Tranquille Apocalypse
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Tranquille Apocalypse
Temps de lecture ~ 20 minutes
I. Avant
Nora avait trente-quatre ans et une façon de se tenir dans l'espace qui faisait qu'on ne savait jamais si elle entrait ou si elle sortait.
Grande, pas immense, avec des hanches larges que ses vêtements n'avaient jamais réussi à dissimuler vraiment, même quand elle le voulait. Des cheveux châtains, longs, avec une mémoire propre, qui garde la forme du lit le matin et la forme du vent l'après-midi. Des yeux d'un brun presque roux, clairs sous certaine lumière, opaques sous d'autres. Un visage qui n'est pas beau au sens classique, mais dont on se souvient, un visage qui a quelque chose de durable, comme une façade de pierre qu'on regarde longtemps sans savoir pourquoi.
Elle travaillait dans la communication institutionnelle. Pas la publicité, quelque chose de plus terne et de plus sérieux : des rapports annuels, des discours pour des directeurs qui n'avaient rien à dire, des newsletters que personne ne lisait. Elle avait un bureau au quatrième étage d'un immeuble de verre rue de Bercy, une plante verte qui survivait par inertie sur le rebord de la fenêtre, un ordinateur sur lequel elle avait un jour, par accident, ouvert un texte de Bataille et ne l'avait plus refermé pendant deux heures.
Avant l'effondrement, elle avait un compagnon. Karim. Ingénieur en infrastructures, quelqu'un de sérieux, de prévisible, qui payait les factures avant qu'elles arrivent à terme et qui faisait l'amour avec la même régularité méthodique, le samedi soir généralement, parfois le jeudi si la semaine avait été bonne. Elle ne lui reprochait rien. Elle ne lui reprochait rien et c'était peut-être là l'indice le plus clair que quelque chose manquait, que l'absence de grief est parfois la forme la plus silencieuse du vide.
Il n'y avait pas eu de rupture spectaculaire. Il y avait eu une série de soirs où elle était rentrée plus tard, où elle avait mangé debout dans la cuisine sans allumer la télévision, où elle avait senti son propre corps lui appartenir moins que d'habitude, comme si la peau se rétractait doucement vers un endroit intérieur qu'elle ne savait plus nommer.
Puis la ville avait commencé à brûler. Pas métaphoriquement. Réellement.
Les premiers incendies avaient touché les banlieues nord, des entrepôts logistiques, une sous-station électrique, deux parkings souterrains qui avaient brûlé pendant trois jours. Les médias avaient parlé d'accidents industriels, puis de sabotages, puis avaient cessé d'en parler parce que d'autres choses brûlaient ailleurs. Le gouvernement avait décrété des zones de restriction, des couvre-feux par quartiers, des coupures d'électricité tournantes. Les supermarchés avaient fermé un matin et n'avaient pas rouvert. La Seine sentait le soufre.
Karim était parti chez ses parents à Lyon dans les premiers jours de panique. Il lui avait dit de venir. Elle avait dit oui, elle arrivait, elle avait juste quelques affaires à prendre. Elle n'était jamais partie.
Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne se l'expliquait pas encore tout à fait. Quelque chose dans l'odeur de la fumée sur Paris la retenait, quelque chose dans le silence des rues dépeuplées, dans la lumière rouge du ciel le soir, dans la sensation d'être enfin dans un monde dont l'état intérieur correspondait à son état intérieur à elle.
L'immeuble où elle vivait, un haussmannien du onzième arrondissement, avait eu ses vitres soufflées au troisième étage par une explosion de gaz dans la rue. L'appartement du dessus avait brûlé partiellement. Le sien avait résisté, mais les fenêtres avaient explosé vers l'intérieur et les lames du parquet s'étaient soulevées sous l'effet de la chaleur. Les plafonds tenaient. Les murs tenaient. Elle avait repoussé les débris vers les coins, gardé un espace au centre de la pièce principale, posé une toile épaisse sur le sol.
C'est là qu'elle vivait. C'est là qu'elle dormait. C'est là que Thomas l'avait trouvée.
***
II. Thomas
Il était entré par la porte du bas, qui n'avait plus de serrure depuis quatre jours.
Il avait monté l'escalier avec précaution, une lampe frontale sur le front, un sac à dos contre les reins. Il cherchait de l'eau. Il cherchait peut-être autre chose aussi, sans se l'avouer, la chaleur d'une présence humaine dans une ville dont l'humanité s'était pour l'essentiel retirée.
Il avait trente-huit ans, une barbe de dix jours qui n'était pas tout à fait entretenue et pas tout à fait négligée, des mains larges avec des articulations marquées. Photographe. Ou il l'avait été. Ses archives étaient dans le cloud quelque part, ses appareils dans un studio de Belleville dont il n'avait plus de nouvelles. Il gardait un reflex numérique contre lui, par réflexe, sans carte mémoire de rechange. Il photographiait encore, parfois, des choses qu'il ne pourrait pas transmettre, des images qui resteraient dans l'appareil jusqu'à ce que la batterie soit morte.
Il avait frappé à la porte de l'appartement avant d'entrer. Elle avait répondu. Ce détail lui avait semblé important.
Il l'avait vue au centre de la pièce, nue, assise sur les talons, le dos droit, les bras au long du corps. Pas drapée, pas surprise, pas dans une posture de pudeur ou d'urgence. Simplement assise dans la lumière du couchant qui entrait par les deux fenêtres sans vitres, une lumière rouge et chargée de particules, une lumière de fin du monde qui lui donnait une teinte de métal chauffé.
Il s'était arrêté dans l'embrasure.
Elle avait dit : "Il reste de l'eau dans la salle de bain. Pas beaucoup."
***
III. Le premier soir
Il avait posé son sac contre le mur. Il avait éteint sa lampe frontale.
Elle ne s'était pas rhabillée. Il ne lui avait pas demandé pourquoi elle était nue, parce que dans la lumière de la pièce et dans le silence de la ville qui brûlait au loin, la question n'avait pas de sens. Les vêtements sur le sol autour d'elle étaient une réponse suffisante : elle les avait ôtés à un moment de la journée et ne les avait pas repris, comme on fait dans les grandes chaleurs ou dans les grandes solitudes.
Il s'était assis à deux mètres d'elle, sur le bord d'un radiateur qui ne fonctionnait plus. Il avait sorti une bouteille de son sac, du vin rouge, une demi-bouteille, bouchée avec un morceau de tissu. Elle avait bu. Il avait bu.
Dehors, quelque chose brûlait avec un son régulier, une sorte de respiration grave, et à l'horizon le ciel virait de l'orange au violet avec des veines noires de fumée.
Il regardait la ville. Elle le regardait, lui.
Pas avec insistance. Avec la même attention tranquille qu'elle aurait portée à une plante qui grandit, ou à une flamme. Il avait un profil net, un nez un peu fort, une nuque carrée. Ses mains tenaient la bouteille avec une légèreté qui contredisait leur taille. Elle pensait : il doit faire des photos avec des mains comme ça et c'est probablement juste.
Il s'était tourné vers elle.
Il ne s'était pas excusé de la regarder. Elle avait apprécié ça, l'absence d'excuse.
Son regard avait glissé lentement, sans dissimulation, de son visage à ses épaules, à la courbe de ses seins, à la ligne de son ventre. Un regard d'inventaire, pas de désir immédiat, quelque chose de plus posé, comme s'il enregistrait les informations une à une. Elle avait senti sa peau se réchauffer sous ce regard, sans que son expression change.
"Tu es là depuis longtemps," avait-il dit.
"Huit jours."
"Seule."
"Oui."
Il avait hoché la tête. Pas de commentaire sur la sagesse ou la folie de la chose.
