Le passage Beaumont (2/3)

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Le passage Beaumont (2/3) Histoire érotique Publiée sur HDS le 23-03-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Le passage Beaumont (2/3)
Le vendredi matin, Lucie se réveille à six heures et demie comme d'habitude.

L'alarme sonne, elle l'éteint, elle reste allongée sur le dos dans le noir de son appartement bien rangé et bien chauffé. Le plafond est blanc. Il a toujours été blanc. Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois, comme si pendant la nuit quelqu'un était entré et avait tout légèrement déplacé, rien qu'un millimètre, juste assez pour que tout soit différemment “pareil”.

Elle se lève. Elle fait du café. Elle prend sa douche.

Sous l'eau chaude, les mains sur sa propre peau, voici que le souvenir arrive sans prévenir, pas progressivement, pas avec des égards, il arrive d'un coup et il est précis. Les mains de Fred sur ses seins. La bouche de Saïd entre ses cuisses. Le froid du passage et la chaleur du feu. Son prénom dit à voix basse dans ses cheveux.

Elle reste sous la douche plus longtemps que d'habitude.

Elle s'en rend compte quand le miroir est entièrement embué et que l'eau commence à tiédir. Elle coupe le robinet, s'essuie, s'habille. Un jean, un pull gris, les mêmes bottines. Elle regarde les bottines une seconde avant de les enfiler.

Elle prend son café debout, face à la fenêtre.

La rue en bas est ordinaire, les gens ordinaires qui vont au travail avec leurs visages fermés de vendredi matin. Elle les regarde et elle pense à une chose étrange, elle pense qu'aucun d'entre eux ne sait. Que personne dans toute la ville ne sait ce qu'elle a fait hier soir dans le passage Beaumont, ce qu'on lui a fait, ce qu'elle a ressenti. Elle porte ça toute seule, un secret chaud logé quelque part sous le sternum.

Ce n'est pas désagréable.

***

Au bureau, la journée du vendredi se déroule comme prévu.

Réunion à neuf heures, maquettes à valider, un client qui rappelle deux fois pour des détails qui n'en sont pas. Lucie fait tout ça correctement, ses mains sur le clavier, son visage tourné vers les écrans, ses réponses aux bonnes questions aux bons moments.

Mais il y a un décalage.

Pas visible. Personne ne le voit. Mais elle le sent, une légère désynchronisation entre ce qu'elle fait et ce qu'elle est, comme regarder un film dont le son arrive une demi-seconde après l'image. Elle répond à un email sur la charte graphique d'un client pharmaceutique et elle pense à la texture des cheveux de Saïd sous ses doigts. Elle valide une maquette de brochure et elle entend le gémissement rauque que Fred a laissé sortir de lui, ce son qui n'était pas fait pour être entendu et qu'elle a entendu quand même.

Sa collègue Inès lui demande si elle a passé une bonne soirée.

"Oui," dit Lucie. "Tranquille."

Inès hoche la tête et retourne à son écran. Lucie regarde le profil d'Inès, ses cheveux bien coiffés, son pull à col roulé, son café dans un mug avec une citation positive dessus, et elle ressent quelque chose qui ressemble à de la tendresse mais aussi à une distance nouvelle, comme si une paroi de verre s'était installée entre elle et tout ce qui constituait sa vie ordinaire.

Pas une paroi froide. Juste une vitre transparente.

***

Le week-end est plus difficile.

L'appartement, le samedi, a une façon d'être silencieux qui lui pèse différemment d'avant. Elle range, fait une lessive, achète des fruits au marché du coin. Des gestes familiers qui se font tout seuls pendant que son esprit est ailleurs, dans un passage étroit, dans une lumière orange.

Elle s'assoit sur son canapé avec un livre qu'elle n'ouvre pas.

Ce qui revient le plus souvent ce n'est pas le plaisir lui-même, ou pas seulement. C'est l'image d'elle debout dans le froid, entièrement nue, les bras le long du corps, offerte sans être touchée encore, le regard de quatre hommes posé sur elle. Cette image-là revient avec une régularité qui finit par ressembler à une obsession douce, une image fixe qu'elle retourne dans tous les sens comme on retourne un objet trouvé dont on n'a pas encore compris l'usage.

Et avec l'image, le souvenir physique.

La façon dont son corps avait décidé pour elle. La façon dont ses hanches avaient commencé à bouger sans qu'elle leur en donne l'ordre. L'orgasme qui était arrivé du fond de quelque chose, pas seulement du bas-ventre mais de plus loin, de plus profond, avec une violence tranquille qui n'avait rien à voir avec ce qu'elle connaissait d'elle-même.

Et alors le remords.

Pas de la honte. Pas du regret. Quelque chose de plus précis, une insatisfaction dirigée vers elle-même. Elle avait reçu, énormément, la bouche de Saïd, les mains de Fred, la direction de Marco, le regard de René. Et elle avait donné quoi en échange ? Une main sur Fred, maladroite, une caresse interrompue. Rien à Saïd. Rien à Marco. Rien à René.

Ce déséquilibre la travaille.

Il lui semble qu'elle doit quelque chose, pas par obligation, pas par dette, mais parce que donner du plaisir lui apparaît maintenant comme une forme de réciprocité nécessaire, comme compléter quelque chose qui est resté ouvert.

***

Le dimanche soir elle ne s'endort pas avant minuit.

Elle est allongée dans le noir, les draps sur elle, la fenêtre entrouverte sur les bruits de la rue. Elle pense à jeudi. Elle pense à ce qu'elle veut que jeudi soit. Les images reviennent, plus précises encore dans l'obscurité de la chambre, Saïd agenouillé devant elle, Fred dans son dos, et Marco debout qui regardait tout avec ses yeux qui ne perdaient rien.

