L'assemblée
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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L'assemblée
Temps de lecture ~ 25 minutes
Prologue
Elle s'appelle Nora. Vingt-six ans, rousse, le genre de rousseur qui ne se teint pas, qui vient du nord de l'Irlande ou d'un rêve, une rousseur de tourbière et de vent. Elle a les taches de rousseur là où le soleil a insisté, le long du nez, sur les épaules, et une peau ailleurs si pâle qu'on voit courir les veines à l'intérieur du poignet.
Elle est doctorante en philosophie morale à l'université de Strasbourg. Sa thèse porte sur Bataille. Pas par hasard.
Depuis six mois, elle correspond avec le Cercle. Pas un club, pas une association, rien d'officiel. Quatre hommes, tous entre soixante et soixante-quinze ans, tous anciens, tous respectables au sens où le monde entend ce mot. Un ancien recteur. Un magistrat à la retraite. Un médecin. Un éditeur parisien dont Nora a lu les auteurs sans jamais soupçonner l'existence de l'homme. Ils se retrouvent quatre fois l'an dans une propriété neutre, lumineuse, sans ostentation.
Ils lui ont écrit après avoir lu un article qu'elle avait publié dans une revue confidentielle, un texte sur la souveraineté du corps et la philosophie du regard. Ils lui ont proposé une expérience. Pas des mots évasifs, pas de circonlocutions. Une lettre directe, signée de leurs quatre noms, qui décrivait ce qu'ils attendaient.
Elle avait relu la lettre trois fois. Puis elle avait répondu oui.
La pièce est blanche. Une chaise au centre. Une lumière froide et égale qui ne ménage aucune ombre. Les quatre hommes sont debout, en costume sombre, à distance raisonnable, comme des témoins devant un tableau qu'ils auraient commandé ensemble.
Nora entre. Elle porte une chemise blanche et une jupe marine. Elle a laissé ses cheveux libres.
Elle s'assoit.
Chapitre I — Le regard comme première nudité
Il y a un silence à l'entrée de Nora dans la pièce, un silence qui n'est pas vide mais plein, tendu comme une surface d'eau avant qu'on y pose la main.
Les quatre hommes ne bougent pas. Ils regardent. C'est tout, et c'est déjà beaucoup.
Nora s'assoit sur la chaise, dos droit, les pieds à plat sur le sol. Elle pose ses mains sur ses genoux. Elle avait imaginé avoir peur, ou au moins ressentir quelque chose qui ressemble à la peur, une accélération, un froid dans la nuque. Ce qu'elle ressent est plus précis que ça, plus intéressant : une conscience aiguë de chaque centimètre de sa propre surface.
Elle sait qu'ils voient sa gorge, la ligne de sa clavicule sous le col ouvert de la chemise, la légère pression de ses cuisses l'une contre l'autre. Elle sait qu'ils voient tout ça avec une attention qui n'est ni agressive ni furtive. Une attention de collectionneurs, d'hommes qui ont appris à regarder sans dévorer.
L'éditeur, Paul, prend la parole le premier. Sa voix est basse, il a l'habitude des manuscrits et des lectures à voix haute, on l'entend dans la façon dont il articule sans forcer.
Il dit : vous pouvez commencer quand vous voulez.
Nora avait su, en lisant la lettre, ce que signifiait commencer. Elle l'avait su et elle avait dit oui.
Elle porte les mains au premier bouton de sa chemise.
Ses doigts sont calmes. Elle ne détourne pas le regard, elle choisit un point entre les quatre hommes, un point dans l'air blanc de la pièce, et elle défait le premier bouton, puis le deuxième, sans hâte, avec le même soin qu'on mettrait à ouvrir quelque chose de fragile. La chemise s'écarte sur son sternum. Elle ne porte rien dessous.
Elle l'avait décidé en s'habillant, le matin, comme on décide d'une position de principe.
Le troisième bouton. Le quatrième. La chemise s'ouvre complètement, elle ne la retire pas, elle la laisse pendre de ses épaules, ouverte comme un livre dont on a écarté les pages. Ses seins apparaissent dans la lumière froide de la pièce, ronds, lourds, la peau d'un blanc presque translucide strié de veines fines, les mamelons d'un rose sombre qui se contractent au contact de l'air.
Un des hommes, le médecin, Henri, fait un mouvement infime. Pas un geste, juste un réajustement du poids d'un pied sur l'autre. C'est la seule réaction visible.
Nora sent la chaleur monter dans sa poitrine, dans son ventre. Pas de la honte, non, quelque chose d'inverse et de plus compliqué : un orgueil tranquille, une satisfaction à occuper ainsi le centre de la pièce, à être le seul objet de quatre regards qui n'en perdent pas une ligne.
Elle porte la main droite à son sein gauche. La paume d'abord, à plat, qui en épouse le poids, puis les doigts qui se referment légèrement, sans serrer. Elle sent son propre cœur battre contre sa paume.
Elle commence à se toucher avec une lenteur délibérée, le pouce qui décrit un cercle autour du mamelon sans le toucher encore, la main qui soulève légèrement, qui pèse, qui explore avec une précision qui est aussi une forme de démonstration. Elle entend sa propre respiration changer de rythme.
Le recteur, Bernard, s'est légèrement rapproché. Pas d'un pas franchi, juste un déplacement de quelques centimètres, comme s'il avait été attiré sans s'en apercevoir.
Nora laisse enfin le pouce effleurer le mamelon. Le contact est minuscule et déclenche quelque chose de net, une ligne de chaleur qui descend directement jusqu'au bas de son ventre. Elle réprime un soupir, ou plutôt elle le laisse passer à mi-chemin, un souffle court qui s’échappe entre ses lèvres entrouvertes.
Sa main gauche quitte son genou. Elle remonte lentement le long de sa cuisse, soulève le bord de la jupe marine, pousse le tissu vers le haut. Elle ne porte pas de sous-vêtement, ça non plus, et elle avait pris cette décision le matin avec la même lucidité tranquille.
La jupe remontée sur ses hanches, elle écarte les genoux.
La lumière de la pièce est égale et impitoyable, elle ne ménage aucun flou. Les quatre hommes voient tout : les cuisses pâles où courent quelques taches de rousseur, le pubis roux dont les poils sont rares et clairs, et entre les lèvres déjà entrouvertes par le désir une humidité nacrée que la lumière accroche.
Nora pose deux doigts sur elle-même. Juste posés, d'abord, sans mouvement, comme pour prendre acte. Elle laisse les hommes regarder ça aussi, ses doigts immobiles sur son sexe, la respiration qui se fait plus lente et plus profonde.
Puis elle commence.
Le mouvement est circulaire, d'abord large, qui parcourt les lèvres sans se concentrer encore sur le point central. Elle connaît son propre corps comme on connaît un texte qu'on a beaucoup travaillé, elle sait exactement où et comment, mais ce soir elle s'oblige à une lenteur qui est aussi une façon d'être vue, d'offrir aux quatre regards quelque chose qui se déploie plutôt que quelque chose qui arrive.
Un son s'échappe de sa gorge, bas, involontaire. Elle mouille davantage sous ses doigts, elle le sent, une chaleur humide qui facilite le mouvement et l'amplifie en retour.
Le magistrat, Georges, a croisé les mains dans son dos. Il observe avec une fixité qui ressemble à de la concentration professionnelle, et c'est peut-être exactement ça.
Nora laisse enfin deux doigts descendre plus bas, s'enfoncer lentement en elle, la paume toujours tournée vers le haut pour que rien ne soit dissimulé. Elle se pénètre elle-même sous leurs yeux, lentement, profondément, et le son qu'elle fait cette fois n'est plus involontaire : elle le laisse venir, elle le laisse habiter la pièce blanche.
Sa main droite n'a pas lâché son sein. Les deux gestes s'accordent, le même rythme lent, la même précision, et la sensation double la ramène à la surface d'elle-même, à l'évidence de son propre corps dans la lumière.
Elle sent l'orgasme comme une question posée de loin, encore floue, pas urgente. Pas encore.
Elle ralentit.
Elle retire ses doigts, les laisse reposer sur l’intérieur de sa cuisse. Sa respiration est lourde maintenant, ses joues ont pris de la couleur, le roux de ses cheveux sur ses épaules forme une masse chaude dans tout ce blanc.
