Les heures mortes
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 18-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Temps de lecture ~ 25 minutes.
Prologue
Paris, 23h47.
Le quai est presque vide. Trois néons sur cinq fonctionnent, celui du milieu grésille par intermittence. Une femme attend debout près du bord jaune. Elle s'appelle Clara. Vingt-huit ans, cheveux bruns retenus en queue-de-cheval par un élastique vert, collants avec un accroc à la cheville gauche depuis ce matin. Elle ne l'a pas réparé.
Elle a enlevé ses lunettes. Sans elles, le quai se floute, les visages deviennent des taches de couleur, les néons se fondent en halos. Elle préfère ça, certains soirs. Voir le monde sans netteté.
Elle compte ses pas. Trois à gauche, trois à droite. Un tic qu'elle a depuis l'enfance et qu'elle ne peut pas expliquer. À sa ceinture, un petit cadenas en laiton tinte à chaque demi-tour. Elle ne sait plus très bien pourquoi elle le porte. Son poids lui est aussi familier que celui de ses clés.
Derrière elle, des pas pressés résonnent sur le carrelage.
Chapitre 1
Il arrive presque en courant, le sac en bandoulière qui rebondit sur sa hanche, la respiration courte. Pull gris trop grand, barbe de trois jours, la montre qu'il regarde en levant le bras. Thomas. Trente-deux ans. Il habite en face de chez Clara depuis sept mois. Ils se croisent dans l'escalier le matin. Il dit bonjour, elle dit bonjour, et parfois il ajoute quelque chose sur la météo et alors il bafouille légèrement, et alors elle sourit, et alors ils partent chacun de leur côté.
Ce soir, il ne l'a pas vue tout de suite.
Il ralentit sur le quai, reprend son souffle, et c'est en pivotant vers le panneau d'affichage qu'il la reconnaît. La queue-de-cheval, la robe légère, trop légère pour la saison, la façon qu'elle a de se tenir, le poids légèrement sur la jambe droite. Il s'approche. Il ne sait pas exactement pourquoi il choisit de s'arrêter à côté d'elle plutôt qu'un mètre plus loin.
— Bonsoir, dit-il.
Elle tourne la tête. Sans les lunettes, elle le voit d'abord comme une masse sombre, un pull gris, une barbe, et puis ses yeux s'habituent et les traits se précisent. Il y a quelque chose de différent dans ce visage vu de près et sans le filtre des verres. Ou peut-être que c'est elle qui est différente, ce soir.
— Bonsoir.
Le panneau clignote. Trois minutes.
Il pose son sac à ses pieds et fouille dedans sans raison précise, juste pour occuper ses mains. Le sac est trop plein, un coin de thermos dépasse, il tire dessus, le thermos résiste, le sac bascule, et dans le mouvement sa main effleure l'avant-bras de Clara. Une seconde. La laine brute de son pull contre sa peau nue.
— Pardon.
Il ne recule pas tout à fait. Sa main est sur le sac mais elle est encore là, à quelques centimètres du bras de Clara. Le néon du milieu grésille, plonge le quai dans une demi-pénombre pendant deux secondes. Quand la lumière revient, ils sont dans la même position.
Clara regarde sa main. Les paumes larges, les doigts longs, des callosités à la base des phalanges. Elle se demande comment ces mains seraient sur sa joue. Elle pense ça nettement, sans détour, et ça la surprend elle-même.
— T'as pas tes lunettes.
— Non.
— T'y vois comment ?
— Mal.
Il sourit, un sourire légèrement de côté, contenu. Elle tend la main vers sa montre pour voir l'heure, pas vers lui, vers la montre, et leurs doigts se frôlent sur le cadran. Il ne retire pas sa main. Elle non plus. Ils restent comme ça, les doigts emmêlés sur le bracelet de cuir, sans que ni l'un ni l'autre ne bouge.
Le métro entre en gare dans un bruit de ferraille et d'air comprimé. Trois sièges occupés vers l'avant, un homme endormi la tête contre la vitre. Thomas laisse passer Clara devant lui et quand il monte il pose une main brève sur son épaule pour ne pas lui rentrer dedans.
La main reste une demi-seconde de trop.
Ils s'assoient côte à côte au fond du wagon. Leurs cuisses se touchent. Le métro repart. Clara regarde droit devant elle et ne remet pas ses lunettes.
Chapitre 2
Le wagon tangue dans les courbes. Clara sent la cuisse de Thomas contre la sienne, la chaleur qui traverse le tissu, cette chaleur précise et localisée qui n'a l'air de rien mais qui irradie vers le haut, vers le ventre. Elle fixe la publicité en face d'elle sans lire les mots. Elle pense à la main sur son épaule, au poids bref de cette main, et quelque chose dans son bas-ventre répond à ce souvenir qui a trente secondes d'âge.
Thomas tient son thermos vide entre ses paumes et le fait tourner lentement. Un geste machinal qui dit qu'il ne sait pas quoi faire de lui-même. Il sent le cuir froid et le café. Clara respire par le nez sans en avoir l'air.
— Tu travailles tard, dit-il.
— Toujours. Toi ?
— Une dernière livraison vers Oberkampf. Je rentre.
Elle hoche la tête. Il hoche la tête. Le wagon grince dans un virage et leurs épaules se pressent l'une contre l'autre. Aucun des deux ne se décale. Ce serait simple de se décaler. Il y a trois sièges libres à leur gauche. Mais ils restent.
Thomas pose le thermos sur ses genoux, puis le fait glisser contre la cuisse de Clara. Un geste qui pourrait être accidentel. Qui ne l'est pas. Elle baisse les yeux sur le thermos, les relève vers lui, et il la regarde. Ils savent tous les deux que ce n'est pas accidentel, et cette connivence silencieuse fait monter quelque chose dans la gorge de Clara, quelque chose qui ressemble à du désir mais qui est aussi plus fragile que ça.
Sa main à lui quitte le thermos et se pose sur la cuisse de Clara. Franchement cette fois, sans prétexte. La paume ouverte sur le tissu de la robe, les doigts qui ne bougent pas encore, qui s'installent là avec une tranquillité qui pourrait presque passer pour de la familiarité. Clara retient sa respiration une seconde. Pas d'effroi. L'envie de ne rien rater de cette seconde précise.
Elle pose sa main sur la nuque de Thomas.
Il frémit. Un frémissement bref, presque imperceptible. La nuque est chaude, la peau douce sous les cheveux coupés court, et Clara y promène deux doigts très lentement. Thomas ferme les yeux une fraction de seconde.
— Personne te touche là, d'habitude.
Ce n'est pas une question. Il le comprend.
— Non, murmure-t-il.
La main de Thomas glisse sous le bord de la robe. Pas vite, pas avec avidité, avec une lenteur presque appliquée. Il trouve la soie, s'arrête. Clara le sent s'arrêter, cette hésitation d'une seconde qui dit qu'il ne s'attendait pas à ça, la soie noire sous la robe ordinaire, le secret glissé là ce matin pour une éventualité qu'elle n'avait pas tout à fait formulée.
Sa paume épouse le tissu. Il ne fait pas plus, pas encore. Il sent la chaleur qui monte à travers la soie, et Clara sent sa main, et le néon du wagon grésille, et ils sont dans la pénombre pendant deux secondes, et dans la pénombre la main de Thomas presse très légèrement, et Clara laisse échapper un souffle qu'elle ne contrôlait plus.
Il tourne la tête vers elle. Elle tourne la tête vers lui. Leurs visages sont proches. Il y a une bouche d'aération au-dessus d'eux qui souffle un filet d'air tiède, et dans cet air Clara perçoit l'odeur de Thomas, le cuir, la caféine, une trace de transpiration honnête, et ça l'atteint quelque part avant les mots.
Leurs lèvres se trouvent. Un baiser bref d'abord, fermé, une question posée doucement. Puis il recommence, et les lèvres s'ouvrent un peu, et Clara sent le goût de Thomas, café et quelque chose de plus sucré dessous, et sa main à elle se resserre sur sa nuque, et sa main à lui remonte encore sous la robe, les doigts qui écartent légèrement la soie sur le côté.
Le souffle du conduit couvre le petit son qu'elle fait contre sa bouche.
Chapitre 3
La station Saint-Michel arrive comme une interruption du monde réel. Les freins grincent, le wagon ralentit, Clara et Thomas se séparent d'un centimètre sans se lâcher vraiment. Les portes s'ouvrent. Un homme en imperméable beige monte, une adolescente avec des écouteurs. Ils s'installent loin vers l'avant sans regarder personne. Les portes se referment.