Sa main descend sous les draps.

Elle glisse sur son ventre, sur la peau du bas-ventre, s'arrête un moment sur l'os des hanches, comme pour s'orienter. Ce geste-là elle le connaît, elle le fait depuis longtemps, mais ce soir il a une texture différente, une intentionnalité nouvelle, parce que ce n'est pas une habitude qui s'accomplit, c'est un souvenir qu'elle rouvre.

Ses doigts trouvent leur chemin.

Elle ferme les yeux et elle reconstruit le passage Beaumont dans son entier. Le froid sur les bras quand le manteau est tombé. La chaleur du feu dans le dos. Le regard de Marco, sa voix nette qui donnait les instructions, le premier bouton, le deuxième, le troisième. Elle prend le temps de tout reconstruire, elle ne saute pas les étapes, elle suit le récit depuis le début parce que c'est la montée qui compte, elle l'a appris jeudi soir.

Sa respiration change.

Elle pense à Fred, à sa façon de la tenir, à ses grandes mains chaudes sur sa peau froide, à son membre dur contre ses fesses, à ce son arraché de lui quand elle avait refermé les doigts. Elle pense à Saïd agenouillé dans la lumière orange, sa bouche précise et patiente, ses mains sur ses cuisses pour la tenir debout.

Ses doigts accélèrent légèrement.

Elle pense à Marco qui regardait sans toucher et qui contrôlait tout quand même, dont la voix seule avait suffi à la déshabiller, et elle se demande ce que ses mains à lui auraient fait, ce que sa bouche à lui aurait donné, et la question sans réponse est plus efficace que n'importe quelle certitude.

Elle pense à René. À son sourire vieux et doux. À sa façon de la regarder comme une chose rare.

La vague arrive moins fort que jeudi mais de plus profond.

Elle mord le drap.

Ses hanches se soulèvent légèrement, ses talons s'appuient dans le matelas, et l'orgasme déroule sa longueur dans le silence de l'appartement, long et lent et solitaire, avec au bout une pointe de mélancolie qui n'enlève rien au plaisir, qui lui ajoute quelque chose, peut-être.

Elle reste allongée les bras en croix, la respiration qui revient.

Par la fenêtre entrouverte, les bruits de la rue, une voiture, des voix lointaines.

Jeudi, dans quatre jours.

Elle ferme les yeux.

***

Le feu est presque mort.

Fred a ajouté deux lattes vers minuit mais elles ont brûlé vite, le bois était trop sec, et maintenant il reste des braises qui rougeoient par intermittence dans le courant d'air du passage. Assez pour voir les visages. Pas assez pour avoir chaud.

Ils sont là tous les quatre, ce dimanche comme avant, comme toujours, sauf que rien n'est plus comme avant ni comme toujours.

C'est René qui parle le premier, ce qui est inhabituel. René parle peu en général. Il économise les mots comme il économise tout, par réflexe de survie, parce qu'à un moment de sa vie il a appris que les mots coûtent.

"Elle reviendra."

Ce n'est pas une question. C'est une affirmation posée dans le silence comme on pose une pierre, pour voir si le sol tient.

Personne ne répond tout de suite. Fred regarde les braises. Saïd a les genoux relevés contre la poitrine, les bras autour des tibias, le menton posé dessus. Marco est adossé au mur, les jambes allongées devant lui, et il regarde le bout de ses chaussures.

"Oui," dit Marco. "Elle reviendra."

Fred se racle la gorge. Il a ce geste depuis tout à l'heure, ce raclement régulier comme s'il cherchait quelque chose à dire et que ça bloquait avant de sortir. Il a bu ce soir, moins qu'à l'habitude. La bouteille est là, à côté de lui, mais elle est encore à moitié pleine et la nuit est avancée. Même lui a remarqué ça, dans un coin de sa tête, cette bouteille à moitié pleine à une heure du matin.

"Elle aurait pas dû," dit-il enfin.

Saïd lève les yeux vers lui.

"Pourquoi ?"

"Parce que." Fred cherche. "Parce qu'on n'est pas... on est pas ce qu'il faut pour elle."

"Ce qu'il faut," répète Saïd doucement, avec dans la voix quelque chose qui n'est pas du sarcasme mais qui examine le mot, qui le retourne. "T'as vu sa tête quand elle est partie ?"

Fred ne répond pas.

"T'as vu comment elle marchait ?" continue Saïd. La voix posée, pas de triomphe dedans. "Elle était pas abîmée, Fred. Elle était... " il cherche le mot, le trouve, le dit simplement. "Elle était entière."

Le silence accueille ça.

Le passage sent le bois brûlé et le froid qui revient, cette odeur particulière des nuits d'hiver urbaines, pierre humide et air immobile. Au loin une sirène, brève, qui s'éloigne.

"Elle t'a regardé," dit René à Saïd, sans détour, avec sa façon de nommer les choses qui aurait pu être brutale mais qui ne l'est pas. "Quand tu t'es agenouillé. Elle t'a regardé et elle a ouvert les jambes. Pour toi."

Saïd ne répond pas immédiatement.

Dans la lumière des braises, son visage est difficile à lire. Puis quelque chose se relâche autour des yeux, une tension qu'il portait depuis des heures, et ce qui reste ressemble à de l'émerveillement, un émerveillement discret et sérieux, le genre qu'on ne montre pas facilement.

"Je sais," dit-il.

Deux mots. Mais dans sa façon de les dire, tout un continent.

"C'est pas rien," dit René.

"Non," dit Saïd. "C'est pas rien."

