Voisins de palier
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Voisins de palier
Temps de lecture ~ 90 min
Chapitre I — Le déménagement
Marion soulève un carton. Trop lourd. Elle le repose en soufflant, une mèche brune collée à son front moite. Juillet brûle Paris. La cage d'escalier sent le vieux bois ciré et la poussière accumulée, cette odeur particulière des immeubles haussmanniens qui ont absorbé cent ans de vies superposées.
« Besoin d'un coup de main ? »
La voix vient du palier, juste à côté. Elle se retourne. Un homme se tient dans l'encadrement de sa porte, grand, épaules larges sous un t-shirt gris. La quarantaine proche. La peau mate, couleur de sable mouillé, les yeux d'un brun clair presque doré qui tranchent dessus. Il a le regard direct, sans insistance.
« Je ne voudrais pas abuser », dit Marion en repoussant sa mèche.
« Je suis votre voisin. Antoine. »
Il descend déjà les marches pour attraper le carton. Ses avant-bras se tendent, les muscles roulent sous la peau. Des mains de soignant ou de travailleur manuel, larges, avec des doigts qui saisissent le carton sans chercher à démontrer quoi que ce soit. Marion remarque ça, la façon dont il porte sans se vanter du poids.
« Marion. »
« Enchantée, Marion. Vous emménagez seule ? »
Le ton reste neutre mais la question est posée franchement, sans détour.
« Divorce récent. »
« Ah. Désolé. »
« Ne le soyez pas. »
Ils grimpent les escaliers ensemble. Marion observe son dos dans l'étroit couloir, la nuque où perlent quelques gouttes de sueur, la peau sombre qui prend la lumière du vasistas au deuxième palier. L'espace exigu les rapproche davantage qu'elle ne l'aurait voulu. Elle sent son odeur, lessive propre et peau chauffée par l'effort, quelque chose sous ça, plus profond. Quelque chose se contracte brièvement dans son ventre, et elle regarde ailleurs.
Sur le palier du troisième, il dépose le carton devant sa porte.
« Vous avez beaucoup de cartons ? »
« Une dizaine encore. »
« Je vous aide. J'ai l'après-midi. »
Marion hésite. Elle n'a pas l'habitude qu'on lui propose de l'aide sans contrepartie visible. Renaud ne portait jamais rien. Il avait toujours une bonne raison, le dos, le téléphone, un rendez-vous qui attendait. Mais le regard d'Antoine ne demande rien. Une offre simple, de voisin à voisine, avec cette tranquillité dans les yeux de quelqu'un qui a l'habitude de mettre son corps au service des autres.
« D'accord. Merci. »
Pendant deux heures, ils font des allers-retours. La conversation reste légère, par fragments. Il est kinésithérapeute, son cabinet occupe une pièce au rez-de-chaussée, face à la cour. Elle est architecte d'intérieur, en reconversion après dix ans dans un grand cabinet parisien. Elle dit son besoin de liberté, besoin d'autre chose, et elle s'entend prononcer ces mots comme si elle les testait encore, comme si leur vérité n'était pas encore tout à fait arrêtée.
Antoine ne commente pas. Il hoche la tête, légèrement, la façon dont quelqu'un écoute vraiment.
Quand le dernier carton monte, Marion transpire. Sa robe d'été colle à ses cuisses, à son dos. Elle attrape une bouteille d'eau dans son frigo encore vide, en propose une à Antoine. Il boit à grandes gorgées, la pomme d'Adam monte et descend. Marion détourne le regard vers la fenêtre qui donne sur les toits.
« Merci vraiment. Je vous dois quelque chose. »
« Un verre un de ces jours, si vous voulez. »
« Volontiers. »
Leurs yeux se croisent. Une seconde de trop. Marion sent ses joues chauffer. Antoine sourit, un sourire en coin qui creuse une fossette sous la pommette droite.
« Bon emménagement. Si vous avez besoin de quoi que ce soit. »
Il désigne sa porte d'un mouvement de tête. À deux mètres de la sienne. Si proche.
« Noté. »
Il repart. Marion referme sa porte, s'y adosse. Son cœur bat vite. Elle reste là une seconde, les paumes à plat contre le bois. Ridicule, pense-t-elle. Elle n'est même pas divorcée depuis trois mois.
*
Le soir tombe sur les cartons épars. Marion mange debout dans sa cuisine, du pain et du fromage sur le bord de l'évier, parce qu'elle n'a pas encore trouvé où sont ses couverts. La vaisselle de son ancienne vie est rangée quelque part dans un carton marqué CUISINE 2, et ça lui convient. Elle n'est pas pressée de déballer. Déballer, c'est décider. Elle aime l'idée de vivre quelques jours dans cet entre-deux, parmi les boîtes fermées, avant que les choses retrouvent une place définitive.
Elle pose la main sur le mur de sa chambre. Du plâtre frais, un peu rugueux sous les doigts. Elle frappe deux coups légers du bout des phalanges. Sons creux. De l'autre côté, selon toute logique, l'appartement d'Antoine.
Elle s'en va se coucher.
Le lit est défait, les draps pas encore bordés. Elle s'allonge sur le matelas, regarde le plafond où une fissure dessine une ligne sinueuse depuis le coin nord jusqu'au milieu de la pièce. Un défaut ancien, inoffensif, mais qui lui donne l'impression que l'appartement respire. Elle l'aime déjà, cette fissure. Dans son ancienne vie, Renaud aurait appelé quelqu'un dès le lendemain pour la reboucher.
Le silence est différent ici. Plus vide que celui de leur maison de Vincennes. Plus libre aussi, d'une certaine façon, même si la liberté fait encore un bruit sourd dans la poitrine quand elle y pense trop longtemps.
Elle repense à Antoine. Pas vraiment un choix. Ça arrive simplement, comme une image qu'on n'a pas demandée. La façon dont son t-shirt remontait sur ses hanches quand il se penchait pour attraper les cartons, la bande de peau sombre découverte, le bas du dos. La peau plus claire sur les paumes quand il tendait les mains. Elle n'avait pas voulu remarquer tout ça. Elle l'avait remarqué quand même.
Marion ferme les yeux. Essaie de ne penser à rien. Son corps est encore agité d'une énergie sourde, la tension accumulée des semaines de procédure, de déménagement, de recommencement. Elle n'a pas fait l'amour depuis l'avant de tout ça, avant que la décision soit dite à voix haute et que les choses changent de forme.
Sa main glisse sur son ventre, remonte vers ses seins. Elle pense à Antoine malgré elle, à ses mains, à la ligne de sa mâchoire. Un soupir lui échappe. Ses doigts descendent entre ses cuisses, trouvent l'humidité qui s'est formée sans qu'elle s'en rende compte. Elle se caresse lentement, laisse la tension monter dans son bas-ventre. Son souffle s'accélère. Les images reviennent par fragments, ses avant-bras, sa nuque, ce sourire en coin. Un gémissement sort de sa gorge, d'abord discret, puis plus prononcé à mesure que le plaisir prend.
Elle jouit dans un râle qu'elle ne retient pas, le corps arqué, les cuisses tremblantes. Puis se laisse retomber sur l'oreiller, haletante, les yeux mi-clos. Une légèreté dans la poitrine. Elle s'endort presque aussitôt.
*
De l'autre côté du mur, Antoine est allongé sur son canapé avec un verre de whisky qu'il n'a pas encore bu. Il lisait, ou essayait. Le livre est fermé sur ses genoux.
Il a tout entendu. Pas voulu écouter, juste entendu, la cloison est mince et l'immeuble silencieux à cette heure. Chaque soupir, chaque gémissement. Il a posé son livre au premier son, figé, et il n'a plus bougé.
Son sexe durcit contre son ventre. Il serre les dents, fixe le plafond. Le son de la jouissance de Marion résonne encore dans sa tête, dans sa gorge, dans ses mains. Il pose le verre sur la table basse. Ne se lève pas tout de suite.
Il n'y a rien à faire de ça. Elle est là depuis un jour.
Il attend que ça passe. Ça passe, mais lentement.
*
Le lendemain matin, ils se croisent dans l'escalier. Marion descend avec son sac de travail, un rendez-vous avec un client pour un appartement à refaire près de Batignolles. Antoine monte avec ses courses, deux sacs en papier brun, l'un d'eux laisse voir un bouquet de persil et le col d'une bouteille d'huile d'olive.
Leurs regards se rencontrent. Elle rougit instantanément, et sait qu'il le voit.
« Bien dormi ? » demande-t-il.
Le ton est neutre. Mais quelque chose dans sa voix, une qualité dans le silence qui précède la question, lui fait comprendre qu'il sait. Elle rougit davantage.
« Oui. Merci. »
Elle passe à côté de lui, leurs épaules se frôlent dans l'escalier étroit. L'odeur d'Antoine l'enveloppe une demi-seconde, savon et quelque chose de plus animal, résidu de nuit. Elle descend les marches rapidement, le cœur qui cogne.
Dans le hall, elle sort sans se retourner.
*
Le soir même, Antoine rentre tard d'une réunion avec des confrères. Il allume la lampe du salon, se sert le verre de whisky qu'il n'avait pas bu la veille. S'assoit. Écoute les bruits de l'immeuble s'étioler un à un.
Il entend Marion rentrer vers vingt-deux heures. Ses pas dans le couloir. La clé dans la serrure. Puis, à travers la cloison, les sons ordinaires d'une soirée, l'eau qui coule, une porte, des pas sur le parquet.
Il ne décide pas d'attendre. Mais il ne va pas se coucher non plus.
Vers minuit, le lit grince de l'autre côté. Un premier soupir. Son sexe durcit immédiatement. Antoine pose son verre, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Il reste ainsi une longue seconde, à décider de quelque chose ou de ne rien décider. Puis il ouvre son pantalon. Sort son sexe tendu dans sa main. Commence à se masturber lentement, au rythme des gémissements qui filtrent à travers le plâtre.
De l'autre côté du mur, Marion sent quelque chose de différent ce soir. Une présence. Comme si l'obscurité de l'autre côté n'était pas vide. L'idée l'excite au lieu de l'inquiéter. Elle gémit plus fort, laisse échapper des mots sans vraiment les choisir.
« Oui... comme ça... »
Antoine grogne sourdement. Sa main accélère sur son sexe. Il imagine Marion nue, les jambes ouvertes, les doigts enfoncés dans son sexe humide. La chaleur monte dans ses reins.
Marion entend ce grognement. Distinctement. Elle sourit dans l'obscurité. Enfonce deux doigts dans son vagin, le pouce sur le clitoris, et hausse légèrement la voix.
« Tu me remplis... tu me baises fort... »
Antoine lâche un juron dans sa gorge. Sa main va et vient sur toute la longueur, les premières contractions qui montent dans ses testicules.
Marion jouit d'abord, un cri bref qu'elle ne retient pas, le dos arqué, les cuisses qui tremblent. Quelques secondes après, de l'autre côté du mur, elle entend une respiration rauque, un son étouffé dans un poing. Elle reste allongée, immobile, à écouter le silence qui revient.
Ses yeux sont ouverts dans le noir. Elle fixe le mur.
Il a joui avec elle. Il l'écoutait. Et elle le savait.
*
Les jours suivants installent une routine étrange. Ils ne se parlent presque pas quand ils se croisent dans les communs. Un bonjour poli. Un sourire bref qui ne dit rien et dit tout. Mais la nuit, le rituel reprend, et l'intensité augmente à chaque fois, comme quelque chose qui trouve son lit progressivement.
Marion achète un vibromasseur un mercredi après-midi dans une boutique du Marais, le genre d'achat qu'elle n'aurait jamais fait du temps de Renaud. Elle rentre avec dans son sac, un peu comme on rentre avec un livre qu'on a envie de lire ce soir, une décision simple. Chez elle, elle l'ouvre sur son lit, le tient dans la main un moment. La couleur est mauve, le bourdonnement sourd et régulier quand elle l'allume. Elle l'utilise sans attendre, allongée sur les draps défaits, les jambes ouvertes, en faisant exactement autant de bruit qu'elle veut.
De l'autre côté du mur, Antoine éjacule avec une violence qui le surprend lui-même.
C'est le lendemain qu'il glisse la clé USB sous sa porte. Une impulsion, pas vraiment réfléchie, ou réfléchie trop longtemps pour être encore honnête avec lui-même. Il a enregistré sa voix la veille sur son téléphone, deux minutes et quelques secondes de ce qu'il voulait lui faire, dit à voix basse dans son salon vide avec le sentiment de traverser quelque chose d'irréversible. Aucun mot joint. Juste la clé.
Marion la trouve en partant travailler. Elle la tient dans sa paume sur le palier, la retourne deux fois. Elle sait ce que c'est, elle n'a aucune raison de le savoir, mais elle sait.
Elle la branche sur son ordinateur avant de partir. Met des écouteurs.
La voix d'Antoine emplit son crâne. Grave, posée, sans fioritures. Il dit ce qu'il veut lui faire avec une précision presque clinique, les mains d'abord, puis la bouche, puis la façon dont il la prendrait, le rythme, la profondeur. La voix ne s'emballe pas, ne cherche pas ses mots. Elle dit les choses comme il porte les cartons : sans en faire trop, avec une assurance qui rend tout plus réel. Marion écoute jusqu'au bout, assise au bord de son bureau, les genoux serrés. Elle rembobine et écoute une deuxième fois. La deuxième fois, sa main est entre ses cuisses avant qu'elle ait pris une décision quelconque.
Elle arrive en retard à son rendez-vous de neuf heures.
Le soir elle enregistre sa réponse. Sa propre voix dans le micro, d'abord hésitante comme quelqu'un qui parle une langue étrangère dont il connaît les mots mais pas encore le rythme, puis de moins en moins hésitante. Ce qu'elle veut. Sa bouche sur ses seins. Ses mains sur elle. Son sexe en elle jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus articuler. Elle dit ça, elle dit exactement ça, et quand elle réécoute elle se reconnaît à peine, la voix plus basse, plus sûre d'elle-même que dans n'importe quelle conversation ordinaire.
Elle repasse la clé sous sa porte vers midi.
*
Antoine l'écoute debout dans son entrée, en revenant de courses. Il n'enlève pas son manteau. Il ne va pas plus loin que le couloir. La voix de Marion dans ses oreilles, ce qu'elle dit, comment elle le dit, cette façon de nommer les choses sans les édulcorer. Il jouit contre sa porte, les jambes qui tremblent légèrement, la tête renversée contre le bois. Reste ainsi une minute, à retrouver son souffle.
Puis il enlève son manteau, range ses courses, reprend sa journée.
Chapitre II — Montrer et voir
Le premier patient d'Antoine arrive à huit heures moins le quart, comme chaque mardi. Monsieur Ferretti, soixante-huit ans, prothèse de hanche posée six semaines plus tôt. Il monte les trois marches du perron en s'aidant de la rampe, lentement, avec cette concentration que les gens ont quand leur corps est redevenu un problème à résoudre. Antoine l'attend dans l'encadrement de la porte.
« Ça va mieux que la semaine dernière », dit Ferretti en entrant.
« Je vois ça. »
Antoine le voit vraiment. Il regarde marcher les gens avant même de leur serrer la main, une habitude tellement ancienne qu'il ne la remarque plus. Le bassin qui compense, l'appui qui hésite, les millimètres gagnés ou perdus d'une séance à l'autre. Les corps parlent en avance sur les mots, et les mots des patients mentent souvent par politesse ou par peur, mais les corps, eux, disent ce qui est.
Il fait asseoir Ferretti sur la table. Commence par les hanches, les amplitudes, les rotations mesurées. L'homme grimace à angle droit mais ne se plaint pas. Ancien comptable, retraité, veuf depuis deux ans. Antoine sait tout ça sans l'avoir demandé. Les corps des vieux portent leur biographie dans les tensions, dans les zones qui ne lâchent plus, dans la façon dont certaines personnes retiennent leur souffle quand on s'approche d'un endroit précis.
Il travaille en silence une vingtaine de minutes, les mains qui cherchent, qui trouvent, qui défont ce qui peut être défait. C'est ce qu'il a toujours aimé dans ce métier : la certitude tranquille que quelque chose change sous les doigts. Pas toujours vite. Pas toujours complètement. Mais quelque chose, chaque fois.
Il y a des matins où ça lui revient sans prévenir. Une texture de peau, une résistance musculaire particulière, et le souvenir surgit avant qu'il puisse l'arrêter. Un enfant de douze ans dans un centre de Goma, les cicatrices sur les mollets, les muscles si contractés qu'il fallait vingt minutes rien que pour approcher la cheville sans que le gamin se raidisse de la tête aux pieds. Pas de douleur physique. Juste la mémoire du corps d'avoir été tenu, saisi, contraint. Antoine avait appris là-bas ce qu'il n'avait pas appris en école : qu'un corps peut désapprendre le toucher bienveillant, et qu'il peut le réapprendre aussi, par petites doses, par la répétition patiente de gestes qui ne font pas de mal.
Il avait passé dix-huit mois au Kivu. Il en était revenu avec les mains plus sûres et quelque chose de moins sûr en lui, une perméabilité aux autres qu'il n'arrivait pas à refermer. Il avait essayé, au début. Puis il avait compris que c'était devenu son outil le plus précis, et que l'inconfort était le prix.
Ferretti dit quelque chose. Antoine revient.
« Pardon ? »
« Je disais que vous avez l'air dans la lune ce matin. »
« Fatigué. »
Ce n'est pas tout à fait faux.
*
Marion passe sa matinée sur un chantier à Batignolles, un appartement de quatre pièces dont les propriétaires veulent tout refaire. Jeune couple, début de trentaine, lui dans la finance, elle dans la communication. Ils ont des idées très précises sur ce qu'ils veulent et des idées qui se contredisent, ce qui est le cas habituel. Marion prend des notes, mesure, écoute. Elle est bonne dans cet exercice, trouver ce que les gens veulent vraiment sous ce qu'ils disent vouloir, traduire le flou en lignes et en matériaux.
Elle était meilleure encore quand elle travaillait dans le grand cabinet, à l'époque. Plus rapide, plus assurée. Dix ans à lire les désirs des autres avaient affiné quelque chose en elle, une intuition presque tactile de ce qui manquait dans un espace, de ce qui oppressait sans qu'on sache nommer pourquoi. Elle avait quitté le cabinet parce que ce talent-là, elle l'avait exclusivement mis au service des clients du cabinet, et un matin elle avait regardé son propre appartement, l'appartement de Vincennes qu'elle partageait avec Renaud, et elle avait réalisé qu'il ne lui ressemblait pas. Qu'aucun des choix n'était vraiment le sien, que tout avait été décidé à deux et que dans ce à deux, son propre goût avait fondu dans quelque chose de plus neutre, de plus consensuel. Un appartement de couple, sans aspérités, sans la singularité de qui que ce soit.
Elle avait commencé à se poser des questions sur l'appartement. Puis sur d'autres choses.
Le couple de Batignolles lui montre des références sur un téléphone, des photos d'intérieurs scandinaves trop sages. Marion hoche la tête. Elle pense à autre chose une fraction de seconde, aux mains d'Antoine sur le carton qu'il portait, et la pensée traverse son ventre comme une décharge légère, inattendue. Elle chasse ça et revient aux photos.
« On pourrait envisager quelque chose de moins attendu », dit-elle.
*
Ils se croisent dans le couloir de l'immeuble à dix-neuf heures. Antoine sort les poubelles, elle rentre avec des sacs de courses. Ils s'arrêtent l'un en face de l'autre dans l'espace étroit entre les boîtes aux lettres et la porte de la cour.
« Bonne journée ? » demande Antoine.
« Correcte. Et vous ? »
« Chargée. »
Il y a dans sa façon de dire chargée quelque chose qui ne parle pas des patients. Marion ne sait pas quoi exactement. Elle note ça, le mot légèrement trop lourd pour ce qu'il désigne, et passe à autre chose.
« Je vous ai entendu partir tôt ce matin », dit-elle.
« Six heures et demie. J'ai un patient qui travaille en banlieue, il ne peut pas venir plus tard. »
Marion pense à lui debout dans le noir à six heures du matin, dans sa cuisine peut-être, le café qui chauffe. Elle se demande si sa cuisine ressemble à la sienne, puisque l'appartement est en miroir. Les mêmes carreaux probablement. La même fenêtre sur la cour. Elle se demande à quoi ressemble son appartement à l'intérieur, ce qu'il a choisi d'y mettre, si c'est ordonné ou non.
Elle se demande autre chose aussi, un instant, et range ça immédiatement.
« Bonne soirée », dit-elle.
« Vous aussi. »
Il la regarde monter les premières marches. Elle le sait, elle ne se retourne pas.
*
Ce soir-là, Antoine est assis à sa table de cuisine avec un verre de vin et le dossier d'un patient. Il note des observations dans une petite écriture serrée, un carnet qu'il tient depuis des années, pas des compte-rendus officiels, juste des notes pour lui-même, ce qu'il a senti sous les mains, ce qui reste à faire. Un héritage de Goma, où ils tenaient des carnets par nécessité faute de matériel informatique, et où il avait pris l'habitude d'écrire les corps comme on écrit une météo, froid, résistance au nord, front chaud sur les lombaires.
Il s'arrête d'écrire. Écoute.
Marion est rentrée depuis une heure. Il a entendu ses pas sur le parquet, l'eau qui coulait, une musique brève puis plus rien. Le silence de son côté a maintenant cette qualité particulière, dense, habité, différent du silence vide qu'il y avait avant qu'elle emménage.
Il rouvre son carnet, essaie de finir sa note sur Ferretti.
Vers vingt-deux heures, il entend le lit de Marion. Un changement dans le silence, imperceptible mais certain. Puis ses premiers soupirs.
Antoine pose son stylo.
Sa main descend sous la table, déboutonne son jean. Il ne réfléchit plus vraiment. Il se masturbe lentement, la tête un peu baissée, les yeux mi-clos, à l'écoute de chaque son qui traverse la cloison. La respiration qui monte, le grincement du lit, les mots qu'elle laisse échapper parfois dans un souffle. Il jouit sans bruit dans un mouchoir, reste immobile ensuite les avant-bras sur la table, la respiration qui revient.
Quelques centimètres de plâtre et de laine de verre entre eux. Autant dire rien.
*
Ce soir-là, Marion frappe à sa porte à vingt-deux heures.
Elle porte une robe légère, couleur écrue, fines bretelles. Rien en dessous, il le voit immédiatement à la façon dont le tissu épouse ses seins, dont les mamelons pointent légèrement sous la soie. Elle a les cheveux détachés sur les épaules. Elle le regarde calmement, sans sourire, sans artifice.
Une décharge traverse Antoine de la gorge jusqu'aux genoux.
« Entre. »
Elle entre. Son appartement, identique au sien mais inversé, surprend toujours les gens. Marion regarde brièvement autour d'elle, la façon dont un architecte regarde une pièce, rapidement et tout entière. Elle voit les livres sur l'étagère murale, une carte épinglée au-dessus du bureau, les meubles sans surcharge, une lampe de lecture, le verre de vin à moitié plein sur la table basse. Elle ne dit rien.
« Les règles ? » dit-elle. Sa voix est légèrement rauque.
« On ne se touche pas. Mais on se regarde. »
Elle hoche la tête. Antoine s'installe sur le canapé, les bras le long du corps, jambes légèrement écartées. Marion reste debout à deux mètres de lui. Le silence vibre entre eux. La lampe diffuse une lumière chaude, orangée, qui joue sur la peau sombre d'Antoine, creuse les ombres sous ses pommettes, sous les clavicules visibles dans l'encolure de son t-shirt.
« Déshabille-toi », dit-il.
Sa voix est exactement celle de l'enregistrement. Marion s'en rend compte au moment où il parle et quelque chose se contracte dans son ventre.
Elle attrape le bas de sa robe, la fait passer par-dessus sa tête d'un seul mouvement. La laisse tomber au sol. Elle est nue devant lui, dans la lumière orangée, les bras légèrement écartés du corps. Ses seins se soulèvent au rythme de sa respiration qui s'est accélérée malgré elle. Ses mamelons sont durs. Entre ses cuisses, elle sent l'humidité qui s'est formée depuis qu'il a ouvert la porte.
Antoine la regarde. Pas le regard du médecin qui évalue, l'autre regard, celui qu'elle avait entrevu dans l'escalier. Il descend lentement sur elle, s'arrête, repart. Son visage reste calme mais sa respiration change.
Il ouvre le bouton de son jean. Descend la fermeture. Sort son sexe tendu, sombre et épais dans sa main. Marion retient quelque chose dans sa gorge. Il est beau, gonflé de sang, une veine qui court sur toute la longueur. Une goutte de liquide transparent perle au sommet.
« Touche-toi », dit-il.
Elle obéit. Sa main glisse entre ses cuisses, trouve son clitoris gonflé, commence à se caresser. Les yeux rivés sur le sexe d'Antoine. Il se masturbe lentement, la main montant et descendant sur toute la longueur, sans se presser.
« Plus vite », murmure Marion.
Il accélère. Elle fait de même, le doigt qui frotte en cercles rapides sur son clitoris, la chaleur qui irradie dans ses cuisses. Elle enfonce deux doigts dans son vagin, continue le frottement avec le pouce. Sa respiration devient saccadée.
« Tu es tellement belle comme ça », dit Antoine. Sa voix est plus basse. « Je veux te lécher. Te goûter. »
« Pas encore », souffle Marion. « Pas encore le droit. »
Elle s'approche du fauteuil face au canapé, s'y installe. Écarte les jambes. Antoine a une vue directe sur son sexe ouvert, rose et luisant. Il ferme les yeux une seconde, les rouvre. Sa main accélère sur son sexe.
Marion se masturbe plus fort maintenant. Ses doigts entrent et sortent de son vagin avec des bruits mouillés, son pouce qui écrase le clitoris. Elle sent l'orgasme monter, une vague qui part du bas-ventre et remonte dans sa gorge.
« Je vais jouir. »
« Regarde-moi. »
Elle lève les yeux sur lui. Leurs regards se verrouillent. Elle jouit en le regardant, le dos arqué, un cri court qui lui échappe, ses cuisses qui tremblent dans le fauteuil. Son vagin se contracte autour de ses doigts par vagues successives. Au même moment, Antoine grogne, la main qui serre la base de son sexe, le sperme qui jaillit en jets blancs sur son ventre et son t-shirt.
Ils restent immobiles, haletants, à se regarder. L'air dans la pièce est chargé de leur odeur mêlée.
« On recommence ? » dit Marion après quelques secondes, un sourire en coin.
Antoine répond par le même sourire. La fossette sous la pommette droite.
*
Ils passent la nuit ainsi. À se regarder, à se donner du plaisir en témoin l'un de l'autre, à jouer de la distance comme d'un instrument. Antoine lui apprend quelque chose au troisième ou quatrième orgasme, la façon de contrôler sa respiration pour retenir la vague et la laisser grossir encore, une technique qu'il connaît de ses années de travail sur les corps, la respiration profonde, la contraction puis le relâchement de certains muscles du plancher pelvien. Il lui explique avec cette même voix posée, presque clinique, qui la rend folle précisément parce qu'elle ne l'est pas.
Marion l'applique. Elle découvre qu'elle peut tenir le plaisir au bord pendant une minute, deux minutes, et que quand elle lâche enfin, ça se déverse différemment, plus profond, plus total. Elle jouit en le regardant se masturber pour elle, et elle voit sur son visage quelque chose qu'elle n'avait pas vu encore, une tension qui ressemble à de la douleur et qui n'en est pas.
Vers deux heures du matin, épuisés, ils restent simplement assis l'un en face de l'autre. Nus. Transpirants. Le silence entre eux a une consistance différente de celui du début de soirée.
Marion regarde la carte épinglée au-dessus de son bureau. Dans la lumière basse, elle distingue des tracés, ce qui ressemble à une carte de l'Afrique centrale. Elle ne dit rien. Elle garde ça.
« La prochaine fois », murmure Antoine, « je te touche. »
Marion frissonne. Hoche la tête.
« Oui. La prochaine fois. »
Elle se rhabille lentement sous son regard. Sort de l'appartement. Retourne chez elle. S'écroule dans son lit, les yeux ouverts dans le noir.
Elle pense à la carte sur son mur. À la façon dont il avait dit chargée dans le couloir, le mot trop lourd. Elle pense à ses mains, leur précision, leur patience. Elle pense que cet homme porte quelque chose qu'il ne montre pas encore, et que ça lui ressemble peut-être, d'une façon qu'elle ne sait pas encore nommer.
Dans le couloir, le jour commence à blanchir les carreaux du vasistas. L'immeuble dort encore. Mais entre les deux appartements du troisième étage, quelque chose vient de basculer, invisiblement, définitivement.
Chapitre III — Mal de dos
Le mercredi, Antoine n'a pas de patients avant onze heures. Il profite de cette plage pour faire ses comptes, remplir les feuilles de soin, répondre aux mails de la mutuelle qui réclame des justificatifs. Le travail administratif qu'il reporte toujours à la dernière limite. Il est assis à son bureau du cabinet, la porte de la cour entrouverte sur l'air du matin, un café qui refroidit à côté du clavier.
Sur l'étagère au-dessus du bureau, entre deux classeurs, il y a une photo dans un cadre en plastique noir. On ne la voit pas bien depuis la table de massage, les patients ne la remarquent généralement pas. C'est une photo de groupe, une quinzaine de personnes devant un bâtiment en parpaings peint en blanc, quelque part dans ce qui pourrait être n'importe quelle ville d'Afrique centrale. Antoine est au deuxième rang, plus jeune de treize ans, souriant d'une façon qu'il ne reconnaît plus tout à fait. À côté de lui, une femme d'une cinquantaine d'années, Béatrice, coordinatrice de l'ONG, qui avait l'habitude de dire que les corps dont ils s'occupaient étaient des textes qu'il fallait apprendre à lire avant d'espérer y écrire quoi que ce soit.
Il n'avait pas compris tout de suite ce qu'elle voulait dire. Il avait compris plus tard, les mains sur un enfant qui se raidissait à chaque contact, que lire un corps abîmé demandait une patience et une humilité que les études ne transmettent pas. Qu'il fallait d'abord accepter de ne rien faire, de poser les mains et d'attendre que le corps décide si on était une menace ou non.
Il a rapporté ça à Paris. Ça lui a parfois valu la réputation d'être lent, dans son ancienne clinique. Un confrère lui avait dit un jour que ses patients avançaient moins vite que ceux des autres. Antoine n'avait pas répondu. Ses patients avançaient différemment, à leur rythme, et ils revenaient.
Il ferme son tableur, boit son café froid, regarde la cour. Un moineau sur le rebord du pot en terre cuite où il plante des herbes aromatiques chaque printemps. Le thym a survécu à l'hiver, pas la menthe.
Il pense à Marion.
Pas comme une décision, juste comme ça arrive. Son visage dans la lumière de la lampe l'autre soir, les bras légèrement écartés du corps, nue et parfaitement droite comme quelqu'un qui n'a pas encore choisi de se dérober. La façon dont elle l'avait regardé se masturber, sans fausse pudeur, sans excès non plus, avec cette attention directe qui lui ressemble dans l'escalier ou dans le couloir, la même attention qu'elle avait regardé son appartement en entrant pour la première fois.
Il se demande ce qu'elle a vu.
Le moineau s'envole. Antoine rouvre son tableur.
*
Marion passe sa matinée à travailler sur des plans. Elle a loué un petit bureau dans un espace de coworking près de République, trois jours par semaine, pour ne pas rester enfermée dans l'appartement encore à moitié défait. Elle aime cet endroit, le bruit de fond des autres qui travaillent, le café en accès libre, la fenêtre qui donne sur une cour plantée d'un tilleul. Ça ressemble à ce qu'elle voulait sans savoir le nommer, une vie qui lui appartient à elle seule, sans le poids silencieux de quelqu'un qui attend quelque chose d'elle dans la pièce d'à côté.
Elle dessine sur sa tablette, agrandit un détail, revient en arrière. Le projet de Batignolles avance bien. Elle a proposé quelque chose de plus audacieux que ce que le couple demandait, une cloison en verre dépoli entre la chambre et le salon, un jeu de niveaux dans le sol, rien d'extravagant mais suffisamment singulier pour que l'appartement leur ressemble à eux. Ils ont été surpris, puis convaincus.
Elle est bonne pour ça, trouver ce que les gens veulent sans qu'ils l'aient encore formulé. Elle l'a toujours été.
Ce qu'elle est moins bonne à faire, c'est appliquer ça à elle-même.