Thomas n'a pas retiré sa main.
Clara regarde l'homme en imperméable. Il fixe son téléphone. L'adolescente dodeline de la tête. Personne ne les cherche. Ils sont invisibles comme on l'est toujours dans le métro de nuit, comme si les heures tardives accordaient une immunité aux corps et à ce qu'ils font.
Elle se lève à demi et se penche en avant.
Un geste simple, se pencher pour ajuster la bride de sa chaussure, et sa robe remonte dans son dos, et elle sent l'air du wagon sur l'arrière de ses cuisses, et elle sent surtout le regard de Thomas qui descend sur elle, un regard qu'elle perçoit presque physiquement, comme une pression. Elle ne se redresse pas tout de suite. Elle prend son temps avec la bride qui n'a pas besoin d'être ajustée, et elle sait ce qu'il voit, le galbe de la soie noire tendue entre ses cuisses, la limite entre le tissu et la peau, et le fait de savoir ce qu'il voit lui donne une sensation vertigineuse, quelque chose entre la honte et le triomphe.
— Tu triches, murmure-t-il.
Sa voix a changé. Plus grave, moins hésitante. Elle se redresse lentement et le regarde. Il n'a plus le sourire maladroit du couloir. Il la regarde avec une concentration tranquille qui lui fait l'effet d'une main posée à plat sur sa gorge.
— Un peu, dit-elle.
Il pose la main sur son genou. Large, ferme, sans équivoque. Et il la fait glisser vers le haut, sous le bord de la robe, le long de la face interne de la cuisse, et Clara sent chaque centimètre de cette progression, ses muscles qui se relâchent presque malgré elle, ses genoux qui s'écartent légèrement. Sa respiration change. Elle garde les yeux ouverts, les yeux sur la publicité en face, et elle se concentre sur ce regard qui ne voit rien pour ne pas fermer les yeux et signaler quelque chose.
Les doigts de Thomas s'arrêtent sur la soie. Il appuie doucement, et Clara sent la pression à travers le tissu, sur cette zone où elle est maintenant brûlante et gonflée, et elle serre les dents sur un souffle.
— On devrait descendre ici, dit-il.
Le panneau au-dessus des portes indique Saint-Michel. Le train n'est pas encore reparti.
Elle hoche la tête.
Ils se lèvent ensemble. Thomas prend son sac, Clara prend son manteau, et ils marchent vers les portes qui se rouvrent par chance, ou parce que Thomas a pressé le bouton, elle n'a pas vu. L'homme en imperméable ne lève pas les yeux. L'adolescente dodeline toujours.
Sur le quai, Thomas prend la main de Clara. Pas timidement, pas avec la maladresse du couloir. Il la prend comme si la chose allait de soi, et il l'emmène vers le fond du quai, vers un couloir de correspondance mal éclairé qui bifurque sur une sortie secondaire. Clara le suit. Elle fait confiance à cette main, à ce pas décidé.
Il y a une porte de service entrebâillée qu'il pousse de l'épaule. Derrière, un espace de béton et de tuyaux, l'envers du décor, l'odeur de pierre humide et de vieux métal. Une ampoule nue au plafond. Il referme la porte derrière eux.
Le bruit du métro s'assourdit d'un coup, remplacé par leur propre respiration.
Il la plaque contre le mur. Ce n'est pas violent, c'est précis, la différence entre brutalité et intention. Le dos de Clara contre le béton froid à travers le tissu fin de la robe, le corps de Thomas contre le sien, son poids, sa chaleur, l'arête de ses hanches contre ses hanches à elle.
Il soulève le bord de sa robe avec une lenteur qui est presque une forme de cruauté douce. Juste assez. La soie apparaît, noire sur la peau pâle, et il baisse les yeux dessus une longue seconde, comme on regarde quelque chose qu'on a imaginé avant de le voir.
Ses doigts reviennent. Il suit le bord de la culotte, l'élastique sur la hanche, descend vers l'entrejambe, et quand ses doigts pressent sur la soie tendue il sent combien elle est mouillée, et Clara voit à son visage qu'il le sent, et cette visibilité de son propre désir, cette impossibilité de le dissimuler, lui fait fermer les yeux.
— Regarde-moi, dit-il.
Elle ouvre les yeux.
Ses doigts bougent sur la soie, un mouvement circulaire et lent, et l'humidité du tissu amplifie chaque friction. Clara appuie ses épaules contre le béton pour ne pas vaciller. Elle pose une main sur l'avant-bras de Thomas, pas pour l'arrêter, juste pour tenir quelque chose.
— Thomas.
Son prénom dans sa bouche. La première fois ce soir. Il s'en rend compte à la façon dont quelque chose change dans son regard, une concentration qui se resserre, et ses doigts s'arrêtent une demi-seconde, puis reprennent, plus lents, plus précis, et Clara sent le plaisir monter par vagues régulières, chaque vague un peu plus haute, et elle mord sa lèvre inférieure et retient ce qui voudrait sortir.
Le cadenas à sa ceinture tinte doucement contre le béton du mur.
Chapitre 4
Il y a un banc dans le couloir, juste derrière la porte de service, un banc de métal scellé au mur que les agents utilisent pour leurs pauses. Clara voit ce banc et elle prend Thomas par le devant de son pull et elle l'y pousse doucement. Il s'assoit. Elle s'assoit à côté de lui, leurs cuisses de nouveau en contact, comme dans le wagon mais différemment, plus délibérément.
Elle pose la main sur son genou, puis la fait glisser vers le haut, et elle le sent se raidir légèrement sous sa paume, pas de peur, d'anticipation. Elle déboutonne son pantalon lentement, doigt par doigt, et Thomas reste immobile, les mains à plat sur ses propres cuisses, il ne l'aide pas parce qu'il comprend qu'elle ne veut pas qu'il l'aide. Quand le pantalon s'ouvre elle glisse deux doigts sous la ceinture du boxer et le tire vers le bas, juste assez. Elle le prend en main, la chaleur, la fermeté, et le frémissement qui le parcourt jusqu'aux épaules quand elle commence à bouger lui donne envie de continuer.
— Tu me touches comme je te touche, dit-elle.
Sa main à lui remonte sous sa robe, trouve la soie, s'y installe. Il calque son rythme sur le sien, attentif, et quand il glisse la soie sur le côté et que ses doigts trouvent la peau, Clara laisse échapper un son bref qu'elle rattrape en mordant l'intérieur de sa joue. Les doigts de Thomas sont larges et chauds, les siens encore froids, et ce contraste lui donne un frisson qui n'est pas de froid.
Ils sont assis serrés l'un contre l'autre, les épaules qui se touchent, et les gestes qu'ils font sont presque discrets vus de loin, deux personnes sur un banc, les mains dans l'ombre entre leurs corps. Mais entre leurs corps il n'y a rien de discret. Il explore lentement, il écoute ses souffles pour savoir où aller et combien appuyer, il glisse un doigt en elle puis deux avec une précaution qui pourrait s'appeler de la tendresse, et Clara tourne légèrement la tête vers lui et pose le front contre sa tempe.
— Là, murmure-t-elle.
Il fait ce qu'elle dit. Elle accélère sa main sur lui en retour, et ils sont maintenant dans ce mouvement commun, accordés, et le monde en dehors de ce couloir de béton a perdu toute consistance.
Elle cherche sa bouche sans lever la tête, un baiser de côté, maladroit par l'angle mais urgent, et il répond avec une pression qui dit qu'il ne pense plus à rien d'autre. Ses doigts s'incurvent légèrement vers le haut à chaque mouvement et Clara sent quelque chose se tendre en elle, quelque chose qui approche d'un bord qu'elle ne cherche pas à éviter cette fois. Sa respiration devient irrégulière, des inspirations courtes qui s'espacent, et les doigts de Thomas maintiennent ce rythme précis qui la conduit quelque part d'inévitable.
Quand ça arrive c'est long. Une contraction profonde qui part du bas du ventre et se propage vers le haut, et elle serre les doigts dans le pull de Thomas et pousse un son dans son cou, étouffé et chaud, et ses hanches bougent seules contre sa main à lui qui accompagne chaque vague sans s'arrêter, et elle reste comme ça, la tête dans son cou, les muscles qui tremblent légèrement.
Il lui laisse le temps. Il ne retire pas ses doigts tout de suite. Il attend qu'elle revienne.