Fred prend la bouteille, se verse un fond dans le gobelet, le tient sans boire. Il regarde le liquide sombre.

"Moi elle m'a..." il s'arrête. Reprend. "Quand elle a mis la main sur moi. Comme ça. Sans que je lui demande." Il secoue la tête lentement. "Ça faisait longtemps."

Personne ne demande combien de temps. La question serait inutile et cruelle. Ils savent tous ce que ce “longtemps” veut dire quand on vit dans un passage et que les femmes appartiennent à un monde qu'on a quitté, ou qui vous a quitté, les deux peut-être.

"Longtemps que quoi ?" dit René, et sa voix est douce.

Fred réfléchit.

"Longtemps que quelqu'un m'a pas traité comme si j'étais encore..." Il pose le gobelet par terre sans boire. "Comme si j'étais encore quelqu'un."

Le feu craque une fois, un claquement bref, et une petite flamme bleue court sur une braise avant de s'éteindre.

Marco n'a pas bougé depuis un moment. Il est toujours adossé au mur, les yeux au ciel maintenant, et les trois autres savent qu'il pense, ils le savent parce qu'ils le connaissent, parce que Marco parle à voix haute seulement quand il a fini de penser en silence.

"Elle m'a dit de donner le rythme," dit-il enfin.

Il dit ça pour lui-même autant que pour eux.

"Elle avait le choix de pas le dire. Elle aurait pu juste... continuer, retirer le bas, faire ce qu'elle voulait. Mais elle m'a demandé de décider."

Saïd hoche la tête lentement.

"Elle te faisait confiance."

"Oui." Marco marque un temps. "Et je me souviens plus de la dernière fois que quelqu'un m'a fait confiance pour quoi que ce soit."

La phrase tombe dans le silence et reste là, sans qu'on la commente, parce que certaines phrases n'ont pas besoin de commentaire, elles ont juste besoin d'être entendues par quelques personnes dans un endroit fermé.

René remue sur sa caisse. Il a ce mouvement parfois, une façon de se repositionner qui ressemble à de l'inconfort mais qui est en réalité une façon de réfléchir avec le corps.

"Moi," dit-il.

Les trois autres attendent.

"Moi je l'ai regardée." Une pause. "Juste regardée."

Il dit ça sans gêne ni excuses. Avec une sorte de précision tranquille.

"C'était bien aussi," ajoute-t-il.

Fred le regarde.

"T'as pas envie de... ?"

"J'ai pas dit ça." René sourit dans le noir, on le devine plus qu'on ne le voit. "J'ai dit que regarder c'était bien aussi. C'est pas pareil."

Il y a quelque chose dans sa façon de dire ça qui clôt une question sans la fermer complètement, qui laisse ouverte une porte dont lui seul connaît la position exacte. Les trois autres le laissent là où il est. C'est un des accords tacites du passage, on ne force pas les portes des autres.

Saïd déroule les jambes, s'étire, regarde le ciel étroit entre les deux toits au-dessus du passage. Un rectangle noir sans étoiles, le ciel de Paris qui ne montre rien.

"Jeudi prochain," dit-il. Pas une question, une constatation.

"Jeudi prochain," confirme Marco.

Fred reprend son gobelet, boit enfin, repose. Il s'essuie la bouche du revers de la main et il dit une chose inattendue, d'une voix légèrement différente, une voix qu'il n'a probablement pas utilisée depuis longtemps.

"Je vais faire le ménage ici demain. Mettre des cartons propres. Trouver autre chose pour le feu."

Personne ne souligne l'évidence, que c'est pour elle, que faire le ménage dans un passage c'est une façon de dire je veux être à la hauteur de quelque chose. Personne ne le dit parce qu'ils le pensent tous les quatre, chacun à sa façon.

"T'as pas touché à la bouteille ce soir," dit Saïd à Fred.

Fred hausse les épaules, mais c'est un haussement d'épaules particulier, celui d'un homme qui a remarqué la même chose et qui ne sait pas encore quoi en faire mais qui ne veut pas le perdre non plus.

"J'avais pas soif."

René ferme les yeux.

Le froid s'est installé pour de bon maintenant, les braises mourantes ne font plus grand chose contre lui. Ils seront tous enroulés dans leurs couvertures dans une demi-heure, quatre silhouettes immobiles dans le passage, chacun seul dans sa tête avec le même souvenir.

Une femme nue dans la lumière du feu.

Ses mains qui ne tremblaient pas.

Sa voix qui disait “dis-moi ce que je dois faire maintenant”.

Marco, avant de s'allonger, dit une dernière chose dans le noir.

"Elle sait pas encore ce qu'elle cherche. Mais elle cherche quelque chose de vrai."

Personne ne répond.

C'est suffisant.

***

Elle a envoyé le message à huit heures vingt le jeudi.

Migraine. Probablement virale. Elle sera là demain. Désolée pour la réunion de quatorze heures, Inès pouvait-elle la remplacer ? Elle avait appuyé sur envoyer sans relire, posé le téléphone face contre la table, et s'était versé un second café.

Migraine.

Le mot lui avait semblé juste sur le moment. Pas entièrement faux non plus. Il y avait quelque chose dans sa tête depuis une semaine qui ressemblait à une pression, pas douloureuse, plutôt insistante, une pensée revenue tellement souvent qu'elle avait fini par occuper un espace physique quelque part derrière les yeux.

Elle avait ouvert le réfrigérateur à neuf heures.

***

Cuisiner l'apaise depuis toujours, depuis l'enfance, depuis sa mère qui lui donnait de la pâte à modeler comestible sous forme de pâte à tarte quand elle était agitée. Il y a dans les gestes de la cuisine une logique rassurante, chaque chose appelle la suivante, l'oignon avant l'ail, l'ail avant la tomate, et pendant ce temps les mains sont occupées et la tête peut aller où elle veut sans qu'on lui en tienne rigueur.

