Un désir à trois

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Un désir à trois Histoire érotique Publiée sur HDS le 25-04-2026 dans la catégorie Plus on est
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Un désir à trois
Temps de lecture ~ 45 min

Chapitre I : Paul



Le bowling du boulevard Beaumarchais sent la cire froide et la bière renversée. Les néons bleus au plafond découpent les silhouettes en aplats, effacent les nuances, font de chaque visage quelque chose de légèrement irréel. Suzy aime ça, les néons bleus. Elle aime l'idée d'être quelque part où les règles ordinaires s'allègent un peu, où l'on peut rire fort et mal jouer sans conséquence. Elle est en jean, un pull col roulé bordeaux qui lui serre la taille, les cheveux relevés en une torsade rapide. Pas apprêtée. Simplement là.

Paul est au comptoir. Il commande les bières, il discute avec le type de la caisse, il rit de quelque chose que Suzy n'entend pas depuis la piste. C'est lui qui a organisé la soirée, comme toujours, parce que c'est lui qui organise les choses, qui pense à appeler Thomas un jeudi soir pour ne pas le laisser seul le vendredi, qui réserve les pistes à l'avance sans en parler. Il y a dans ses attentions une générosité tranquille qui n'attend rien en retour et qui, pour cette raison même, est peut-être la chose que Suzy aime le plus en lui.

Thomas est debout devant le casier à boules. Il en soupèse une, la repose, en prend une autre. Il fait ça sérieusement, comme si le choix avait une importance réelle, et Suzy, à quelques mètres, le regarde faire avec ce sourire particulier qu'il lui inspire depuis toujours, un sourire qui contient une légère moquerie et quelque chose d'autre qu'elle ne nomme pas. Thomas est grand, un peu plus que Paul, avec des épaules larges et une façon de se tenir qui n'est pas de la prestance mais plutôt de la densité, comme si l'espace autour de lui pesait différemment. Il a les cheveux courts, une barbe de quelques jours, une chemise bleue roulée aux avant-bras. Il est beau de façon inégale, asymétrique, une cicatrice fine au-dessus du sourcil gauche, le nez légèrement de travers. C'est précisément l'inégalité qui rend son visage difficile à oublier.

Ils se connaissent depuis cinq ans. Depuis presque autant de temps qu'elle connaît Paul. C'est d'ailleurs par Thomas qu'elle a connu Paul, un soir de septembre dans un appartement du onzième arrondissement dont elle a oublié jusqu'au nom du propriétaire. Deux hommes, debout dans la même cuisine, lui tendant chacun un verre de blanc avec le même geste, presque simultanément, et elle qui avait ri de la coïncidence. Pendant quelques semaines elle avait flottée entre les deux, incapable de trancher, jusqu'au soir où Thomas n'avait pas rappelé assez vite, un contretemps quelconque, un retard dans sa réponse, et où Paul était déjà là. Rien de plus décisif que ça. Un vide dans un agenda. Le hasard habillé en destin.

Elle ne regrette pas. Elle aime Paul profondément, d'un amour posé et ancré qui a traversé cinq ans sans s'user. Mais il y a ce nœud, récurrent, quand elle les voit ensemble, Thomas et lui, côte à côte, complices de toujours, ce nœud quelque part sous le sternum qui ne ressemble ni à du remords ni à du regret mais à quelque chose d'intermédiaire et d'innommable, une question restée ouverte, une phrase sans point final.

Elle s'approche du casier à boules.

Thomas ne l'entend pas venir, ou ne l'entend pas assez tôt. Il se penche au même moment qu'elle pour attraper la boule bordeaux, la seule de cette couleur dans le casier, et Suzy ne sait pas vraiment pourquoi elle a choisi précisément celle-là. Leurs mains arrivent ensemble. Leurs doigts se posent sur la même surface froide et lisse. Pendant une fraction de seconde aucun des deux ne retire sa main, pas parce qu'ils ont décidé de la laisser là, mais parce que la décision ne vient pas, parce que le signal entre le cerveau et les doigts se perd quelque part en chemin. Puis leurs visages se tournent l'un vers l'autre, et leurs joues se frôlent, à peine, l'espace d'un souffle, sa peau contre la sienne, tiède et réelle.

Le mouvement de recul est simultané. Trop vif. Trop net pour être naturel.

Thomas rit. Elle rit aussi. Un rire bref, un peu haut, le genre de rire qui sert à combler un silence plutôt qu'à exprimer une joie. Ils font chacun un pas en arrière. Thomas dit quelque chose sur la couleur de la boule, que bordeaux c'est une couleur de looser, que statistiquement les boules bordeaux finissent dans le caniveau. Suzy répond qu'il a tort, que bordeaux c'est la couleur des gens sérieux. Ils parlent de la boule de bowling comme si c'était la seule chose au monde qui méritait d'être discutée.

Paul est au comptoir.

Il a les trois bières entre les mains. Il les regarde.

Il ne sait pas depuis combien de temps il les regarde. Quelques secondes, peut-être. Assez pour avoir vu les doigts se poser ensemble sur la boule froide, le frôlement des joues, le recul identique, le rire qui ne ressemblait pas à un rire. Il est resté immobile au bord de la piste avec ses trois verres et quelque chose s'est allumé en lui, pas brutalement, pas comme une douleur, plutôt comme une lumière dans une pièce qu'on croyait connaître par cœur et qui soudain révèle des angles insoupçonnés. Il les voit qui parlent, maintenant, Thomas qui agite la main pour illustrer quelque chose, Suzy qui penche la tête légèrement sur le côté, son sourire particulier, celui qu'il connaît. Et il comprend.

Non pas qu'il y ait eu quelque chose. Il comprend simplement que les deux personnes qu'il aime le plus au monde brûlent d'un désir qu'ils n'ont jamais admis, même l'un à l'autre, même à eux-mêmes peut-être, et qu'ils tiennent ce désir à distance depuis cinq ans par loyauté, par fidélité, par la force de ce qu'ils ont construit chacun de son côté et qui vaut plus que ce frôlement de doigts sur une boule de bowling.

Il avance vers eux avec les bières. Il sourit. Ils prennent chacun leur verre. La soirée continue. Thomas lance la boule avec un peu trop de force et elle finit dans le caniveau. Suzy rit vraiment, cette fois. Paul dit qu'il l'avait prévu. La vie reprend son mouvement ordinaire et personne ne dit rien de plus.

Mais quelque chose a changé dans la façon dont Paul regarde, et dans ce changement, encore très silencieux, très intérieur, il y a l'ébauche d'une pensée qu'il n'est pas encore prêt à formuler.

Il prend une semaine.

C'est sa façon de fonctionner, toujours. Il ne réagit pas à chaud, il laisse les choses se déposer, il les retourne dans tous les sens pendant plusieurs jours avant d'en faire quoi que ce soit. Suzy le connaît assez pour avoir appris à respecter ça, même quand ça l'agace, même quand elle préférerait qu'il claque une porte ou hausse la voix plutôt que de rester dans cet état de réflexion silencieuse qui lui donne l'impression qu'elle ne sait pas très bien à qui elle a affaire.

Cette semaine-là, il est présent, tendre, normal en apparence. Il cuisine, il appelle Thomas deux ou trois fois comme il le fait toujours, il dort contre Suzy avec son bras sur sa taille. Mais il pense. Il retourne ça dans tous les sens. Il pense à Thomas, à l'amitié entre eux qui est l'une des constantes de sa vie depuis l'adolescence, quelque chose qui a survécu aux déménagements et aux brouilles et aux années de rien. Il pense à Suzy, à la façon qu'elle a de pencher la tête sur le côté quand quelque chose l'amuse vraiment. Il pense à cet instant au bord de la piste de bowling, les doigts sur la boule froide, le frôlement bref comme une parenthèse refermée trop vite.

