Le Contrat - Chapitre 29:
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 29 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 112 043 visites.
Cette histoire de sexe a été affichée 81 fois depuis sa publication.
Couleur du fond :
Le Contrat - Chapitre 29:
Le week-end avait eu la texture particulière des week-ends qu’on passe à attendre sans savoir quoi.
Je m’étais regardé dans le miroir plusieurs fois, samedi soir et dimanche, avec cette sensation nouvelle et déstabilisante de ne pas avoir de masque à retirer avant de me coucher. Les mèches rousses cuivrées étaient toujours là le dimanche matin. Évidemment. Elles seraient là le lundi. Elles seraient là la semaine suivante. Je l’avais su intellectuellement dès le salon de coiffure, mais le savoir et le constater chaque matin en se levant étaient deux choses différentes.
Le lundi matin, je me préparai avec soin. Tailleur gris anthracite, blouse crème, collants chair, escarpins sages. Maquillage discret. Et les cheveux, simplement coiffés, la frange légèrement de côté comme la coiffeuse les avait faits, les mèches cuivrées visibles dans le brun naturel. Je n’avais pas à poser de perruque. Je n’avais pas à vérifier qu’elle était bien en place. Je partis avec cette légèreté étrange et inconfortable de quelqu’un qui n’a plus rien à ajuster.
Dans le tram, deux personnes me regardèrent. Pas longtemps, pas avec malveillance. Le genre de regard qu’on pose sur quelqu’un qu’on trouve différent sans savoir exactement pourquoi.
À l’entrée de l’immeuble, je posai mon badge sur le lecteur.
Bip. Portes ouvertes.
Nadia leva les yeux depuis son comptoir, et son regard fit ce qu’il faisait depuis des semaines : il cherchait le badge, trouvait le visage, s’ajustait. Mais ce matin, il s’attarda une seconde de plus sur les cheveux, sur la coupe, sur les mèches.
— Bonjour, dit-elle.
— Bonjour.
Dans l’ascenseur, je regardai mon reflet dans la surface polie des portes. Une silhouette floue, des cheveux qui n’étaient pas ceux d’avant. Je respirai bas. Les portes s’ouvrirent.
L’open space avait cette odeur du lundi matin, café et toner, les écrans qui s’allument, les chaises qui pivotent. Je traversai l’espace jusqu’à mon poste, posai mon sac, retirai mon manteau.
Cyril leva les yeux. Il ne dit rien immédiatement, ce qui était presque pire que s’il avait parlé, parce que ce silence-là était le silence de quelqu’un qui cherche sa phrase. Je ne lui en laissai pas le temps. Je m’assis, allumai mon écran.
Anaïs, en bout de rangée, me fit un signe bref de la tête. Sobre, normal. Bonjour sans en faire plus que nécessaire.
Marc n’avait pas levé les yeux.
Je saisis ma carte de timbrage pour pointer l’heure d’arrivée.
Je m’arrêtai.
Le nom sur la carte n’était pas le bon. Ou plutôt : ce n’était plus le même. Là où il y avait eu Éloi Bertrand depuis le premier jour, il y avait maintenant Éloïse Bertrand, imprimé proprement, avec le même format, la même police, comme si ça avait toujours été ainsi.
Je posai la carte sur le bureau. Je regardai ma plaque de bureau, celle qui indiquait mon nom et ma fonction. Éloïse Bertrand. Assistant de direction.
Je rouvris ma session informatique. Dans le coin supérieur droit de l’écran, là où le prénom de l’utilisateur s’affichait : Éloïse.
Je restai immobile quelques secondes, les mains posées à plat sur le bureau, à regarder cet écran comme si regarder plus longtemps allait faire apparaître une explication quelque part dans les pixels.
Ça avait été fait pendant le week-end. Silencieusement, méthodiquement, sans qu’on me demande quoi que ce soit. Partout où mon prénom existait dans ce bâtiment, il avait été remplacé. Pas modifié, pas annoté. Remplacé. Comme si l’ancien n’avait jamais existé.
