Vera - épisode 1

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Vera - épisode 1 Histoire érotique Publiée sur HDS le 20-06-2026 dans la catégorie A dormir debout
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Vera - épisode 1
Temps de lecture ~ 35 min

I.

Elle s'appelle Vera et elle a vingt-deux ans quand elle arrive à Kael.

La ville, ou ce qu'il en reste, s'étale sur trois kilomètres de berge morte, là où un fleuve s'est réduit à une veine de boue entre des berges calcifiées. Les bâtiments tiennent encore, la plupart, mais ils tiennent comme des dents dans une bouche malade : certains droits, certains penchés, les espaces entre eux encombrés de ce que les gens ont abandonné ou perdu. L'air sent le charbon et quelque chose de plus organique, de plus vieux, une odeur de cuir et de sueur que le vent du nord ramène vers les ruelles du bas-port.

Elle entre par le pont est, à pied, avec sur le dos un sac trop lourd pour ce qu'il contient. Le poids est un vestige de l'ancienne prudence, l'habitude des provisions, d'emporter tout au cas où. Elle a six ans de route dans les jambes et elle n'a pas encore compris qu'elle porte trop.

Sa tenue, à cette époque, n'a rien de calculé. Un pantalon de toile épaisse rentré dans des bottes hautes, un gilet de cuir brun sur une chemise dont elle a découpé les manches, une veste achetée deux saisons plus tôt à une femme qui en avait deux. Elle ressemble à ce qu'elle est : quelqu'un qui s'habille pour survivre, sans stratégie. Autour du cou, sur la peau, un médaillon en laiton terni, ovale et lisse. Elle le touche parfois sans y penser, du pouce, comme on vérifie qu'une chose est encore là.

Elle n'est pas venue chercher quoi que ce soit de précis. C'est une habitude qu'elle a, ou un défaut selon les jours : elle entre dans les villes sans plan, laisse la ville lui montrer ce qu'elle a.

Le pont est gardé par deux hommes en manteau court, armés de lances à embout de cuivre. Ils la regardent venir. Elle ne ralentit pas.

"D'où."

"De la route."

"Armée ?"

Elle ouvre le gilet d'une main, lentement, montre le couteau à la ceinture, rien d'autre. L'un des hommes la détaille de haut en bas avec l'expression d'un homme qui pense que regarder est un droit que lui confère son poste. Elle le laisse regarder. Elle note le poids de la lance dans sa main droite, la façon dont il tient le manche, trop près du centre de gravité. Elle note aussi qu'il est seul à regarder, que l'autre a déjà les yeux ailleurs.

"Passe."

Elle passe.



II.

Kael a une économie, comme toutes les villes qui tiennent encore. La sienne repose sur le métal. Pas l'extraction, pas la fonderie, mais la récupération : des équipes sortent chaque matin vers les zones mortes autour de la ville et rapportent ce qui peut encore servir, rouages, tuyaux, câbles, plaques. Un homme qu'on appelle le Syndic centralise, évalue, redistribue. Il prend un tiers. C'est son tiers qui a construit la muraille du bas-port.

Vera apprend tout ça en deux heures de déambulation dans le marché couvert, à écouter sans avoir l'air d'écouter. Les vendeurs parlent fort. Les acheteurs parlent moins. L'information circule dans la différence entre les deux.

Ce qu'elle cherche, sans se l'être formulé clairement : de quoi rester une semaine, peut-être deux. Un endroit pour dormir. Un moyen de repartir avec plus qu'elle n'est arrivée.

Ce qu'elle trouve d'abord : une jeune femme rousse.

Elle tient un étal de pièces détachées au fond du marché, dans la partie moins éclairée où les lampes à huile sont plus espacées. Trente ans peut-être, les mains noires jusqu'aux poignets, les cheveux relevés en une structure approximative maintenue par ce qui ressemblait à un morceau de ressort. Elle parle à un client et pendant qu'elle parle, elle regarde Vera.

Pas le regard de l'homme du pont. Autre chose.

Vera s'arrête devant l'étal. Elle fait semblant d'examiner une rangée de petits engrenages.

"Tu cherches quelque chose de précis ?"

La voix est directe, sans séduction ni méfiance, simplement une question.

"Peut-être. Je ne sais pas encore."

La femme sourit. Pas largement, juste le coin de la bouche.

"Alors tu es au bon endroit."

Elle s'appelle Sael. Vera l'apprend ce soir-là, dans l'arrière-boutique qui lui sert aussi de logement, autour d'une table encombrée de pièces mécaniques et d'un repas préparé sur un réchaud à vapeur. Elles parlent peu et ça convient aux deux. L'espace est étroit, chaud, et sent l'huile de machine et quelque chose de plus doux que Vera n'identifie pas tout de suite, une résine peut-être, ou du bois brûlé.

***

Sael a débarrassé la table d'établi d'un bras, poussé les pièces détachées sur le côté avec la désinvolture de quelqu'un dans son propre espace, et elles se retrouvent face à face dans la lumière jaune de la lampe à huile, les assiettes vides entre elles.

Vera la regarde vraiment pour la première fois depuis qu'elle est entrée dans la boutique.

Elle a peut-être vingt-cinq ans, rousse d'un roux sombre et dense que la lumière électrise par endroits en fils de cuivre, les cheveux retenus dans leur structure approximative de ressort mais qui s'en échappent sur les tempes et dans le cou. Le visage est jeune et précis, les pommettes hautes, une bouche large avec une lèvre inférieure légèrement plus pleine que la supérieure, des yeux d'un vert-gris que Vera n'avait pas remarqué dans la pénombre du marché. Les mains noires jusqu'aux poignets contrastent avec la peau claire de ses avant-bras, et il y a quelque chose dans ce contraste que Vera trouve beau sans chercher à l'analyser.

