils l'aient organisée, et quand tout fut rangé ils restèrent un moment appuyés contre le plan de travail, sans raison particulière de bouger.
C'est Laure qui parla la première.
"Tout à l'heure, au bassin."
Matéo ne bougea pas, mais quelque chose se contracta légèrement dans sa mâchoire.
"Je voulais juste avoir froid", dit-elle. "Je pensais vraiment que tu étais loin."
"Je sais."
"Ça t'a fait quoi ?"
La question était directe, et elle le regardait bien en face en la posant. Il tourna la tête vers elle, puis la détourna vers la fenêtre. L'eau du bassin brillait dans le crépuscule.
"J'ai pas su où mettre les yeux", dit-il enfin. "Et en même temps je pouvais pas les mettre ailleurs."
"Oui." Elle laissa passer quelques secondes. "Moi j'ai eu honte d'abord. Mais c'était pas vraiment de la honte."
"C'était quoi ?"
Elle réfléchit sérieusement à la question. "Je sais pas encore."
Un silence.
"Ce que tu m'as dit", reprit-elle. "Que j'étais belle. Tu l'avais pas préparé."
"Non."
"C'est pour ça que c'était bien."
Il la regarda. Elle soutint son regard une seconde, deux secondes, puis dit très calmement, avec cette légèreté qui mettait tout le monde à l'abri : "Tu veux les revoir ?"
Matéo ne répondit pas.
Il la regarda dans les yeux, seulement ça, et dans ses yeux il y avait quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, quelque chose qui n'avait pas de bord, pas de calcul, pas de distance. Un regard d'avant les mots, d'avant les stratégies, le regard d'un homme qui ne sait pas encore se défendre contre ce qu'il ressent et ne cherche pas à le faire.
Laure le reçut en plein.
Elle baissa les bretelles de sa robe.
Lentement cette fois, sans l'accident du bassin, sans la surprise : un geste conscient et simple, les deux bretelles glissant sur ses épaules, le tissu qui descendit et s'arrêta sur ses hanches. Elle ne se couvrit pas. Elle resta là, dans la lumière jaune de la cuisine, et le laissa regarder.
Ses seins étaient petits et ronds, la peau plus claire que le reste, les mamelons sombres et légèrement dressés dans l'air de la pièce. Elle ne souriait pas. Elle ne posait pas. Elle était juste là, présente, avec cette simplicité particulière des gens qui habitent leur corps sans s'y débattre.
Matéo regardait.
Ses mains, posées à plat sur le plan de travail, s'étaient immobilisées. Sa respiration avait changé de rythme, perceptiblement, une respiration plus lente et plus profonde, comme s'il avait besoin de plus d'air que d'habitude.
Plusieurs secondes passèrent.
Puis Laure dit, avec une douceur tranquille : "Je crois qu'il est temps d'aller se coucher."
Elle remonta les bretelles. Posa la main une seconde sur l'avant-bras de Matéo, la pression légère et brève d'une promesse non formulée. Puis elle sortit de la cuisine.
Il entendit ses pas dans le couloir.
La porte de la chambre d'appoint, fermée doucement.
Il resta encore un moment les mains à plat sur le plan de travail, les yeux sur la fenêtre noire, l'eau du bassin invisible maintenant mais audible, son bruit régulier dans le silence de la ferme.
***
La chambre de Matéo était à l'autre bout du couloir.
Il s'y rendit sans allumer, se déshabilla dans l'obscurité par habitude, posa sa chemise sur la chaise, défit son jean qu'il laissa sur le sol, et s'allongea sur le dos sur les draps avec un soupir qui était moins de fatigue que de trop-plein.
Il regardait le plafond.
De l'autre côté de la cloison, rien. Peut-être le froissement discret d'un tissu, peut-être rien du tout.
***
Dans la chambre d'appoint, Laure avait posé sa robe sur le dossier de la chaise et s'était allongée en sous-vêtements sur le couvre-lit à carreaux bleus et blancs. La fenêtre était restée entrouverte. Un air tiède entrait par intermittence, portant l'odeur de l'herbe sèche et, très loin, le bêlement d'une brebis.
Elle avait les yeux ouverts dans le noir.
Elle pensait à lui. À ses mains sur le plan de travail. À la façon dont il avait regardé, avec cette intensité sans arrogance, sans revendication.
Sa main descendit sur son ventre, s'arrêta sur l'élastique de sa culotte.
***
Matéo avait fermé les yeux, et elle était revenue aussitôt, complète, lumineuse sous la lumière jaune de la cuisine, ses épaules minces, ses seins nus, et ce regard qu'elle avait eu, direct et sans fard. Il sentait encore la pression de ses doigts sur son avant-bras, cinq points de chaleur légère, et ce souvenir-là était presque insupportable de précision.
Sa main se referma sur lui.