Elle relève les yeux vers les quatre hommes.
Paul, l'éditeur, esquisse quelque chose qui n'est pas tout à fait un sourire, plutôt une reconnaissance, comme devant une première page qui tient sa promesse.
Nora referme les genoux. Pas par pudeur : la pause fait partie du récit.
Elle demande : on continue ?
Chapitre II — La parole donnée
Paul s'avance le premier.
Il a soixante-huit ans, les épaules encore larges sous le costume, les cheveux blancs coupés court. Il marche vers Nora avec la lenteur de quelqu'un qui n'a pas l'habitude de se presser, qui a appris que le temps accordé à une chose en révèle la valeur. Il s'arrête à un mètre d'elle, les mains dans les poches, et il la regarde de près pour la première fois.
De près, Nora est encore plus précise. Les taches de rousseur sur l'arête du nez, le léger duvet sur la lèvre supérieure, la façon dont ses seins bougent à chaque respiration, lourds et vivants. Il la regarde sans se presser et elle le laisse faire, les bras le long du corps, la chemise toujours ouverte, la jupe toujours remontée sur les hanches.
Il dit, doucement : levez-vous.
Elle obéit. Debout, elle lui arrive à l'épaule. Elle sent son parfum, quelque chose de boisé et d'ancien, du bois de cèdre peut-être, ou de la fumée de pipe longtemps absente qui aurait imprégné le tissu.
Il pose une main sur son épaule, la fait pivoter lentement, comme on tourne une sculpture pour en voir tous les angles. Les trois autres hommes observent. Nora sent leurs regards dans son dos, sur ses fesses que la jupe remontée ne couvre plus, sur la ligne de sa colonne vertébrale visible sous la chemise ouverte.
Paul parle à voix basse, sans s'adresser à elle en particulier, presque pour lui-même.
Il dit : elle est magnifique.
Nora n'avait pas prévu que le mot la toucherait autant. Magnifique, dit comme ça, posément, par un homme qui a lu Bataille et Klossowski et qui sait ce que les mots pèsent.
Il lui fait face à nouveau. Il pose les deux mains sur ses seins, à plat, sans presser, juste le contact, le poids de ses paumes sur elle, et Nora ferme les yeux une seconde puis les rouvre parce qu'elle veut voir.
Ses mains sont grandes, les mains d'un homme qui a beaucoup lu, les articulations légèrement saillantes. Il referme les doigts lentement, soupèse, et le geste est si naturel, si dénué d'hésitation, qu'il produit en Nora quelque chose d'inattendu : un abandon. Pas une capitulation, non. Plutôt la sensation de poser un fardeau qu'on portait sans s'en apercevoir.
Il se penche. Sa bouche se pose sur son mamelon droit, les lèvres d'abord, sèches et précises, puis la langue qui tourne une fois, deux fois, lente, qui apprend avant d'insister. Nora laisse échapper un son bref. Sa main remonte d'elle-même et se pose dans les cheveux blancs de Paul, pas pour diriger, juste pour avoir quelque chose à tenir.
Il prend son temps. L'un puis l'autre, la bouche qui aspire légèrement, les dents qui effleurent sans mordre, la langue qui revient. Nora sent la chaleur irradier de sa poitrine vers le bas, s'accumuler entre ses cuisses. Elle est encore humide de tout à l'heure, davantage maintenant, et elle le sait, et les trois hommes derrière elle le savent aussi.
Henri le médecin s'approche à son tour. Il se place dans le dos de Nora, si près qu'elle sent la chaleur de son corps avant le contact. Ses mains à lui se posent sur ses hanches, remontent lentement le long de ses flancs, et ce mouvement-là, ascendant, patient, produit une ligne de frisson qui parcourt toute la longueur de son dos.
Nora est entre les deux hommes maintenant. Paul devant, la bouche sur sa poitrine. Henri derrière, les mains qui explorent les flancs, les côtes, reviennent aux hanches, descendent sur les fesses et en prennent le poids avec une franchise qui la fait se cambrer légèrement.
Henri se penche, sa bouche trouve la nuque de Nora, juste sous la masse des cheveux roux. Il pose les lèvres là, aspire doucement la peau, et Nora sent ses genoux fléchir d'un centimètre, une faiblesse involontaire et consentie.
Sa jupe glisse, aidée par les mains d'Henri, et tombe au sol. La chemise suit, tirée des épaules avec lenteur. Nora est nue dans la pièce blanche, entre les deux hommes en costume sombre, et le contraste est si net, si délibéré, qu'il produit quelque chose d'esthétique autant qu'érotique.
Paul se redresse. Il regarde Nora dans les yeux et il dit, simplement : à genoux.
Elle s'agenouille sur la moquette. La surface est douce sous ses genoux. Elle est au niveau de sa ceinture maintenant et il défait son pantalon sans théâtralité, avec les gestes pratiques d'un homme qui sait ce qu'il fait. Il est en érection, long, légèrement courbé, et Nora prend une seconde pour simplement regarder avant de lever les yeux vers lui.
Il pose une main dans ses cheveux, sans appuyer.
Elle le prend dans sa main d'abord, referme les doigts, sent le pouls battre contre sa paume. Elle commence à le caresser lentement, la main qui glisse du bas vers le haut, qui s'attarde sur la pointe, qui redescend. Paul laisse échapper un souffle lent par le nez.
Nora approche la bouche. Elle pose les lèvres à la base, remonte le long de la longueur sans l'envelopper encore, une série de baisers précis qui font frémir les muscles du ventre de Paul sous sa chemise. Puis elle ouvre la bouche et le prend entièrement, lèvres refermées sur lui, langue à plat en dessous, et elle commence un mouvement lent et régulier.
Henri, derrière elle, s'est accroupi. Ses mains écartent légèrement les fesses de Nora, sa bouche trouve les lèvres de son sexe par derrière. Sa langue entre en elle avec précision, chaude et moite, et Nora gémit autour de Paul dans sa bouche, le son étouffé mais parfaitement audible dans le silence de la pièce.
Elle est à quatre pattes maintenant, ou presque, les mains posées sur les cuisses de Paul pour garder l'équilibre, et Henri la mange par derrière avec une application qui ne doit rien au hasard. Sa langue remonte, descend, s'attarde sur le clitoris, revient. Nora accélère sur Paul sans le décider, le plaisir reçu qui se traduit en rythme donné.
Bernard et Georges observent toujours. Mais Bernard a retiré sa veste. Il la plie soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme s'il se préparait à travailler.
Nora ne les voit pas. Elle a les yeux mi-clos, la bouche pleine, le sexe ouvert sous la langue d'Henri, et le monde s'est réduit à ça, à la pression dans sa gorge et à la chaleur entre ses cuisses, aux deux sensations qui s'alimentent l'une l'autre jusqu'à former quelque chose de presque insupportable.
Henri se relève. Elle entend le bruit d'une ceinture. Ses mains se posent sur les hanches de Nora, les doigts dans la chair, et elle sent la pression de sa verge contre elle par derrière, la pointe qui cherche et trouve, et il entre en elle lentement, d'un seul mouvement continu qui ne s'arrête qu'arrivé au fond.
Nora laisse échapper le sexe de Paul un instant, la tête baissée, les yeux fermés, le souffle bloqué par la plénitude soudaine. Henri ne bouge pas encore, il la laisse s'ajuster à lui, et c'est dans cet immobilisme qu'elle prend conscience de la totalité de la sensation : lui en elle, profond et immobile, et le désir qui tourne sur lui-même sans trouver de sortie.
Puis il se retire lentement et revient, et elle reprend Paul dans sa bouche, et les deux mouvements s'accordent, celui d'Henri qui la pénètre par derrière et le sien sur Paul, et la pièce blanche se remplit du son de leurs respirations mêlées, du frottement du tissu, des coups de bassin d'Henri qui s'amplifient progressivement.
Georges a posé la main sur l'épaule de Bernard. Les deux hommes regardent Nora avec une attention totale.
Leur tour viendra.
Chapitre III — Le cercle complet
Henri jouit en elle avec un son grave, retenu, les mains crispées sur ses hanches une dernière fois avant de relâcher. Il reste en elle quelques secondes, le souffle court, puis se retire et recule d'un pas.
Nora sent le vide qu'il laisse, net et chaud.