Sael la regarde aussi, avec le même calme.

C'est Sael qui se lève la première, contourne la table, et Vera ne bouge pas, elle attend de voir, et ce qu'elle voit est simple : Sael pose les deux mains sur ses épaules, se penche, et l'embrasse, directement, sans entrée en matière. Sa bouche est douce et chaude et elle sent le thé légèrement, quelque chose d'herbacé. Vera répond, les mains qui montent vers la taille de Sael, les doigts qui trouvent le tissu de sa chemise et s'y accrochent légèrement.

Elles se séparent d'un centimètre.

"D'accord," dit Vera. Ce n'est pas une question.

"D'accord," confirme Sael.

***

La chambre de Sael est derrière l'atelier, un espace petit avec un lit étroit et haut sur lequel elle a empilé plusieurs couches de tissu pour compenser le froid des nuits. Une lucarne au plafond laisse entrer un carré de ciel noir. La lampe posée sur l'unique tablette donne une lumière qui orange tout.

Sael défait sa propre chemise, les boutons d'en bas vers le haut, et Vera la regarde faire. La peau claire qui apparaît, le ventre plat, les seins que le tissu retenait et qui se libèrent lorsqu'elle tire les pans de la chemise hors de son pantalon, pleins et ronds, les mamelons d'un rose pâle qui foncent sous le regard de Vera. Elle a des taches de rousseur sur les épaules, quelques-unes qui descendent sur le haut de la poitrine, semées sans logique comme quelque chose que le soleil aurait posé là par inadvertance.

Vera tend la main et pose le pouce sur une de ces taches, au-dessus du sein gauche.

Sael sourit.

Elle défait à son tour la chemise de Vera, sans hâte, et Vera la laisse faire, les bras le long du corps, observant le visage de Sael pendant qu'elle découvre le sien, ce regard attentif et sans prédation, une curiosité précise, pas vorace.

Elles finissent de se déshabiller avec une efficacité tranquille, pantalons, bottes, dessous, et Vera déboucle sa ceinture en dernier, la pose sur la tablette à côté de la lampe, et le médaillon glisse contre sa peau quand elle se redresse.

***

Sur le lit étroit, elles s'organisent l'une contre l'autre avec la pragmatique improvisation de deux corps qui ne se connaissent pas encore et apprennent en temps réel. Sael est plus chaude que Vera, sa peau rayonne quelque chose de constant, et Vera le sent partout où elles se touchent, la hanche, l'épaule, la cuisse pressée contre la sienne.

Sael l'embrasse dans le cou d'abord, longuement, les lèvres qui bougent depuis la clavicule vers le lobe de l'oreille, et Vera ferme les yeux sur le carré de ciel noir au-dessus d'elles. Les mains de Sael sur elle sont différentes des mains de ses partenaires de hasard, elles cherchent, elles écoutent, elles s'attardent là où la respiration de Vera change de rythme.

Vera glisse une jambe entre les siennes, sent la chaleur humide de son sexe contre sa cuisse, et Sael émet un son bref, les hanches qui bougent légèrement. Vera tient sa nuque, attire sa bouche vers la sienne, et elles s'embrassent plus profondément, les langues qui se rencontrent, le goût de Sael qui est simple et propre, eau et peau chaude.

Les mains de Vera descendent le long du dos de Sael, trouvent les fesses, les tiennent, et Sael presse son bassin davantage contre la cuisse de Vera avec un mouvement lent et délibéré qui dit clairement ce dont elle a besoin.

Vera la retourne sur le dos.

Elle prend son temps avec les seins d'abord, la bouche sur le mamelon droit, la langue qui tourne, la succion légère qui fait cambrer Sael vers elle, puis le gauche, les doigts de Vera sur l'un pendant que la bouche est sur l'autre, et Sael a les deux mains dans ses cheveux châtains, pas pour diriger, pour tenir quelque chose.

La main de Vera descend sur son ventre, s'arrête dans le creux de l'aine, sent la chaleur qui rayonne de son sexe sans le toucher encore. Sael bouge les hanches vers elle. Vera sourit contre son sein, attend encore un moment, puis ses doigts glissent entre les lèvres de Sael, gonflées et humides, et le son que Sael fait est court et haut, une surprise malgré tout.

Vera explore lentement, les doigts qui apprennent, qui notent où la chaleur est la plus intense, où la pression produit le plus de réponse, et Sael commence à perdre la régularité de sa respiration. Sa peau rousselée luit légèrement dans la lumière orange, la poitrine qui monte et descend de plus en plus vite, les hanches qui suivent le mouvement des doigts de Vera avec une franchise totale.

Vera introduit deux doigts, courbés vers elle, et Sael prononce son prénom, pas comme une question, comme une confirmation.

Elles trouvent un rythme. Il tient plusieurs minutes, la main de Vera qui travaille, la bouche de Sael qui cherche la sienne ou son cou ou son épaule selon les vagues, jusqu'à ce que Sael tende tout son corps en une ligne droite, les talons dans le matelas, et que le tremblement qui la traverse soit long et réel.

Après, Sael ne s'attarde pas longtemps dans l'inertie.

Elle retourne Vera sur le dos avec une décision qui fait sourire Vera, et ce qui suit est différent, plus direct, la bouche de Sael qui descend sans détour jusqu'entre ses cuisses, les mains de Sael sous ses hanches pour les soulever, et Vera fixe le carré de lucarne noire au-dessus d'elle et laisse les choses arriver avec la confiance tranquille de quelqu'un qui sait qu'elle n'a rien à craindre ici.

La nuit dehors sent le charbon et le métal froid.

Dedans il y a la chaleur de deux corps, la lampe qui brûle, et le son très bas que Vera finit par faire, les yeux fermés sur le ciel invisible.