Il était déjà dur, d'une dureté ancienne qui datait du bassin et n'avait fait que s'accroître depuis, et le premier mouvement de sa paume fut lent, presque précautionneux, comme s'il voulait durer, comme s'il voulait que cette image dure.
***
Laure avait fait glisser sa culotte sur ses hanches, sur ses cuisses, l'avait ôtée d'un mouvement du pied. Elle était nue sur le couvre-lit, et l'air de la fenêtre courait sur sa peau avec une douceur qui lui fit fermer les yeux.
Elle pensait à son regard.
À cette lueur dans ses yeux qui n'avait pas de nom exact, qui était quelque chose entre l'adoration et la stupeur, quelque chose qui lui avait fait l'effet d'une main posée sur elle sans la toucher.
Ses doigts s'approchèrent lentement. Elle prit son temps, glissa les paumes sur ses seins d'abord, les mamelons qui durcirent sous la pression douce, et descendit progressivement, la paume à plat sur le ventre, l'intérieur des cuisses, et enfin au centre, là où elle était déjà chaude et humide, depuis un moment déjà, depuis la cuisine peut-être, ou depuis le bassin, elle n'aurait su dire exactement quand ça avait commencé.
Elle effleura d'abord, du bout de deux doigts, un frôlement lent sur les lèvres, patient, qui apprit la géographie de son propre désir comme si elle le découvrait ce soir-là sous une lumière nouvelle.
***
Matéo pensait à sa voix. "Tu veux les revoir ?" La légèreté avec laquelle elle avait dit ça, cette façon de rendre possible quelque chose qu'il n'aurait pas osé formuler de lui-même. Sa main se mouvait lentement sur lui, la prise ferme mais sans urgence, les yeux fermés sur son image à elle, et il sentait monter dans son bas-ventre une chaleur qui n'était pas seulement physique, qui tenait à autre chose, à ce qu'il ne comprenait pas encore tout à fait de ce qui lui arrivait depuis six heures de l'après-midi dans une salle d'attente.
Il accéléra légèrement. Sa respiration se fit plus courte.
***
Laure glissa un doigt en elle, lentement, le plia vers l'avant, trouva le point précis qui fit monter en elle un souffle chaud, et maintint une pression douce pendant que le pouce trouvait le clitoris. Elle bougea la hanche un peu, imperceptiblement, un mouvement involontaire, et mordit légèrement l'oreiller sous sa joue pour contenir un son.
Elle pensait à ses mains. À leur taille, à leur peau sèche et brûlée. Elle imaginait leur poids sur elle.
Un deuxième doigt rejoignit le premier.
***
Le plafond de la chambre de Matéo n'existait plus.
Il n'y avait que l'image : ses seins sous la lumière, ses épaules, l'ovale de son visage dans le noir de la cour pendant le trajet vers la maison. Sa main se déplaçait maintenant avec une régularité précise, le pouce sur le frein, les doigts refermés, le rythme qui s'était trouvé et ne cherchait plus, et il sentait tout se concentrer dans son bas-ventre avec une acuité qui rendait les choses simples et nettes.
Il pensa à ses doigts sur son bras.
Il pensa à sa voix.
Il laissa échapper un souffle entre ses dents.
***
Laure avait les cuisses légèrement écartées, les talons posés sur le couvre-lit, la main qui travaillait maintenant avec une régularité qui creusait en elle des vagues de plus en plus profondes. Elle sentait tout se resserrer, un resserrement qui partait du centre et gagnait les cuisses, les reins, une tension qui avait quelque chose de presque douloureux avant de n'être plus que pur, et elle pensa à lui de l'autre côté de la cloison, à son souffle, à ses mains, et ce fut suffisant.
L'orgasme vint en silence, parce qu'elle le voulut silencieux, mais il fut long et complet, une vague qui se brisa en plusieurs fois, et sa main continua jusqu'au bout, lente à la fin, accordée à ce qui se retirait en elle comme la mer.
Elle resta immobile quelques secondes, la paume à plat entre ses cuisses, les yeux fermés sur le noir.
***
De l'autre côté de la cloison, Matéo sentit quelque chose dans l'air de la maison, quelque chose qui n'avait pas de cause explicable, juste une variation infime de la qualité du silence, et ça suffit.
Il laissa aller.
Les muscles de ses cuisses se contractèrent, ses reins se soulevèrent légèrement du matelas, et l'orgasme le traversa avec la force simple et entière des choses longtemps attendues, dans un souffle court qu'il étouffa contre son propre poing, et puis plus rien, juste la main qui s'immobilisait, le plafond qui revenait, et la respiration qui reprenait son cours.
***
Laure remit sa culotte dans le noir, tira le couvre-lit sur elle, et ferma les yeux.
Elle souriait légèrement, sans raison qu'elle aurait su formuler.
Dans la chambre voisine, Matéo s'était retourné sur le côté. Son bras était replié sous sa tête. Il regardait le rectangle pâle de la fenêtre, le ciel noir de la campagne, les premières étoiles.