Le vin était tiède et un peu aigre et c'était le meilleur vin qu'elle avait bu depuis longtemps.
Plus tard, quand la lumière avait achevé de mourir, il avait dit qu'il pouvait dormir dans le couloir. Elle avait dit non, la toile était assez large. Ils s'étaient allongés à distance raisonnable, sur le dos, dans l'obscurité traversée par les lueurs orangées du dehors.
Sa chaleur à lui arrivait jusqu'à elle, à travers l'air, sans contact. Elle avait senti son propre corps se rappeler à elle, doucement, comme un membre engourdi qui reprend du sang.
Elle s'était endormie avant lui.
Il avait regardé le plafond jusqu'à ce que ses yeux se ferment.
***
IV. Le lendemain matin
Le soleil entrait sans obstruction par les deux fenêtres vides.
Elle s'était réveillée sur le flanc, tournée vers lui. Il dormait encore, la bouche légèrement ouverte, le souffle lent. Elle avait regardé sa poitrine se soulever, la ligne de sa clavicule visible sous la chemise entrouverte, la naissance de la barbe sur sa gorge.
Elle avait eu l'idée, nette et sans affect particulier, de lui toucher le cou.
Elle avait attendu qu'il se réveille. Il avait ouvert les yeux, l'avait vue, n'avait pas sursauté. Ils s'étaient regardés un moment, à trente centimètres l'un de l'autre, dans la lumière du matin qui n'avait pas encore la couleur de l’incendie, une lumière presque ordinaire, presque normale, comme si la ville en dehors était simplement en train de dormir.
"Je vais faire du café," avait-elle dit. "J'ai un réchaud à gaz."
Il avait dit : "D'accord."
Pendant qu'elle préparait le café, il s'était levé, avait regardé par une fenêtre, puis l'autre. Elle le regardait de dos. Sa façon de tenir ses épaules, légèrement rentrées vers l'avant, comme quelqu'un qui a appris à prendre moins de place qu'il n'en occupe naturellement.
Elle avait posé deux tasses sur le sol entre eux.
Il avait pris la sienne, bu une gorgée, dit : "C'est bon."
Il n'avait pas dit : tu n'as pas froid, tu ne veux pas t'habiller, c'est étrange que tu sois nue. Elle était nue et il buvait son café et la lumière du matin traversait la pièce et dehors la ville fumait doucement, à distance raisonnable.
Sa main à lui, en prenant la tasse, avait frôlé sa main à elle. Pas un geste voulu. Elle avait senti la friction des jointures de ses doigts contre les siens, une seconde, peut-être deux. Elle n'avait pas bougé. Lui non plus.
Ils avaient fini leur café.
Puis il avait posé sa tasse, s'était légèrement déplacé vers elle, et avait posé sa main ouverte sur son genou.
Rien d'autre. La main, le genou, la chaleur de la paume à travers sa peau.
Elle avait regardé la main. Puis elle avait regardé son visage. Il attendait, sans sourire, sans urgence. Elle avait posé sa propre main sur la sienne, pas pour l'enlever, pour sentir le poids des deux mains superposées sur son genou.
Un camion avait roulé quelque part dans la rue, lent, son moteur bas. Ils n'avaient pas bougé.
***
V. Le premier contact
C'est elle qui avait bougé la première.
Elle avait pris sa main à lui et l'avait guidée de son genou vers l'intérieur de sa cuisse, sans chercher à aller plus loin, juste pour sentir la paume sur l'endroit où la peau est plus fine, plus sensible, où les veines sont plus proches de la surface.
Il avait gardé la main là. Il n'avait pas avancé. Il avait simplement exercé une légère pression, les doigts à plat, la chaleur se diffusant lentement dans le muscle.
Elle avait fermé les yeux.
Son souffle avait changé, à peine, le rythme s'était allongé d'une demi-seconde. Sa nuque s'était inclinée légèrement en arrière. Il regardait son visage, le mouvement de sa gorge quand elle avalait, la ligne de ses clavicules que la respiration soulevait doucement.
Il avait avancé les doigts, pas d'un coup, par millimètres, jusqu'à sentir la chaleur plus dense de l'aine. Elle n'avait pas ouvert les yeux. Ses genoux s'étaient écartés d'eux-mêmes, imperceptiblement, une ouverture instinctive plutôt qu'un geste.
Il s'était rapproché d'elle. Pas encore contre elle, à côté d'elle, son épaule contre la sienne, sa bouche près de sa tempe. Il sentait le feu de la veille, la fumée dans les cheveux, et en dessous quelque chose de plus chaud, de plus personnel, une odeur de sommeil et de peau.
Ses doigts avaient atteint le bord du sexe.
Il s'était arrêté là, le temps qu'elle revienne à lui, qu'elle ouvre les yeux et le regarde.
"Oui," avait-elle dit. Un seul mot, net, sans équivoque.
Il avait laissé deux doigts glisser entre ses lèvres, lentement, en suivant la longueur du sexe sans entrer encore, en cartographiant l'humidité, la chaleur, le gonflement des lèvres internes. Elle était déjà mouillée, pas abondamment, une humidité de réveil, de désir commençant, et il avait senti sous ses doigts le clitoris se préciser, petit renflement ferme au-dessus du reste.
Il n'avait pas cherché à aller vite.
Il avait exercé une pression circulaire, lente, sur le clitoris, en variant l'appui, en cherchant l'endroit exact qui produisait le changement dans sa respiration. Elle avait posé une main sur sa cuisse à lui, pas pour diriger, pour s'ancrer. Ses doigts à elle s'étaient fermés sur le tissu de son pantalon.
Le soleil montait. La lumière dans la pièce devenait plus blanche, moins clémente. Elle ne voyait rien de tout cela, les yeux de nouveau fermés, entièrement tournée vers ce que ses doigts à lui faisaient, la façon dont il construisait quelque chose de patient et précis, une pression qui augmentait par paliers discrets.
Elle avait gémi. Un son bref, involontaire, qu'elle n'avait pas retenu.
Il avait continué.
Ses doigts avaient glissé plus bas, effleuré l'entrée du sexe, collecté l'humidité, remonté avec elle sur le clitoris pour modifier la friction, la rendre plus glissante, plus soutenue. Elle avait senti quelque chose se tendre dans son bas-ventre, une tension longue, plus longue que ce à quoi elle était habituée, une tension qui ne cherchait pas à se résoudre rapidement.
Elle avait bougé le bassin vers ses doigts. Un mouvement involontaire. Il avait accompagné ce mouvement sans l'anticiper, sans accélérer.
Son orgasme était venu lentement, pas comme une vague, comme une montée de pression dans une conduite, quelque chose qui cherche une sortie, qui hésite, qui trouve. Elle avait serré les doigts sur sa cuisse, avait retenu son souffle une seconde, puis l'avait relâché en un long son grave qui n'était pas tout à fait un cri et pas tout à fait un silence.
Il avait gardé ses doigts en place jusqu'à la fin, immobiles, sentant les contractions contre ses phalanges.
Puis il avait retiré sa main, lentement, et l'avait posée sur le sol entre eux.
Elle avait ouvert les yeux.
La lumière était blanche, maintenant. Ordinaire. La ville brûlait toujours.
***
VI. L'après-midi
Ils avaient mangé quelque chose. Des conserves, du pain dur, une boîte de thon à l'huile. Assis l'un en face de l'autre, en silence, avec l'aisance de deux personnes qui partagent une table depuis longtemps.
Il lui avait parlé de Belleville. De son studio, d'une série de photos qu'il avait faite sur les nuits de coupure de courant, des gens aux fenêtres avec des bougies, des silhouettes dans la lumière froide des téléphones. Elle avait écouté. Elle lui avait parlé de son appartement avant, des plantes, de la plante au bureau qui survivait par inertie.