III.

Elle reste. Elle ne l'avait pas prévu.

Sael lui propose d'aider à l'étal deux matins par semaine en échange du logement. Vera accepte parce que c'est raisonnable et parce que rester dans une ville le temps de la comprendre a une valeur pratique. Elle se répète ça.

Le vrai Kael, elle commence à le voir au bout du quatrième jour.

Le Syndic n'est pas seulement un homme d'affaires. Il a une milice, une quinzaine d'hommes avec des uniformes de fortune et une autorité que personne ne conteste ouvertement. Il a aussi une règle, pas écrite mais appliquée : les solitaires ne pillent pas dans sa zone. Si tu veux prélever dans les décombres autour de Kael, tu passes par lui. Tu prends ce qu'il t'autorise à prendre, tu lui en laisses un tiers, et tout le monde est content.

Tout le monde n'est pas content.

Vera entend l'autre version au marché, dite à voix basse par un homme qui répare des chaussures dans un coin : il y a des gens, à Kael, qui disparaissent. Pas souvent. Juste assez pour que personne ne pose trop de questions.

Elle classe l'information. Elle ne décide pas encore quoi en faire.

Le huitième jour, deux hommes de la milice entrent dans l'étal de Sael pendant que Vera y travaille seule. Ils ne viennent pas acheter. Ils viennent rappeler que la redevance du mois est en retard.

Vera les laisse parler. Elle regarde leurs mains, leurs yeux, la distance entre eux et la porte. Elle calcule.

"Elle est sortie," dit-elle. "Revenez ce soir."

L'un des hommes la regarde comme si elle avait dit quelque chose d'intéressant.

"Et toi, tu es qui ?"

"Personne."

Il s'approche. Pas agressivement, juste suffisamment pour que l'espace change. Il est plus grand qu'elle, plus lourd, avec une façon d'occuper le volume qui veut dire quelque chose.

"T'es nouvelle," dit-il. "On te voit pas souvent."

"Non."

"Ça pourrait s'arranger."

Elle sourit, très légèrement, sans que ça atteigne ses yeux.

***

Elle calcule pendant ce sourire. L'homme qui a parlé est à deux mètres. L'autre s'est légèrement rapproché de la porte, pas pour partir, pour voir. Les deux regardent, avec cette attention particulière qui rend les hommes prévisibles et donc utiles.

Elle défait le premier bouton de sa chemise.

C'est un geste ordinaire, lent, sans théâtralité. Ses doigts travaillent le tissu avec le calme de quelqu'un qui sait qu'elle n'est pas pressée. Le second bouton. Le troisième. Elle ne les regarde pas. Elle laisse son regard aller vers le fond de l'étal, comme si elle pensait à autre chose, et c'est précisément ça qui les retient.

Elle écarte les pans.

Sa peau dans la lumière basse de l'arrière-boutique, la chaleur du réchaud qui vient de la pièce du fond, le médaillon posé entre ses seins comme un fait. Elle ne pose pas de question sur son propre corps. Elle le connaît et elle sait maintenant, en le voyant dans les yeux du premier homme, qu'il peut fonctionner comme un argument.

L'homme lui fait signe de continuer.

Elle défait les deux derniers boutons, retire la chemise d'une épaule puis de l'autre, la pose sur l'étal derrière elle avec le même soin qu'elle mettrait à ranger un outil. Elle se tient droite, les bras le long du corps, sans chercher à se couvrir ni à se montrer, simplement là.

Le second homme a cessé de surveiller la porte.

Elle porte les mains à ses seins, les deux paumes ouvertes d'abord, puis les doigts qui se referment lentement. Elle sent le poids, la chaleur de ses propres mains, et elle se laisse aller à quelque chose qui n'est pas tout à fait du désir mais qui lui ressemble par certains côtés, la concentration d'un corps sur lui-même, le plaisir net et sans ambiguïté de se toucher sous un regard qui ne peut rien décider.

Les deux hommes ont les mains occupées maintenant.

Elle ne regarde pas directement. Elle les regarde dans la périphérie de sa vision, les mouvements, le rythme qui s'installe, et elle règle le sien dessus, les pouces sur les mamelons, les paumes qui bougent, une main qui descend sur son ventre, s'arrête à la ceinture. Elle les tient exactement là, à cet endroit entre ce qu'ils voient et ce qu'ils n'auront pas.

Le premier homme expire fort.

Elle le regarde alors directement, et dans son regard il y a quelque chose que ni lui ni son collègue ne savent lire, ni de la fierté ni du mépris, juste la conscience lucide d'un rapport de force qui vient de se déplacer entièrement en sa faveur, et le plaisir discret que ça lui procure.

Le second suit, quelques secondes plus tard, un son bref, presque mécanique.

Le silence qui suit est différent du précédent. Les deux hommes le sentent sans savoir le nommer.

Vera reprend sa chemise sur l'étal, la remet, la reboutonne du bas vers le haut, lentement, comme elle l'avait défaite.

"Ce soir," dit-elle pour la troisième fois.

Ils partent sans ajouter un mot. La porte se referme.

Elle reste debout jusqu'à ce que leurs pas disparaissent dans la rue, puis elle s'assoit et elle attend que ses mains arrêtent de vouloir trembler.



IV.

Sael rentre une heure plus tard. Vera lui dit ce qui s'est passé, sans omettre ni dramatiser.

Sael écoute, les bras croisés, le visage fermé.

"C'est la troisième fois ce mois-ci."

"Tu leur as donné quelque chose ?"

"La dernière fois, oui. Ça n'a rien changé."

Vera réfléchit.

"Il y a quelque chose ici que le Syndic voudrait récupérer ?"