Elle fait un tajine.

Elle a acheté de l'agneau ce matin au marché, des citrons confits, des olives vertes, de la coriandre fraîche. Un plat qui prend du temps, qui mijote, qui demande qu'on y revienne régulièrement sans qu'on reste collé dessus. Un plat qui réchauffe.

Elle fait revenir la viande dans la cocotte et regarde les cubes d'agneau dorer dans l'huile chaude en pensant à autre chose.

Elle pense à ce qu'elle va mettre ce soir.

***

La robe noire d'abord.

Elle la visualise sans même aller l'ouvrir dans l'armoire. Une robe courte, col rond, manches longues, qui s'arrête à mi-cuisse. Simple, presque sévère. Dessous, rien. Pas de soutien-gorge puisque ses seins sont petits et tiennent tout seuls. Pas de slip. Juste la robe sur la peau.

Elle imagine entrer dans le passage avec la robe noire et le sac du tajine.

Elle imagine leurs visages quand elle pose le sac, quand elle s'assied parmi eux, quand Fred comprend en la regardant qu'il n'y a rien sous le tissu, la façon dont ses yeux s'attarderaient sur la ligne des seins sous la laine fine, la façon dont Saïd verrait ça aussi et regarderait ailleurs par politesse avant de ne plus pouvoir regarder ailleurs.

Et Marco qui saurait, qui sait toujours, et qui ne dirait rien jusqu'au moment où il dirait quelque chose.

Elle retourne la viande dans la cocotte.

Avec la robe noire elle imagine une chose précise. Elle imagine Marco qui lui dit, de sa voix nette, “relève la robe”. Juste ça. Deux mots. Et elle qui obéit, debout devant eux, les mains qui prennent le tissu sur les cuisses et qui le font remonter, lentement, les cuisses qui apparaissent dans le froid, puis le haut des cuisses, puis tout, son sexe nu dans l'air froid du passage, leurs quatre regards.

Elle ajoute les oignons.

Non, pas la robe noire.

Trop calculé. Trop évident. La robe noire sans dessous c'est une intention déclarée, une scène préparée à l'avance, et quelque chose lui résiste là-dedans, quelque chose qui lui dit que se présenter avec un plan c'est déjà trahir quelque chose, réduire ce qui devrait rester ouvert.



Le jean, alors. Le même jean noir que la semaine dernière.

Elle l'imagine avec un chemisier cette fois, boutonné jusqu'en haut, un chemisier blanc en soie légère qu'elle a depuis deux ans et qu'elle met rarement parce qu'il est trop fragile pour le bureau. Dessous un soutien-gorge, pour avoir quelque chose à retirer.

Le soutien-gorge rouge.

Elle n'a pas porté le soutien-gorge rouge depuis Matthieu. Il est dans le deuxième tiroir, sous les autres, comme rangé exprès pour ne pas être trouvé par inadvertance. La soie rouge sur sa peau blanche, les petits seins ronds dans les bonnets qui les soulèvent à peine, la bretelle qui dépasse si elle ouvre le premier bouton du chemisier.

Elle imagine Marco qui voit la bretelle rouge.

Elle imagine sa main à lui, pas ses mots cette fois, sa main qui tire le chemisier sur l'épaule pour voir davantage, le tissu blanc qui glisse, la bretelle rouge qui apparaît entièrement, puis la soie des bonnets, puis sa main qui tire le bonnet vers le bas, qui libère un sein, juste un, et qui le regarde. Qui le regarde seulement, sans toucher encore.

Elle imagine ça et elle renverse un peu d'huile sur le bord de la cocotte.

Elle éponge, réduit le feu, ajoute le cumin et le gingembre. L'odeur monte, chaude et étrange, et pendant un moment elle est juste là, dans sa cuisine, avec ses épices.

Puis la pensée reprend.

***

Le soutien-gorge rouge sous le chemisier blanc, et cette fois elle pense à Fred.

Elle pense à lui spécifiquement, à ses grandes mains, et elle imagine une chose qu'elle n'avait pas imaginée la semaine dernière, elle imagine les prendre, ses mains, les poser elle-même sur ses seins, montrer à Fred la pression qu'elle veut, la façon dont ses pouces doivent bouger. Le regarder dans les yeux pendant qu'il apprend.

Et Fred qui apprend vite, qui a des mains de cuisinier, des mains qui savent doser, qui savent la différence entre pétrir et caresser.

Et Saïd.

Elle pense à Saïd différemment, avec une tendresse dans la pensée qui la surprend un peu. Elle pense à sa bouche de la semaine dernière, à sa patience, à la façon dont il avait levé les yeux vers elle avant de commencer, ce regard bref qui demandait sans demander. Elle imagine lui rendre quelque chose de similaire, s'agenouiller devant lui, défaire sa ceinture avec lenteur, le regarder de la même façon qu'il l'avait regardée.

Voir ce que ça ferait à son visage.

L'idée la traverse du sternum jusqu'au bas-ventre, directe et précise.

Elle touille le tajine.

Et René.

René est différent dans sa tête. Elle n'arrive pas à construire de scénario avec René, pas un scénario physique, pas vraiment. Ce qu'elle imagine avec lui c'est autre chose, sa main dans la sienne peut-être, ou sa tête sur son épaule, ou simplement son regard sur elle, ce regard vieux et doux qui n'avait pas l'urgence des autres mais qui contenait quelque chose d'aussi précieux, peut-être plus.

Elle se demande quel âge il a.

Elle se demande ce qui l'a amené là.