Il y a des moments où une pensée arrive sans crier gare, depuis loin, depuis l'âge où elle ne se connaissait pas encore. Elle est en train de tracer une ligne sur sa tablette quand ça revient, sans raison apparente, un soir de novembre à vingt-deux ans dans un appartement du quinzième arrondissement. L'appartement de Marc Lasserre, son directeur de mémoire à elle. Elle était venue lui apporter des modifications, c'était un prétexte ou peut-être pas, elle n'a jamais réussi à démêler ça. Elle se souvient de la façon dont il avait posé sa main sur son avant-bras en regardant les plans étalés sur la table. Elle se souvient surtout de ce qu'elle avait fait après. Pas sous la contrainte. Pas ivre. Juste une décision qui n'avait pas de nom propre, qui s'était formée dans une zone d'elle-même qu'elle ne contrôlait pas et qu'elle ne comprenait pas.
Théo ne l'avait jamais su. Ils s'étaient séparés six mois plus tard, pour d'autres raisons ou les mêmes, elle n'avait jamais su non plus.
Ce qui restait, ce n'était pas la culpabilité exactement. C'était quelque chose de plus précis et de plus difficile à nommer : la certitude d'avoir en elle une zone opaque, une part qui peut agir hors du cadre qu'elle se donne, sans raison défendable. Elle avait mis des années à ne plus avoir peur de cette zone-là. Elle n'était pas sûre d'y être encore tout à fait.
Elle efface la ligne et la retrace.
La pensée d'Antoine traverse son ventre brièvement, la voix dans ses oreilles l'autre soir, et elle se demande si ce qu'elle est en train de faire avec lui sort de la même zone. Si c'est une liberté ou une récidive.
Puis elle décide que c'est une question pour plus tard et retourne à ses plans.
*
Elle rentre à dix-huit heures. La contracture dans son bas du dos est là depuis trois jours, une douleur vraie, sourde, qui s'installe quand elle reste longtemps assise à la même position sur sa tablette. Elle a ignoré ça les deux premiers jours, elle ignore généralement son corps quand il réclame quelque chose, une autre mauvaise habitude.
Dans l'escalier, elle croise Antoine qui remonte de son cabinet.
« Toujours là, votre mal de dos ? » dit-il.
Elle n'avait pas mentionné son mal de dos.
« Comment vous savez ? »
« Vous montez les marches différemment depuis deux jours. »
Il dit ça simplement, sans chercher à impressionner. Elle le regarde. Il a l'air fatigué, les épaules légèrement basses, la fin de journée visible sur lui. Mais ses yeux sont attentifs. Ils le sont toujours.
« C'est vrai », dit-elle. Une pause. « Tu pourrais regarder ça ? »
C'est la première fois qu'elle le tutoie. Ça sort naturellement, sans qu'elle l'ait décidé. Il le remarque, une légère modification dans son regard, pas un sourire encore.
« Je peux. Maintenant si tu veux. »
*
L'appartement d'Antoine sent le bois et quelque chose de frais, comme du menthol. Marion le découvre vraiment en entrant, la première fois elle n'avait regardé que les surfaces. Il est ordonné sans être sans vie, des livres un peu partout, un carnet ouvert sur la table de cuisine, deux tasses rincées sur l'égouttoir. La carte qu'elle avait aperçue l'autre soir est là, au-dessus du bureau, l'Afrique centrale effectivement, avec des tracés à la main en rouge et en noir. Elle ne s'attarde pas.
Il la guide vers le cabinet. La table de massage trône au centre, des sangles rembourrées pendent sur les côtés. Du matériel médical aligné sur une étagère, des bandes élastiques de couleurs différentes, des boîtes d'huile de massage, un tensiomètre.
Sur l'étagère du bureau, la photo dans le cadre en plastique noir. Marion la voit. Une quinzaine de personnes devant un bâtiment en parpaings peints, quelque part qui ressemble à l'Afrique. Antoine jeune, un peu plus léger dans les épaules.
Elle ne dit rien. Elle garde ça aussi.
« Déshabille-toi. Garde ta culotte si tu préfères. Je reviens dans deux minutes. »
Il sort. Marion se retrouve seule dans la pièce. Elle défait les boutons de son chemisier lentement, plie chaque vêtement avec soin, ce geste automatique qu'elle a gardé de ses années chez Renaud où tout devait être plié, rangé, à sa place. Elle s'arrête sur ce geste, le reconnaît, pose le chemisier moins soigneusement. Le soutien-gorge rejoint le tas. Elle garde sa culotte de dentelle noire, pas celle qu'on met pour aller chez le kiné. Elle s'allonge sur le ventre, le visage dans l'ouverture prévue à cet effet.
Antoine revient. Ses pas sont silencieux sur le parquet. Elle l'entend qui se lave les mains, qui prépare quelque chose. Puis ses paumes se posent sur son dos nu. Chaudes. Sèches. Fermes. Elles posent d'abord sans bouger, juste là, et Marion comprend immédiatement que ce n'est pas le même geste que d'autres mains. Ces mains-là attendent quelque chose avant de commencer. Elles écoutent.
« Où exactement ? »
« Bas du dos. À droite. »
Ses mains descendent. Elles palpent, cherchent, appuient avec une précision méthodique. Quand il trouve le point sensible, Marion laisse échapper un gémissement involontaire.
« Là. »
« Je sens. Tu es vraiment contractée. »
Il commence à travailler. Ses doigts s'enfoncent dans la chair avec une pression mesurée, douloureuse et bienfaisante en même temps. Marion ferme les yeux. Les mains remontent vers ses omoplates, pétrissent, malaxent, font rouler la peau et les muscles sur l'os. Elle n'avait pas réalisé à quel point elle était tendue. Pas seulement le dos. Partout.
« Détends-toi. »
« Je suis détendue. »
« Non. Tu es tendue partout. »
Il a raison. Elle contracte ses fesses sans s'en rendre compte, les cuisses serrées, les épaules qui veulent remonter vers les oreilles. Elle n'a pas l'habitude d'être touchée sans rien en retour, sans devoir quelque chose en échange. Elle reconnaît ça. Elle essaie de lâcher.
Les mains d'Antoine descendent vers ses lombaires, frôlent le bord de sa culotte. Elles remontent. Redescendent. La douleur reflue par degrés. À la place, autre chose qui s'installe, une chaleur qui n'a plus rien de thérapeutique.
« J'ai besoin d'huile. Tu vas sentir que c'est froid. »
Le liquide coule sur sa peau. Antoine le répartit avec de longs mouvements qui couvrent tout son dos, descendent sur ses flancs, frôlent le galbe de ses seins écrasés contre la table. Marion retient son souffle. Les mains remontent. Elles tracent la ligne de sa colonne, s'arrêtent à la naissance de ses fesses.
« La tension vient de tes hanches. Je dois travailler là. »
« D'accord. »
Ses pouces s'enfoncent dans les fossettes au-dessus de ses fesses, une pression intense et précise qui envoie une onde dans tout son bassin. Marion gémit, un son qui n'a plus rien de clinique. Elle ne fait pas semblant. Elle n'essaie plus de contrôler quoi que ce soit. Les mains d'Antoine pétrissent ses fesses à travers la dentelle de sa culotte. Il travaille les muscles fessiers, c'est la vérité et c'est autre chose aussi, et aucun des deux ne prétend ignorer l'un des deux sens.
« Respire. Profondément. »
Marion obéit. L'air entre dans ses poumons, ressort, entre encore. Les mains suivent le rythme, descendent sur ses cuisses, remontent. S'insinuent entre ses jambes, pas encore là où elle veut, mais assez proche pour que la chaleur irradie.
« Écarte un peu les jambes. J'ai besoin d'accéder aux adducteurs. »
Elle écarte. Les mains remontent le long de ses cuisses intérieures. Les doigts frôlent le tissu de sa culotte, humide maintenant, elle ne peut pas prétendre que ça ne l'est pas. Antoine ne dit rien. Ses doigts continuent leur progression, s'approchent, s'éloignent, reviennent. Le jeu dure jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus.
« Antoine. »
« Oui ? »
« Tu ne fais plus semblant. »
« Toi non plus. »
Un silence. Puis ses doigts glissent franchement sur le tissu, épousent la forme de son sexe à travers la dentelle, appuient, frottent. Marion halète, le visage dans l'ouverture de la table.
« Retourne-toi. »
Elle obéit. Ses seins sont maintenant exposés sous la lumière du cabinet. Les mamelons durs pointent vers le plafond. Le regard d’Antoine descend sur elle lentement, ses yeux sur son ventre, sur la culotte trempée, sur ses seins. Ce regard-là aussi elle le connaît maintenant, l'autre regard, celui de la nuit de voyeurisme. Sauf qu'il est plus proche. Et que ses mains sont là.
Il prend les sangles rembourrées qui pendent de la table.
« Je vais t'attacher. Pour que tu restes immobile. Pour que tu te concentres uniquement sur les sensations. »
Marion le regarde. Elle sent son cœur cogner dans sa gorge. La question n'est pas si elle veut, elle sait qu'elle veut. La question est autre chose, une zone dans sa tête qui vérifie si elle fait confiance à cet homme précis, ses mains, sa façon d'attendre avant de commencer, la photo dans le cadre, Goma qu'elle ne connaît pas encore mais qui est là sur le mur.
Elle tend les poignets.
Antoine fixe ses poignets aux sangles rembourrées avec une précision professionnelle, ni trop serré ni avec du jeu. Puis ses chevilles. Elle est écartelée sur la table, offerte, incapable de se refermer. La vulnérabilité fait battre son cœur plus fort. Ce n'est pas de la peur. C'est plus profond que la peur et plus proche du désir.
Il verse de l'huile sur son ventre. Ses mains étalent le liquide chaud, remontent vers sa poitrine, enveloppent ses seins. Les pétrissent avec une pression mesurée, ni brusque ni hésitante, la même pression qu'il avait dans le dos. Ses pouces frottent ses mamelons, les font durcir encore davantage. Marion tire sur ses liens. Les sangles tiennent.
« Reste tranquille. »
Les mains descendent. Elles caressent son ventre, ses hanches, ses cuisses. Elles évitent soigneusement tout ce qu'elle veut qu'elles atteignent. Marion comprend qu'il fait ça volontairement, qu'il connaît exactement l'anatomie de sa frustration et qu'il en joue. L'attente monte en elle comme une douleur douce.
Il accroche l'élastique de sa culotte, la fait glisser lentement le long de ses jambes, passe ses chevilles attachées. Elle est nue maintenant sur la table, les bras et les jambes fixés, son sexe ouvert sous son regard.
Il pose une main à plat sur son pubis. L'autre sur son bas-ventre. Appuie doucement. La pression fait monter une chaleur dans le ventre de Marion.
Son pouce se pose sur son clitoris. Appuie. Masse par petits cercles. L'autre main toujours sur son ventre, pression constante qui amplifie tout ce qui vient d'en bas. Marion gémit. Le plaisir monte trop vite.
« Non, pas encore. Respire. »
Il lui apprend ça maintenant sur sa propre peau, ce qu'il lui avait enseigné par la parole l'autre soir. La respiration profonde, l'expiration longue qui desserre l'étau. Elle applique. L'orgasme recule d'un cran. Antoine relâche la pression, recommence. Alterne entre des caresses directes et des pressions obliques. Chaque variation crée une sensation différente. Marion perd la notion du temps.
Puis sa bouche descend.
Sa langue remplace ses doigts sur le clitoris. Large, chaude, elle lèche avec de longs mouvements d'abord, puis des coups plus courts, puis elle aspire. Marion hurle. Ses hanches se soulèvent mais les sangles la maintiennent. Elle ne peut pas bouger, ne peut pas guider ni fuir la bouche qui la dévore méthodiquement.
Deux doigts glissent en elle. Ils s'enfoncent profondément, se recourbent, cherchent et trouvent ce point intérieur qui double la pression de la langue sur son clitoris. La combinaison est une explosion. Marion jouit en criant, le corps qui se tend contre les liens, ses cuisses qui auraient voulu se refermer mais que les sangles maintiennent ouvertes.
Il ne s'arrête pas.
Ses doigts continuent, sa langue continue. Un deuxième orgasme frappe avant que le premier soit terminé, empilé sur les sensations encore vives. Marion crie plus fort. Elle pleure sans savoir quand ça a commencé, des larmes qui roulent sur ses tempes et se perdent dans ses cheveux. Ce n'est pas de la tristesse. C'est quelque chose qui cède, qui lâche prise, une barrière qu'elle maintenait sans le savoir.
« Arrête... je ne peux plus... »
Antoine lève les yeux vers elle. Leurs regards se croisent une seconde. Dans les siens, elle lit une détermination calme qui lui dit qu'il sait exactement ce qu'il fait, qu'il la pousse volontairement au-delà de ce qu'elle pensait pouvoir supporter, et que ce n'est pas de la cruauté.
La troisième vague est d'une violence qui la fait basculer dans un espace mental qu'elle n'a jamais atteint. Un abandon total, un renoncement à tout contrôle. Elle n'est plus que sensations, plus que corps ouvert sur une table, plus que ce lieu entre les mains de quelqu'un d'autre.
Antoine se redresse enfin. Il la regarde pendant qu'elle reprend sa respiration, les yeux mi-clos, les joues mouillées. Il défait son pantalon avec des gestes lents. Son sexe est dur, sombre et épais comme dans la lumière de l'autre soir, mais proche maintenant, à portée. Il verse de l'huile dessus, sa main enveloppe la longueur.
Il se positionne entre ses jambes attachées. La tête de son sexe frotte contre son clitoris encore hypersensible, Marion sursaute. Il descend, frotte ses lèvres, s'enfonce lentement. Marion a l'impression qu'il ne finira jamais d'entrer. Il remplit chaque centimètre d'elle.
Une fois au fond, il s'arrête. Ses mains se posent sur ses hanches, les pouces appuient sur des points précis de chaque côté de son pubis. La pression est intense. Puis il commence à bouger, lentement, en maintenant cette pression. Chaque va-et-vient fait frotter son sexe contre des zones nouvelles. La combinaison des pressions et du mouvement crée quelque chose d'inédit.
« C'est quoi, ce que tu fais ? »
« Points de pression. Ils amplifient tout. »
Il garde le même rythme, lent, profond, régulier. Marion tire sur les sangles. Elle veut le toucher, se toucher, bouger. Elle ne peut rien faire. Juste recevoir. Juste abandonner.
L'orgasme arrive comme une vague longue. Il commence dans le ventre, se propage dans ses jambes, remonte dans sa poitrine. Marion jouit en criant, son sexe qui se contracte autour d'Antoine. Il grogne. Ses mains serrent ses hanches. Il accélère enfin, quelques coups rapides et profonds qui font grincer la table, puis il jouit en elle, les pulsations qu'elle sent distinctement au fond, le liquide chaud qui coule.
Il s'effondre sur elle. Son poids est rassurant. Ils restent ainsi, enlacés dans les limites de ses liens. Puis il se redresse lentement, défait d'abord ses chevilles, ensuite ses poignets. Masse doucement les marques rouges laissées par les sangles, vérifie sans un mot que rien n'a blessé. Marion ne bouge pas. Elle flotte.
« Tu vas bien ? »
« Je ne sais plus marcher. »
Il rit. Il la soulève dans ses bras, la porte jusqu'à son canapé, l'enveloppe dans un plaid. Va chercher de l'eau. Marion boit. Le liquide frais descend dans sa gorge sèche.
« Tu as encore mal au dos ? »
« Quel dos ? »
Ils rient. Antoine s'assoit à côté d'elle. Sa main caresse ses cheveux trempés de sueur. Elle ferme les yeux. Sa main sur ses cheveux est le même geste que sur son dos tout à l'heure, la même qualité d'attention, sans rien demander en retour.
Elle regarde la photo dans son cadre, depuis le canapé. L'Antoine plus jeune, les épaules plus légères. Elle voudrait lui poser une question. Elle ne la pose pas encore.
Elle sait qu'elle ne rentre pas chez elle ce soir.
Et elle sait autre chose, quelque chose de moins simple, une conscience qui arrive avec la fatigue et la nudité et le plaid sur ses épaules : Elle a pris, et il a donné, et ça ne ressemble à rien de ce qu'elle connaissait. La zone opaque en elle n'a pas eu à s'activer. C'est une information, elle ne sait pas encore quoi en faire.
Elle s'endort contre lui, la main d'Antoine toujours dans ses cheveux.
Chapitre IV — L'escalier
Le jeudi matin, Antoine a un nouveau patient. Un homme de trente-cinq ans, Karim, accidenté de la route six semaines plus tôt, fracture du tibia gauche opérée, plaque et vis, sortie de rééducation hospitalière trop rapide selon le chirurgien qui l'adresse. Il arrive avec des béquilles et un air de quelqu'un qui s'est convaincu que ça allait bien se passer mais qui commence à en douter.
Antoine lui fait raconter l'accident, pas par curiosité, par nécessité. La façon dont quelqu'un raconte ce qui lui est arrivé dit autant sur l'état de son corps que le bilan fonctionnel. Karim parle vite, minimise, dit que ça va, que le plus dur est derrière. Antoine note la façon dont il évite de poser le regard sur sa jambe gauche en parlant, comme si elle appartenait encore à quelqu'un d'autre.
Il le fait allonger, commence l'évaluation. La cicatrice est longue, propre, encore rosée. Le genou est engorgé, les amplitudes réduites de moitié. Quand Antoine pose les mains sur le tibia, Karim retient son souffle.
« Je te fais mal ? »
« Non. C'est juste... »
Il n'achève pas. Antoine attend.
« C'est bizarre d'être touché là. »
Antoine connaît ça. Il l'a appris à Goma, cette dissociation que les corps font parfois après un traumatisme, cette façon de délimiter une zone sinistrée dont on ne veut plus être responsable. À Goma, ça prenait des formes extrêmes, des enfants qui ne sentaient plus rien dans des membres entiers. Karim, lui, a juste un peu peur de sa propre jambe. Ce n'est pas si différent dans le principe.
Il travaille lentement. Mobilisations douces, progressives, les mains qui ne bougent que ce que le corps accepte de laisser bouger. Karim se détend par degrés, et à un moment il dit, sans transition, que c'est son fils qui l'a vu depuis le trottoir au moment de l'impact. Huit ans. Il était venu le chercher à la sortie du bureau. Il n'en avait pas encore parlé à son médecin traitant.
Antoine ne dit rien. Il continue ses mobilisations.
« Il a fallu que quelqu'un l'emmène, parce que moi j'étais au sol. Il a vu le sang. »
« Comment il va, ton fils ? »
« Il fait des cauchemars. »
Antoine pose les mains à plat sur le tibia, sans bouger. Cette pression-là, immobile, dit quelque chose que les mots ne disent pas. Karim ne pleure pas. Il regarde le plafond.
« Vous pouvez donner des contacts, pour un spécialiste ? »
« Je vais t'envoyer des noms. »
La séance se termine en silence. Karim repart avec ses béquilles un peu moins crispées sur la poignée. Antoine reste dans le cabinet une minute après qu'il est sorti, les mains sur la table vide. Il pense au fils de huit ans qui a vu le sang sur le trottoir. Il pense à d'autres enfants, plus petits, dans une cour en terre battue, et à la façon dont certaines images ne partent pas vraiment, elles changent simplement de place dans la tête, se déplacent vers le fond sans disparaître.
Il va se laver les mains. Ouvre le carnet. Note en deux lignes ce qu'il a observé sur Karim, et une troisième ligne qu'il ne mettrait pas dans un compte-rendu officiel : fils, 8 ans, trottoir. Penser à lui.
*
Marion rentre plus tôt que prévu. Le client de l'après-midi a annulé, et elle a décidé de travailler depuis chez elle plutôt que de rester dans le coworking. Elle est dans son appartement depuis une heure quand elle entend Antoine rentrer, ses pas dans l'escalier, la clé dans la serrure d'en face.
Elle hésite. Puis frappe.
Il ouvre en tenant encore son manteau sur le bras. Il a l'air de quelqu'un qui vient de poser quelque chose de lourd et n'a pas encore décidé quoi faire de ses mains.
« Je te dérange ? »
« Non. »
Elle entre. Il accroche son manteau. Elle regarde l'appartement, le carnet ouvert sur la table, la carte sur le mur. Cette fois, elle s'y arrête vraiment.
La carte est grande, format A2 environ, fixée avec quatre punaises. C'est une carte physique, pas politique, les reliefs en camaïeux de beige et d'ocre, les lacs en bleu sombre. Le Kivu est encerclé au marqueur rouge, avec des annotations à la main dans les marges, des noms de villes, des dates, des flèches qui relient des points entre eux. Du côté est, près de la frontière rwandaise, plusieurs croix tracées au stylo noir.
Marion s'approche.
« C'est quoi, les croix ? »
Antoine est debout derrière elle, à deux pas. Un silence.
« Des endroits où on travaillait. Centres de rééducation, camps, quelques hôpitaux de campagne. »
« Tu y es allé combien de temps ? »
« Dix-huit mois. »
Elle se retourne. Il la regarde. Son visage dit quelque chose qu'elle reconnaît sans pouvoir le nommer exactement, la façon dont une personne regarde un endroit qu'elle a quitté et qu'elle n'a pas vraiment quitté.
« Qu'est-ce qui t'y a envoyé ? »
Il réfléchit avant de répondre, pas pour choisir un mensonge, pour trouver la vérité précise.
« La curiosité. Au départ. Je venais de finir mes études, j'avais envie de voir si ce que j'avais appris servait à quelque chose en dehors des cabinets parisiens. »
Il s'assoit sur le bord de la table. Croise les bras, non pas dans un geste de fermeture, juste une façon d'occuper ses mains.
« Et ça servait ? »
« Ça servait autrement que ce que j'imaginais. »
Il marque une pause.
« J'avais appris à réparer les corps. Là-bas j'ai appris à les écouter avant d'essayer de les réparer. C'est différent. »
Marion le regarde. Elle pense aux mains posées à plat sur son dos l'autre soir, immobiles une seconde avant de commencer. Elle avait remarqué ça sans savoir quoi en faire.
« Tu y retournerais ? »
« Non. »
La réponse est rapide, plus rapide que le reste.
« Pourquoi ? »
Un autre silence, moins court.
« Parce que j'ai compris que je pouvais faire le même travail ici. Que les gens qui ont besoin d'être écoutés dans leur corps, il y en a partout. Pas seulement en zone de guerre. »
Il dit ça simplement, sans chercher à s'en défaire ni à en faire quelque chose de beau. Marion pense que c'est vrai et que c'est insuffisant à la fois, que l'autre raison, celle qu'il n'a pas dite, est aussi vraie, peut-être plus. Elle ne la demande pas. Pas aujourd'hui.
Elle regarde à nouveau la carte. Les croix noires près de la frontière.
« Il s'est passé quelque chose là-bas. »
Ce n'est pas une question.
Antoine ne répond pas tout de suite. Il regarde la carte avec elle.
« Beaucoup de choses. »
Il se lève. « Tu veux du café ? »
Elle comprend que c'est tout pour ce soir. Elle dit oui.
*
Ils boivent leur café debout dans sa cuisine, en parlant d'autre chose, du temps qui se rafraîchit, d'un livre qu'il a sur la table et qu'elle reconnaît pour l'avoir lu. La conversation est légère et ils le savent tous les deux, légère volontairement, comme on laisserait reposer quelque chose qu'on vient de sortir du four.
Quand elle repart, il la raccompagne jusqu'à la porte. Sur le palier, elle s'arrête.
« Ce matin à Batignolles j'ai proposé à mes clients d'abattre une cloison. »
Il la regarde.
« Une cloison entre quoi et quoi ? »
« Entre la chambre et le couloir. Pour agrandir. »
Elle ne sait pas exactement pourquoi elle dit ça. Il ne demande pas non plus pourquoi elle le dit. Ils se regardent une seconde sur le palier, leurs portes à deux mètres de distance.
« Bonne nuit », dit-il.
« Bonne nuit. »
*
Le lendemain, il est six heures du matin quand Marion frappe à sa porte.
Elle avait décidé ça la veille dans son lit, sans tout à fait comprendre pourquoi, avec cette certitude physique qui précède parfois les décisions importantes. Elle porte un chemisier clair et une jupe, les cheveux encore un peu humides. Il fait frais dans la cage d'escalier à cette heure, la lumière du vasistas est bleutée, Paris n'est pas encore tout à fait réveillé.
Antoine ouvre. Il est habillé, un pantalon de coton sombre et un t-shirt, il devait être déjà levé. Il la regarde sans surprise, comme si l'heure n'avait rien d'étrange.
« Tu es en avance. »
Elle s'approche. Leurs respirations se mêlent dans l'air froid du couloir. Sans un mot, elle saisit sa main et l'entraîne vers la porte palière.
« Quelqu'un peut nous voir. »
« Je sais. »
L'escalier à cette heure est presque une autre planète. La lumière bleutée du vasistas blanchit les murs, les marches de pierre gardent le froid de la nuit. Marion se débarrasse de son chemisier dans un mouvement unique, le fait tomber sur la rampe. Elle ne porte rien dessous. Ses seins se dressent dans l'air frais, les mamelons durcis par le froid et par autre chose. Antoine la plaque contre le mur entre le deuxième et le troisième palier. La pierre rugueuse mord sa peau. Il glisse la main sous sa jupe.
Sa culotte est déjà trempée.
« Tu veux vraiment ça ici ? »
« Oui. Maintenant. »
Il accroche le tissu d'une seule traction, un petit claquement sec dans le silence de la cage d'escalier. Marion halète, les jambes légèrement écartées, l'appui précaire sur la marche. Antoine descend le long de son corps et sa bouche trouve le chemin entre ses cuisses.
La langue d'Antoine est chaude contre son sexe. Il la lèche avec application, prend son clitoris entre ses lèvres, aspire doucement puis plus fort. Marion agrippe la rampe froide, la tête renversée en arrière, parfaitement consciente qu'un voisin pourrait surgir à tout moment. Madame Chen du quatrième avec son sac de courses. Monsieur Dubois et son labrador du matin.
L'idée l'électrise d'une façon qu'elle n'aurait pas cru possible avant lui, avant ces semaines à apprendre ce que son corps peut vouloir quand on le laisse vouloir. Elle ne retient rien. Un murmure rauque lui échappe, puis un autre, et elle sent son sexe se contracter contre la bouche d'Antoine en spasmes révélateurs. Elle comprime le reste dans son poing serré contre ses lèvres.
Il se redresse, le visage luisant. Marion le regarde avec des yeux sombris, puis descend à genoux sur la marche inférieure. Ses mains défont sa ceinture, le bouton, le pantalon et le boxer d'un seul geste fluide. Son sexe jaillit à hauteur de son visage, tendu et épais, une veine qui pulse sur toute la longueur.
Elle le saisit à la base. Sa langue part du bas et remonte lentement sur toute la longueur, s'attarde sur le gland, tourne autour, lèche la goutte transparente qui perle au sommet. La saveur est salée, légèrement amère, elle la reconnaît maintenant. Elle ferme les lèvres sur le gland et aspire doucement, fait travailler sa langue sur le dessous, sous le frein.
Antoine pose une main dans ses cheveux, non pas pour guider, pour se tenir. Marion prend davantage dans sa bouche, progresse lentement jusqu'à sentir la pression au fond de sa gorge, se retire, reprend. Elle établit un rythme régulier, lèvres et main qui travaillent ensemble, la salive qui lubrifie la course. Elle sent Antoine lutter pour rester silencieux, sa respiration qui se fait rauque malgré lui, la main dans ses cheveux qui se resserre.
En bas, une porte résonne dans l'immeuble. Des pas dans le hall.
Marion ne s'arrête pas. Elle ralentit au contraire, avec une délibération qui ressemble à de la provocation, sa langue qui tourne lentement autour du gland pendant que les pas commencent à monter. Premier palier. Deuxième. Antoine retient sa respiration, la main crispée sur la rampe, parfaitement immobile. Marion remonte sur son sexe et l'engloutit entièrement dans une gorge profonde, tenant la position. Les pas arrivent à leur hauteur.
Madame Chen passe près d'eux, dos tourné, le sac de courses qui tinte contre sa hanche. Elle ne regarde pas dans leur direction, disparaît au troisième. La porte de son appartement claque.
Marion se dégage, aspire fort, et sent la montée dans le corps d'Antoine, la tension qui a atteint son seuil. Elle accélère, sa main sur ses testicules, la bouche qui pompe. Il grogne sourdement en tentant de la prévenir mais elle reste, la main à la base pour recevoir. Il explose en jets successifs, épais et chauds, qui emplissent sa bouche. Elle avale en continuant ses mouvements jusqu'au bout, puis lèche ses lèvres et lève les yeux vers lui.
Il la relève. Elle est debout sur des jambes légèrement tremblantes et il la soulève par les fesses, elle s'enroule autour de lui. Son sexe encore dur trouve son entrée sans chercher, la pénétration est immédiate et profonde. Marion mord son épaule pour ne pas hurler, ses dents dans le tissu de son t-shirt, elle goûte le coton et sous le coton la chaleur de sa peau.
En bas, une porte grince à nouveau. D'autres pas dans l'escalier.
Ils se figent. Complètement immobiles, cœurs qui cognent, sexes joints dans une immobilité électrique qui a son propre plaisir. Le voisin du premier passe devant eux sans lever les yeux, prisonnier de sa routine, la tête dans son téléphone. La porte de l'immeuble claque.
Antoine reprend ses mouvements. Plus vite, plus profond, ses mains sous ses fesses qui guident chaque coup de reins. Marion ondule contre lui, les jambes serrées autour de sa taille, une main dans ses cheveux courts. Elle jouit rapidement, des contractions violentes qui compriment son sexe, et elle l'entend gronder contre son cou une seconde avant qu'il ne la suive, une deuxième éjaculation moins abondante mais tout aussi brutale qui se déverse au fond d'elle. Le liquide chaud coule sur ses cuisses.
Ils restent enlacés une longue minute dans l'escalier froid et silencieux. Sa peau sombre contre sa peau claire, la sueur qui refroidit dans l'air, le souffle qui revient par degrés.
Elle pense à ce qu'elle lui a dit la veille sur le palier. Une cloison entre la chambre et le couloir, pour agrandir. Elle pense qu'elle voulait dire autre chose et qu'il l'avait compris.
Il la repose doucement sur ses pieds. Elle remet sa jupe, retrouve son chemisier sur la rampe. Il remonte son pantalon. Ils ne se parlent pas en regagnant leurs appartements séparément, le bruit de leurs portes à deux mètres de distance, l'une après l'autre, dans le silence du matin.
Mais quelque chose a changé dans le silence, un degré, une texture, comme une pièce qu'on a entrouverte sur une autre.
Chapitre V — L'offrande
Marion a une règle depuis qu'elle travaille à son compte : ne jamais accepter un verre avec un client le soir même d'un rendu. Ça brouille les limites, ça crée des obligations floues, ça finit toujours par coûter quelque chose. Elle a tenu cette règle pendant trois ans dans le grand cabinet. Elle la tient toujours.
Ce soir-là elle la tient, rentre à vingt heures, monte l'escalier avec ses plans sous le bras et une fatigue propre, la fatigue de quelqu'un qui a bien travaillé. Le projet de Batignolles est rendu. Le couple était content, plus que content, la femme avait dit que c'était exactement ce qu'elle voulait sans avoir su le demander. Marion avait hoché la tête. Elle connaît ce moment, elle l'avait connu aussi avec Renaud au début, ce sentiment d'être comprise sans avoir parlé. Elle sait maintenant que ce n'est pas la même chose que d'être reconnue.
Elle pose ses plans sur la table de cuisine. Se fait chauffer de l'eau. Regarde son appartement.
Il ressemble à quelqu'un maintenant. Les cartons sont tous défaits depuis trois semaines, les livres rangés, une aquarelle achetée au marché de Saint-Ouen sur le mur du salon. Pas grand-chose d'autre. Elle aime l'espace vide, la façon dont une pièce respire quand elle n'est pas encombrée. Renaud trouvait ça froid. Elle avait toujours su qu'il avait tort sans oser le dire.
Elle boit son thé debout à la fenêtre. Les toits de Paris sous le ciel d'octobre, les cheminées, les lucarnes allumées. Elle pense à rien de précis, à la journée, au client suivant, à la façon dont le tilleul du coworking a perdu presque toutes ses feuilles en une semaine.
Puis elle pense à Antoine. Et après Antoine, sans transition, sans raison, à Marc Lasserre.