Il pense, surtout, que personne n'a rien fait de mal.

Et c'est peut-être ça, la pensée la plus difficile à tenir, parce qu'elle le prive de la ressource commode de la colère. Rien de mal. Deux personnes retenant quelque chose depuis cinq ans, à force de volonté et de décence, et lui qui regardait sans voir. Il pense à la phrase qu'il ne s'était jamais posée : qu'est-ce que Suzy a abandonné, le soir où elle l'a choisi lui ? Pas par amour, pas délibérément, mais par ce hasard minuscule d'un appel qui n'était pas venu assez vite.

À la fin de la semaine, il sait ce qu'il va faire. Il ne sait pas encore très bien pourquoi, ni si c'est de la générosité ou quelque chose de plus tordu, une façon d'avoir du pouvoir sur une situation qui lui échappe, de la réintégrer en l'orchestrant. Il n'est pas naïf sur lui-même. Mais il sait que ce qu'il va faire vient d'un endroit réel en lui, un endroit qui aime les deux, qui ne veut perdre ni l'un ni l'autre, et qui refuse la logique selon laquelle ça serait inévitable.

Le soir où il propose le jeu à Suzy, ils sont au lit depuis un moment, dans la lumière tamisée de la lampe de chevet. Elle a cette façon qu'elle a après le dîner, les soirs où elle n'est pas fatiguée, de se glisser contre lui avec une intention qui n'est pas encore du désir mais qui en est l'antichambre, quelque chose de tiède et de disponible, une façon d'être là qui dit qu'elle est ouverte à ce qui pourrait venir.

Paul la touche lentement. Sa main remonte sous le tissu du tee-shirt qu'elle porte pour dormir, trouve la peau de son ventre, s'y attarde, remonte vers la cage thoracique et la courbe de ses seins. Elle n'a rien en dessous, elle ne porte jamais rien en dessous, et il connaît par cœur la façon dont ses seins reposent dans sa paume, leur poids exact, la façon dont le mamelon durcit sous son pouce avant même qu'elle soit vraiment excitée, par simple réflexe, par habitude du plaisir. Il fait ça longuement, les seins, les côtes, le ventre, ce tour qu'il connaît et qu'il ne fait jamais tout à fait pareil, avec des variations de pression et de rythme qui lui viennent naturellement parce qu'il la connaît assez pour sentir ce dont elle a envie ce soir précis.

Suzy a les yeux mi-clos. Elle a posé une main sur sa hanche à lui, pas pour le tenir, juste pour sentir qu'il est là, ce contact léger qui est une façon de dire je suis là moi aussi.

Sa main à lui descend. Elle passe le bord de la culotte, lentement, et trouve la chaleur qui commence là, le duvet fin et doux, et plus bas la chaleur concentrée de son sexe. Il pose deux doigts à plat sur ses lèvres sans les écarter encore, simplement le contact, la pression légère, et elle laisse sortir un souffle par le nez.

Il dit : "Tu ne trouves pas qu'on s'endort un peu dans nos habitudes ?"

Elle ouvre les yeux. Elle le regarde avec cette attention particulière qu'elle a quand elle ne sait pas encore si ce qu'il dit est grave ou non.

"Quelles habitudes ?"

"Les bonnes", dit-il. "Mais les habitudes quand même."

Sa main a continué pendant qu'il parlait. Deux doigts qui écartent doucement les lèvres, trouvent le glissement nacré qui commence, remontent vers le clitoris, une pression circulaire très douce d'abord. Suzy laisse échapper un son court, la tête qui s'enfonce d'un centimètre dans l'oreiller.

"Imagine que je suis Thomas", dit-il.

Le silence qui suit dure le temps de trois respirations. Elle ne ferme pas les jambes. Elle ne retire pas sa main de sa hanche. Elle le regarde, et dans ce regard quelque chose se déplace, comme un meuble qu'on bouge dans une pièce et qui révèle ce qu'il y avait derrière.

"Paul…"

"Appelle-moi Thomas."

Il maintient le mouvement de ses doigts pendant qu'il dit ça. Régulier, attentif, son pouce décrivant ces cercles lents sur son clitoris qu'il sait efficaces parce qu'il a appris, au fil des années, la cartographie exacte de son plaisir. Il sent sous sa main la chaleur qui s'intensifie, le glissement qui s'accentue nettement, et il comprend à cette réponse physique immédiate, involontaire et sans ambiguïté, qu'il avait raison.

Elle ferme les yeux.

Il glisse un doigt en elle, puis deux, lentement, et elle est chaude et étroite autour de lui, cette chaleur qu'il connaît si bien et qui ne lui est jamais devenue indifférente. Ses doigts s'incurvent légèrement vers le haut, trouvent le point qu'elle lui a montré il y a longtemps, une pression intermittente, et son pouce continue sur son clitoris en même temps, ce double travail qui la fait monter plus vite qu'elle ne le voudrait parfois.

"Thomas", dit-il doucement.

Elle ne dit rien. Sa main sur la hanche de Paul s'est déplacée, remonte sur son torse, ses ongles dans sa peau.

Il retire ses doigts. Elle ouvre les yeux, une protestation muette. Il fait glisser sa culotte sur ses jambes, la pose par-dessus le drap. Sa chemise à lui est déjà depuis longtemps sur la chaise. Il la fait basculer doucement sur le dos, s'agenouille entre ses cuisses, et pose la bouche sur son ventre, juste sous le nombril, un baiser lent. Sa langue descend, la ligne du bas-ventre, et Suzy tient le drap des deux poings.

Il pose les mains à plat sur l'intérieur de ses cuisses, les écarte doucement, et sa bouche trouve son sexe. Il goûte d'abord le bord de ses lèvres, le contour, avant de s'installer dans le creux de son désir. Sa langue est longue et ferme, elle trace des lignes précises, et Suzy laisse aller ses cuisses dans ses mains, s'ouvre entièrement, sans retenue. Il prend son temps. Il connaît ce plaisir-là, le plaisir de la tenir au bord sans la faire basculer, la sentir se contracter sous sa langue et ajuster la pression pour qu'elle reste là, suspendue, sans descendre.

"Paul", dit-elle.

Il lève les yeux vers elle sans interrompre. Elle le regarde par-dessus le bas de son ventre, ses cheveux défaits sur l'oreiller, les lèvres entrouvertes.

Il remonte le long de son corps. Il s'arrête sur ses seins, la bouche sur un mamelon, et sa main prend le relais entre ses cuisses, deux doigts en elle à nouveau, le pouce en cercles réguliers. Elle gémit, court et involontaire. Sa jambe remonte, le genou contre sa hanche, pour le rapprocher.

"Thomas", dit-il encore, contre sa peau.

Elle tourne la tête sur le côté. Ses lèvres bougent. Il voit qu'elle essaie, vraiment, qu'il y a quelque chose en elle qui voudrait jouer le jeu jusqu'au bout, qui voudrait lui donner ça. Mais le prénom ne sort pas. Il reste coincé quelque part entre l'envie et autre chose, quelque chose de plus profond qui résiste, qui ne veut pas, pas parce que l'idée lui déplaît mais parce que c'est lui qu'elle a devant elle, sa peau, son odeur, ses mains qu'elle reconnaîtrait les yeux fermés entre mille.

Il entre en elle.