Je sentis une présence à ma droite.
Nadia s’était approchée depuis le comptoir d’accueil, un peu en dehors de sa zone habituelle, avec cette démarche de quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui a décidé de le dire maintenant plutôt que plus tard.
— Je voulais te prévenir, dit-elle, à voix basse, avant que tu ne t’en aperçoives tout seul. Toutes tes informations ont été modifiées ce week-end. Dans tous les systèmes. C’est Éloïse, partout.
Elle dit ça avec une douceur neutre, sans jugement, sans curiosité déplacée. Juste l’information, transmise avec le soin de quelqu’un qui préfère que les choses se passent proprement.
— Merci, dis-je.
Elle hocha la tête, repartit vers son comptoir.
Je regardai à nouveau l’écran. Éloïse. Puis la plaque. Éloïse. Puis la carte de timbrage dans ma main. Éloïse Bertrand.
Je me levai.
Le couloir qui menait au bureau de Madame Stella était le même que tous les jours. Moquette grise, éclairage indirect, la porte au fond avec sa plaque sobre. Je frappai deux coups.
— Entrez.
Sa voix, sèche, professionnelle.
J’entrai. Elle était derrière son bureau, dossier ouvert devant elle, stylo en main. Elle leva les yeux, me regarda arriver, posa son stylo.
— Fermez la porte, dit-elle.
Je fermai la porte. Je m’avançai jusqu’au bureau, restai debout.
— Ma carte de timbrage, dis-je. Ma plaque. Les systèmes. Tout a été modifié.
— En effet.
— Vous auriez pu m’en parler.
Elle inclina légèrement la tête, de ce millimètre qui signifiait qu’elle avait enregistré la remarque sans pour autant la valider.
— C’est désormais votre prénom ici, dit-elle. Dans tous les documents, tous les systèmes, toutes les communications internes. Éloïse Bertrand.
— Je n’ai pas été consulté.
— Non.
Le mot tomba, plat, définitif, sans cruauté superflue. Elle ne justifiait pas, ne s’excusait pas, ne développait pas. Elle constatait. La décision avait été prise, elle avait été appliquée, et le fait que je n’aie pas été consulté n’était pas un oubli mais un choix.
— Si vous avez des questions sur le fonctionnement administratif, reprit-elle, les RH peuvent vous recevoir. Mais la décision ne changera pas.
Je la regardai un moment. Elle soutenait mon regard avec cette fixité froide qui ne cherchait pas à intimider, qui constatait simplement, qui attendait.
Il n’y avait rien à ajouter. Je le sus avant de l’avoir formulé. Pas parce que je n’avais pas de mots, mais parce que les mots que j’avais n’auraient rien changé à ce qui venait de se passer, ni à ce qui allait continuer à se passer.
— Bien, dis-je.
Je me retournai, ouvris la porte.
— Éloïse, dit-elle dans mon dos.
Je m’arrêtai.
— Vous avez le rapport Marchand à finir pour cet après-midi.
— Oui, Madame Steiner.
Je sortis. La porte se referma derrière moi avec ce déclic propre et définitif que je connaissais maintenant par cœur.
Dans le couloir, je marchai jusqu’aux toilettes, m’arrêtai devant le lavabo, ouvris le robinet. L’eau froide sur mes poignets, quelques secondes. Je levai les yeux vers le miroir. La coupe, les mèches, le visage que je reconnaissais de moins en moins vite.
Éloïse Bertrand.
Je coupai le robinet. Je me séchais les mains. Je retournai à mon poste.
À midi, Anaïs posa son plateau à côté du mien à la cafétéria sans demander, comme elle avait pris l’habitude de le faire depuis vendredi.