Il avait ri. Pas beaucoup. Juste la commissure des lèvres, un son bref.
Dans l'après-midi, il avait pris son appareil photo et avait photographié les fenêtres, le ciel, les débris au sol. Il l'avait photographiée aussi, sans lui demander, depuis l'autre bout de la pièce. Elle n'avait pas protesté. Elle avait continué à faire ce qu'elle faisait, qui était de ne rien faire, assise à regarder dehors, les genoux ramenés contre la poitrine.
Puis il avait posé l'appareil.
Il était venu s'asseoir derrière elle, ses jambes de part et d'autre des siennes, sa poitrine contre son dos. Elle avait senti son torse, la chaleur à travers le tissu de sa chemise, ses bras qui encerclaient ses épaules sans la tenir vraiment. Sa bouche sur sa tempe, puis sur l'oreille, puis dans le cou.
Il avait passé un long momment dans son cou. Ses lèvres cherchaient les points sensibles avec la même méthode tranquille que ses doigts le matin, sans précipitation, en notant les endroits où elle frémissait légèrement. La naissance des cheveux, la courbe entre le cou et l'épaule, le creux juste en dessous de l'oreille.
Ses mains avaient remonté de ses hanches vers ses seins.
Ses seins étaient lourds, généreux, à peine soutenus par leur propre poids dans la position assise. Il les avait pris dans ses paumes, pas avec avidité, avec quelque chose de plus contemplatif, en sentant leur forme, leur chaleur, leur poids exact. Ses pouces avaient trouvé les mamelons, qui s'étaient durcis immédiatement sous le contact, et il avait exercé une pression en rotation, lente, régulière.
Elle s'était laissée aller contre son torse.
Sa tête en arrière, sur son épaule. Sa respiration plus courte, plus haute dans la poitrine. Il continuait, les doigts sur les mamelons, la bouche sur le cou, et elle sentait son érection dans son dos, contre sa colonne, ferme, contenue dans le tissu du pantalon.
Elle avait voulu se retourner. Il l'en avait empêchée, doucement, les bras autour d'elle. "Pas encore." Elle avait obéi. Pas par soumission exactement, par curiosité, pour voir où il voulait aller.
Il avait glissé une main vers le bas.
Les doigts dans son sexe de nouveau, plus assurés, plus directs que le matin. Il connaissait maintenant les réponses de son corps, les endroits où elle se tendait, la pression exacte sur le clitoris qui produisait ce changement dans sa respiration. Il l’avait caressée lentement, méthodiquement, une main sur un sein, une main entre ses jambes, sa bouche dans son cou, et elle avait tenu aussi longtemps qu'elle avait pu avant que son bassin ne commence à se mouvoir contre ses doigts avec une urgence qu'elle ne maîtrisait plus.
L'orgasme avait été plus fort que le matin. Plus long. Elle avait poussé un son continu, la tête renversée sur son épaule, les doigts crispés sur ses avant-bras à lui.
Il avait attendu la fin. Puis il s'était levé, avait défait sa chemise. Elle s'était retournée pour le regarder. Torse large, du poil brun sur la poitrine, une cicatrice ancienne sur le flanc gauche, rose et horizontale. Elle avait tendu la main vers la cicatrice, avait posé deux doigts dessus.
Il avait laissé faire.
***
VII. La nuit
Il avait ensuite défait son pantalon et l'avait retiré. Son érection était franche, pleine, inclinée légèrement vers le haut. Elle avait regardé sans détour, avec la même attention tranquille qu'il lui avait portée dès le premier soir.
Elle avait allongé la main, fermé les doigts autour de lui.
La chaleur de la peau, la fermeté en dessous, le léger tressaillement quand ses doigts s'étaient serrés. Elle avait commencé un mouvement lent, en tenant la base, en laissant sa paume glisser jusqu'à la couronne et redescendre. Il regardait sa main. Sa mâchoire s'était contractée.
Elle avait continué un moment, en modulant la pression, en accélérant puis en ralentissant, en observant les changements dans sa respiration comme il avait observé les siens. Il avait posé sa main sur la sienne, pas pour la guider, pour sentir le mouvement de l'intérieur, la mécanique de ce qu'elle faisait.
Puis il avait dit son prénom. "Nora."
Elle avait levé les yeux.
Il l'avait allongée sur la toile, lentement, une main derrière sa nuque. S'était couché sur elle, son poids distribué sur ses avant-bras, son ventre contre le sien, sa queue contre le haut de sa cuisse sans entrer encore.
Il avait embrassé sa bouche. Elle n'avait pas anticipé ça. Ils ne s'étaient pas embrassés de la journée, et la bouche de l'autre était une nouvelle information, plus intime d'une certaine façon que tout le reste. Ses lèvres à lui, sèches et chaudes, sa langue qui cherchait la sienne avec la même lenteur appliquée à tout le reste.
Elle avait mis ses mains dans ses cheveux.
Ils s'étaient embrassés longtemps, dans la lumière déclinante, avec la ville qui brûlait derrière les fenêtres vides et le son du vent qui passait à travers la pièce et soulevait ses cheveux à elle sur la toile.
Puis il s'était redressé, l'avait regardée. Il attendait. Elle avait écarté les jambes, c'était suffisant.
Il s'était positionné entre ses cuisses, avait pris sa queue dans sa main, avait guidé le gland contre son sexe, en la faisant glisser lentement d'avant en arrière sur les lèvres mouillées sans entrer, en couvrant de son humidité à elle le bout de sa verge. Elle avait contracté les hanches vers lui. Il avait continué à glisser, à ne pas entrer, à construire quelque chose d'insupportable et de très précis.
"Thomas."
Il était entré.
Lentement. En s'arrêtant à mi-chemin, en laissant son corps s'adapter à lui, en la regardant pendant qu'il avançait. Elle sentait le remplissage progressif, la pression douce qui chassait tout le reste, la sensation de ses parois internes s'ouvrir autour de lui.
Il s'était enfoncé jusqu'au bout. Immobile un moment, la base contre elle, son souffle sur son visage.
Puis il avait commencé à bouger.
Des mouvements longs d'abord, presque complets, le gland revenant presque à l'entrée avant de replonger jusqu'au fond. Elle entendait le son de ce mouvement, l'humidité entre eux, le souffle de l'air dans la pièce, le craquement de la toile sous leurs poids. Il sentait son sexe se contracter autour de lui à intervalles irréguliers, comme des réponses involontaires, et il avait posé une main à plat sur son ventre bas, juste au-dessus du pubis, pour sentir de l'extérieur ce qui se passait à l'intérieur.
Elle avait levé les jambes, posé les talons dans le bas de son dos, modifiant l'angle, permettant une pénétration plus directe, plus profonde. Il avait accompagné ce changement, s'était adapté, avait modifié le rythme en conséquence. Les mouvements s'étaient raccourcis, plus puissants, le pubis de l'un contre le clitoris de l'autre à chaque poussée.
Elle gémissait maintenant sans discontinuer, un son bas et régulier qui montait d'un degré à chaque vague. Ses mains dans son dos, ses ongles dans sa peau. Il avait enfoui le visage dans son cou, respirait fort, et elle sentait la tension dans tous ses muscles, dans les bras qui la tenaient, dans le dos qui se cambrait.
Il avait glissé une main sous ses fesses, soulevé légèrement ses hanches, changé l'angle une dernière fois, et chaque poussée maintenant touchait quelque chose de plus précis, plus profond, une zone dont elle n'avait pas une conscience exacte mais dont son corps avait une mémoire très claire.