Paul n'a pas joui. Il a tenu, avec une maîtrise qui dit quelque chose de lui, et il se retire de sa bouche doucement, pose deux doigts sous le menton de Nora pour lui faire lever le visage. Il la regarde. Il y a dans son regard quelque chose qui dépasse le désir, une forme d'intérêt intellectuel mêlé à l'envie, comme s'il lisait et désirait en même temps.
Il dit : debout.
Elle se relève. Ses genoux ont des marques de la moquette. Ses cheveux sont défaits, une mèche rousse collée à la commissure des lèvres. Elle ne la repousse pas.
Bernard s'avance. Il a soixante-cinq ans, le plus jeune des quatre, encore mince, les tempes grises. Il porte toujours sa chemise mais a retiré sa cravate. Il regarde Nora avec une franchise sans brutalité, la regarde comme on regarde quelque chose qu'on a longtemps attendu et qu'on ne veut pas brusquer maintenant qu'il est là.
Il dit : venez.
Il l'emmène vers le bord de la pièce où quelqu'un, avant leur arrivée, a disposé un matelas bas recouvert d'un drap blanc. Nora ne l'avait pas remarqué en entrant, ou peut-être qu'elle l'avait remarqué sans vouloir y penser encore.
Bernard s'assoit au bord du matelas, Nora devant lui, debout, et il pose les mains sur ses hanches avec une douceur qui contraste avec ce qui vient de se passer. Il prend le temps de la regarder entièrement, les yeux qui descendent du visage à la gorge, aux seins, au ventre, au pubis roux, aux cuisses où l'humidité a laissé des traces nacrées.
Il se penche et pose la bouche sur son ventre, juste en dessous du nombril. Un baiser long, les lèvres immobiles d'abord, puis qui descend lentement, centimètre par centimètre, pendant que ses mains font glisser Nora vers lui jusqu'à ce qu'elle soit assise sur ses genoux, les jambes de chaque côté de ses hanches.
Sa bouche trouve le pubis, s'y attarde, et Nora passe les bras autour de son cou pour garder l'équilibre. Bernard la fait basculer en arrière doucement, l'allonge sur le drap, et s'agenouille entre ses cuisses.
Il la mange avec une patience qui n'a rien d'hésitant. La langue d'abord en surface, large et lente, qui couvre tout avant de se concentrer, qui lit avant de comprendre. Nora s'arque légèrement, les talons plantés dans le matelas, les mains dans le drap. Elle est sensible de partout maintenant, la peau sur tout le corps rendue poreuse par ce qui précède, et la langue de Bernard produit des ondes qui irradient jusqu'au bout de ses membres.
Il insère un doigt en elle, lentement, laisse la langue travailler en même temps, et le double contact la fait gémir franchement pour la première fois depuis le début, un son long, sans retenue.
Georges, le dernier, est debout près du matelas. Il a retiré sa veste et sa chemise. Il a soixante-douze ans, le ventre légèrement rond, la poitrine grise et large, et il y a dans sa façon d'être là, debout, torse nu dans la lumière froide, une présence charnelle qui n'a besoin d'aucun artifice.
Il s'agenouille au-dessus de Nora, les genoux de chaque côté de sa tête. Elle tourne le visage vers lui et le prend dans sa bouche sans qu'il ait à rien demander, les mains sur ses cuisses, et elle le suce pendant que Bernard continue entre ses jambes, deux mouvements de langue qui se répondent à chaque extrémité de son corps.
Paul s'est rassis sur une chaise à quelque distance. Il regarde, les avant-bras sur les genoux. Henri est debout contre le mur, les bras croisés. Tous deux observent avec la même attention concentrée.
Bernard se redresse, essuie sa bouche du dos de la main, se déshabille avec des gestes calmes. Il est en érection, court et épais, et il soulève les hanches de Nora pour glisser quelque chose sous ses fesses, un coussin, une façon de régler l'angle, un souci pratique qui dit qu'il a pensé à ça, qu'il a prévu.
Il entre en elle lentement.
Nora gémit autour de Georges, qui pose les mains de chaque côté de sa tête, sans appuyer, un encadrement plutôt qu'une contrainte. Bernard commence à bouger en elle avec un rythme régulier et profond, les hanches qui font des va-et-vient amples, les mains qui remontent vers ses seins et les malaxent doucement au rythme des poussées.
Nora a abandonné toute posture. Elle est entièrement là, entièrement dans son corps, la bouche occupée par Georges, le sexe occupé par Bernard, les mains qui agrippent les cuisses de Georges, les talons qui poussent contre les reins de Bernard pour l'attirer plus loin.
La sensation monte différemment de tout à l'heure, pas en spirale mais en ligne droite, tendue, orientée. Bernard l'a sentie changer, il accélère légèrement, la main droite qui descend entre leurs corps et pose le pouce sur son clitoris, une pression fixe qui ne bouge pas et que le mouvement de ses propres hanches transforme en frottement.
Nora se détache de Georges, la tête renversée en arrière, les yeux fermés. Elle dit quelque chose, pas un mot, juste un son qui monte et qui monte encore, et Bernard ne s'arrête pas, maintient la pression, maintient le rythme, et elle bascule dans l'orgasme les reins arqués, les cuisses refermées sur lui, les mains agrippées à rien.
L'orgasme dure. Il dure vraiment, il se prolonge par vagues successives pendant que Bernard continue en elle, plus lentement maintenant, pour laisser chaque vague se déployer complètement. Nora pleure un peu, pas de tristesse, de saturation, de trop-plein qui cherche une sortie.
Bernard jouit en elle avec un son bas, la tête baissée, les avant-bras posés de chaque côté de la tête de Nora.
Le silence qui suit est plein et doux.
Georges s'est assis au bord du matelas. Il pose la main sur le ventre de Nora, à plat, juste là, et ne dit rien. Paul s'est levé de sa chaise et s'approche. Henri, depuis le mur, regarde encore.
Nora reprend sa respiration lentement, la poitrine qui se soulève et s'abaisse, les cheveux roux étalés sur le drap blanc comme une flamme couchée.
Elle n'est pas au bout.
Elle le sait, et eux aussi.
Chapitre IV — Ce qui reste
Georges attend.
Il a attendu tout ce temps avec une immobilité qui n'est pas de la froideur mais de la profondeur, la patience de quelqu'un qui a appris que les meilleures choses arrivent à ceux qui laissent les autres finir. Il a soixante-douze ans et il n'a pas honte d'un seul d'entre eux.
Il s'allonge à côté de Nora sur le drap blanc. Pas au-dessus, pas encore. À côté, sur le flanc, la tête appuyée sur la main. Il la regarde de près, le visage à trente centimètres du sien, et Nora tourne la tête vers lui.
Ils se regardent un moment sans bouger.
Il a un visage qui a beaucoup vécu sans s'abîmer, les rides autour des yeux de quelqu'un qui a ri et qui a regardé, le front large, les yeux d'un gris qui tire vers le vert. Il pose un doigt sur la joue de Nora, suit la ligne de la mâchoire jusqu'au menton, descend sur la gorge, s'arrête sur la clavicule.
Il dit : vous n'avez pas encore tout donné.
Ce n'est pas une question.
Nora sent quelque chose se rouvrir en elle, malgré l'orgasme qui l'a traversée, malgré la fatigue douce qui pèse dans ses membres. Une curiosité du corps, un appétit qui survit à sa propre satisfaction.
Elle dit : non.
Il sourit. Pas un sourire de victoire, un sourire de reconnaissance mutuelle, deux personnes qui ont compris la même chose en même temps.
Il se lève, tend la main. Elle la prend et se laisse mettre debout. Il l'emmène, non pas vers le matelas mais vers la chaise au centre de la pièce, la chaise du début, celle où tout a commencé. Il la fait s'asseoir, prend place derrière elle, et ses mains se posent sur ses épaules.
Il masse lentement, les pouces dans les muscles du cou, les paumes qui descendent le long des omoplates. Un soin qui n'est pas étranger à ce qui précède, qui en est la continuation par d'autres moyens. Nora laisse sa tête tomber en avant, les yeux fermés, le souffle qui s'allonge.
Paul et Henri se sont assis sur des chaises disposées en demi-cercle devant elle. Bernard est debout, légèrement sur le côté. Ils la regardent se laisser faire, la nuque courbée, les seins qui pendent légèrement en avant, le sexe encore humide visible entre ses cuisses écartées.