Elle s’assit, déballa son repas, et pendant une minute on ne dit rien, ce silence confortable de deux personnes qui n’ont pas besoin de remplir l’espace pour justifier leur présence l’une à côté de l’autre.
Puis elle sortit son téléphone, fit défiler quelque chose, me le tendit.
— T’as reçu ça aussi ?
C’était une note de service. Sobre, courte, signée de la direction. Je la lus une fois, puis une deuxième pour être sûr d’avoir bien compris.
La note informait l’ensemble du personnel que le prénom d’usage de leur collègue était désormais Éloïse, et que ce prénom devait être utilisé dans toutes les communications, orales et écrites, à compter de ce jour. Il était précisé que l’utilisation de l’ancien prénom serait considérée comme un manquement au respect dû à chaque membre de l’équipe et ferait l’objet d’un rappel à l’ordre, voire d’une sanction selon la gravité et la répétition des faits.
Je rendis le téléphone à Anaïs.
— Je n’étais pas au courant, dis-je.
— Je m’en doutais.
Elle reprit son téléphone, le rangea, piqua quelque chose dans son assiette.
— Cyril va détester, dit-elle.
— Je sais.
— Tant mieux pour lui.
Elle dit ça avec cette légèreté tranquille qui était sa façon d’être, sans chercher à en faire plus que nécessaire, sans geste héroïque. Elle prit une bouchée, regarda la cafétéria un moment, puis se tourna vers moi.
— Comment tu vas, vraiment ?
La question était directe, sans détour, avec cette franchise un peu abrupte que j’avais appris à reconnaître chez elle comme une forme de respect. Elle ne demandait pas pour la forme. Elle demandait parce qu’elle voulait savoir.
— Je ne sais pas encore, dis-je.
Elle hocha la tête.
— C’est honnête.
On mangea en silence un moment. Un silence qui n’était pas vide, qui était habité de tout ce qu’on n’avait pas besoin de formuler. Dehors, par les grandes vitres de la cafétéria, le ciel était bas et gris, ce ciel de novembre qui ne promet rien.
— T’as de belles mèches, dit-elle enfin, sans me regarder, comme si c’était une remarque anodine qu’elle glissait entre deux bouchées.
Je ne répondis pas immédiatement.
— Merci, dis-je finalement.
Elle sourit, brièvement, sans en faire plus.
La journée continua. Le rapport Marchand. Les mails. Les appels. La mécanique ordinaire du bureau qui avance indépendamment de ce qu’on ressent, et qui a quelque chose de presque rassurant dans sa constance.
Cyril ne dit rien de la journée. La note de service avait visiblement produit son effet, ou du moins avait rendu le silence plus prudent que l’ironie. Je ne sus pas si c’était mieux ou pire. Le silence de quelqu’un qui se retient a une texture différente de l’indifférence, et je la sentais, par moments, quand il passait près de mon poste.
Marc, lui, était exactement ce qu’il avait toujours été. Il travailla, déjeuna, répondit à ses mails, repartit à dix-huit heures avec son manteau sur le bras. Mon prénom, ancien ou nouveau, ne semblait produire aucun effet particulier sur lui, et cette constance-là avait quelque chose de presque réconfortant.
À dix-huit heures quinze, je rangeai mes affaires. Je remis mon manteau. Je pris ma carte de timbrage pour pointer ma sortie.
Éloïse Bertrand.
Je la glissai dans le lecteur. Bip.
Dans l’ascenseur, seul, je regardai mon reflet dans les portes polies. La coupe, les mèches, le visage. Je restai là, immobile, à regarder cette personne qui me regardait en retour, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent sur le hall.
Dehors, l’air était froid. Je boutonnai mon manteau, pris à droite, direction le tram.
Dans ma poche, ma carte de timbrage. Éloïse.
Je marchai. Les gens autour de moi marchaient aussi, indifférents, pressés, dans leurs propres trajectoires. Personne ne savait ce que je portais. Personne ne savait comment je m’appelais hier ni comment je m’appelais aujourd’hui.