Son orgasme cette fois était venu comme une rupture, quelque chose qui cède d'un coup après avoir résisté longtemps, un son qu'elle n'avait pas prévu, fort, involontaire, coupé net quand son souffle l'avait abandonnée. Ses hanches avaient battu contre lui d'elles-mêmes, deux, trois fois, et ses bras s'étaient serrés autour de lui avec une force surprenante.
Il avait continué quelques secondes, puis s'était contracté à son tour, les reins serrés contre elle, le souffle coupé, et elle avait senti la chaleur se répandre en elle, ses propres contractions encore présentes l'accueillant par vagues.
Ils étaient restés liés un moment. Immobiles. Sa tête sur sa poitrine à elle, son souffle qui reprenait lentement contre sa peau.
Dehors, le feu continuait.
***
VIII. La fin de nuit
Ils avaient dormi, repris des forces, mangé encore dans l'obscurité avec une lampe à pile entre eux.
Il était minuit ou une heure du matin et le ciel au-delà des fenêtres avait cette couleur particulière des nuits d'incendie, pas vraiment noire, orangée dans le bas par les feux lointains, violette plus haut, avec des étoiles visibles là où la fumée s'écartait par endroits.
Elle avait regardé son profil dans la lumière de la lampe. Il lisait quelque chose, un livre de poche qu'il avait dans son sac, les sourcils légèrement froncés. Elle avait posé la main sur sa cuisse. Pas pour recommencer, simplement pour le contact.
Il avait posé sa main sur la sienne, sans lever les yeux.
Plus tard, elle l'avait regardé se lever pour pisser dans la salle de bain et revenir, nu maintenant, et s'allonger contre elle, son torse dans son dos, son bras autour de sa taille. Sa bouche dans ses cheveux.
Il s'était endormi assez vite. Sa respiration régulière contre sa nuque.
Elle était restée éveillée encore un peu, à regarder le ciel incendié par les fenêtres vides, à sentir le poids de son bras sur elle, la chaleur qui venait de lui et se mélangeait à la sienne, et la ville qui brûlait toujours dehors avec son bruit de respiration grave, et elle avait pensé : il n'y a rien à comprendre à ça, rien à expliquer, c'est simplement ce que l'effondrement laisse parfois debout.
***
IX. Le matin
Elle s'était réveillée avec lui déjà éveillé, penché sur elle, ses doigts dans ses cheveux.
Elle n'avait pas ouvert les yeux tout de suite. Elle avait senti ses doigts parcourir ses cheveux lentement, en dénouant les noeuds avec une patience de quelqu'un qui a du temps devant lui.
Puis sa bouche sur sa nuque. Sur son épaule. Le long de son omoplate.
Il avait descendu la ligne de sa colonne, sa langue entre les vertèbres, jusqu'au bas du dos, jusqu'au creux du coccyx. Elle avait senti ses fesses s'ouvrir légèrement sous sa prise, ses paumes qui les écartaient avec douceur.
Sa langue avait remonté, puis redescendu, plus lentement.
Elle était à plat ventre, la joue contre la toile. Ses hanches s'étaient soulevées d'elles-mêmes, imperceptiblement.
Sa bouche avait atteint le sexe par-derrière, les lèvres, la langue dans le sillon, son souffle chaud sur l'ensemble. Il avait glissé sous elle pour atteindre le clitoris avec la bouche, les lèvres qui aspiraient doucement, la langue qui dessinait des cercles d'une régularité presque mécanique, et elle avait sorti les mains de sous son ventre pour les poser à plat devant elle, cherchant une prise dans la toile.
Elle s'était mise à quatre pattes. Il avait suivi le mouvement, restant sous elle, continuant à lécher le clitoris pendant que ses doigts entraient en elle, deux doigts, en courbe vers le haut, vers la paroi antérieure, un point qu'il avait trouvé la veille et dont il connaissait maintenant exactement la réponse.
Elle avait baissé la tête entre ses bras.
Le son de sa bouche, l'humidité, ses doigts qui construisaient deux pressions simultanées et distinctes, l'une externe, l'une interne, et son propre corps suspendu entre elles deux comme entre deux câbles tendus.
Elle avait joui vite, cette fois. Trop vite pour retenir quoi que ce soit. Un orgasme court et brutal qui avait fait trembler ses bras.
Il s'était glissé de sous elle, s'était relevé derrière elle. Elle avait senti sa queue contre ses fesses, contre l'entrée de son sexe encore contracté. Il avait posé les mains sur ses hanches, attendu qu'elle reprenne son souffle.
Elle avait reculé vers lui.
Il était entré par-derrière, dans une humidité qui accueillait tout, sans friction, juste la chaleur et la plénitude, ses cuisses contre les siennes, son ventre contre ses fesses. Il avait penché son torse sur son dos, sa bouche près de son oreille, ses mains posées sur les siennes à plat sur la toile.
Ils avaient trouvé un rythme commun.
Un rythme long et profond d'abord, presque lent, presque méditatif, avec dehors la lumière du matin qui entrait en oblique et posait des raies blanches sur le sol entre les débris. La chaleur entre leurs peaux, la sueur qui commençait à apparaître dans le creux de ses reins à elle, sur ses épaules à lui. Il avait glissé une main sous son ventre, retrouvé le clitoris, recommencé la pression circulaire.
Alors le rythme s'était cassé.
Il avait accéléré. Elle avait accompagné, poussant les hanches en arrière à chaque poussée pour amplifier la pénétration, sentant sa queue aller chercher très loin, plus loin que la veille dans cette position, et la pression de ses doigts sur le clitoris qui transformait chaque mouvement en quelque chose de presque trop intense, de presque douloureux dans sa précision.
Elle avait gémi sans discontinuer, la voix rendue rauque par la position, par l'effort, par l'accumulation de tout ce qui s'était construit depuis la veille. Il respirait fort dans son dos, ses hanches cognaient contre les siennes avec un son sec et régulier, et elle sentait dans ses propres cuisses et dans ses bras la fatigue et le désir mêlés, le corps à la limite de ses ressources et qui continuait.
Elle avait joui une deuxième fois pendant qu'il était encore en elle, un orgasme long, étiré, qui n'avait pas de bord net, qui montait et redescendait et remontait en vagues de plus en plus rapprochées, et elle avait senti ses parois se contracter fort, rythmiquement, autour de lui.
Il avait tenu encore un peu. Puis il s'était enfoncé jusqu'au fond et y était resté, immobile, les reins serrés, et elle avait senti le pouls de son orgasme à lui à l'intérieur d'elle, long, régulier, comme une horloge qui se décompresse.
Ils s'étaient séparés lentement. Allongés l'un à côté de l'autre, sur le dos, à regarder le plafond.
Le soleil entrait. La ville, dehors, respirait son bruit de feu grave et régulier.
***
Épilogue
Il était parti le troisième jour. Il avait d'autres quartiers à traverser, des personnes à chercher peut-être, une façon à lui de ne pas s'arrêter complètement dans un seul endroit.
Il avait remis son sac sur son dos. Elle était debout dans l'embrasure de la pièce, en appui contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, les pieds nus sur les lames de parquet soulevées.
Il avait dit : "Je repasserai."
Elle n'avait pas dit : promets-le-moi. Elle n'avait pas dit : je t'attendrai. Elle avait dit : "Je serai là."
Il avait hoché la tête, était parti dans l'escalier.
Elle était revenue au centre de la pièce, s'était assise sur les talons, le dos droit, les bras le long du corps, dans la lumière qui entrait par les fenêtres vides.
La ville brûlait toujours. Elle brûlait aussi, d'une autre façon, d'un feu à elle, intérieur et calme et parfaitement suffisant pour tenir.