Elle revient. Et elle reprend sa main sur lui avec une intention plus nette, plus directe. Thomas laisse aller sa nuque en arrière contre le mur, les yeux au plafond, et son souffle se fragmente. Elle sent sous ses doigts les pulsations qui s'accélèrent, le gonflement qui précède, la tension qui gagne tout son corps jusqu'aux épaules. Il dit son prénom une fois à voix basse, comme s'il ne l'avait pas décidé. Elle maintient son rythme, ferme et régulier, et il bascule, les hanches qui poussent vers l'avant, un son sourd et long dans la gorge, et sous sa paume elle sent la première contraction puis le flux chaud qui passe entre ses doigts, épais et par saccades, et elle ne relâche pas sa prise, elle accompagne chaque vague jusqu'à la dernière, jusqu'à ce que les contractions s'espacent et s'éteignent et que sa main sur le banc se desserre enfin.
Elle reste comme ça un moment, sa main toujours sur lui, et elle sent sous ses doigts le reflux lent, la chaleur qui persiste, le pouls qui redescend progressivement.
Le silence revient dans le couloir. L'ampoule nue tremble au passage d'une rame lointaine.
Clara va chercher dans le sac de Thomas un paquet de mouchoirs qui dépassait tout à l'heure. Elle le pose sur ses genoux sans un mot. Il la regarde faire avec quelque chose dans les yeux qui n'est pas de la gratitude exactement, quelque chose de plus simple.
Il remet de l'ordre dans ses vêtements. Elle replace sa robe. Ils se regardent dans la lumière de l'ampoule, légèrement défaits, et quelque chose de grave et de tranquille flotte entre eux.
— On remonte, dit-elle.
Chapitre 5
Le quai est plus vide qu'avant. Il est passé minuit, l'heure où Paris se rétracte, où les stations prennent une qualité presque sonore dans leur silence. Clara et Thomas attendent le prochain train côte à côte, sans se toucher, à cinq centimètres l'un de l'autre, et cette distance de cinq centimètres est chargée de tout ce qui vient de se passer.
Le train arrive. Wagon de tête, complètement vide.
Ils montent sans se consulter.
Thomas pose son sac sur le siège en face et tire Clara par le poignet pour qu'elle s'assoie à côté de lui. Le train repart. Ils ont dépassé leur station depuis longtemps mais aucun des deux ne le mentionne. La ville nocturne défile derrière les vitres, des quais vides, des couloirs jaunes, des publicités qui s'enchaînent.
Il se tourne vers elle et l'embrasse. Pas comme tout à l'heure sur le banc, pas avec cette urgence-là. Plus lentement, plus attentif, et Clara sent dans ce baiser une intention différente, quelque chose qui prend son temps parce qu'il sait maintenant qu'il a le temps. Sa main remonte sous la robe, retrouve la soie, et Clara qui pensait avoir été rassasiée sent le désir revenir, moins fulgurant que tout à l'heure mais plus profond, plus installé, comme une marée qui remonte.
Il s'écarte d'elle. Il la regarde.
— Allonge-toi.
Le siège est étroit, le dossier dans le dos, mais elle s'étire sur la longueur du banc et pose la nuque sur le sac de Thomas qu'il a déplacé pour elle. Le plafond du wagon au-dessus, les néons, les poignées en plastique qui se balancent au rythme du train. Thomas s'agenouille sur le sol entre les sièges, et dans cette position il est à sa hauteur, et il soulève sa robe sur ses hanches et fait glisser la soie le long de ses jambes avec une lenteur qui est presque cérémonieuse.
Il pose les lèvres sur la face interne de sa cuisse gauche. Clara ferme les yeux. Il prend son temps, les lèvres et la langue sur la peau fine, il remonte par degrés sans aller là où elle attend qu'il aille, et cette attente est en elle-même une forme de plaisir, tendue et légèrement douloureuse. Il passe à l'autre cuisse, recommence, et Clara a la main dans ses cheveux maintenant, pour sentir sa tête bouger sous sa paume.
Quand sa bouche arrive enfin, Clara expire longuement.
Il commence par les bords, les lèvres, une langue plate et lente qui explore sans se presser, et Clara sent le désir qui se reconstruit différemment qu'avant, plus diffus, plus chaud, qui irradie vers le ventre et vers les reins. Thomas est attentif comme il l'était avec ses doigts, il écoute ses souffles, il ajuste, il revient sur ce qui provoque une réaction et y reste, et sa langue trouve le centre et s'y installe avec un mouvement régulier et précis qui fait monter la chaleur par paliers.
Le wagon s'incurve dans un long virage, le grincement des roues sur les rails, et Clara maintient sa main dans les cheveux de Thomas et ne pense plus à rien de cohérent. Elle pense à la texture de ses cheveux sous ses doigts, à l'odeur de cuir qui monte de lui même de là, à la vibration du siège de métal dans son dos qui se mêle à ce que fait sa bouche.
Puis elle sent deux doigts qui entrent en elle pendant que sa langue continue, et la superposition de ces deux sensations produit quelque chose d'immédiat et d'intense, et sa main se resserre dans ses cheveux et ses hanches se soulèvent légèrement du siège. Thomas accompagne ce mouvement sans s'interrompre, les doigts qui suivent le rythme des hanches, et Clara sent le plaisir grimper trop vite, beaucoup trop vite.
Elle appuie sur sa tête pour l'arrêter.
Il s'arrête. Il lève les yeux vers elle, les yeux sombres depuis le bas, et elle secoue la tête lentement. Pas encore. Il comprend. Il retire ses doigts, pose un dernier baiser sur sa cuisse, et se relève sur le siège à côté d'elle.
Elle reste allongée encore un moment, les yeux au plafond, et elle entend la respiration de Thomas à côté d'elle, régulière mais tendue, le souffle de quelqu'un qui se contient. Elle tourne la tête vers lui. Il regarde droit devant, les mains sur les cuisses, et elle voit à la façon dont ses mâchoires sont serrées qu'il attend, qu'il a décidé d'attendre autant qu'il le faudra.
Elle se glisse à genoux sur le sol du wagon.
Le métal cannelé sous ses genoux à travers le tissu fin des collants, la légère vibration du train dans les paumes qu'elle pose sur ses cuisses à lui. Thomas baisse les yeux vers elle. Elle ouvre son pantalon, déjà déboutonné depuis tout à l'heure, et tire le boxer vers le bas, et elle le prend en main, encore à moitié dressé, et elle sent sous ses doigts le sang qui revient rapidement, la chaleur qui s'intensifie.
Elle prend son temps. Elle pose d'abord les lèvres à la base, remonte lentement le long du dessous, et Thomas laisse échapper un souffle long qu'il ne cherche pas à retenir. Elle passe la langue sur le dessus du gland et le sent tressaillir entre ses mains. L'odeur est chaude, dense, une odeur de peau et de désir sans artifice, et quelque chose en elle répond à ça directement.
Elle l'enveloppe de sa bouche. Lentement, par degrés, et elle sent le poids de la verge, la chaleur, le goût salé et légèrement amer qui n'est pas désagréable, qui est simplement honnête. Elle établit un rythme, profond et régulier, une main à la base, l'autre à plat sur sa cuisse, et Thomas pose sa paume ouverte sur sa tête, sans appuyer, juste poser, ce poids léger qui dit je suis là, continue.
Elle accélère par degrés, et il resserre légèrement les doigts dans ses cheveux, et elle entend ses sons étouffés dans le bruit du train, des mots arrachés malgré lui. Elle sent sous sa langue les pulsations qui s'accélèrent, la tension qui monte dans ses cuisses, et elle ralentit alors, délibérément, elle revient à quelque chose de lent et de profond qui le maintient au bord sans le faire basculer.
Il comprend ce qu'elle fait. Il laisse aller sa tête en arrière contre le dossier du siège, les mains qui se desserrent dans ses cheveux, et il sourit dans le vide au-dessus de lui, un sourire qui ressemble à une capitulation heureuse.
Elle s'arrête. Elle remonte vers lui, reprend sa place à côté, et il tourne la tête vers elle, les yeux sombres et le souffle court.
Elle se redresse. Elle regarde Thomas, son visage dans la lumière du wagon, les yeux brillants, la bouche encore humide. Elle pose la main sur sa joue, la paume contre la barbe, et il ferme les yeux sous cette main.
— Bastille, dit-il. Je connais un endroit.
Chapitre 6
Ils sortent à Bastille par la sortie secondaire, celle qui débouche sur une rue pavée que Clara ne connaît pas. Thomas marche vite, sa main dans la sienne, et elle le suit sans poser de question parce que la nuit a cette qualité particulière de rendre la confiance plus facile, comme si l'obscurité dissolvait les prudences ordinaires.