Les mains de Georges descendent sur le devant. Elles enveloppent ses seins par derrière, les soulèvent, les malaxent avec une lenteur souveraine. Ses pouces trouvent les mamelons, les roulent doucement entre les phalanges, et Nora laisse échapper un son bas, les lèvres entrouvertes.
Il se penche, sa bouche dans ses cheveux, à l'oreille.
Il dit, très bas : touchez-vous.
Sa main droite descend et guide celle de Nora entre ses propres cuisses, pose ses doigts sur elle, les laisse là. Nora comprend. Elle commence à se caresser, lentement, pendant que Georges continue sur sa poitrine, et la double sensation produit quelque chose de particulier, une intimité dans l'exposition, une solitude habitée.
Les trois autres hommes regardent. Nora les voit, les yeux mi-ouverts, leurs visages dans la lumière blanche, leurs costumes sombres froissés par les heures qui ont passé, et elle comprend qu'elle est au centre de quelque chose qui a une forme, un début et une fin, une architecture.
Georges contourne la chaise. Il se place devant elle, se déshabille avec les gestes lents de quelqu'un qui ne cherche pas à impressionner. Il est en érection, long et fin, et il tend la main pour arrêter celle de Nora, la remplacer par la sienne, deux doigts qui entrent en elle et cherchent un angle précis.
Il trouve.
Nora saisit les bords de la chaise des deux mains. Le point qu'il a trouvé est profond et secret, il le travaille avec une constance méthodique, les doigts qui appuient et relâchent en un rythme lent, et la sensation qui monte en elle est différente de tout ce qu'elle a connu ce soir, plus diffuse, plus centrale, quelque chose qui vient de loin dans le corps.
Elle dit : attendez.
Il s'arrête immédiatement. Elle respire fort, la tête renversée en arrière, les yeux ouverts sur le plafond blanc.
Elle dit : non, continuez.
Il reprend. Ses doigts en elle, sa main libre sur son ventre, à plat, une légère pression vers le bas qui amplifie ce que les doigts font à l'intérieur. Nora sent les larmes revenir sans comprendre pourquoi, pas de tristesse, pas de peur, quelque chose de plus vaste qui n'a pas de nom précis dans les langues qu'elle connaît.
Georges se penche en avant, sa bouche sur son clitoris, les doigts toujours en elle, la pression toujours sur le ventre, et Nora lâche la chaise et pose les mains sur sa tête blanche, les doigts dans ses cheveux, pour avoir quelque chose à quoi se tenir parce qu'elle sent qu'elle va partir quelque part.
Elle part.
L'orgasme qui vient n'est pas comme le premier. Le premier était une vague, celui-ci est un abîme. Il ne monte pas, il s'ouvre, quelque chose qui se dilate vers l'intérieur et vers l'extérieur en même temps. Elle entend sa propre voix dans la pièce blanche sans reconnaître les sons qu'elle fait, la gorge ouverte sur quelque chose de brut et de vrai.
Georges ne s'arrête pas. Il traverse l'orgasme avec elle, les doigts et la bouche qui maintiennent, qui accompagnent, qui laissent la chose aller jusqu'au bout de ce qu'elle est capable d'être.
Nora pleure franchement. Le corps qui se secoue de sanglots doux, pas de douleur, d'une espèce de reconnaissance, comme si quelque chose qu'elle portait sans le savoir venait d'être vu et nommé.
Georges se relève, retire ses doigts, pose les deux mains sur les joues de Nora et lève son visage vers lui. Il la regarde pleurer sans gêne, sans vouloir que ça s'arrête, simplement présent.
Il dit : c'est bien.
Paul, depuis sa chaise, dit doucement : oui.
Georges s'agenouille devant Nora qui est toujours assise, les jambes écartées, les larmes sur les joues. Il entre en elle debout contre la chaise, les mains sur ses hanches, et elle passe les bras autour de son cou et pose le front contre son épaule. Il la pénètre lentement, profondément, et elle est si ouverte, si traversée, qu'elle le reçoit sans effort, comme une évidence.
Il fait l'amour à Nora avec une lenteur qui n'appartient qu'à lui. Pas de démonstration, pas d'escalade, juste un mouvement régulier et plein, les hanches qui vont et viennent, sa bouche dans ses cheveux roux, ses bras qui l'entourent. Nora reste contre lui, les yeux fermés, et elle sent chaque poussée comme quelque chose de simple et de complet.
Les trois autres hommes regardent en silence. Il y a dans la pièce une qualité d'air différente de tout à l'heure, moins tendue, plus grave, comme après la pluie.
Georges jouit sans bruit, juste une longue expiration, les bras resserrés sur Nora, le front baissé sur son épaule.
Ils restent ainsi un long moment, lui en elle, elle contre lui, dans la chaise au centre de la pièce blanche.
Puis les autres s'approchent, sans se concerter, et viennent s'asseoir autour d'elle, près d'elle, dans le cercle que la chaise occupe seule depuis le début.
Le cercle est complet.
Épilogue — Ce qu'elle emporte
Le lendemain matin, Nora est dans le train.
Elle a une fenêtre, un café dans un gobelet en carton, le paysage alsacien qui défile derrière la vitre, les champs plats et les lignes de peupliers dans la lumière grise de novembre. Elle a les cheveux attachés, un pull épais, les mains autour du gobelet pour la chaleur.
Elle rentre à Strasbourg.
Dans son sac, il y a la lettre des quatre hommes, celle du début, pliée en quatre, qu'elle n'a pas jetée. Elle ne sait pas encore pourquoi elle la garde. Peut-être parce que c'est un document, au sens strict, la preuve qu'une chose a été proposée et acceptée en pleine lucidité, que rien n'a eu lieu dans le flou ou le malentendu.
Elle regarde le paysage sans le voir vraiment.
Son corps est légèrement endolori, une douceur dans les muscles, la conscience précise de certaines zones que les heures passées ont rendues sensibles. Elle n'est pas mal. Elle est, plutôt, très présente à elle-même, comme après un effort physique long qui a tout mobilisé et tout vidé.
Elle pense à Georges en dernier, ses mains sur ses joues, le mot qu'il a dit : c'est bien. Elle pense à Paul qui l'avait appelée magnifique avec le même sérieux qu'il aurait mis à juger un manuscrit. Elle pense à Henri et à Bernard, à leurs façons si différentes d'être là, d'occuper le même espace sans se ressembler.
Quatre hommes. Quatre présences. Quatre façons d'être attentif.
Elle avait écrit dans son article que le regard transforme ce qu'il voit, qu'être vu pleinement est une forme d'existence plus intense que l'invisibilité ordinaire. Elle l'avait écrit comme une thèse, avec des notes de bas de page et des références à Sartre et à Merleau-Ponty. Elle le sait autrement maintenant, dans la chair, dans les larmes de la nuit passée, dans l'endolorissement doux de ce matin.
La connaissance par le corps n'invalide pas la connaissance par les mots. Elle l'enrichit, l'incarne, lui donne un poids différent.
Nora sort un carnet de son sac. Elle écrit quelques lignes, pas sur la nuit, pas encore, plutôt autour, des bords de la chose, des mots sur le regard et le consentement et ce que signifie offrir sa propre exposition comme un acte libre et délibéré. Les mots viennent facilement, avec une précision nouvelle.
Le train entre en gare de Strasbourg.
Elle referme le carnet, finit son café froid, ramasse son sac. Sur le quai, l'air est vif et sent la pluie récente, les pavés mouillés, la fumée d'une boulangerie proche. Elle respire fort.
Elle a une réunion de thèse dans deux heures. Elle va rentrer chez elle, se doucher, changer de vêtements, relire ses notes sur Bataille.
Sur Bataille, donc. Sur la souveraineté. Sur ce que le corps sait que la raison apprend après.
Elle sourit en traversant le hall de la gare, seule parmi les voyageurs pressés, avec quelque chose de nouveau dans la façon dont elle occupe l'espace, une densité légère, une certitude tranquille.
La lettre des quatre hommes est dans son sac.
Le carnet avec les premières lignes du prochain chapitre de sa thèse est dans son sac.
Les deux coexistent sans se contredire. C'est peut-être ça, la leçon.