Et moi, je n’étais pas encore certain de savoir non plus.
Je m’étais regardé dans le miroir plusieurs fois, samedi soir et dimanche, avec cette sensation nouvelle et déstabilisante de ne pas avoir de masque à retirer avant de me coucher. Les mèches rousses cuivrées étaient toujours là le dimanche matin. Évidemment. Elles seraient là le lundi. Elles seraient là la semaine suivante. Je l’avais su intellectuellement dès le salon de coiffure, mais le savoir et le constater chaque matin en se levant étaient deux choses différentes.
Le lundi matin, je me préparai avec soin. Tailleur gris anthracite, blouse crème, collants chair, escarpins sages. Maquillage discret. Et les cheveux, simplement coiffés, la frange légèrement de côté comme la coiffeuse les avait faits, les mèches cuivrées visibles dans le brun naturel. Je n’avais pas à poser de perruque. Je n’avais pas à vérifier qu’elle était bien en place. Je partis avec cette légèreté étrange et inconfortable de quelqu’un qui n’a plus rien à ajuster.
Dans le tram, deux personnes me regardèrent. Pas longtemps, pas avec malveillance. Le genre de regard qu’on pose sur quelqu’un qu’on trouve différent sans savoir exactement pourquoi.
À l’entrée de l’immeuble, je posai mon badge sur le lecteur.
Bip. Portes ouvertes.
Nadia leva les yeux depuis son comptoir, et son regard fit ce qu’il faisait depuis des semaines : il cherchait le badge, trouvait le visage, s’ajustait. Mais ce matin, il s’attarda une seconde de plus sur les cheveux, sur la coupe, sur les mèches.
— Bonjour, dit-elle.
— Bonjour.
Dans l’ascenseur, je regardai mon reflet dans la surface polie des portes. Une silhouette floue, des cheveux qui n’étaient pas ceux d’avant. Je respirai bas. Les portes s’ouvrirent.
L’open space avait cette odeur du lundi matin, café et toner, les écrans qui s’allument, les chaises qui pivotent. Je traversai l’espace jusqu’à mon poste, posai mon sac, retirai mon manteau.
Cyril leva les yeux. Il ne dit rien immédiatement, ce qui était presque pire que s’il avait parlé, parce que ce silence-là était le silence de quelqu’un qui cherche sa phrase. Je ne lui en laissai pas le temps. Je m’assis, allumai mon écran.
Anaïs, en bout de rangée, me fit un signe bref de la tête. Sobre, normal. Bonjour sans en faire plus que nécessaire.
Marc n’avait pas levé les yeux.
Je saisis ma carte de timbrage pour pointer l’heure d’arrivée.
Je m’arrêtai.
Le nom sur la carte n’était pas le bon. Ou plutôt : ce n’était plus le même. Là où il y avait eu Éloi Bertrand depuis le premier jour, il y avait maintenant Éloïse Bertrand, imprimé proprement, avec le même format, la même police, comme si ça avait toujours été ainsi.
Je posai la carte sur le bureau. Je regardai ma plaque de bureau, celle qui indiquait mon nom et ma fonction. Éloïse Bertrand. Assistant de direction.
Je rouvris ma session informatique. Dans le coin supérieur droit de l’écran, là où le prénom de l’utilisateur s’affichait : Éloïse.
Je restai immobile quelques secondes, les mains posées à plat sur le bureau, à regarder cet écran comme si regarder plus longtemps allait faire apparaître une explication quelque part dans les pixels.
Ça avait été fait pendant le week-end. Silencieusement, méthodiquement, sans qu’on me demande quoi que ce soit. Partout où mon prénom existait dans ce bâtiment, il avait été remplacé. Pas modifié, pas annoté. Remplacé. Comme si l’ancien n’avait jamais existé.
Je sentis une présence à ma droite.