***

Elle couvre la cocotte, baisse le feu au minimum, et s'appuie contre le plan de travail.

C'est là que la culpabilité arrive.

Elle arrive comme elle arrive toujours, par la porte de derrière, quand les mains sont libres et que la tête n'est plus occupée par les gestes. Elle arrive avec une question simple et un peu déplaisante.

À qui tu penses depuis une heure ?

Lucie regarde le mur en face.

À toi. Tu penses à toi. À ce que tu vas ressentir, à ce qu'on va te faire, à la façon dont ton corps va répondre. Tu construis des scènes où tu es au centre, où tu reçois, où tu jouis. Même quand tu imagines donner, tu imagines surtout le plaisir que ça te fera de donner.

Elle pense à Fred qui avait dit “on n'est pas un public pour toi”. Elle pense que peut-être, d'une certaine façon, il avait vu juste. Pas entièrement, pas méchamment, mais un peu.

Elle avait tant reçu la semaine dernière et donné si peu.

Et ce soir elle arrive avec un tajine et des scénarios préparés, des mises en scène intérieures où elle distribue les rôles et choisit les costumes, et dans chacun de ses fantasmes c'est elle qui décide de ce que les autres reçoivent, comme si offrir son corps était une façon de rester quand même aux commandes.

Ce n'est pas ce qu'elle veut.

Ce n'est pas ça.

Elle reste un moment les bras croisés dans la cuisine qui sent le cumin et l'agneau mijoté. Par la fenêtre le ciel de janvier commence à bleuir vers l'ouest, il sera noir dans une heure.

Elle décide d'une seule chose.

Pas de plan. Pas de soutien-gorge rouge sorti du fond du tiroir pour produire un effet calculé. Pas de scénario préparé où elle distribue les rôles et choisit les moments. Elle va s'habiller normalement, apporter le tajine, s'asseoir parmi eux.

Et laisser la soirée décider.

Ce qu'elle leur doit ne se planifie pas. Ça se donne, si ça se donne, dans le moment, selon ce que le moment demande. Pas selon ce qu'elle a imaginé dans sa cuisine pendant que l'agneau mijotait.

Elle va dans la salle de bain, se regarde dans le miroir une seconde.

Jean noir. Pull bleu marine, col légèrement évasé. Les mêmes bottines.

En dessous, le soutien-gorge rouge quand même.

Juste pour elle.

***

Le passage Beaumont à neuf heures du matin.

La lumière arrive par le rectangle étroit entre les deux toits, blanche et froide, l'hiver qui ne fait pas de cadeaux. Les cartons que Fred a changés lundi sont encore propres, presque. Il a trouvé de la laine de roche derrière la benne d'un chantier rue des Martyrs et l'a glissée sous les cartons du fond, une isolation grossière mais réelle. René avait dit “bien” sans autre commentaire, ce qui, pour René, valait un discours.

Ils dorment encore, Saïd et René, deux formes immobiles sous les couvertures.

Fred est réveillé depuis l'aube.

Il est assis sur son seau retourné avec un café qu'il a été chercher au comptoir du Balto, deux euros cinquante qu'il avait au fond de la poche droite de sa veste. Le patron du Balto, un petit homme du Cantal qui s'appelait Fernand et qui n'était pas aimable mais qui était juste, lui avait tendu le gobelet sans commentaire.

Fred boit le café et il pense à la rue Lepic.

Il y a sur la rue Lepic un épicier qui s'appelle Brahim, soixante ans, qui tient sa boutique depuis vingt-cinq ans et qui vend de tout, des fruits, des épices, des conserves, quelques plats préparés dans une vitrine chauffante. Fred passe devant depuis des mois. Ils se saluent parfois, le menton levé, la façon de se saluer des gens qui n'ont pas besoin de se parler pour se reconnaître.

La semaine dernière, en passant, il avait vu Brahim derrière la vitre avec son fils, une discussion animée, le fils qui gesticulait, Brahim qui secouait la tête. Le fils était reparti, la mâchoire serrée. Brahim avait regardé la rue de l’air d'homme qui a un problème et pas de solution.

Fred finit son café.

Il pense à ses mains. À ce qu'elles savaient faire il y a dix ans, douze ans. Avant. La régularité de la découpe, la façon de sentir la chaleur d'une poêle sans thermomètre, le rythme d'un service, vingt couverts, cinquante couverts, la mécanique fluide d'une cuisine qui tourne.

Il regarde ses mains autour du gobelet en plastique.

Il pense à la façon dont ces mêmes mains avaient tenu Lucie la semaine dernière, l'avaient réchauffée, avaient senti sa peau froide devenir tiède sous les paumes. La façon dont elle n'avait pas reculé. La façon dont elle s'était pressée contre lui au contraire, ses fesses contre son ventre, et le désir qui avait été là, entier, sans honte, sans distance.

Ses mains sont encore capables de quelque chose.

Il se lève, jette le gobelet dans la benne du fond, et prend la rue Lepic vers le bas.

***

Brahim est en train d'ouvrir les caisses de clémentines devant la boutique quand Fred arrive.

"Ton fils est parti ?"

Brahim le regarde, pas surpris, les gens qui vivent dans la rue voient tout.

"Parti à Lyon. Sa femme, le boulot." Il soulève une caisse. "J'ai plus personne pour les plats du midi."

Fred met les mains dans les poches.

"Il faisait quoi, comme plats ?"

Brahim pose la caisse, se redresse, l'examine. Pas avec méfiance, avec la précision d'un homme qui a appris à évaluer les gens rapidement parce que son commerce en dépend.

"T'as fait quoi comme cuisine ?"