Dehors, la pluie recommence.
Fin.
Prologue
Elle s'appelle Nora. Vingt-six ans, rousse, le genre de rousseur qui ne se teint pas, qui vient du nord de l'Irlande ou d'un rêve, une rousseur de tourbière et de vent. Elle a les taches de rousseur là où le soleil a insisté, le long du nez, sur les épaules, et une peau ailleurs si pâle qu'on voit courir les veines à l'intérieur du poignet.
Elle est doctorante en philosophie morale à l'université de Strasbourg. Sa thèse porte sur Bataille. Pas par hasard.
Depuis six mois, elle correspond avec le Cercle. Pas un club, pas une association, rien d'officiel. Quatre hommes, tous entre soixante et soixante-quinze ans, tous anciens, tous respectables au sens où le monde entend ce mot. Un ancien recteur. Un magistrat à la retraite. Un médecin. Un éditeur parisien dont Nora a lu les auteurs sans jamais soupçonner l'existence de l'homme. Ils se retrouvent quatre fois l'an dans une propriété neutre, lumineuse, sans ostentation.
Ils lui ont écrit après avoir lu un article qu'elle avait publié dans une revue confidentielle, un texte sur la souveraineté du corps et la philosophie du regard. Ils lui ont proposé une expérience. Pas des mots évasifs, pas de circonlocutions. Une lettre directe, signée de leurs quatre noms, qui décrivait ce qu'ils attendaient.
Elle avait relu la lettre trois fois. Puis elle avait répondu oui.
La pièce est blanche. Une chaise au centre. Une lumière froide et égale qui ne ménage aucune ombre. Les quatre hommes sont debout, en costume sombre, à distance raisonnable, comme des témoins devant un tableau qu'ils auraient commandé ensemble.
Nora entre. Elle porte une chemise blanche et une jupe marine. Elle a laissé ses cheveux libres.
Elle s'assoit.
Chapitre I — Le regard comme première nudité
Il y a un silence à l'entrée de Nora dans la pièce, un silence qui n'est pas vide mais plein, tendu comme une surface d'eau avant qu'on y pose la main.
Les quatre hommes ne bougent pas. Ils regardent. C'est tout, et c'est déjà beaucoup.
Nora s'assoit sur la chaise, dos droit, les pieds à plat sur le sol. Elle pose ses mains sur ses genoux. Elle avait imaginé avoir peur, ou au moins ressentir quelque chose qui ressemble à la peur, une accélération, un froid dans la nuque. Ce qu'elle ressent est plus précis que ça, plus intéressant : une conscience aiguë de chaque centimètre de sa propre surface.
Elle sait qu'ils voient sa gorge, la ligne de sa clavicule sous le col ouvert de la chemise, la légère pression de ses cuisses l'une contre l'autre. Elle sait qu'ils voient tout ça avec une attention qui n'est ni agressive ni furtive. Une attention de collectionneurs, d'hommes qui ont appris à regarder sans dévorer.
L'éditeur, Paul, prend la parole le premier. Sa voix est basse, il a l'habitude des manuscrits et des lectures à voix haute, on l'entend dans la façon dont il articule sans forcer.
Il dit : vous pouvez commencer quand vous voulez.
Nora avait su, en lisant la lettre, ce que signifiait commencer. Elle l'avait su et elle avait dit oui.
Elle porte les mains au premier bouton de sa chemise.
Ses doigts sont calmes. Elle ne détourne pas le regard, elle choisit un point entre les quatre hommes, un point dans l'air blanc de la pièce, et elle défait le premier bouton, puis le deuxième, sans hâte, avec le même soin qu'on mettrait à ouvrir quelque chose de fragile. La chemise s'écarte sur son sternum. Elle ne porte rien dessous.
Elle l'avait décidé en s'habillant, le matin, comme on décide d'une position de principe.
Le troisième bouton. Le quatrième. La chemise s'ouvre complètement, elle ne la retire pas, elle la laisse pendre de ses épaules, ouverte comme un livre dont on a écarté les pages. Ses seins apparaissent dans la lumière froide de la pièce, ronds, lourds, la peau d'un blanc presque translucide strié de veines fines, les mamelons d'un rose sombre qui se contractent au contact de l'air.
Un des hommes, le médecin, Henri, fait un mouvement infime. Pas un geste, juste un réajustement du poids d'un pied sur l'autre. C'est la seule réaction visible.
Nora sent la chaleur monter dans sa poitrine, dans son ventre. Pas de la honte, non, quelque chose d'inverse et de plus compliqué : un orgueil tranquille, une satisfaction à occuper ainsi le centre de la pièce, à être le seul objet de quatre regards qui n'en perdent pas une ligne.
Elle porte la main droite à son sein gauche. La paume d'abord, à plat, qui en épouse le poids, puis les doigts qui se referment légèrement, sans serrer. Elle sent son propre cœur battre contre sa paume.
Elle commence à se toucher avec une lenteur délibérée, le pouce qui décrit un cercle autour du mamelon sans le toucher encore, la main qui soulève légèrement, qui pèse, qui explore avec une précision qui est aussi une forme de démonstration. Elle entend sa propre respiration changer de rythme.
Le recteur, Bernard, s'est légèrement rapproché. Pas d'un pas franchi, juste un déplacement de quelques centimètres, comme s'il avait été attiré sans s'en apercevoir.
Nora laisse enfin le pouce effleurer le mamelon. Le contact est minuscule et déclenche quelque chose de net, une ligne de chaleur qui descend directement jusqu'au bas de son ventre. Elle réprime un soupir, ou plutôt elle le laisse passer à mi-chemin, un souffle court qui s’échappe entre ses lèvres entrouvertes.
Sa main gauche quitte son genou. Elle remonte lentement le long de sa cuisse, soulève le bord de la jupe marine, pousse le tissu vers le haut. Elle ne porte pas de sous-vêtement, ça non plus, et elle avait pris cette décision le matin avec la même lucidité tranquille.
La jupe remontée sur ses hanches, elle écarte les genoux.
La lumière de la pièce est égale et impitoyable, elle ne ménage aucun flou. Les quatre hommes voient tout : les cuisses pâles où courent quelques taches de rousseur, le pubis roux dont les poils sont rares et clairs, et entre les lèvres déjà entrouvertes par le désir une humidité nacrée que la lumière accroche.
Nora pose deux doigts sur elle-même. Juste posés, d'abord, sans mouvement, comme pour prendre acte. Elle laisse les hommes regarder ça aussi, ses doigts immobiles sur son sexe, la respiration qui se fait plus lente et plus profonde.
Puis elle commence.
Le mouvement est circulaire, d'abord large, qui parcourt les lèvres sans se concentrer encore sur le point central. Elle connaît son propre corps comme on connaît un texte qu'on a beaucoup travaillé, elle sait exactement où et comment, mais ce soir elle s'oblige à une lenteur qui est aussi une façon d'être vue, d'offrir aux quatre regards quelque chose qui se déploie plutôt que quelque chose qui arrive.
Un son s'échappe de sa gorge, bas, involontaire. Elle mouille davantage sous ses doigts, elle le sent, une chaleur humide qui facilite le mouvement et l'amplifie en retour.
Le magistrat, Georges, a croisé les mains dans son dos. Il observe avec une fixité qui ressemble à de la concentration professionnelle, et c'est peut-être exactement ça.
Nora laisse enfin deux doigts descendre plus bas, s'enfoncer lentement en elle, la paume toujours tournée vers le haut pour que rien ne soit dissimulé. Elle se pénètre elle-même sous leurs yeux, lentement, profondément, et le son qu'elle fait cette fois n'est plus involontaire : elle le laisse venir, elle le laisse habiter la pièce blanche.
Sa main droite n'a pas lâché son sein. Les deux gestes s'accordent, le même rythme lent, la même précision, et la sensation double la ramène à la surface d'elle-même, à l'évidence de son propre corps dans la lumière.
Elle sent l'orgasme comme une question posée de loin, encore floue, pas urgente. Pas encore.
Elle ralentit.
Elle retire ses doigts, les laisse reposer sur l’intérieur de sa cuisse. Sa respiration est lourde maintenant, ses joues ont pris de la couleur, le roux de ses cheveux sur ses épaules forme une masse chaude dans tout ce blanc.
Elle relève les yeux vers les quatre hommes.