Il ne pensait plus à rien de précis.
Il était simplement là, dans une maison qui contenait quelqu'un d'autre pour la première fois depuis longtemps, et cette pensée était si nouvelle et si douce qu'il s'endormit dessus sans s'en apercevoir.
Chapitre quatre : Ce qu'on laisse et ce qu'on emporte
Le petit déjeuner avait la douceur tranquille des choses qui n'ont pas encore conscience d'être les dernières.
Matéo avait préparé le café avant qu'elle soit levée, et quand Laure était apparue dans la cuisine, les cheveux défaits, pieds nus sur le carrelage, il avait posé une tasse devant elle avec la précision silencieuse d'un homme qui a réfléchi à ce geste pendant qu'il attendait que l'eau bouille. Elle avait souri sans rien dire et s'était assise en tirant sa robe sur ses genoux.
Dehors, le matin était frais. Une brume légère traînait sur les prés du bas, et les brebis y étaient des formes grises et lentes, presque abstraites.
"Tu dors bien, à la ferme ?" dit Matéo.
"Très bien." Elle enlaça sa tasse des deux mains. "Le silence est différent ici. Il a de la matière."
Il la regarda par-dessus sa tasse, avec cet air d'attention totale qu'il avait, cette façon d'écouter les gens comme si leurs mots méritaient d'être pesés avant de répondre. "C'est les bêtes. On entend toujours quelque chose sans que ce soit du bruit."
"C'est exactement ça."
Ils mangèrent du pain avec du miel que Matéo avait sorti d'un pot sans étiquette, un miel sombre et épais qui sentait le thym et la garrigue. Elle lui demanda d'où il venait. Il lui expliqua : un apiculteur du village d'en bas, un vieil homme qui lui en donnait deux pots par an en échange de rien, juste parce que les brebis de Matéo aidaient à polliniser pour ses ruches en paissant dans les prés alentour.
"Tout est lié ici", dit Laure.
"Tout finit par l'être."
La conversation allait ainsi, par petites touches, chacun posant une pierre, l'autre la recevant et en posant une à côté, et l'édifice qui se construisait n'avait pas de nom mais il était solide et réel. Matéo raconta ses grands-parents, leur façon de travailler la terre sans jamais s'en plaindre, l'été où il avait douze ans et où son grand-père lui avait appris à distinguer une brebis prête à agneler d'une brebis simplement fatiguée. Laure raconta sa mère, professeure de mathématiques dans un lycée de Montpellier, son père ingénieur souvent absent, sa décision de passer le concours d'institutrice parce qu'elle voulait une vie à taille humaine, des enfants petits, des villages, des choses concrètes.
"Tu veux rester en ville ?" demanda Matéo.
"Non. Enfin, pour l'instant j'ai pas le choix. Mais non, c'est pas ce que je veux."
Il hocha la tête lentement.
Le téléphone de Laure vibra sur la table.
Elle le retourna, jeta un œil distrait, et son visage changea. Pas dramatiquement, pas un effondrement, juste un léger affaissement, comme quand on pose quelque chose de lourd qu'on portait sans s'en rendre compte.
"Qu'est-ce qu'il y a ?" dit Matéo.
Elle posa le téléphone, les deux mains à plat sur la table. "Le rectorat. Aucun de mes vœux d'affectation n'a été accepté." Elle souffla lentement. "Je suis reçue au concours depuis juin, j'avais demandé des postes près de mon domicile mais..." Elle désigna le téléphone d'un geste vague. "Ils m'ont mise sur liste d'attente. Ce qui veut dire que je dois rentrer à Montpellier et attendre qu'un poste se libère, sinon je perds ma place."
"Tu dois partir quand ?"
"Le train de cet après-midi."
Le mot "train" tomba entre eux avec un poids particulier. La même gare, le même quai, le même écran qui bégayait. Sauf qu'aujourd'hui le train arriverait.
Matéo prit sa tasse, but une gorgée, reposa la tasse. Il ne dit rien, parce qu'il n'y avait rien à dire qui ne soit soit insuffisant, soit trop lourd, et qu'il le savait.
"Je vais préparer mes sacs", dit Laure.
***
La chambre d'appoint était petite et la valise prenait la moitié de l'espace disponible entre le lit et le mur. Laure pliait ses affaires avec le soin mécanique qu'on a quand on pense à autre chose, et elle pensait à hier soir, au bassin, à la cuisine, au silence de la maison quand elle s'était endormie avec le sourire.
Elle entendit un pas dans le couloir. Une hésitation devant la porte. Puis un coup léger.
"Je peux t'aider ?"
"Entre."
Matéo entra et resta près de la porte, les épaules un peu rentrées dans l'espace trop petit. Il regarda la valise à moitié pleine, la robe posée sur le lit, les affaires éparpillées, et il tendit la main vers les sacs à dos appuyés contre le mur pour les ramener près de la valise.