Sael hésite. C'est une hésitation courte, à peine visible, mais Vera la voit.

"Il y a un stock," dit Sael enfin. "Des pièces récupérées avant qu'il installe son système. Des rouages de haute précision, difficiles à trouver ailleurs. Il le sait. Il attend que je sois assez à court pour les lui vendre au prix qu'il fixera."

"Où ?"

"Dans le plancher."

Vera regarde le sol, les lames de bois gris.

"Combien ça vaut, au-dehors ?"

"Assez pour partir et recommencer ailleurs."

Silence.

"Alors il faut partir," dit Vera.

"C'est pas si simple."

"Non," reconnaît Vera. "Mais c'est possible."



Elle passe les deux jours suivants à regarder Kael différemment. Non plus comme une ville où séjourner, mais comme un problème à résoudre.

La milice patrouille selon un schéma lisible : deux hommes sur le bas-port la nuit, un seul après la troisième heure du matin, quand les lampes baissent. La sortie ouest, celle qui donne sur l'ancienne route marchande, est surveillée le jour mais pas la nuit. Il faut traverser le marché à ciel ouvert, deux cent mètres dégagés, avant d'atteindre les premières ruelles du vieux quartier où personne ne regarde plus rien.

C'est faisable. Avec le stock sous le plancher, c'est faisable à deux, avec un sac chacune et de la vitesse.

Le problème, c'est la nuit choisie.

Le onzième jour, le Syndic lui-même entre dans l'étal.

***

Vera l'a vu de loin au marché, deux fois. De près, il est différent de ce qu'elle avait imaginé. La cinquantaine, pas grand, un visage ordinaire surmonté de cheveux gris coupés court, des habits qui ont coûté quelque chose dans un monde où ça ne se voyait plus beaucoup. Il dégage quelque chose d'indéfinissable, pas exactement la menace mais son antichambre, le calme de quelqu'un qui sait qu'il n'a pas besoin d'élever la voix.

Il entre seul. C'est déjà une information.

Il regarde l'étal, lentement, sans toucher. Puis il la regarde, elle.

"Tu travailles pour Sael ?"

"Ponctuellement."

"Tu viens d'où ?"

"De la route."

Il sourit, très légèrement. "Tout le monde vient de la route."

Elle attend.

"Elle n'est pas là ?"

"Non."

"Dommage." Il pose une main sur le bord de l'étal. Pas menaçant. Juste présent. "J'aurais aimé lui parler. On a des choses à régler."

"Elle le sait."

"Et toi ?" Il la regarde de nouveau, autrement. Pas comme l'homme du pont, pas avec cette grossièreté calculée. Avec quelque chose de plus attentif. "Tu restes longtemps ?"

"Je ne sais pas encore."

***

Il y a un silence dans l'étal, le genre de silence qui n'est pas un vide mais une surface tendue sur laquelle les deux personnes présentes posent leurs calculs.

Le Syndic ne se dépêche pas de le rompre. C'est une forme d'intelligence, Vera le reconnaît, la capacité à laisser le silence travailler pour soi.

Elle le laisse travailler pour elle aussi.

Elle défait les deux premiers boutons de sa chemise, lentement, sans introduction ni regard particulier vers lui, comme un geste privé qu'il se trouve être là pour voir. Le tissu s'écarte sur le haut de sa poitrine, le médaillon en laiton posé sur la peau.

Le Syndic ne bouge pas. Il regarde.

Elle défait les suivants.

"Il y a de la place, à Kael," répète-t-il, plus bas, "pour les gens qui savent être utiles."

Elle retire la chemise, la pose sur l'étal. Cela va être plus compliqué que l’autre fois. L'air de la boutique est tiède. Le regard du Syndic sur elle a changé de nature, il n'est plus en train d'évaluer une inconnue mais quelque chose de plus précis, une situation qui se construit devant lui sans qu'il l'ait tout à fait anticipée.

Elle s'approche.

La distance entre eux se réduit à rien et elle pose les mains sur son torse, les paumes à plat, et le pousse très légèrement en arrière jusqu'à ce que ses épaules trouvent le mur. Il se laisse faire. C'est une information.

Elle l'embrasse une fois, pas longtemps, juste assez pour sentir qu'il répond, que ses mains montent vers sa taille avec la prudence d'un homme qui n'est pas sûr des règles et ne veut pas se tromper.

Elle descend.

Les mains d'abord sur son torse, puis son ventre, puis les genoux de Vera sur le sol de terre battue de l'arrière-boutique. Elle défait sa ceinture avec une efficacité calme, puis les boutons du pantalon, et le Syndic laisse échapper un souffle court et contrôlé, celui d'un homme qui se surveille encore.

Elle le prend dans la main d'abord, sent le poids, la chaleur, la façon dont il répond au contact, et elle lève les yeux vers lui une seconde, pas pour chercher sa permission mais pour voir son visage, le noter, garder cette information.

Sa bouche se pose à la base, remonte lentement le long de la longueur avec les lèvres fermées, et au sommet elle l'enveloppe entièrement, sa langue à plat contre le dessous, la chaleur et l'humidité qui l'accueillent.

Le Syndic appuie la tête en arrière contre le mur.

Elle travaille avec une concentration complète, le rythme d'abord lent, la main qui accompagne la bouche en un mouvement coordonné, le poignet qui tourne légèrement à chaque descente. Il est totalement dur et dressé maintenant. Elle écoute sa respiration, qui se défait progressivement de son calme habituel, qui prend une irrégularité nouvelle, des pauses suivies de reprises plus profondes.

Ses mains à lui ont trouvé ses cheveux. Il ne tire pas, ne dirige pas, il tient, avec la maladresse contenue de quelqu'un qui veut prendre plus qu'il ne s'y autorise.

Elle accélère.