"Quinze ans de restauration. Les deux derniers comme chef de partie chez Vernet."

Brahim connaît Vernet. Tout le monde dans le quartier connaît Vernet.

Il y a un silence où les deux hommes se mesurent sans se défier.

"Cash, à la journée. Pas de feuille."

"Pas de feuille," confirme Fred.

"T'arrives à dix heures."

Fred hoche la tête et entre dans la boutique derrière Brahim. En passant devant la vitrine chauffante, il jette un œil aux plats d'hier, un gratin qui a séché sur les bords, une ratatouille trop cuite. Il ne dit rien mais dans sa tête quelque chose se remet en ordre, des tiroirs qui se ré-ouvrent, des gestes qui reviennent à leur place.

Ce soir il sera à jeun.

Il le sait déjà.

Il pense à Lucie qui va venir ce soir, à la façon dont la semaine dernière elle avait mis la main sur lui sans qu'il le demande, sa main fine sur sa peau, et il se dit qu'il veut être quelqu'un de debout quand elle arrivera. Pas quelqu'un de debout pour elle, pas uniquement. Quelqu'un de debout pour lui-même, ce qui n'est pas la même chose mais qui revient parfois au même.

***

René s'est réveillé à dix heures.

Il a la lenteur du matin, les articulations qui protestent, le dos qui se déplie par étapes. Il a soixante et un ans, il en paraît vingt de plus, il le sait, les rues vous vieillissent plus vite que les maisons.

Saïd était déjà parti.

Marco aussi.

René reste seul dans le passage avec les braises mortes et la lumière blanche entre les toits. Il s'assoit, prend le temps d'exister dans le silence, ce qu'il sait faire mieux que la plupart des gens. Puis il glisse la main dans la poche intérieure de sa veste et en sort un portefeuille usé, le cuir craquelé sur les bords, les coutures qui lâchent d'un côté.

Il l'ouvre.

Derrière la pièce d'identité périmée, il y a une photo. Il la sort avec des gestes précis, la tient entre le pouce et l'index, la regarde.

Une femme d'une trentaine d'années, brune, avec un bébé sur les genoux et un enfant de trois ans debout à côté d'elle qui regarde ailleurs, distrait par quelque chose hors champ. La femme sourit, un sourire qui lui ressemble, les mêmes yeux gris pâle.

Sa fille s'appelle Hélène. Elle vit à Montpellier avec son mari, qui s'appelle Thomas et qui est professeur de mathématiques au lycée Joffre. Les deux enfants sur la photo s'appellent Lola et Martin, mais depuis la photo il y en a peut-être un troisième, René n'est pas sûr, il a perdu le fil il y a deux ans, le moment où les cartes postales de sa fille ont cessé d'arriver, probablement parce qu'il avait changé d'adresse trop souvent.

Il range la photo.

Il reste assis un moment avec le portefeuille ouvert sur les genoux.

La semaine dernière Lucie était debout dans la lumière du feu, nue, les bras le long du corps, et René l'avait regardée avec quelque chose qu'il n'arrive pas tout à fait à nommer. Pas du désir, ou pas seulement. Plutôt une émotion composite, chaude et un peu douloureuse, quelque chose qui mêle la beauté de la chose et le souvenir d'autres corps vus autrefois dans d'autres lumières, et peut-être aussi une tendresse paternelle qui n'a plus d'adresse depuis longtemps.

Il pense à Hélène.

Lucie n'a pas l'âge d'Hélène, elle est plus jeune, mais il y a dans sa façon de chercher quelque chose, dans son obstination tranquille à venir chaque jeudi dans un passage avec des barquettes de chez le traiteur, quelque chose qui lui rappelle Hélène à vingt ans. Cette façon d'aller vers ce qui résiste, vers ce qui n'est pas facile, comme si la difficulté des choses était une preuve de leur valeur.

Il se lève, les genoux qui craquent, et prend la direction du bureau de poste de la rue des Abbesses.

Il a dans la tête une carte postale à envoyer. Il ne sait pas encore ce qu'il va écrire, il trouvera devant le présentoir tournant, il a toujours été meilleur à l'improvisation qu'à la préparation. Juste son écriture un peu tremblée sur le carton glacé, et cette signature en bas, “papa”, ce mot qu'il n'a pas écrit depuis deux ans.

Ce soir, il verra comment Lucie le regarde.

Si elle le regarde comme quelqu'un qui compte encore.

***

Saïd est au Western Union de la rue de Clignancourt depuis onze heures.

Il attend son tour avec un numéro dans la main, le quarante-sept, et le compteur en est au quarante-deux. Il fait chaud dans la boutique, trop chaud, une chaleur de radiateur poussé à fond qui sent le manteau mouillé et le papier imprimé. Des gens de partout, chacun avec une enveloppe ou un téléphone, chacun avec quelqu'un qui attend de l'autre côté du monde.

Saïd a cent vingt euros.

Il lui en restera vingt après le transfert. Il a hésité, fait le calcul plusieurs fois dans la tête, et il a décidé que cent lui iraient, à sa mère. Cent euros convertis en dinars ça représente quelque chose de concret là-bas, des courses pour deux semaines, un médicament pour le genou.

Il pense à sa mère dans la maison de Sétif.

Il pense à la façon dont elle répondait quand il appelait encore, cette voix précise et un peu fatiguée qui ne lui reprochait rien directement mais dans laquelle le reproche était là quand même, dissous dans la politesse. Son fils en France depuis quatre ans. La France qui était censée être quelque chose de précis, une formation, un travail, un retour éventuel avec des économies. La France qui était devenue un passage dans Montmartre et cent euros envoyés irrégulièrement.

Quarante-quatre. Quarante-cinq.