Un seul mouvement, lent, jusqu'au fond, et il s'arrête là, immobile, et elle l'accueille avec un son qui ressemble à du soulagement. Ses bras remontent autour de ses épaules, ses talons dans le bas de son dos. Ils restent une seconde sans bouger, front contre front dans la lumière de la lampe, et il y a dans cet instant quelque chose d'entièrement différent des autres, un poids supplémentaire, le poids de ce qui n'a pas été dit et de ce qui l'a été, le poids du prénom absent qui flotte entre eux comme une présence tierce.

Il commence à bouger.

Lent d'abord. Ce rythme qu'il prend parfois quand il veut que ça dure, des allers-retours amples et mesurés qui lui permettent de la sentir entièrement à chaque mouvement, l'étroitesse de son sexe autour de lui, la chaleur qui augmente. Elle bouge avec lui, ses hanches qui suivent et anticipent légèrement, ce dialogue des corps qu'ils ont appris ensemble au fil de cinq ans. Sa bouche est dans son cou, sa langue sur le tendon tendu, et il sent son pouls là, rapide, et l'odeur de sa peau chauffée par le désir, une odeur légèrement musquée et sucrée qu'il a appris à reconnaître et qui déclenche en lui quelque chose de pavlovien, immédiat.

Sa main descend entre eux. Son pouce retrouve son clitoris dans le mouvement, et elle accuse le coup d'un petit cri, ses ongles dans ses épaules. Il continue, le double rythme, ses hanches et son pouce en même temps, et il sent qu'elle monte vite maintenant, plus vite que d'habitude, et il comprend que c'est le jeu, le prénom qu'elle n'a pas pu prononcer, Thomas qui est là sans être là, la permission que lui a donnée Paul de vouloir les deux sans que ça détruise rien.

Il accélère. Elle colle ses hanches aux siennes, exigeante, ses bras resserrés autour de lui. Il la prend plus fort, plus profond, et elle fait des sons répétés et courts, réguliers comme un souffle haché, et sa tête est renversée en arrière sur l'oreiller.

L'orgasme, quand il vient, est d'une brutalité tranquille. Pas un cri. Un long son contenu, presque sourd, qui vient du ventre, et son corps entier qui se contracte autour de lui, ses cuisses, ses bras, son sexe qui le serre à en faire mal, et elle dit son prénom dans ce moment-là, Paul, dans un murmure qui ressemble à de la gratitude et à autre chose, quelque chose de plus ancien, et il la tient pendant tout le temps que ça dure, immobile en elle, à sentir les vagues qui la traversent.

Puis il prend son plaisir à son tour, quelques mouvements seulement, et il jouit en elle avec son front contre sa tempe, son souffle dans ses cheveux.

Ils restent sans bouger. Suzy redescend lentement, sa respiration qui reprend sa cadence normale, ses doigts qui s'ouvrent dans son dos, les ongles qui laissent des marques légères sur sa peau.

Il s'allonge à côté d'elle. Sa main se pose à plat sur son ventre, sent la chaleur qui rayonne encore.

Elle s'endort rapidement. Ce sommeil immédiat et confiant qui lui a toujours plu, qui dit quelque chose sur la façon dont elle est faite, sa capacité à lâcher d'un coup ce qu'elle portait une seconde avant.

Il reste éveillé dans le noir, sa main sur son ventre qui monte et descend, et il pense à Thomas, à ce qu'il va lui dire et comment. La pensée a maintenant une forme concrète, presque apaisante dans son étrangeté. Il s'endort là-dessus, et son dernier souvenir avant le sommeil est l'odeur de Suzy sur ses doigts, et quelque part dedans, mêlée à la sienne, l'ébauche de ce qui vient.



Chapitre II : Thomas

C'est un mardi soir. Paul a dit à Thomas de venir vers vingt heures, qu'il ferait un risotto, que ce serait simple. Thomas a dit oui comme il dit toujours oui à ces invitations, avec cette facilité un peu mélancolique propre aux célibataires de longue date qui ont appris à ne pas faire de leur solitude un drame mais qui, certains soirs, sont soulagés qu'on pense à eux.

Il arrive avec une bouteille de barolo, un bon, pas le genre qu'on achète à la va-vite au Nicolas du coin. Paul remarque ça. Thomas fait ce genre de geste quand il tient à quelque chose, ou à quelqu'un. Il pose la bouteille sur le plan de travail de la cuisine et les deux hommes se retrouvent là, dans l'espace étroit entre l'îlot central et les fourneaux, avec le risotto qui commence à frémir dans la casserole et Suzy dans le séjour qui dispose les verres sur la table basse en fredonnant quelque chose d'indistinct.

L'appartement sent le bouillon de légumes et le parmesan chaud. Une odeur d'intérieur, de vie domestique, la même depuis cinq ans avec des variations mineures selon les saisons. Thomas la connaît par cœur. Il pourrait reconnaître cet appartement les yeux fermés, à l'odorat seul.

Paul remue le risotto. Il verse une louche de bouillon, attend, remue encore. Il n'est pas pressé. C'est sa façon de cuisiner, attentive et lente, sans jamais brusquer les choses.

"Tu vois quelqu'un en ce moment ?" demande-t-il sans quitter la casserole des yeux.

Thomas s'appuie contre le plan de travail, croise les bras. "Pas vraiment. Il y a une fille, de temps en temps. Rien de sérieux."

"Tu ne cherches pas quelque chose de sérieux ?"

Thomas hausse les épaules, un geste qui pourrait vouloir dire beaucoup de choses. "Je ne sais pas ce que je cherche."

Paul verse une autre louche de bouillon. L'odeur monte, plus dense. Il dit, sans transition apparente : "Tu as des fantasmes ?"

La question tombe dans le silence de la cuisine avec une légèreté presque provocante. Thomas le regarde. Paul remue toujours le risotto, le dos tourné, comme si la question n'avait pas plus d'importance que celle sur la météo.

"Tout le monde a des fantasmes", dit Thomas prudemment.

"C'est vrai. Moi aussi." Paul pose la cuillère en bois sur le repose-cuillère et se retourne enfin. Il regarde Thomas avec cette expression qu'il a parfois, directe et tranquille à la fois, qui ne cherche pas à intimider mais qui ne laisse pas beaucoup d'espace pour esquiver. "La semaine dernière, au lit avec Suzy, je lui ai demandé de faire semblant que j'étais toi."

Thomas ne bouge pas. Il soutient le regard de Paul. Quelque chose se referme légèrement dans son visage, un réflexe de protection, mais il ne dit rien.

"Je la caressais", continue Paul, du même ton égal. "Elle était dans cet état qu'elle a, quand elle est presque là, tu vois, ce moment où elle ne contrôle plus grand-chose. Et je lui ai dit : appelle-moi Thomas." Il marque une pause. "Elle n'a pas pu. Mais elle n'a pas non plus refusé de jouer. Et son orgasme a été d'une violence que je ne lui avais pas vue depuis longtemps."

Le silence dans la cuisine est maintenant différent. Plus dense. Suzy fredonne toujours dans le séjour, un bruit lointain et innocent. Thomas décroise les bras. Il regarde quelque part au-dessus de l'épaule de Paul.

"Tu me dis ça pour m'annoncer quoi, exactement ?"

"Je te dis ça pour être honnête avec toi." Paul reprend la cuillère, se retourne vers la casserole. "Je vous ai vus, au bowling. Vos doigts sur la boule. Vos joues qui se frôlent. Le recul que vous avez eu tous les deux."

Nouveau silence.