La pression de sa bouche augmente, le rythme s'installe, régulier et profond, et elle sent les doigts dans ses cheveux se resserrer malgré lui, les hanches du Syndic qui bougent d'un millimètre vers elle sans qu'il en ait décidé. Sa respiration s'est transformée en quelque chose qu'il ne contrôle plus, des sons brefs et involontaires dans le silence de la boutique.

Elle l'amène exactement là où elle a décidé de l'amener.

Il prononce un mot, peut-être un avertissement, peut-être simplement quelque chose que le corps dit quand la pensée ne commande plus rien. Elle ne recule pas. Elle accueille son sperme, la chaleur qui se répand sur sa langue, le tremblement qui parcourt les cuisses de l'homme contre son visage, sa main sur sa nuque tandis qu’il jouit dans sa bouche.

Le silence revient.

Elle se relève, s'essuie la bouche du dos de la main, reprend sa chemise sur l'étal et la remet avec le même calme qu'elle l'avait posée.

Le Syndic est adossé au mur. Quelque chose sur son visage a changé, pas le vernis, il est déjà en train de le remettre en place, mais en dessous, dans la façon dont il la regarde maintenant, il y a une nuance nouvelle. Pas de la gratitude. Quelque chose de plus inquiet.

Il vient de comprendre qu'il n'a rien décidé du tout.

"Dis-lui que je suis passé," dit-il enfin, la voix presque reconstituée.

Elle hoche la tête une fois.

Il part. Elle reste absolument immobile jusqu'à ce que la porte se referme, puis elle sort par l'arrière et elle va trouver Sael.

"Ce soir," dit-elle.

V.

Sael n'est pas prête. Vera passe l'après-midi à la rendre prête.

Elles font trois sacs : deux à porter, un à cacher sous des décombres à la sortie ouest si elles doivent courir séparément. Les pièces de haute précision sont enveloppées dans du tissu épais, rangées avec une économie de mouvement que Vera a apprise sur la route. Rien de superflu. Rien de sentimental, sauf une petite boîte que Sael glisse dans sa poche sans explication et que Vera ne commente pas.

La nuit tombe lentement. Kael a une façon de s'assombrir par strates, les lampes basses s'éteignent avant les hautes, le bruit du marché s'efface avant le bruit des cabarets, qui s'efface avant le bruit de rien du tout.

Elles attendent la troisième heure.

C'est Sael qui rompt le silence.

"Il y avait une façon de régler ça sans fuir." Sa voix est neutre. Elle ne reproche rien. "Je lui donne le stock, il me laisse tranquille."

"Pour combien de temps ?"

Sael ne répond pas.

"Il y a toujours autre chose à prendre," dit Vera. "C'est pour ça qu'on part."

Sael hoche la tête. Puis, après un moment : "Tu seras où, après ?"

"Sur la route."

"Bien sûr." Un silence. "Tu es comme ça depuis longtemps ?"

Vera réfléchit à la question sérieusement.

"Je crois que j'ai toujours été comme ça. Je ne l'avais pas encore compris."

***

Elles sortent à la troisième heure et demie. La ruelle derrière l'étal débouche sur un boyau entre deux bâtiments effondrés, puis sur une cour intérieure que Vera a repérée deux jours avant, puis sur la rue du bas-port où il n'y a, comme prévu, qu'un seul homme de garde. Il est adossé à un mur, une lanterne basse à ses pieds, les yeux à demi fermés.

Elles passent dans son dos, le long du mur opposé, sans courir. La vitesse, Vera l'a appris, est moins utile que le calme : c'est le mouvement rapide qui attire l'oeil, pas le mouvement décidé.

Le marché à ciel ouvert, en pleine nuit, a quelque chose d'étrange, les étals vides comme des squelettes, les cordes et les bâches pendantes. La lune, derrière sa couche habituelle de ciel bas, donne juste assez de lumière pour voir où poser les pieds.

Cent mètres.

Cinquante.

Derrière elle, Vera entend Sael respirer un peu plus fort que nécessaire. Elle ne le dit pas. Elle avance.

Elles atteignent les premières ruelles du vieux quartier quand la voix claque derrière elles.

"Hé."

Vera ne se retourne pas tout de suite. Elle calcule en marchant encore deux pas, évalue l'angle de la voix, la distance.

Puis elle se retourne.

Elles posent les sacs.

L'homme du bas-port s'approche, sa lanterne levée devant lui, et la lumière chaude les atteint toutes les deux, les visages, les épaules, le souffle visible dans l'air froid. Il les regarde l'une après l'autre, les sacs à leurs pieds, et quelque chose sur son visage hésite, le calcul visible d'un homme qui n'a pas encore décidé ce que la situation est.

Sael fait un pas vers lui.

Elle pose la bouche sur la sienne sans préambule, doucement d'abord, et l'homme reste immobile une seconde, la lanterne toujours levée, puis sa main libre monte vers la taille de Sael et il répond, les yeux fermés.

Vera contourne par derrière.

Elle glisse les mains sous le manteau de l'homme, trouve sa ceinture, défait la boucle avec des doigts calmes, et il a un mouvement bref, surpris, mais la bouche de Sael retient son attention et il reste là où il est. Vera défait les boutons du pantalon, glisse la main à l'intérieur.

Il est déjà à demi dur.

Elle referme les doigts sur lui et commence un mouvement lent, le poignet qui tourne légèrement, la pression calibrée, et l'homme pousse un son dans la bouche de Sael qui ressemble à une question sans réponse. Ses hanches bougent vers la main de Vera d'un mouvement involontaire. Sael l'embrasse plus profondément, une main sur sa nuque, et l'homme a lâché la lanterne, posée maintenant dans l'herbe sèche à leurs pieds, qui éclaire tout par en dessous.