Il pense à la semaine dernière.

Il pense à Lucie debout devant lui quand il s'était agenouillé, à la chaleur qui était là entre ses cuisses, à l'odeur de sa peau, une odeur propre et légèrement sucrée mêlée au froid du passage. Il pense à sa façon d'écarter les jambes, ce mouvement simple et direct qui lui avait traversé la poitrine comme quelque chose de chaud.

Il avait donné quelque chose.

Il avait vu comment elle l'avait reçu.

Ce n'était pas rien, ce genre d'échange. Dans sa vie d'avant, dans les rares fois où il avait été avec une femme, il y avait toujours eu une forme d'inquiétude, une question en arrière-plan, est-ce que c'est bien, est-ce que je fais bien, est-ce qu'elle est là vraiment. La semaine dernière il n'y avait pas de question. Lucie était là, entière, ses doigts dans ses cheveux, son souffle qui changeait sous sa bouche.

Quarante-sept.

Il s'avance vers le guichet, pose ses cent euros sur le comptoir, donne le nom de sa mère et l'adresse à Sétif. La femme derrière la vitre tape les informations sans le regarder.

Ce soir il sera là quand Lucie arrivera.

Il ne sait pas ce qui va se passer. Il ne veut pas le savoir à l'avance. Il veut juste être là, présent, avec ses mains et sa bouche et ce qu'il sait donner, et laisser la soirée décider du reste.

Il reprend la rue sous le ciel blanc.

***

Marco n'est pas dans le quartier.

Il est au jardin des Tuileries, sur un banc face au bassin octogonal, les mains dans les poches de sa veste, les yeux sur l'eau immobile. Un touriste japonais le photographie par inadvertance en photographiant le bassin, le voit sur l'écran, hésite, efface.

Marco a trente-quatre ans.

Son téléphone est dans la poche intérieure de sa veste. C'est un vieux smartphone avec une vitre fissurée dans le coin supérieur gauche, une fissure qu'il laisse depuis six mois sans la faire réparer, par principe ou par négligence, difficile à dire. La batterie est à dix-huit pour cent.

Il y a trois messages non lus.

Il le sait sans regarder. Il sait d'où ils viennent, il sait à peu près ce qu'ils disent. Ils disent des choses en italien, avec des mots comme “ragionevole” et “responsabilità” et “futuro” des mots qui arrivent par messages parce que les appels, il n’y répond plus depuis quatre mois.

Il regarde le bassin.

Il y a dans sa façon d'occuper un banc aux Tuileries quelque chose d'atypique que personne ne formule mais que les gens perçoivent confusément, une façon de s'asseoir qui n'est pas celle d'un touriste ni tout à fait celle d'un sans-abri, une façon de regarder l'espace qui trahit l'habitude des grands espaces, pas des espaces urbains mais des espaces ouverts, des horizontales larges, des matins avec du brouillard sur des champs.

Il connaît les brouillards du matin sur les champs.

Il connaît l'odeur de la terre retournée en novembre, le bruit des machines à l'aube, la façon dont le soleil arrive sur les vignes en janvier, bas et rasant, qui ne réchauffe rien mais qui éclaire tout.

Il ferme la porte à ses souvenirs.

Ce qu'il pense à la place, ce à quoi il revient depuis une semaine avec une régularité qu'il commence à trouver intéressante, c'est la confiance.

Le mot lui est revenu plusieurs fois. Pas le fait d'avoir dirigé la soirée, pas le fait que Lucie ait obéi, ça n'aurait rien valu sans le reste. Ce qui l'avait atteint c'était autre chose, la façon dont elle avait dit “dis-moi ce que je dois faire maintenant”, pas comme quelqu'un qui abdique mais comme quelqu'un qui choisit. Qui choisit de poser le fardeau de la décision dans ses mains à lui, pas parce qu'elle ne sait pas décider, mais parce qu'elle lui fait suffisamment confiance pour que ce soit lui.

Ça faisait longtemps que personne ne lui avait fait ce crédit-là.

Il pense au reste. Aux mains de Fred sur Lucie. À la façon dont elle avait regardé Saïd quand il s'était agenouillé, ce regard bref qui n'était pas de la permission mais de la reconnaissance. Il pense à ce que la soirée va devenir, ce soir, et son corps répond à la pensée d'une façon simple et directe, une chaleur qui descend, une tension dans les cuisses.

Il pense à ce qu'il peut lui donner.

Pas à ce qu'il va prendre, à ce qu'il peut donner.

La question est nouvelle. Elle a une forme différente des questions habituelles et il la laisse exister sans y répondre tout de suite, sur le banc face au bassin, sous le ciel blanc de janvier.

Il sort le téléphone.

Pas pour lire les messages. Pour regarder l'heure.

Seize heures douze.

Il se lève, remet les mains dans les poches, et prend la direction de Montmartre.

En chemin il s'arrête devant une pharmacie. Il reste une seconde devant la vitrine, entre, repart deux minutes plus tard avec un petit sac en papier blanc qu'il glisse dans la poche intérieure de sa veste, contre les messages non lus en italien.

La nuit tombe sur Paris.

Dans quatre heures Lucie va entrer dans le passage Beaumont avec quelque chose qui sent bon.

Et les quatre hommes vont être là.

***

Elle entend leurs voix avant de les voir.

Le passage Beaumont amplifie les sons, les renvoie contre la pierre, et la voix de Fred porte plus que les autres, une voix de cuisine, faite pour couvrir le bruit des fourneaux. Elle distingue un mot, deux, puis un rire bref qui pourrait être celui de Saïd.

Elle s'arrête à l'entrée du passage.