Nadia s’était approchée depuis le comptoir d’accueil, un peu en dehors de sa zone habituelle, avec cette démarche de quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui a décidé de le dire maintenant plutôt que plus tard.
— Je voulais te prévenir, dit-elle, à voix basse, avant que tu ne t’en aperçoives tout seul. Toutes tes informations ont été modifiées ce week-end. Dans tous les systèmes. C’est Éloïse, partout.
Elle dit ça avec une douceur neutre, sans jugement, sans curiosité déplacée. Juste l’information, transmise avec le soin de quelqu’un qui préfère que les choses se passent proprement.
— Merci, dis-je.
Elle hocha la tête, repartit vers son comptoir.
Je regardai à nouveau l’écran. Éloïse. Puis la plaque. Éloïse. Puis la carte de timbrage dans ma main. Éloïse Bertrand.
Je me levai.
Le couloir qui menait au bureau de Madame Stella était le même que tous les jours. Moquette grise, éclairage indirect, la porte au fond avec sa plaque sobre. Je frappai deux coups.
— Entrez.
Sa voix, sèche, professionnelle.
J’entrai. Elle était derrière son bureau, dossier ouvert devant elle, stylo en main. Elle leva les yeux, me regarda arriver, posa son stylo.
— Fermez la porte, dit-elle.
Je fermai la porte. Je m’avançai jusqu’au bureau, restai debout.
— Ma carte de timbrage, dis-je. Ma plaque. Les systèmes. Tout a été modifié.
— En effet.
— Vous auriez pu m’en parler.
Elle inclina légèrement la tête, de ce millimètre qui signifiait qu’elle avait enregistré la remarque sans pour autant la valider.
— C’est désormais votre prénom ici, dit-elle. Dans tous les documents, tous les systèmes, toutes les communications internes. Éloïse Bertrand.
— Je n’ai pas été consulté.
— Non.
Le mot tomba, plat, définitif, sans cruauté superflue. Elle ne justifiait pas, ne s’excusait pas, ne développait pas. Elle constatait. La décision avait été prise, elle avait été appliquée, et le fait que je n’aie pas été consulté n’était pas un oubli mais un choix.
— Si vous avez des questions sur le fonctionnement administratif, reprit-elle, les RH peuvent vous recevoir. Mais la décision ne changera pas.
Je la regardai un moment. Elle soutenait mon regard avec cette fixité froide qui ne cherchait pas à intimider, qui constatait simplement, qui attendait.
Il n’y avait rien à ajouter. Je le sus avant de l’avoir formulé. Pas parce que je n’avais pas de mots, mais parce que les mots que j’avais n’auraient rien changé à ce qui venait de se passer, ni à ce qui allait continuer à se passer.
— Bien, dis-je.
Je me retournai, ouvris la porte.
— Éloïse, dit-elle dans mon dos.
Je m’arrêtai.
— Vous avez le rapport Marchand à finir pour cet après-midi.
— Oui, Madame Steiner.
Je sortis. La porte se referma derrière moi avec ce déclic propre et définitif que je connaissais maintenant par cœur.
Dans le couloir, je marchai jusqu’aux toilettes, m’arrêtai devant le lavabo, ouvris le robinet. L’eau froide sur mes poignets, quelques secondes. Je levai les yeux vers le miroir. La coupe, les mèches, le visage que je reconnaissais de moins en moins vite.
Éloïse Bertrand.
Je coupai le robinet. Je me séchais les mains. Je retournai à mon poste.
À midi, Anaïs posa son plateau à côté du mien à la cafétéria sans demander, comme elle avait pris l’habitude de le faire depuis vendredi.
Elle s’assit, déballa son repas, et pendant une minute on ne dit rien, ce silence confortable de deux personnes qui n’ont pas besoin de remplir l’espace pour justifier leur présence l’une à côté de l’autre.
Puis elle sortit son téléphone, fit défiler quelque chose, me le tendit.