Vera caresse sans hâte. Elle sent sous ses doigts le durcissement progressif, la chaleur, le pouls qui s'accélère dans la peau. L'homme respire dans la bouche de Sael par saccades courtes. Sa main sur la taille de Sael s'est crispée, les doigts dans le tissu.

Vera resserre légèrement la prise, accélère le rythme d'un degré, et le reste va vite, le corps de l'homme qui se tend, les reins qui poussent vers l'avant, et il dit quelque chose d'incompréhensible contre les lèvres de Sael au moment où il éjacule entre les doigts de Vera, la chaleur dense et brève sur sa main dans le froid de la nuit.

Un moment passe.

Vera retire la main, l'essuie contre l'herbe. L'homme a le front posé sur l'épaule de Sael, la respiration qui revient lentement. Sael le tient encore un instant, légèrement, puis recule d'un pas.

Il baisse les yeux. Il ramasse sa lanterne. Il retourne vers son mur.

Elles reprennent les sacs et marchent jusqu'à la sortie ouest sans s'arrêter.



VI.

À deux heures de marche de Kael, sur la route qui longe l'ancien canal à sec, elles s'arrêtent.

Il n'y a pas de poursuite. Vera l'a su assez tôt pour ne pas le dire à Sael avant qu'elles soient assez loin.

Sael pose son sac et s'assoit dessus. Elle a les genoux qui tremblent légèrement, Vera le voit à la façon dont elle croise les chevilles.

"C'est tout ?"

"C'est tout."

"On a eu de la chance."

"Non," dit Vera. "On a été préparées."

Sael la regarde.

"Il y a une différence ?"

"Oui."

La nuit autour d'elles est calme, le genre de calme qui n'existe que loin des villes, pas le silence mais l'absence de bruit humain, juste le vent dans les herbes sèches du canal et, de temps en temps, un craquement de métal quelque part dans les structures abandonnées au bord de la route.

Sael sort la petite boîte de sa poche. Elle l'ouvre. Vera se penche, curieuse malgré elle.

À l'intérieur, sur un carré de velours élimé : un médaillon en laiton, ovale et lisse, porté à une fine chaîne.

"C'était à ma mère," dit Sael. "Je le gardais pour rien. Je ne sais même plus pourquoi."

Elle le regarde encore un moment, puis elle referme la boîte et la remet dans sa poche.

"Il y a une ville à deux jours vers le nord. Ostral. Tu connais ?"

"Non."

"Il y a un marché là-bas. Je pourrais y vendre les pièces, avoir assez pour m'installer. Recommencer."

Vera hoche la tête.

"Et toi ?" demande Sael.

Vera regarde la route devant elle, l'obscurité que la lune faible ne perce pas vraiment, la ligne où le ciel légèrement moins noir rencontre les silhouettes des bâtiments morts au loin.

"Je vais continuer."



Elles voyagent ensemble jusqu'au lendemain soir.

La journée est longue, la route mauvaise par endroits, comblée de débris que le temps et les gens ont accumulés sans logique. Elles marchent côte à côte ou en file selon l'espace, parlent peu, économisent leur eau.

En fin d'après-midi, elles trouvent ce que la route offre parfois : une bâtisse à demi effondrée, mais avec un rez-de-chaussée encore intact, un toit qui tient sur deux murs sur trois, une porte qui se ferme de l'intérieur avec un bout de ferraille passé dans des anneaux rouillés.

Elles s'installent pour la nuit.

Sael prépare quelque chose à manger sur un réchaud de poche, des rations sèches réhydratées avec de l'eau filtrée, sans saveur mais chaud, et ça compte. Elles mangent assises sur des caisses renversées, les sacs contre le mur, la porte fermée.

L'espace est petit. La lumière vient d'une seule lampe à huile posée entre elles.

Ce qui se passe n'est une surprise ni pour l'une ni pour l'autre.

C'est Sael qui tend la main en premier, pas pour prendre mais pour toucher, le dos des doigts contre la joue de Vera, doucement, avec la précision de quelqu'un qui sait ce qu'elle fait. Vera ne recule pas. Elle regarde Sael, et ce qu'elle voit sur son visage n'est pas du désir à proprement parler, ou pas seulement, mais quelque chose de plus vaste, une forme de gratitude mêlée à autre chose, quelque chose qui ressemble à une question.

"Une dernière fois," dit Sael, très bas.

"Oui."

***

La lampe brûle entre elles, sa flamme basse et stable dans l'air immobile de la pièce close.

Sael se lève et fait le tour des caisses pour venir s'agenouiller devant Vera, les mains posées sur ses genoux. Vera la laisse faire. Elle regarde le haut de sa tête, les cheveux dont la structure approximative s'est défaite pendant la journée et qui retombent librement, l'éclat cuivré que la lampe met dans les mèches rousses.

Les mains de Sael remontent le long de ses cuisses, lentement, sans hâte. Vera sent la chaleur à travers le tissu. Elle pense, une seconde, à la façon dont elle est habillée, tout ce tissu, tout ce poids, ces couches superposées par réflexe et habitude. Elle pose une main sur la nuque de Sael, doucement, pas pour la diriger, juste pour sentir.

Sael lève les yeux.

"Tu peux m'enlever tout ça," dit Vera.

Ce n'est pas une permission. C'est un choix.

Sael commence par la veste. Elle ne la retire pas vite, elle défait chaque bouton comme si chaque geste comptait, puis elle la glisse en arrière et la pose sur une caisse. Le gilet de cuir suit, les sangles des épaules défaites l'une après l'autre. La chemise sans manches, tirée hors du pantalon, passée par-dessus la tête. Les bottes, les lacets défaits avec soin, retirées avec les chaussettes, posées de côté.

