L'autre rive

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : L'autre rive Histoire érotique Publiée sur HDS le 31-05-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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L'autre rive
Temps de lecture ~ 15 minutes

Sara avait passé trois semaines à ne plus dormir vraiment.

Elle dormait par éclats, deux heures ici, une heure là, et quand elle se réveillait la chambre avait toujours la même odeur de renfermé et de médicaments qu'elle ne prenait plus. Les comprimés s'accumulaient dans le fond du tiroir de nuit, roses et blancs, propres, inutiles.

Dehors, novembre continuait son travail.

Elle s'était séparée de Thomas en août. Thomas qui avait des opinions sur tout, sur la façon dont elle parlait trop fort au téléphone, sur la façon dont elle riait, sur le fait qu'elle riait trop, sur ses amies qu'il trouvait médiocres, sur ses projets qu'il jugeait naïfs avec un sourire qui ne montait jamais jusqu'aux yeux. Cinq ans. Elle avait passé cinq ans à s'excuser d'exister de travers.

Après la séparation, elle avait cru que le silence serait une délivrance. Il s'était avéré autre chose : une caverne.

Elle se levait le matin parce que le corps se lève, parce que la vessie réclame, parce que le café filtre tout seul dans la machine programmée la veille. Elle mangeait sans faim. Elle lisait sans retenir. Elle sortait peu, et quand elle sortait elle rasait les murs, le menton rentré dans le col de son manteau, avec la sensation d'être une parenthèse dans le tissu du monde.

Un soir, par un hasard qu'elle ne saurait pas raconter, elle se retrouva dans une galerie.

Elle n'avait pas eu l'intention d'entrer. La porte était ouverte, il pleuvait, elle s'abrita. C'était une petite galerie sans prétention, rue des Fossés, avec un éclairage chaud et des planchers qui craquaient. Une femme d'une soixantaine d'années assise derrière un bureau ne leva pas les yeux de son livre. Sara resta debout près de la porte, dégoulinante, et attendit sans savoir quoi.

Puis elle vit le tableau. Elle crut de loin à un préraphaélite.

Il était accroché au fond de la salle, seul sur un mur blanc. Grand format, huile ou acrylique, elle ne savait pas distinguer. Une femme aux cheveux roux étendue dans une barque, sur une eau sombre, entourée de nénuphars blancs. La lune en croissant dans le ciel bleu nuit. Les saules. La main qui effleurait l'eau, la robe de dentelle qui débordait sur le bord du bateau.

Sara traversa la pièce sans s'en apercevoir.

Elle connaissait Ophélie. Elle connaissait le tableau de Millais, le corps flottant, les fleurs autour du visage, la bouche entrouverte vers un ciel qu'elle n'atteindrait pas. Elle avait appris l’Ophélie de Rimbault par coeur à dix-sept ans parce que la mort d'Ophélie lui semblait la seule réponse logique à certaines questions. Plus tard elle avait cru en être guérie. Ces dernières semaines, Ophélie était revenue.

Mais la femme dans la barque ne mourait pas.

Elle dormait. Elle respirait, on le sentait à la façon dont la poitrine soulevait légèrement le tissu blanc. La main dans l'eau n'était pas la main d'une noyée ; c'était le geste nonchalant de quelqu'un qui laisse traîner ses doigts par plaisir, qui sent le froid de l'eau remonter jusqu'au poignet et trouve ça bon. Elle n'avait pas sombré. Elle s'était allongée.

Sara resta longtemps immobile devant le tableau.

La femme de la galerie finit par venir se placer à côté d'elle, avec une discrétion professionnelle. Elle dit que le peintre s'appelait Arnus, qu'il était ukrainien, qu'il peignait depuis trente ans des femmes au bord de l'eau. Elle dit que le tableau s'intitulait simplement La Survivante.

Sara demanda si elle pouvait prendre une photo.

Elle rentra chez elle avec la photo sur son téléphone et quelque chose de changé dans la cage thoracique, quelque chose de pas encore nommable mais de réel, comme une douleur qui commence à se localiser et qui, du coup, devient supportable.

***

Elle mit deux jours à comprendre ce qu'elle voulait faire.