C'est la deuxième fois en un mois. La pensée revient plus souvent depuis qu'elle est dans cet appartement, depuis qu'elle a commencé à avoir une vie qui lui ressemble. Comme si la liberté avait un revers, comme si habiter son propre espace obligeait aussi à habiter ses propres zones d'ombre.
Elle n'a jamais parlé de cette nuit à personne. Pas par honte exactement. Par incapacité à la raconter sans en faire quelque chose qu'elle n'était pas. Une victime, non. Une salope, non plus. Juste une fille de vingt-deux ans qui avait fait quelque chose d'indéfendable sans raison suffisante, et qui n'avait jamais su si c'était sa part sombre ou sa part libre qui avait pris la décision.
Elle rince sa tasse. Prend son téléphone, le repose.
Frappe à la porte d'Antoine.
Il est en train de lire, assis par terre dos au canapé, un verre de vin à côté de lui. Il ouvre, voit son visage, s'écarte pour la laisser entrer sans demander pourquoi elle est là.
Elle s'assoit sur le canapé au-dessus de l'endroit où il était assis. Il reprend sa place par terre, dos contre le canapé, et naturellement, sans qu'elle ait décidé quoi que ce soit, elle glisse ses doigts dans ses cheveux courts. Il laisse aller sa tête en arrière contre ses genoux. Ils restent ainsi une minute sans parler.
« Tu as eu une bonne journée ? » dit-il.
« Oui. Rendu du projet Batignolles. »
« Et ? »
« Bien reçu. »
Un silence. Sa main dans ses cheveux. Il ne cherche pas à remplir le silence.
« Est-ce que tu as déjà fait quelque chose sans pouvoir t'expliquer pourquoi ? » dit-elle.
Il réfléchit.
« Oui. »
« Quelque chose que tu n'aurais pas dû faire. »
« Oui. »
Il ne demande pas ce qu'elle veut dire. Il attend, la tête toujours posée contre ses genoux, les yeux vers le plafond.
« À vingt-deux ans j'étais avec quelqu'un. Un garçon de ma promotion. Théo. Je l'aimais, vraiment, autant qu'on peut aimer à vingt-deux ans. »
Elle marque une pause. Ses doigts continuent dans ses cheveux.
« J'ai couché avec son directeur de mémoire. Une nuit. Lui, c'est moi qui ai décidé. Pas sous la contrainte. Pas ivre. Juste comme ça, parce que quelque chose en moi l'avait décidé avant que j'aie le temps de l'en empêcher. »
Antoine ne dit rien. Elle sent la qualité de son silence, pas de jugement, pas d'embarras. Juste une présence qui écoute.
« Théo ne l'a jamais su. On s'est séparés six mois après. Depuis j'essaie de comprendre ce que ça dit de moi, cette nuit-là. »
« Et tu as trouvé ? »
« Non. »
Il tourne la tête légèrement. Pas pour la regarder, juste un mouvement.
« Peut-être que ça ne dit rien de particulier. Peut-être que les gens font des choses inexpliquées et que l'explication n'existe pas. »
« Ça me semble trop simple. »
« Ou alors c'est plus compliqué que ça. Peut-être que tu avais besoin de savoir que tu pouvais. »
Elle y pense. La main immobile dans ses cheveux.
« Besoin de savoir que je pouvais faire quelque chose en dehors du cadre. »
« Quelque chose qui ne demande pas la permission. »
Elle laisse ça reposer. Dehors, un bus passe dans la rue, le bruit sourd du moteur qui s'éloigne.
« Et toi ? » dit-elle. « Ce que tu aurais pas dû faire. »
Un long silence.
« J'ai laissé partir quelqu'un. À Goma. Une femme qui avait besoin d'une rééducation longue et je savais que si elle repartait dans son village elle ne la ferait pas. J'avais les moyens de la garder encore trois semaines dans le centre. Je ne l'ai pas fait parce que j'étais épuisé et que j'avais envie que le programme se termine. »
Sa voix est plate, factuelle.
« Elle est repartie. Je sais pas ce qui lui est arrivé. »
Marion ne dit rien. Sa main reprend dans ses cheveux.
« Tu as dix-huit mois de ça », dit-elle doucement. « Tu ne pouvais pas tout porter. »
« Je sais. »
Il dit je sais d'une façon qui signifie que savoir ne change rien.
Elle se penche légèrement. Pose ses lèvres sur son front. Un geste qui n'est pas érotique, juste là, juste ça. Il ferme les yeux une seconde.
Puis il se lève, se retourne vers elle. La regarde d'en haut. Elle lève les yeux vers lui. L'appartement est dans la pénombre, une seule lampe allumée, la lumière qui joue sur sa peau.
Elle tient la bouteille d'huile qu'elle avait apportée sans même y penser en quittant son appartement, posée sur la table basse entre eux.
« J'ai besoin que tu me montres quelque chose », dit-elle.
Il la prend par la main et l'emmène vers sa chambre. Le lit king size occupe le centre de la pièce, draps blancs, deux oreillers. Il allume la lampe de chevet, éteint le plafonnier. La lumière devient chaude, restreinte, elle creuse les ombres et laisse le reste dans une douceur ambrée.
Marion pose la bouteille d'huile sur la table de nuit. Geste lent, presque cérémoniel. Elle commence à se déshabiller, et cette fois c'est différent des autres fois, plus lent, sans enjeu de spectacle. Elle défait son chemisier bouton par bouton, le laisse glisser. Sa jupe. Ses sous-vêtements. Elle est nue dans la lumière fauve, debout au bord du lit, et elle le regarde sans chercher à provoquer quoi que ce soit, sans la distance des premières nuits.
Antoine la regarde. Pas comme les autres fois non plus.
« Allonge-toi sur le ventre. »
Elle obéit. Le drap est frais sous sa peau. Elle entend Antoine se déshabiller, le froissement du tissu. Le lit s'affaisse légèrement quand il monte à genoux à côté d'elle.
Ses mains se posent sur ses épaules. Le même geste que dans le cabinet, immobiles d'abord, qui écoutent. Puis elles commencent à travailler, lentement, les mêmes pressions qu'elle connaît maintenant, le même chemin le long de sa colonne. Elle se détend presque immédiatement. Son corps a appris à reconnaître ces mains.
Il verse l'huile dans ses paumes, la répartit sur tout son dos, ses flancs, la naissance de ses fesses. Ses doigts descendent sur ses fesses, les pétrissent longuement, sans hâte. Marion laisse aller sa respiration. Elle n'est plus dans sa tête, dans ses questions, dans Marc Lasserre ou dans Théo. Elle est entièrement là, dans la chaleur de la lampe et des mains d'Antoine sur sa peau.
Il prend la bouteille d'huile à nouveau. Un filet tiède coule entre ses fesses, descend lentement. Elle sent ses doigts qui s'approchent, qui s'arrêtent juste là, qui commencent à masser autour sans entrer. Des cercles concentriques, patients, qui reviennent encore et encore jusqu'à ce que la résistance commence à fondre.
« Respire. »
Elle respire. L'expiration longue qui desserre tout.
Un doigt presse légèrement contre son anus, sans forcer, juste là. Elle sent son corps hésiter, puis céder un peu, par degrés. Il avance la première phalange seulement et s'arrête. La sensation est étrange, nouvelle, ni agréable ni désagréable, un territoire inconnu. Il attend. Ne bouge pas. Laisse son corps décider à son propre rythme.
Elle pense, bizarrement, à ce qu'il a dit de la femme de Goma. Pas la permission. Mais le choix. Elle a choisi d'être là, sur ce lit, dans cette lumière. Personne n'a rien décidé avant elle.
Elle se détend davantage.
Il avance un peu plus. Commence de très petits mouvements, des allers-retours quasi imperceptibles qui explorent doucement. Il ajoute de l'huile, régulièrement, ses gestes toujours fluides, jamais brusques. Quand il introduit un second doigt, elle retient son souffle malgré elle.
« N'oublie pas de respirer. »
Elle expire longuement. Les deux doigts bougent ensemble maintenant, lents, mesurés, et sa main libre caresse ses fesses, descend le long de ses cuisses, remonte vers son sexe déjà trempé. Elle ondule légèrement contre ses doigts, partagée entre les deux sources de chaleur qui irradient dans son bassin.
« Tu es prête ? »
« Oui. »
Le mot sort dans un souffle rauque, sans hésitation.
Il retire ses doigts, se positionne derrière elle. Elle sent son sexe, dur, luisant d'huile, qui s'appuie contre son entrée. Une pression ferme, sans brutalité. Elle se crispe malgré toute sa volonté de ne pas le faire.
« Détends-toi. Pousse doucement vers moi. »
Elle obéit. L'expiration longue, les muscles qui cèdent. Le gland franchit la première résistance dans un mouvement fluide. Une brûlure brève et vive, supportable, puis une plénitude qui n'a pas de terme de comparaison. Comme si son corps tout entier était redéfini depuis l'intérieur.
Il s'arrête. Complètement immobile. La laisse s'adapter à sa présence.
Elle entend sa propre respiration, accélérée, et en dessous la respiration d'Antoine, contrôlée, qui dit qu'il fait attention à chacune de ses réactions. Il avance millimètre par millimètre, attentif, jusqu'à ce qu'il soit englouti complètement. Ils restent immobiles, soudés.
Il se penche sur son dos, sa bouche contre son oreille.
« Tu sens comment tu me prends ? »
Elle hoche la tête. Les mots ne viennent pas.
Il commence à bouger. Retraits lents, mesurés, presque tendres. Chaque retour s'approfondit un peu. Sa main glisse sous elle, trouve son clitoris, commence à le caresser. La double stimulation est une déflagration. Marion crie, son visage dans l'oreiller, quelque chose d'animal qui lui échappe depuis une profondeur qu'elle ne connaissait pas.
Ce plaisir-là est différent de tout. Il vient de plus loin dans le corps, il irradie différemment, il a une qualité sauvage que les autres orgasmes n'ont pas. Antoine accélère progressivement, ses coups de reins qui s'affirment maintenant qu'il sent son corps qui l'accueille, qui réclame. Elle pousse contre lui, les mains crispées sur le drap.
L'orgasme quand il arrive la prend par surprise malgré tout, une vague qui part du centre de son être et se déploie en cercles dans tout son corps. Elle se convulse, ses muscles intérieurs qui se contractent violemment autour du sexe d'Antoine, et elle l'entend gronder, ses mouvements qui perdent leur régularité. Encore quelques coups profonds, puis il explose en elle, le liquide chaud qui se déverse dans ses entrailles par jets successifs.
Ils s'effondrent ensemble sur le lit. Son poids sur elle, sa bouche dans ses cheveux, leurs souffles qui se mêlent et reviennent lentement.
Longtemps après, allongés dans le noir, il dit :
« La femme de Goma s'appelait Honorine. »
Marion ne répond pas tout de suite. Elle pose sa main sur son bras.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant ? »
Un silence.
« Parce que tu m'as dit le nom de Théo. »
Elle reste immobile dans le noir, la main sur son bras. Quelque chose s'est ouvert entre eux ce soir, pas une porte, quelque chose de moins architectural et de plus vrai. Une fissure dans le plâtre, comme celle au plafond de son appartement, qui laisse passer de l'air.
Chapitre VI — Exhibition
Le dimanche matin, Antoine fait la vaisselle. Ce n'est pas une métaphore, c'est littéralement ce qu'il fait, debout devant son évier, l'eau chaude sur les mains, une casserole qui a attaché la veille et qui résiste. Il a mis de la musique, quelque chose de calme qu'il écoute depuis Goma, un guitariste malien dont il a oublié le nom mais pas les accords. La fenêtre est entrouverte sur la cour, l'air d'octobre qui sent les feuilles mouillées.
Il pense à la nuit de la semaine passée. Pas à la scène elle-même, ou pas seulement. À ce qu'elle avait dit avant, sur le canapé, les doigts dans ses cheveux. La façon dont elle avait dit ça sans trembler dans la voix, juste posé les mots là, Marc Lasserre, Théo, la nuit sans raison défendable. Il y avait eu dans son ton quelque chose qu'il reconnaissait sans l'avoir entendu souvent, la façon dont on dit une chose difficile quand on a décidé qu'on était en sécurité pour la dire.
Il avait répondu par Honorine. Ça lui avait échappé, presque, après le silence. Un échange de poids. Pas une thérapie, pas une confession, juste deux personnes qui montrent leur zone abîmée à l'autre pour voir ce qui se passe.
Ce qui s'était passé, c'est qu'elle avait posé la main sur son bras. Et qu'il avait senti quelque chose se déposer en lui, très légèrement, comme de la poussière qui arrête de voler.
Il rince la casserole. La pose sur l'égouttoir.
Il pense qu'il ne sait pas encore ce que c'est, ce qui se passe entre eux. Il sait ce que ce n'est pas. Ce n'est pas une aventure de voisinage qui a dérapé. Ce n'est pas non plus ce qu'il avait eu avec les femmes d'avant, des relations propres, affectueuses, qui s'étiolaient doucement faute de friction suffisante. Avec Marion il y a de la friction, pas de la violence, de la friction, le contact réel entre deux surfaces qui ne cherchent pas à se lisser l'une l'autre.
Il ne sait pas si c'est suffisant pour autre chose que ça.
Il essuie ses mains. Va chercher son carnet.
Marion passe son dimanche matin à ne rien faire, ce qui lui coûte encore un effort conscient. Elle a passé dix ans à remplir les dimanches de Renaud, les marchés, les déjeuners chez des amis communs, les après-midis à visiter des expositions qu'elle n'avait pas choisies. La liberté des dimanches vides lui avait semblé luxueuse dans l'abstrait. Dans le concret, elle doit encore apprendre à la tenir sans chercher à la meubler.
Elle reste au lit jusqu'à neuf heures, ce qui constitue pour elle un record. Elle lit, un roman qu'elle avait commencé trois ans plus tôt et abandonné parce que Renaud trouvait qu'elle lisait trop la nuit. Elle en était à la page quatre-vingt-sept. Elle retrouve le fil immédiatement, comme si elle n'avait rien perdu, comme si trois ans de parenthèse n'avaient pas eu lieu.
Elle pense à Antoine en lisant, de façon discontinue, la pensée qui revient entre deux paragraphes. À ce qu'il avait dit d'Honorine dans le noir. Le prénom dit d'une façon qui montrait qu'il avait attendu de pouvoir le dire à quelqu'un, pas le confesser, juste le poser quelque part hors de sa tête.
Elle pense aussi à sa propre réponse, la main sur son bras. À la façon dont ce geste lui avait semblé juste sans qu'elle l'ait réfléchi. Elle n'est pas habituée à agir sans réfléchir et que ça soit juste. Dans son souvenir, les fois où elle avait agi sans réfléchir c'était Marc Lasserre, c'était des choses qui laissaient un résidu.
Là, rien. Juste la sensation d'avoir fait le bon geste au bon moment.
Elle pose le livre. Regarde le plafond. La fissure qui court du coin nord jusqu'au milieu de la pièce. Elle l'aime toujours, cette fissure.
Elle se demande ce que ça veut dire, que le bon geste lui soit venu naturellement avec cet homme-là.
Elle décide de ne pas répondre à la question pour l'instant. Elle reprend son livre.
Vers seize heures, il frappe à sa porte.
Il tient une bouteille de vin blanc, un muscadet, et a l'air légèrement incertain de sa propre initiative, ce qui est rare chez lui et qu'elle remarque immédiatement.
« Je me suis dit qu'on pourrait boire ce verre qu'on s'était promis. »
Elle sourit. Ce verre promis le premier jour du déménagement, il y a deux mois. Elle s'écarte pour le laisser entrer.
Ils s'installent sur le petit balcon de Marion, deux chaises en osier et la table en fer forgé. Le soleil de fin d'après-midi est encore chaud malgré octobre, il allonge les ombres sur les toits en face et teint les façades d'un ocre doux. Antoine ouvre la bouteille. Ils boivent. La conversation s'installe facilement, sans effort, ce qui est encore nouveau pour tous les deux, cette facilité.
Il lui parle d'un patient qu'il suit depuis six mois, un musicien, guitariste de jazz, qui avait une tendinite chronique à l'épaule droite et qui rejoue maintenant. Il le dit avec une satisfaction sobre, sans en faire trop. Elle lui parle du projet suivant, un appartement à Montmartre, vieux propriétaire qui veut rénover pour sa fille, budget serré, espaces contraints. Elle aime les espaces contraints, dit-elle, ils obligent à des solutions qu'on n'aurait pas trouvées autrement.
« C'est une façon de voir les problèmes », dit Antoine.
« Ou les gens. »
Il la regarde. Elle soutient son regard, boit une gorgée.
Ils parlent encore, du quartier, d'un restaurant qu'elle a repéré rue des Abbesses qu'il connaît aussi. D'une librairie. Il lui demande ce qu'elle lit en ce moment, elle lui dit le roman repris ce matin, lui en résume le propos en deux phrases. Il écoute avec cette même qualité d'attention qu'il a avec ses patients, les yeux sur elle, vraiment là.
Le soleil décline sur les toits. Les fenêtres d'en face commencent à s'allumer une à une, des silhouettes qui se découpent derrière les rideaux, des vies ordinaires qui rentrent, se déshabillent, préparent le dîner dans l'illusion de leur intimité.
Marion les regarde. Elle sent la chaleur du vin dans sa poitrine, l'air tiède sur ses bras nus, la présence d'Antoine à côté d'elle.
« Je veux te chevaucher ici », dit-elle.
Elle dit ça d'une voix ferme, posée, comme elle dirait je veux qu'on abatte cette cloison à un client. Antoine tourne la tête vers elle. Son regard descend brièvement sur sa robe légère, remonte. Sa respiration change.
« Alors faisons-le. »
Elle se lève avec grâce. La robe, couleur d'ivoire, ondule autour de ses cuisses dans la brise légère du soir. Elle se place devant lui, Antoine qui reste assis, les bras le long du corps, jambes légèrement écartées. Spectateur et acteur à la fois.
Marion relève sa robe lentement. Ses genoux d'abord. Puis ses cuisses, la peau claire dans la lumière dorée du couchant. Puis son sexe, lisse et déjà humide, qu'elle expose quelques secondes dans l'air du soir. Elle reste ainsi, debout, offerte aux regards potentiels des fenêtres d'en face, et l'exposition elle-même devient une source de chaleur, une façon de s'appartenir en se montrant, ce paradoxe qu'elle n'aurait pas compris avant lui.
Elle s'agenouille devant Antoine. Défait son jean avec des gestes mesurés, libère son sexe tendu. Le prend doucement dans sa paume, sent sa chaleur, la pulsation du sang. Se positionne au-dessus de lui, lui tournant le dos, face aux immeubles.
Elle s'empale sur lui d'une lenteur calculée. Centimètre par centimètre, son sexe qui la remplit, qui l'étire, la chaleur qui irradie dans son ventre. Un soupir profond lui échappe. Antoine pose les mains sur sa taille, sent ses muscles se contracter autour de lui.
Marion commence à bouger. Hanches qui ondulent dans un rythme lent et délibéré. Elle contrôle chaque mouvement, chaque angle. Dans l'immeuble d'en face, un homme s'arrête devant une fenêtre du quatrième, une tasse à la main. Il regarde dans leur direction. S'immobilise.
Marion le voit. Elle ne détourne pas les yeux. Elle accélère légèrement ses mouvements, ses hanches qui s'affirment, ses seins qui se devinent sous le tissu de la robe. L'homme en face ne bouge plus. Figé. Témoin involontaire devenu peut-être autre chose.
L'excitation de Marion monte d'un cran, cette fierté étrange et presque animale d'exhiber son plaisir comme une proclamation. Elle aime être vue. Elle ne l'avait pas su avant. Pas de cette façon, pas choisie, pas depuis son propre désir. Antoine remonte sa robe jusqu'à la taille, expose complètement ses fesses, son dos cambré, la jonction de leurs corps. Elle se penche en avant, mains sur les cuisses d'Antoine, cambrage plus prononcé, corps tout entier offert à la lumière du soir et aux regards de qui voudra bien regarder.
L'orgasme monte en elle comme une marée. Elle fixe l'homme à la fenêtre d'en face. Leurs yeux ne se quittent pas, malgré la distance, malgré l'asymétrie de la situation. Elle jouit en le regardant, des contractions qui compriment le sexe d'Antoine, un cri qu'elle laisse partir dans l'air du soir sans chercher à l'étouffer. Elle veut que l'inconnu sache. Elle veut que le quartier sache. Quelque chose en elle qui se proclame, enfin, sans demander la permission à personne.
Antoine la fait basculer sans se retirer. Elle se retrouve face à lui, les jambes enroulées autour de sa taille, la pénétration renouvelée sous un angle plus profond encore. Leurs visages proches maintenant, les respirations mêlées. Il la prend avec une énergie nouvelle, des coups de reins rapides et appuyés. Marion s'agrippe à ses épaules, les ongles qui s'enfoncent dans sa peau, et elle rit, un rire libéré qui lui échappe entre deux halètements, parce que c'est absurde et beau et qu'elle est nue sur son balcon à cinq heures du soir en octobre.
D'autres fenêtres s'allument en face. D'autres silhouettes qui s'arrêtent.
Antoine plonge son visage dans son cou, sa bouche sur sa peau, une morsure légère qui déclenche une nouvelle vague. Il jouit dans un grondement contre son épaule, les jets chauds qui se déversent en elle, et elle sent cette pulsation qu'elle reconnaît maintenant comme une chose familière, presque tendre.
Ils restent soudés un moment, les corps collés par la transpiration, le souffle qui revient. Les fenêtres d'en face s'éteignent progressivement, la vie ordinaire qui reprend. Marion lève la tête, cherche l'homme du quatrième. Il est toujours là, immobile. Elle lui adresse un sourire bref, presque affectueux.
Elle se love contre Antoine. Sa peau sombre sous sa joue, le pouls qui ralentit dans son cou.
« Tu savais que tu aimais ça ? » dit-il doucement.
Elle réfléchit honnêtement.
« Non. »
« Moi non plus. »
Ils restent sur le balcon jusqu'à ce que le froid d'octobre les fasse rentrer, les doigts entrelacés dans la pénombre, le vin fini et les toits de Paris qui noircissent sous les premières étoiles.
C'est la première fois qu'ils restent ensemble simplement, sans que l'un reparte chez lui. Ils mangent debout dans la cuisine de Marion, des choses trouvées dans son frigo, du fromage, du pain, des olives. Ils parlent encore, moins, confortablement. Vers vingt-deux heures il rentre chez lui, et avant de fermer sa porte il se retourne une seconde.
Elle est appuyée dans son encadrement de porte.
Ils se regardent sur le palier, leurs deux mètres de distance. Quelque chose dans ce regard-là est différent de tous les autres regards sur ce palier. Plus tranquille. Moins chargé de désir non résolu, ou chargé autrement, d'un désir qui sait maintenant qu'il sera entendu.
« Bonne nuit », dit-il.
« Bonne nuit. »
Les deux portes se ferment, l'une après l'autre. Mais le couloir entre eux a changé de nature ce soir, subtilement, définitivement. Il ressemble moins à une frontière et davantage à un espace partagé.
Chapitre VII : Attache-moi
Le mardi matin, Antoine reçoit un mail de Béatrice.
Il ne l'a pas vue depuis sept ans. Ils s'écrivent deux ou trois fois par an, des nouvelles brèves, quelques lignes sur ce que chacun fait. Béatrice est toujours au Kivu, elle a changé d'ONG deux fois, elle travaille maintenant avec une structure belge sur la réhabilitation des enfants soldats démobilisés. Son mail est plus long que d'habitude. Elle lui dit qu'elle rentre en France pour trois semaines en novembre, qu'elle aimerait le voir si c'est possible, qu'elle a des choses à lui raconter et une question à lui poser.
Il lit ça deux fois. Pose son téléphone sur le bureau du cabinet. Regarde la carte sur le mur.
Il y a des périodes où Goma s'éloigne dans sa tête, descend sous la surface des journées ordinaires, et des périodes où ça remonte sans prévenir. Le mail de Béatrice fait remonter. Pas des images précises, plutôt une qualité d'air, quelque chose dans la gorge. L'odeur de la latérite mouillée après la pluie. Le bruit particulier d'un camp le matin, les voix, les feux, les enfants. Il avait aimé certaines choses là-bas d'une façon qu'il n'avait pas su aimer ici, avec cette intensité que donne la conscience permanente que tout peut s'arrêter.
Il répond à Béatrice en deux phrases. Oui, avec plaisir. Propose un jeudi soir.
Son premier patient arrive à neuf heures. Une femme de cinquante ans, épaule opérée, rééducation en cours depuis six semaines. Elle s'allonge sur la table en disant que ça va mieux, il pose les mains sur son épaule et sent immédiatement que ça va mieux, les muscles moins défensifs, l'amplitude légèrement augmentée depuis la semaine dernière. Il travaille en silence, et pendant qu'il travaille il pense à Béatrice, à ce qu'elle va lui demander, à la question qu'il ne veut pas encore formuler dans sa tête.
Après la séance il reste debout devant la carte. Les croix noires près de la frontière. Il y en a une, à l'est de Goma, qui est un camp où il avait travaillé six mois. Il ne peut plus se souvenir du nom de tous les enfants qu'il avait vus là-bas. Il se souvient de certains visages. Il se souvient d'Honorine.
Il décale son déjeuner, sort marcher vingt minutes dans le quartier. L'air est froid, les platanes perdent leurs dernières feuilles sur le trottoir. Il marche sans but précis, les mains dans les poches, et il pense que la vie qu'il a construite ici est une bonne vie, ordonnée, utile, avec des patients qui avancent et un appartement qui lui ressemble et maintenant Marion de l'autre côté du mur. Une bonne vie. Et que la bonne vie n'efface pas les autres.
Il rentre. Mange debout dans sa cuisine. Reprend ses patients de l'après-midi.
Marion finit sa journée vers dix-huit heures. Elle range ses affaires dans le coworking, son ordinateur, ses crayons, les calques du projet Montmartre qu'elle a presque terminé. Le vieux propriétaire avait appelé dans la matinée pour dire que sa fille était enchantée des premières esquisses. Marion avait raccroché avec cette satisfaction propre du travail bien fait, la même qu'elle avait eue à Batignolles, et elle s'était rendu compte qu'elle retrouvait quelque chose qu'elle avait cru perdre dans les dix ans du grand cabinet, ce plaisir simple d'une décision juste dans un espace contraint.
Dans le métro, debout, une main à la barre, elle pense à Antoine.
Elle pense à lui de plus en plus souvent dans les interstices de la journée, entre deux réunions, dans l'escalier du coworking, maintenant dans le métro. Pas uniquement de façon érotique, même si ça arrive aussi, la mémoire soudaine de ses mains ou de sa voix grave dans l'obscurité. Plutôt une présence de fond, comme on pense à quelqu'un qui compte.
Elle pense au mail qu'il avait mentionné ce matin en partant, juste un mot dans l'escalier, Béatrice m'a écrit. Il avait l'air d'un homme qui tient quelque chose de chaud et de difficile en même temps. Elle avait hoché la tête, il était descendu vers son cabinet.
Elle pense à la carte sur son mur. Aux croix noires. À la façon dont il lui avait dit beaucoup de choses quand elle avait dit il s'est passé quelque chose là-bas, et à la façon dont beaucoup de choses ne répondait pas vraiment à la question.
Elle a une question précise qu'elle n'a pas encore posée. Elle pense qu'il est temps de la poser.
Elle sort du métro, remonte la rue, monte l'escalier. Frappe à sa porte avec le sac en toile qui pend contre sa hanche, plus lourd qu'à l'ordinaire.
Il ouvre. Il a les yeux d'une journée compliquée, pas triste, juste chargé, ce mot qu'il avait utilisé dans le couloir le premier mois et qui lui allait encore.
« Entre. »
Elle entre. Pose le sac sur le canapé, reste debout. Le regarde.
« Qu'est-ce qui s'est passé à Goma. »
Ce n'est pas une question. Il le sait.
Il va chercher deux verres, ouvre le vin qui était déjà entamé sur le plan de travail. Lui tend un verre. S'assoit sur le canapé, les coudes sur les genoux. Elle reste debout, appuyée contre le mur en face, et attend.
« Tu veux la version courte ou la version vraie. »
« La version vraie. »
Un long silence. Il tourne son verre entre ses mains.
« Il y avait des enfants démobilisés dans le camp où je travaillais. Des gamins qui avaient été recrutés de force, certains à huit ans, neuf ans. Ils avaient passé des années dans des groupes armés. Ils avaient vu et fait des choses. »
Il s'arrête. Boit une gorgée.
« Mon travail c'était leurs corps. Les blessures physiques, les séquelles motrices. Mais les corps de ces gosses portaient autre chose, une mémoire dans les muscles, dans la façon de réagir au toucher. Certains se raidissaient entièrement quand on posait les mains sur eux. Réflexe de survie. Ils associaient le contact physique à la douleur ou à pire. »
Marion ne dit rien. Elle écoute de la même façon qu'il écoute ses patients, entièrement là.
« J'en avais un, douze ans, il s'appelait Samuel. Il venait deux fois par semaine. Les trois premières séances, je n'ai pas pu le toucher. Pas parce qu'il refusait verbalement, il ne disait rien, il se laissait faire. Mais son corps se fermait dès que je m'approchais. Alors j'ai juste posé les mains. Sans bouger. Dix minutes. Vingt minutes. Juste là. »
Il pose son verre sur la table basse.
« La quatrième séance, il s'est endormi pendant que je travaillais. C'était la première fois depuis des années qu'un contact physique ne lui faisait pas peur. »
Sa voix est plate, factuelle, la même voix qu'il avait pour parler d'Honorine. Marion sent quelque chose se serrer dans sa poitrine.
« Ce gamin m'a appris ce que mes mains pouvaient faire que je ne savais pas encore. Pas réparer. Convaincre. Convaincre un corps qu'il peut faire confiance à nouveau. »
Il se tait. Regarde le sol.
« Et quand je suis rentré à Paris j'ai essayé de garder ça, cette façon de travailler. Mais je n'ai pas gardé le reste. J'ai fermé Samuel dans un tiroir avec Honorine et les autres. Parce que rester ouvert à tout ça ici, dans une vie ordinaire, ça coûte quelque chose que je ne savais pas payer. »
Marion pose son verre. S'approche. S'assoit à côté de lui sur le canapé, pas loin.
« Et maintenant ? »
Il lève les yeux vers elle.
« Maintenant j'ai l'impression que le tiroir est moins lourd. »
Elle le regarde. Elle pense à sa propre zone opaque, à Marc Lasserre, à la façon dont elle avait mis des années à comprendre que cette nuit-là ne la définissait pas entièrement. Elle pense que les tiroirs lourds ne s'allègent pas seuls, ils s'allègent quand quelqu'un s'assoit à côté et ne part pas.
Elle pose la main sur son bras. Le même geste que la nuit d'Honorine.
Il regarde sa main sur son bras.
« Tu as apporté quelque chose dans ce sac », dit-il.
« Oui. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
Elle se lève. Va chercher le sac, l'ouvre sur la table basse devant lui. Des bandes élastiques thérapeutiques. Bleues, vertes, rouges, différentes résistances. Il les reconnaît immédiatement, il les utilise quotidiennement dans son cabinet.
« Je veux que tu m'attaches sur ta table. »
La phrase tombe entre eux dans le silence de l'appartement. Il la regarde longuement. Dans ses yeux elle ne lit pas de surprise, quelque chose de plus attentif, la même qualité d'attention qu'il porte à un corps qui lui dit quelque chose.
« Tu es sûre. »
« Complètement. »
Il se lève. Ils passent dans le cabinet.
La pièce est dans la pénombre, le jour a baissé pendant qu'ils parlaient. Antoine allume la lampe du bureau, pas le plafonnier. La lumière est douce, restreinte.
Marion commence à se déshabiller. Lentement, sans théâtre. Son chemisier. Son jean. Son soutien-gorge. Sa culotte. Elle est nue dans la lumière du bureau, debout au bord de la table.
Antoine ne prend pas les sangles de la table. Il prend les bandes élastiques dans le sac que Marion a apporté, les étale sur la surface de travail, les trie par couleur et par résistance avec des gestes méthodiques. Elle le regarde faire. Il y a dans ce tri quelque chose de délibéré, de presque cérémoniel, qui ralentit le temps dans la pièce.