Vera se retrouve dans l'air tiède de la pièce avec juste le pantalon, la ceinture, le médaillon sur la peau.

Sael s'arrête. Elle regarde.

"Tu es belle," dit-elle simplement, sans complaisance.

Vera ne répond pas. Elle absorbe la phrase, pas avec gêne mais avec quelque chose qu'elle ne nomme pas encore, la conscience de son propre corps vu par quelqu'un qui le voit sans l'alourdir de ce qu'il devrait être.

Elle défait elle-même la ceinture, se lève pour baisser le pantalon, le retire avec les sous-vêtements. Elle se rassoit, nue, et le médaillon repose entre ses seins, le laiton tiède contre sa peau.

Sael s'est redressée. Elle se déshabille à son tour, sans cérémonie, le geste pratique de quelqu'un qui a d'autres choses en tête. Elle n'a pas le corps de quelqu'un qui a passé six ans sur la route, elle est plus pleine, moins anguleuse, avec des mains abîmées par le travail du métal et des épaules légèrement voûtées d'avoir penché sur des tables d'établi, et les taches de rousseur de ses épaules descendent jusqu'au haut de la poitrine, semées sans logique dans la lumière orange de la lampe. Vera la trouve belle pour des raisons différentes de celles que Sael a invoquées pour elle.

***

Sael s'approche et s'agenouille de nouveau, mais plus près cette fois, les genoux entre les pieds de Vera. Elle pose les mains à plat sur ses cuisses et commence à remonter, lentement, les paumes ouvertes, les doigts écartés, en suivant le grain de la peau.

Vera pose les mains en arrière sur la caisse et se laisse aller légèrement en arrière, pas pour s'abandonner, mais pour mieux sentir. La pression des paumes de Sael sur l'intérieur de ses cuisses, la montée douce vers la hanche, le contact qui s'arrête là, pas encore plus haut, qui redescend, recommence.

C'est délibéré. Sael sait ce qu'elle fait.

Elle reprend la remontée, plus lentement encore, et cette fois elle s'arrête là où la cuisse rejoint le bassin, les pouces à l'intérieur. Vera sent la chaleur de ses mains à cet endroit précis, la pression légère. Elle ne bouge pas. Elle respire.

La bouche de Sael suit les mains, pas exactement dans leur chemin mais à côté, sur la face interne de la cuisse droite, un contact d'abord léger, la lèvre supérieure à peine effleurée, puis plus appuyé, la bouche entière contre la peau chaude.

Vera ferme les yeux.

La langue de Sael trace un chemin discontinu, courte pression suivie de chaleur humide, qui monte encore. La respiration de Vera change, le rythme s'allonge, s'approfondit. Ses mains sur la caisse derrière elle se resserrent légèrement.

Quand la bouche de Sael atteint l'endroit précis où tout converge, Vera émet un son bas, pas retenu, pas dramatique, juste le son que le corps fait quand quelque chose, qu'il attendait sans le savoir, arrive. Sael s'installe, les mains maintenant sous les hanches de Vera pour les relever légèrement, et elle travaille avec la précision tranquille de quelqu'un qui a du temps et entend l'utiliser.

Sa langue s'attarde sur le sexe de Vera, à plat d'abord, longues passes lentes qui balayent toute la surface, puis plus concentrée, la pointe qui cherche et trouve le point de plus grande sensibilité. Vera laisse échapper un souffle brisé. Elle se redresse légèrement, pose une main dans les cheveux roux de Sael, pas pour presser, pour avoir quelque chose à tenir.

Sael varie le rythme avec une conscience parfaite de ce qu'elle produit : plus vite quand la respiration de Vera s'emballe, plus lente quand elle sent les hanches commencer à monter, le recul délibéré avant la reprise, la construction de quelque chose qui ne doit pas finir trop tôt.

Vera sent la chaleur s'accumuler au centre d'elle-même, irradier vers les cuisses, le ventre. Ses mains se crispent l'une dans les cheveux de Sael et l'autre sur la caisse, et elle ne cherche pas à contrôler les sons qui sortent d'elle, ils sont doux et réguliers comme quelque chose qui se compte.

Sael introduit deux doigts avec un soin parfait, courbés vers le haut, et la combinaison avec sa bouche produit en Vera un tremblement qui part du bassin et se diffuse en ondes courtes vers le haut du corps. Elle dit le prénom de Sael, une fois, pas fort. Sael accélère juste ce qu'il faut.

Ce qui suit n'est pas violent, c'est ample, une vague longue qui soulève Vera et la dépose, les yeux fermés, la main toujours dans les cheveux de Sael, la poitrine qui monte et descend vite.

***

Sael remonte le long de son corps et vient s'allonger contre elle sur les caisses rapprochées en table approximative, leurs deux chaleurs mêlées dans l'air de la pièce.

Un moment passe.

C'est Vera qui bouge en premier. Elle se retourne sur le côté pour faire face à Sael, pose une main sur sa hanche, puis sur son ventre, puis plus bas, sans hésitation, avec la certitude de quelqu'un qui sait ce qu'elle cherche.

Sael expire doucement.

Vera prend son temps. Les doigts d'abord, à l'extérieur, pour lire la chaleur et l'humidité déjà là, pour sentir comment le corps de Sael répond à la pression, où il se tend, où il s'ouvre. Elle regarde le visage de Sael pendant ce temps, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, le muscle de la mâchoire qui se relâche.

Elle pénètre avec deux doigts, lentement, en suivant la résistance, et Sael pousse un son court, presque étonné. Vera s'arrête un moment puis reprend, avec un rythme d'abord lent, les mouvements amples, la pression calibrée, et elle pose le pouce sur l'extérieur avec une précision qui fait bouger les hanches de Sael vers elle d'un mouvement involontaire.