— T’as reçu ça aussi ?
C’était une note de service. Sobre, courte, signée de la direction. Je la lus une fois, puis une deuxième pour être sûr d’avoir bien compris.
La note informait l’ensemble du personnel que le prénom d’usage de leur collègue était désormais Éloïse, et que ce prénom devait être utilisé dans toutes les communications, orales et écrites, à compter de ce jour. Il était précisé que l’utilisation de l’ancien prénom serait considérée comme un manquement au respect dû à chaque membre de l’équipe et ferait l’objet d’un rappel à l’ordre, voire d’une sanction selon la gravité et la répétition des faits.
Je rendis le téléphone à Anaïs.
— Je n’étais pas au courant, dis-je.
— Je m’en doutais.
Elle reprit son téléphone, le rangea, piqua quelque chose dans son assiette.
— Cyril va détester, dit-elle.
— Je sais.
— Tant mieux pour lui.
Elle dit ça avec cette légèreté tranquille qui était sa façon d’être, sans chercher à en faire plus que nécessaire, sans geste héroïque. Elle prit une bouchée, regarda la cafétéria un moment, puis se tourna vers moi.
— Comment tu vas, vraiment ?
La question était directe, sans détour, avec cette franchise un peu abrupte que j’avais appris à reconnaître chez elle comme une forme de respect. Elle ne demandait pas pour la forme. Elle demandait parce qu’elle voulait savoir.
— Je ne sais pas encore, dis-je.
Elle hocha la tête.
— C’est honnête.
On mangea en silence un moment. Un silence qui n’était pas vide, qui était habité de tout ce qu’on n’avait pas besoin de formuler. Dehors, par les grandes vitres de la cafétéria, le ciel était bas et gris, ce ciel de novembre qui ne promet rien.
— T’as de belles mèches, dit-elle enfin, sans me regarder, comme si c’était une remarque anodine qu’elle glissait entre deux bouchées.
Je ne répondis pas immédiatement.
— Merci, dis-je finalement.
Elle sourit, brièvement, sans en faire plus.
La journée continua. Le rapport Marchand. Les mails. Les appels. La mécanique ordinaire du bureau qui avance indépendamment de ce qu’on ressent, et qui a quelque chose de presque rassurant dans sa constance.
Cyril ne dit rien de la journée. La note de service avait visiblement produit son effet, ou du moins avait rendu le silence plus prudent que l’ironie. Je ne sus pas si c’était mieux ou pire. Le silence de quelqu’un qui se retient a une texture différente de l’indifférence, et je la sentais, par moments, quand il passait près de mon poste.
Marc, lui, était exactement ce qu’il avait toujours été. Il travailla, déjeuna, répondit à ses mails, repartit à dix-huit heures avec son manteau sur le bras. Mon prénom, ancien ou nouveau, ne semblait produire aucun effet particulier sur lui, et cette constance-là avait quelque chose de presque réconfortant.
À dix-huit heures quinze, je rangeai mes affaires. Je remis mon manteau. Je pris ma carte de timbrage pour pointer ma sortie.
Éloïse Bertrand.
Je la glissai dans le lecteur. Bip.
Dans l’ascenseur, seul, je regardai mon reflet dans les portes polies. La coupe, les mèches, le visage. Je restai là, immobile, à regarder cette personne qui me regardait en retour, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent sur le hall.
Dehors, l’air était froid. Je boutonnai mon manteau, pris à droite, direction le tram.
Dans ma poche, ma carte de timbrage. Éloïse.
Je marchai. Les gens autour de moi marchaient aussi, indifférents, pressés, dans leurs propres trajectoires. Personne ne savait ce que je portais. Personne ne savait comment je m’appelais hier ni comment je m’appelais aujourd’hui.
Et moi, je n’étais pas encore certain de savoir non plus.
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
0 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Soyez le premier à donner votre avis après lecture sur cette histoire érotique...