Paul, l'éditeur, esquisse quelque chose qui n'est pas tout à fait un sourire, plutôt une reconnaissance, comme devant une première page qui tient sa promesse.
Nora referme les genoux. Pas par pudeur : la pause fait partie du récit.
Elle demande : on continue ?
Chapitre II — La parole donnée
Paul s'avance le premier.
Il a soixante-huit ans, les épaules encore larges sous le costume, les cheveux blancs coupés court. Il marche vers Nora avec la lenteur de quelqu'un qui n'a pas l'habitude de se presser, qui a appris que le temps accordé à une chose en révèle la valeur. Il s'arrête à un mètre d'elle, les mains dans les poches, et il la regarde de près pour la première fois.
De près, Nora est encore plus précise. Les taches de rousseur sur l'arête du nez, le léger duvet sur la lèvre supérieure, la façon dont ses seins bougent à chaque respiration, lourds et vivants. Il la regarde sans se presser et elle le laisse faire, les bras le long du corps, la chemise toujours ouverte, la jupe toujours remontée sur les hanches.
Il dit, doucement : levez-vous.
Elle obéit. Debout, elle lui arrive à l'épaule. Elle sent son parfum, quelque chose de boisé et d'ancien, du bois de cèdre peut-être, ou de la fumée de pipe longtemps absente qui aurait imprégné le tissu.
Il pose une main sur son épaule, la fait pivoter lentement, comme on tourne une sculpture pour en voir tous les angles. Les trois autres hommes observent. Nora sent leurs regards dans son dos, sur ses fesses que la jupe remontée ne couvre plus, sur la ligne de sa colonne vertébrale visible sous la chemise ouverte.
Paul parle à voix basse, sans s'adresser à elle en particulier, presque pour lui-même.
Il dit : elle est magnifique.
Nora n'avait pas prévu que le mot la toucherait autant. Magnifique, dit comme ça, posément, par un homme qui a lu Bataille et Klossowski et qui sait ce que les mots pèsent.
Il lui fait face à nouveau. Il pose les deux mains sur ses seins, à plat, sans presser, juste le contact, le poids de ses paumes sur elle, et Nora ferme les yeux une seconde puis les rouvre parce qu'elle veut voir.
Ses mains sont grandes, les mains d'un homme qui a beaucoup lu, les articulations légèrement saillantes. Il referme les doigts lentement, soupèse, et le geste est si naturel, si dénué d'hésitation, qu'il produit en Nora quelque chose d'inattendu : un abandon. Pas une capitulation, non. Plutôt la sensation de poser un fardeau qu'on portait sans s'en apercevoir.
Il se penche. Sa bouche se pose sur son mamelon droit, les lèvres d'abord, sèches et précises, puis la langue qui tourne une fois, deux fois, lente, qui apprend avant d'insister. Nora laisse échapper un son bref. Sa main remonte d'elle-même et se pose dans les cheveux blancs de Paul, pas pour diriger, juste pour avoir quelque chose à tenir.
Il prend son temps. L'un puis l'autre, la bouche qui aspire légèrement, les dents qui effleurent sans mordre, la langue qui revient. Nora sent la chaleur irradier de sa poitrine vers le bas, s'accumuler entre ses cuisses. Elle est encore humide de tout à l'heure, davantage maintenant, et elle le sait, et les trois hommes derrière elle le savent aussi.
Henri le médecin s'approche à son tour. Il se place dans le dos de Nora, si près qu'elle sent la chaleur de son corps avant le contact. Ses mains à lui se posent sur ses hanches, remontent lentement le long de ses flancs, et ce mouvement-là, ascendant, patient, produit une ligne de frisson qui parcourt toute la longueur de son dos.
Nora est entre les deux hommes maintenant. Paul devant, la bouche sur sa poitrine. Henri derrière, les mains qui explorent les flancs, les côtes, reviennent aux hanches, descendent sur les fesses et en prennent le poids avec une franchise qui la fait se cambrer légèrement.
Henri se penche, sa bouche trouve la nuque de Nora, juste sous la masse des cheveux roux. Il pose les lèvres là, aspire doucement la peau, et Nora sent ses genoux fléchir d'un centimètre, une faiblesse involontaire et consentie.
Sa jupe glisse, aidée par les mains d'Henri, et tombe au sol. La chemise suit, tirée des épaules avec lenteur. Nora est nue dans la pièce blanche, entre les deux hommes en costume sombre, et le contraste est si net, si délibéré, qu'il produit quelque chose d'esthétique autant qu'érotique.
Paul se redresse. Il regarde Nora dans les yeux et il dit, simplement : à genoux.
Elle s'agenouille sur la moquette. La surface est douce sous ses genoux. Elle est au niveau de sa ceinture maintenant et il défait son pantalon sans théâtralité, avec les gestes pratiques d'un homme qui sait ce qu'il fait. Il est en érection, long, légèrement courbé, et Nora prend une seconde pour simplement regarder avant de lever les yeux vers lui.
Il pose une main dans ses cheveux, sans appuyer.
Elle le prend dans sa main d'abord, referme les doigts, sent le pouls battre contre sa paume. Elle commence à le caresser lentement, la main qui glisse du bas vers le haut, qui s'attarde sur la pointe, qui redescend. Paul laisse échapper un souffle lent par le nez.
Nora approche la bouche. Elle pose les lèvres à la base, remonte le long de la longueur sans l'envelopper encore, une série de baisers précis qui font frémir les muscles du ventre de Paul sous sa chemise. Puis elle ouvre la bouche et le prend entièrement, lèvres refermées sur lui, langue à plat en dessous, et elle commence un mouvement lent et régulier.
Henri, derrière elle, s'est accroupi. Ses mains écartent légèrement les fesses de Nora, sa bouche trouve les lèvres de son sexe par derrière. Sa langue entre en elle avec précision, chaude et moite, et Nora gémit autour de Paul dans sa bouche, le son étouffé mais parfaitement audible dans le silence de la pièce.
Elle est à quatre pattes maintenant, ou presque, les mains posées sur les cuisses de Paul pour garder l'équilibre, et Henri la mange par derrière avec une application qui ne doit rien au hasard. Sa langue remonte, descend, s'attarde sur le clitoris, revient. Nora accélère sur Paul sans le décider, le plaisir reçu qui se traduit en rythme donné.
Bernard et Georges observent toujours. Mais Bernard a retiré sa veste. Il la plie soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme s'il se préparait à travailler.
Nora ne les voit pas. Elle a les yeux mi-clos, la bouche pleine, le sexe ouvert sous la langue d'Henri, et le monde s'est réduit à ça, à la pression dans sa gorge et à la chaleur entre ses cuisses, aux deux sensations qui s'alimentent l'une l'autre jusqu'à former quelque chose de presque insupportable.
Henri se relève. Elle entend le bruit d'une ceinture. Ses mains se posent sur les hanches de Nora, les doigts dans la chair, et elle sent la pression de sa verge contre elle par derrière, la pointe qui cherche et trouve, et il entre en elle lentement, d'un seul mouvement continu qui ne s'arrête qu'arrivé au fond.
Nora laisse échapper le sexe de Paul un instant, la tête baissée, les yeux fermés, le souffle bloqué par la plénitude soudaine. Henri ne bouge pas encore, il la laisse s'ajuster à lui, et c'est dans cet immobilisme qu'elle prend conscience de la totalité de la sensation : lui en elle, profond et immobile, et le désir qui tourne sur lui-même sans trouver de sortie.
Puis il se retire lentement et revient, et elle reprend Paul dans sa bouche, et les deux mouvements s'accordent, celui d'Henri qui la pénètre par derrière et le sien sur Paul, et la pièce blanche se remplit du son de leurs respirations mêlées, du frottement du tissu, des coups de bassin d'Henri qui s'amplifient progressivement.
Georges a posé la main sur l'épaule de Bernard. Les deux hommes regardent Nora avec une attention totale.
Leur tour viendra.
Chapitre III — Le cercle complet
Henri jouit en elle avec un son grave, retenu, les mains crispées sur ses hanches une dernière fois avant de relâcher. Il reste en elle quelques secondes, le souffle court, puis se retire et recule d'un pas.
Nora sent le vide qu'il laisse, net et chaud.