"Paul…"

"Laisse-moi finir." Sa voix est toujours égale. Pas de dureté dedans. "Ce que j'ai vu, c'est deux personnes qui se retiennent depuis des années et qui font semblant de ne pas savoir pourquoi. Et je vous connais tous les deux assez pour savoir que c'est par loyauté. Envers moi, envers ce qu'on a construit." Il verse encore du bouillon. "Je veux que tu saches que ta loyauté m'importe, mais qu'elle ne devrait pas te coûter ce qu'elle te coûte."

Thomas se tait un long moment. Quand il parle, sa voix est plus basse. "Tu ne comprends pas. Ce n'est pas seulement…" Il s'arrête. Cherche. "Il ne s'agit pas seulement de désir physique, Paul. Ce serait plus simple si c'était ça."

Paul s'immobilise une seconde, la cuillère suspendue au-dessus de la casserole. Il comprend, à ces mots, quelque chose qu'il n'avait pas tout à fait mesuré, une profondeur supplémentaire, un étage en dessous de ce qu'il croyait avoir cartographié. Il recommence à remuer lentement.

"Je sais", dit-il enfin. Et peut-être que c'est vrai.

Ils passent à table. Suzy a ouvert le barolo, elle a disposé les assiettes, allumé la bougie sur la table basse, baissé légèrement la lumière du plafonnier. Elle fait ça naturellement, sans y penser, avec ce sens de l'espace et de l'atmosphère qui est l'une de ses façons d'habiter un lieu. Thomas s'assoit en face d'elle. Paul apporte le risotto dans le plat de service, large et crème, avec les éclats dorés du parmesan sur le dessus.

La conversation s'installe, légère d'abord. Ils parlent d'un film que Thomas a vu, d'un voyage que Suzy envisage pour le printemps, du quartier qui change, d'une librairie qui a fermé. Le vin est bon, charnu et sombre, avec un arrière-goût de cerise et de terre. Thomas remplit les verres.

C'est Paul qui amène la conversation là où il veut l'amener, progressivement, avec une habileté qui n'a rien de calculé en apparence, plutôt la façon naturelle qu'il a de passer d'un sujet à l'autre sans qu'on voie les coutures. Il parle de la première fois qu'il a rencontré Suzy, de cette soirée dans le onzième, les deux verres tendus en même temps. Il rit en le racontant. Suzy rit aussi. Thomas sourit, regarde son verre.

"Tu te souviens de cette soirée ?" dit Paul à Thomas.

"Bien sûr."

"Tu te souviens que tu avais disparu vers minuit. Tu avais un truc le lendemain matin, je crois."

Thomas acquiesce légèrement. Un film sur son visage, quelque chose de presque imperceptible.

"Si tu étais resté", dit Paul en coupant son risotto, "tu penses que ça se serait passé comment ?"

Suzy lève les yeux. Il y a une fraction de silence, pas très long, mais présent. Elle regarde Paul, puis Thomas, puis à nouveau Paul.

"Je ne sais pas", dit Thomas.

"Moi je crois que si." Paul pose sa fourchette, prend son verre. "Je crois que vous le savez tous les deux très bien."

Suzy ne dit rien. Elle a posé sa fourchette elle aussi, sans s'en rendre compte. Ses mains reposent de part et d'autre de l'assiette, symétriques et immobiles.

"Dis-moi, Suzy", reprend Paul, doucement, sans pression dans le ton, presque tendrement. "Si Thomas avait rappelé ce soir-là, une heure plus tôt. Si j'étais arrivé une heure plus tard dans ta vie. Qu'est-ce qui se serait passé ?"

Elle le regarde longuement. Dans la lumière de la bougie, son visage est en partie dans l'ombre, et Thomas, depuis sa place, voit la ligne de sa mâchoire, la courbe de son cou, le mouvement infime de sa gorge quand elle avale.

"Tu veux vraiment savoir ?"

"Oui."

"Je serais partie avec lui", dit-elle. La voix est posée, presque douce, sans brutalité dans l'aveu. "Probablement. Ce n'est pas une certitude. Mais probablement."

La bougie fait un mouvement bref, comme si quelque chose avait bougé dans l'air.

"Ce n'est pas une question d'amour", ajoute-t-elle, en regardant Paul avec une intensité qui dit clairement qu'elle ne cherche pas à blesser, qu'elle lui doit cette vérité exactement parce qu'elle l'aime. "C'est une question de hasard. Une heure. Un appel."

Thomas regarde la nappe. Paul boit une gorgée de barolo. Le silence entre eux n'est pas inconfortable. Il est plein de quelque chose, lourd d'une honnêteté rare qui prend la place de toute la politesse habituelle et qui, paradoxalement, les met tous les trois plus à l'aise qu'ils ne l'ont été depuis longtemps.

"Voilà", dit Paul simplement.

Ils finissent le repas. Thomas reprend un peu de risotto. Suzy sert les trois verres. La conversation ne revient pas directement sur ce qui vient d'être dit, mais tout ce qui se dit ensuite en porte l'empreinte, chaque phrase légèrement différente qu'avant, plus vraie, plus proche de quelque chose.



C'est au moment du café que Paul se lève.

Il dit qu'il va faire un tour. Il dit ça en cherchant ses clés dans le bol près de la porte, en enfilant sa veste, avec la désinvolture de quelqu'un à qui l'idée vient juste de traverser l'esprit. Il dit qu'il a besoin d'air. Une heure, peut-être deux.

Thomas et Suzy ne se regardent pas. Ils regardent Paul.

Il déteste marcher. Ils le savent tous les deux. C'est un fait établi, documenté, sujet de plaisanteries récurrentes. Paul prend les transports, Paul prend le vélo, Paul prend même un taxi pour deux stations de métro plutôt que de marcher. La seule fois où il a fait plus de vingt minutes à pied de son plein gré, c'est sous une pluie battante parce que toutes les applications de VTC étaient surchargées.

Il sourit en fermant la porte.

Le silence dans l'appartement a une texture différente de tous les silences qu'ils ont connus ici. Suzy est debout près de la table, sa tasse de café entre les mains. Thomas est sur le canapé. Ils s'entendent respirer.

"Il nous laisse", dit Suzy. Ce n'est pas une question.

"Oui."

Elle pose sa tasse. Elle s'approche du canapé et s'assoit à l'autre extrémité, pas tout près, pas loin non plus. Elle a retiré ses chaussures pendant le repas et ses pieds nus reposent sur le parquet. Thomas la regarde. Il y a dans son regard une chose qu'il ne cherche pas à dissimuler, plus la peine, plus d'espace pour ça, et Suzy soutient ce regard sans détourner les yeux.

"Je suis gêné", dit-il.

"Moi aussi."

"Je ne sais pas si…"

"Moi non plus."

Elle pose sa main sur le coussin entre eux. Pas sur sa main à lui. Sur le tissu du coussin, à mi-chemin. Un geste à moitié fait, une proposition qui n'en est pas encore une.

Thomas regarde cette main. Les doigts légèrement écartés, les ongles courts, une petite tache d'encre sur l'index qu'il n'avait pas remarquée avant. Il dit : "On est amis depuis cinq ans."

"Je sais."

"Des bons amis."

"Je sais."

"Ça va changer quelque chose."

Elle réfléchit une seconde. "Ou ça va changer quelque chose d'autre."

Il pose sa main sur la sienne. Doucement. Ses doigts sur ses doigts, comme ce soir au bowling, mais sans la boule froide entre eux, sans personne pour les regarder, sans le réflexe de recul. Juste sa peau sur la sienne, les lignes de sa paume contre le dos de sa main, et la chaleur qui passe de l'un à l'autre immédiatement, comme si leurs corps avaient été en attente de ça depuis longtemps et n'avaient besoin d'aucun autre signal.

Elle se tourne vers lui. Il se tourne vers elle.