« Donne-moi tes poignets. »
Elle tend les bras devant elle. Il prend la bande rouge, la plus résistante, et commence à l'enrouler autour de ses poignets joints, non pas par les attacher ensemble brutalement mais en construisant quelque chose, spire après spire, un nœud plat entre les deux poignets, puis un passage de bande entre eux qui les sépare légèrement et répartit la pression. Il travaille lentement, avec la même précision que sur un bandage fonctionnel, mais ce qu'il construit n'a rien de fonctionnel, c'est une architecture, un objet fait de contrainte et d'intention.
Marion sent le tissu élastique se multiplier sur ses poignets, s'épaissir, tenir. Elle essaie d'écarter les mains. Impossible.
Il prend une bande verte. La passe dans la liaison entre ses poignets, remonte le long de son avant-bras gauche, fait un tour d'épaule, redescend en diagonale sur sa poitrine, passe sous son sein gauche, remonte en croix sur sa clavicule droite. Les spires encadrent ses seins sans les comprimer, les mettent en valeur dans la lumière, la bande verte sur sa peau claire.
Marion regarde ce qui se construit sur son propre corps. Elle ne reconnaît plus tout à fait sa poitrine, encadrée, soulignée, offerte autrement. Quelque chose d'étrange et de beau dans cette transformation, son corps devenu le matériau d'une forme qu'il construit.
Il prend une bande bleue. Genoux joints, il commence aux chevilles, même technique, spires régulières qui montent vers ses genoux en laissant une légère pression sur chaque segment. Puis il l'invite à s'asseoir sur la table, plie ses jambes en tailleur, et continue la bande bleue en remontant autour de ses cuisses repliées contre ses mollets. Ses jambes sont maintenant fixes dans cette position, genoux écartés, sexe offert, incapable de se lever ou de se fermer.
Il reste debout devant elle une seconde et la regarde.
Elle est assise sur la table, les poignets liés devant elle, la bande verte qui dessine sur sa poitrine une géographie nouvelle, les jambes fixées en tailleur. Elle ne peut ni bouger les bras au-delà de quelques centimètres ni changer la position de ses jambes. Elle est à la fois contrainte et précisément exposée, chaque partie de son corps étant accessible et visible.
« Tu peux toujours parler », dit-il.
« Je sais. »
Il s'approche. Pose les mains sur ses épaules, les fait descendre lentement le long de ses bras liés, ses doigts qui suivent le passage des bandes sur sa peau. Puis ses mains remontent, caressent ses seins dans leur cadre vert, ses pouces sur ses mamelons. Marion retient son souffle. Elle essaie de porter les mains vers lui, le tissu résiste, ses poignets ne bougent pas de plus de quelques centimètres. Cette impossibilité de toucher en retour crée une frustration qui s'ajoute au désir sans l'éteindre.
Ses lèvres se posent sur son cou. Descendent vers sa clavicule, longent la bande verte jusqu'à son sein gauche, tournent autour du mamelon sans le prendre. Marion gémit. Il prend le temps, sa bouche qui trace des cercles de plus en plus proches sans jamais atteindre le centre. Quand il prend enfin le mamelon entre ses lèvres et aspire, elle pousse un son qui n'est plus discret du tout.
Il descend. Sa bouche sur son ventre, sur ses hanches, sur l'intérieur de ses cuisses fixées en tailleur. Il lèche la peau à l'intérieur du genou gauche, remonte vers son sexe sans l'atteindre, repart vers le droit. Elle ne peut pas fermer les jambes, ne peut pas guider sa tête avec les mains, elle peut juste rester là dans cet écartèlement choisi et attendre.
Quand sa bouche se pose enfin sur son sexe elle a déjà attendu assez longtemps pour que le contact soit une détonation. Sa langue large et lente sur son clitoris, puis plus rapide, puis qui aspire. Marion bascule en arrière, ses poignets liés qui remontent instinctivement vers sa bouche, les bandes qui retiennent. Elle ne peut s'appuyer sur rien sauf ses propres cuisses fixées sous elle. Elle tient cette position par la seule force du désir et de l'équilibre.
L'orgasme vient vite, brutal, un cri qu'elle ne retient pas.
Antoine se relève. Elle le regarde, les yeux encore flous, et elle voit qu'il n'a pas encore défait son pantalon. Il va vers l'étagère. Revient avec le vibromasseur mauve qu'elle avait laissé là un soir, elle ne se souvient plus quand.
Il l'allume. Le bourdonnement sourd et régulier dans la pièce silencieuse.
Il s'assoit sur le tabouret roulant, à hauteur d'elle, face à elle. Pose le vibromasseur contre son clitoris encore hypersensible.
Marion sursaute. Trop direct, trop fort, après l'orgasme qui vient de passer. Elle essaie instinctivement d'écarter le vibromasseur avec ses poignets liés, n'y arrive pas, essaie de fermer les jambes, la bande bleue la maintient ouverte. Antoine ne bouge pas. Il tient l'appareil exactement là où il est, à cette intensité précise, et la regarde.
Elle gémit. Le plaisir et l'hypersensibilité sont indémêlables, une confusion de sensations qui monte vers quelque chose qu'elle ne peut pas contrôler. Ses bras liés qui se tendent vers lui.
« Défais-moi les mains. »
« Non. »
Il change légèrement l'angle du vibromasseur. La sensation se déplace d'un millimètre et devient différente, plus directe encore, et Marion crie. Il y a dans son regard cette détermination tranquilleI, la conscience de ce qu'il fait, la certitude que ce n'est pas de la cruauté.
Elle pleure sans décider de pleurer, les larmes qui viennent d'elles-mêmes, et au milieu des larmes le plaisir monte en vague longue, lente, inexorable. Elle ne peut rien faire pour le retarder ni pour l'accélérer. Elle ne peut que le recevoir.
Le second orgasme, quand il arrive, est d'une profondeur différente du premier. Moins violent, plus total, une chose qui part du centre et se déploie dans tout le corps jusqu'aux doigts, jusqu'à la nuque. Elle reste dedans longtemps, les contractions qui diminuent par degrés, le souffle qui revient.
Antoine pose le vibromasseur. Se lève. Reste debout devant elle.
Elle le regarde. Ses poignets liés, ses jambes fixées en tailleur, nue dans les bandes vertes et bleues et rouges, et elle pense qu'elle veut le prendre dans sa bouche. Ce désir-là n'est pas subi, pas une obligation, il est simplement là, propre et direct.
« Viens là », dit-elle.
Il comprend. S'approche, défait son pantalon, son caleçon. Son sexe est tendu, sombre et épais, une goutte au sommet. Il se place devant elle, à hauteur de sa bouche.
Elle ne peut pas le saisir avec les mains, elles sont liées trop bas. Alors elle se penche vers lui, prend le gland entre ses lèvres, laisse sa langue tourner autour. Elle ne peut utiliser que sa bouche, sa langue, sa gorge, sans le secours de ses mains pour maintenir, pour cadencer. Cette contrainte la force à une précision différente, à travailler autrement, à sentir autrement. Sa langue sous le frein, ses lèvres qui glissent sur toute la longueur, la profondeur de gorge quand elle plonge et tient, la façon dont son souffle passe par le nez dans ces secondes.
Antoine a une main dans ses cheveux, pas pour guider, pour se tenir, et elle sent dans ses doigts la tension qui monte. Elle accélère, ses lèvres qui pompent, sa langue qui ne lâche pas. Il grogne, le son qui vient du fond de sa gorge, et elle sent la première contraction contre ses lèvres avant qu'il éjacule, les jets chauds et successifs qui emplissent sa bouche. Elle avale en maintenant le mouvement jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il pose la main sur son épaule pour lui dire stop.
Il reste debout devant elle quelques secondes, la respiration qui revient. Puis il s'agenouille, commence à défaire les bandes. La bande bleue d'abord, ses jambes qui se déplient lentement, les muscles engourdis. Puis la bande verte, spire après spire, ses seins qui se libèrent. Puis la bande rouge aux poignets. Il masse chaque zone libérée, vérifie la circulation, fait tourner ses poignets dans ses paumes.
Elle reste assise sur la table, les bras le long du corps, les jambes pendantes. Elle regarde ses propres poignets, les traces légères laissées par les bandes, des lignes roses en spirale qui s'effacent déjà.
Il s'assoit à côté d'elle. Sa main dans ses cheveux.
Elle ne dit rien pendant un moment. Puis :
« Samuel est sur la photo ? »
Il la regarde.
« Deuxième rang, tout à gauche. »
Elle tourne la tête vers la photo dans son cadre en plastique noir. L'étagère dans la pénombre. Elle ne distingue pas les visages depuis la table mais elle sait maintenant qu'il est là.
« Alors il faut que tu lui écrives. À Bukavu. Dis-leur que tu viens. »
Il ne répond pas tout de suite. Sa main dans ses cheveux.
« Oui », dit-il.
Chapitre VIII : Soumission
Antoine rencontre Béatrice un jeudi soir, dans un café du onzième. Il n'en avait pas parlé à Marion.
Pas par secret, plutôt parce qu'il ne savait pas encore ce que ce serait, revoir Béatrice après sept ans, et qu'il préférait traverser ça seul avant d'en dire quoi que ce soit à quelqu'un.
Béatrice a vieilli, bien vieilli, les cheveux coupés courts maintenant, entièrement blancs, une façon de s'asseoir qui dit qu'elle a passé des années sur des chaises qui ne convenaient pas. Elle commande un verre de rouge, le boit lentement, et pendant une heure elle lui parle de ce qui s'est passé au Kivu depuis son départ. Pas un rapport, pas un bilan, juste ce qu'elle a vu, ce qu'elle a fait, ce qu'elle n'a pas pu faire. Elle lui parle d'un programme de suivi psychologique pour les anciens enfants soldats qu'ils ont réussi à financer, d'un centre de Goma qui a brûlé, de gosses qu'il avait connus et qui sont devenus des adultes, certains bien, d'autres moins.
Elle ne lui parle pas d'Honorine. Il ne lui en parle pas non plus.
La question qu'elle voulait lui poser arrive vers la fin du deuxième verre.
« Est-ce que tu aurais envie de revenir donner une formation ? Trois jours, à Bukavu. On a des kiné locaux qui ont besoin de techniques spécifiques pour la rééducation post-traumatique. »
Antoine regarde son verre.
« Juste une formation. Tu ne resterais pas. »
Il sait ce qu'elle fait, Béatrice. Elle lui propose une porte étroite, pas l'immersion totale qu'il ne pourrait pas accepter, juste une ouverture suffisante pour ne pas rester complètement fermé. Elle a toujours su construire les propositions de cette façon, depuis l'époque où elle recrutait des volontaires réticents.
« Je vais y réfléchir », dit-il.
Elle hoche la tête. Elle sait que c'est oui, et elle sait qu'il sait que c'est oui. Il n'est pas encore prêt à le dire.
Il rentre à pied. Paris sous la pluie fine d'octobre, les pavés qui brillent, les feux qui se reflètent dans les flaques. Il marche pendant quarante minutes sans penser à rien de précis, juste la pluie sur son visage et les bruits de la ville, et quelque chose qui se déplace en lui très lentement, comme un meuble qu'on pousse sur un plancher, avec effort et avec bruit.
Il monte l'escalier. La lumière sous la porte de Marion est allumée.
Il frappe.
Elle ouvre en pyjama, un verre de tisane à la main, les cheveux détachés. Elle lit sur son visage quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer, une sorte d'exposition, comme s'il avait laissé dehors une couche de lui-même.
« Entre. »
Il entre. S'assoit sur son canapé, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Elle s'assoit à côté de lui, pas trop près, et attend. Elle a appris ça avec lui, attendre sans remplir le silence.
« J'ai vu Béatrice ce soir. »
Il lui parle de la rencontre, simplement, le café, la conversation, la proposition de formation. Il dit ça sans en faire un drame, juste les faits. Puis il s'arrête.
« Et tu vas y aller ? » dit Marion.
« Je crois. »
Un silence.
« Ça te fait peur ? »
Il réfléchit. Honnêtement, comme il fait toutes choses.
« Non. Ça me fait quelque chose d'autre. Comme rouvrir un tiroir qu'on avait décidé de ne plus ouvrir. »
Elle pose sa tisane sur la table basse. Tourne légèrement le corps vers lui.
« Pourquoi tu l'avais fermé, ce tiroir ? »
Il regarde ses mains.
« Parce que rester ouvert à tout ça en permanence, la souffrance des gens là-bas, ça empêche de vivre ici. À un moment j'ai choisi ici. »
« Et tu penses que rouvrir trois jours ne va pas tout faire déborder. »
« Je pense que je suis différent qu'à vingt-huit ans. »
Marion reste silencieuse un moment. Elle pense à ce qu'il vient de dire, rester ouvert à tout ça ça empêche de vivre ici. Elle pense à elle-même à vingt-deux ans, à la façon dont elle avait choisi au contraire de fermer quelque chose, d'épouser une vie propre et cadrée pour ne plus avoir à regarder sa propre zone d'ombre. Deux stratégies inverses, le même mouvement de protection.
« Je crois que tu as raison d'y aller », dit-elle.
Il lève les yeux vers elle.
« Pas parce que c'est courageux ou utile, même si c'est les deux. Parce que les choses qu'on ferme ne disparaissent pas. Elles attendent. »
Il la regarde. Elle soutient son regard.
« Tu parles de toi aussi. »
« Oui. »
Un silence différent des autres, plus dense, plus habité. Dehors la pluie a repris, on l'entend sur les carreaux du vasistas dans le couloir.
Antoine pose sa main sur sa nuque. Un geste simple, la paume chaude contre sa peau. Elle ferme les yeux une seconde.
« Je veux être aux commandes ce soir », dit-elle doucement.
Elle dit ça d'une façon qui n'est pas une revendication. Plutôt une déclaration d'état, comme on dirait j'ai froid ou j'ai faim. Antoine la regarde encore.
« D'accord. »
Elle s'est préparée sans y penser, ou en y pensant depuis plusieurs jours sans se l'avouer. Les bougies sont allumées dans sa chambre, trois sur la commode, une lumière tremblante qui rend les ombres vivantes. La bouteille de vin sur la table de nuit. Elle porte la nuisette de soie noire qu'elle avait achetée avant de savoir pourquoi, les talons qui la grandissent de huit centimètres, les cheveux sur les épaules.
Antoine entre dans la chambre et s'arrête sur le seuil une seconde. Elle voit dans ses yeux qu'il comprend de quoi il s'agit ce soir. Pas une surprise, une reconnaissance.
« Déshabille-toi. »
Sa voix est posée. Ferme sans être dure. Antoine retire son t-shirt, dévoile son torse, la peau sombre dans la lumière des bougies, les muscles du travail quotidien, les épaules larges. Il défait sa ceinture, fait glisser son jean, le caleçon. Reste nu devant elle, son sexe qui commence à durcir sous son regard.
Marion se déplace autour de lui lentement. Les talons qui claquent sur le parquet. Elle le regarde sous tous les angles, les épaules, le dos, les fesses, les cuisses. Lui ne bouge pas. Il tient cette immobilité avec une aisance qui la surprend un peu, comme s'il avait attendu ça sans le savoir.
« À genoux. »
Il descend lentement, pose les genoux sur le bois. Mains le long du corps. Tête légèrement inclinée. Il est grand même à genoux, ses épaules à hauteur de sa taille à elle.
Marion sent une décharge traverser sa poitrine. Pas de la cruauté, pas du tout. Quelque chose de plus complexe, la conscience d'avoir entre les mains la confiance de quelqu'un, et de vouloir en être digne. Elle pense à ce qu'il lui a dit tout à l'heure, les choses qu'on ferme ne disparaissent pas. Elle pense que la domination, ce soir, n'est pas une façon d'effacer sa propre zone d'ombre. C'est une façon de l'habiter différemment. De prendre, en pleine lumière, ce qu'elle avait pris dans l'obscurité à vingt-deux ans.
Elle s'installe sur le canapé. Croise les jambes. Le tissu de la nuisette remonte sur ses cuisses.
« Rampe jusqu'à moi. »
Il y a une hésitation. Brève, une seconde. Elle la voit et ne dit rien. Puis quelque chose cède dans sa posture, une décision prise quelque part, et il se penche, pose les paumes sur le parquet. Avance vers elle lentement, les muscles qui jouent sous la peau de son dos, la façon dont il porte même ça avec une dignité qui ne cherche pas à se défendre.
Il arrive devant elle. Relève la tête. Attend.
Marion écarte les cuisses. Fait glisser la nuisette sur le côté, expose son sexe nu. Sa peau claire dans la lumière des bougies, déjà brillante d'humidité.
« Lèche-moi. Sans te servir de tes mains. »
Il approche son visage. Son souffle chaud sur elle avant le contact. Il écarte le tissu avec ses lèvres, trouve son sexe, et sa langue se pose sur elle, large et chaude, un premier mouvement long et lent qui lui arrache un soupir. Il travaille avec précision, sa langue qui explore chaque pli, qui revient sur son clitoris, qui aspire légèrement. Les mains dans son dos, parfaitement immobiles. Soumission totale à la contrainte qu'elle a posée.
Marion glisse les doigts dans ses cheveux courts. Les resserre. Guide sa bouche exactement là où elle veut, plus haut, plus insistant sur ce point précis. Il obéit à chaque pression de sa main sans résister, sans prendre d'initiative. Elle sent en lui une concentration qui ressemble à celle de ses séances de kiné, la même qualité d'attention portée sur un autre corps que le sien, la même façon d'être entièrement là.
Elle jouit assez vite, une première vague qui la secoue sur le canapé, ses cuisses qui se referment de part et d'autre de sa tête. Elle le repousse doucement avant qu'il continue. Se lève.
Il est toujours à genoux. Son sexe est tendu, douloureusement dur, une goutte au sommet. Elle tourne autour de lui sans le toucher. Le regarde palpiter.
« Tu as envie que je te touche ? »
« Oui. »
Sa voix est plus grave que d'habitude.
« Dis-le proprement. »
Un temps.
« S'il te plaît. J'ai besoin de toi. »
Marion savoure ça. Pas avec cruauté, avec une conscience aiguë de ce qui se passe, deux personnes qui ont chacune une zone d'ombre et qui ont décidé, ce soir, de ne pas la cacher. Elle de prendre. Lui de donner tout.
« Allonge-toi sur le dos. »
Il s'allonge sur le tapis, les bras le long du corps, son sexe dressé vers le plafond. Elle reste debout au-dessus de lui, le contemple. La peau sombre sur le parquet clair. Elle pense qu'il est beau d'une façon qui n'a rien d'anodin, pas seulement le corps, la façon dont il tient sa vulnérabilité, sans la fuir ni la surjouer.
Elle s'accroupit au-dessus de son visage. Ses cuisses de part et d'autre de sa tête. S'abaisse lentement sur sa bouche.
Sa langue trouve immédiatement son clitoris. Elle ondule, se frotte contre lui, utilise sa bouche pour son propre plaisir sans s'en excuser. Elle s'assoit davantage, le sent qui lutte légèrement pour respirer et qui ne s'arrête pas pour autant. Ce don total de son souffle, de son confort, déclenche en elle quelque chose de vertigineux, une jouissance qui n'est pas que physique.
Le second orgasme est plus violent que le premier. Elle crie, les cuisses qui compriment sa tête, les mains qui s'appuient sur le parquet pour garder l'équilibre. Son sexe qui pulse contre sa bouche.
Elle se relève. Regarde Antoine allongé sous elle, le visage luisant, sa poitrine qui se soulève. Elle descend le long de son corps, ses mains sur ses flancs, sur son ventre. Évite son sexe, le laisse attendre encore.
Puis sans prévenir elle s'empale sur lui. Pénétration d'un seul coup, profonde, et le grondement qui lui échappe dit à quel point il avait attendu ça. Elle reste immobile une seconde, le sent palpiter en elle, les deux qui reprennent leur souffle.
Elle commence à bouger. Lentement d'abord, des descentes mesurées qui ne le libèrent qu'à moitié. Elle le sent qui lutte pour ne pas prendre le contrôle, les poings serrés le long de son corps, la tension visible dans ses bras. Il tient. Il lui fait confiance pour décider de quand.
Elle accélère brutalement, son bassin qui claque contre le sien, et le sent au bord. Ralentit aussitôt. Un gémissement frustré lui échappe.
« Pas encore. »
Elle maintient ce rythme, imprévisible, rapide puis presque immobile, le tenant dans cet espace insoutenable. Elle le regarde. Son visage dans la lumière des bougies, les yeux mi-clos, la mâchoire serrée. Beau et défait en même temps.
Elle pense à Béatrice, au tiroir qu'il va rouvrir. Elle pense qu'il faut du courage pour ça, et que le courage ressemble à ça ce soir, tenir sans fermer, recevoir sans fuir.
Elle s'accorde enfin le sien. Accélère pour de bon, sans retenue, cherche son propre orgasme dans ses mouvements. Il monte vite, une vague qui part du ventre et monte dans sa gorge.
« Jouis. Maintenant. »
Il n'attendait que ça. L'éjaculation est violente, profonde, il se cabre sous elle avec un gémissement rauque qui résonne dans la chambre. Elle jouit en même temps, les contractions qui les compriment l'un contre l'autre, et elle s'effondre sur lui, sa joue contre sa poitrine, son cœur qui cogne sous son oreille.
Ils restent ainsi longtemps. Le parquet est dur sous leurs genoux, ils ne bougent pas. Les bougies crépitent. La pluie sur les carreaux du couloir.
C'est lui qui parle en premier, à voix basse.
« Je vais écrire à Béatrice demain. »
Marion ne répond pas tout de suite. Sa main sur son torse, la peau chaude et humide.
« Bien. »
Un silence.
« Tu viendras me chercher à l'aéroport ? »
Elle lève la tête. Il la regarde depuis en bas, les yeux calmes.
C'est la première fois qu'il demande quelque chose pour après. Pour un futur dans lequel elle est présente, dans lequel il compte sur elle d'une façon ordinaire et concrète, un aéroport, un retour, quelqu'un qui attend.
Elle sent quelque chose se poser dans sa poitrine, pas lourd, l'inverse, comme si on retirait un poids qu'elle n'avait pas su qu'elle portait.
« Oui », dit-elle.
Chapitre IX — Démolition
C'est Antoine qui dit la chose le premier.
Un soir de novembre, après le dîner, assis par terre dans le salon de Marion, le dos contre le canapé, une bouteille de vin à moitié vide entre eux. Ils avaient mangé des pâtes, quelque chose de simple, et la conversation avait glissé de Béatrice à Bukavu à la date probable du départ, début décembre, trois jours seulement.
Marion avait dit tu n'as pas peur d'avoir trop peu de temps, et il avait dit non, trois jours c'est ce qu'il faut, pas plus, pour ne pas replonger, pour rester debout.
Puis un silence. Il regardait le mur en face de lui, celui qui sépare leur appartement du sien. Marion le regardait regarder ce mur.
« On pourrait l'abattre », dit-il.
Sa voix est ordinaire. Pas de mise en scène. Comme s'il avait dit on pourrait ouvrir une autre bouteille.
Marion ne répond pas tout de suite. Elle regarde le mur elle aussi. Du plâtre sur parpaing, une cloison portante à vérifier, un permis de travaux peut-être selon le règlement de copropriété. Elle pense à tout ça automatiquement, la professionnelle qui évalue avant la femme qui décide.
Puis elle pense à autre chose. À la première nuit dans cet appartement, la main à plat sur le mur de sa chambre, les deux coups frappés du bout des phalanges, le son creux de l'autre côté. À la façon dont elle avait su qu'il était là sans le voir. À toutes les fois où ils avaient traversé ce mur par le son, par la voix, par des fils invisibles tendus entre leurs deux vies avant même de se toucher.
Abattre le mur. Faire d'un couloir deux appartements en un. Décider que l'espace entre eux n'est plus une frontière mais un lieu.
Elle pense à Vincennes. L'appartement de Renaud et elle, celui qui ne lui ressemblait pas. Elle pense qu'un espace commun peut être quelque chose qu'on choisit ensemble au lieu de quelque chose dans lequel on fond.
Elle pense à la zone opaque de ses vingt-deux ans. À la façon dont cette zone l'avait empêchée de faire confiance à ses propres désirs pendant des années. Elle n'a pas besoin de Marc Lasserre pour décider d'abattre un mur. Elle n'a pas besoin d'une raison opaque. Elle a juste envie.
« Oui », dit-elle.
Il tourne la tête vers elle. Elle soutient son regard.
« Oui. On l'abat. »
Les démarches prennent trois semaines. Le syndic, les plans, un architecte pour confirmer que la cloison n'est pas portante, ce qui est le cas, et une autorisation de l'assemblée générale qui n'est pas requise mais qu'ils demandent quand même par courtoisie envers les voisins. Madame Chen dit que c'est une très bonne idée d'une façon qui suggère qu'elle sait des choses qu'elle ne dit pas. Monsieur Dubois signe sans lire.
L'entreprise commence les travaux un lundi matin. Deux hommes, un marteau-piqueur, une protection en plastique tendue dans le couloir pour contenir la poussière. L'immeuble résonne. La poussière passe quand même sous les portes, une fine poudre blanche qui se dépose sur tout, les livres, le carnet d'Antoine, les plans de Marion sur la table.
Ils continuent leurs vies pendant les travaux. Antoine reçoit ses patients, Marion dessine ses plans. Ils se croisent dans l'escalier avec les ouvriers, échangent des sourires de conspirateurss. Le soir, quand les hommes sont partis et que le silence revient dans l'immeuble, ils s'asseyent de leur côté respectif de la cloison en cours d'éventremen et écoutent Paris à travers les cloisons provisoires.
Antoine reçoit la confirmation de Bukavu par mail un mercredi soir. Il frappe chez Marion, lui montre l'écran. Elle lit, lui rend le téléphone.
« Décembre. »
« Dix jours. »
Elle hoche la tête. Quelque chose passe sur son visage, pas de l'inquiétude, quelque chose de plus subtil. La conscience que cet homme va rouvrir un tiroir douloureux, et qu'elle sera là quand il rentrera, et que ça compte.
« Tu m'écriras de là-bas ? »
Il sourit. Le premier vrai sourire qu'elle lui voit, pas la fossette en coin, un sourire complet qui change son visage.
« Si le wifi tient. »
Le cinquième jour des travaux, les ouvriers ont percé l'ouverture. Pas encore terminée, les bords sont bruts, des fils électriques pendent du plafond, les gravats jonchent le sol des deux côtés. Mais la brèche est là, suffisamment large pour passer, un rectangle de soixante centimètres taillé dans ce qui était une frontière.
Ils partent à dix-sept heures. Marion et Antoine se retrouvent seuls dans l'appartement éventré.
Ils se tiennent chacun de leur côté de l'ouverture. Se regardent à travers la poussière qui flotte dans l'air comme une brume blanche, la lumière de fin d'après-midi qui traverse les deux appartements maintenant réunis, qui éclaire les gravats et les fils pendants et leurs deux visages dans cet espace intermédiaire.
Antoine est en t-shirt déchiré, un pantalon de travail, de la poussière blanche sur les épaules. Marion porte un jean couvert de plâtre et un vieux chemisier qu'elle avait mis exprès pour ça. Ils sont sales, fatigués, debout de part et d'autre de ce qu'ils ont décidé ensemble.
C'est lui qui franchit l'ouverture le premier.
Il entre dans son appartement à elle par le passage qu'ils ont créé, et ce simple geste dit quelque chose que les mots ne diraient pas aussi bien. Pas une invasion. Pas une conquête. Juste un homme qui passe d'un côté à l'autre parce qu'on lui a ouvert.
Il s'arrête devant elle. Leurs respirations font de petits nuages dans la poussière.
Elle pose la main sur son torse. Sent son cœur battre sous le tissu. Il attrape son poignet, le maintient là une seconde, puis l'attire contre lui. Leurs bouches se trouvent dans la poussière et la lumière de fin de journée, un baiser lent qui a le goût du plâtre et de quelque chose d'autre, quelque chose qui n'a pas de nom propre mais qu'ils reconnaissent tous les deux.
Il recule jusqu'au mur encore debout, celui qui sépare la zone des travaux de sa chambre à elle. La plaque contre la surface rugueuse. Marion sent le plâtre froid dans son dos et la chaleur d'Antoine devant, et entre les deux, toutes les nuits depuis juillet, tous les gémissements à travers les cloisons, toutes les mains et les bouches et les mots dits dans l'obscurité.
Ses mains à lui trouvent le bas de son chemisier. Elle lève les bras, il l'enlève. Ses seins nus dans l'air du chantier, la poussière blanche qui se dépose sur sa peau comme une fine neige. Il trace des lignes avec ses doigts dans la poussière sur son ventre, suit la courbe de ses hanches. Elle défait son jean, le laisse tomber avec sa culotte. Elle est nue debout dans les gravats, les pieds dans la poussière, et c'est la situation la plus absurde et la plus juste dans laquelle elle se soit jamais trouvée.
Antoine s'agenouille devant elle. Ses mains qui écartent ses cuisses, sa bouche qui se pose sur son sexe dans la lumière oblique. Sa langue est lente, attentive, elle prend le temps comme il prend toujours le temps, et Marion s'appuie contre le mur, les paumes à plat sur le plâtre froid, la tête renversée. Elle regarde le plafond éventré, les fils qui pendent, la poussière qui tourne dans le rai de lumière. Elle pense que c'est beau. Elle pense que dans dix ans, si on lui demande ce dont elle se souvient de cet appartement, elle dira ça, cette lumière dans la poussière et la bouche d'Antoine sur elle dans les gravats de ce qui les séparait.
L'orgasme arrive vite, violent, ses jambes qui fléchissent. Il la retient, continue jusqu'à ce qu'elle le repousse. Elle le tire vers le haut, l'embrasse, goûte sa propre saveur sur sa langue. Défait son pantalon, libère son sexe tendu. Il la soulève par les fesses, elle enroule les jambes autour de sa taille, et il la pénètre contre le mur, une pénétration profonde et pleine qui lui arrache un cri pas retenu du tout.
Ils ne sont plus dans un appartement ou dans l'autre. Ils sont dans l'espace entre les deux, dans la brèche qu'ils ont ouverte ensemble, et c'est exactement là qu'il fallait que ça se passe.
Il bouge avec force, ses mains sous ses fesses qui guident chaque mouvement, le mur qui prend leurs assauts sans bouger. Marion a une main dans ses cheveux courts et l'autre à plat sur le plâtre pour tenir, et elle crie parce que personne n'est là pour entendre et parce qu'elle en a envie. Elle jouit une deuxième fois dans une convulsion qui l'arc-boute contre le mur, ses ongles dans ses épaules, des marques rouges dans la poussière blanche sur sa peau. Antoine grogne contre son cou, trois coups plus profonds, puis il jouit en elle, long et complet, le liquide chaud qui déborde sur ses cuisses et coule dans la poussière du sol.
Ils glissent lentement vers le bas. S'assoient dans les gravats. Nus, couverts de poussière blanche mêlée à leur sueur, comme deux statues qui auraient décidé de prendre vie dans un chantier.
Marion regarde autour d'elle. L'ouverture béante dans ce qui était le mur. Les deux appartements devenus un seul espace traversé par la lumière. Les fils pendants et les gravats et la beauté absurde de tout ça.
Elle rit.
Un rire franc, qui part du ventre, un rire qu'elle ne contrôle pas et ne cherche pas à contrôler. Antoine la regarde rire. Puis il rit aussi, et leurs rires se mêlent et résonnent dans l'espace éventré, rebondissent sur les murs encore debout, et c'est peut-être le son le plus vrai qu'ils aient fait ensemble.
Elle se blottit contre lui. Sa peau dans sa peau, la poussière contre la poussière.
« Quand tu reviendras de Bukavu », dit-elle.
Il attend.
« On refait les cloisons ensemble. »
Il comprend ce qu'elle veut dire. Pas refermer. Décider ensemble de ce qu'on garde ouvert et de ce qu'on refait. Choisir les murs qu'on veut, ceux qui protègent et non ceux qui enferment.
« D'accord », dit-il.
Il pose ses lèvres sur ses cheveux blancs de plâtre. Elle ferme les yeux.
Dehors Paris s'allume fenêtre par fenêtre dans le soir qui tombe. Dans les immeubles voisins les vies ordinaires reprennent leur cours, dîners, télévisions, enfants qu'on couche. Mais dans l'appartement éventré du troisième étage, deux personnes sont assises dans les décombres de ce qui les séparait, et aucune des deux n'est pressée de bouger.
La poussière retombe doucement autour d'eux, blanche et silencieuse, comme la première neige sur une ville qu'on voit pour la première fois.