L'endroit est un passage couvert désaffecté, entre deux immeubles haussmanniens, fermé par une grille que Thomas ouvre avec une clé plate sortie de son trousseau. Clara le regarde faire. Elle se demande depuis combien de livraisons nocturnes il a cette clé, depuis combien de nuits passées à connaître Paris par ses revers et ses coulisses. Il pousse la grille, elle entre, il referme derrière eux.
Le passage est long, voûté, des carreaux de faïence anciens sur les murs, blanc et bleu, certains fêlés, certains manquants. Au fond, une verrière laisse passer la lumière des réverbères de la rue perpendiculaire, une lumière orangée et diffuse qui pose des ombres douces sur tout. L'odeur de pierre ancienne, de poussière sèche, quelque chose de fermé et de préservé, comme l'intérieur d'une boîte qu'on n'a pas ouverte depuis longtemps.
Thomas pose son sac contre le mur. Il en sort une veste en coton épais, pliée au fond, et l'étale sur le sol sous la verrière, dans le rectangle de lumière orangée. Clara le regarde faire. Ce geste simple, cette attention pratique au milieu de tout ça, lui serre quelque chose dans la gorge.
Elle s'approche de lui et lui retire son pull. Il lève les bras pour la laisser faire, et dessous il y a un tee-shirt blanc fin, et elle retire ça aussi, et elle pose les paumes à plat sur sa poitrine, la peau chaude, le sternum, les poils sombres, la balafre sur le bras gauche qui refait surface dans la lumière orangée. Elle promène ses mains sur lui lentement, en mémorisant.
Il déboutonne sa robe dans son dos. Bouton par bouton, la même application qu'elle avait sur son pantalon tout à l'heure, et la robe s'ouvre et glisse et tombe à ses pieds, et elle est là dans la lumière des réverbères, les collants avec l'accroc à la cheville, le soutien-gorge en coton ordinaire qui n'a rien de calculé. Thomas la regarde avec une attention si concentrée qu'elle ne ressent pas le besoin de se couvrir. Il défait le soutien-gorge, le pose sur le sac, et ses mains reviennent sur elle, les paumes larges et calleuses sur les seins, et Clara ferme les yeux sur la sensation, le léger frottement de la peau durcie sur la peau fine, et ses mamelons se durcissent sous ses pouces et elle laisse le son sortir cette fois, un son bas et continu qui résonne légèrement sous la voûte.
Il s'agenouille devant elle et tire les collants vers le bas, le long des jambes, et elle pose une main sur son épaule pour garder l'équilibre. Quand il se relève elle est entièrement nue dans le passage voûté, dans la lumière orangée, avec l'odeur de vieille pierre autour d'elle, et elle ne pense pas à avoir froid. Elle est trop chaude pour avoir froid. Elle est chaude depuis le quai d'Odéon, depuis la laine de son pull contre son bras, depuis ses doigts et sa bouche dans le wagon vide, et ce désir qui a été approché et reculé et approché encore est maintenant en elle comme une pression physique, quelque chose qui ne supporte plus d'attendre.
Thomas se déshabille à son tour. Elle l'aide avec la ceinture, il finit seul, et il est grand et sombre dans la lumière oblique.
Elle s'allonge sur la veste en coton. Le sol est dur sous le tissu, elle sent les pavés à travers, et ça aussi c'est réel et présent et elle le veut, cette réalité-là, cette absence de confort qui dit que rien n'est simulé. Thomas s'agenouille entre ses jambes et la regarde, pas son corps en morceaux mais elle entière, son visage, et elle soutient ce regard sans détourner les yeux.
Il se penche sur elle, pose les avant-bras de chaque côté de ses épaules, et ils restent comme ça une seconde, front contre front, son souffle contre le sien. C'est peut-être le moment le plus intime de toute la nuit, cette seconde immobile avant.
Il entre en elle lentement.
Clara sent l'étirement progressif, la chaleur de son sexe, la plénitude qui s'installe centimètre par centimètre, et elle expire longuement, les yeux ouverts sur son visage à lui qui change à mesure qu'il avance, quelque chose qui se défait dans ses traits, une tension longtemps tenue qui se relâche. Elle lève les hanches pour aller à sa rencontre, et il s'enfonce jusqu'au bout et s'arrête là, immobile, et ils respirent ensemble dans cet arrêt.
Puis il commence à bouger.
Lent d'abord, un rythme profond et régulier, et Clara sent chaque mouvement remonter dans sa colonne, dans ses reins, se diffuser dans tout son corps. Elle pose les mains dans son dos, les paumes sur les omoplates, et elle sent ses muscles travailler sous la peau, la mécanique précise de ce corps qui bouge contre le sien. Il se penche, sa barbe contre son cou, et elle sent la rugosité sur sa peau et l'odeur de lui de très près, le cuir, la caféine, la sueur de cette nuit, et elle tourne la tête pour enfouir son visage dans son cou à lui et elle respire fort.
Le rythme s'installe, se précise. Plus profond, moins lent. Leurs peaux qui se rencontrent font un bruit sourd et régulier qui résonne sous la voûte, et au-dessus d'eux la verrière laisse passer le halo orangé des réverbères, et quelque part dans la rue une voiture passe, et le monde continue de tourner sans se douter de rien.
Clara glisse une main entre leurs deux corps. Il la sent et se soulève légèrement pour lui laisser l'espace, et elle se touche pendant qu'il la prend, ses doigts sur elle pendant que lui est en elle, et la superposition de ces deux sensations produit quelque chose d'intense et de presque insoutenable. Elle ne cherche pas à ralentir cette fois. Elle ne cherche plus rien, elle suit seulement, elle laisse le corps décider.
Thomas accélère. Il enfouit son visage dans son cou et elle entend ses sons à lui, étouffés et rauques, et sa main à elle se presse plus fort, et ses hanches à elle se lèvent à chaque mouvement pour aller chercher le suivant, et le pavé sous la veste et le froid de l'air et la lumière orangée et l'odeur de vieille pierre, tout ça est là en même temps, tout ça participe.
Elle bascule la première, d'une seconde à peine, un orgasme long et profond qui contracte tout son ventre et qui la fait s'agripper au dos de Thomas avec les ongles, et il sent ça, il sent les contractions autour de lui, et ça le fait basculer à son tour, les hanches qui s'enfoncent une dernière fois et s'y maintiennent, un son sourd dans son cou à elle, ses mains qui se ferment sur ses épaules.
Ils restent longtemps sans bouger.
Son poids sur elle. Sa chaleur. Sa respiration qui reprend lentement son rythme contre sa joue. Clara regarde la verrière au-dessus d'eux, le verre poussiéreux, le halo orangé, un avion très haut qui traverse lentement le rectangle de ciel visible. Elle garde les mains dans son dos et ne dit rien.
Il se soulève sur les avant-bras, la regarde. Il a quelque chose de déposé dans le visage, une eau qui s'est calmée. Elle lui sourit, le petit sourire du coin des lèvres, et il pose son front contre le sien.
Le cadenas à sa ceinture est quelque part dans le tas de ses vêtements. Il ne tinte plus.
Épilogue
Ils reprennent le métro à deux heures du matin, la dernière rame de la nuit, qui sent le désinfectant et le métal chaud. Cette fois ils s'assoient face à face, et Thomas a remis son pull mais Clara porte sa veste en coton sur les épaules, nouée par les manches, et il ne la lui a pas reprise.
Elle a remis ses lunettes.
Avec ses lunettes, elle le voit nettement. La barbe de trois jours, les yeux bruns, la fatigue satisfaite. Il tient son thermos vide entre ses paumes. Le wagon est désert, les néons bourdonnent doucement, la ville défile dans les vitres noires.
Le métro s'arrête à Odéon. Ils descendent ensemble.
Dans la rue, le pavé mouillé, l'air de juin qui commence à peine à tiédir. Ils marchent côte à côte vers leur immeuble, huit minutes à pied, et ils ne parlent pas parce que tout ce qui pourrait se dire a déjà été dit autrement.
Devant la porte, Thomas sort ses clés.
— On prend le même train demain ? dit-elle.
Il secoue la tête.
— Non. Mais je viendrai te chercher à la sortie.
Il pousse la porte. Elle entre. Dans l'escalier leurs pas font le même bruit sur le carrelage, deux rythmes qui s'accordent sans effort, et le cadenas à la ceinture de Clara tinte doucement à chaque marche, et pour la première fois depuis longtemps elle ne sait plus très bien pourquoi elle le porte, et cette ignorance-là lui semble être une bonne nouvelle.
fin
Prologue
Paris, 23h47.