Le troisième jour, elle réserva une chambre dans un hôtel qu'elle n'avait jamais fréquenté, au bord d'un lac, à deux heures de train. Elle prit un sac petit, une seule tenue de rechange, le chargeur du téléphone, un carnet qu'elle n'avait pas encore ouvert. Elle éteignit les notifications. Elle ne prévint personne.

Le train était presque vide un mardi matin. Elle regarda défiler les banlieues puis les champs, et elle ne pensa à rien de particulier, ce qui était déjà une victoire.

L'hôtel s'appelait Les Hauts de Rive, trois étoiles, façade en pierre grise sur laquelle le lierre avait pris ses aises. Le lac était à cent mètres, invisible depuis l'entrée mais présent à l'oreille, une respiration lente que Sara perçut dès qu'elle sortit du taxi.

La chambre sentait la cire et le linge propre. Un lit à barreaux en fer forgé, deux oreillers épais, une fenêtre sur les arbres. Sara posa son sac, s'assit au bord du lit et laissa le silence de la chambre l'entourer. Un silence différent de celui de son appartement. Celui-là était plein, habité par le lac, par les oiseaux au-dehors, par le craquement du plancher dans le couloir.

Elle se déshabilla lentement, sans raison particulière, pour le plaisir d'être nue dans un endroit inconnu.

Elle avait un corps qu'elle avait appris à mal regarder. Thomas avait des façons de la regarder qui n'étaient pas des compliments, même quand les mots l'étaient. Elle se posta devant le miroir de la salle de bain, large, sans pitié dans son cadre de chrome. Elle s'y regarda vraiment, sans détourner les yeux. Elle avait vingt-neuf ans, des hanches rondes, des seins lourds pour sa taille, la peau blanche avec quelques taches de rousseur sur les épaules. Des cheveux châtains qui lui tombaient entre les omoplates quand elle défaisait la tresse.

Elle s'y regarda longtemps.

Puis elle alla s'allonger sur le lit, nue, au-dessus des couvertures.

La lumière du début d'après-midi entrait oblique par la fenêtre et posait une bande dorée en travers du lit. Sara sentait la chaleur de la lumière sur son ventre, sur l'intérieur de ses cuisses qu'elle avait écartées sans y penser. Elle posa une main à plat sur son sternum, sentit son propre rythme cardiaque, régulier, un peu lent, le coeur d'une femme en repos.

Sa main descendit sans précipitation.

Elle se toucha comme on explore un territoire après une longue absence. Sans hâte. Elle connaissait son corps par coeur, ou du moins elle l'avait connu, avant que Thomas ne lui apprenne à en avoir honte par petites touches successives, par des silences choisis, par ses brusqueries calculées. Maintenant elle reprenait connaissance, lentement, méthodiquement.

Ses doigts s'arrêtèrent sur le pubis, dans la toison courte et douce. Elle sentit la chaleur là, concentrée, et sous la chaleur une pulsation qui n'était pas encore du désir mais en était la préfiguration. Elle attendit. Elle laissa la chose monter à son propre rythme.

La lumière avança sur le lit.

Sara glissa deux doigts entre ses lèvres et trouva l'humidité, réelle, sans surprise mais bienvenue comme un signe de bonne santé. Elle effleura le clitoris du bout des doigts, avec une légèreté qui n'avait rien de frustrant parce qu'elle n'était pas pressée, parce qu'il n'y avait nulle part où aller, parce que le lac respirait dehors et que le lit était à elle seule.

Elle pensa au tableau.

La femme dans la barque, les yeux fermés, la main dans l'eau froide. Elle avait fait un choix, ou l'absence de choix était devenue un choix ; elle n'avait pas sombré.

Sara pressa les doigts un peu plus fort, traça un cercle lent, recommença. Son bassin bougea légèrement, chercha le contact, le trouva. Elle sentait la chaleur se concentrer, devenir précise, perdre son caractère vague pour prendre la consistance d'une intention.

Elle mit du temps. Elle se donna du temps. C'était nouveau, ça aussi.

La jouissance arriva par vagues courtes et régulières, sans violence, plus proche du soulagement que de l'explosion. Sara laissa son dos se cambrer, laissa les muscles de ses cuisses se contracter et se relâcher, laissa le souffle sortir de sa bouche en un son bref qu'elle n'essaya pas de retenir.