FIN
Chapitre I — Le déménagement
Marion soulève un carton. Trop lourd. Elle le repose en soufflant, une mèche brune collée à son front moite. Juillet brûle Paris. La cage d'escalier sent le vieux bois ciré et la poussière accumulée, cette odeur particulière des immeubles haussmanniens qui ont absorbé cent ans de vies superposées.
« Besoin d'un coup de main ? »
La voix vient du palier, juste à côté. Elle se retourne. Un homme se tient dans l'encadrement de sa porte, grand, épaules larges sous un t-shirt gris. La quarantaine proche. La peau mate, couleur de sable mouillé, les yeux d'un brun clair presque doré qui tranchent dessus. Il a le regard direct, sans insistance.
« Je ne voudrais pas abuser », dit Marion en repoussant sa mèche.
« Je suis votre voisin. Antoine. »
Il descend déjà les marches pour attraper le carton. Ses avant-bras se tendent, les muscles roulent sous la peau. Des mains de soignant ou de travailleur manuel, larges, avec des doigts qui saisissent le carton sans chercher à démontrer quoi que ce soit. Marion remarque ça, la façon dont il porte sans se vanter du poids.
« Marion. »
« Enchantée, Marion. Vous emménagez seule ? »
Le ton reste neutre mais la question est posée franchement, sans détour.
« Divorce récent. »
« Ah. Désolé. »
« Ne le soyez pas. »
Ils grimpent les escaliers ensemble. Marion observe son dos dans l'étroit couloir, la nuque où perlent quelques gouttes de sueur, la peau sombre qui prend la lumière du vasistas au deuxième palier. L'espace exigu les rapproche davantage qu'elle ne l'aurait voulu. Elle sent son odeur, lessive propre et peau chauffée par l'effort, quelque chose sous ça, plus profond. Quelque chose se contracte brièvement dans son ventre, et elle regarde ailleurs.
Sur le palier du troisième, il dépose le carton devant sa porte.
« Vous avez beaucoup de cartons ? »
« Une dizaine encore. »
« Je vous aide. J'ai l'après-midi. »
Marion hésite. Elle n'a pas l'habitude qu'on lui propose de l'aide sans contrepartie visible. Renaud ne portait jamais rien. Il avait toujours une bonne raison, le dos, le téléphone, un rendez-vous qui attendait. Mais le regard d'Antoine ne demande rien. Une offre simple, de voisin à voisine, avec cette tranquillité dans les yeux de quelqu'un qui a l'habitude de mettre son corps au service des autres.
« D'accord. Merci. »
Pendant deux heures, ils font des allers-retours. La conversation reste légère, par fragments. Il est kinésithérapeute, son cabinet occupe une pièce au rez-de-chaussée, face à la cour. Elle est architecte d'intérieur, en reconversion après dix ans dans un grand cabinet parisien. Elle dit son besoin de liberté, besoin d'autre chose, et elle s'entend prononcer ces mots comme si elle les testait encore, comme si leur vérité n'était pas encore tout à fait arrêtée.
Antoine ne commente pas. Il hoche la tête, légèrement, la façon dont quelqu'un écoute vraiment.
Quand le dernier carton monte, Marion transpire. Sa robe d'été colle à ses cuisses, à son dos. Elle attrape une bouteille d'eau dans son frigo encore vide, en propose une à Antoine. Il boit à grandes gorgées, la pomme d'Adam monte et descend. Marion détourne le regard vers la fenêtre qui donne sur les toits.
« Merci vraiment. Je vous dois quelque chose. »
« Un verre un de ces jours, si vous voulez. »
« Volontiers. »
Leurs yeux se croisent. Une seconde de trop. Marion sent ses joues chauffer. Antoine sourit, un sourire en coin qui creuse une fossette sous la pommette droite.
« Bon emménagement. Si vous avez besoin de quoi que ce soit. »
Il désigne sa porte d'un mouvement de tête. À deux mètres de la sienne. Si proche.
« Noté. »
Il repart. Marion referme sa porte, s'y adosse. Son cœur bat vite. Elle reste là une seconde, les paumes à plat contre le bois. Ridicule, pense-t-elle. Elle n'est même pas divorcée depuis trois mois.
*
Le soir tombe sur les cartons épars. Marion mange debout dans sa cuisine, du pain et du fromage sur le bord de l'évier, parce qu'elle n'a pas encore trouvé où sont ses couverts. La vaisselle de son ancienne vie est rangée quelque part dans un carton marqué CUISINE 2, et ça lui convient. Elle n'est pas pressée de déballer. Déballer, c'est décider. Elle aime l'idée de vivre quelques jours dans cet entre-deux, parmi les boîtes fermées, avant que les choses retrouvent une place définitive.
Elle pose la main sur le mur de sa chambre. Du plâtre frais, un peu rugueux sous les doigts. Elle frappe deux coups légers du bout des phalanges. Sons creux. De l'autre côté, selon toute logique, l'appartement d'Antoine.
Elle s'en va se coucher.
Le lit est défait, les draps pas encore bordés. Elle s'allonge sur le matelas, regarde le plafond où une fissure dessine une ligne sinueuse depuis le coin nord jusqu'au milieu de la pièce. Un défaut ancien, inoffensif, mais qui lui donne l'impression que l'appartement respire. Elle l'aime déjà, cette fissure. Dans son ancienne vie, Renaud aurait appelé quelqu'un dès le lendemain pour la reboucher.
Le silence est différent ici. Plus vide que celui de leur maison de Vincennes. Plus libre aussi, d'une certaine façon, même si la liberté fait encore un bruit sourd dans la poitrine quand elle y pense trop longtemps.
Elle repense à Antoine. Pas vraiment un choix. Ça arrive simplement, comme une image qu'on n'a pas demandée. La façon dont son t-shirt remontait sur ses hanches quand il se penchait pour attraper les cartons, la bande de peau sombre découverte, le bas du dos. La peau plus claire sur les paumes quand il tendait les mains. Elle n'avait pas voulu remarquer tout ça. Elle l'avait remarqué quand même.
Marion ferme les yeux. Essaie de ne penser à rien. Son corps est encore agité d'une énergie sourde, la tension accumulée des semaines de procédure, de déménagement, de recommencement. Elle n'a pas fait l'amour depuis l'avant de tout ça, avant que la décision soit dite à voix haute et que les choses changent de forme.
Sa main glisse sur son ventre, remonte vers ses seins. Elle pense à Antoine malgré elle, à ses mains, à la ligne de sa mâchoire. Un soupir lui échappe. Ses doigts descendent entre ses cuisses, trouvent l'humidité qui s'est formée sans qu'elle s'en rende compte. Elle se caresse lentement, laisse la tension monter dans son bas-ventre. Son souffle s'accélère. Les images reviennent par fragments, ses avant-bras, sa nuque, ce sourire en coin. Un gémissement sort de sa gorge, d'abord discret, puis plus prononcé à mesure que le plaisir prend.
Elle jouit dans un râle qu'elle ne retient pas, le corps arqué, les cuisses tremblantes. Puis se laisse retomber sur l'oreiller, haletante, les yeux mi-clos. Une légèreté dans la poitrine. Elle s'endort presque aussitôt.
*
De l'autre côté du mur, Antoine est allongé sur son canapé avec un verre de whisky qu'il n'a pas encore bu. Il lisait, ou essayait. Le livre est fermé sur ses genoux.
Il a tout entendu. Pas voulu écouter, juste entendu, la cloison est mince et l'immeuble silencieux à cette heure. Chaque soupir, chaque gémissement. Il a posé son livre au premier son, figé, et il n'a plus bougé.
Son sexe durcit contre son ventre. Il serre les dents, fixe le plafond. Le son de la jouissance de Marion résonne encore dans sa tête, dans sa gorge, dans ses mains. Il pose le verre sur la table basse. Ne se lève pas tout de suite.
Il n'y a rien à faire de ça. Elle est là depuis un jour.
Il attend que ça passe. Ça passe, mais lentement.
*
Le lendemain matin, ils se croisent dans l'escalier. Marion descend avec son sac de travail, un rendez-vous avec un client pour un appartement à refaire près de Batignolles. Antoine monte avec ses courses, deux sacs en papier brun, l'un d'eux laisse voir un bouquet de persil et le col d'une bouteille d'huile d'olive.
Leurs regards se rencontrent. Elle rougit instantanément, et sait qu'il le voit.
« Bien dormi ? » demande-t-il.
Le ton est neutre. Mais quelque chose dans sa voix, une qualité dans le silence qui précède la question, lui fait comprendre qu'il sait. Elle rougit davantage.
« Oui. Merci. »
Elle passe à côté de lui, leurs épaules se frôlent dans l'escalier étroit. L'odeur d'Antoine l'enveloppe une demi-seconde, savon et quelque chose de plus animal, résidu de nuit. Elle descend les marches rapidement, le cœur qui cogne.
Dans le hall, elle sort sans se retourner.
*
Le soir même, Antoine rentre tard d'une réunion avec des confrères. Il allume la lampe du salon, se sert le verre de whisky qu'il n'avait pas bu la veille. S'assoit. Écoute les bruits de l'immeuble s'étioler un à un.
Il entend Marion rentrer vers vingt-deux heures. Ses pas dans le couloir. La clé dans la serrure. Puis, à travers la cloison, les sons ordinaires d'une soirée, l'eau qui coule, une porte, des pas sur le parquet.
Il ne décide pas d'attendre. Mais il ne va pas se coucher non plus.
Vers minuit, le lit grince de l'autre côté. Un premier soupir. Son sexe durcit immédiatement. Antoine pose son verre, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Il reste ainsi une longue seconde, à décider de quelque chose ou de ne rien décider. Puis il ouvre son pantalon. Sort son sexe tendu dans sa main. Commence à se masturber lentement, au rythme des gémissements qui filtrent à travers le plâtre.
De l'autre côté du mur, Marion sent quelque chose de différent ce soir. Une présence. Comme si l'obscurité de l'autre côté n'était pas vide. L'idée l'excite au lieu de l'inquiéter. Elle gémit plus fort, laisse échapper des mots sans vraiment les choisir.
« Oui... comme ça... »
Antoine grogne sourdement. Sa main accélère sur son sexe. Il imagine Marion nue, les jambes ouvertes, les doigts enfoncés dans son sexe humide. La chaleur monte dans ses reins.
Marion entend ce grognement. Distinctement. Elle sourit dans l'obscurité. Enfonce deux doigts dans son vagin, le pouce sur le clitoris, et hausse légèrement la voix.
« Tu me remplis... tu me baises fort... »
Antoine lâche un juron dans sa gorge. Sa main va et vient sur toute la longueur, les premières contractions qui montent dans ses testicules.
Marion jouit d'abord, un cri bref qu'elle ne retient pas, le dos arqué, les cuisses qui tremblent. Quelques secondes après, de l'autre côté du mur, elle entend une respiration rauque, un son étouffé dans un poing. Elle reste allongée, immobile, à écouter le silence qui revient.
Ses yeux sont ouverts dans le noir. Elle fixe le mur.
Il a joui avec elle. Il l'écoutait. Et elle le savait.
*
Les jours suivants installent une routine étrange. Ils ne se parlent presque pas quand ils se croisent dans les communs. Un bonjour poli. Un sourire bref qui ne dit rien et dit tout. Mais la nuit, le rituel reprend, et l'intensité augmente à chaque fois, comme quelque chose qui trouve son lit progressivement.
Marion achète un vibromasseur un mercredi après-midi dans une boutique du Marais, le genre d'achat qu'elle n'aurait jamais fait du temps de Renaud. Elle rentre avec dans son sac, un peu comme on rentre avec un livre qu'on a envie de lire ce soir, une décision simple. Chez elle, elle l'ouvre sur son lit, le tient dans la main un moment. La couleur est mauve, le bourdonnement sourd et régulier quand elle l'allume. Elle l'utilise sans attendre, allongée sur les draps défaits, les jambes ouvertes, en faisant exactement autant de bruit qu'elle veut.
De l'autre côté du mur, Antoine éjacule avec une violence qui le surprend lui-même.
C'est le lendemain qu'il glisse la clé USB sous sa porte. Une impulsion, pas vraiment réfléchie, ou réfléchie trop longtemps pour être encore honnête avec lui-même. Il a enregistré sa voix la veille sur son téléphone, deux minutes et quelques secondes de ce qu'il voulait lui faire, dit à voix basse dans son salon vide avec le sentiment de traverser quelque chose d'irréversible. Aucun mot joint. Juste la clé.
Marion la trouve en partant travailler. Elle la tient dans sa paume sur le palier, la retourne deux fois. Elle sait ce que c'est, elle n'a aucune raison de le savoir, mais elle sait.
Elle la branche sur son ordinateur avant de partir. Met des écouteurs.
La voix d'Antoine emplit son crâne. Grave, posée, sans fioritures. Il dit ce qu'il veut lui faire avec une précision presque clinique, les mains d'abord, puis la bouche, puis la façon dont il la prendrait, le rythme, la profondeur. La voix ne s'emballe pas, ne cherche pas ses mots. Elle dit les choses comme il porte les cartons : sans en faire trop, avec une assurance qui rend tout plus réel. Marion écoute jusqu'au bout, assise au bord de son bureau, les genoux serrés. Elle rembobine et écoute une deuxième fois. La deuxième fois, sa main est entre ses cuisses avant qu'elle ait pris une décision quelconque.
Elle arrive en retard à son rendez-vous de neuf heures.
Le soir elle enregistre sa réponse. Sa propre voix dans le micro, d'abord hésitante comme quelqu'un qui parle une langue étrangère dont il connaît les mots mais pas encore le rythme, puis de moins en moins hésitante. Ce qu'elle veut. Sa bouche sur ses seins. Ses mains sur elle. Son sexe en elle jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus articuler. Elle dit ça, elle dit exactement ça, et quand elle réécoute elle se reconnaît à peine, la voix plus basse, plus sûre d'elle-même que dans n'importe quelle conversation ordinaire.
Elle repasse la clé sous sa porte vers midi.
*
Antoine l'écoute debout dans son entrée, en revenant de courses. Il n'enlève pas son manteau. Il ne va pas plus loin que le couloir. La voix de Marion dans ses oreilles, ce qu'elle dit, comment elle le dit, cette façon de nommer les choses sans les édulcorer. Il jouit contre sa porte, les jambes qui tremblent légèrement, la tête renversée contre le bois. Reste ainsi une minute, à retrouver son souffle.
Puis il enlève son manteau, range ses courses, reprend sa journée.
Chapitre II — Montrer et voir
Le premier patient d'Antoine arrive à huit heures moins le quart, comme chaque mardi. Monsieur Ferretti, soixante-huit ans, prothèse de hanche posée six semaines plus tôt. Il monte les trois marches du perron en s'aidant de la rampe, lentement, avec cette concentration que les gens ont quand leur corps est redevenu un problème à résoudre. Antoine l'attend dans l'encadrement de la porte.
« Ça va mieux que la semaine dernière », dit Ferretti en entrant.
« Je vois ça. »
Antoine le voit vraiment. Il regarde marcher les gens avant même de leur serrer la main, une habitude tellement ancienne qu'il ne la remarque plus. Le bassin qui compense, l'appui qui hésite, les millimètres gagnés ou perdus d'une séance à l'autre. Les corps parlent en avance sur les mots, et les mots des patients mentent souvent par politesse ou par peur, mais les corps, eux, disent ce qui est.
Il fait asseoir Ferretti sur la table. Commence par les hanches, les amplitudes, les rotations mesurées. L'homme grimace à angle droit mais ne se plaint pas. Ancien comptable, retraité, veuf depuis deux ans. Antoine sait tout ça sans l'avoir demandé. Les corps des vieux portent leur biographie dans les tensions, dans les zones qui ne lâchent plus, dans la façon dont certaines personnes retiennent leur souffle quand on s'approche d'un endroit précis.
Il travaille en silence une vingtaine de minutes, les mains qui cherchent, qui trouvent, qui défont ce qui peut être défait. C'est ce qu'il a toujours aimé dans ce métier : la certitude tranquille que quelque chose change sous les doigts. Pas toujours vite. Pas toujours complètement. Mais quelque chose, chaque fois.
Il y a des matins où ça lui revient sans prévenir. Une texture de peau, une résistance musculaire particulière, et le souvenir surgit avant qu'il puisse l'arrêter. Un enfant de douze ans dans un centre de Goma, les cicatrices sur les mollets, les muscles si contractés qu'il fallait vingt minutes rien que pour approcher la cheville sans que le gamin se raidisse de la tête aux pieds. Pas de douleur physique. Juste la mémoire du corps d'avoir été tenu, saisi, contraint. Antoine avait appris là-bas ce qu'il n'avait pas appris en école : qu'un corps peut désapprendre le toucher bienveillant, et qu'il peut le réapprendre aussi, par petites doses, par la répétition patiente de gestes qui ne font pas de mal.
Il avait passé dix-huit mois au Kivu. Il en était revenu avec les mains plus sûres et quelque chose de moins sûr en lui, une perméabilité aux autres qu'il n'arrivait pas à refermer. Il avait essayé, au début. Puis il avait compris que c'était devenu son outil le plus précis, et que l'inconfort était le prix.
Ferretti dit quelque chose. Antoine revient.
« Pardon ? »
« Je disais que vous avez l'air dans la lune ce matin. »
« Fatigué. »
Ce n'est pas tout à fait faux.
*
Marion passe sa matinée sur un chantier à Batignolles, un appartement de quatre pièces dont les propriétaires veulent tout refaire. Jeune couple, début de trentaine, lui dans la finance, elle dans la communication. Ils ont des idées très précises sur ce qu'ils veulent et des idées qui se contredisent, ce qui est le cas habituel. Marion prend des notes, mesure, écoute. Elle est bonne dans cet exercice, trouver ce que les gens veulent vraiment sous ce qu'ils disent vouloir, traduire le flou en lignes et en matériaux.
Elle était meilleure encore quand elle travaillait dans le grand cabinet, à l'époque. Plus rapide, plus assurée. Dix ans à lire les désirs des autres avaient affiné quelque chose en elle, une intuition presque tactile de ce qui manquait dans un espace, de ce qui oppressait sans qu'on sache nommer pourquoi. Elle avait quitté le cabinet parce que ce talent-là, elle l'avait exclusivement mis au service des clients du cabinet, et un matin elle avait regardé son propre appartement, l'appartement de Vincennes qu'elle partageait avec Renaud, et elle avait réalisé qu'il ne lui ressemblait pas. Qu'aucun des choix n'était vraiment le sien, que tout avait été décidé à deux et que dans ce à deux, son propre goût avait fondu dans quelque chose de plus neutre, de plus consensuel. Un appartement de couple, sans aspérités, sans la singularité de qui que ce soit.
Elle avait commencé à se poser des questions sur l'appartement. Puis sur d'autres choses.
Le couple de Batignolles lui montre des références sur un téléphone, des photos d'intérieurs scandinaves trop sages. Marion hoche la tête. Elle pense à autre chose une fraction de seconde, aux mains d'Antoine sur le carton qu'il portait, et la pensée traverse son ventre comme une décharge légère, inattendue. Elle chasse ça et revient aux photos.
« On pourrait envisager quelque chose de moins attendu », dit-elle.
*
Ils se croisent dans le couloir de l'immeuble à dix-neuf heures. Antoine sort les poubelles, elle rentre avec des sacs de courses. Ils s'arrêtent l'un en face de l'autre dans l'espace étroit entre les boîtes aux lettres et la porte de la cour.
« Bonne journée ? » demande Antoine.
« Correcte. Et vous ? »
« Chargée. »
Il y a dans sa façon de dire chargée quelque chose qui ne parle pas des patients. Marion ne sait pas quoi exactement. Elle note ça, le mot légèrement trop lourd pour ce qu'il désigne, et passe à autre chose.
« Je vous ai entendu partir tôt ce matin », dit-elle.
« Six heures et demie. J'ai un patient qui travaille en banlieue, il ne peut pas venir plus tard. »
Marion pense à lui debout dans le noir à six heures du matin, dans sa cuisine peut-être, le café qui chauffe. Elle se demande si sa cuisine ressemble à la sienne, puisque l'appartement est en miroir. Les mêmes carreaux probablement. La même fenêtre sur la cour. Elle se demande à quoi ressemble son appartement à l'intérieur, ce qu'il a choisi d'y mettre, si c'est ordonné ou non.
Elle se demande autre chose aussi, un instant, et range ça immédiatement.
« Bonne soirée », dit-elle.
« Vous aussi. »
Il la regarde monter les premières marches. Elle le sait, elle ne se retourne pas.
*
Ce soir-là, Antoine est assis à sa table de cuisine avec un verre de vin et le dossier d'un patient. Il note des observations dans une petite écriture serrée, un carnet qu'il tient depuis des années, pas des compte-rendus officiels, juste des notes pour lui-même, ce qu'il a senti sous les mains, ce qui reste à faire. Un héritage de Goma, où ils tenaient des carnets par nécessité faute de matériel informatique, et où il avait pris l'habitude d'écrire les corps comme on écrit une météo, froid, résistance au nord, front chaud sur les lombaires.
Il s'arrête d'écrire. Écoute.
Marion est rentrée depuis une heure. Il a entendu ses pas sur le parquet, l'eau qui coulait, une musique brève puis plus rien. Le silence de son côté a maintenant cette qualité particulière, dense, habité, différent du silence vide qu'il y avait avant qu'elle emménage.
Il rouvre son carnet, essaie de finir sa note sur Ferretti.
Vers vingt-deux heures, il entend le lit de Marion. Un changement dans le silence, imperceptible mais certain. Puis ses premiers soupirs.
Antoine pose son stylo.
Sa main descend sous la table, déboutonne son jean. Il ne réfléchit plus vraiment. Il se masturbe lentement, la tête un peu baissée, les yeux mi-clos, à l'écoute de chaque son qui traverse la cloison. La respiration qui monte, le grincement du lit, les mots qu'elle laisse échapper parfois dans un souffle. Il jouit sans bruit dans un mouchoir, reste immobile ensuite les avant-bras sur la table, la respiration qui revient.
Quelques centimètres de plâtre et de laine de verre entre eux. Autant dire rien.
*
Ce soir-là, Marion frappe à sa porte à vingt-deux heures.
Elle porte une robe légère, couleur écrue, fines bretelles. Rien en dessous, il le voit immédiatement à la façon dont le tissu épouse ses seins, dont les mamelons pointent légèrement sous la soie. Elle a les cheveux détachés sur les épaules. Elle le regarde calmement, sans sourire, sans artifice.
Une décharge traverse Antoine de la gorge jusqu'aux genoux.
« Entre. »
Elle entre. Son appartement, identique au sien mais inversé, surprend toujours les gens. Marion regarde brièvement autour d'elle, la façon dont un architecte regarde une pièce, rapidement et tout entière. Elle voit les livres sur l'étagère murale, une carte épinglée au-dessus du bureau, les meubles sans surcharge, une lampe de lecture, le verre de vin à moitié plein sur la table basse. Elle ne dit rien.
« Les règles ? » dit-elle. Sa voix est légèrement rauque.
« On ne se touche pas. Mais on se regarde. »
Elle hoche la tête. Antoine s'installe sur le canapé, les bras le long du corps, jambes légèrement écartées. Marion reste debout à deux mètres de lui. Le silence vibre entre eux. La lampe diffuse une lumière chaude, orangée, qui joue sur la peau sombre d'Antoine, creuse les ombres sous ses pommettes, sous les clavicules visibles dans l'encolure de son t-shirt.
« Déshabille-toi », dit-il.
Sa voix est exactement celle de l'enregistrement. Marion s'en rend compte au moment où il parle et quelque chose se contracte dans son ventre.
Elle attrape le bas de sa robe, la fait passer par-dessus sa tête d'un seul mouvement. La laisse tomber au sol. Elle est nue devant lui, dans la lumière orangée, les bras légèrement écartés du corps. Ses seins se soulèvent au rythme de sa respiration qui s'est accélérée malgré elle. Ses mamelons sont durs. Entre ses cuisses, elle sent l'humidité qui s'est formée depuis qu'il a ouvert la porte.
Antoine la regarde. Pas le regard du médecin qui évalue, l'autre regard, celui qu'elle avait entrevu dans l'escalier. Il descend lentement sur elle, s'arrête, repart. Son visage reste calme mais sa respiration change.
Il ouvre le bouton de son jean. Descend la fermeture. Sort son sexe tendu, sombre et épais dans sa main. Marion retient quelque chose dans sa gorge. Il est beau, gonflé de sang, une veine qui court sur toute la longueur. Une goutte de liquide transparent perle au sommet.
« Touche-toi », dit-il.
Elle obéit. Sa main glisse entre ses cuisses, trouve son clitoris gonflé, commence à se caresser. Les yeux rivés sur le sexe d'Antoine. Il se masturbe lentement, la main montant et descendant sur toute la longueur, sans se presser.
« Plus vite », murmure Marion.
Il accélère. Elle fait de même, le doigt qui frotte en cercles rapides sur son clitoris, la chaleur qui irradie dans ses cuisses. Elle enfonce deux doigts dans son vagin, continue le frottement avec le pouce. Sa respiration devient saccadée.
« Tu es tellement belle comme ça », dit Antoine. Sa voix est plus basse. « Je veux te lécher. Te goûter. »
« Pas encore », souffle Marion. « Pas encore le droit. »
Elle s'approche du fauteuil face au canapé, s'y installe. Écarte les jambes. Antoine a une vue directe sur son sexe ouvert, rose et luisant. Il ferme les yeux une seconde, les rouvre. Sa main accélère sur son sexe.
Marion se masturbe plus fort maintenant. Ses doigts entrent et sortent de son vagin avec des bruits mouillés, son pouce qui écrase le clitoris. Elle sent l'orgasme monter, une vague qui part du bas-ventre et remonte dans sa gorge.
« Je vais jouir. »
« Regarde-moi. »
Elle lève les yeux sur lui. Leurs regards se verrouillent. Elle jouit en le regardant, le dos arqué, un cri court qui lui échappe, ses cuisses qui tremblent dans le fauteuil. Son vagin se contracte autour de ses doigts par vagues successives. Au même moment, Antoine grogne, la main qui serre la base de son sexe, le sperme qui jaillit en jets blancs sur son ventre et son t-shirt.
Ils restent immobiles, haletants, à se regarder. L'air dans la pièce est chargé de leur odeur mêlée.
« On recommence ? » dit Marion après quelques secondes, un sourire en coin.
Antoine répond par le même sourire. La fossette sous la pommette droite.
*
Ils passent la nuit ainsi. À se regarder, à se donner du plaisir en témoin l'un de l'autre, à jouer de la distance comme d'un instrument. Antoine lui apprend quelque chose au troisième ou quatrième orgasme, la façon de contrôler sa respiration pour retenir la vague et la laisser grossir encore, une technique qu'il connaît de ses années de travail sur les corps, la respiration profonde, la contraction puis le relâchement de certains muscles du plancher pelvien. Il lui explique avec cette même voix posée, presque clinique, qui la rend folle précisément parce qu'elle ne l'est pas.
Marion l'applique. Elle découvre qu'elle peut tenir le plaisir au bord pendant une minute, deux minutes, et que quand elle lâche enfin, ça se déverse différemment, plus profond, plus total. Elle jouit en le regardant se masturber pour elle, et elle voit sur son visage quelque chose qu'elle n'avait pas vu encore, une tension qui ressemble à de la douleur et qui n'en est pas.
Vers deux heures du matin, épuisés, ils restent simplement assis l'un en face de l'autre. Nus. Transpirants. Le silence entre eux a une consistance différente de celui du début de soirée.
Marion regarde la carte épinglée au-dessus de son bureau. Dans la lumière basse, elle distingue des tracés, ce qui ressemble à une carte de l'Afrique centrale. Elle ne dit rien. Elle garde ça.
« La prochaine fois », murmure Antoine, « je te touche. »
Marion frissonne. Hoche la tête.
« Oui. La prochaine fois. »
Elle se rhabille lentement sous son regard. Sort de l'appartement. Retourne chez elle. S'écroule dans son lit, les yeux ouverts dans le noir.
Elle pense à la carte sur son mur. À la façon dont il avait dit chargée dans le couloir, le mot trop lourd. Elle pense à ses mains, leur précision, leur patience. Elle pense que cet homme porte quelque chose qu'il ne montre pas encore, et que ça lui ressemble peut-être, d'une façon qu'elle ne sait pas encore nommer.
Dans le couloir, le jour commence à blanchir les carreaux du vasistas. L'immeuble dort encore. Mais entre les deux appartements du troisième étage, quelque chose vient de basculer, invisiblement, définitivement.
Chapitre III — Mal de dos
Le mercredi, Antoine n'a pas de patients avant onze heures. Il profite de cette plage pour faire ses comptes, remplir les feuilles de soin, répondre aux mails de la mutuelle qui réclame des justificatifs. Le travail administratif qu'il reporte toujours à la dernière limite. Il est assis à son bureau du cabinet, la porte de la cour entrouverte sur l'air du matin, un café qui refroidit à côté du clavier.
Sur l'étagère au-dessus du bureau, entre deux classeurs, il y a une photo dans un cadre en plastique noir. On ne la voit pas bien depuis la table de massage, les patients ne la remarquent généralement pas. C'est une photo de groupe, une quinzaine de personnes devant un bâtiment en parpaings peint en blanc, quelque part dans ce qui pourrait être n'importe quelle ville d'Afrique centrale. Antoine est au deuxième rang, plus jeune de treize ans, souriant d'une façon qu'il ne reconnaît plus tout à fait. À côté de lui, une femme d'une cinquantaine d'années, Béatrice, coordinatrice de l'ONG, qui avait l'habitude de dire que les corps dont ils s'occupaient étaient des textes qu'il fallait apprendre à lire avant d'espérer y écrire quoi que ce soit.
Il n'avait pas compris tout de suite ce qu'elle voulait dire. Il avait compris plus tard, les mains sur un enfant qui se raidissait à chaque contact, que lire un corps abîmé demandait une patience et une humilité que les études ne transmettent pas. Qu'il fallait d'abord accepter de ne rien faire, de poser les mains et d'attendre que le corps décide si on était une menace ou non.
Il a rapporté ça à Paris. Ça lui a parfois valu la réputation d'être lent, dans son ancienne clinique. Un confrère lui avait dit un jour que ses patients avançaient moins vite que ceux des autres. Antoine n'avait pas répondu. Ses patients avançaient différemment, à leur rythme, et ils revenaient.
Il ferme son tableur, boit son café froid, regarde la cour. Un moineau sur le rebord du pot en terre cuite où il plante des herbes aromatiques chaque printemps. Le thym a survécu à l'hiver, pas la menthe.
Il pense à Marion.
Pas comme une décision, juste comme ça arrive. Son visage dans la lumière de la lampe l'autre soir, les bras légèrement écartés du corps, nue et parfaitement droite comme quelqu'un qui n'a pas encore choisi de se dérober. La façon dont elle l'avait regardé se masturber, sans fausse pudeur, sans excès non plus, avec cette attention directe qui lui ressemble dans l'escalier ou dans le couloir, la même attention qu'elle avait regardé son appartement en entrant pour la première fois.
Il se demande ce qu'elle a vu.
Le moineau s'envole. Antoine rouvre son tableur.
*
Marion passe sa matinée à travailler sur des plans. Elle a loué un petit bureau dans un espace de coworking près de République, trois jours par semaine, pour ne pas rester enfermée dans l'appartement encore à moitié défait. Elle aime cet endroit, le bruit de fond des autres qui travaillent, le café en accès libre, la fenêtre qui donne sur une cour plantée d'un tilleul. Ça ressemble à ce qu'elle voulait sans savoir le nommer, une vie qui lui appartient à elle seule, sans le poids silencieux de quelqu'un qui attend quelque chose d'elle dans la pièce d'à côté.
Elle dessine sur sa tablette, agrandit un détail, revient en arrière. Le projet de Batignolles avance bien. Elle a proposé quelque chose de plus audacieux que ce que le couple demandait, une cloison en verre dépoli entre la chambre et le salon, un jeu de niveaux dans le sol, rien d'extravagant mais suffisamment singulier pour que l'appartement leur ressemble à eux. Ils ont été surpris, puis convaincus.
Elle est bonne pour ça, trouver ce que les gens veulent sans qu'ils l'aient encore formulé. Elle l'a toujours été.
Ce qu'elle est moins bonne à faire, c'est appliquer ça à elle-même.