FIN
I. Avant
Nora avait trente-quatre ans et une façon de se tenir dans l'espace qui faisait qu'on ne savait jamais si elle entrait ou si elle sortait.
Grande, pas immense, avec des hanches larges que ses vêtements n'avaient jamais réussi à dissimuler vraiment, même quand elle le voulait. Des cheveux châtains, longs, avec une mémoire propre, qui garde la forme du lit le matin et la forme du vent l'après-midi. Des yeux d'un brun presque roux, clairs sous certaine lumière, opaques sous d'autres. Un visage qui n'est pas beau au sens classique, mais dont on se souvient, un visage qui a quelque chose de durable, comme une façade de pierre qu'on regarde longtemps sans savoir pourquoi.
Elle travaillait dans la communication institutionnelle. Pas la publicité, quelque chose de plus terne et de plus sérieux : des rapports annuels, des discours pour des directeurs qui n'avaient rien à dire, des newsletters que personne ne lisait. Elle avait un bureau au quatrième étage d'un immeuble de verre rue de Bercy, une plante verte qui survivait par inertie sur le rebord de la fenêtre, un ordinateur sur lequel elle avait un jour, par accident, ouvert un texte de Bataille et ne l'avait plus refermé pendant deux heures.
Avant l'effondrement, elle avait un compagnon. Karim. Ingénieur en infrastructures, quelqu'un de sérieux, de prévisible, qui payait les factures avant qu'elles arrivent à terme et qui faisait l'amour avec la même régularité méthodique, le samedi soir généralement, parfois le jeudi si la semaine avait été bonne. Elle ne lui reprochait rien. Elle ne lui reprochait rien et c'était peut-être là l'indice le plus clair que quelque chose manquait, que l'absence de grief est parfois la forme la plus silencieuse du vide.
Il n'y avait pas eu de rupture spectaculaire. Il y avait eu une série de soirs où elle était rentrée plus tard, où elle avait mangé debout dans la cuisine sans allumer la télévision, où elle avait senti son propre corps lui appartenir moins que d'habitude, comme si la peau se rétractait doucement vers un endroit intérieur qu'elle ne savait plus nommer.
Puis la ville avait commencé à brûler. Pas métaphoriquement. Réellement.
Les premiers incendies avaient touché les banlieues nord, des entrepôts logistiques, une sous-station électrique, deux parkings souterrains qui avaient brûlé pendant trois jours. Les médias avaient parlé d'accidents industriels, puis de sabotages, puis avaient cessé d'en parler parce que d'autres choses brûlaient ailleurs. Le gouvernement avait décrété des zones de restriction, des couvre-feux par quartiers, des coupures d'électricité tournantes. Les supermarchés avaient fermé un matin et n'avaient pas rouvert. La Seine sentait le soufre.
Karim était parti chez ses parents à Lyon dans les premiers jours de panique. Il lui avait dit de venir. Elle avait dit oui, elle arrivait, elle avait juste quelques affaires à prendre. Elle n'était jamais partie.
Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne se l'expliquait pas encore tout à fait. Quelque chose dans l'odeur de la fumée sur Paris la retenait, quelque chose dans le silence des rues dépeuplées, dans la lumière rouge du ciel le soir, dans la sensation d'être enfin dans un monde dont l'état intérieur correspondait à son état intérieur à elle.
L'immeuble où elle vivait, un haussmannien du onzième arrondissement, avait eu ses vitres soufflées au troisième étage par une explosion de gaz dans la rue. L'appartement du dessus avait brûlé partiellement. Le sien avait résisté, mais les fenêtres avaient explosé vers l'intérieur et les lames du parquet s'étaient soulevées sous l'effet de la chaleur. Les plafonds tenaient. Les murs tenaient. Elle avait repoussé les débris vers les coins, gardé un espace au centre de la pièce principale, posé une toile épaisse sur le sol.
C'est là qu'elle vivait. C'est là qu'elle dormait. C'est là que Thomas l'avait trouvée.
***
II. Thomas
Il était entré par la porte du bas, qui n'avait plus de serrure depuis quatre jours.
Il avait monté l'escalier avec précaution, une lampe frontale sur le front, un sac à dos contre les reins. Il cherchait de l'eau. Il cherchait peut-être autre chose aussi, sans se l'avouer, la chaleur d'une présence humaine dans une ville dont l'humanité s'était pour l'essentiel retirée.
Il avait trente-huit ans, une barbe de dix jours qui n'était pas tout à fait entretenue et pas tout à fait négligée, des mains larges avec des articulations marquées. Photographe. Ou il l'avait été. Ses archives étaient dans le cloud quelque part, ses appareils dans un studio de Belleville dont il n'avait plus de nouvelles. Il gardait un reflex numérique contre lui, par réflexe, sans carte mémoire de rechange. Il photographiait encore, parfois, des choses qu'il ne pourrait pas transmettre, des images qui resteraient dans l'appareil jusqu'à ce que la batterie soit morte.
Il avait frappé à la porte de l'appartement avant d'entrer. Elle avait répondu. Ce détail lui avait semblé important.
Il l'avait vue au centre de la pièce, nue, assise sur les talons, le dos droit, les bras au long du corps. Pas drapée, pas surprise, pas dans une posture de pudeur ou d'urgence. Simplement assise dans la lumière du couchant qui entrait par les deux fenêtres sans vitres, une lumière rouge et chargée de particules, une lumière de fin du monde qui lui donnait une teinte de métal chauffé.
Il s'était arrêté dans l'embrasure.
Elle avait dit : "Il reste de l'eau dans la salle de bain. Pas beaucoup."
***
III. Le premier soir
Il avait posé son sac contre le mur. Il avait éteint sa lampe frontale.
Elle ne s'était pas rhabillée. Il ne lui avait pas demandé pourquoi elle était nue, parce que dans la lumière de la pièce et dans le silence de la ville qui brûlait au loin, la question n'avait pas de sens. Les vêtements sur le sol autour d'elle étaient une réponse suffisante : elle les avait ôtés à un moment de la journée et ne les avait pas repris, comme on fait dans les grandes chaleurs ou dans les grandes solitudes.
Il s'était assis à deux mètres d'elle, sur le bord d'un radiateur qui ne fonctionnait plus. Il avait sorti une bouteille de son sac, du vin rouge, une demi-bouteille, bouchée avec un morceau de tissu. Elle avait bu. Il avait bu.
Dehors, quelque chose brûlait avec un son régulier, une sorte de respiration grave, et à l'horizon le ciel virait de l'orange au violet avec des veines noires de fumée.
Il regardait la ville. Elle le regardait, lui.
Pas avec insistance. Avec la même attention tranquille qu'elle aurait portée à une plante qui grandit, ou à une flamme. Il avait un profil net, un nez un peu fort, une nuque carrée. Ses mains tenaient la bouteille avec une légèreté qui contredisait leur taille. Elle pensait : il doit faire des photos avec des mains comme ça et c'est probablement juste.
Il s'était tourné vers elle.
Il ne s'était pas excusé de la regarder. Elle avait apprécié ça, l'absence d'excuse.
Son regard avait glissé lentement, sans dissimulation, de son visage à ses épaules, à la courbe de ses seins, à la ligne de son ventre. Un regard d'inventaire, pas de désir immédiat, quelque chose de plus posé, comme s'il enregistrait les informations une à une. Elle avait senti sa peau se réchauffer sous ce regard, sans que son expression change.
"Tu es là depuis longtemps," avait-il dit.
"Huit jours."
"Seule."
"Oui."
Il avait hoché la tête. Pas de commentaire sur la sagesse ou la folie de la chose.