Elle écoute. Elle ajuste. Elle ajoute un troisième doigt quand elle sent que Sael peut l'accueillir, et le rythme s'installe, plus profond, plus régulier, la main de Vera qui travaille avec une concentration complète pendant que l'autre explore, la peau du ventre, la courbe du sein, le mamelon qu'elle pince très doucement une fois, et Sael dit quelque chose qui n'est pas un mot.

Vera penche la tête et prend dans sa bouche le sein gauche de Sael, la langue sur le mamelon durci, et la combinaison achève ce que les doigts avaient commencé. Sael tient l'épaule de Vera très fort, les ongles dans la peau, et le tremblement qui traverse son corps est long, profond, avec plusieurs crêtes successives que les doigts de Vera accompagnent en ralentissant progressivement.

Après, il n'y a rien à dire.

La lampe brûle encore. L'air sent la sueur, légèrement, et la chaleur de deux corps proches dans un petit espace fermé.



VII.

La nuit passe et le matin arrive comme il arrive toujours dans les endroits sans fenêtre : par les fissures, la lumière grise d'abord imperceptible puis évidente.

Sael se lève, s'habille, prépare de l'eau chaude sur le réchaud.

Vera est assise sur une caisse, nue encore, le médaillon dans la main. Elle le fait tourner entre ses doigts, sent le poids, la surface lisse du laiton.

"Il y a quelque chose, dans la façon dont tu t'habilles," dit Sael depuis le réchaud. "Trop de couches. Ça ralentit."

Vera lève les yeux.

"Je l'ai pensé hier, à Kael," continue Sael. "Quand tu as parlé aux hommes de la milice. Ce n'est pas les vêtements qui les ont convaincus. C'est toi. Ta façon d'être là."

Vera ne dit rien.

"Dans mon stock il y a un manteau. Long, noir. Il appartenait à quelqu'un avant moi. Il est trop grand pour moi. Je ne m'en suis jamais servie."

Elle sort le manteau des profondeurs du grand sac, le déploie. Il est noir, épais aux coutures, usé dans les plis mais solide, avec une doublure intérieure qui a gardé sa couleur sombre. Il tombe jusqu'au sol ou presque.

Vera se lève. Elle prend le manteau, le passe sur ses épaules nues. La sensation est inattendue, le tissu lourd et froid d'abord, puis s'accordant à la chaleur du corps, le poids sur les épaules qui n'est pas une contrainte mais une présence.

Elle le ferme à mi-corps. Elle le rouvre.

Sael la regarde et quelque chose sur son visage ressemble à une reconnaissance.

"Il te va mieux qu'à quiconque l'a jamais porté."

Vera regarde autour d'elle. Ses anciens vêtements en tas sur le sol. La ceinture de cuir sur la caisse. Les bottes près de la porte.

Elle garde la ceinture, qu'elle noue à la taille par-dessus le manteau. Elle garde les bottes. Elle pose le reste.

Elle sort le médaillon de sa main et l'enfile autour de son cou, le laiton tiède sur la peau, entre les pans du manteau ouvert.

Elle est pratiquement nue sous le tissu noir. Le dénuement est immédiat, sensible, une conscience nouvelle de sa propre peau dans l'air de la pièce. Elle pense à ce que l'homme du bas-port a vu, à ce que le Syndic a calculé, à l'espace que leur confusion lui avait acheté.

Elle comprend quelque chose qu'elle ne savait pas encore formuler. Que la nudité n'est pas une faiblesse à couvrir. Que ce qu'on montre peut être une forme de contrôle aussi précise que ce qu'on cache.

"Garde le reste," dit-elle à Sael. "Vends-le si tu peux."



Elles se séparent deux heures plus tard, au croisement des routes, là où un vieux panneau en métal rouillé indique encore deux directions sans que les noms gravés dessus correspondent à quoi que ce soit d'existant.

Sael prend la route du nord, vers Ostral. Elle a les deux sacs lourds, le grand et le moyen. Elle marche d'un pas décidé, sans se retourner au bout de cent mètres, ce que Vera note sans le commenter.

Vera prend la route de l'est. Elle a son sac léger, le manteau sur les épaules, la ceinture à la taille, les bottes lacées. Le médaillon contre sa peau.

La route de l'est descend vers une plaine anciennement cultivée, maintenant retournée à quelque chose de plus sauvage, les champs découpés par des haies qui ont grossi sans contrainte, les anciens chemins de terre qui convergent et divergent sans logique visible. Au loin, peut-être à une demi-journée, une fumée verticale monte dans le ciel bas, trop régulière pour être un incendie.

Une ville. Un feu maîtrisé. Des gens.

Vera marche. Le manteau s'ouvre légèrement sur le côté à chaque enjambée. L'air du matin est froid contre la peau de ses cuisses. Elle ne le referme pas.

Elle pense à Kael derrière elle, au Syndic qui trouvera l'étal vide, aux deux hommes de la milice qui reviendront ce soir pour rien. Elle pense à l'homme du bas-port qui a baissé les yeux.

Elle pense à la fumée devant elle et à ce qu'il peut y avoir dedans.

C'est à mi-chemin entre le croisement et la plaine, alors que la route longe un mur de pierre à moitié effondré, qu'elle entend le bruit.

Derrière elle. Pas des pas, quelque chose de différent, un froissement de cuir contre de la pierre, discret et précis, le bruit de quelqu'un qui s'est arrêté parce qu'elle s'était arrêtée.

Elle continue de marcher. Elle ne change pas de rythme.

Le bruit reprend derrière elle, à la même cadence que ses propres pas.

Elle a été suivie depuis le croisement. Peut-être avant.

Vera garde les yeux droit devant, sur la fumée lointaine, et elle calcule.



A suivre …

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