Elle resta ensuite immobile, les yeux au plafond, la main posée à plat entre ses cuisses, sentant encore la chaleur et l'humidité sur ses doigts.

Elle pensa : je suis là.

Ce n'était pas grand-chose. C'était suffisant.

***

Elle le rencontra le soir même, à la table voisine de la sienne dans la petite salle à manger de l'hôtel.

Il s'appelait Marc. Il avait quarante ans, peut-être un peu plus, un visage ordinaire rendu singulier par des yeux très clairs sous des sourcils foncés. Il était là pour une semaine, dit-il, pour finir l'écriture d'un rapport qu'il n'arrivait pas à terminer dans son bureau de Lyon. Il parlait sans s'imposer, avec une courtoisie qui n'était pas de la séduction mais simplement des bonnes manières, et Sara trouva ça reposant.

Ils burent un verre au bar après le dîner.

Elle lui parla du tableau. Elle ne lui dit pas tout, elle dit seulement qu'elle était venue là pour souffler, qu'un tableau dans une galerie lui avait donné l'idée de partir quelques jours. Il écouta sans chercher à comprendre plus qu'elle ne donnait. Il avait cette qualité rare : il n'essayait pas de compléter les phrases des autres.

Quand elle remonta dans sa chambre à vingt-deux heures, elle se demanda si elle avait envie qu'il la suive. Elle conclut que non, pas encore, ou pas ce soir, que la soirée avait été bien comme elle était.

Mais le lendemain matin, au bord du lac, ils se retrouvèrent sans l'avoir prévu.

L'air sentait la vase et le bois mouillé. Il faisait froid mais d'un froid propre, sans humidité, le ciel d'un bleu presque blanc à l'horizon. Marc portait une veste kaki et tenait un café dans un gobelet en carton. Sara avait son manteau boutonné jusqu'au col et les mains dans les poches. Ils marchèrent côte à côte le long de la rive pendant une heure sans en avoir décidé, le gravier crissant sous leurs pas.

Il lui parla de son travail, de son goût pour les lacs parce qu'il avait grandi au bord de l'un d'eux, dans les Alpes. Elle lui parla de sa mère, de sa relation avec les livres, de quelques choses choisies. La conversation avait la texture particulière des échanges entre inconnus qui savent qu'ils ne se reverront peut-être pas et se permettent donc une honnêteté qu'ils ne s'accordent pas d'habitude.

À un moment, il prit sa main.

Pas comme une déclaration. Comme un geste naturel, la main de Sara était froide, la sienne était chaude, les gants étaient restés dans les poches. Sara laissa sa main dans la sienne et continua à marcher.

Ils rentrèrent à l'hôtel sans avoir rien dit d'explicite.

Dans le couloir du premier étage, devant sa porte, Sara sortit sa carte magnétique et hésita une seconde. Elle se retourna vers lui. Il attendait, sans pression, sans impatience visible, les deux mains dans les poches de sa veste.

Elle dit : tu veux entrer.

Ce n'était pas une question.

Il entra.

La chambre était dans l'état où elle l'avait laissée : lit défait, carnet ouvert sur la table de nuit, les deux oreillers du côté de la fenêtre parce qu'elle aimait la lumière du matin sur son visage. Marc s'arrêta au milieu de la pièce et attendit encore, ce qui était une façon de lui laisser la main sur les choses.

Sara posa sa veste sur la chaise, retira ses chaussures. Elle le regarda. Il était plus grand qu'elle de presque une tête, les épaules larges sans excès, les mains dans lesquelles elle avait glissé la sienne tout à l'heure.

Elle s'approcha et posa les deux paumes à plat sur sa poitrine, à travers le tissu du pull.

Il resta immobile.

Elle remonta les mains jusqu'à ses épaules, l'attira vers elle, et quand leurs bouches se touchèrent Sara sentit quelque chose se défaire dans sa gorge, quelque chose qui avait la consistance d'une retenue longtemps maintenue. Il embrassa lentement, profondément, une main dans ses cheveux, l'autre sur le bas de son dos.

Elle pensa à rien.

C'était extraordinaire, de ne penser à rien.