Ils se retrouvèrent de chaque côté du lit, lui avec les sacs, elle avec une chemise pliée entre les mains.
La chemise resta pliée.
Laure le regardait, et lui la regardait, et dans la lumière du matin qui entrait par la petite fenêtre il y avait quelque chose de suspendu, de fragile comme ce qui se tient juste avant une décision.
"Matéo."
"Oui."
"Je veux te laisser quelque chose." Elle posa la chemise sur le lit. "Pas pour me faire pardonner de partir. Juste parce que j'en ai envie."
Il ne bougea pas. Ses mains tenaient les anses d'un sac à dos et ne savaient plus très bien quoi faire de lui-même.
Elle contourna le lit, s'approcha de lui, prit le sac de ses mains et le posa contre le mur. Puis elle leva les yeux vers lui, ses mains remontèrent sur sa chemise, commencèrent à en défaire les boutons du haut, lentement, et il la laissa faire avec une immobilité qui n'était pas de la passivité mais de la stupeur, la stupeur de quelqu'un à qui arrive quelque chose qu'il n'a pas eu le temps d'imaginer.
Elle ouvrit sa chemise sur sa poitrine, posa les paumes sur sa peau, sentit sous ses doigts la chaleur et la fermeté des muscles, la légère rugosité d'une peau habituée au soleil, et elle sentit qu'il retenait sa respiration.
"Assieds-toi", dit-elle doucement.
Il s'assit sur le bord du lit.
Elle s'agenouilla devant lui, défit sa ceinture avec des gestes calmes, ouvrit le jean, et il l'aida maladroitement à le faire descendre sur ses cuisses, les mains qui ne savaient pas où se poser, qui finirent par atterrir de chaque côté de lui sur le couvre-lit, ouvertes, les doigts écartés.
Il était déjà dur, pleinement, sans ambiguïté, et quand elle referma la main sur lui pour la première fois il émit un son court et bas qui lui échappa sans qu'il le contrôle.
Elle prit son temps.
La main d'abord, lente, apprenait la forme de la verge le poids, la chaleur, et elle sentait sous sa paume les battements de son sang, réguliers et forts. Elle leva les yeux vers son visage : il regardait en bas, vers elle, avec une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue, quelque chose d'ouvert et de presque douloureux, les lèvres légèrement séparées, les mâchoires qui travaillaient.
Elle inclina la tête et prit le gland entre ses lèvres.
Sa respiration se bloqua.
Elle travailla lentement, les lèvres et la langue, alternant la pression et la légèreté, descendant progressivement, la main accordée au mouvement de la bouche, et elle entendait sa respiration qui se fragmentait au-dessus d'elle, des souffles courts qui revenaient en vagues. Ses grandes mains finirent par se poser dans ses cheveux, sans peser, sans guider, juste posées là, comme pour s'assurer qu'elle était réelle.
Elle accéléra.
Les cuisses de Matéo se raidirent de chaque côté d'elle. Un son montra dans sa gorge, étranglé, et ses doigts se resserrèrent légèrement dans ses cheveux châtains, involontairement, et Laure sentit qu'il était proche, très proche, et elle maintint le rythme, la pression, la chaleur, jusqu'à ce qu'il laisse aller un souffle long et rauque et se répande dans sa bouche, les reins soulevés du lit, les mains crispées, et puis plus rien, juste l'effondrement lent qui suivit, les épaules qui s'affaissèrent, les doigts qui s'ouvrirent dans ses cheveux.
Elle se releva, alla au lavabo de la salle de bain en face, revint.
Il était toujours sur le bord du lit, la chemise ouverte, le jean sur les genoux, et il la regardait avec un mélange d'hébétude et de quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, mais d'une reconnaissance si profonde qu'elle n'avait plus rien d'une politesse.
"Laure."
"Oui."
"Je veux..." Il chercha ses mots avec cette lenteur qui lui était propre. "Je veux te rendre quelque chose."
Elle le regarda une seconde, lut dans son visage la sincérité absolue de la demande, et sentit quelque chose se dissoudre dans sa poitrine, quelque chose qu'elle n'avait pas prévu de sentir ce matin.
"Tu sais comment ?" dit-elle doucement.
"Non."
"Alors je vais te montrer."
Elle remonta sur le lit, s'allongea, et fit glisser sa robe sur ses hanches. Il vint vers elle avec cette attention appliquée qu'il avait pour les choses qui comptaient, et elle prit ses mains, les guida, lui montra la pression, l'endroit, le rythme, sa voix basse et précise comme si elle lui expliquait quelque chose d'important qu'il devait retenir.
Il apprit vite, parce qu'il écoutait vraiment.
Sa bouche vint ensuite, maladroite au début, cherchant, et elle posa la main dans ses cheveux pour l'orienter sans brusquerie, et il s'ajusta, patient, attentif au moindre signe qu'elle lui donnait, à la pression de ses doigts, à la façon dont sa hanche bougeait légèrement sous lui. Il n'avait pas l'expérience, mais il avait mieux : il avait une concentration totale sur elle, une présence absolue, sans ego à satisfaire, sans performance à assurer.