Le quai est presque vide. Trois néons sur cinq fonctionnent, celui du milieu grésille par intermittence. Une femme attend debout près du bord jaune. Elle s'appelle Clara. Vingt-huit ans, cheveux bruns retenus en queue-de-cheval par un élastique vert, collants avec un accroc à la cheville gauche depuis ce matin. Elle ne l'a pas réparé.
Elle a enlevé ses lunettes. Sans elles, le quai se floute, les visages deviennent des taches de couleur, les néons se fondent en halos. Elle préfère ça, certains soirs. Voir le monde sans netteté.
Elle compte ses pas. Trois à gauche, trois à droite. Un tic qu'elle a depuis l'enfance et qu'elle ne peut pas expliquer. À sa ceinture, un petit cadenas en laiton tinte à chaque demi-tour. Elle ne sait plus très bien pourquoi elle le porte. Son poids lui est aussi familier que celui de ses clés.
Derrière elle, des pas pressés résonnent sur le carrelage.
Chapitre 1
Il arrive presque en courant, le sac en bandoulière qui rebondit sur sa hanche, la respiration courte. Pull gris trop grand, barbe de trois jours, la montre qu'il regarde en levant le bras. Thomas. Trente-deux ans. Il habite en face de chez Clara depuis sept mois. Ils se croisent dans l'escalier le matin. Il dit bonjour, elle dit bonjour, et parfois il ajoute quelque chose sur la météo et alors il bafouille légèrement, et alors elle sourit, et alors ils partent chacun de leur côté.
Ce soir, il ne l'a pas vue tout de suite.
Il ralentit sur le quai, reprend son souffle, et c'est en pivotant vers le panneau d'affichage qu'il la reconnaît. La queue-de-cheval, la robe légère, trop légère pour la saison, la façon qu'elle a de se tenir, le poids légèrement sur la jambe droite. Il s'approche. Il ne sait pas exactement pourquoi il choisit de s'arrêter à côté d'elle plutôt qu'un mètre plus loin.
— Bonsoir, dit-il.
Elle tourne la tête. Sans les lunettes, elle le voit d'abord comme une masse sombre, un pull gris, une barbe, et puis ses yeux s'habituent et les traits se précisent. Il y a quelque chose de différent dans ce visage vu de près et sans le filtre des verres. Ou peut-être que c'est elle qui est différente, ce soir.
— Bonsoir.
Le panneau clignote. Trois minutes.
Il pose son sac à ses pieds et fouille dedans sans raison précise, juste pour occuper ses mains. Le sac est trop plein, un coin de thermos dépasse, il tire dessus, le thermos résiste, le sac bascule, et dans le mouvement sa main effleure l'avant-bras de Clara. Une seconde. La laine brute de son pull contre sa peau nue.
— Pardon.
Il ne recule pas tout à fait. Sa main est sur le sac mais elle est encore là, à quelques centimètres du bras de Clara. Le néon du milieu grésille, plonge le quai dans une demi-pénombre pendant deux secondes. Quand la lumière revient, ils sont dans la même position.
Clara regarde sa main. Les paumes larges, les doigts longs, des callosités à la base des phalanges. Elle se demande comment ces mains seraient sur sa joue. Elle pense ça nettement, sans détour, et ça la surprend elle-même.
— T'as pas tes lunettes.
— Non.
— T'y vois comment ?
— Mal.
Il sourit, un sourire légèrement de côté, contenu. Elle tend la main vers sa montre pour voir l'heure, pas vers lui, vers la montre, et leurs doigts se frôlent sur le cadran. Il ne retire pas sa main. Elle non plus. Ils restent comme ça, les doigts emmêlés sur le bracelet de cuir, sans que ni l'un ni l'autre ne bouge.
Le métro entre en gare dans un bruit de ferraille et d'air comprimé. Trois sièges occupés vers l'avant, un homme endormi la tête contre la vitre. Thomas laisse passer Clara devant lui et quand il monte il pose une main brève sur son épaule pour ne pas lui rentrer dedans.
La main reste une demi-seconde de trop.
Ils s'assoient côte à côte au fond du wagon. Leurs cuisses se touchent. Le métro repart. Clara regarde droit devant elle et ne remet pas ses lunettes.
Chapitre 2
Le wagon tangue dans les courbes. Clara sent la cuisse de Thomas contre la sienne, la chaleur qui traverse le tissu, cette chaleur précise et localisée qui n'a l'air de rien mais qui irradie vers le haut, vers le ventre. Elle fixe la publicité en face d'elle sans lire les mots. Elle pense à la main sur son épaule, au poids bref de cette main, et quelque chose dans son bas-ventre répond à ce souvenir qui a trente secondes d'âge.
Thomas tient son thermos vide entre ses paumes et le fait tourner lentement. Un geste machinal qui dit qu'il ne sait pas quoi faire de lui-même. Il sent le cuir froid et le café. Clara respire par le nez sans en avoir l'air.
— Tu travailles tard, dit-il.
— Toujours. Toi ?
— Une dernière livraison vers Oberkampf. Je rentre.
Elle hoche la tête. Il hoche la tête. Le wagon grince dans un virage et leurs épaules se pressent l'une contre l'autre. Aucun des deux ne se décale. Ce serait simple de se décaler. Il y a trois sièges libres à leur gauche. Mais ils restent.
Thomas pose le thermos sur ses genoux, puis le fait glisser contre la cuisse de Clara. Un geste qui pourrait être accidentel. Qui ne l'est pas. Elle baisse les yeux sur le thermos, les relève vers lui, et il la regarde. Ils savent tous les deux que ce n'est pas accidentel, et cette connivence silencieuse fait monter quelque chose dans la gorge de Clara, quelque chose qui ressemble à du désir mais qui est aussi plus fragile que ça.
Sa main à lui quitte le thermos et se pose sur la cuisse de Clara. Franchement cette fois, sans prétexte. La paume ouverte sur le tissu de la robe, les doigts qui ne bougent pas encore, qui s'installent là avec une tranquillité qui pourrait presque passer pour de la familiarité. Clara retient sa respiration une seconde. Pas d'effroi. L'envie de ne rien rater de cette seconde précise.
Elle pose sa main sur la nuque de Thomas.
Il frémit. Un frémissement bref, presque imperceptible. La nuque est chaude, la peau douce sous les cheveux coupés court, et Clara y promène deux doigts très lentement. Thomas ferme les yeux une fraction de seconde.
— Personne te touche là, d'habitude.
Ce n'est pas une question. Il le comprend.
— Non, murmure-t-il.
La main de Thomas glisse sous le bord de la robe. Pas vite, pas avec avidité, avec une lenteur presque appliquée. Il trouve la soie, s'arrête. Clara le sent s'arrêter, cette hésitation d'une seconde qui dit qu'il ne s'attendait pas à ça, la soie noire sous la robe ordinaire, le secret glissé là ce matin pour une éventualité qu'elle n'avait pas tout à fait formulée.
Sa paume épouse le tissu. Il ne fait pas plus, pas encore. Il sent la chaleur qui monte à travers la soie, et Clara sent sa main, et le néon du wagon grésille, et ils sont dans la pénombre pendant deux secondes, et dans la pénombre la main de Thomas presse très légèrement, et Clara laisse échapper un souffle qu'elle ne contrôlait plus.
Il tourne la tête vers elle. Elle tourne la tête vers lui. Leurs visages sont proches. Il y a une bouche d'aération au-dessus d'eux qui souffle un filet d'air tiède, et dans cet air Clara perçoit l'odeur de Thomas, le cuir, la caféine, une trace de transpiration honnête, et ça l'atteint quelque part avant les mots.
Leurs lèvres se trouvent. Un baiser bref d'abord, fermé, une question posée doucement. Puis il recommence, et les lèvres s'ouvrent un peu, et Clara sent le goût de Thomas, café et quelque chose de plus sucré dessous, et sa main à elle se resserre sur sa nuque, et sa main à lui remonte encore sous la robe, les doigts qui écartent légèrement la soie sur le côté.
Le souffle du conduit couvre le petit son qu'elle fait contre sa bouche.
Chapitre 3
La station Saint-Michel arrive comme une interruption du monde réel. Les freins grincent, le wagon ralentit, Clara et Thomas se séparent d'un centimètre sans se lâcher vraiment. Les portes s'ouvrent. Un homme en imperméable beige monte, une adolescente avec des écouteurs. Ils s'installent loin vers l'avant sans regarder personne. Les portes se referment.
Thomas n'a pas retiré sa main.