Il la déshabilla sans se hâter. Le manteau d'abord, qu'il alla poser sur la chaise. Puis le pull, qu'il passa par-dessus sa tête. Sara porta les mains au bouton de son propre jean et il l'arrêta doucement, prit le bouton lui-même, défit la fermeture. Elle le laissa faire. Il y avait dans ses gestes une attention qui n'était pas du fétichisme mais de la présence ; il regardait ce qu'il touchait, il ne regardait pas ailleurs.

Quand elle fut en soutien-gorge et en culotte, il recula d'un pas et la regarda.

Sara ressentit le besoin instinctif de se couvrir, le réflexe pavlovien de cinq années de regards qui évaluaient plutôt qu'ils ne voyaient. Elle le laissa passer. Elle resta debout, les bras le long du corps, et soutint le regard de Marc. Il dit qu'elle était belle d'une façon qui n'était pas un compliment de politesse mais un constat énoncé avec la même neutralité qu'on dirait le ciel est bleu.

Elle le crut.

Elle défit les boutons de sa chemise, posa les mains sur sa peau, du sternum jusqu'au ventre. Il avait un corps d'homme de quarante ans sans complexes : les épaules musclées, le ventre plat mais pas sculpté, une fine ligne de poils sombres qui descendait du nombril vers le haut du pantalon. Elle déboucla sa ceinture. Il finit de se déshabiller lui-même, économe de gestes, et vint vers elle.

Ils tombèrent sur le lit ensemble, sans maladresse.

Il prit son temps sur elle. La bouche dans le cou, dans le creux de l'épaule, les dents légères sur la peau. Sara avait les yeux ouverts vers le plafond, les yeux qui se fermaient, les yeux qui se rouvraient. Il défit le soutien-gorge, écarta les bonnets, prit un sein dans chaque main avec une pression ferme et douce à la fois. Sa bouche descendit, s'arrêta sur un mamelon, la langue tournant lentement. Sara sentit la chaleur descendre en elle, directe, irréfutable.

Il écarta les derniers centimètres de tissu, la culotte rejoignit le reste, et il glissa entre ses cuisses.

Sa bouche trouva le centre de la chaleur.

Sara prit une inspiration courte. Il n'était pas pressé, ça non. Il prenait le temps de connaître, de sentir ce qui faisait changer le rythme de sa respiration, ce qui faisait contracter ses muscles ou relâcher ses hanches. Sa langue travaillait en silence, régulière, les mains à plat sur ses cuisses, et Sara s'abandonnait par degrés à ça, à la chaleur, au lac dehors, à la lumière dans la chambre.

La jouissance la prit longue et profonde, depuis le bas du ventre jusqu'aux épaules, et Sara entendit sa propre voix dans la chambre sans reconnaître le son qu'elle faisait.

Elle l'attira vers elle ensuite, chercha sa bouche, goûta sa propre saveur sur ses lèvres. Elle le prit dans sa main, le sentit dur et chaud, entendit son souffle changer à son tour.

Elle dit : maintenant.

Il entra en elle lentement, complètement, et s'arrêta un instant, les yeux dans les siens. Elle perçut son poids sur elle, réel, présent, et sous le poids quelque chose d'autre : la conscience d'être là, d'occuper un espace dans le monde, d'avoir un corps qui recevait et répondait et désirait.

Il bougea. Elle bougea avec lui. Ils prirent le rythme ensemble, elle le trouva sans négociation, comme si le corps savait des choses que les mots auraient compliquées. Les reins de Marc dans ses mains, le creux de ses reins à elle contre le matelas, le bruit de leurs peaux et leur respiration mélangées, l'odeur du lit et de sa sueur à lui.

Sara ferma les yeux.

L'image vint d'elle-même : la barque sur l'eau noire, les nénuphars blancs, la main dans l'eau froide.

La femme qui dormait.

Qui respirait.

La deuxième vague de jouissance la surprit par son amplitude. Elle l'entendit venir de loin et n'essaya pas de la contrôler, laissa son dos se cambrer, les ongles dans les épaules de Marc, la bouche ouverte sans son, puis avec son. Il suivit peu après, les hanches serrées contre les siennes, le visage contre son cou, sa bouche qui murmurait quelque chose qu'elle n'entendit pas et n'essaya pas d'entendre.

Ils restèrent ainsi un long moment, le souffle qui revenait.

Le lac était là dehors, inchangé.

***

Elle passa encore deux jours à l'hôtel.