Le premier baiser est presque hésitant. Leurs lèvres se posent l'une sur l'autre avec précaution, comme on pose le pied sur un terrain qu'on ne connaît pas, pour tester, pour sentir ce que ça fait. Ça fait quelque chose d'immédiat et de fort, une chaleur qui descend d'un coup et une sensation bizarre d'évidence, comme si la gêne et le désir étaient exactement la même chose vus de l'intérieur.

Puis il pose sa main contre sa joue, et elle se laisse aller vers lui, et le baiser change de nature. Plus long. Plus profond. Sa bouche s'ouvre légèrement sous la sienne, elle laisse venir sa langue avec un petit son qui naît dans sa gorge et qui n'était pas prémédité. La main de Thomas glisse de sa joue vers sa nuque, dans ses cheveux, et il sent leur poids entre ses doigts, plus lourd qu'il n'aurait imaginé, chaud et réel.

Ils s'arrêtent. Se regardent. Suzy a les lèvres un peu rouges, les yeux brillants.

"Thomas", dit-elle.

Juste son prénom. C'est suffisant. C'est même nécessaire, de le dire une fois, de le poser dans l'air entre eux, pour que ça soit clair à tous les deux que c'est bien lui, que c'est bien elle, que ça n'est pas un jeu de rôle ni un fantasme, que c'est réel.

Il l'embrasse dans le cou. Sa bouche se pose sous son oreille, descend le long de la ligne de sa nuque, et Suzy ferme les yeux, la tête légèrement renversée, sa main qui remonte le long du bras de Thomas. Il sent son parfum là, plus concentré, chaud et légèrement musqué. Sa chemise se déboutonne sous les doigts de Suzy, pas tous les boutons, juste les trois du bas, assez pour qu'elle glisse la main à l'intérieur et pose sa paume sur son abdomen, sa peau lisse et chaude, les muscles qui se contractent légèrement sous sa main.

Thomas l'attire vers lui. Elle se laisse faire, se glisse dans cet espace entre son bras et sa poitrine avec une facilité naturelle qui les étonne tous les deux, comme si leurs corps s'emboîtaient sans avoir besoin de se chercher. Il fait glisser sa veste de ses épaules, la pose sur le dossier du canapé. Elle est en robe ce soir, une robe noire simple, à col rond, qui s'arrête au-dessus du genou. Sa main à lui trouve l'ourlet, remonte sur sa cuisse, pas vite, pas avec impatience, avec la précision de quelqu'un qui veut sentir chaque centimètre de ce qu'il touche.

La peau de ses cuisses est douce, plus douce qu'il n'aurait su l'anticiper, avec une légère tiédeur, et sous la robe il monte jusqu'à la dentelle de sa culotte, s'arrête là, pose le plat de la main sur le tissu, le temps d'une respiration. Suzy laisse échapper un souffle contre son cou. Sa main à elle s'est glissée dans les cheveux de Thomas et elle le tient là, doucement, avec une pression légère qui dit quelque chose entre le plaisir et la supplication.

Il fait glisser la culotte sur ses hanches, lentement, et Suzy se soulève à peine pour l'aider, et le tissu tombe à ses pieds sans cérémonie. Puis sa main revient, remonte sur sa cuisse intérieure, et il la sent, là, la chaleur de son sexe qui précède le contact, une moiteur légère sous ses doigts, le creux soyeux entre ses lèvres. Elle est ouverte, déjà, prête d'une façon qui dépasse la simple mécanique et qui dit combien elle attendait ça, combien son corps le savait avant qu'elle veuille l'admettre.

Il glisse deux doigts en elle, lentement, et elle pousse un son court, un soupir presque surpris. Ses hanches bougent légèrement, vers lui, un mouvement involontaire et docile. Son pouce trouve son clitoris, le cercle lent et régulier que Paul aurait fait, que n'importe quel homme qui fait attention aurait fait, mais dont Thomas module l'intensité à mesure qu'il entend sa respiration changer, qu'il sent ses muscles se contracter autour de ses doigts par intermittence.

"Thomas." Sa voix est basse, un peu rauque. Ce n'est pas une question ni une instruction. C'est juste son nom dans sa bouche à elle, différent du murmure manqué d'il y a une semaine, plein et entier, prononcé pour ce qu'il est.

Elle défait son pantalon. Il l'aide, ils se débattent un moment avec la ceinture, il y a quelque chose de légèrement maladroit et de très humain dans cet instant, leurs mains qui se croisent et se gênent, et ça les fait sourire tous les deux, un sourire rapide, complice, amical presque, qui dit qu'ils ne sont pas des étrangers, qu'ils se connaissent trop bien pour se prendre au sérieux même maintenant. Puis le pantalon est par terre avec la culotte et Thomas est debout devant elle, et elle reste assise et le regarde, et il y a dans ce regard une curiosité sans honte, un désir tranquille qui l'examine et qui lui plaît.

Elle pose les mains sur ses hanches, l'attire vers elle. Sa bouche se pose sur son ventre, juste sous le nombril, un baiser léger, et elle le sent frémir sous ses lèvres. Elle prend son sexe en main, le long de la hampe, et elle sent sa fermeté, sa chaleur, le battement sourd qui y circule. Elle lève les yeux vers lui. Il la regarde, les mains dans ses cheveux défaits, et son visage à lui est quelque chose qu'elle n'a jamais vu, concentré et nu, sans aucun des masques habituels.

Sa langue le touche en premier, la pointe contre le gland, un effleurement, et il ferme les yeux. Elle prend le temps de sentir le goût de lui, légèrement salé, légèrement amer, une odeur de peau chaude et de désir retenu. Puis sa bouche l'accueille, lentement, jusqu'à ce qu'elle sente la chaleur sur ses lèvres, et elle entend son souffle qui change, plus profond, moins contrôlé.

Elle fait ça longuement, sans se presser, avec une attention au plaisir de l'autre qui est l'une de ses façons d'être au lit, cette générosité précise qui n'est pas du tout désintéressée parce qu'elle y prend un plaisir réel, dans la sensation sous sa langue, dans les sons qu'elle provoque, dans le sentiment de tenir quelqu'un au bord de quelque chose.

Thomas glisse une main sous son menton et l'arrête doucement. Il veut la voir. Il s'agenouille, la fait basculer légèrement sur le canapé, et sa bouche descend sur elle, sur l'intérieur de ses cuisses d'abord, la peau tendre et très douce là, avant de remonter vers le cœur de sa chaleur. Sa langue la touche, entre ses lèvres, longue et lente, et Suzy pose une jambe sur le dossier du canapé dans un réflexe d'ouverture totale, les doigts dans les cheveux de Thomas, les yeux fermés.

Il la goûte entièrement. La teneur de son désir est là, dans l'acide doux de son plaisir, et sa langue explore méthodiquement, trouve le rythme qui lui convient à elle, qu'il calibre à ses mouvements de hanches, à la pression croissante de sa main sur sa tête. Elle commence à faire des sons plus hauts, plus réguliers, le bas de son dos qui se soulève vers lui.

Elle tire sur ses cheveux. Il comprend. Il remonte le long de son corps, elle l'accueille entre ses cuisses, et il entre en elle d'un seul mouvement, lent mais continu, sans s'arrêter au milieu, jusqu'au bout, et elle laisse sortir un son qu'elle n'avait pas prévu, long et bas, qui vient de la gorge et de plus loin que la gorge.