Clara regarde l'homme en imperméable. Il fixe son téléphone. L'adolescente dodeline de la tête. Personne ne les cherche. Ils sont invisibles comme on l'est toujours dans le métro de nuit, comme si les heures tardives accordaient une immunité aux corps et à ce qu'ils font.
Elle se lève à demi et se penche en avant.
Un geste simple, se pencher pour ajuster la bride de sa chaussure, et sa robe remonte dans son dos, et elle sent l'air du wagon sur l'arrière de ses cuisses, et elle sent surtout le regard de Thomas qui descend sur elle, un regard qu'elle perçoit presque physiquement, comme une pression. Elle ne se redresse pas tout de suite. Elle prend son temps avec la bride qui n'a pas besoin d'être ajustée, et elle sait ce qu'il voit, le galbe de la soie noire tendue entre ses cuisses, la limite entre le tissu et la peau, et le fait de savoir ce qu'il voit lui donne une sensation vertigineuse, quelque chose entre la honte et le triomphe.
— Tu triches, murmure-t-il.
Sa voix a changé. Plus grave, moins hésitante. Elle se redresse lentement et le regarde. Il n'a plus le sourire maladroit du couloir. Il la regarde avec une concentration tranquille qui lui fait l'effet d'une main posée à plat sur sa gorge.
— Un peu, dit-elle.
Il pose la main sur son genou. Large, ferme, sans équivoque. Et il la fait glisser vers le haut, sous le bord de la robe, le long de la face interne de la cuisse, et Clara sent chaque centimètre de cette progression, ses muscles qui se relâchent presque malgré elle, ses genoux qui s'écartent légèrement. Sa respiration change. Elle garde les yeux ouverts, les yeux sur la publicité en face, et elle se concentre sur ce regard qui ne voit rien pour ne pas fermer les yeux et signaler quelque chose.
Les doigts de Thomas s'arrêtent sur la soie. Il appuie doucement, et Clara sent la pression à travers le tissu, sur cette zone où elle est maintenant brûlante et gonflée, et elle serre les dents sur un souffle.
— On devrait descendre ici, dit-il.
Le panneau au-dessus des portes indique Saint-Michel. Le train n'est pas encore reparti.
Elle hoche la tête.
Ils se lèvent ensemble. Thomas prend son sac, Clara prend son manteau, et ils marchent vers les portes qui se rouvrent par chance, ou parce que Thomas a pressé le bouton, elle n'a pas vu. L'homme en imperméable ne lève pas les yeux. L'adolescente dodeline toujours.
Sur le quai, Thomas prend la main de Clara. Pas timidement, pas avec la maladresse du couloir. Il la prend comme si la chose allait de soi, et il l'emmène vers le fond du quai, vers un couloir de correspondance mal éclairé qui bifurque sur une sortie secondaire. Clara le suit. Elle fait confiance à cette main, à ce pas décidé.
Il y a une porte de service entrebâillée qu'il pousse de l'épaule. Derrière, un espace de béton et de tuyaux, l'envers du décor, l'odeur de pierre humide et de vieux métal. Une ampoule nue au plafond. Il referme la porte derrière eux.
Le bruit du métro s'assourdit d'un coup, remplacé par leur propre respiration.
Il la plaque contre le mur. Ce n'est pas violent, c'est précis, la différence entre brutalité et intention. Le dos de Clara contre le béton froid à travers le tissu fin de la robe, le corps de Thomas contre le sien, son poids, sa chaleur, l'arête de ses hanches contre ses hanches à elle.
Il soulève le bord de sa robe avec une lenteur qui est presque une forme de cruauté douce. Juste assez. La soie apparaît, noire sur la peau pâle, et il baisse les yeux dessus une longue seconde, comme on regarde quelque chose qu'on a imaginé avant de le voir.
Ses doigts reviennent. Il suit le bord de la culotte, l'élastique sur la hanche, descend vers l'entrejambe, et quand ses doigts pressent sur la soie tendue il sent combien elle est mouillée, et Clara voit à son visage qu'il le sent, et cette visibilité de son propre désir, cette impossibilité de le dissimuler, lui fait fermer les yeux.
— Regarde-moi, dit-il.
Elle ouvre les yeux.
Ses doigts bougent sur la soie, un mouvement circulaire et lent, et l'humidité du tissu amplifie chaque friction. Clara appuie ses épaules contre le béton pour ne pas vaciller. Elle pose une main sur l'avant-bras de Thomas, pas pour l'arrêter, juste pour tenir quelque chose.
— Thomas.
Son prénom dans sa bouche. La première fois ce soir. Il s'en rend compte à la façon dont quelque chose change dans son regard, une concentration qui se resserre, et ses doigts s'arrêtent une demi-seconde, puis reprennent, plus lents, plus précis, et Clara sent le plaisir monter par vagues régulières, chaque vague un peu plus haute, et elle mord sa lèvre inférieure et retient ce qui voudrait sortir.
Le cadenas à sa ceinture tinte doucement contre le béton du mur.
Chapitre 4
Il y a un banc dans le couloir, juste derrière la porte de service, un banc de métal scellé au mur que les agents utilisent pour leurs pauses. Clara voit ce banc et elle prend Thomas par le devant de son pull et elle l'y pousse doucement. Il s'assoit. Elle s'assoit à côté de lui, leurs cuisses de nouveau en contact, comme dans le wagon mais différemment, plus délibérément.
Elle pose la main sur son genou, puis la fait glisser vers le haut, et elle le sent se raidir légèrement sous sa paume, pas de peur, d'anticipation. Elle déboutonne son pantalon lentement, doigt par doigt, et Thomas reste immobile, les mains à plat sur ses propres cuisses, il ne l'aide pas parce qu'il comprend qu'elle ne veut pas qu'il l'aide. Quand le pantalon s'ouvre elle glisse deux doigts sous la ceinture du boxer et le tire vers le bas, juste assez. Elle le prend en main, la chaleur, la fermeté, et le frémissement qui le parcourt jusqu'aux épaules quand elle commence à bouger lui donne envie de continuer.
— Tu me touches comme je te touche, dit-elle.
Sa main à lui remonte sous sa robe, trouve la soie, s'y installe. Il calque son rythme sur le sien, attentif, et quand il glisse la soie sur le côté et que ses doigts trouvent la peau, Clara laisse échapper un son bref qu'elle rattrape en mordant l'intérieur de sa joue. Les doigts de Thomas sont larges et chauds, les siens encore froids, et ce contraste lui donne un frisson qui n'est pas de froid.
Ils sont assis serrés l'un contre l'autre, les épaules qui se touchent, et les gestes qu'ils font sont presque discrets vus de loin, deux personnes sur un banc, les mains dans l'ombre entre leurs corps. Mais entre leurs corps il n'y a rien de discret. Il explore lentement, il écoute ses souffles pour savoir où aller et combien appuyer, il glisse un doigt en elle puis deux avec une précaution qui pourrait s'appeler de la tendresse, et Clara tourne légèrement la tête vers lui et pose le front contre sa tempe.
— Là, murmure-t-elle.
Il fait ce qu'elle dit. Elle accélère sa main sur lui en retour, et ils sont maintenant dans ce mouvement commun, accordés, et le monde en dehors de ce couloir de béton a perdu toute consistance.
Elle cherche sa bouche sans lever la tête, un baiser de côté, maladroit par l'angle mais urgent, et il répond avec une pression qui dit qu'il ne pense plus à rien d'autre. Ses doigts s'incurvent légèrement vers le haut à chaque mouvement et Clara sent quelque chose se tendre en elle, quelque chose qui approche d'un bord qu'elle ne cherche pas à éviter cette fois. Sa respiration devient irrégulière, des inspirations courtes qui s'espacent, et les doigts de Thomas maintiennent ce rythme précis qui la conduit quelque part d'inévitable.
Quand ça arrive c'est long. Une contraction profonde qui part du bas du ventre et se propage vers le haut, et elle serre les doigts dans le pull de Thomas et pousse un son dans son cou, étouffé et chaud, et ses hanches bougent seules contre sa main à lui qui accompagne chaque vague sans s'arrêter, et elle reste comme ça, la tête dans son cou, les muscles qui tremblent légèrement.
Il lui laisse le temps. Il ne retire pas ses doigts tout de suite. Il attend qu'elle revienne.