Elle vint lentement, avec des vagues longues qui se construisirent et déferlèrent en silence, les doigts serrés dans les draps, la tête rejetée en arrière, et quand ce fut fini elle resta immobile un long moment, les yeux fermés sur le plafond blanc.
Puis elle dit, très bas : "C'était bien."
Il remonta à côté d'elle, s'allongea sur le dos, et ils restèrent là quelques minutes dans la lumière du matin, épaule contre épaule sur le couvre-lit à carreaux, sans se toucher autrement, à regarder le plafond ensemble.
Ce fut Laure qui se leva la première.
***
La 205 prit le chemin de la gare à treize heures trente.
Ils ne parlèrent presque pas pendant le trajet. Pas d'un silence gêné, plutôt d'un silence plein, de ceux qui contiennent plus que les conversations. Laure regardait le paysage par la vitre, les haies, les prés, les collines qui s'éloignaient derrière eux, et elle grava tout ça sans le vouloir, la couleur exacte de la pierre dans le soleil de juillet, l'odeur de foin chaud qui entrait par la vitre entrouverte.
Sur le quai, Matéo posa la valise et les sacs au pied du banc métallique.
Le train était annoncé dans huit minutes. L'écran fonctionnait, cette fois.
Ils se firent face.
Laure leva les yeux vers lui, et ce qu'elle vit dans son visage lui fit comprendre qu'il ne dirait rien, qu'il laisserait partir sans retenir, sans demander, parce que c'était dans sa nature de ne pas retenir les choses qui ne lui appartenaient pas. Cette générosité-là était si silencieuse qu'elle en était presque cruelle.
Elle se dressa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur une joue. Puis sur l'autre. Deux bises nettes, comme deux bons amis, et elle le fit consciemment, parce qu'elle savait que si elle posait les lèvres ailleurs elle ne monterait pas dans ce train.
"Merci pour la chambre", dit-elle.
"De rien."
"Et pour le miel."
Un sourire bref traversa son visage. "De rien."
Le train entra en gare avec un bruit de ferraille et d'air comprimé. Les portes s'ouvrirent. Laure prit sa valise, ses sacs, et monta sans se retourner, parce qu'elle savait ce qu'elle verrait si elle se retournait et qu'elle ne pouvait pas se le permettre.
***
Matéo resta sur le quai jusqu'à ce que le train disparaisse au bout de la ligne droite, derrière les platanes, et puis encore un peu, les mains dans les poches, à regarder les rails qui brillaient dans le soleil de l'après-midi.
Il rentra à la ferme.
La 205 fit le chemin seule, ou presque : il conduisit sans penser à la route, les yeux sur le bitume, les mains sur le volant, et le chemin de terre qui montait entre les haies de buis lui parut plus long que d'habitude, comme si la distance avait changé de nature.
Dans la cour, l'eau coulait dans le bassin.
Il s'arrêta devant, les bras le long du corps, et regarda l'eau un moment. Elle coulait comme elle avait toujours coulé, régulière et froide, indifférente à ce qui s'était passé la veille et à ce qui ne se passerait plus.
Il entra dans la maison.
Dans la chambre d'appoint, le couvre-lit à carreaux bleus et blancs était tiré avec soin, les oreillers replacés, rien de travers, rien d'oublié. Laure avait tout remis en ordre avant de partir, avec cette discrétion de quelqu'un qui ne veut pas peser.
Il resta dans l'encadrement de la porte quelques secondes.
Puis il referma la porte, alla à la bergerie s'occuper des brebis, parce que c'était l'heure et que les brebis, elles, n'attendaient pas.
Le soleil descendit sur les collines.
La ferme était silencieuse comme elle l'avait toujours été, avec la même eau, les mêmes prés, les mêmes bêtes.
Juste un peu plus silencieuse qu'avant, d'un silence qui avait maintenant la forme précise de quelqu'un.
Chapitre cinq : Ce qui revient
Le mois d'août passa sur la ferme comme il passait chaque année, avec sa chaleur sèche et ses journées longues qui se ressemblaient sans se répéter tout à fait.
Matéo fauchait le regain, rentrait le foin, réparait ce qui cassait, nourrissait ce qui vivait. Il y avait toujours quelque chose à faire, et c'était bien ainsi, parce que quand les mains travaillent l'esprit peut errer sans trop de dégâts. Il errait. Il revenait toujours au même endroit, à une fille aux cheveux châtains dans la lumière jaune d'une cuisine, à deux bises sur les joues sur un quai de gare, à la façon dont le train avait disparu derrière les platanes.
Il n'avait pas son numéro. Il ne le lui avait pas demandé, parce qu'au moment où il aurait pu le faire il n'avait pas encore compris que c'était nécessaire, et ensuite il était trop tard.