Il y a des moments où une pensée arrive sans crier gare, depuis loin, depuis l'âge où elle ne se connaissait pas encore. Elle est en train de tracer une ligne sur sa tablette quand ça revient, sans raison apparente, un soir de novembre à vingt-deux ans dans un appartement du quinzième arrondissement. L'appartement de Marc Lasserre, son directeur de mémoire à elle. Elle était venue lui apporter des modifications, c'était un prétexte ou peut-être pas, elle n'a jamais réussi à démêler ça. Elle se souvient de la façon dont il avait posé sa main sur son avant-bras en regardant les plans étalés sur la table. Elle se souvient surtout de ce qu'elle avait fait après. Pas sous la contrainte. Pas ivre. Juste une décision qui n'avait pas de nom propre, qui s'était formée dans une zone d'elle-même qu'elle ne contrôlait pas et qu'elle ne comprenait pas.
Théo ne l'avait jamais su. Ils s'étaient séparés six mois plus tard, pour d'autres raisons ou les mêmes, elle n'avait jamais su non plus.
Ce qui restait, ce n'était pas la culpabilité exactement. C'était quelque chose de plus précis et de plus difficile à nommer : la certitude d'avoir en elle une zone opaque, une part qui peut agir hors du cadre qu'elle se donne, sans raison défendable. Elle avait mis des années à ne plus avoir peur de cette zone-là. Elle n'était pas sûre d'y être encore tout à fait.
Elle efface la ligne et la retrace.
La pensée d'Antoine traverse son ventre brièvement, la voix dans ses oreilles l'autre soir, et elle se demande si ce qu'elle est en train de faire avec lui sort de la même zone. Si c'est une liberté ou une récidive.
Puis elle décide que c'est une question pour plus tard et retourne à ses plans.
*
Elle rentre à dix-huit heures. La contracture dans son bas du dos est là depuis trois jours, une douleur vraie, sourde, qui s'installe quand elle reste longtemps assise à la même position sur sa tablette. Elle a ignoré ça les deux premiers jours, elle ignore généralement son corps quand il réclame quelque chose, une autre mauvaise habitude.
Dans l'escalier, elle croise Antoine qui remonte de son cabinet.
« Toujours là, votre mal de dos ? » dit-il.
Elle n'avait pas mentionné son mal de dos.
« Comment vous savez ? »
« Vous montez les marches différemment depuis deux jours. »
Il dit ça simplement, sans chercher à impressionner. Elle le regarde. Il a l'air fatigué, les épaules légèrement basses, la fin de journée visible sur lui. Mais ses yeux sont attentifs. Ils le sont toujours.
« C'est vrai », dit-elle. Une pause. « Tu pourrais regarder ça ? »
C'est la première fois qu'elle le tutoie. Ça sort naturellement, sans qu'elle l'ait décidé. Il le remarque, une légère modification dans son regard, pas un sourire encore.
« Je peux. Maintenant si tu veux. »
*
L'appartement d'Antoine sent le bois et quelque chose de frais, comme du menthol. Marion le découvre vraiment en entrant, la première fois elle n'avait regardé que les surfaces. Il est ordonné sans être sans vie, des livres un peu partout, un carnet ouvert sur la table de cuisine, deux tasses rincées sur l'égouttoir. La carte qu'elle avait aperçue l'autre soir est là, au-dessus du bureau, l'Afrique centrale effectivement, avec des tracés à la main en rouge et en noir. Elle ne s'attarde pas.
Il la guide vers le cabinet. La table de massage trône au centre, des sangles rembourrées pendent sur les côtés. Du matériel médical aligné sur une étagère, des bandes élastiques de couleurs différentes, des boîtes d'huile de massage, un tensiomètre.
Sur l'étagère du bureau, la photo dans le cadre en plastique noir. Marion la voit. Une quinzaine de personnes devant un bâtiment en parpaings peints, quelque part qui ressemble à l'Afrique. Antoine jeune, un peu plus léger dans les épaules.
Elle ne dit rien. Elle garde ça aussi.
« Déshabille-toi. Garde ta culotte si tu préfères. Je reviens dans deux minutes. »
Il sort. Marion se retrouve seule dans la pièce. Elle défait les boutons de son chemisier lentement, plie chaque vêtement avec soin, ce geste automatique qu'elle a gardé de ses années chez Renaud où tout devait être plié, rangé, à sa place. Elle s'arrête sur ce geste, le reconnaît, pose le chemisier moins soigneusement. Le soutien-gorge rejoint le tas. Elle garde sa culotte de dentelle noire, pas celle qu'on met pour aller chez le kiné. Elle s'allonge sur le ventre, le visage dans l'ouverture prévue à cet effet.
Antoine revient. Ses pas sont silencieux sur le parquet. Elle l'entend qui se lave les mains, qui prépare quelque chose. Puis ses paumes se posent sur son dos nu. Chaudes. Sèches. Fermes. Elles posent d'abord sans bouger, juste là, et Marion comprend immédiatement que ce n'est pas le même geste que d'autres mains. Ces mains-là attendent quelque chose avant de commencer. Elles écoutent.
« Où exactement ? »
« Bas du dos. À droite. »
Ses mains descendent. Elles palpent, cherchent, appuient avec une précision méthodique. Quand il trouve le point sensible, Marion laisse échapper un gémissement involontaire.
« Là. »
« Je sens. Tu es vraiment contractée. »
Il commence à travailler. Ses doigts s'enfoncent dans la chair avec une pression mesurée, douloureuse et bienfaisante en même temps. Marion ferme les yeux. Les mains remontent vers ses omoplates, pétrissent, malaxent, font rouler la peau et les muscles sur l'os. Elle n'avait pas réalisé à quel point elle était tendue. Pas seulement le dos. Partout.
« Détends-toi. »
« Je suis détendue. »
« Non. Tu es tendue partout. »
Il a raison. Elle contracte ses fesses sans s'en rendre compte, les cuisses serrées, les épaules qui veulent remonter vers les oreilles. Elle n'a pas l'habitude d'être touchée sans rien en retour, sans devoir quelque chose en échange. Elle reconnaît ça. Elle essaie de lâcher.
Les mains d'Antoine descendent vers ses lombaires, frôlent le bord de sa culotte. Elles remontent. Redescendent. La douleur reflue par degrés. À la place, autre chose qui s'installe, une chaleur qui n'a plus rien de thérapeutique.
« J'ai besoin d'huile. Tu vas sentir que c'est froid. »
Le liquide coule sur sa peau. Antoine le répartit avec de longs mouvements qui couvrent tout son dos, descendent sur ses flancs, frôlent le galbe de ses seins écrasés contre la table. Marion retient son souffle. Les mains remontent. Elles tracent la ligne de sa colonne, s'arrêtent à la naissance de ses fesses.
« La tension vient de tes hanches. Je dois travailler là. »
« D'accord. »
Ses pouces s'enfoncent dans les fossettes au-dessus de ses fesses, une pression intense et précise qui envoie une onde dans tout son bassin. Marion gémit, un son qui n'a plus rien de clinique. Elle ne fait pas semblant. Elle n'essaie plus de contrôler quoi que ce soit. Les mains d'Antoine pétrissent ses fesses à travers la dentelle de sa culotte. Il travaille les muscles fessiers, c'est la vérité et c'est autre chose aussi, et aucun des deux ne prétend ignorer l'un des deux sens.
« Respire. Profondément. »
Marion obéit. L'air entre dans ses poumons, ressort, entre encore. Les mains suivent le rythme, descendent sur ses cuisses, remontent. S'insinuent entre ses jambes, pas encore là où elle veut, mais assez proche pour que la chaleur irradie.
« Écarte un peu les jambes. J'ai besoin d'accéder aux adducteurs. »
Elle écarte. Les mains remontent le long de ses cuisses intérieures. Les doigts frôlent le tissu de sa culotte, humide maintenant, elle ne peut pas prétendre que ça ne l'est pas. Antoine ne dit rien. Ses doigts continuent leur progression, s'approchent, s'éloignent, reviennent. Le jeu dure jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus.
« Antoine. »
« Oui ? »
« Tu ne fais plus semblant. »
« Toi non plus. »
Un silence. Puis ses doigts glissent franchement sur le tissu, épousent la forme de son sexe à travers la dentelle, appuient, frottent. Marion halète, le visage dans l'ouverture de la table.
« Retourne-toi. »
Elle obéit. Ses seins sont maintenant exposés sous la lumière du cabinet. Les mamelons durs pointent vers le plafond. Le regard d’Antoine descend sur elle lentement, ses yeux sur son ventre, sur la culotte trempée, sur ses seins. Ce regard-là aussi elle le connaît maintenant, l'autre regard, celui de la nuit de voyeurisme. Sauf qu'il est plus proche. Et que ses mains sont là.
Il prend les sangles rembourrées qui pendent de la table.
« Je vais t'attacher. Pour que tu restes immobile. Pour que tu te concentres uniquement sur les sensations. »
Marion le regarde. Elle sent son cœur cogner dans sa gorge. La question n'est pas si elle veut, elle sait qu'elle veut. La question est autre chose, une zone dans sa tête qui vérifie si elle fait confiance à cet homme précis, ses mains, sa façon d'attendre avant de commencer, la photo dans le cadre, Goma qu'elle ne connaît pas encore mais qui est là sur le mur.
Elle tend les poignets.
Antoine fixe ses poignets aux sangles rembourrées avec une précision professionnelle, ni trop serré ni avec du jeu. Puis ses chevilles. Elle est écartelée sur la table, offerte, incapable de se refermer. La vulnérabilité fait battre son cœur plus fort. Ce n'est pas de la peur. C'est plus profond que la peur et plus proche du désir.
Il verse de l'huile sur son ventre. Ses mains étalent le liquide chaud, remontent vers sa poitrine, enveloppent ses seins. Les pétrissent avec une pression mesurée, ni brusque ni hésitante, la même pression qu'il avait dans le dos. Ses pouces frottent ses mamelons, les font durcir encore davantage. Marion tire sur ses liens. Les sangles tiennent.
« Reste tranquille. »
Les mains descendent. Elles caressent son ventre, ses hanches, ses cuisses. Elles évitent soigneusement tout ce qu'elle veut qu'elles atteignent. Marion comprend qu'il fait ça volontairement, qu'il connaît exactement l'anatomie de sa frustration et qu'il en joue. L'attente monte en elle comme une douleur douce.
Il accroche l'élastique de sa culotte, la fait glisser lentement le long de ses jambes, passe ses chevilles attachées. Elle est nue maintenant sur la table, les bras et les jambes fixés, son sexe ouvert sous son regard.
Il pose une main à plat sur son pubis. L'autre sur son bas-ventre. Appuie doucement. La pression fait monter une chaleur dans le ventre de Marion.
Son pouce se pose sur son clitoris. Appuie. Masse par petits cercles. L'autre main toujours sur son ventre, pression constante qui amplifie tout ce qui vient d'en bas. Marion gémit. Le plaisir monte trop vite.
« Non, pas encore. Respire. »
Il lui apprend ça maintenant sur sa propre peau, ce qu'il lui avait enseigné par la parole l'autre soir. La respiration profonde, l'expiration longue qui desserre l'étau. Elle applique. L'orgasme recule d'un cran. Antoine relâche la pression, recommence. Alterne entre des caresses directes et des pressions obliques. Chaque variation crée une sensation différente. Marion perd la notion du temps.
Puis sa bouche descend.
Sa langue remplace ses doigts sur le clitoris. Large, chaude, elle lèche avec de longs mouvements d'abord, puis des coups plus courts, puis elle aspire. Marion hurle. Ses hanches se soulèvent mais les sangles la maintiennent. Elle ne peut pas bouger, ne peut pas guider ni fuir la bouche qui la dévore méthodiquement.
Deux doigts glissent en elle. Ils s'enfoncent profondément, se recourbent, cherchent et trouvent ce point intérieur qui double la pression de la langue sur son clitoris. La combinaison est une explosion. Marion jouit en criant, le corps qui se tend contre les liens, ses cuisses qui auraient voulu se refermer mais que les sangles maintiennent ouvertes.
Il ne s'arrête pas.
Ses doigts continuent, sa langue continue. Un deuxième orgasme frappe avant que le premier soit terminé, empilé sur les sensations encore vives. Marion crie plus fort. Elle pleure sans savoir quand ça a commencé, des larmes qui roulent sur ses tempes et se perdent dans ses cheveux. Ce n'est pas de la tristesse. C'est quelque chose qui cède, qui lâche prise, une barrière qu'elle maintenait sans le savoir.
« Arrête... je ne peux plus... »
Antoine lève les yeux vers elle. Leurs regards se croisent une seconde. Dans les siens, elle lit une détermination calme qui lui dit qu'il sait exactement ce qu'il fait, qu'il la pousse volontairement au-delà de ce qu'elle pensait pouvoir supporter, et que ce n'est pas de la cruauté.
La troisième vague est d'une violence qui la fait basculer dans un espace mental qu'elle n'a jamais atteint. Un abandon total, un renoncement à tout contrôle. Elle n'est plus que sensations, plus que corps ouvert sur une table, plus que ce lieu entre les mains de quelqu'un d'autre.
Antoine se redresse enfin. Il la regarde pendant qu'elle reprend sa respiration, les yeux mi-clos, les joues mouillées. Il défait son pantalon avec des gestes lents. Son sexe est dur, sombre et épais comme dans la lumière de l'autre soir, mais proche maintenant, à portée. Il verse de l'huile dessus, sa main enveloppe la longueur.
Il se positionne entre ses jambes attachées. La tête de son sexe frotte contre son clitoris encore hypersensible, Marion sursaute. Il descend, frotte ses lèvres, s'enfonce lentement. Marion a l'impression qu'il ne finira jamais d'entrer. Il remplit chaque centimètre d'elle.
Une fois au fond, il s'arrête. Ses mains se posent sur ses hanches, les pouces appuient sur des points précis de chaque côté de son pubis. La pression est intense. Puis il commence à bouger, lentement, en maintenant cette pression. Chaque va-et-vient fait frotter son sexe contre des zones nouvelles. La combinaison des pressions et du mouvement crée quelque chose d'inédit.
« C'est quoi, ce que tu fais ? »
« Points de pression. Ils amplifient tout. »
Il garde le même rythme, lent, profond, régulier. Marion tire sur les sangles. Elle veut le toucher, se toucher, bouger. Elle ne peut rien faire. Juste recevoir. Juste abandonner.
L'orgasme arrive comme une vague longue. Il commence dans le ventre, se propage dans ses jambes, remonte dans sa poitrine. Marion jouit en criant, son sexe qui se contracte autour d'Antoine. Il grogne. Ses mains serrent ses hanches. Il accélère enfin, quelques coups rapides et profonds qui font grincer la table, puis il jouit en elle, les pulsations qu'elle sent distinctement au fond, le liquide chaud qui coule.
Il s'effondre sur elle. Son poids est rassurant. Ils restent ainsi, enlacés dans les limites de ses liens. Puis il se redresse lentement, défait d'abord ses chevilles, ensuite ses poignets. Masse doucement les marques rouges laissées par les sangles, vérifie sans un mot que rien n'a blessé. Marion ne bouge pas. Elle flotte.
« Tu vas bien ? »
« Je ne sais plus marcher. »
Il rit. Il la soulève dans ses bras, la porte jusqu'à son canapé, l'enveloppe dans un plaid. Va chercher de l'eau. Marion boit. Le liquide frais descend dans sa gorge sèche.
« Tu as encore mal au dos ? »
« Quel dos ? »
Ils rient. Antoine s'assoit à côté d'elle. Sa main caresse ses cheveux trempés de sueur. Elle ferme les yeux. Sa main sur ses cheveux est le même geste que sur son dos tout à l'heure, la même qualité d'attention, sans rien demander en retour.
Elle regarde la photo dans son cadre, depuis le canapé. L'Antoine plus jeune, les épaules plus légères. Elle voudrait lui poser une question. Elle ne la pose pas encore.
Elle sait qu'elle ne rentre pas chez elle ce soir.
Et elle sait autre chose, quelque chose de moins simple, une conscience qui arrive avec la fatigue et la nudité et le plaid sur ses épaules : Elle a pris, et il a donné, et ça ne ressemble à rien de ce qu'elle connaissait. La zone opaque en elle n'a pas eu à s'activer. C'est une information, elle ne sait pas encore quoi en faire.
Elle s'endort contre lui, la main d'Antoine toujours dans ses cheveux.
Chapitre IV — L'escalier
Le jeudi matin, Antoine a un nouveau patient. Un homme de trente-cinq ans, Karim, accidenté de la route six semaines plus tôt, fracture du tibia gauche opérée, plaque et vis, sortie de rééducation hospitalière trop rapide selon le chirurgien qui l'adresse. Il arrive avec des béquilles et un air de quelqu'un qui s'est convaincu que ça allait bien se passer mais qui commence à en douter.
Antoine lui fait raconter l'accident, pas par curiosité, par nécessité. La façon dont quelqu'un raconte ce qui lui est arrivé dit autant sur l'état de son corps que le bilan fonctionnel. Karim parle vite, minimise, dit que ça va, que le plus dur est derrière. Antoine note la façon dont il évite de poser le regard sur sa jambe gauche en parlant, comme si elle appartenait encore à quelqu'un d'autre.
Il le fait allonger, commence l'évaluation. La cicatrice est longue, propre, encore rosée. Le genou est engorgé, les amplitudes réduites de moitié. Quand Antoine pose les mains sur le tibia, Karim retient son souffle.
« Je te fais mal ? »
« Non. C'est juste... »
Il n'achève pas. Antoine attend.
« C'est bizarre d'être touché là. »
Antoine connaît ça. Il l'a appris à Goma, cette dissociation que les corps font parfois après un traumatisme, cette façon de délimiter une zone sinistrée dont on ne veut plus être responsable. À Goma, ça prenait des formes extrêmes, des enfants qui ne sentaient plus rien dans des membres entiers. Karim, lui, a juste un peu peur de sa propre jambe. Ce n'est pas si différent dans le principe.
Il travaille lentement. Mobilisations douces, progressives, les mains qui ne bougent que ce que le corps accepte de laisser bouger. Karim se détend par degrés, et à un moment il dit, sans transition, que c'est son fils qui l'a vu depuis le trottoir au moment de l'impact. Huit ans. Il était venu le chercher à la sortie du bureau. Il n'en avait pas encore parlé à son médecin traitant.
Antoine ne dit rien. Il continue ses mobilisations.
« Il a fallu que quelqu'un l'emmène, parce que moi j'étais au sol. Il a vu le sang. »
« Comment il va, ton fils ? »
« Il fait des cauchemars. »
Antoine pose les mains à plat sur le tibia, sans bouger. Cette pression-là, immobile, dit quelque chose que les mots ne disent pas. Karim ne pleure pas. Il regarde le plafond.
« Vous pouvez donner des contacts, pour un spécialiste ? »
« Je vais t'envoyer des noms. »
La séance se termine en silence. Karim repart avec ses béquilles un peu moins crispées sur la poignée. Antoine reste dans le cabinet une minute après qu'il est sorti, les mains sur la table vide. Il pense au fils de huit ans qui a vu le sang sur le trottoir. Il pense à d'autres enfants, plus petits, dans une cour en terre battue, et à la façon dont certaines images ne partent pas vraiment, elles changent simplement de place dans la tête, se déplacent vers le fond sans disparaître.
Il va se laver les mains. Ouvre le carnet. Note en deux lignes ce qu'il a observé sur Karim, et une troisième ligne qu'il ne mettrait pas dans un compte-rendu officiel : fils, 8 ans, trottoir. Penser à lui.
*
Marion rentre plus tôt que prévu. Le client de l'après-midi a annulé, et elle a décidé de travailler depuis chez elle plutôt que de rester dans le coworking. Elle est dans son appartement depuis une heure quand elle entend Antoine rentrer, ses pas dans l'escalier, la clé dans la serrure d'en face.
Elle hésite. Puis frappe.
Il ouvre en tenant encore son manteau sur le bras. Il a l'air de quelqu'un qui vient de poser quelque chose de lourd et n'a pas encore décidé quoi faire de ses mains.
« Je te dérange ? »
« Non. »
Elle entre. Il accroche son manteau. Elle regarde l'appartement, le carnet ouvert sur la table, la carte sur le mur. Cette fois, elle s'y arrête vraiment.
La carte est grande, format A2 environ, fixée avec quatre punaises. C'est une carte physique, pas politique, les reliefs en camaïeux de beige et d'ocre, les lacs en bleu sombre. Le Kivu est encerclé au marqueur rouge, avec des annotations à la main dans les marges, des noms de villes, des dates, des flèches qui relient des points entre eux. Du côté est, près de la frontière rwandaise, plusieurs croix tracées au stylo noir.
Marion s'approche.
« C'est quoi, les croix ? »
Antoine est debout derrière elle, à deux pas. Un silence.
« Des endroits où on travaillait. Centres de rééducation, camps, quelques hôpitaux de campagne. »
« Tu y es allé combien de temps ? »
« Dix-huit mois. »
Elle se retourne. Il la regarde. Son visage dit quelque chose qu'elle reconnaît sans pouvoir le nommer exactement, la façon dont une personne regarde un endroit qu'elle a quitté et qu'elle n'a pas vraiment quitté.
« Qu'est-ce qui t'y a envoyé ? »
Il réfléchit avant de répondre, pas pour choisir un mensonge, pour trouver la vérité précise.
« La curiosité. Au départ. Je venais de finir mes études, j'avais envie de voir si ce que j'avais appris servait à quelque chose en dehors des cabinets parisiens. »
Il s'assoit sur le bord de la table. Croise les bras, non pas dans un geste de fermeture, juste une façon d'occuper ses mains.
« Et ça servait ? »
« Ça servait autrement que ce que j'imaginais. »
Il marque une pause.
« J'avais appris à réparer les corps. Là-bas j'ai appris à les écouter avant d'essayer de les réparer. C'est différent. »
Marion le regarde. Elle pense aux mains posées à plat sur son dos l'autre soir, immobiles une seconde avant de commencer. Elle avait remarqué ça sans savoir quoi en faire.
« Tu y retournerais ? »
« Non. »
La réponse est rapide, plus rapide que le reste.
« Pourquoi ? »
Un autre silence, moins court.
« Parce que j'ai compris que je pouvais faire le même travail ici. Que les gens qui ont besoin d'être écoutés dans leur corps, il y en a partout. Pas seulement en zone de guerre. »
Il dit ça simplement, sans chercher à s'en défaire ni à en faire quelque chose de beau. Marion pense que c'est vrai et que c'est insuffisant à la fois, que l'autre raison, celle qu'il n'a pas dite, est aussi vraie, peut-être plus. Elle ne la demande pas. Pas aujourd'hui.
Elle regarde à nouveau la carte. Les croix noires près de la frontière.
« Il s'est passé quelque chose là-bas. »
Ce n'est pas une question.
Antoine ne répond pas tout de suite. Il regarde la carte avec elle.
« Beaucoup de choses. »
Il se lève. « Tu veux du café ? »
Elle comprend que c'est tout pour ce soir. Elle dit oui.
*
Ils boivent leur café debout dans sa cuisine, en parlant d'autre chose, du temps qui se rafraîchit, d'un livre qu'il a sur la table et qu'elle reconnaît pour l'avoir lu. La conversation est légère et ils le savent tous les deux, légère volontairement, comme on laisserait reposer quelque chose qu'on vient de sortir du four.
Quand elle repart, il la raccompagne jusqu'à la porte. Sur le palier, elle s'arrête.
« Ce matin à Batignolles j'ai proposé à mes clients d'abattre une cloison. »
Il la regarde.
« Une cloison entre quoi et quoi ? »
« Entre la chambre et le couloir. Pour agrandir. »
Elle ne sait pas exactement pourquoi elle dit ça. Il ne demande pas non plus pourquoi elle le dit. Ils se regardent une seconde sur le palier, leurs portes à deux mètres de distance.
« Bonne nuit », dit-il.
« Bonne nuit. »
*
Le lendemain, il est six heures du matin quand Marion frappe à sa porte.
Elle avait décidé ça la veille dans son lit, sans tout à fait comprendre pourquoi, avec cette certitude physique qui précède parfois les décisions importantes. Elle porte un chemisier clair et une jupe, les cheveux encore un peu humides. Il fait frais dans la cage d'escalier à cette heure, la lumière du vasistas est bleutée, Paris n'est pas encore tout à fait réveillé.
Antoine ouvre. Il est habillé, un pantalon de coton sombre et un t-shirt, il devait être déjà levé. Il la regarde sans surprise, comme si l'heure n'avait rien d'étrange.
« Tu es en avance. »
Elle s'approche. Leurs respirations se mêlent dans l'air froid du couloir. Sans un mot, elle saisit sa main et l'entraîne vers la porte palière.
« Quelqu'un peut nous voir. »
« Je sais. »
L'escalier à cette heure est presque une autre planète. La lumière bleutée du vasistas blanchit les murs, les marches de pierre gardent le froid de la nuit. Marion se débarrasse de son chemisier dans un mouvement unique, le fait tomber sur la rampe. Elle ne porte rien dessous. Ses seins se dressent dans l'air frais, les mamelons durcis par le froid et par autre chose. Antoine la plaque contre le mur entre le deuxième et le troisième palier. La pierre rugueuse mord sa peau. Il glisse la main sous sa jupe.
Sa culotte est déjà trempée.
« Tu veux vraiment ça ici ? »
« Oui. Maintenant. »
Il accroche le tissu d'une seule traction, un petit claquement sec dans le silence de la cage d'escalier. Marion halète, les jambes légèrement écartées, l'appui précaire sur la marche. Antoine descend le long de son corps et sa bouche trouve le chemin entre ses cuisses.
La langue d'Antoine est chaude contre son sexe. Il la lèche avec application, prend son clitoris entre ses lèvres, aspire doucement puis plus fort. Marion agrippe la rampe froide, la tête renversée en arrière, parfaitement consciente qu'un voisin pourrait surgir à tout moment. Madame Chen du quatrième avec son sac de courses. Monsieur Dubois et son labrador du matin.
L'idée l'électrise d'une façon qu'elle n'aurait pas cru possible avant lui, avant ces semaines à apprendre ce que son corps peut vouloir quand on le laisse vouloir. Elle ne retient rien. Un murmure rauque lui échappe, puis un autre, et elle sent son sexe se contracter contre la bouche d'Antoine en spasmes révélateurs. Elle comprime le reste dans son poing serré contre ses lèvres.
Il se redresse, le visage luisant. Marion le regarde avec des yeux sombris, puis descend à genoux sur la marche inférieure. Ses mains défont sa ceinture, le bouton, le pantalon et le boxer d'un seul geste fluide. Son sexe jaillit à hauteur de son visage, tendu et épais, une veine qui pulse sur toute la longueur.
Elle le saisit à la base. Sa langue part du bas et remonte lentement sur toute la longueur, s'attarde sur le gland, tourne autour, lèche la goutte transparente qui perle au sommet. La saveur est salée, légèrement amère, elle la reconnaît maintenant. Elle ferme les lèvres sur le gland et aspire doucement, fait travailler sa langue sur le dessous, sous le frein.
Antoine pose une main dans ses cheveux, non pas pour guider, pour se tenir. Marion prend davantage dans sa bouche, progresse lentement jusqu'à sentir la pression au fond de sa gorge, se retire, reprend. Elle établit un rythme régulier, lèvres et main qui travaillent ensemble, la salive qui lubrifie la course. Elle sent Antoine lutter pour rester silencieux, sa respiration qui se fait rauque malgré lui, la main dans ses cheveux qui se resserre.
En bas, une porte résonne dans l'immeuble. Des pas dans le hall.
Marion ne s'arrête pas. Elle ralentit au contraire, avec une délibération qui ressemble à de la provocation, sa langue qui tourne lentement autour du gland pendant que les pas commencent à monter. Premier palier. Deuxième. Antoine retient sa respiration, la main crispée sur la rampe, parfaitement immobile. Marion remonte sur son sexe et l'engloutit entièrement dans une gorge profonde, tenant la position. Les pas arrivent à leur hauteur.
Madame Chen passe près d'eux, dos tourné, le sac de courses qui tinte contre sa hanche. Elle ne regarde pas dans leur direction, disparaît au troisième. La porte de son appartement claque.
Marion se dégage, aspire fort, et sent la montée dans le corps d'Antoine, la tension qui a atteint son seuil. Elle accélère, sa main sur ses testicules, la bouche qui pompe. Il grogne sourdement en tentant de la prévenir mais elle reste, la main à la base pour recevoir. Il explose en jets successifs, épais et chauds, qui emplissent sa bouche. Elle avale en continuant ses mouvements jusqu'au bout, puis lèche ses lèvres et lève les yeux vers lui.
Il la relève. Elle est debout sur des jambes légèrement tremblantes et il la soulève par les fesses, elle s'enroule autour de lui. Son sexe encore dur trouve son entrée sans chercher, la pénétration est immédiate et profonde. Marion mord son épaule pour ne pas hurler, ses dents dans le tissu de son t-shirt, elle goûte le coton et sous le coton la chaleur de sa peau.
En bas, une porte grince à nouveau. D'autres pas dans l'escalier.
Ils se figent. Complètement immobiles, cœurs qui cognent, sexes joints dans une immobilité électrique qui a son propre plaisir. Le voisin du premier passe devant eux sans lever les yeux, prisonnier de sa routine, la tête dans son téléphone. La porte de l'immeuble claque.
Antoine reprend ses mouvements. Plus vite, plus profond, ses mains sous ses fesses qui guident chaque coup de reins. Marion ondule contre lui, les jambes serrées autour de sa taille, une main dans ses cheveux courts. Elle jouit rapidement, des contractions violentes qui compriment son sexe, et elle l'entend gronder contre son cou une seconde avant qu'il ne la suive, une deuxième éjaculation moins abondante mais tout aussi brutale qui se déverse au fond d'elle. Le liquide chaud coule sur ses cuisses.
Ils restent enlacés une longue minute dans l'escalier froid et silencieux. Sa peau sombre contre sa peau claire, la sueur qui refroidit dans l'air, le souffle qui revient par degrés.
Elle pense à ce qu'elle lui a dit la veille sur le palier. Une cloison entre la chambre et le couloir, pour agrandir. Elle pense qu'elle voulait dire autre chose et qu'il l'avait compris.
Il la repose doucement sur ses pieds. Elle remet sa jupe, retrouve son chemisier sur la rampe. Il remonte son pantalon. Ils ne se parlent pas en regagnant leurs appartements séparément, le bruit de leurs portes à deux mètres de distance, l'une après l'autre, dans le silence du matin.
Mais quelque chose a changé dans le silence, un degré, une texture, comme une pièce qu'on a entrouverte sur une autre.
Chapitre V — L'offrande
Marion a une règle depuis qu'elle travaille à son compte : ne jamais accepter un verre avec un client le soir même d'un rendu. Ça brouille les limites, ça crée des obligations floues, ça finit toujours par coûter quelque chose. Elle a tenu cette règle pendant trois ans dans le grand cabinet. Elle la tient toujours.
Ce soir-là elle la tient, rentre à vingt heures, monte l'escalier avec ses plans sous le bras et une fatigue propre, la fatigue de quelqu'un qui a bien travaillé. Le projet de Batignolles est rendu. Le couple était content, plus que content, la femme avait dit que c'était exactement ce qu'elle voulait sans avoir su le demander. Marion avait hoché la tête. Elle connaît ce moment, elle l'avait connu aussi avec Renaud au début, ce sentiment d'être comprise sans avoir parlé. Elle sait maintenant que ce n'est pas la même chose que d'être reconnue.
Elle pose ses plans sur la table de cuisine. Se fait chauffer de l'eau. Regarde son appartement.
Il ressemble à quelqu'un maintenant. Les cartons sont tous défaits depuis trois semaines, les livres rangés, une aquarelle achetée au marché de Saint-Ouen sur le mur du salon. Pas grand-chose d'autre. Elle aime l'espace vide, la façon dont une pièce respire quand elle n'est pas encombrée. Renaud trouvait ça froid. Elle avait toujours su qu'il avait tort sans oser le dire.
Elle boit son thé debout à la fenêtre. Les toits de Paris sous le ciel d'octobre, les cheminées, les lucarnes allumées. Elle pense à rien de précis, à la journée, au client suivant, à la façon dont le tilleul du coworking a perdu presque toutes ses feuilles en une semaine.
Puis elle pense à Antoine. Et après Antoine, sans transition, sans raison, à Marc Lasserre.