Paul n'a pas joui. Il a tenu, avec une maîtrise qui dit quelque chose de lui, et il se retire de sa bouche doucement, pose deux doigts sous le menton de Nora pour lui faire lever le visage. Il la regarde. Il y a dans son regard quelque chose qui dépasse le désir, une forme d'intérêt intellectuel mêlé à l'envie, comme s'il lisait et désirait en même temps.
Il dit : debout.
Elle se relève. Ses genoux ont des marques de la moquette. Ses cheveux sont défaits, une mèche rousse collée à la commissure des lèvres. Elle ne la repousse pas.
Bernard s'avance. Il a soixante-cinq ans, le plus jeune des quatre, encore mince, les tempes grises. Il porte toujours sa chemise mais a retiré sa cravate. Il regarde Nora avec une franchise sans brutalité, la regarde comme on regarde quelque chose qu'on a longtemps attendu et qu'on ne veut pas brusquer maintenant qu'il est là.
Il dit : venez.
Il l'emmène vers le bord de la pièce où quelqu'un, avant leur arrivée, a disposé un matelas bas recouvert d'un drap blanc. Nora ne l'avait pas remarqué en entrant, ou peut-être qu'elle l'avait remarqué sans vouloir y penser encore.
Bernard s'assoit au bord du matelas, Nora devant lui, debout, et il pose les mains sur ses hanches avec une douceur qui contraste avec ce qui vient de se passer. Il prend le temps de la regarder entièrement, les yeux qui descendent du visage à la gorge, aux seins, au ventre, au pubis roux, aux cuisses où l'humidité a laissé des traces nacrées.
Il se penche et pose la bouche sur son ventre, juste en dessous du nombril. Un baiser long, les lèvres immobiles d'abord, puis qui descend lentement, centimètre par centimètre, pendant que ses mains font glisser Nora vers lui jusqu'à ce qu'elle soit assise sur ses genoux, les jambes de chaque côté de ses hanches.
Sa bouche trouve le pubis, s'y attarde, et Nora passe les bras autour de son cou pour garder l'équilibre. Bernard la fait basculer en arrière doucement, l'allonge sur le drap, et s'agenouille entre ses cuisses.
Il la mange avec une patience qui n'a rien d'hésitant. La langue d'abord en surface, large et lente, qui couvre tout avant de se concentrer, qui lit avant de comprendre. Nora s'arque légèrement, les talons plantés dans le matelas, les mains dans le drap. Elle est sensible de partout maintenant, la peau sur tout le corps rendue poreuse par ce qui précède, et la langue de Bernard produit des ondes qui irradient jusqu'au bout de ses membres.
Il insère un doigt en elle, lentement, laisse la langue travailler en même temps, et le double contact la fait gémir franchement pour la première fois depuis le début, un son long, sans retenue.
Georges, le dernier, est debout près du matelas. Il a retiré sa veste et sa chemise. Il a soixante-douze ans, le ventre légèrement rond, la poitrine grise et large, et il y a dans sa façon d'être là, debout, torse nu dans la lumière froide, une présence charnelle qui n'a besoin d'aucun artifice.
Il s'agenouille au-dessus de Nora, les genoux de chaque côté de sa tête. Elle tourne le visage vers lui et le prend dans sa bouche sans qu'il ait à rien demander, les mains sur ses cuisses, et elle le suce pendant que Bernard continue entre ses jambes, deux mouvements de langue qui se répondent à chaque extrémité de son corps.
Paul s'est rassis sur une chaise à quelque distance. Il regarde, les avant-bras sur les genoux. Henri est debout contre le mur, les bras croisés. Tous deux observent avec la même attention concentrée.
Bernard se redresse, essuie sa bouche du dos de la main, se déshabille avec des gestes calmes. Il est en érection, court et épais, et il soulève les hanches de Nora pour glisser quelque chose sous ses fesses, un coussin, une façon de régler l'angle, un souci pratique qui dit qu'il a pensé à ça, qu'il a prévu.
Il entre en elle lentement.
Nora gémit autour de Georges, qui pose les mains de chaque côté de sa tête, sans appuyer, un encadrement plutôt qu'une contrainte. Bernard commence à bouger en elle avec un rythme régulier et profond, les hanches qui font des va-et-vient amples, les mains qui remontent vers ses seins et les malaxent doucement au rythme des poussées.
Nora a abandonné toute posture. Elle est entièrement là, entièrement dans son corps, la bouche occupée par Georges, le sexe occupé par Bernard, les mains qui agrippent les cuisses de Georges, les talons qui poussent contre les reins de Bernard pour l'attirer plus loin.
La sensation monte différemment de tout à l'heure, pas en spirale mais en ligne droite, tendue, orientée. Bernard l'a sentie changer, il accélère légèrement, la main droite qui descend entre leurs corps et pose le pouce sur son clitoris, une pression fixe qui ne bouge pas et que le mouvement de ses propres hanches transforme en frottement.
Nora se détache de Georges, la tête renversée en arrière, les yeux fermés. Elle dit quelque chose, pas un mot, juste un son qui monte et qui monte encore, et Bernard ne s'arrête pas, maintient la pression, maintient le rythme, et elle bascule dans l'orgasme les reins arqués, les cuisses refermées sur lui, les mains agrippées à rien.
L'orgasme dure. Il dure vraiment, il se prolonge par vagues successives pendant que Bernard continue en elle, plus lentement maintenant, pour laisser chaque vague se déployer complètement. Nora pleure un peu, pas de tristesse, de saturation, de trop-plein qui cherche une sortie.
Bernard jouit en elle avec un son bas, la tête baissée, les avant-bras posés de chaque côté de la tête de Nora.
Le silence qui suit est plein et doux.
Georges s'est assis au bord du matelas. Il pose la main sur le ventre de Nora, à plat, juste là, et ne dit rien. Paul s'est levé de sa chaise et s'approche. Henri, depuis le mur, regarde encore.
Nora reprend sa respiration lentement, la poitrine qui se soulève et s'abaisse, les cheveux roux étalés sur le drap blanc comme une flamme couchée.
Elle n'est pas au bout.
Elle le sait, et eux aussi.
Chapitre IV — Ce qui reste
Georges attend.
Il a attendu tout ce temps avec une immobilité qui n'est pas de la froideur mais de la profondeur, la patience de quelqu'un qui a appris que les meilleures choses arrivent à ceux qui laissent les autres finir. Il a soixante-douze ans et il n'a pas honte d'un seul d'entre eux.
Il s'allonge à côté de Nora sur le drap blanc. Pas au-dessus, pas encore. À côté, sur le flanc, la tête appuyée sur la main. Il la regarde de près, le visage à trente centimètres du sien, et Nora tourne la tête vers lui.
Ils se regardent un moment sans bouger.
Il a un visage qui a beaucoup vécu sans s'abîmer, les rides autour des yeux de quelqu'un qui a ri et qui a regardé, le front large, les yeux d'un gris qui tire vers le vert. Il pose un doigt sur la joue de Nora, suit la ligne de la mâchoire jusqu'au menton, descend sur la gorge, s'arrête sur la clavicule.
Il dit : vous n'avez pas encore tout donné.
Ce n'est pas une question.
Nora sent quelque chose se rouvrir en elle, malgré l'orgasme qui l'a traversée, malgré la fatigue douce qui pèse dans ses membres. Une curiosité du corps, un appétit qui survit à sa propre satisfaction.
Elle dit : non.
Il sourit. Pas un sourire de victoire, un sourire de reconnaissance mutuelle, deux personnes qui ont compris la même chose en même temps.
Il se lève, tend la main. Elle la prend et se laisse mettre debout. Il l'emmène, non pas vers le matelas mais vers la chaise au centre de la pièce, la chaise du début, celle où tout a commencé. Il la fait s'asseoir, prend place derrière elle, et ses mains se posent sur ses épaules.
Il masse lentement, les pouces dans les muscles du cou, les paumes qui descendent le long des omoplates. Un soin qui n'est pas étranger à ce qui précède, qui en est la continuation par d'autres moyens. Nora laisse sa tête tomber en avant, les yeux fermés, le souffle qui s'allonge.
Paul et Henri se sont assis sur des chaises disposées en demi-cercle devant elle. Bernard est debout, légèrement sur le côté. Ils la regardent se laisser faire, la nuque courbée, les seins qui pendent légèrement en avant, le sexe encore humide visible entre ses cuisses écartées.