Il reste immobile un moment à l'intérieur d'elle. Elle l'entoure de partout, sa chaleur, l'étroitesse de son sexe autour de lui, ses bras autour de ses épaules, ses chevilles croisées dans son dos. Leurs visages sont proches. Elle le regarde. Lui la regarde. Il y a quelque chose dans cet instant qui n'est pas du tout ce qu'on attend d'une première fois, pas de maladresse, pas d'inconfort, plutôt une reconnaissance, comme deux personnes qui se retrouvent là où elles auraient pu être depuis longtemps.

Puis il commence à bouger, et la pensée se dissout.

Il la prend lentement d'abord, avec une régularité presque douce, chaque aller-retour pleinement assumé, pleinement senti, leurs deux souffles qui s'accordent sans qu'on l'ait décidé. Elle le sent en elle profondément, différemment de Paul, pas mieux ni moins bien, différemment, une autre anatomie, un autre poids sur elle, une autre façon d'occuper l'espace. Ses mains remontent dans son dos, elle griffe légèrement et il pousse un son sourd contre son cou.

Le rythme s'accélère. Elle sent la montée, inévitable et vaste, ce frémissement intérieur qui commence quelque part au centre et irradie. Thomas sent sa respiration changer, ses ongles qui s'enfoncent davantage, la façon dont elle le serre de ses cuisses. Il accélère encore. Sa main glisse entre eux, trouve son clitoris, et ça, ça la fait basculer, immédiatement, avec une force qui lui arrache un cri bref et réel, pas un son de cinéma, quelque chose de plus cru et de plus vrai, et ses hanches se soulèvent contre les siennes et tout son corps se contracte puis se relâche par vagues longues.

Il continue pendant son orgasme, l'accompagne jusqu'au bout, puis une poignée de secondes après il jouit à son tour, dans un grognement contenu, et elle le sent en elle, la chaleur de lui, la pulsation.

Ils restent enlacés. Le canapé est trop étroit pour ça mais ils s'y adaptent, un bras par-dessus l'autre, sa tête dans le creux de son cou. L'appartement est silencieux. Dehors, la rue fait son bruit habituel, lointain et neutre.

"Thomas."

"Mm."

"C'était…" Elle cherche le mot. "Formidable."

Il rit doucement. Sa main remonte dans ses cheveux. "Oui."

Elle reste silencieuse un moment. Il attend.

"Je ne peux pas me passer de Paul", dit-elle. C'est dit sans honte et sans excuse, comme un fait simple et vrai posé là entre eux.

"Je sais."

"Je crois que je vous aime tous les deux."

Il ne dit pas que c'est impossible. Il ne dit pas que ça va se compliquer, que ça ne peut pas tenir, que le monde ne marche pas comme ça. Il dit juste : "Je sais ça aussi", et il le pense, et il n'y a dans sa voix aucune mélancolie, juste quelque chose d'ouvert, une porte qu'on vient de ne pas refermer.

Quand Paul rentre, l'appartement a retrouvé son allure ordinaire. Le canapé est droit, les coussins en place. Thomas et Suzy sont assis à chaque extrémité, une bonne distance entre eux, la télévision allumée sur une chaîne de documentaires dont aucun des deux ne regardait l'image. Suzy a remonté ses cheveux. Thomas a reboutonné sa chemise.

Paul accroche sa veste. Il entre dans le séjour. Il les regarde tous les deux, brièvement, ce regard horizontal et tranquille qui lit les pièces comme d'autres lisent les textes.

Il voit les joues de Suzy, légèrement plus roses qu'avant son départ. Il voit la façon dont Thomas tient son verre, avec une concentration inutile. Il voit quelque chose dans l'air entre eux, pas une tension, plutôt son contraire, un relâchement, comme après un orage.

Il s'assoit dans le fauteuil face au canapé.

Il sourit.

Ce n'est pas un sourire de façade, ni le sourire de quelqu'un qui contrôle la situation et en tire une satisfaction froide. C'est quelque chose de plus doux, de presque soulagé. Il sourit parce que les deux personnes qu'il aime le plus au monde sont là, dans son appartement, et qu'elles vont bien, et que quelque chose qui méritait d'exister vient d'exister enfin.

"Il y a encore du barolo ?" demande-t-il.

Thomas lui tend la bouteille.



Chapitre III : Suzy

La vie reprend son cours. C'est la phrase qu'on dit, et elle est vraie, et elle est insuffisante. La vie reprend son cours mais le cours a changé d'inclinaison, imperceptiblement, comme une rivière qui dévie d'un degré et arrive, cent kilomètres plus loin, dans une ville différente.

Ils se voient comme avant. Le vendredi, parfois le mercredi. Paul cuisine. Thomas apporte le vin. Suzy met la table et fredonne. Rien n'a changé dans la forme, et pourtant il y a quelque chose de nouveau dans l'air entre eux, quelque chose qui n'est pas de la gêne, pas de la culpabilité, mais une conscience accrue de l'espace que chacun occupe, de la façon dont les corps se placent dans une pièce, de la distance entre deux épaules quand on s'assoit côte à côte sur un canapé.

Suzy digère. C'est le mot qu'elle utilise intérieurement, digérer, parce que ce qu'elle a vécu ce soir-là sur le canapé n'est pas quelque chose qu'on peut simplement ranger dans une case et oublier. Ce n'est pas un souvenir qui s'efface. C'est plutôt quelque chose qui s'intègre, lentement, qui trouve sa place dans le tissu de ce qu'elle est, qui modifie légèrement la carte intérieure dont elle se sert pour se repérer dans sa propre vie.

Elle pense à Thomas quand elle fait l'amour avec Paul. Elle le sait. Elle ne cherche pas à s'en cacher, du moins pas à elle-même. Ce serait mentir à la seule personne avec qui le mensonge est vraiment inutile. Elle pense à la façon dont il l'a regardée sur le canapé, ce regard nu et direct qu'elle ne lui avait jamais vu. Elle pense au poids de lui sur elle, différent, nouveau, ce quelque chose d'autre qu'on ne peut comparer à rien parce que la comparaison n'a pas de sens, qu'il ne s'agit pas de mieux ou de moins bien mais d'une autre réalité, aussi vraie et aussi pleine.

Paul le sait qu'elle y pense. Il le voit. Il connaît Suzy trop bien pour ne pas lire ces petites absences dans son regard pendant l'amour, ces instants où elle est là et ailleurs en même temps. Il le sait et il ne dit rien, pas parce qu'il l'accepte en silence avec une résignation polie, mais parce qu'il y a quelque chose dans ça qui ne lui appartient pas encore clairement, une sensation composite, pas tout à fait de la jalousie, pas tout à fait son contraire.

Un soir, ils sont allongés dans le noir après l'amour. Suzy sur le côté, dos contre lui, sa main à lui sur son ventre. La respiration de Paul ralentit mais il ne dort pas. Elle le sent à la tension légère dans ses bras, à cette façon qu'il a de ne pas tout à fait lâcher.

Elle dit, très doucement, presque sans voix : "Tu sais que je pense parfois à Thomas."

Un battement.

"Oui", dit Paul.

Sa voix est égale. Ni froide ni forcée. Simplement là.

"Oui", corrige-t-elle, et il y a un sourire infime dans sa voix, "à Thomas aussi."

Il resserre légèrement son bras autour d'elle. Elle sent sa bouche contre ses cheveux, le souffle tiède.

"J'aurais aimé voir ça", dit-il.

Elle s'immobilise une fraction de seconde. Se retourne vers lui dans le noir. Elle ne voit pas son visage mais elle l'entend, le ton de ces quelques mots, et il n'y a dedans aucune ironie, aucune amertume déguisée, aucune provocation. Quelque chose de réel et de simple. Il aurait aimé être là. La voir heureuse dans les bras de Thomas. La voir entière.