C'est la deuxième fois en un mois. La pensée revient plus souvent depuis qu'elle est dans cet appartement, depuis qu'elle a commencé à avoir une vie qui lui ressemble. Comme si la liberté avait un revers, comme si habiter son propre espace obligeait aussi à habiter ses propres zones d'ombre.
Elle n'a jamais parlé de cette nuit à personne. Pas par honte exactement. Par incapacité à la raconter sans en faire quelque chose qu'elle n'était pas. Une victime, non. Une salope, non plus. Juste une fille de vingt-deux ans qui avait fait quelque chose d'indéfendable sans raison suffisante, et qui n'avait jamais su si c'était sa part sombre ou sa part libre qui avait pris la décision.
Elle rince sa tasse. Prend son téléphone, le repose.
Frappe à la porte d'Antoine.
Il est en train de lire, assis par terre dos au canapé, un verre de vin à côté de lui. Il ouvre, voit son visage, s'écarte pour la laisser entrer sans demander pourquoi elle est là.
Elle s'assoit sur le canapé au-dessus de l'endroit où il était assis. Il reprend sa place par terre, dos contre le canapé, et naturellement, sans qu'elle ait décidé quoi que ce soit, elle glisse ses doigts dans ses cheveux courts. Il laisse aller sa tête en arrière contre ses genoux. Ils restent ainsi une minute sans parler.
« Tu as eu une bonne journée ? » dit-il.
« Oui. Rendu du projet Batignolles. »
« Et ? »
« Bien reçu. »
Un silence. Sa main dans ses cheveux. Il ne cherche pas à remplir le silence.
« Est-ce que tu as déjà fait quelque chose sans pouvoir t'expliquer pourquoi ? » dit-elle.
Il réfléchit.
« Oui. »
« Quelque chose que tu n'aurais pas dû faire. »
« Oui. »
Il ne demande pas ce qu'elle veut dire. Il attend, la tête toujours posée contre ses genoux, les yeux vers le plafond.
« À vingt-deux ans j'étais avec quelqu'un. Un garçon de ma promotion. Théo. Je l'aimais, vraiment, autant qu'on peut aimer à vingt-deux ans. »
Elle marque une pause. Ses doigts continuent dans ses cheveux.
« J'ai couché avec son directeur de mémoire. Une nuit. Lui, c'est moi qui ai décidé. Pas sous la contrainte. Pas ivre. Juste comme ça, parce que quelque chose en moi l'avait décidé avant que j'aie le temps de l'en empêcher. »
Antoine ne dit rien. Elle sent la qualité de son silence, pas de jugement, pas d'embarras. Juste une présence qui écoute.
« Théo ne l'a jamais su. On s'est séparés six mois après. Depuis j'essaie de comprendre ce que ça dit de moi, cette nuit-là. »
« Et tu as trouvé ? »
« Non. »
Il tourne la tête légèrement. Pas pour la regarder, juste un mouvement.
« Peut-être que ça ne dit rien de particulier. Peut-être que les gens font des choses inexpliquées et que l'explication n'existe pas. »
« Ça me semble trop simple. »
« Ou alors c'est plus compliqué que ça. Peut-être que tu avais besoin de savoir que tu pouvais. »
Elle y pense. La main immobile dans ses cheveux.
« Besoin de savoir que je pouvais faire quelque chose en dehors du cadre. »
« Quelque chose qui ne demande pas la permission. »
Elle laisse ça reposer. Dehors, un bus passe dans la rue, le bruit sourd du moteur qui s'éloigne.
« Et toi ? » dit-elle. « Ce que tu aurais pas dû faire. »
Un long silence.
« J'ai laissé partir quelqu'un. À Goma. Une femme qui avait besoin d'une rééducation longue et je savais que si elle repartait dans son village elle ne la ferait pas. J'avais les moyens de la garder encore trois semaines dans le centre. Je ne l'ai pas fait parce que j'étais épuisé et que j'avais envie que le programme se termine. »
Sa voix est plate, factuelle.
« Elle est repartie. Je sais pas ce qui lui est arrivé. »
Marion ne dit rien. Sa main reprend dans ses cheveux.
« Tu as dix-huit mois de ça », dit-elle doucement. « Tu ne pouvais pas tout porter. »
« Je sais. »
Il dit je sais d'une façon qui signifie que savoir ne change rien.
Elle se penche légèrement. Pose ses lèvres sur son front. Un geste qui n'est pas érotique, juste là, juste ça. Il ferme les yeux une seconde.
Puis il se lève, se retourne vers elle. La regarde d'en haut. Elle lève les yeux vers lui. L'appartement est dans la pénombre, une seule lampe allumée, la lumière qui joue sur sa peau.
Elle tient la bouteille d'huile qu'elle avait apportée sans même y penser en quittant son appartement, posée sur la table basse entre eux.
« J'ai besoin que tu me montres quelque chose », dit-elle.
Il la prend par la main et l'emmène vers sa chambre. Le lit king size occupe le centre de la pièce, draps blancs, deux oreillers. Il allume la lampe de chevet, éteint le plafonnier. La lumière devient chaude, restreinte, elle creuse les ombres et laisse le reste dans une douceur ambrée.
Marion pose la bouteille d'huile sur la table de nuit. Geste lent, presque cérémoniel. Elle commence à se déshabiller, et cette fois c'est différent des autres fois, plus lent, sans enjeu de spectacle. Elle défait son chemisier bouton par bouton, le laisse glisser. Sa jupe. Ses sous-vêtements. Elle est nue dans la lumière fauve, debout au bord du lit, et elle le regarde sans chercher à provoquer quoi que ce soit, sans la distance des premières nuits.
Antoine la regarde. Pas comme les autres fois non plus.
« Allonge-toi sur le ventre. »
Elle obéit. Le drap est frais sous sa peau. Elle entend Antoine se déshabiller, le froissement du tissu. Le lit s'affaisse légèrement quand il monte à genoux à côté d'elle.
Ses mains se posent sur ses épaules. Le même geste que dans le cabinet, immobiles d'abord, qui écoutent. Puis elles commencent à travailler, lentement, les mêmes pressions qu'elle connaît maintenant, le même chemin le long de sa colonne. Elle se détend presque immédiatement. Son corps a appris à reconnaître ces mains.
Il verse l'huile dans ses paumes, la répartit sur tout son dos, ses flancs, la naissance de ses fesses. Ses doigts descendent sur ses fesses, les pétrissent longuement, sans hâte. Marion laisse aller sa respiration. Elle n'est plus dans sa tête, dans ses questions, dans Marc Lasserre ou dans Théo. Elle est entièrement là, dans la chaleur de la lampe et des mains d'Antoine sur sa peau.
Il prend la bouteille d'huile à nouveau. Un filet tiède coule entre ses fesses, descend lentement. Elle sent ses doigts qui s'approchent, qui s'arrêtent juste là, qui commencent à masser autour sans entrer. Des cercles concentriques, patients, qui reviennent encore et encore jusqu'à ce que la résistance commence à fondre.
« Respire. »
Elle respire. L'expiration longue qui desserre tout.
Un doigt presse légèrement contre son anus, sans forcer, juste là. Elle sent son corps hésiter, puis céder un peu, par degrés. Il avance la première phalange seulement et s'arrête. La sensation est étrange, nouvelle, ni agréable ni désagréable, un territoire inconnu. Il attend. Ne bouge pas. Laisse son corps décider à son propre rythme.
Elle pense, bizarrement, à ce qu'il a dit de la femme de Goma. Pas la permission. Mais le choix. Elle a choisi d'être là, sur ce lit, dans cette lumière. Personne n'a rien décidé avant elle.
Elle se détend davantage.
Il avance un peu plus. Commence de très petits mouvements, des allers-retours quasi imperceptibles qui explorent doucement. Il ajoute de l'huile, régulièrement, ses gestes toujours fluides, jamais brusques. Quand il introduit un second doigt, elle retient son souffle malgré elle.
« N'oublie pas de respirer. »
Elle expire longuement. Les deux doigts bougent ensemble maintenant, lents, mesurés, et sa main libre caresse ses fesses, descend le long de ses cuisses, remonte vers son sexe déjà trempé. Elle ondule légèrement contre ses doigts, partagée entre les deux sources de chaleur qui irradient dans son bassin.
« Tu es prête ? »
« Oui. »
Le mot sort dans un souffle rauque, sans hésitation.
Il retire ses doigts, se positionne derrière elle. Elle sent son sexe, dur, luisant d'huile, qui s'appuie contre son entrée. Une pression ferme, sans brutalité. Elle se crispe malgré toute sa volonté de ne pas le faire.
« Détends-toi. Pousse doucement vers moi. »
Elle obéit. L'expiration longue, les muscles qui cèdent. Le gland franchit la première résistance dans un mouvement fluide. Une brûlure brève et vive, supportable, puis une plénitude qui n'a pas de terme de comparaison. Comme si son corps tout entier était redéfini depuis l'intérieur.
Il s'arrête. Complètement immobile. La laisse s'adapter à sa présence.
Elle entend sa propre respiration, accélérée, et en dessous la respiration d'Antoine, contrôlée, qui dit qu'il fait attention à chacune de ses réactions. Il avance millimètre par millimètre, attentif, jusqu'à ce qu'il soit englouti complètement. Ils restent immobiles, soudés.
Il se penche sur son dos, sa bouche contre son oreille.
« Tu sens comment tu me prends ? »
Elle hoche la tête. Les mots ne viennent pas.
Il commence à bouger. Retraits lents, mesurés, presque tendres. Chaque retour s'approfondit un peu. Sa main glisse sous elle, trouve son clitoris, commence à le caresser. La double stimulation est une déflagration. Marion crie, son visage dans l'oreiller, quelque chose d'animal qui lui échappe depuis une profondeur qu'elle ne connaissait pas.
Ce plaisir-là est différent de tout. Il vient de plus loin dans le corps, il irradie différemment, il a une qualité sauvage que les autres orgasmes n'ont pas. Antoine accélère progressivement, ses coups de reins qui s'affirment maintenant qu'il sent son corps qui l'accueille, qui réclame. Elle pousse contre lui, les mains crispées sur le drap.
L'orgasme quand il arrive la prend par surprise malgré tout, une vague qui part du centre de son être et se déploie en cercles dans tout son corps. Elle se convulse, ses muscles intérieurs qui se contractent violemment autour du sexe d'Antoine, et elle l'entend gronder, ses mouvements qui perdent leur régularité. Encore quelques coups profonds, puis il explose en elle, le liquide chaud qui se déverse dans ses entrailles par jets successifs.
Ils s'effondrent ensemble sur le lit. Son poids sur elle, sa bouche dans ses cheveux, leurs souffles qui se mêlent et reviennent lentement.
Longtemps après, allongés dans le noir, il dit :
« La femme de Goma s'appelait Honorine. »
Marion ne répond pas tout de suite. Elle pose sa main sur son bras.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant ? »
Un silence.
« Parce que tu m'as dit le nom de Théo. »
Elle reste immobile dans le noir, la main sur son bras. Quelque chose s'est ouvert entre eux ce soir, pas une porte, quelque chose de moins architectural et de plus vrai. Une fissure dans le plâtre, comme celle au plafond de son appartement, qui laisse passer de l'air.
Chapitre VI — Exhibition
Le dimanche matin, Antoine fait la vaisselle. Ce n'est pas une métaphore, c'est littéralement ce qu'il fait, debout devant son évier, l'eau chaude sur les mains, une casserole qui a attaché la veille et qui résiste. Il a mis de la musique, quelque chose de calme qu'il écoute depuis Goma, un guitariste malien dont il a oublié le nom mais pas les accords. La fenêtre est entrouverte sur la cour, l'air d'octobre qui sent les feuilles mouillées.
Il pense à la nuit de la semaine passée. Pas à la scène elle-même, ou pas seulement. À ce qu'elle avait dit avant, sur le canapé, les doigts dans ses cheveux. La façon dont elle avait dit ça sans trembler dans la voix, juste posé les mots là, Marc Lasserre, Théo, la nuit sans raison défendable. Il y avait eu dans son ton quelque chose qu'il reconnaissait sans l'avoir entendu souvent, la façon dont on dit une chose difficile quand on a décidé qu'on était en sécurité pour la dire.
Il avait répondu par Honorine. Ça lui avait échappé, presque, après le silence. Un échange de poids. Pas une thérapie, pas une confession, juste deux personnes qui montrent leur zone abîmée à l'autre pour voir ce qui se passe.
Ce qui s'était passé, c'est qu'elle avait posé la main sur son bras. Et qu'il avait senti quelque chose se déposer en lui, très légèrement, comme de la poussière qui arrête de voler.
Il rince la casserole. La pose sur l'égouttoir.
Il pense qu'il ne sait pas encore ce que c'est, ce qui se passe entre eux. Il sait ce que ce n'est pas. Ce n'est pas une aventure de voisinage qui a dérapé. Ce n'est pas non plus ce qu'il avait eu avec les femmes d'avant, des relations propres, affectueuses, qui s'étiolaient doucement faute de friction suffisante. Avec Marion il y a de la friction, pas de la violence, de la friction, le contact réel entre deux surfaces qui ne cherchent pas à se lisser l'une l'autre.
Il ne sait pas si c'est suffisant pour autre chose que ça.
Il essuie ses mains. Va chercher son carnet.
Marion passe son dimanche matin à ne rien faire, ce qui lui coûte encore un effort conscient. Elle a passé dix ans à remplir les dimanches de Renaud, les marchés, les déjeuners chez des amis communs, les après-midis à visiter des expositions qu'elle n'avait pas choisies. La liberté des dimanches vides lui avait semblé luxueuse dans l'abstrait. Dans le concret, elle doit encore apprendre à la tenir sans chercher à la meubler.
Elle reste au lit jusqu'à neuf heures, ce qui constitue pour elle un record. Elle lit, un roman qu'elle avait commencé trois ans plus tôt et abandonné parce que Renaud trouvait qu'elle lisait trop la nuit. Elle en était à la page quatre-vingt-sept. Elle retrouve le fil immédiatement, comme si elle n'avait rien perdu, comme si trois ans de parenthèse n'avaient pas eu lieu.
Elle pense à Antoine en lisant, de façon discontinue, la pensée qui revient entre deux paragraphes. À ce qu'il avait dit d'Honorine dans le noir. Le prénom dit d'une façon qui montrait qu'il avait attendu de pouvoir le dire à quelqu'un, pas le confesser, juste le poser quelque part hors de sa tête.
Elle pense aussi à sa propre réponse, la main sur son bras. À la façon dont ce geste lui avait semblé juste sans qu'elle l'ait réfléchi. Elle n'est pas habituée à agir sans réfléchir et que ça soit juste. Dans son souvenir, les fois où elle avait agi sans réfléchir c'était Marc Lasserre, c'était des choses qui laissaient un résidu.
Là, rien. Juste la sensation d'avoir fait le bon geste au bon moment.
Elle pose le livre. Regarde le plafond. La fissure qui court du coin nord jusqu'au milieu de la pièce. Elle l'aime toujours, cette fissure.
Elle se demande ce que ça veut dire, que le bon geste lui soit venu naturellement avec cet homme-là.
Elle décide de ne pas répondre à la question pour l'instant. Elle reprend son livre.
Vers seize heures, il frappe à sa porte.
Il tient une bouteille de vin blanc, un muscadet, et a l'air légèrement incertain de sa propre initiative, ce qui est rare chez lui et qu'elle remarque immédiatement.
« Je me suis dit qu'on pourrait boire ce verre qu'on s'était promis. »
Elle sourit. Ce verre promis le premier jour du déménagement, il y a deux mois. Elle s'écarte pour le laisser entrer.
Ils s'installent sur le petit balcon de Marion, deux chaises en osier et la table en fer forgé. Le soleil de fin d'après-midi est encore chaud malgré octobre, il allonge les ombres sur les toits en face et teint les façades d'un ocre doux. Antoine ouvre la bouteille. Ils boivent. La conversation s'installe facilement, sans effort, ce qui est encore nouveau pour tous les deux, cette facilité.
Il lui parle d'un patient qu'il suit depuis six mois, un musicien, guitariste de jazz, qui avait une tendinite chronique à l'épaule droite et qui rejoue maintenant. Il le dit avec une satisfaction sobre, sans en faire trop. Elle lui parle du projet suivant, un appartement à Montmartre, vieux propriétaire qui veut rénover pour sa fille, budget serré, espaces contraints. Elle aime les espaces contraints, dit-elle, ils obligent à des solutions qu'on n'aurait pas trouvées autrement.
« C'est une façon de voir les problèmes », dit Antoine.
« Ou les gens. »
Il la regarde. Elle soutient son regard, boit une gorgée.
Ils parlent encore, du quartier, d'un restaurant qu'elle a repéré rue des Abbesses qu'il connaît aussi. D'une librairie. Il lui demande ce qu'elle lit en ce moment, elle lui dit le roman repris ce matin, lui en résume le propos en deux phrases. Il écoute avec cette même qualité d'attention qu'il a avec ses patients, les yeux sur elle, vraiment là.
Le soleil décline sur les toits. Les fenêtres d'en face commencent à s'allumer une à une, des silhouettes qui se découpent derrière les rideaux, des vies ordinaires qui rentrent, se déshabillent, préparent le dîner dans l'illusion de leur intimité.
Marion les regarde. Elle sent la chaleur du vin dans sa poitrine, l'air tiède sur ses bras nus, la présence d'Antoine à côté d'elle.
« Je veux te chevaucher ici », dit-elle.
Elle dit ça d'une voix ferme, posée, comme elle dirait je veux qu'on abatte cette cloison à un client. Antoine tourne la tête vers elle. Son regard descend brièvement sur sa robe légère, remonte. Sa respiration change.
« Alors faisons-le. »
Elle se lève avec grâce. La robe, couleur d'ivoire, ondule autour de ses cuisses dans la brise légère du soir. Elle se place devant lui, Antoine qui reste assis, les bras le long du corps, jambes légèrement écartées. Spectateur et acteur à la fois.
Marion relève sa robe lentement. Ses genoux d'abord. Puis ses cuisses, la peau claire dans la lumière dorée du couchant. Puis son sexe, lisse et déjà humide, qu'elle expose quelques secondes dans l'air du soir. Elle reste ainsi, debout, offerte aux regards potentiels des fenêtres d'en face, et l'exposition elle-même devient une source de chaleur, une façon de s'appartenir en se montrant, ce paradoxe qu'elle n'aurait pas compris avant lui.
Elle s'agenouille devant Antoine. Défait son jean avec des gestes mesurés, libère son sexe tendu. Le prend doucement dans sa paume, sent sa chaleur, la pulsation du sang. Se positionne au-dessus de lui, lui tournant le dos, face aux immeubles.
Elle s'empale sur lui d'une lenteur calculée. Centimètre par centimètre, son sexe qui la remplit, qui l'étire, la chaleur qui irradie dans son ventre. Un soupir profond lui échappe. Antoine pose les mains sur sa taille, sent ses muscles se contracter autour de lui.
Marion commence à bouger. Hanches qui ondulent dans un rythme lent et délibéré. Elle contrôle chaque mouvement, chaque angle. Dans l'immeuble d'en face, un homme s'arrête devant une fenêtre du quatrième, une tasse à la main. Il regarde dans leur direction. S'immobilise.
Marion le voit. Elle ne détourne pas les yeux. Elle accélère légèrement ses mouvements, ses hanches qui s'affirment, ses seins qui se devinent sous le tissu de la robe. L'homme en face ne bouge plus. Figé. Témoin involontaire devenu peut-être autre chose.
L'excitation de Marion monte d'un cran, cette fierté étrange et presque animale d'exhiber son plaisir comme une proclamation. Elle aime être vue. Elle ne l'avait pas su avant. Pas de cette façon, pas choisie, pas depuis son propre désir. Antoine remonte sa robe jusqu'à la taille, expose complètement ses fesses, son dos cambré, la jonction de leurs corps. Elle se penche en avant, mains sur les cuisses d'Antoine, cambrage plus prononcé, corps tout entier offert à la lumière du soir et aux regards de qui voudra bien regarder.
L'orgasme monte en elle comme une marée. Elle fixe l'homme à la fenêtre d'en face. Leurs yeux ne se quittent pas, malgré la distance, malgré l'asymétrie de la situation. Elle jouit en le regardant, des contractions qui compriment le sexe d'Antoine, un cri qu'elle laisse partir dans l'air du soir sans chercher à l'étouffer. Elle veut que l'inconnu sache. Elle veut que le quartier sache. Quelque chose en elle qui se proclame, enfin, sans demander la permission à personne.
Antoine la fait basculer sans se retirer. Elle se retrouve face à lui, les jambes enroulées autour de sa taille, la pénétration renouvelée sous un angle plus profond encore. Leurs visages proches maintenant, les respirations mêlées. Il la prend avec une énergie nouvelle, des coups de reins rapides et appuyés. Marion s'agrippe à ses épaules, les ongles qui s'enfoncent dans sa peau, et elle rit, un rire libéré qui lui échappe entre deux halètements, parce que c'est absurde et beau et qu'elle est nue sur son balcon à cinq heures du soir en octobre.
D'autres fenêtres s'allument en face. D'autres silhouettes qui s'arrêtent.
Antoine plonge son visage dans son cou, sa bouche sur sa peau, une morsure légère qui déclenche une nouvelle vague. Il jouit dans un grondement contre son épaule, les jets chauds qui se déversent en elle, et elle sent cette pulsation qu'elle reconnaît maintenant comme une chose familière, presque tendre.
Ils restent soudés un moment, les corps collés par la transpiration, le souffle qui revient. Les fenêtres d'en face s'éteignent progressivement, la vie ordinaire qui reprend. Marion lève la tête, cherche l'homme du quatrième. Il est toujours là, immobile. Elle lui adresse un sourire bref, presque affectueux.
Elle se love contre Antoine. Sa peau sombre sous sa joue, le pouls qui ralentit dans son cou.
« Tu savais que tu aimais ça ? » dit-il doucement.
Elle réfléchit honnêtement.
« Non. »
« Moi non plus. »
Ils restent sur le balcon jusqu'à ce que le froid d'octobre les fasse rentrer, les doigts entrelacés dans la pénombre, le vin fini et les toits de Paris qui noircissent sous les premières étoiles.
C'est la première fois qu'ils restent ensemble simplement, sans que l'un reparte chez lui. Ils mangent debout dans la cuisine de Marion, des choses trouvées dans son frigo, du fromage, du pain, des olives. Ils parlent encore, moins, confortablement. Vers vingt-deux heures il rentre chez lui, et avant de fermer sa porte il se retourne une seconde.
Elle est appuyée dans son encadrement de porte.
Ils se regardent sur le palier, leurs deux mètres de distance. Quelque chose dans ce regard-là est différent de tous les autres regards sur ce palier. Plus tranquille. Moins chargé de désir non résolu, ou chargé autrement, d'un désir qui sait maintenant qu'il sera entendu.
« Bonne nuit », dit-il.
« Bonne nuit. »
Les deux portes se ferment, l'une après l'autre. Mais le couloir entre eux a changé de nature ce soir, subtilement, définitivement. Il ressemble moins à une frontière et davantage à un espace partagé.
Chapitre VII : Attache-moi
Le mardi matin, Antoine reçoit un mail de Béatrice.
Il ne l'a pas vue depuis sept ans. Ils s'écrivent deux ou trois fois par an, des nouvelles brèves, quelques lignes sur ce que chacun fait. Béatrice est toujours au Kivu, elle a changé d'ONG deux fois, elle travaille maintenant avec une structure belge sur la réhabilitation des enfants soldats démobilisés. Son mail est plus long que d'habitude. Elle lui dit qu'elle rentre en France pour trois semaines en novembre, qu'elle aimerait le voir si c'est possible, qu'elle a des choses à lui raconter et une question à lui poser.
Il lit ça deux fois. Pose son téléphone sur le bureau du cabinet. Regarde la carte sur le mur.
Il y a des périodes où Goma s'éloigne dans sa tête, descend sous la surface des journées ordinaires, et des périodes où ça remonte sans prévenir. Le mail de Béatrice fait remonter. Pas des images précises, plutôt une qualité d'air, quelque chose dans la gorge. L'odeur de la latérite mouillée après la pluie. Le bruit particulier d'un camp le matin, les voix, les feux, les enfants. Il avait aimé certaines choses là-bas d'une façon qu'il n'avait pas su aimer ici, avec cette intensité que donne la conscience permanente que tout peut s'arrêter.
Il répond à Béatrice en deux phrases. Oui, avec plaisir. Propose un jeudi soir.
Son premier patient arrive à neuf heures. Une femme de cinquante ans, épaule opérée, rééducation en cours depuis six semaines. Elle s'allonge sur la table en disant que ça va mieux, il pose les mains sur son épaule et sent immédiatement que ça va mieux, les muscles moins défensifs, l'amplitude légèrement augmentée depuis la semaine dernière. Il travaille en silence, et pendant qu'il travaille il pense à Béatrice, à ce qu'elle va lui demander, à la question qu'il ne veut pas encore formuler dans sa tête.
Après la séance il reste debout devant la carte. Les croix noires près de la frontière. Il y en a une, à l'est de Goma, qui est un camp où il avait travaillé six mois. Il ne peut plus se souvenir du nom de tous les enfants qu'il avait vus là-bas. Il se souvient de certains visages. Il se souvient d'Honorine.
Il décale son déjeuner, sort marcher vingt minutes dans le quartier. L'air est froid, les platanes perdent leurs dernières feuilles sur le trottoir. Il marche sans but précis, les mains dans les poches, et il pense que la vie qu'il a construite ici est une bonne vie, ordonnée, utile, avec des patients qui avancent et un appartement qui lui ressemble et maintenant Marion de l'autre côté du mur. Une bonne vie. Et que la bonne vie n'efface pas les autres.
Il rentre. Mange debout dans sa cuisine. Reprend ses patients de l'après-midi.
Marion finit sa journée vers dix-huit heures. Elle range ses affaires dans le coworking, son ordinateur, ses crayons, les calques du projet Montmartre qu'elle a presque terminé. Le vieux propriétaire avait appelé dans la matinée pour dire que sa fille était enchantée des premières esquisses. Marion avait raccroché avec cette satisfaction propre du travail bien fait, la même qu'elle avait eue à Batignolles, et elle s'était rendu compte qu'elle retrouvait quelque chose qu'elle avait cru perdre dans les dix ans du grand cabinet, ce plaisir simple d'une décision juste dans un espace contraint.
Dans le métro, debout, une main à la barre, elle pense à Antoine.
Elle pense à lui de plus en plus souvent dans les interstices de la journée, entre deux réunions, dans l'escalier du coworking, maintenant dans le métro. Pas uniquement de façon érotique, même si ça arrive aussi, la mémoire soudaine de ses mains ou de sa voix grave dans l'obscurité. Plutôt une présence de fond, comme on pense à quelqu'un qui compte.
Elle pense au mail qu'il avait mentionné ce matin en partant, juste un mot dans l'escalier, Béatrice m'a écrit. Il avait l'air d'un homme qui tient quelque chose de chaud et de difficile en même temps. Elle avait hoché la tête, il était descendu vers son cabinet.
Elle pense à la carte sur son mur. Aux croix noires. À la façon dont il lui avait dit beaucoup de choses quand elle avait dit il s'est passé quelque chose là-bas, et à la façon dont beaucoup de choses ne répondait pas vraiment à la question.
Elle a une question précise qu'elle n'a pas encore posée. Elle pense qu'il est temps de la poser.
Elle sort du métro, remonte la rue, monte l'escalier. Frappe à sa porte avec le sac en toile qui pend contre sa hanche, plus lourd qu'à l'ordinaire.
Il ouvre. Il a les yeux d'une journée compliquée, pas triste, juste chargé, ce mot qu'il avait utilisé dans le couloir le premier mois et qui lui allait encore.
« Entre. »
Elle entre. Pose le sac sur le canapé, reste debout. Le regarde.
« Qu'est-ce qui s'est passé à Goma. »
Ce n'est pas une question. Il le sait.
Il va chercher deux verres, ouvre le vin qui était déjà entamé sur le plan de travail. Lui tend un verre. S'assoit sur le canapé, les coudes sur les genoux. Elle reste debout, appuyée contre le mur en face, et attend.
« Tu veux la version courte ou la version vraie. »
« La version vraie. »
Un long silence. Il tourne son verre entre ses mains.
« Il y avait des enfants démobilisés dans le camp où je travaillais. Des gamins qui avaient été recrutés de force, certains à huit ans, neuf ans. Ils avaient passé des années dans des groupes armés. Ils avaient vu et fait des choses. »
Il s'arrête. Boit une gorgée.
« Mon travail c'était leurs corps. Les blessures physiques, les séquelles motrices. Mais les corps de ces gosses portaient autre chose, une mémoire dans les muscles, dans la façon de réagir au toucher. Certains se raidissaient entièrement quand on posait les mains sur eux. Réflexe de survie. Ils associaient le contact physique à la douleur ou à pire. »
Marion ne dit rien. Elle écoute de la même façon qu'il écoute ses patients, entièrement là.
« J'en avais un, douze ans, il s'appelait Samuel. Il venait deux fois par semaine. Les trois premières séances, je n'ai pas pu le toucher. Pas parce qu'il refusait verbalement, il ne disait rien, il se laissait faire. Mais son corps se fermait dès que je m'approchais. Alors j'ai juste posé les mains. Sans bouger. Dix minutes. Vingt minutes. Juste là. »
Il pose son verre sur la table basse.
« La quatrième séance, il s'est endormi pendant que je travaillais. C'était la première fois depuis des années qu'un contact physique ne lui faisait pas peur. »
Sa voix est plate, factuelle, la même voix qu'il avait pour parler d'Honorine. Marion sent quelque chose se serrer dans sa poitrine.
« Ce gamin m'a appris ce que mes mains pouvaient faire que je ne savais pas encore. Pas réparer. Convaincre. Convaincre un corps qu'il peut faire confiance à nouveau. »
Il se tait. Regarde le sol.
« Et quand je suis rentré à Paris j'ai essayé de garder ça, cette façon de travailler. Mais je n'ai pas gardé le reste. J'ai fermé Samuel dans un tiroir avec Honorine et les autres. Parce que rester ouvert à tout ça ici, dans une vie ordinaire, ça coûte quelque chose que je ne savais pas payer. »
Marion pose son verre. S'approche. S'assoit à côté de lui sur le canapé, pas loin.
« Et maintenant ? »
Il lève les yeux vers elle.
« Maintenant j'ai l'impression que le tiroir est moins lourd. »
Elle le regarde. Elle pense à sa propre zone opaque, à Marc Lasserre, à la façon dont elle avait mis des années à comprendre que cette nuit-là ne la définissait pas entièrement. Elle pense que les tiroirs lourds ne s'allègent pas seuls, ils s'allègent quand quelqu'un s'assoit à côté et ne part pas.
Elle pose la main sur son bras. Le même geste que la nuit d'Honorine.
Il regarde sa main sur son bras.
« Tu as apporté quelque chose dans ce sac », dit-il.
« Oui. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
Elle se lève. Va chercher le sac, l'ouvre sur la table basse devant lui. Des bandes élastiques thérapeutiques. Bleues, vertes, rouges, différentes résistances. Il les reconnaît immédiatement, il les utilise quotidiennement dans son cabinet.
« Je veux que tu m'attaches sur ta table. »
La phrase tombe entre eux dans le silence de l'appartement. Il la regarde longuement. Dans ses yeux elle ne lit pas de surprise, quelque chose de plus attentif, la même qualité d'attention qu'il porte à un corps qui lui dit quelque chose.
« Tu es sûre. »
« Complètement. »
Il se lève. Ils passent dans le cabinet.
La pièce est dans la pénombre, le jour a baissé pendant qu'ils parlaient. Antoine allume la lampe du bureau, pas le plafonnier. La lumière est douce, restreinte.
Marion commence à se déshabiller. Lentement, sans théâtre. Son chemisier. Son jean. Son soutien-gorge. Sa culotte. Elle est nue dans la lumière du bureau, debout au bord de la table.
Antoine ne prend pas les sangles de la table. Il prend les bandes élastiques dans le sac que Marion a apporté, les étale sur la surface de travail, les trie par couleur et par résistance avec des gestes méthodiques. Elle le regarde faire. Il y a dans ce tri quelque chose de délibéré, de presque cérémoniel, qui ralentit le temps dans la pièce.