Le vin était tiède et un peu aigre et c'était le meilleur vin qu'elle avait bu depuis longtemps.
Plus tard, quand la lumière avait achevé de mourir, il avait dit qu'il pouvait dormir dans le couloir. Elle avait dit non, la toile était assez large. Ils s'étaient allongés à distance raisonnable, sur le dos, dans l'obscurité traversée par les lueurs orangées du dehors.
Sa chaleur à lui arrivait jusqu'à elle, à travers l'air, sans contact. Elle avait senti son propre corps se rappeler à elle, doucement, comme un membre engourdi qui reprend du sang.
Elle s'était endormie avant lui.
Il avait regardé le plafond jusqu'à ce que ses yeux se ferment.
***
IV. Le lendemain matin
Le soleil entrait sans obstruction par les deux fenêtres vides.
Elle s'était réveillée sur le flanc, tournée vers lui. Il dormait encore, la bouche légèrement ouverte, le souffle lent. Elle avait regardé sa poitrine se soulever, la ligne de sa clavicule visible sous la chemise entrouverte, la naissance de la barbe sur sa gorge.
Elle avait eu l'idée, nette et sans affect particulier, de lui toucher le cou.
Elle avait attendu qu'il se réveille. Il avait ouvert les yeux, l'avait vue, n'avait pas sursauté. Ils s'étaient regardés un moment, à trente centimètres l'un de l'autre, dans la lumière du matin qui n'avait pas encore la couleur de l’incendie, une lumière presque ordinaire, presque normale, comme si la ville en dehors était simplement en train de dormir.
"Je vais faire du café," avait-elle dit. "J'ai un réchaud à gaz."
Il avait dit : "D'accord."
Pendant qu'elle préparait le café, il s'était levé, avait regardé par une fenêtre, puis l'autre. Elle le regardait de dos. Sa façon de tenir ses épaules, légèrement rentrées vers l'avant, comme quelqu'un qui a appris à prendre moins de place qu'il n'en occupe naturellement.
Elle avait posé deux tasses sur le sol entre eux.
Il avait pris la sienne, bu une gorgée, dit : "C'est bon."
Il n'avait pas dit : tu n'as pas froid, tu ne veux pas t'habiller, c'est étrange que tu sois nue. Elle était nue et il buvait son café et la lumière du matin traversait la pièce et dehors la ville fumait doucement, à distance raisonnable.
Sa main à lui, en prenant la tasse, avait frôlé sa main à elle. Pas un geste voulu. Elle avait senti la friction des jointures de ses doigts contre les siens, une seconde, peut-être deux. Elle n'avait pas bougé. Lui non plus.
Ils avaient fini leur café.
Puis il avait posé sa tasse, s'était légèrement déplacé vers elle, et avait posé sa main ouverte sur son genou.
Rien d'autre. La main, le genou, la chaleur de la paume à travers sa peau.
Elle avait regardé la main. Puis elle avait regardé son visage. Il attendait, sans sourire, sans urgence. Elle avait posé sa propre main sur la sienne, pas pour l'enlever, pour sentir le poids des deux mains superposées sur son genou.
Un camion avait roulé quelque part dans la rue, lent, son moteur bas. Ils n'avaient pas bougé.
***
V. Le premier contact
C'est elle qui avait bougé la première.
Elle avait pris sa main à lui et l'avait guidée de son genou vers l'intérieur de sa cuisse, sans chercher à aller plus loin, juste pour sentir la paume sur l'endroit où la peau est plus fine, plus sensible, où les veines sont plus proches de la surface.
Il avait gardé la main là. Il n'avait pas avancé. Il avait simplement exercé une légère pression, les doigts à plat, la chaleur se diffusant lentement dans le muscle.
Elle avait fermé les yeux.
Son souffle avait changé, à peine, le rythme s'était allongé d'une demi-seconde. Sa nuque s'était inclinée légèrement en arrière. Il regardait son visage, le mouvement de sa gorge quand elle avalait, la ligne de ses clavicules que la respiration soulevait doucement.
Il avait avancé les doigts, pas d'un coup, par millimètres, jusqu'à sentir la chaleur plus dense de l'aine. Elle n'avait pas ouvert les yeux. Ses genoux s'étaient écartés d'eux-mêmes, imperceptiblement, une ouverture instinctive plutôt qu'un geste.
Il s'était rapproché d'elle. Pas encore contre elle, à côté d'elle, son épaule contre la sienne, sa bouche près de sa tempe. Il sentait le feu de la veille, la fumée dans les cheveux, et en dessous quelque chose de plus chaud, de plus personnel, une odeur de sommeil et de peau.
Ses doigts avaient atteint le bord du sexe.
Il s'était arrêté là, le temps qu'elle revienne à lui, qu'elle ouvre les yeux et le regarde.
"Oui," avait-elle dit. Un seul mot, net, sans équivoque.
Il avait laissé deux doigts glisser entre ses lèvres, lentement, en suivant la longueur du sexe sans entrer encore, en cartographiant l'humidité, la chaleur, le gonflement des lèvres internes. Elle était déjà mouillée, pas abondamment, une humidité de réveil, de désir commençant, et il avait senti sous ses doigts le clitoris se préciser, petit renflement ferme au-dessus du reste.
Il n'avait pas cherché à aller vite.
Il avait exercé une pression circulaire, lente, sur le clitoris, en variant l'appui, en cherchant l'endroit exact qui produisait le changement dans sa respiration. Elle avait posé une main sur sa cuisse à lui, pas pour diriger, pour s'ancrer. Ses doigts à elle s'étaient fermés sur le tissu de son pantalon.
Le soleil montait. La lumière dans la pièce devenait plus blanche, moins clémente. Elle ne voyait rien de tout cela, les yeux de nouveau fermés, entièrement tournée vers ce que ses doigts à lui faisaient, la façon dont il construisait quelque chose de patient et précis, une pression qui augmentait par paliers discrets.
Elle avait gémi. Un son bref, involontaire, qu'elle n'avait pas retenu.
Il avait continué.
Ses doigts avaient glissé plus bas, effleuré l'entrée du sexe, collecté l'humidité, remonté avec elle sur le clitoris pour modifier la friction, la rendre plus glissante, plus soutenue. Elle avait senti quelque chose se tendre dans son bas-ventre, une tension longue, plus longue que ce à quoi elle était habituée, une tension qui ne cherchait pas à se résoudre rapidement.
Elle avait bougé le bassin vers ses doigts. Un mouvement involontaire. Il avait accompagné ce mouvement sans l'anticiper, sans accélérer.
Son orgasme était venu lentement, pas comme une vague, comme une montée de pression dans une conduite, quelque chose qui cherche une sortie, qui hésite, qui trouve. Elle avait serré les doigts sur sa cuisse, avait retenu son souffle une seconde, puis l'avait relâché en un long son grave qui n'était pas tout à fait un cri et pas tout à fait un silence.
Il avait gardé ses doigts en place jusqu'à la fin, immobiles, sentant les contractions contre ses phalanges.
Puis il avait retiré sa main, lentement, et l'avait posée sur le sol entre eux.
Elle avait ouvert les yeux.
La lumière était blanche, maintenant. Ordinaire. La ville brûlait toujours.
***
VI. L'après-midi
Ils avaient mangé quelque chose. Des conserves, du pain dur, une boîte de thon à l'huile. Assis l'un en face de l'autre, en silence, avec l'aisance de deux personnes qui partagent une table depuis longtemps.
Il lui avait parlé de Belleville. De son studio, d'une série de photos qu'il avait faite sur les nuits de coupure de courant, des gens aux fenêtres avec des bougies, des silhouettes dans la lumière froide des téléphones. Elle avait écouté. Elle lui avait parlé de son appartement avant, des plantes, de la plante au bureau qui survivait par inertie.