Le bassin coulait dans la cour. Les brebis paissaient. Les nuits étaient chaudes et le ciel très noir sur les collines, sans pollution lumineuse pour en atténuer la profondeur.
Un soir de la mi-août, vers vingt-deux heures, son téléphone vibra sur la table de la cuisine.
Un numéro masqué. Un message court.
J'espère que les brebis vont bien. L.
Il resta longtemps à regarder ce message, le pouce au-dessus du clavier, sans trouver quoi répondre qui soit à la hauteur de ce qu'il ressentait en le lisant. Il finit par écrire : Elles vont bien. Puis il ajouta, après une hésitation : Toi ?
La réponse ne vint pas ce soir-là.
Elle ne vint pas les jours suivants non plus.
Il rangea le téléphone, reprit le cours de ses journées, et ne reparla de rien à personne parce qu'il n'y avait personne à qui en parler. Mais le message resta là, dans sa poche, comme un caillou tiède qu'on n'arrive pas à reposer.
***
La rentrée des classes arriva avec ses matins plus frais et ses lumières obliques sur les prés.
Le maire du village, un homme trapu aux moustaches grises qui s'appelait Fernand et gérait la commune depuis vingt ans avec l'entêtement tranquille d'un éleveur, avait appris la semaine précédente qu'un poste d'institutrice avait finalement été pourvu. Il n'y croyait pas tout à fait. Le rectorat lui avait dit au printemps que personne ne voulait de ce village, trop petit, trop loin, trop perdu entre ses collines. Il avait haussé les épaules et attendu, comme il attendait toujours, avec la certitude provinciale que les choses finissent par s'arranger ou par ne pas s'arranger, et que dans les deux cas il faut bien continuer.
Ce matin de rentrée, il était devant l'école à huit heures moins le quart avec trois parents d'élèves et l'adjointe au maire, tous les quatre dans la fraîcheur du matin à regarder la route qui descendait du col.
La Clio arriva à huit heures cinq.
Rouge, neuve, immatriculée dans le département de l'Hérault, elle s'arrêta devant l'école dans un silence de moteur moderne qui contrastait avec les vieilles mécaniques du village. La portière s'ouvrit, et une jeune femme en descendit, un carré plongeant châtain, une robe légère malgré la fraîcheur du matin, un sac plein de classeurs sous le bras.
Le maire plissa les yeux.
"Bonjour", dit-elle. "Je suis la nouvelle institutrice."
Fernand serra la main qu'elle lui tendait avec l'air d'un homme qui révise ses certitudes. "On nous avait dit que personne ne voulait du poste."
"On vous avait mal renseigné", dit-elle simplement.
***
La journée passa vite, comme passent toujours les premières journées, dans le bruit des chaises qu'on racle et des prénoms qu'on retient et des règles qu'on pose avec assez de douceur pour qu'elles soient acceptées. la jeune femme avait dix-neuf élèves, de six à onze ans, trois niveaux mélangés dans une seule salle aux fenêtres hautes. Elle avait connu pire. Elle s'y sentit, dès la première heure, à peu près à sa place.
Le soir, au café du village où les parents s'attardaient après être venus chercher les enfants, la conversation alla son chemin.
"Elle est bien, la petite", dit une mère de famille en reposant son verre. "Les enfants ont l'air de l'aimer."
"Elle est jeune", dit une autre.
"Elle est pas d'ici", dit un père, sur le ton de celui qui énonce un fait plutôt qu'une critique.
"Personne n'est jamais d'ici au début", dit Fernand, et il vida son pastis et ne dit plus rien.
***
La Clio rouge quitta le village à dix-sept heures trente.
Elle ne prit pas la route de la métropole. Elle prit la départementale, puis le chemin communal, puis un chemin de terre qui montait entre les haies de buis taillés haut, et s'arrêta dans la cour de la ferme dans un craquement de gravier.
Le moteur s'éteignit.
La cour était silencieuse. La porte de la maison, fermée. La bergerie, vide à cette heure, les brebis au pré. Le bassin coulait contre le rocher, son filet d'eau régulier dans le silence de fin d'après-midi, et à côté de lui la 205 était garée avec ses taches de rouille et son pare-chocs légèrement de travers, aussi immobile et cabossée qu'un vieux chien qui dort.
Les deux voitures côte à côte dans la lumière dorée du soir avaient quelque chose d'une évidence, ou d'une promesse, selon l'angle.
La jeune femme sortit de la Clio, posa les yeux sur le bassin, sur la maison, sur la porte entrouverte de la bergerie. Elle connaissait les lieux. Elle savait où était la clef, sous la pierre plate à gauche du seuil. Elle savait que la cuisine sentait la cire froide et la laine. Elle savait que le réfrigérateur contenait des légumes du jardin et du fromage dans un torchon noué.
Elle entra.