Marc avait son rapport à finir ; ils se voyaient aux repas, le soir au bar, une fois encore dans le lit de Sara. Mais Sara avait aussi du temps seule, des matins à la rive à regarder l'eau, des après-midis à écrire dans son carnet des choses qu'elle n'avait pas su formuler depuis des mois.

Elle réécrivit l'histoire d'Ophélie.

Pas celle de Shakespeare ou Rimbault, plutôt la suite, qu'elle inventait : sur la rive, Ophélie resta debout longtemps, les mains tremblantes, à regarder l'eau noire qui l'appelait encore. Puis elle fit un pas en arrière. Ce soir-là, elle ne mourut pas ; elle comprit seulement qu'on l'avait entourée de silences, de peurs et d'ordres. Alors elle partit.

Sara continua au-delà de ça.

Elle inventa à Ophélie un corps qui se redressait, des pieds qui trouvaient la terre ferme, une nuit dans une auberge inconnue où personne ne savait son nom ni son histoire. Elle lui inventa un homme rencontré par hasard, un homme patient avec des mains chaudes, et la découverte lente de son propre plaisir dans une chambre étrangère. Elle lui inventa le matin qui suit, et la lumière sur le lac, et l'air qui rentre par la fenêtre ouverte.

Elle n'écrivit pas la suite. Il n'y avait pas besoin d'une suite. Il y avait besoin d'un présent.

La nuit avant de partir, Sara ne dormit pas tout de suite.

Elle était allongée dans le noir, les yeux ouverts, à écouter le lac. Elle pensait à Thomas sans la douleur habituelle, avec quelque chose de plus froid et de plus net, comme on regarde un endroit dont on est sorti. Elle pensait à la galerie, à la femme derrière son bureau, au tableau au fond de la salle.

Elle pensa : il existait une autre image possible.

C'était si simple que ça en était presque décevant. Il existait une autre image possible. La femme dans la barque n'était pas morte. Elle s'était allongée, elle avait laissé sa main dans l'eau, elle avait fermé les yeux sur la lune. Elle avait choisi le repos plutôt que le fond.

Sara porta la main à son ventre, à plat.

La peau tiède sous ses doigts. La respiration lente. Le lac dehors.

Elle fit descendre la main, sans urgence, par simple plaisir de sentir son propre corps lui appartenir, de sentir la chaleur entre ses cuisses, la douceur du tissu d'abord et puis plus rien. Elle se toucha doucement, très doucement, sans chercher à atteindre quoi que ce soit, juste pour le plaisir du contact et de la sensation, pour entendre sa propre respiration changer dans le noir, pour sentir que quelque chose en elle répondait encore, choisissait encore, voulait encore.

La jouissance vint, petite et lumineuse comme une bougie.

Elle s'endormit le sourire aux lèvres, ce qu'elle n'avait pas fait depuis très longtemps.

***

Le train du retour partait à onze heures.

Marc descendit avec elle jusqu'à la gare, portant son sac pour elle sur les deux cents mètres de chemin. Devant l'entrée, ils se firent la bise, la bise des gens qui se sont bien connus le temps d'un hasard et qui ne cherchent pas à y ajouter plus de poids qu'il n'en faut.

Il dit : bonne route.

Elle dit : toi aussi.

Et c'était exact, pour l'un comme pour l'autre.

Dans le train Sara rouvrit son carnet. Elle relut ce qu'elle avait écrit sur Ophélie, les pages en désordre avec des ratures et des flèches. Elle ajouta au bas de la dernière page une seule ligne.

Sans couronne de fleurs. Sans témoin. Pour la première fois, elle choisit sa route.

Elle ferma le carnet.

Par la vitre, les champs défilaient dans la lumière d'un matin de novembre qui n'était pas beau mais qui était réel, avec ses nuages bas et ses routes mouillées et ses maisons grises et ses haies dépouillées. Sara regarda tout ça avec une attention nouvelle, l'attention de quelqu'un qui est de retour dans les choses.

Elle avait un appartement qui l'attendait. Un tiroir plein de comprimés qu'elle allait jeter. Des amies qu'elle avait mises à distance et qu'elle rappellerait.

Elle avait un corps qui se souvenait du lac.

Elle n'avait pas besoin d'autre histoire que la sienne.

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Texte coquin : L'autre rive
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