Les mains de Georges descendent sur le devant. Elles enveloppent ses seins par derrière, les soulèvent, les malaxent avec une lenteur souveraine. Ses pouces trouvent les mamelons, les roulent doucement entre les phalanges, et Nora laisse échapper un son bas, les lèvres entrouvertes.
Il se penche, sa bouche dans ses cheveux, à l'oreille.
Il dit, très bas : touchez-vous.
Sa main droite descend et guide celle de Nora entre ses propres cuisses, pose ses doigts sur elle, les laisse là. Nora comprend. Elle commence à se caresser, lentement, pendant que Georges continue sur sa poitrine, et la double sensation produit quelque chose de particulier, une intimité dans l'exposition, une solitude habitée.
Les trois autres hommes regardent. Nora les voit, les yeux mi-ouverts, leurs visages dans la lumière blanche, leurs costumes sombres froissés par les heures qui ont passé, et elle comprend qu'elle est au centre de quelque chose qui a une forme, un début et une fin, une architecture.
Georges contourne la chaise. Il se place devant elle, se déshabille avec les gestes lents de quelqu'un qui ne cherche pas à impressionner. Il est en érection, long et fin, et il tend la main pour arrêter celle de Nora, la remplacer par la sienne, deux doigts qui entrent en elle et cherchent un angle précis.
Il trouve.
Nora saisit les bords de la chaise des deux mains. Le point qu'il a trouvé est profond et secret, il le travaille avec une constance méthodique, les doigts qui appuient et relâchent en un rythme lent, et la sensation qui monte en elle est différente de tout ce qu'elle a connu ce soir, plus diffuse, plus centrale, quelque chose qui vient de loin dans le corps.
Elle dit : attendez.
Il s'arrête immédiatement. Elle respire fort, la tête renversée en arrière, les yeux ouverts sur le plafond blanc.
Elle dit : non, continuez.
Il reprend. Ses doigts en elle, sa main libre sur son ventre, à plat, une légère pression vers le bas qui amplifie ce que les doigts font à l'intérieur. Nora sent les larmes revenir sans comprendre pourquoi, pas de tristesse, pas de peur, quelque chose de plus vaste qui n'a pas de nom précis dans les langues qu'elle connaît.
Georges se penche en avant, sa bouche sur son clitoris, les doigts toujours en elle, la pression toujours sur le ventre, et Nora lâche la chaise et pose les mains sur sa tête blanche, les doigts dans ses cheveux, pour avoir quelque chose à quoi se tenir parce qu'elle sent qu'elle va partir quelque part.
Elle part.
L'orgasme qui vient n'est pas comme le premier. Le premier était une vague, celui-ci est un abîme. Il ne monte pas, il s'ouvre, quelque chose qui se dilate vers l'intérieur et vers l'extérieur en même temps. Elle entend sa propre voix dans la pièce blanche sans reconnaître les sons qu'elle fait, la gorge ouverte sur quelque chose de brut et de vrai.
Georges ne s'arrête pas. Il traverse l'orgasme avec elle, les doigts et la bouche qui maintiennent, qui accompagnent, qui laissent la chose aller jusqu'au bout de ce qu'elle est capable d'être.
Nora pleure franchement. Le corps qui se secoue de sanglots doux, pas de douleur, d'une espèce de reconnaissance, comme si quelque chose qu'elle portait sans le savoir venait d'être vu et nommé.
Georges se relève, retire ses doigts, pose les deux mains sur les joues de Nora et lève son visage vers lui. Il la regarde pleurer sans gêne, sans vouloir que ça s'arrête, simplement présent.
Il dit : c'est bien.
Paul, depuis sa chaise, dit doucement : oui.
Georges s'agenouille devant Nora qui est toujours assise, les jambes écartées, les larmes sur les joues. Il entre en elle debout contre la chaise, les mains sur ses hanches, et elle passe les bras autour de son cou et pose le front contre son épaule. Il la pénètre lentement, profondément, et elle est si ouverte, si traversée, qu'elle le reçoit sans effort, comme une évidence.
Il fait l'amour à Nora avec une lenteur qui n'appartient qu'à lui. Pas de démonstration, pas d'escalade, juste un mouvement régulier et plein, les hanches qui vont et viennent, sa bouche dans ses cheveux roux, ses bras qui l'entourent. Nora reste contre lui, les yeux fermés, et elle sent chaque poussée comme quelque chose de simple et de complet.
Les trois autres hommes regardent en silence. Il y a dans la pièce une qualité d'air différente de tout à l'heure, moins tendue, plus grave, comme après la pluie.
Georges jouit sans bruit, juste une longue expiration, les bras resserrés sur Nora, le front baissé sur son épaule.
Ils restent ainsi un long moment, lui en elle, elle contre lui, dans la chaise au centre de la pièce blanche.
Puis les autres s'approchent, sans se concerter, et viennent s'asseoir autour d'elle, près d'elle, dans le cercle que la chaise occupe seule depuis le début.
Le cercle est complet.
Épilogue — Ce qu'elle emporte
Le lendemain matin, Nora est dans le train.
Elle a une fenêtre, un café dans un gobelet en carton, le paysage alsacien qui défile derrière la vitre, les champs plats et les lignes de peupliers dans la lumière grise de novembre. Elle a les cheveux attachés, un pull épais, les mains autour du gobelet pour la chaleur.
Elle rentre à Strasbourg.
Dans son sac, il y a la lettre des quatre hommes, celle du début, pliée en quatre, qu'elle n'a pas jetée. Elle ne sait pas encore pourquoi elle la garde. Peut-être parce que c'est un document, au sens strict, la preuve qu'une chose a été proposée et acceptée en pleine lucidité, que rien n'a eu lieu dans le flou ou le malentendu.
Elle regarde le paysage sans le voir vraiment.
Son corps est légèrement endolori, une douceur dans les muscles, la conscience précise de certaines zones que les heures passées ont rendues sensibles. Elle n'est pas mal. Elle est, plutôt, très présente à elle-même, comme après un effort physique long qui a tout mobilisé et tout vidé.
Elle pense à Georges en dernier, ses mains sur ses joues, le mot qu'il a dit : c'est bien. Elle pense à Paul qui l'avait appelée magnifique avec le même sérieux qu'il aurait mis à juger un manuscrit. Elle pense à Henri et à Bernard, à leurs façons si différentes d'être là, d'occuper le même espace sans se ressembler.
Quatre hommes. Quatre présences. Quatre façons d'être attentif.
Elle avait écrit dans son article que le regard transforme ce qu'il voit, qu'être vu pleinement est une forme d'existence plus intense que l'invisibilité ordinaire. Elle l'avait écrit comme une thèse, avec des notes de bas de page et des références à Sartre et à Merleau-Ponty. Elle le sait autrement maintenant, dans la chair, dans les larmes de la nuit passée, dans l'endolorissement doux de ce matin.
La connaissance par le corps n'invalide pas la connaissance par les mots. Elle l'enrichit, l'incarne, lui donne un poids différent.
Nora sort un carnet de son sac. Elle écrit quelques lignes, pas sur la nuit, pas encore, plutôt autour, des bords de la chose, des mots sur le regard et le consentement et ce que signifie offrir sa propre exposition comme un acte libre et délibéré. Les mots viennent facilement, avec une précision nouvelle.
Le train entre en gare de Strasbourg.
Elle referme le carnet, finit son café froid, ramasse son sac. Sur le quai, l'air est vif et sent la pluie récente, les pavés mouillés, la fumée d'une boulangerie proche. Elle respire fort.
Elle a une réunion de thèse dans deux heures. Elle va rentrer chez elle, se doucher, changer de vêtements, relire ses notes sur Bataille.
Sur Bataille, donc. Sur la souveraineté. Sur ce que le corps sait que la raison apprend après.
Elle sourit en traversant le hall de la gare, seule parmi les voyageurs pressés, avec quelque chose de nouveau dans la façon dont elle occupe l'espace, une densité légère, une certitude tranquille.
La lettre des quatre hommes est dans son sac.
Le carnet avec les premières lignes du prochain chapitre de sa thèse est dans son sac.
Les deux coexistent sans se contredire. C'est peut-être ça, la leçon.
Dehors, la pluie recommence.
Fin.
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