***
Matéo rentrait des prés par le chemin de derrière, la veste sur l'épaule, les bottes couvertes de poussière sèche. Il poussa la porte de service sans y penser, traversa le couloir, entra dans la cuisine.
Il s'arrêta.
La table était mise pour deux. Une salade de tomates et de roquette dans le saladier du milieu, la bouteille d'huile à côté, du pain rompu dans la corbeille. Et Laure, debout devant l'évier, qui se retournait en l'entendant entrer.
Elle le regarda.
Il la regarda.
Le silence dura deux secondes, peut-être trois, le temps que la réalité s'installe et convainque.
"J'ai dit au maire que je n'occuperais pas le logement de fonction", dit-elle. Sa voix était calme, mais ses mains s'étaient refermées sur le bord de l'évier. "Tu es d'accord ?"
Matéo traversa la cuisine en trois pas.
Il n'avait pas de mots, il n'en chercha pas, il la prit dans ses bras avec une maladresse totale et une précision totale en même temps, les bras trop serrés peut-être, le menton dans ses cheveux, et elle enfouit le visage contre sa chemise et sentit sous la laine et la poussière et l'odeur du dehors sa chaleur à lui, son cœur qui battait fort et vite, aussi vite que le sien.
Ils restèrent ainsi un moment, sans bouger.
Puis il prit son visage entre ses paumes, ces grandes mains larges et sèches qui tenaient son visage comme quelque chose de précieux et de fragile, et il l'embrassa.
Pas comme quelqu'un qui a appris à embrasser, mais comme quelqu'un qui a attendu, et l'attente donnait au baiser une intensité sans calcul, une intensité de première fois absolue, les lèvres d'abord, puis la langue, et Laure s'y abandonna avec un son doux qui se perdit dans sa bouche à lui.
Ses mains à elle cherchèrent sa chemise, la tirèrent hors du jean, trouvèrent la peau de son dos, chaude et ferme, et il frissonna sous ses doigts avec une sincérité qui la fit sourire contre sa bouche.
Ils ne prirent pas le chemin de la chambre.
La table était là, solide, haute, et ce fut là que les choses se firent, dans l'urgence douce et riante de deux corps qui se retrouvent après trop longtemps, avec des boutons qu'on défait trop vite et des agrafes qui résistent et des fous rires brefs et des soupirs qui les coupent net. Sa robe remontée sur ses hanches, lui debout contre elle, et quand il entra en elle pour la première fois ce fut lent malgré tout, très lent, comme si le corps savait ce que l'esprit n'avait pas encore fini de réaliser.
Elle posa le front contre son épaule.
Il resta immobile un instant, les mains sur ses hanches, les yeux fermés.
Puis quelqu'un rit, elle peut-être, ou lui, ou les deux en même temps, et ils se regardèrent, et le rire était mêlé d'autre chose, de quelque chose de plus profond et de moins léger, et ils s'embrassèrent encore, et les corps commencèrent à trouver leur rythme, lent d'abord, accordé, la table qui craquait légèrement sous eux, la lumière du soir qui entrait par la fenêtre sur le bassin.
Laure s'écarta brusquement, prit sa main, et l'entraîna dans le couloir en riant, la robe à moitié ouverte, lui avec la chemise sur les bras, et ils allèrent ainsi jusqu'à la chambre, pas celle d'appoint, la sienne, la grande, avec la fenêtre sur les prés et le lit large.
***
Ils tombèrent sur le lit ensemble, et le rire s'éteignit progressivement, remplacé par quelque chose de plus lent et de plus sérieux, la respiration qui change de rythme, les mains qui explorent sans urgence maintenant, avec cette attention nouvelle qu'on a quand on sait qu'on a le temps.
Il la déshabilla entièrement, avec des gestes précis et doux, et la regarda, debout au bord du lit, avec ce regard qu'elle connaissait déjà, ce regard sans défense et sans calcul qui lui avait retourné le cœur dans une cuisine un soir de juillet.
Elle tendit la main, le fit descendre vers elle.
Il prit son temps sur son corps, plus sûr qu'il ne l'avait été la première fois, ses mains et sa bouche qui savaient maintenant où aller parce qu'elle le lui avait montré et qu'il n'avait rien oublié. Il descendit sur elle lentement, les lèvres dans son cou, entre ses seins, sur le ventre, et quand sa bouche trouva le centre de sa chaleur elle ferma les yeux et laissa venir la marée, lente et profonde, construite par vagues successives, chaque vague un peu plus haute que la précédente.
Elle dit son nom, une fois, et il continua, patient, attentif à chaque souffle qu'elle donnait comme indication, jusqu'à ce que la vague ne se retire plus mais déferle, longue et totale, et qu'elle s'arc-boute sous lui avec un son qu'elle n'essaya pas de retenir.
Il remonta le long de son corps.
Elle le reçut en elle avec un soupir d'évidence, les jambes refermées sur lui, les mains dans son dos, et ils trouvèrent ensemble un rythme qui n'était plus de l'urgence mais de la plénitude, quelque chose de régulier et de profond, le genre de rythme qui construit plutôt qu'il ne précipite.