Elle le regarde dans le noir un long moment. Elle cherche sa main, la trouve, entrelace ses doigts avec les siens.

"La semaine prochaine", dit-elle.

Elle prépare ce repas-là différemment. Ce n'est pas Paul qui cuisine ce soir, c'est elle, et elle y met une attention qui n'est pas seulement culinaire. Elle choisit les plats, elle choisit la nappe, elle choisit la bougie et l'endroit où elle la pose. Elle choisit sa robe, noire elle aussi mais différente de l'autre, avec un décolleté plus marqué et une encolure qui laisse les épaules découvertes. Elle se coiffe devant le miroir et Paul, derrière elle dans le reflet, la regarde faire sans rien dire, avec ce sourire qu'il a quand il est heureux sans raison particulière.

Thomas arrive. Il voit la table, les bougies, Suzy dans sa robe, Paul avec une bouteille de champagne déjà débouchée, et quelque chose dans son visage dit qu'il comprend que ce soir est différent. Il ne pose pas de questions. Il prend le verre que Paul lui tend et il sourit, et ce sourire-là contient beaucoup de choses.

Ils dînent. Le repas est bon, simple et soigné, une volaille rôtie avec des légumes d'hiver, du pain dense et doré. Le champagne laisse la place à un bourgogne que Thomas a apporté, rouge clair dans les verres, avec une odeur de fruits rouges et de sous-bois. La conversation est légère, facile, les mêmes sujets que d'habitude, les mêmes rires, les mêmes apartés et les mêmes références communes qui sont le signe d'une longue amitié.

Mais Suzy, ce soir, conduit.

C'est subtil d'abord. Une main posée plus longtemps que nécessaire sur l'avant-bras de Thomas quand elle lui sert du vin. Un regard tenu une seconde de trop. Une façon de croiser les jambes sous la table qui fait glisser l'ourlet de sa robe plus haut sur ses cuisses. Elle parle du bowling, de ce soir-là, du frôlement des joues, et elle le dit simplement, sans ciller, en regardant Thomas, et Thomas pose son verre avec soin.

Paul écoute. Il regarde alternativement l'un et l'autre. Il y a dans son attention quelque chose de très précis, une façon d'être pleinement présent à ce qui se passe devant lui, et Suzy le voit du coin de l'œil et sait qu'il est là, vraiment là, pas en train de s'effacer par générosité ou par politesse, mais pleinement, intimement là.

Elle dit, après le dessert, en posant sa cuillère : "Tu te souviens, Thomas, de la première fois que tu m'as vue ?"

"Dans la cuisine du onzième."

"Tu m'as tendu un verre de blanc."

"Paul aussi."

"Oui. Mais toi tu m'as regardée différemment."

Thomas ne détourne pas les yeux. "Je sais."

"J'aurais voulu que tu rappelles plus tôt."

C'est dit sans reproche, sans nostalgie excessive. C'est un constat, posé sur la table entre les verres et les assiettes vides, clair et net.

Paul se lève pour débarrasser. Suzy se lève aussi, mais elle ne va pas vers la cuisine. Elle contourne la table. Elle prend la main de Thomas.

Paul s'arrête une seconde, les assiettes empilées dans les bras. Il les regarde. Suzy qui tient Thomas par la main et l'entraîne vers le canapé, Thomas qui se lève et la suit sans résistance, avec une gravité tranquille. Paul pose les assiettes sur la table, se rassoit.

Suzy se place debout devant le canapé où Thomas vient de s'installer. Elle est face à lui, à un mètre. Derrière elle, Paul est à table, dans la pénombre relative du séjour, les mains à plat sur la nappe.

Elle commence à se déshabiller.

Pas précipitamment. Avec une lenteur qui n'est pas de la théâtralité mais de la conscience, la conscience de deux paires d'yeux sur elle, différentes, complémentaires, et de ce que ça produit en elle, cette chaleur qui descend, ce picotement sur la peau comme avant un orage. Ses mains trouvent la fermeture dans son dos, un seul geste, et la robe s'ouvre. Elle la fait glisser de ses épaules et elle tombe à ses pieds en un mouvement souple. Elle porte un soutien-gorge noir, une culotte assortie, les pieds nus sur le parquet.

Thomas la regarde. Sa main repose sur sa cuisse, immobile.

Elle dégrafe le soutien-gorge, le pose sur le dossier du canapé. Ses seins s'offrent à la lumière des bougies, lourds et doux, les mamelons déjà dressés dans l'air de la pièce. Puis la culotte, qu'elle fait descendre sur ses hanches avec les deux pouces, lentement, et elle est nue, entièrement, debout dans le séjour entre les deux hommes qu'elle aime, et elle n'a pas froid.

Thomas tend la main. Elle s'approche, s'assoit à côté de lui, et il l'embrasse, longuement, avec une faim qu'il ne cherche pas à tempérer. Sa bouche à lui est chaude, son bras autour d'elle la ramène contre lui, et ses doigts descendent immédiatement sur ses seins, les paume doucement, les pouce sur ses mamelons qui les durcissent encore davantage sous la pression légère.

Paul regarde.

Il y a dans ce qu'il éprouve quelque chose d'entièrement neuf, une sensation sans nom précis, pas de la jalousie mais quelque chose qui lui ressemble par la forme et qui en diffère entièrement par la nature. Il regarde Suzy dans les bras de Thomas, le profil de son visage renversé légèrement, sa bouche entrouverte, ses épaules nues dans la lumière dorée, et ce qu'il ressent est proche de l'émerveillement. Il la voit différemment de là où il est, avec une distance qui n'est pas de l'éloignement mais une autre perspective, le même tableau vu depuis un autre angle, et elle est belle d'une façon qui lui coupe le souffle, belle et abandonnée et vivante d'une façon qu'il aurait voulu, depuis longtemps, lui donner entièrement.

Thomas a baissé la tête sur ses seins. Sa bouche se ferme sur un mamelon, et Suzy laisse échapper un son bref, les doigts dans ses cheveux. La main de Thomas est descendue entre ses cuisses, et Paul voit à la façon dont les hanches de Suzy bougent légèrement qu'il est déjà en elle de ses doigts.

Suzy tourne la tête.

Elle cherche Paul dans la pénombre. Elle le trouve, immobile à sa place, et leurs regards se rejoignent par-dessus la distance du séjour.

"Paul", dit-elle. Sa voix est basse, légèrement voilée. "S'il te plaît. J'ai besoin de toi aussi."

Il se lève.

Il traverse le séjour jusqu'au canapé et il s'agenouille devant elle. Ses mains remontent le long de ses jambes, ses genoux, ses cuisses, et il pose sa bouche sur la sienne pendant que les doigts de Thomas continuent leur travail entre ses cuisses. Elle embrasse Paul avec une intensité différente de celle qu'elle avait pour Thomas, pas plus forte, pas plus douce, différente, marquée par cinq ans de mémoire commune, par toutes les fois où sa bouche a trouvé la sienne dans le noir.

Thomas se déplace. Il s'agenouille entre ses jambes, écarte doucement les cuisses de Suzy, et pose sa bouche sur son sexe. Elle rompt le baiser avec Paul, la tête rejetée en arrière, et le son qui sort d'elle est long et involontaire. La langue de Thomas la parcourt lentement, s'attarde, revient, et Paul la regarde faire, son visage à elle, ce visage qu'il connaît dans le plaisir et qui est ce soir légèrement étranger et entièrement le sien.

Il l'embrasse dans le cou. Elle tourne la tête vers lui. Il la prend par la nuque et l'embrasse sur la bouche pendant que Thomas s'active entre ses cuisses, et elle gémit dans le baiser, ses mains agrippées à l'épaule de Paul d'un côté, dans les cheveux de Thomas de l'autre.