Il avait ri. Pas beaucoup. Juste la commissure des lèvres, un son bref.
Dans l'après-midi, il avait pris son appareil photo et avait photographié les fenêtres, le ciel, les débris au sol. Il l'avait photographiée aussi, sans lui demander, depuis l'autre bout de la pièce. Elle n'avait pas protesté. Elle avait continué à faire ce qu'elle faisait, qui était de ne rien faire, assise à regarder dehors, les genoux ramenés contre la poitrine.
Puis il avait posé l'appareil.
Il était venu s'asseoir derrière elle, ses jambes de part et d'autre des siennes, sa poitrine contre son dos. Elle avait senti son torse, la chaleur à travers le tissu de sa chemise, ses bras qui encerclaient ses épaules sans la tenir vraiment. Sa bouche sur sa tempe, puis sur l'oreille, puis dans le cou.
Il avait passé un long momment dans son cou. Ses lèvres cherchaient les points sensibles avec la même méthode tranquille que ses doigts le matin, sans précipitation, en notant les endroits où elle frémissait légèrement. La naissance des cheveux, la courbe entre le cou et l'épaule, le creux juste en dessous de l'oreille.
Ses mains avaient remonté de ses hanches vers ses seins.
Ses seins étaient lourds, généreux, à peine soutenus par leur propre poids dans la position assise. Il les avait pris dans ses paumes, pas avec avidité, avec quelque chose de plus contemplatif, en sentant leur forme, leur chaleur, leur poids exact. Ses pouces avaient trouvé les mamelons, qui s'étaient durcis immédiatement sous le contact, et il avait exercé une pression en rotation, lente, régulière.
Elle s'était laissée aller contre son torse.
Sa tête en arrière, sur son épaule. Sa respiration plus courte, plus haute dans la poitrine. Il continuait, les doigts sur les mamelons, la bouche sur le cou, et elle sentait son érection dans son dos, contre sa colonne, ferme, contenue dans le tissu du pantalon.
Elle avait voulu se retourner. Il l'en avait empêchée, doucement, les bras autour d'elle. "Pas encore." Elle avait obéi. Pas par soumission exactement, par curiosité, pour voir où il voulait aller.
Il avait glissé une main vers le bas.
Les doigts dans son sexe de nouveau, plus assurés, plus directs que le matin. Il connaissait maintenant les réponses de son corps, les endroits où elle se tendait, la pression exacte sur le clitoris qui produisait ce changement dans sa respiration. Il l’avait caressée lentement, méthodiquement, une main sur un sein, une main entre ses jambes, sa bouche dans son cou, et elle avait tenu aussi longtemps qu'elle avait pu avant que son bassin ne commence à se mouvoir contre ses doigts avec une urgence qu'elle ne maîtrisait plus.
L'orgasme avait été plus fort que le matin. Plus long. Elle avait poussé un son continu, la tête renversée sur son épaule, les doigts crispés sur ses avant-bras à lui.
Il avait attendu la fin. Puis il s'était levé, avait défait sa chemise. Elle s'était retournée pour le regarder. Torse large, du poil brun sur la poitrine, une cicatrice ancienne sur le flanc gauche, rose et horizontale. Elle avait tendu la main vers la cicatrice, avait posé deux doigts dessus.
Il avait laissé faire.
***
VII. La nuit
Il avait ensuite défait son pantalon et l'avait retiré. Son érection était franche, pleine, inclinée légèrement vers le haut. Elle avait regardé sans détour, avec la même attention tranquille qu'il lui avait portée dès le premier soir.
Elle avait allongé la main, fermé les doigts autour de lui.
La chaleur de la peau, la fermeté en dessous, le léger tressaillement quand ses doigts s'étaient serrés. Elle avait commencé un mouvement lent, en tenant la base, en laissant sa paume glisser jusqu'à la couronne et redescendre. Il regardait sa main. Sa mâchoire s'était contractée.
Elle avait continué un moment, en modulant la pression, en accélérant puis en ralentissant, en observant les changements dans sa respiration comme il avait observé les siens. Il avait posé sa main sur la sienne, pas pour la guider, pour sentir le mouvement de l'intérieur, la mécanique de ce qu'elle faisait.
Puis il avait dit son prénom. "Nora."
Elle avait levé les yeux.
Il l'avait allongée sur la toile, lentement, une main derrière sa nuque. S'était couché sur elle, son poids distribué sur ses avant-bras, son ventre contre le sien, sa queue contre le haut de sa cuisse sans entrer encore.
Il avait embrassé sa bouche. Elle n'avait pas anticipé ça. Ils ne s'étaient pas embrassés de la journée, et la bouche de l'autre était une nouvelle information, plus intime d'une certaine façon que tout le reste. Ses lèvres à lui, sèches et chaudes, sa langue qui cherchait la sienne avec la même lenteur appliquée à tout le reste.
Elle avait mis ses mains dans ses cheveux.
Ils s'étaient embrassés longtemps, dans la lumière déclinante, avec la ville qui brûlait derrière les fenêtres vides et le son du vent qui passait à travers la pièce et soulevait ses cheveux à elle sur la toile.
Puis il s'était redressé, l'avait regardée. Il attendait. Elle avait écarté les jambes, c'était suffisant.
Il s'était positionné entre ses cuisses, avait pris sa queue dans sa main, avait guidé le gland contre son sexe, en la faisant glisser lentement d'avant en arrière sur les lèvres mouillées sans entrer, en couvrant de son humidité à elle le bout de sa verge. Elle avait contracté les hanches vers lui. Il avait continué à glisser, à ne pas entrer, à construire quelque chose d'insupportable et de très précis.
"Thomas."
Il était entré.
Lentement. En s'arrêtant à mi-chemin, en laissant son corps s'adapter à lui, en la regardant pendant qu'il avançait. Elle sentait le remplissage progressif, la pression douce qui chassait tout le reste, la sensation de ses parois internes s'ouvrir autour de lui.
Il s'était enfoncé jusqu'au bout. Immobile un moment, la base contre elle, son souffle sur son visage.
Puis il avait commencé à bouger.
Des mouvements longs d'abord, presque complets, le gland revenant presque à l'entrée avant de replonger jusqu'au fond. Elle entendait le son de ce mouvement, l'humidité entre eux, le souffle de l'air dans la pièce, le craquement de la toile sous leurs poids. Il sentait son sexe se contracter autour de lui à intervalles irréguliers, comme des réponses involontaires, et il avait posé une main à plat sur son ventre bas, juste au-dessus du pubis, pour sentir de l'extérieur ce qui se passait à l'intérieur.
Elle avait levé les jambes, posé les talons dans le bas de son dos, modifiant l'angle, permettant une pénétration plus directe, plus profonde. Il avait accompagné ce changement, s'était adapté, avait modifié le rythme en conséquence. Les mouvements s'étaient raccourcis, plus puissants, le pubis de l'un contre le clitoris de l'autre à chaque poussée.
Elle gémissait maintenant sans discontinuer, un son bas et régulier qui montait d'un degré à chaque vague. Ses mains dans son dos, ses ongles dans sa peau. Il avait enfoui le visage dans son cou, respirait fort, et elle sentait la tension dans tous ses muscles, dans les bras qui la tenaient, dans le dos qui se cambrait.
Il avait glissé une main sous ses fesses, soulevé légèrement ses hanches, changé l'angle une dernière fois, et chaque poussée maintenant touchait quelque chose de plus précis, plus profond, une zone dont elle n'avait pas une conscience exacte mais dont son corps avait une mémoire très claire.