Matéo avait le visage enfoui dans ses cheveux. Elle sentait contre sa joue sa respiration qui s'accélérait, ses épaules qui se tendaient, et elle resserra les jambes autour de lui, les talons dans le creux de ses reins, pour l'attirer plus près, plus profond, et il émit un son long et bas qui venait de loin en lui.
Elle sentit l'orgasme monter de nouveau, différent du premier, plus central, plus lié à lui, à son poids sur elle, à la façon dont il la remplissait et se retirait et revenait, et elle s'y abandonna sans résistance, les doigts serrés dans ses épaules, et quand il vint il les prit tous les deux en même temps, ou presque, lui quelques secondes après elle, dans un souffle rauque qui traversa toute sa longueur, les bras qui fléchirent, le corps qui s'effondra doucement sur le sien.
Ils restèrent longtemps ainsi, emmêlés, sans parler.
Dehors, le soleil avait disparu derrière les collines. Les brebis rentraient seules vers la bergerie, comme elles savaient le faire, dans le bruit doux de leurs cloches. L'eau coulait dans le bassin.
La ferme était silencieuse.
Mais d'un silence qui avait changé de nature, définitivement, un silence à deux voix maintenant, habité et chaud, le genre de silence qui peut durer longtemps.
Matéo bougea légèrement, juste assez pour regarder son visage.
Elle avait les yeux ouverts sur le plafond, un demi-sourire que personne d'autre n'aurait su lire.
"La salade va être tiède", dit-il.
Elle rit, et son rire dans la chambre sonnait juste, sonnait comme quelque chose qui était à sa place.
"On s'en fout", dit-elle.
Épilogue : Ce qui pousse lentement
Novembre arriva sur les collines avec ses matins de brume et ses premières gelées qui blanchissaient l'herbe avant que le soleil ne soit levé.
Laure avait ses habitudes, maintenant. Le café préparé avant son lever, les bottes alignées près de la porte, le chemin de terre qu'elle connaissait par cœur dans le noir des départs matinaux. Elle avait appris à distinguer les brebis les unes des autres, pas toutes, mais quelques-unes, les caractérielles, celles qui avaient un nom. Elle avait appris que le silence de la ferme en hiver était différent du silence de l'été, plus dense, plus intérieur, comme si la terre elle-même retenait son souffle.
Matéo avait appris que quelqu'un pouvait vivre dans sa maison sans que ça soit une intrusion. C'était plus long à apprendre qu'il ne l'aurait cru. Pas douloureux, juste nouveau, comme un muscle qu'on n'avait jamais utilisé et qui trouve progressivement sa force.
Les enfants de l'école avaient fini par savoir, parce que les enfants savent toujours, et ils en avaient parlé à leurs parents, qui avaient reçu l’information avec cette neutralité bienveillante de gens qui trouvaient la chose normale. Fernand le maire avait hoché la tête en apprenant la nouvelle, sans commentaire, avec l'air de quelqu'un qui avait su avant tout le monde sans pouvoir expliquer comment.
Un soir de novembre, après le dîner, Laure était assise à la table de la cuisine avec des devoirs à corriger et Matéo lisait un almanach agricole dans le fauteuil du salon, la porte entre les deux pièces ouverte. Le poêle ronflait. Dehors, la pluie commençait sur les tuiles.
Elle leva les yeux de ses cahiers.
Elle le regarda, de profil, concentré sur sa lecture, les lunettes qu'il mettait pour lire et qu'il remontait régulièrement du bout de l'index, une habitude qu'elle avait appris à attendre comme on attend un mot familier dans une phrase connue.
Elle pensa à une salle d'attente, un dimanche d'été, un écran qui bégayait.
Elle pensa à un panier de légumes tombé sur des graviers.
Elle pensa à une table de cuisine, à un rire dans un couloir, à deux voitures côte à côte dans la lumière du soir.
Elle reprit son stylo, corrigea une faute d'orthographe, puis s'arrêta de nouveau.
"Matéo."
Il leva les yeux par-dessus ses lunettes. "Quoi ?"
Elle chercha ce qu'elle voulait dire, et ne trouva pas, parce que ce qu'elle voulait dire n'avait pas exactement de forme en mots. Alors elle dit la chose la plus proche : "Rien. C'est bien."
Il la regarda une seconde, avec ce regard qu'il avait, celui d'avant les mots et d'avant les stratégies.
"Oui", dit-il.
Il retourna à son almanach.
La pluie continuait sur les tuiles. Le poêle ronflait. Dans la bergerie, les brebis dormaient dans la paille, et l'eau coulait dans le bassin sous la pluie, comme elle avait toujours coulé, indifférente aux saisons et aux histoires des gens, régulière et froide et continue, depuis le rocher jusqu'à la rigole entre les graviers, depuis toujours vers toujours.
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