Puis elle les prend tous les deux par la main et les guide. Paul s'assoit à côté d'elle sur le canapé. Thomas prend sa place dans le fauteuil. Et Suzy se met à genoux entre eux, et ses mains font ce qu'elles ont à faire, déboutonner, dégrafer, trouver les peaux chaudes, les fermetés, les pulsations.

Elle les tient tous les deux dans ses mains, un instant, et elle les regarde l'un après l'autre, Paul puis Thomas, Thomas puis Paul, avec quelque chose dans le regard qui n'est ni de la fierté ni du triomphe mais une forme de plénitude simple, le sentiment d'être exactement là où elle devait être.

Sa bouche se pose sur Paul d'abord. Elle le prend lentement, jusqu'où elle peut, et il pose la main dans ses cheveux sans la guider, juste pour sentir le mouvement. Puis elle tourne la tête vers Thomas, et sa bouche l'accueille lui aussi, et sa main continue sur Paul pendant ce temps. Elle alterne. Paul. Thomas. Paul. Thomas. Ses mains et sa bouche en mouvement constant, et les deux hommes qui se regardent par-dessus elle avec quelque chose d'étrange et de fort entre eux, une complicité nouvelle qui n'est pas de la gêne mais son exact opposé, la conscience partagée d'un moment hors du temps ordinaire.

Thomas la soulève. Il la pose sur lui, face à lui dans le fauteuil, et elle le guide en elle, lentement, les paumes à plat sur ses épaules pour contrôler la descente. Elle le sent entrer, l'écartement progressif, le souffle qu'elle laisse sortir quand il est pleinement en elle. Ses hanches commencent à bouger, d'abord doucement, ce balancement régulier, et Thomas la tient par la taille et la laisse conduire.

Paul est derrière elle.

Il pose ses mains sur ses hanches, sur celles de Thomas en dessous. Il se penche, embrasse les épaules de Suzy, la nuque, remonte vers son oreille. Elle tourne la tête pour l'embrasser sur la bouche, de côté, un baiser difficile à tenir dans ce mouvement mais qu'ils tiennent quand même. Sa main à lui descend entre eux, devant elle, trouve son clitoris, et elle rompt le baiser avec un son qui ressemble à un sanglot.

Thomas et Paul trouvent un rythme commun sans se concerter, comme deux musiciens qui accordent leurs tempos à l'oreille. Les hanches de Suzy entre eux, les mains de Paul sur elle, la bouche de Thomas dans son cou, et Suzy qui monte, qui monte, qui n'essaie pas de retenir quoi que ce soit.

L'orgasme la prend par les jambes d'abord. Une onde qui remonte, qui s'installe, et puis la déferlante, longue et creuse, qui lui arrache des sons répétés et incontrôlés, et elle s'accroche à Thomas de ses bras pendant que Paul la tient par les hanches et qu'elle tremble entre eux deux, vraiment, physiquement, comme une fièvre qui sort.

Elle n'est pas revenue de l'orgasme qu'elle cherche Paul. Elle se retourne vers lui, l'emmène vers le canapé, s'allonge. Il entre en elle dans le même mouvement, et c'est différent encore, différent de Thomas, différent de leur ordinaire à eux, quelque chose de plus urgent et de plus chargé, et elle enroule les jambes autour de lui. Sa bouche cherche Thomas qui s'est agenouillé à côté d'elle, et elle le prend dans sa bouche pendant que Paul la prend, et ses deux mains à elle tiennent les hanches de chacun d'eux.

Thomas jouit le premier dans sa bouche, avec un son sourd, les doigts dans ses cheveux, et elle le sent sur sa langue, chaud et amer, et elle avale sans s'arrêter. Paul jouit quelques secondes après, profond en elle, le front dans son cou, son souffle rauque contre sa peau.

Ils restent là. Les trois. Un moment sans durée précise, dans le silence revenu du séjour, avec les bougies qui ont perdu la moitié de leur hauteur et le bourgogne qui achève de tiédir dans les verres abandonnés sur la table.

Suzy est au centre. C'est naturel, sans qu'on l'ait décidé. Thomas derrière elle, son bras sur sa taille. Paul face à elle, sa main dans ses cheveux. Elle sent les deux chaleurs, distinctes et complémentaires, et elle a les yeux fermés, et elle pense à rien de précis, juste la sensation d'être là, entière, sans aucun morceau d'elle-même laissé de côté quelque part.

"On a été idiots", dit Thomas.

Sa voix dans le silence est tranquille. Pas d'amertume dedans.

"Oui", dit Paul.

"Tout ce temps."

"Cinq ans."

Suzy ouvre les yeux. Elle regarde Paul en face d'elle, puis tourne légèrement la tête vers Thomas derrière elle. "On ne savait pas encore."

"On savait", dit Thomas. "On ne voulait pas savoir."

C'est juste. Personne ne conteste.

Paul passe son pouce sur la joue de Suzy, une caresse légère, et elle y pose brièvement la main, retient ses doigts contre sa peau.

"L'appartement d'en face est libre", dit Paul.

Un silence.

"Quel appartement ?" dit Thomas.

"Celui du 4B. Le propriétaire cherche depuis deux mois. C'est grand, deux chambres. Il y a une cuisine sur le palier commun."

Thomas ne dit rien pendant un moment. Il regarde le plafond. Sa main sur la taille de Suzy ne bouge pas.

"Tu y penses depuis combien de temps ?" dit-il enfin.

"Depuis le bowling."

Suzy rit. Un rire vrai, court, qui vient de quelque part de chaud en elle. "Depuis le bowling", répète-t-elle, comme si c'était la phrase la plus absurde et la plus juste qu'elle ait entendue.

Thomas se soulève sur un coude. Il regarde Paul par-dessus l'épaule de Suzy, et les deux hommes se regardent comme ils se sont regardés toute leur vie, depuis l'adolescence, depuis les premiers secrets partagés dans les cours de récréation, avec cette lecture mutuelle qui est le propre des amitiés très longues.

"Le palier commun", dit Thomas.

"Oui."

"Je pourrais venir dîner."

"Tous les soirs si tu veux. Et rester."

Un silence différent, cette fois. Plein d'une chose légère, presque gaie, qui est l'ébauche de quelque chose de concret, de quotidien, de possible.

"Il faudra que je vois le propriétaire", dit Thomas.

"Je t'ai pris un rendez-vous pour lundi."

Thomas regarde à nouveau le plafond. Sa main sur la taille de Suzy reprend son mouvement, lente caresse dans le creux de son dos. "Tu aurais pu me demander avant."

"Je le fais."

Suzy tient les mains des deux hommes, une dans chaque main, ses doigts croisés avec les leurs. Elle ne dit rien pendant quelques secondes. Elle pense au nœud sous son sternum, celui qu'elle avait depuis cinq ans, cette question sans point final qui pesait à cet endroit précis sans qu'elle puisse le nommer clairement. Elle cherche ce nœud, maintenant, dans le noir de sa poitrine.

Il n'est plus là.

"Lundi", dit-elle.

Ce n'est pas une question.

Thomas serre ses doigts dans les siens.

"Lundi", dit-il.

Les bougies finissent de brûler. Dehors la ville continue son bruit de fond, les voitures, une sirène lointaine, la pluie qui commence à tomber sur les carreaux avec un son régulier et doux. Ils restent là encore un moment, les trois, sans que personne cherche à bouger, avec la paresse heureuse de ceux qui savent qu'ils ont le temps, maintenant, tout le temps qu'il faudra.

FIN

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