Le sac du tajine dans la main droite, le sac des couverts et du pain dans la main gauche. Son pull bleu marine, son jean noir, ses bottines. Le soutien-gorge rouge sous le pull, contre sa peau, que personne ne voit et qu'elle sent à chaque respiration comme un secret inutile et nécessaire.

Elle prend une inspiration.

Puis elle entre.

Le feu est plus haut que la semaine dernière.

Fred a trouvé de vraies bûches, pas des lattes de palettes, des bûches propres qui brûlent régulièrement et donnent une chaleur dense. Les cartons au sol sont nouveaux. Il y a un détail supplémentaire que Lucie met une seconde à identifier, une caisse retournée qui fait une table basse, au centre du demi-cercle.

Ils l'ont tous vu entrer.

Saïd se lève à demi puis se rassoit, un geste maladroit et charmant. Fred reste où il est mais son visage change, quelque chose qui se dénoue autour des yeux, une tension qui tenait depuis la semaine dernière et qui lâche en la voyant. René lève la main, un geste simple, presque enfantin.

Marco ne bouge pas. Il est adossé au mur, les bras croisés, et il la regarde entrer avec cette attention tranquille qui ne lui a pas manqué une seule fois depuis huit jours.

"T'es venue," dit Fred.

"Je suis venue."

Elle pose les sacs sur la caisse retournée. L'odeur du tajine se répand dans le passage, le cumin, le citron confit, la viande qui a mijoté trois heures. Elle entend Fred inspirer profondément, presque malgré lui.

"Qu'est-ce que c'est ?"

"Tajine d'agneau." Elle sort la cocotte, les couverts, le pain dans son torchon. "Ça se mange encore chaud si on fait vite."

***

Ils mangent.

C'est la première fois qu'ils mangent quelque chose de vraiment cuisiné ensemble, pas des barquettes achetées mais quelque chose fait de A à Z, avec du temps dedans, avec de l'intention dedans. Fred mange avec une attention particulière, il mâche lentement, les yeux mi-clos, il goûte vraiment.

"Les épices," dit-il. "T'as mis quoi comme épices ?"

"Cumin, gingembre, cannelle, un peu de ras el hanout."

"La cannelle c'est bien." Il réfléchit. "Une pincée de safran la prochaine fois."

La prochaine fois. La phrase passe dans le silence et personne ne la souligne mais elle est là, posée sur la caisse retournée entre la cocotte et le pain.

René mange sans parler, avec application, en essuyant la sauce avec le pain jusqu'à la dernière trace. Saïd a dit c'est bon, deux mots, en la regardant, et dans ces deux mots il y avait autre chose que la nourriture.

Marco mange peu. Il goûte, apprécie visiblement, mais son assiette reste à moitié pleine. Il regarde Lucie plus qu'il ne mange.

Elle le sent.

***

Les couverts sont rangés, la cocotte refermée, le pain fini.

Le feu brûle régulièrement. La nuit dans le passage est calme, les bruits de la rue arrivent assourdis, une ville lointaine qui continue sans eux. L'odeur du tajine s'est mêlée à celle du bois brûlé, une odeur d'intérieur dans un endroit qui n'a pas de murs.

Lucie a les genoux serrés, les mains autour d'un gobelet de vin chaud que Fred a préparé, du vin rouge avec une tranche d'orange et un bâton de cannelle trouvé. Où, elle ne sait pas, mais il l'a trouvé.

"T'as pensé à nous cette semaine ?" dit René.

La question arrive sans détour, avec la franchise des gens qui n'ont plus rien à faire des conventions sociales.

Lucie sourit.

"Oui."

"On a pensé à toi aussi," dit René.

C'est dit simplement, au nom des quatre, sans en faire plus que ce que c'est. Un fait. Une symétrie.

Saïd regarde le feu. Fred regarde ses mains. Marco regarde Lucie.

Elle sent la chaleur du vin chaud dans la gorge, la chaleur du feu sur les joues, et autre chose, une chaleur qui n'a rien à voir avec le feu ni avec le vin, qui est là depuis qu'elle a tourné le coin du passage, qui n'a fait que croître pendant le repas, pendant la façon dont Marco la regardait manger, pendant le contact des doigts de Saïd qui avaient frôlé les siens en prenant le pain.

"J'ai pensé à ce que je vous devais," dit-elle.

Fred lève les yeux.

"Tu nous dois rien."

"Si." Elle pose le gobelet sur la caisse. "La semaine dernière j'ai reçu. Beaucoup. Et j'ai presque rien donné."

Le silence qui suit n'est pas un silence de protestation. C'est un silence qui écoute.

"J'ai pensé à comment faire," continue-t-elle. "J'ai passé la semaine à imaginer des façons de..." Elle s'arrête, sourit légèrement. "Et puis j'ai décidé de pas prévoir. De laisser venir."

Marco se décroise les bras.

Il se penche en avant, les coudes sur les genoux, et la regarde avec cette concentration qui n'a jamais été de la prédation, qui a toujours été autre chose, plus proche de l'attention qu'on porte à quelque chose de rare.

"Laisser venir," répète-t-il.

"Oui."

Un temps.

"Alors on laisse venir," dit-il.

***

A Suivre…

Les avis des lecteurs

Histoire Libertine
L'avis des uns, n'est pas forcément l'avis des autres... Moi j'aime, l'atmosphère, les sentiments qui se dévoilent, pudiquement et intensément aussi. Merci à l'auteur, c'est toujours un plaisir de vous lire.

Histoire Erotique
On n'achève même pas la lecture tellement c'est long, BEAUCOUP trop long !
Histoire sans intérêt.



Texte coquin : Le passage Beaumont (2/3)
Histoire sexe : Une rose rouge
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