Son orgasme cette fois était venu comme une rupture, quelque chose qui cède d'un coup après avoir résisté longtemps, un son qu'elle n'avait pas prévu, fort, involontaire, coupé net quand son souffle l'avait abandonnée. Ses hanches avaient battu contre lui d'elles-mêmes, deux, trois fois, et ses bras s'étaient serrés autour de lui avec une force surprenante.
Il avait continué quelques secondes, puis s'était contracté à son tour, les reins serrés contre elle, le souffle coupé, et elle avait senti la chaleur se répandre en elle, ses propres contractions encore présentes l'accueillant par vagues.
Ils étaient restés liés un moment. Immobiles. Sa tête sur sa poitrine à elle, son souffle qui reprenait lentement contre sa peau.
Dehors, le feu continuait.
***
VIII. La fin de nuit
Ils avaient dormi, repris des forces, mangé encore dans l'obscurité avec une lampe à pile entre eux.
Il était minuit ou une heure du matin et le ciel au-delà des fenêtres avait cette couleur particulière des nuits d'incendie, pas vraiment noire, orangée dans le bas par les feux lointains, violette plus haut, avec des étoiles visibles là où la fumée s'écartait par endroits.
Elle avait regardé son profil dans la lumière de la lampe. Il lisait quelque chose, un livre de poche qu'il avait dans son sac, les sourcils légèrement froncés. Elle avait posé la main sur sa cuisse. Pas pour recommencer, simplement pour le contact.
Il avait posé sa main sur la sienne, sans lever les yeux.
Plus tard, elle l'avait regardé se lever pour pisser dans la salle de bain et revenir, nu maintenant, et s'allonger contre elle, son torse dans son dos, son bras autour de sa taille. Sa bouche dans ses cheveux.
Il s'était endormi assez vite. Sa respiration régulière contre sa nuque.
Elle était restée éveillée encore un peu, à regarder le ciel incendié par les fenêtres vides, à sentir le poids de son bras sur elle, la chaleur qui venait de lui et se mélangeait à la sienne, et la ville qui brûlait toujours dehors avec son bruit de respiration grave, et elle avait pensé : il n'y a rien à comprendre à ça, rien à expliquer, c'est simplement ce que l'effondrement laisse parfois debout.
***
IX. Le matin
Elle s'était réveillée avec lui déjà éveillé, penché sur elle, ses doigts dans ses cheveux.
Elle n'avait pas ouvert les yeux tout de suite. Elle avait senti ses doigts parcourir ses cheveux lentement, en dénouant les noeuds avec une patience de quelqu'un qui a du temps devant lui.
Puis sa bouche sur sa nuque. Sur son épaule. Le long de son omoplate.
Il avait descendu la ligne de sa colonne, sa langue entre les vertèbres, jusqu'au bas du dos, jusqu'au creux du coccyx. Elle avait senti ses fesses s'ouvrir légèrement sous sa prise, ses paumes qui les écartaient avec douceur.
Sa langue avait remonté, puis redescendu, plus lentement.
Elle était à plat ventre, la joue contre la toile. Ses hanches s'étaient soulevées d'elles-mêmes, imperceptiblement.
Sa bouche avait atteint le sexe par-derrière, les lèvres, la langue dans le sillon, son souffle chaud sur l'ensemble. Il avait glissé sous elle pour atteindre le clitoris avec la bouche, les lèvres qui aspiraient doucement, la langue qui dessinait des cercles d'une régularité presque mécanique, et elle avait sorti les mains de sous son ventre pour les poser à plat devant elle, cherchant une prise dans la toile.
Elle s'était mise à quatre pattes. Il avait suivi le mouvement, restant sous elle, continuant à lécher le clitoris pendant que ses doigts entraient en elle, deux doigts, en courbe vers le haut, vers la paroi antérieure, un point qu'il avait trouvé la veille et dont il connaissait maintenant exactement la réponse.
Elle avait baissé la tête entre ses bras.
Le son de sa bouche, l'humidité, ses doigts qui construisaient deux pressions simultanées et distinctes, l'une externe, l'une interne, et son propre corps suspendu entre elles deux comme entre deux câbles tendus.
Elle avait joui vite, cette fois. Trop vite pour retenir quoi que ce soit. Un orgasme court et brutal qui avait fait trembler ses bras.
Il s'était glissé de sous elle, s'était relevé derrière elle. Elle avait senti sa queue contre ses fesses, contre l'entrée de son sexe encore contracté. Il avait posé les mains sur ses hanches, attendu qu'elle reprenne son souffle.
Elle avait reculé vers lui.
Il était entré par-derrière, dans une humidité qui accueillait tout, sans friction, juste la chaleur et la plénitude, ses cuisses contre les siennes, son ventre contre ses fesses. Il avait penché son torse sur son dos, sa bouche près de son oreille, ses mains posées sur les siennes à plat sur la toile.
Ils avaient trouvé un rythme commun.
Un rythme long et profond d'abord, presque lent, presque méditatif, avec dehors la lumière du matin qui entrait en oblique et posait des raies blanches sur le sol entre les débris. La chaleur entre leurs peaux, la sueur qui commençait à apparaître dans le creux de ses reins à elle, sur ses épaules à lui. Il avait glissé une main sous son ventre, retrouvé le clitoris, recommencé la pression circulaire.
Alors le rythme s'était cassé.
Il avait accéléré. Elle avait accompagné, poussant les hanches en arrière à chaque poussée pour amplifier la pénétration, sentant sa queue aller chercher très loin, plus loin que la veille dans cette position, et la pression de ses doigts sur le clitoris qui transformait chaque mouvement en quelque chose de presque trop intense, de presque douloureux dans sa précision.
Elle avait gémi sans discontinuer, la voix rendue rauque par la position, par l'effort, par l'accumulation de tout ce qui s'était construit depuis la veille. Il respirait fort dans son dos, ses hanches cognaient contre les siennes avec un son sec et régulier, et elle sentait dans ses propres cuisses et dans ses bras la fatigue et le désir mêlés, le corps à la limite de ses ressources et qui continuait.
Elle avait joui une deuxième fois pendant qu'il était encore en elle, un orgasme long, étiré, qui n'avait pas de bord net, qui montait et redescendait et remontait en vagues de plus en plus rapprochées, et elle avait senti ses parois se contracter fort, rythmiquement, autour de lui.
Il avait tenu encore un peu. Puis il s'était enfoncé jusqu'au fond et y était resté, immobile, les reins serrés, et elle avait senti le pouls de son orgasme à lui à l'intérieur d'elle, long, régulier, comme une horloge qui se décompresse.
Ils s'étaient séparés lentement. Allongés l'un à côté de l'autre, sur le dos, à regarder le plafond.
Le soleil entrait. La ville, dehors, respirait son bruit de feu grave et régulier.
***
Épilogue
Il était parti le troisième jour. Il avait d'autres quartiers à traverser, des personnes à chercher peut-être, une façon à lui de ne pas s'arrêter complètement dans un seul endroit.
Il avait remis son sac sur son dos. Elle était debout dans l'embrasure de la pièce, en appui contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, les pieds nus sur les lames de parquet soulevées.
Il avait dit : "Je repasserai."
Elle n'avait pas dit : promets-le-moi. Elle n'avait pas dit : je t'attendrai. Elle avait dit : "Je serai là."
Il avait hoché la tête, était parti dans l'escalier.
Elle était revenue au centre de la pièce, s'était assise sur les talons, le dos droit, les bras le long du corps, dans la lumière qui entrait par les fenêtres vides.
La ville brûlait toujours. Elle brûlait aussi, d'une autre façon, d'un feu à elle, intérieur et calme et parfaitement suffisant pour tenir.
FIN
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