« Donne-moi tes poignets. »
Elle tend les bras devant elle. Il prend la bande rouge, la plus résistante, et commence à l'enrouler autour de ses poignets joints, non pas par les attacher ensemble brutalement mais en construisant quelque chose, spire après spire, un nœud plat entre les deux poignets, puis un passage de bande entre eux qui les sépare légèrement et répartit la pression. Il travaille lentement, avec la même précision que sur un bandage fonctionnel, mais ce qu'il construit n'a rien de fonctionnel, c'est une architecture, un objet fait de contrainte et d'intention.
Marion sent le tissu élastique se multiplier sur ses poignets, s'épaissir, tenir. Elle essaie d'écarter les mains. Impossible.
Il prend une bande verte. La passe dans la liaison entre ses poignets, remonte le long de son avant-bras gauche, fait un tour d'épaule, redescend en diagonale sur sa poitrine, passe sous son sein gauche, remonte en croix sur sa clavicule droite. Les spires encadrent ses seins sans les comprimer, les mettent en valeur dans la lumière, la bande verte sur sa peau claire.
Marion regarde ce qui se construit sur son propre corps. Elle ne reconnaît plus tout à fait sa poitrine, encadrée, soulignée, offerte autrement. Quelque chose d'étrange et de beau dans cette transformation, son corps devenu le matériau d'une forme qu'il construit.
Il prend une bande bleue. Genoux joints, il commence aux chevilles, même technique, spires régulières qui montent vers ses genoux en laissant une légère pression sur chaque segment. Puis il l'invite à s'asseoir sur la table, plie ses jambes en tailleur, et continue la bande bleue en remontant autour de ses cuisses repliées contre ses mollets. Ses jambes sont maintenant fixes dans cette position, genoux écartés, sexe offert, incapable de se lever ou de se fermer.
Il reste debout devant elle une seconde et la regarde.
Elle est assise sur la table, les poignets liés devant elle, la bande verte qui dessine sur sa poitrine une géographie nouvelle, les jambes fixées en tailleur. Elle ne peut ni bouger les bras au-delà de quelques centimètres ni changer la position de ses jambes. Elle est à la fois contrainte et précisément exposée, chaque partie de son corps étant accessible et visible.
« Tu peux toujours parler », dit-il.
« Je sais. »
Il s'approche. Pose les mains sur ses épaules, les fait descendre lentement le long de ses bras liés, ses doigts qui suivent le passage des bandes sur sa peau. Puis ses mains remontent, caressent ses seins dans leur cadre vert, ses pouces sur ses mamelons. Marion retient son souffle. Elle essaie de porter les mains vers lui, le tissu résiste, ses poignets ne bougent pas de plus de quelques centimètres. Cette impossibilité de toucher en retour crée une frustration qui s'ajoute au désir sans l'éteindre.
Ses lèvres se posent sur son cou. Descendent vers sa clavicule, longent la bande verte jusqu'à son sein gauche, tournent autour du mamelon sans le prendre. Marion gémit. Il prend le temps, sa bouche qui trace des cercles de plus en plus proches sans jamais atteindre le centre. Quand il prend enfin le mamelon entre ses lèvres et aspire, elle pousse un son qui n'est plus discret du tout.
Il descend. Sa bouche sur son ventre, sur ses hanches, sur l'intérieur de ses cuisses fixées en tailleur. Il lèche la peau à l'intérieur du genou gauche, remonte vers son sexe sans l'atteindre, repart vers le droit. Elle ne peut pas fermer les jambes, ne peut pas guider sa tête avec les mains, elle peut juste rester là dans cet écartèlement choisi et attendre.
Quand sa bouche se pose enfin sur son sexe elle a déjà attendu assez longtemps pour que le contact soit une détonation. Sa langue large et lente sur son clitoris, puis plus rapide, puis qui aspire. Marion bascule en arrière, ses poignets liés qui remontent instinctivement vers sa bouche, les bandes qui retiennent. Elle ne peut s'appuyer sur rien sauf ses propres cuisses fixées sous elle. Elle tient cette position par la seule force du désir et de l'équilibre.
L'orgasme vient vite, brutal, un cri qu'elle ne retient pas.
Antoine se relève. Elle le regarde, les yeux encore flous, et elle voit qu'il n'a pas encore défait son pantalon. Il va vers l'étagère. Revient avec le vibromasseur mauve qu'elle avait laissé là un soir, elle ne se souvient plus quand.
Il l'allume. Le bourdonnement sourd et régulier dans la pièce silencieuse.
Il s'assoit sur le tabouret roulant, à hauteur d'elle, face à elle. Pose le vibromasseur contre son clitoris encore hypersensible.
Marion sursaute. Trop direct, trop fort, après l'orgasme qui vient de passer. Elle essaie instinctivement d'écarter le vibromasseur avec ses poignets liés, n'y arrive pas, essaie de fermer les jambes, la bande bleue la maintient ouverte. Antoine ne bouge pas. Il tient l'appareil exactement là où il est, à cette intensité précise, et la regarde.
Elle gémit. Le plaisir et l'hypersensibilité sont indémêlables, une confusion de sensations qui monte vers quelque chose qu'elle ne peut pas contrôler. Ses bras liés qui se tendent vers lui.
« Défais-moi les mains. »
« Non. »
Il change légèrement l'angle du vibromasseur. La sensation se déplace d'un millimètre et devient différente, plus directe encore, et Marion crie. Il y a dans son regard cette détermination tranquilleI, la conscience de ce qu'il fait, la certitude que ce n'est pas de la cruauté.
Elle pleure sans décider de pleurer, les larmes qui viennent d'elles-mêmes, et au milieu des larmes le plaisir monte en vague longue, lente, inexorable. Elle ne peut rien faire pour le retarder ni pour l'accélérer. Elle ne peut que le recevoir.
Le second orgasme, quand il arrive, est d'une profondeur différente du premier. Moins violent, plus total, une chose qui part du centre et se déploie dans tout le corps jusqu'aux doigts, jusqu'à la nuque. Elle reste dedans longtemps, les contractions qui diminuent par degrés, le souffle qui revient.
Antoine pose le vibromasseur. Se lève. Reste debout devant elle.
Elle le regarde. Ses poignets liés, ses jambes fixées en tailleur, nue dans les bandes vertes et bleues et rouges, et elle pense qu'elle veut le prendre dans sa bouche. Ce désir-là n'est pas subi, pas une obligation, il est simplement là, propre et direct.
« Viens là », dit-elle.
Il comprend. S'approche, défait son pantalon, son caleçon. Son sexe est tendu, sombre et épais, une goutte au sommet. Il se place devant elle, à hauteur de sa bouche.
Elle ne peut pas le saisir avec les mains, elles sont liées trop bas. Alors elle se penche vers lui, prend le gland entre ses lèvres, laisse sa langue tourner autour. Elle ne peut utiliser que sa bouche, sa langue, sa gorge, sans le secours de ses mains pour maintenir, pour cadencer. Cette contrainte la force à une précision différente, à travailler autrement, à sentir autrement. Sa langue sous le frein, ses lèvres qui glissent sur toute la longueur, la profondeur de gorge quand elle plonge et tient, la façon dont son souffle passe par le nez dans ces secondes.
Antoine a une main dans ses cheveux, pas pour guider, pour se tenir, et elle sent dans ses doigts la tension qui monte. Elle accélère, ses lèvres qui pompent, sa langue qui ne lâche pas. Il grogne, le son qui vient du fond de sa gorge, et elle sent la première contraction contre ses lèvres avant qu'il éjacule, les jets chauds et successifs qui emplissent sa bouche. Elle avale en maintenant le mouvement jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il pose la main sur son épaule pour lui dire stop.
Il reste debout devant elle quelques secondes, la respiration qui revient. Puis il s'agenouille, commence à défaire les bandes. La bande bleue d'abord, ses jambes qui se déplient lentement, les muscles engourdis. Puis la bande verte, spire après spire, ses seins qui se libèrent. Puis la bande rouge aux poignets. Il masse chaque zone libérée, vérifie la circulation, fait tourner ses poignets dans ses paumes.
Elle reste assise sur la table, les bras le long du corps, les jambes pendantes. Elle regarde ses propres poignets, les traces légères laissées par les bandes, des lignes roses en spirale qui s'effacent déjà.
Il s'assoit à côté d'elle. Sa main dans ses cheveux.
Elle ne dit rien pendant un moment. Puis :
« Samuel est sur la photo ? »
Il la regarde.
« Deuxième rang, tout à gauche. »
Elle tourne la tête vers la photo dans son cadre en plastique noir. L'étagère dans la pénombre. Elle ne distingue pas les visages depuis la table mais elle sait maintenant qu'il est là.
« Alors il faut que tu lui écrives. À Bukavu. Dis-leur que tu viens. »
Il ne répond pas tout de suite. Sa main dans ses cheveux.
« Oui », dit-il.
Chapitre VIII : Soumission
Antoine rencontre Béatrice un jeudi soir, dans un café du onzième. Il n'en avait pas parlé à Marion.
Pas par secret, plutôt parce qu'il ne savait pas encore ce que ce serait, revoir Béatrice après sept ans, et qu'il préférait traverser ça seul avant d'en dire quoi que ce soit à quelqu'un.
Béatrice a vieilli, bien vieilli, les cheveux coupés courts maintenant, entièrement blancs, une façon de s'asseoir qui dit qu'elle a passé des années sur des chaises qui ne convenaient pas. Elle commande un verre de rouge, le boit lentement, et pendant une heure elle lui parle de ce qui s'est passé au Kivu depuis son départ. Pas un rapport, pas un bilan, juste ce qu'elle a vu, ce qu'elle a fait, ce qu'elle n'a pas pu faire. Elle lui parle d'un programme de suivi psychologique pour les anciens enfants soldats qu'ils ont réussi à financer, d'un centre de Goma qui a brûlé, de gosses qu'il avait connus et qui sont devenus des adultes, certains bien, d'autres moins.
Elle ne lui parle pas d'Honorine. Il ne lui en parle pas non plus.
La question qu'elle voulait lui poser arrive vers la fin du deuxième verre.
« Est-ce que tu aurais envie de revenir donner une formation ? Trois jours, à Bukavu. On a des kiné locaux qui ont besoin de techniques spécifiques pour la rééducation post-traumatique. »
Antoine regarde son verre.
« Juste une formation. Tu ne resterais pas. »
Il sait ce qu'elle fait, Béatrice. Elle lui propose une porte étroite, pas l'immersion totale qu'il ne pourrait pas accepter, juste une ouverture suffisante pour ne pas rester complètement fermé. Elle a toujours su construire les propositions de cette façon, depuis l'époque où elle recrutait des volontaires réticents.
« Je vais y réfléchir », dit-il.
Elle hoche la tête. Elle sait que c'est oui, et elle sait qu'il sait que c'est oui. Il n'est pas encore prêt à le dire.
Il rentre à pied. Paris sous la pluie fine d'octobre, les pavés qui brillent, les feux qui se reflètent dans les flaques. Il marche pendant quarante minutes sans penser à rien de précis, juste la pluie sur son visage et les bruits de la ville, et quelque chose qui se déplace en lui très lentement, comme un meuble qu'on pousse sur un plancher, avec effort et avec bruit.
Il monte l'escalier. La lumière sous la porte de Marion est allumée.
Il frappe.
Elle ouvre en pyjama, un verre de tisane à la main, les cheveux détachés. Elle lit sur son visage quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer, une sorte d'exposition, comme s'il avait laissé dehors une couche de lui-même.
« Entre. »
Il entre. S'assoit sur son canapé, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Elle s'assoit à côté de lui, pas trop près, et attend. Elle a appris ça avec lui, attendre sans remplir le silence.
« J'ai vu Béatrice ce soir. »
Il lui parle de la rencontre, simplement, le café, la conversation, la proposition de formation. Il dit ça sans en faire un drame, juste les faits. Puis il s'arrête.
« Et tu vas y aller ? » dit Marion.
« Je crois. »
Un silence.
« Ça te fait peur ? »
Il réfléchit. Honnêtement, comme il fait toutes choses.
« Non. Ça me fait quelque chose d'autre. Comme rouvrir un tiroir qu'on avait décidé de ne plus ouvrir. »
Elle pose sa tisane sur la table basse. Tourne légèrement le corps vers lui.
« Pourquoi tu l'avais fermé, ce tiroir ? »
Il regarde ses mains.
« Parce que rester ouvert à tout ça en permanence, la souffrance des gens là-bas, ça empêche de vivre ici. À un moment j'ai choisi ici. »
« Et tu penses que rouvrir trois jours ne va pas tout faire déborder. »
« Je pense que je suis différent qu'à vingt-huit ans. »
Marion reste silencieuse un moment. Elle pense à ce qu'il vient de dire, rester ouvert à tout ça ça empêche de vivre ici. Elle pense à elle-même à vingt-deux ans, à la façon dont elle avait choisi au contraire de fermer quelque chose, d'épouser une vie propre et cadrée pour ne plus avoir à regarder sa propre zone d'ombre. Deux stratégies inverses, le même mouvement de protection.
« Je crois que tu as raison d'y aller », dit-elle.
Il lève les yeux vers elle.
« Pas parce que c'est courageux ou utile, même si c'est les deux. Parce que les choses qu'on ferme ne disparaissent pas. Elles attendent. »
Il la regarde. Elle soutient son regard.
« Tu parles de toi aussi. »
« Oui. »
Un silence différent des autres, plus dense, plus habité. Dehors la pluie a repris, on l'entend sur les carreaux du vasistas dans le couloir.
Antoine pose sa main sur sa nuque. Un geste simple, la paume chaude contre sa peau. Elle ferme les yeux une seconde.
« Je veux être aux commandes ce soir », dit-elle doucement.
Elle dit ça d'une façon qui n'est pas une revendication. Plutôt une déclaration d'état, comme on dirait j'ai froid ou j'ai faim. Antoine la regarde encore.
« D'accord. »
Elle s'est préparée sans y penser, ou en y pensant depuis plusieurs jours sans se l'avouer. Les bougies sont allumées dans sa chambre, trois sur la commode, une lumière tremblante qui rend les ombres vivantes. La bouteille de vin sur la table de nuit. Elle porte la nuisette de soie noire qu'elle avait achetée avant de savoir pourquoi, les talons qui la grandissent de huit centimètres, les cheveux sur les épaules.
Antoine entre dans la chambre et s'arrête sur le seuil une seconde. Elle voit dans ses yeux qu'il comprend de quoi il s'agit ce soir. Pas une surprise, une reconnaissance.
« Déshabille-toi. »
Sa voix est posée. Ferme sans être dure. Antoine retire son t-shirt, dévoile son torse, la peau sombre dans la lumière des bougies, les muscles du travail quotidien, les épaules larges. Il défait sa ceinture, fait glisser son jean, le caleçon. Reste nu devant elle, son sexe qui commence à durcir sous son regard.
Marion se déplace autour de lui lentement. Les talons qui claquent sur le parquet. Elle le regarde sous tous les angles, les épaules, le dos, les fesses, les cuisses. Lui ne bouge pas. Il tient cette immobilité avec une aisance qui la surprend un peu, comme s'il avait attendu ça sans le savoir.
« À genoux. »
Il descend lentement, pose les genoux sur le bois. Mains le long du corps. Tête légèrement inclinée. Il est grand même à genoux, ses épaules à hauteur de sa taille à elle.
Marion sent une décharge traverser sa poitrine. Pas de la cruauté, pas du tout. Quelque chose de plus complexe, la conscience d'avoir entre les mains la confiance de quelqu'un, et de vouloir en être digne. Elle pense à ce qu'il lui a dit tout à l'heure, les choses qu'on ferme ne disparaissent pas. Elle pense que la domination, ce soir, n'est pas une façon d'effacer sa propre zone d'ombre. C'est une façon de l'habiter différemment. De prendre, en pleine lumière, ce qu'elle avait pris dans l'obscurité à vingt-deux ans.
Elle s'installe sur le canapé. Croise les jambes. Le tissu de la nuisette remonte sur ses cuisses.
« Rampe jusqu'à moi. »
Il y a une hésitation. Brève, une seconde. Elle la voit et ne dit rien. Puis quelque chose cède dans sa posture, une décision prise quelque part, et il se penche, pose les paumes sur le parquet. Avance vers elle lentement, les muscles qui jouent sous la peau de son dos, la façon dont il porte même ça avec une dignité qui ne cherche pas à se défendre.
Il arrive devant elle. Relève la tête. Attend.
Marion écarte les cuisses. Fait glisser la nuisette sur le côté, expose son sexe nu. Sa peau claire dans la lumière des bougies, déjà brillante d'humidité.
« Lèche-moi. Sans te servir de tes mains. »
Il approche son visage. Son souffle chaud sur elle avant le contact. Il écarte le tissu avec ses lèvres, trouve son sexe, et sa langue se pose sur elle, large et chaude, un premier mouvement long et lent qui lui arrache un soupir. Il travaille avec précision, sa langue qui explore chaque pli, qui revient sur son clitoris, qui aspire légèrement. Les mains dans son dos, parfaitement immobiles. Soumission totale à la contrainte qu'elle a posée.
Marion glisse les doigts dans ses cheveux courts. Les resserre. Guide sa bouche exactement là où elle veut, plus haut, plus insistant sur ce point précis. Il obéit à chaque pression de sa main sans résister, sans prendre d'initiative. Elle sent en lui une concentration qui ressemble à celle de ses séances de kiné, la même qualité d'attention portée sur un autre corps que le sien, la même façon d'être entièrement là.
Elle jouit assez vite, une première vague qui la secoue sur le canapé, ses cuisses qui se referment de part et d'autre de sa tête. Elle le repousse doucement avant qu'il continue. Se lève.
Il est toujours à genoux. Son sexe est tendu, douloureusement dur, une goutte au sommet. Elle tourne autour de lui sans le toucher. Le regarde palpiter.
« Tu as envie que je te touche ? »
« Oui. »
Sa voix est plus grave que d'habitude.
« Dis-le proprement. »
Un temps.
« S'il te plaît. J'ai besoin de toi. »
Marion savoure ça. Pas avec cruauté, avec une conscience aiguë de ce qui se passe, deux personnes qui ont chacune une zone d'ombre et qui ont décidé, ce soir, de ne pas la cacher. Elle de prendre. Lui de donner tout.
« Allonge-toi sur le dos. »
Il s'allonge sur le tapis, les bras le long du corps, son sexe dressé vers le plafond. Elle reste debout au-dessus de lui, le contemple. La peau sombre sur le parquet clair. Elle pense qu'il est beau d'une façon qui n'a rien d'anodin, pas seulement le corps, la façon dont il tient sa vulnérabilité, sans la fuir ni la surjouer.
Elle s'accroupit au-dessus de son visage. Ses cuisses de part et d'autre de sa tête. S'abaisse lentement sur sa bouche.
Sa langue trouve immédiatement son clitoris. Elle ondule, se frotte contre lui, utilise sa bouche pour son propre plaisir sans s'en excuser. Elle s'assoit davantage, le sent qui lutte légèrement pour respirer et qui ne s'arrête pas pour autant. Ce don total de son souffle, de son confort, déclenche en elle quelque chose de vertigineux, une jouissance qui n'est pas que physique.
Le second orgasme est plus violent que le premier. Elle crie, les cuisses qui compriment sa tête, les mains qui s'appuient sur le parquet pour garder l'équilibre. Son sexe qui pulse contre sa bouche.
Elle se relève. Regarde Antoine allongé sous elle, le visage luisant, sa poitrine qui se soulève. Elle descend le long de son corps, ses mains sur ses flancs, sur son ventre. Évite son sexe, le laisse attendre encore.
Puis sans prévenir elle s'empale sur lui. Pénétration d'un seul coup, profonde, et le grondement qui lui échappe dit à quel point il avait attendu ça. Elle reste immobile une seconde, le sent palpiter en elle, les deux qui reprennent leur souffle.
Elle commence à bouger. Lentement d'abord, des descentes mesurées qui ne le libèrent qu'à moitié. Elle le sent qui lutte pour ne pas prendre le contrôle, les poings serrés le long de son corps, la tension visible dans ses bras. Il tient. Il lui fait confiance pour décider de quand.
Elle accélère brutalement, son bassin qui claque contre le sien, et le sent au bord. Ralentit aussitôt. Un gémissement frustré lui échappe.
« Pas encore. »
Elle maintient ce rythme, imprévisible, rapide puis presque immobile, le tenant dans cet espace insoutenable. Elle le regarde. Son visage dans la lumière des bougies, les yeux mi-clos, la mâchoire serrée. Beau et défait en même temps.
Elle pense à Béatrice, au tiroir qu'il va rouvrir. Elle pense qu'il faut du courage pour ça, et que le courage ressemble à ça ce soir, tenir sans fermer, recevoir sans fuir.
Elle s'accorde enfin le sien. Accélère pour de bon, sans retenue, cherche son propre orgasme dans ses mouvements. Il monte vite, une vague qui part du ventre et monte dans sa gorge.
« Jouis. Maintenant. »
Il n'attendait que ça. L'éjaculation est violente, profonde, il se cabre sous elle avec un gémissement rauque qui résonne dans la chambre. Elle jouit en même temps, les contractions qui les compriment l'un contre l'autre, et elle s'effondre sur lui, sa joue contre sa poitrine, son cœur qui cogne sous son oreille.
Ils restent ainsi longtemps. Le parquet est dur sous leurs genoux, ils ne bougent pas. Les bougies crépitent. La pluie sur les carreaux du couloir.
C'est lui qui parle en premier, à voix basse.
« Je vais écrire à Béatrice demain. »
Marion ne répond pas tout de suite. Sa main sur son torse, la peau chaude et humide.
« Bien. »
Un silence.
« Tu viendras me chercher à l'aéroport ? »
Elle lève la tête. Il la regarde depuis en bas, les yeux calmes.
C'est la première fois qu'il demande quelque chose pour après. Pour un futur dans lequel elle est présente, dans lequel il compte sur elle d'une façon ordinaire et concrète, un aéroport, un retour, quelqu'un qui attend.
Elle sent quelque chose se poser dans sa poitrine, pas lourd, l'inverse, comme si on retirait un poids qu'elle n'avait pas su qu'elle portait.
« Oui », dit-elle.
Chapitre IX — Démolition
C'est Antoine qui dit la chose le premier.
Un soir de novembre, après le dîner, assis par terre dans le salon de Marion, le dos contre le canapé, une bouteille de vin à moitié vide entre eux. Ils avaient mangé des pâtes, quelque chose de simple, et la conversation avait glissé de Béatrice à Bukavu à la date probable du départ, début décembre, trois jours seulement.
Marion avait dit tu n'as pas peur d'avoir trop peu de temps, et il avait dit non, trois jours c'est ce qu'il faut, pas plus, pour ne pas replonger, pour rester debout.
Puis un silence. Il regardait le mur en face de lui, celui qui sépare leur appartement du sien. Marion le regardait regarder ce mur.
« On pourrait l'abattre », dit-il.
Sa voix est ordinaire. Pas de mise en scène. Comme s'il avait dit on pourrait ouvrir une autre bouteille.
Marion ne répond pas tout de suite. Elle regarde le mur elle aussi. Du plâtre sur parpaing, une cloison portante à vérifier, un permis de travaux peut-être selon le règlement de copropriété. Elle pense à tout ça automatiquement, la professionnelle qui évalue avant la femme qui décide.
Puis elle pense à autre chose. À la première nuit dans cet appartement, la main à plat sur le mur de sa chambre, les deux coups frappés du bout des phalanges, le son creux de l'autre côté. À la façon dont elle avait su qu'il était là sans le voir. À toutes les fois où ils avaient traversé ce mur par le son, par la voix, par des fils invisibles tendus entre leurs deux vies avant même de se toucher.
Abattre le mur. Faire d'un couloir deux appartements en un. Décider que l'espace entre eux n'est plus une frontière mais un lieu.
Elle pense à Vincennes. L'appartement de Renaud et elle, celui qui ne lui ressemblait pas. Elle pense qu'un espace commun peut être quelque chose qu'on choisit ensemble au lieu de quelque chose dans lequel on fond.
Elle pense à la zone opaque de ses vingt-deux ans. À la façon dont cette zone l'avait empêchée de faire confiance à ses propres désirs pendant des années. Elle n'a pas besoin de Marc Lasserre pour décider d'abattre un mur. Elle n'a pas besoin d'une raison opaque. Elle a juste envie.
« Oui », dit-elle.
Il tourne la tête vers elle. Elle soutient son regard.
« Oui. On l'abat. »
Les démarches prennent trois semaines. Le syndic, les plans, un architecte pour confirmer que la cloison n'est pas portante, ce qui est le cas, et une autorisation de l'assemblée générale qui n'est pas requise mais qu'ils demandent quand même par courtoisie envers les voisins. Madame Chen dit que c'est une très bonne idée d'une façon qui suggère qu'elle sait des choses qu'elle ne dit pas. Monsieur Dubois signe sans lire.
L'entreprise commence les travaux un lundi matin. Deux hommes, un marteau-piqueur, une protection en plastique tendue dans le couloir pour contenir la poussière. L'immeuble résonne. La poussière passe quand même sous les portes, une fine poudre blanche qui se dépose sur tout, les livres, le carnet d'Antoine, les plans de Marion sur la table.
Ils continuent leurs vies pendant les travaux. Antoine reçoit ses patients, Marion dessine ses plans. Ils se croisent dans l'escalier avec les ouvriers, échangent des sourires de conspirateurss. Le soir, quand les hommes sont partis et que le silence revient dans l'immeuble, ils s'asseyent de leur côté respectif de la cloison en cours d'éventremen et écoutent Paris à travers les cloisons provisoires.
Antoine reçoit la confirmation de Bukavu par mail un mercredi soir. Il frappe chez Marion, lui montre l'écran. Elle lit, lui rend le téléphone.
« Décembre. »
« Dix jours. »
Elle hoche la tête. Quelque chose passe sur son visage, pas de l'inquiétude, quelque chose de plus subtil. La conscience que cet homme va rouvrir un tiroir douloureux, et qu'elle sera là quand il rentrera, et que ça compte.
« Tu m'écriras de là-bas ? »
Il sourit. Le premier vrai sourire qu'elle lui voit, pas la fossette en coin, un sourire complet qui change son visage.
« Si le wifi tient. »
Le cinquième jour des travaux, les ouvriers ont percé l'ouverture. Pas encore terminée, les bords sont bruts, des fils électriques pendent du plafond, les gravats jonchent le sol des deux côtés. Mais la brèche est là, suffisamment large pour passer, un rectangle de soixante centimètres taillé dans ce qui était une frontière.
Ils partent à dix-sept heures. Marion et Antoine se retrouvent seuls dans l'appartement éventré.
Ils se tiennent chacun de leur côté de l'ouverture. Se regardent à travers la poussière qui flotte dans l'air comme une brume blanche, la lumière de fin d'après-midi qui traverse les deux appartements maintenant réunis, qui éclaire les gravats et les fils pendants et leurs deux visages dans cet espace intermédiaire.
Antoine est en t-shirt déchiré, un pantalon de travail, de la poussière blanche sur les épaules. Marion porte un jean couvert de plâtre et un vieux chemisier qu'elle avait mis exprès pour ça. Ils sont sales, fatigués, debout de part et d'autre de ce qu'ils ont décidé ensemble.
C'est lui qui franchit l'ouverture le premier.
Il entre dans son appartement à elle par le passage qu'ils ont créé, et ce simple geste dit quelque chose que les mots ne diraient pas aussi bien. Pas une invasion. Pas une conquête. Juste un homme qui passe d'un côté à l'autre parce qu'on lui a ouvert.
Il s'arrête devant elle. Leurs respirations font de petits nuages dans la poussière.
Elle pose la main sur son torse. Sent son cœur battre sous le tissu. Il attrape son poignet, le maintient là une seconde, puis l'attire contre lui. Leurs bouches se trouvent dans la poussière et la lumière de fin de journée, un baiser lent qui a le goût du plâtre et de quelque chose d'autre, quelque chose qui n'a pas de nom propre mais qu'ils reconnaissent tous les deux.
Il recule jusqu'au mur encore debout, celui qui sépare la zone des travaux de sa chambre à elle. La plaque contre la surface rugueuse. Marion sent le plâtre froid dans son dos et la chaleur d'Antoine devant, et entre les deux, toutes les nuits depuis juillet, tous les gémissements à travers les cloisons, toutes les mains et les bouches et les mots dits dans l'obscurité.
Ses mains à lui trouvent le bas de son chemisier. Elle lève les bras, il l'enlève. Ses seins nus dans l'air du chantier, la poussière blanche qui se dépose sur sa peau comme une fine neige. Il trace des lignes avec ses doigts dans la poussière sur son ventre, suit la courbe de ses hanches. Elle défait son jean, le laisse tomber avec sa culotte. Elle est nue debout dans les gravats, les pieds dans la poussière, et c'est la situation la plus absurde et la plus juste dans laquelle elle se soit jamais trouvée.
Antoine s'agenouille devant elle. Ses mains qui écartent ses cuisses, sa bouche qui se pose sur son sexe dans la lumière oblique. Sa langue est lente, attentive, elle prend le temps comme il prend toujours le temps, et Marion s'appuie contre le mur, les paumes à plat sur le plâtre froid, la tête renversée. Elle regarde le plafond éventré, les fils qui pendent, la poussière qui tourne dans le rai de lumière. Elle pense que c'est beau. Elle pense que dans dix ans, si on lui demande ce dont elle se souvient de cet appartement, elle dira ça, cette lumière dans la poussière et la bouche d'Antoine sur elle dans les gravats de ce qui les séparait.
L'orgasme arrive vite, violent, ses jambes qui fléchissent. Il la retient, continue jusqu'à ce qu'elle le repousse. Elle le tire vers le haut, l'embrasse, goûte sa propre saveur sur sa langue. Défait son pantalon, libère son sexe tendu. Il la soulève par les fesses, elle enroule les jambes autour de sa taille, et il la pénètre contre le mur, une pénétration profonde et pleine qui lui arrache un cri pas retenu du tout.
Ils ne sont plus dans un appartement ou dans l'autre. Ils sont dans l'espace entre les deux, dans la brèche qu'ils ont ouverte ensemble, et c'est exactement là qu'il fallait que ça se passe.
Il bouge avec force, ses mains sous ses fesses qui guident chaque mouvement, le mur qui prend leurs assauts sans bouger. Marion a une main dans ses cheveux courts et l'autre à plat sur le plâtre pour tenir, et elle crie parce que personne n'est là pour entendre et parce qu'elle en a envie. Elle jouit une deuxième fois dans une convulsion qui l'arc-boute contre le mur, ses ongles dans ses épaules, des marques rouges dans la poussière blanche sur sa peau. Antoine grogne contre son cou, trois coups plus profonds, puis il jouit en elle, long et complet, le liquide chaud qui déborde sur ses cuisses et coule dans la poussière du sol.
Ils glissent lentement vers le bas. S'assoient dans les gravats. Nus, couverts de poussière blanche mêlée à leur sueur, comme deux statues qui auraient décidé de prendre vie dans un chantier.
Marion regarde autour d'elle. L'ouverture béante dans ce qui était le mur. Les deux appartements devenus un seul espace traversé par la lumière. Les fils pendants et les gravats et la beauté absurde de tout ça.
Elle rit.
Un rire franc, qui part du ventre, un rire qu'elle ne contrôle pas et ne cherche pas à contrôler. Antoine la regarde rire. Puis il rit aussi, et leurs rires se mêlent et résonnent dans l'espace éventré, rebondissent sur les murs encore debout, et c'est peut-être le son le plus vrai qu'ils aient fait ensemble.
Elle se blottit contre lui. Sa peau dans sa peau, la poussière contre la poussière.
« Quand tu reviendras de Bukavu », dit-elle.
Il attend.
« On refait les cloisons ensemble. »
Il comprend ce qu'elle veut dire. Pas refermer. Décider ensemble de ce qu'on garde ouvert et de ce qu'on refait. Choisir les murs qu'on veut, ceux qui protègent et non ceux qui enferment.
« D'accord », dit-il.
Il pose ses lèvres sur ses cheveux blancs de plâtre. Elle ferme les yeux.
Dehors Paris s'allume fenêtre par fenêtre dans le soir qui tombe. Dans les immeubles voisins les vies ordinaires reprennent leur cours, dîners, télévisions, enfants qu'on couche. Mais dans l'appartement éventré du troisième étage, deux personnes sont assises dans les décombres de ce qui les séparait, et aucune des deux n'est pressée de bouger.
La poussière retombe doucement autour d'eux, blanche et silencieuse, comme la première neige sur une ville qu'on voit pour la première fois.
FIN
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