Elle revient. Et elle reprend sa main sur lui avec une intention plus nette, plus directe. Thomas laisse aller sa nuque en arrière contre le mur, les yeux au plafond, et son souffle se fragmente. Elle sent sous ses doigts les pulsations qui s'accélèrent, le gonflement qui précède, la tension qui gagne tout son corps jusqu'aux épaules. Il dit son prénom une fois à voix basse, comme s'il ne l'avait pas décidé. Elle maintient son rythme, ferme et régulier, et il bascule, les hanches qui poussent vers l'avant, un son sourd et long dans la gorge, et sous sa paume elle sent la première contraction puis le flux chaud qui passe entre ses doigts, épais et par saccades, et elle ne relâche pas sa prise, elle accompagne chaque vague jusqu'à la dernière, jusqu'à ce que les contractions s'espacent et s'éteignent et que sa main sur le banc se desserre enfin.
Elle reste comme ça un moment, sa main toujours sur lui, et elle sent sous ses doigts le reflux lent, la chaleur qui persiste, le pouls qui redescend progressivement.
Le silence revient dans le couloir. L'ampoule nue tremble au passage d'une rame lointaine.
Clara va chercher dans le sac de Thomas un paquet de mouchoirs qui dépassait tout à l'heure. Elle le pose sur ses genoux sans un mot. Il la regarde faire avec quelque chose dans les yeux qui n'est pas de la gratitude exactement, quelque chose de plus simple.
Il remet de l'ordre dans ses vêtements. Elle replace sa robe. Ils se regardent dans la lumière de l'ampoule, légèrement défaits, et quelque chose de grave et de tranquille flotte entre eux.
— On remonte, dit-elle.
Chapitre 5
Le quai est plus vide qu'avant. Il est passé minuit, l'heure où Paris se rétracte, où les stations prennent une qualité presque sonore dans leur silence. Clara et Thomas attendent le prochain train côte à côte, sans se toucher, à cinq centimètres l'un de l'autre, et cette distance de cinq centimètres est chargée de tout ce qui vient de se passer.
Le train arrive. Wagon de tête, complètement vide.
Ils montent sans se consulter.
Thomas pose son sac sur le siège en face et tire Clara par le poignet pour qu'elle s'assoie à côté de lui. Le train repart. Ils ont dépassé leur station depuis longtemps mais aucun des deux ne le mentionne. La ville nocturne défile derrière les vitres, des quais vides, des couloirs jaunes, des publicités qui s'enchaînent.
Il se tourne vers elle et l'embrasse. Pas comme tout à l'heure sur le banc, pas avec cette urgence-là. Plus lentement, plus attentif, et Clara sent dans ce baiser une intention différente, quelque chose qui prend son temps parce qu'il sait maintenant qu'il a le temps. Sa main remonte sous la robe, retrouve la soie, et Clara qui pensait avoir été rassasiée sent le désir revenir, moins fulgurant que tout à l'heure mais plus profond, plus installé, comme une marée qui remonte.
Il s'écarte d'elle. Il la regarde.
— Allonge-toi.
Le siège est étroit, le dossier dans le dos, mais elle s'étire sur la longueur du banc et pose la nuque sur le sac de Thomas qu'il a déplacé pour elle. Le plafond du wagon au-dessus, les néons, les poignées en plastique qui se balancent au rythme du train. Thomas s'agenouille sur le sol entre les sièges, et dans cette position il est à sa hauteur, et il soulève sa robe sur ses hanches et fait glisser la soie le long de ses jambes avec une lenteur qui est presque cérémonieuse.
Il pose les lèvres sur la face interne de sa cuisse gauche. Clara ferme les yeux. Il prend son temps, les lèvres et la langue sur la peau fine, il remonte par degrés sans aller là où elle attend qu'il aille, et cette attente est en elle-même une forme de plaisir, tendue et légèrement douloureuse. Il passe à l'autre cuisse, recommence, et Clara a la main dans ses cheveux maintenant, pour sentir sa tête bouger sous sa paume.
Quand sa bouche arrive enfin, Clara expire longuement.
Il commence par les bords, les lèvres, une langue plate et lente qui explore sans se presser, et Clara sent le désir qui se reconstruit différemment qu'avant, plus diffus, plus chaud, qui irradie vers le ventre et vers les reins. Thomas est attentif comme il l'était avec ses doigts, il écoute ses souffles, il ajuste, il revient sur ce qui provoque une réaction et y reste, et sa langue trouve le centre et s'y installe avec un mouvement régulier et précis qui fait monter la chaleur par paliers.
Le wagon s'incurve dans un long virage, le grincement des roues sur les rails, et Clara maintient sa main dans les cheveux de Thomas et ne pense plus à rien de cohérent. Elle pense à la texture de ses cheveux sous ses doigts, à l'odeur de cuir qui monte de lui même de là, à la vibration du siège de métal dans son dos qui se mêle à ce que fait sa bouche.
Puis elle sent deux doigts qui entrent en elle pendant que sa langue continue, et la superposition de ces deux sensations produit quelque chose d'immédiat et d'intense, et sa main se resserre dans ses cheveux et ses hanches se soulèvent légèrement du siège. Thomas accompagne ce mouvement sans s'interrompre, les doigts qui suivent le rythme des hanches, et Clara sent le plaisir grimper trop vite, beaucoup trop vite.
Elle appuie sur sa tête pour l'arrêter.
Il s'arrête. Il lève les yeux vers elle, les yeux sombres depuis le bas, et elle secoue la tête lentement. Pas encore. Il comprend. Il retire ses doigts, pose un dernier baiser sur sa cuisse, et se relève sur le siège à côté d'elle.
Elle reste allongée encore un moment, les yeux au plafond, et elle entend la respiration de Thomas à côté d'elle, régulière mais tendue, le souffle de quelqu'un qui se contient. Elle tourne la tête vers lui. Il regarde droit devant, les mains sur les cuisses, et elle voit à la façon dont ses mâchoires sont serrées qu'il attend, qu'il a décidé d'attendre autant qu'il le faudra.
Elle se glisse à genoux sur le sol du wagon.
Le métal cannelé sous ses genoux à travers le tissu fin des collants, la légère vibration du train dans les paumes qu'elle pose sur ses cuisses à lui. Thomas baisse les yeux vers elle. Elle ouvre son pantalon, déjà déboutonné depuis tout à l'heure, et tire le boxer vers le bas, et elle le prend en main, encore à moitié dressé, et elle sent sous ses doigts le sang qui revient rapidement, la chaleur qui s'intensifie.
Elle prend son temps. Elle pose d'abord les lèvres à la base, remonte lentement le long du dessous, et Thomas laisse échapper un souffle long qu'il ne cherche pas à retenir. Elle passe la langue sur le dessus du gland et le sent tressaillir entre ses mains. L'odeur est chaude, dense, une odeur de peau et de désir sans artifice, et quelque chose en elle répond à ça directement.
Elle l'enveloppe de sa bouche. Lentement, par degrés, et elle sent le poids de la verge, la chaleur, le goût salé et légèrement amer qui n'est pas désagréable, qui est simplement honnête. Elle établit un rythme, profond et régulier, une main à la base, l'autre à plat sur sa cuisse, et Thomas pose sa paume ouverte sur sa tête, sans appuyer, juste poser, ce poids léger qui dit je suis là, continue.
Elle accélère par degrés, et il resserre légèrement les doigts dans ses cheveux, et elle entend ses sons étouffés dans le bruit du train, des mots arrachés malgré lui. Elle sent sous sa langue les pulsations qui s'accélèrent, la tension qui monte dans ses cuisses, et elle ralentit alors, délibérément, elle revient à quelque chose de lent et de profond qui le maintient au bord sans le faire basculer.
Il comprend ce qu'elle fait. Il laisse aller sa tête en arrière contre le dossier du siège, les mains qui se desserrent dans ses cheveux, et il sourit dans le vide au-dessus de lui, un sourire qui ressemble à une capitulation heureuse.
Elle s'arrête. Elle remonte vers lui, reprend sa place à côté, et il tourne la tête vers elle, les yeux sombres et le souffle court.
Elle se redresse. Elle regarde Thomas, son visage dans la lumière du wagon, les yeux brillants, la bouche encore humide. Elle pose la main sur sa joue, la paume contre la barbe, et il ferme les yeux sous cette main.
— Bastille, dit-il. Je connais un endroit.
Chapitre 6
Ils sortent à Bastille par la sortie secondaire, celle qui débouche sur une rue pavée que Clara ne connaît pas. Thomas marche vite, sa main dans la sienne, et elle le suit sans poser de question parce que la nuit a cette qualité particulière de rendre la confiance plus facile, comme si l'obscurité dissolvait les prudences ordinaires.
L'endroit est un passage couvert désaffecté, entre deux immeubles haussmanniens, fermé par une grille que Thomas ouvre avec une clé plate sortie de son trousseau. Clara le regarde faire. Elle se demande depuis combien de livraisons nocturnes il a cette clé, depuis combien de nuits passées à connaître Paris par ses revers et ses coulisses. Il pousse la grille, elle entre, il referme derrière eux.
Le passage est long, voûté, des carreaux de faïence anciens sur les murs, blanc et bleu, certains fêlés, certains manquants. Au fond, une verrière laisse passer la lumière des réverbères de la rue perpendiculaire, une lumière orangée et diffuse qui pose des ombres douces sur tout. L'odeur de pierre ancienne, de poussière sèche, quelque chose de fermé et de préservé, comme l'intérieur d'une boîte qu'on n'a pas ouverte depuis longtemps.
Thomas pose son sac contre le mur. Il en sort une veste en coton épais, pliée au fond, et l'étale sur le sol sous la verrière, dans le rectangle de lumière orangée. Clara le regarde faire. Ce geste simple, cette attention pratique au milieu de tout ça, lui serre quelque chose dans la gorge.
Elle s'approche de lui et lui retire son pull. Il lève les bras pour la laisser faire, et dessous il y a un tee-shirt blanc fin, et elle retire ça aussi, et elle pose les paumes à plat sur sa poitrine, la peau chaude, le sternum, les poils sombres, la balafre sur le bras gauche qui refait surface dans la lumière orangée. Elle promène ses mains sur lui lentement, en mémorisant.
Il déboutonne sa robe dans son dos. Bouton par bouton, la même application qu'elle avait sur son pantalon tout à l'heure, et la robe s'ouvre et glisse et tombe à ses pieds, et elle est là dans la lumière des réverbères, les collants avec l'accroc à la cheville, le soutien-gorge en coton ordinaire qui n'a rien de calculé. Thomas la regarde avec une attention si concentrée qu'elle ne ressent pas le besoin de se couvrir. Il défait le soutien-gorge, le pose sur le sac, et ses mains reviennent sur elle, les paumes larges et calleuses sur les seins, et Clara ferme les yeux sur la sensation, le léger frottement de la peau durcie sur la peau fine, et ses mamelons se durcissent sous ses pouces et elle laisse le son sortir cette fois, un son bas et continu qui résonne légèrement sous la voûte.
Il s'agenouille devant elle et tire les collants vers le bas, le long des jambes, et elle pose une main sur son épaule pour garder l'équilibre. Quand il se relève elle est entièrement nue dans le passage voûté, dans la lumière orangée, avec l'odeur de vieille pierre autour d'elle, et elle ne pense pas à avoir froid. Elle est trop chaude pour avoir froid. Elle est chaude depuis le quai d'Odéon, depuis la laine de son pull contre son bras, depuis ses doigts et sa bouche dans le wagon vide, et ce désir qui a été approché et reculé et approché encore est maintenant en elle comme une pression physique, quelque chose qui ne supporte plus d'attendre.
Thomas se déshabille à son tour. Elle l'aide avec la ceinture, il finit seul, et il est grand et sombre dans la lumière oblique.
Elle s'allonge sur la veste en coton. Le sol est dur sous le tissu, elle sent les pavés à travers, et ça aussi c'est réel et présent et elle le veut, cette réalité-là, cette absence de confort qui dit que rien n'est simulé. Thomas s'agenouille entre ses jambes et la regarde, pas son corps en morceaux mais elle entière, son visage, et elle soutient ce regard sans détourner les yeux.
Il se penche sur elle, pose les avant-bras de chaque côté de ses épaules, et ils restent comme ça une seconde, front contre front, son souffle contre le sien. C'est peut-être le moment le plus intime de toute la nuit, cette seconde immobile avant.
Il entre en elle lentement.
Clara sent l'étirement progressif, la chaleur de son sexe, la plénitude qui s'installe centimètre par centimètre, et elle expire longuement, les yeux ouverts sur son visage à lui qui change à mesure qu'il avance, quelque chose qui se défait dans ses traits, une tension longtemps tenue qui se relâche. Elle lève les hanches pour aller à sa rencontre, et il s'enfonce jusqu'au bout et s'arrête là, immobile, et ils respirent ensemble dans cet arrêt.
Puis il commence à bouger.
Lent d'abord, un rythme profond et régulier, et Clara sent chaque mouvement remonter dans sa colonne, dans ses reins, se diffuser dans tout son corps. Elle pose les mains dans son dos, les paumes sur les omoplates, et elle sent ses muscles travailler sous la peau, la mécanique précise de ce corps qui bouge contre le sien. Il se penche, sa barbe contre son cou, et elle sent la rugosité sur sa peau et l'odeur de lui de très près, le cuir, la caféine, la sueur de cette nuit, et elle tourne la tête pour enfouir son visage dans son cou à lui et elle respire fort.
Le rythme s'installe, se précise. Plus profond, moins lent. Leurs peaux qui se rencontrent font un bruit sourd et régulier qui résonne sous la voûte, et au-dessus d'eux la verrière laisse passer le halo orangé des réverbères, et quelque part dans la rue une voiture passe, et le monde continue de tourner sans se douter de rien.
Clara glisse une main entre leurs deux corps. Il la sent et se soulève légèrement pour lui laisser l'espace, et elle se touche pendant qu'il la prend, ses doigts sur elle pendant que lui est en elle, et la superposition de ces deux sensations produit quelque chose d'intense et de presque insoutenable. Elle ne cherche pas à ralentir cette fois. Elle ne cherche plus rien, elle suit seulement, elle laisse le corps décider.
Thomas accélère. Il enfouit son visage dans son cou et elle entend ses sons à lui, étouffés et rauques, et sa main à elle se presse plus fort, et ses hanches à elle se lèvent à chaque mouvement pour aller chercher le suivant, et le pavé sous la veste et le froid de l'air et la lumière orangée et l'odeur de vieille pierre, tout ça est là en même temps, tout ça participe.
Elle bascule la première, d'une seconde à peine, un orgasme long et profond qui contracte tout son ventre et qui la fait s'agripper au dos de Thomas avec les ongles, et il sent ça, il sent les contractions autour de lui, et ça le fait basculer à son tour, les hanches qui s'enfoncent une dernière fois et s'y maintiennent, un son sourd dans son cou à elle, ses mains qui se ferment sur ses épaules.
Ils restent longtemps sans bouger.
Son poids sur elle. Sa chaleur. Sa respiration qui reprend lentement son rythme contre sa joue. Clara regarde la verrière au-dessus d'eux, le verre poussiéreux, le halo orangé, un avion très haut qui traverse lentement le rectangle de ciel visible. Elle garde les mains dans son dos et ne dit rien.
Il se soulève sur les avant-bras, la regarde. Il a quelque chose de déposé dans le visage, une eau qui s'est calmée. Elle lui sourit, le petit sourire du coin des lèvres, et il pose son front contre le sien.
Le cadenas à sa ceinture est quelque part dans le tas de ses vêtements. Il ne tinte plus.
Épilogue
Ils reprennent le métro à deux heures du matin, la dernière rame de la nuit, qui sent le désinfectant et le métal chaud. Cette fois ils s'assoient face à face, et Thomas a remis son pull mais Clara porte sa veste en coton sur les épaules, nouée par les manches, et il ne la lui a pas reprise.
Elle a remis ses lunettes.
Avec ses lunettes, elle le voit nettement. La barbe de trois jours, les yeux bruns, la fatigue satisfaite. Il tient son thermos vide entre ses paumes. Le wagon est désert, les néons bourdonnent doucement, la ville défile dans les vitres noires.
Le métro s'arrête à Odéon. Ils descendent ensemble.
Dans la rue, le pavé mouillé, l'air de juin qui commence à peine à tiédir. Ils marchent côte à côte vers leur immeuble, huit minutes à pied, et ils ne parlent pas parce que tout ce qui pourrait se dire a déjà été dit autrement.
Devant la porte, Thomas sort ses clés.
— On prend le même train demain ? dit-elle.
Il secoue la tête.
— Non. Mais je viendrai te chercher à la sortie.
Il pousse la porte. Elle entre. Dans l'escalier leurs pas font le même bruit sur le carrelage, deux rythmes qui s'accordent sans effort, et le cadenas à la ceinture de Clara tinte doucement à chaque marche, et pour la première fois depuis longtemps elle ne sait plus très bien pourquoi elle le porte, et cette ignorance-là lui semble être une bonne nouvelle.
fin
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1 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Excellente description des sens des impressions et des flous qui les entourent dus aux néons et autres réverbères et liés à son absence de lunettes.
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